Notre déficit d’incarnation

De passage chez une de mes filles, je tombe sur un livre paru il y a une dizaine d’années : Éloge du carburateur. Le livre a été traduit en français, en 2010, aux éditions La Découverte. Il est paru une année auparavant aux États-Unis. L’auteur, Matthew Crawford, possède la double activité d’enseignant en philosophie et de réparateur de vieilles motos. Sa thèse, pour la résumer en quelques mots, est que tout a été fait, dans les pays riches, pour nous détourner des activités manuelles aux profits d’activités réputées intellectuelles ou conceptuelles, mais qui mobilisent, en fait, peu notre réflexion.

Ayant moi-même, à l’occasion, interviewé des personnes qui avaient travaillé comme consultants, j’avais été frappé du caractère répétitif et peu réflexif de leur travail : ils appliquaient des procédures rigides, plaquaient sur les situations des grilles préétablies, suivaient des protocoles établis par d’autres. Matthew Crawford a lui-même exercé des emplois divers : dans un think tank qui s’est révélé être à la solde d’un lobby, et dans une entreprise qui lui demandait de rédiger des résumés d’articles scientifiques sans en pénétrer le sens. Il a donc une expérience de première main de ces emplois dépourvus de sens, alors même qu’ils demandent un niveau de diplôme minimum pour pouvoir être exercés.

En dehors même du travail, souligne-t-il, le fait que nous achetions de plus en plus de biens sans nous préoccuper de leur fonctionnement, nous coupe de tout ancrage dans la matérialité.

Le paradoxe est, qu’à l’inverse, une activité comme la réparation de vieilles motos lance des défis permanents à la réflexion. On bute sur des obstacles, on doit aller à la recherche de pannes difficiles à identifier, faire des hypothèses, bref mobiliser sa jugeote et son imagination. Matthew Crawford ajoute un commentaire qui me touche particulièrement, en soulignant, qu’à l’inverse, « l’intellectuel qui poursuit une carrière universitaire tend à se professionnaliser à l’excès et parfois à cesser de penser ». J’ai, hélas, constaté, à de nombreuses reprises, cette évolution chez des collègues enfermés dans des logiques de carrière qui supposent de se rattacher à une école, d’employer les bons concepts, de s’assurer de la reconnaissance par un petit milieu et d’aller de colloque en colloque en répétant les mêmes idées. Si rien, dans l’activité de chercheur, ne ressemble à une moto récalcitrante, il est clair que la stérilisation menace.

En cherchant à éliminer, progressivement, les contraintes liées à la dimension matérielle de notre existence, nous nous enfermons dans des vies hors sol qui nous abrutissent.

La révélation divine comme incarnation

Tout cela m’a fait réfléchir à l’incarnation. Il est intéressant de voir, d’ailleurs, que, dans l’histoire de la théologie, la coexistence de l’humanité et de la divinité a souvent posé problème. Certains ont du mal à imaginer un Dieu qui vient se mêler aux contraintes de la vie incarnée. Ils préfèreraient un Dieu qui, du haut du ciel, délivrerait des messages à destination d’une humanité pataugeant dans le boue.

Mais Jésus est précisément venu se confronter à des situations concrètes. Il a rencontré des interlocuteurs rétifs. Il a affronté la fatigue et la faim. Il a rencontré des malades. Il a accompagné, pendant plusieurs années, un groupe de disciples qui avait du mal à comprendre où il voulait en venir. Il s’est déplacé à pied, d’un lieu à l’autre, prenant le temps de parcourir des contrées parfois inhospitalières. Et, pour finir, il ne s’est pas dérobé devant la mort.

C’est justement cette incarnation qui nous fait souvent défaut aujourd’hui. Or cette incarnation n’est pas une dimension gênante de notre existence. Elle est une grâce qui permet de donner sens et valeur à notre activité.

J’ai, une fois, interrogé un ouvrier de l’administration de l’équipement, qui faisait la peinture sur les routes. Il m’a raconté sa satisfaction, une fois sa journée de travail terminée, de faire demi-tour et de parcourir au fil des kilomètres, le résultat de son activité du jour (une activité, soit dit en passant, non dépourvue d’obstacles et d’aléas divers).

Les leçons de la cuisine et de la marche

Je perçois, en fait, le plus fortement, la pertinence des remarques de Matthew Crawford au travers de deux activités que j’ai investies : la cuisine et la marche.

J’aime bien cuisiner et un des charmes de la cuisine est qu’elle ne marche jamais tout à fait comme on s’y attend. Il y a toujours des incidents à régler. Elle me met sans arrêt sur le qui-vive. Je dois corriger des gestes, adapter une recette, modifier des proportions parce que les ingrédients évoluent au fil de la saison (une tomate de début juin n’est pas équivalente à une tomate de fin août, par exemple). Bien sûr, j’ai investi ma subjectivité de chercheur dans cette activité et j’explore régulièrement de nouvelles possibilités. A chaque fois c’est une expérience qui nécessite une mobilisation conjointe de mes mains et de ma tête. C’est, assurément, aussi stimulant que d’essayer de démêler une situation sociale difficile à interpréter.

Du côté de la marche c’est autre chose. Je parcours, régulièrement, des chemins pendant plusieurs jours de suite, avec mon sac sur le dos. Il faut limiter son chargement, se concentrer sur l’essentiel, affronter un temps variable, écouter les signaux qu’envoie mon corps pour ne pas en faire trop. Perdu au fond de la nature, je retrouve, à chaque fois, une modestie fondamentale. Et les incidents se multiplient : on compte se ravitailler dans un village dont l’épicerie vient de fermer ; ou alors les horaires d’ouverture ont changé ; on se trompe de route et il faut faire demi-tour ; on calcule mal les provisions d’eau ; on arrive dans un hébergement inconfortable ; etc. Tout cela, une fois encore, convoque autant des réactions corporelles que l’imagination nécessaire pour trouver une parade à ce qui survient.

Dans les deux cas c’est, en effet, l’incarnation qui me constitue comme un être non divisé et qui me restitue à ma vraie place.

La parole a été faite chair

Pour revenir à l’incarnation de Jésus, on connaît les mots de l’évangile de Jean : « la parole a été faite chair et elle a habité parmi nous » (Jn 1.14).

L’incarnation va avec la cohabitation et cela situe le problème : la désincarnation de nos existences provient aussi du désir de ne pas habiter avec des êtres ou des réalités qui nous remettent trop en question. Nous sous-traitons la production de pans entiers de nos existences dans des usines, dans des centres d’appel, dans des fermes informatiques, situés à l’autre bout du monde. Les règles de gestion qui président à beaucoup de décisions lourdes de conséquences, sont une manière de rendre abstraites des réalités bien plus gênantes dans leur dimension concrète.

C’est aussi l’autre, notre prochain, que nous ignorons en nous détournant de la dimension matérielle de l’existence. Retourner vers l’incarnation, c’est retourner vers l’autre, avec ses limites, mais aussi toute la grâce de ce que sa présence peut nous apporter.

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