Une humanité peu ordinaire

Samedi prochain, le 18 janvier, commence, comme chaque année, la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Cette année, ce sont les églises de Malte qui ont conçu le support d’animation. Elles ont mis en exergue le commentaire du livre des Actes, qui fait suite à l’échouage du bateau de Paul et de ses compagnons sur l’île de Malte (évidemment) : « les habitants du lieu ont fait preuve, à notre égard, d’une humanité peu ordinaire » (Ac 28.2).

Les supports qui sont accessibles en ligne parlent, en premier lieu, de l’accueil mutuel que les différentes églises pourraient et devraient se manifester l’une à l’autre. Mais, naturellement, pour les habitants de Malte, des histoires de navires qui s’échouent sur les côtes sont d’une actualité brûlante. Et j’imagine volontiers que « l’humanité peu ordinaire » dont parle le livre des Actes, contraste violemment, pour eux, avec l’humanité réduite à la portion congrue dont l’Europe témoigne aujourd’hui, à l’égard des réfugiés qui s’échouent en Méditerranée.

Nous sommes tous des naufragés !

Une chose me frappe, dans ce verset, c’est que Luc mentionne cet accueil exceptionnel qu’ils ont reçu. Il s’en étonne et s’en réjouit. Il sort d’un épisode compliqué où, sur le bateau, l’humanité n’a pas toujours été au rendez-vous. A certains moments c’était « chacun pour sa peau » et il a fallu plusieurs interventions de Paul, et du Centurion qui dirigeait le voyage, pour ramener tout le monde à de meilleurs sentiments.

Luc nous montre, ainsi, quelque chose de sa subjectivité : il était prêt à être accueilli. Et même par des barbares ! Le verset dit exactement : « ces étrangers (c’est le mot « barbares » en grec) ont fait preuve d’une philanthropie peu ordinaire ». Voilà le génie de ce passage : Luc renverse la perspective. Il célèbre l’accueil qu’il a reçu de la part de personnes dont la philanthropie n’était pas automatiquement acquise. Luc aurait pu se prendre au sérieux, se voir comme un compagnon de Paul venu apporter la Bonne Nouvelle, venu se défendre d’accusations injustifiées devant l’Empereur. Mais il est juste un homme, rincé par une tempête et un naufrage, qui a cru sa dernière heure arrivée et qui vient de plonger dans l’eau parce que son bateau s’est fendu en deux à l’approche des côtes. Il est encore sous le coup de l’émotion, faible et vulnérable, et il est particulièrement sensible à ces gestes simples que font les habitants de Malte : ils allument un feu pour les réchauffer, car il pleut et il fait froid.

J’y vois un fort écho à un autre texte de Luc : la parabole du bon Samaritain. C’est comme si Luc se voyait, à son tour, comme un homme laissé sur le bord de la route, blessé et souffrant et qu’un « barbare » le relevait pour l’emmener à l’auberge.

Et, pour parler de nous et de ce que les églises de Malte nous proposent de méditer, je pense que, dans ces histoires de naufrages et de réfugiés, le point décisif est de savoir si nous nous considérons (ou pas) comme des personnes à qui, à l’occasion, quelqu’un a manifesté une humanité peu ordinaire.

Deviens peu ordinaire toi-même !

Si je prends conscience que j’ai été au bénéfice de la philanthropie d’autres personnes, il me sera facile de comprendre ce que dit Jésus à la fin de la parabole du bon Samaritain : « va et toi fais de même ». Si, à l’inverse, je pense que je dois tout à mes efforts, à mon travail ou à mes mérites, la perspective de devoir accueillir quelqu’un d’autre m’apparaîtra comme une corvée.

La société d’aujourd’hui est dure pour beaucoup de personnes. La concurrence pour l’accès à l’emploi est sévère, le travail est exigeant. Beaucoup de gens redoutent de se retrouver sur le bord de la route et sans secours. Il est assez logique, dans ces conditions, qu’ils considèrent des personnes en difficulté, qui s’échouent sur les côtes, sans se sentir redevables, à leur égard, d’une humanité particulière.

Cela dit, je propose à tout un chacun, en ce début d’année, un exercice salutaire. Même dans ce contexte tendu, même au milieu de relations sociales complexes et vites agressives, il arrive que telle ou telle personne nous manifeste une humanité peu ordinaire. Et il est bien d’en faire l’inventaire. Cela nous donne un autre regard sur la vie. Pour ma part, quand je pense aux quelques situations de ce genre que j’ai vécues, ne serait-ce que l’année passée, cela me fournit un trésor qui me donne force et courage pour aborder l’année qui vient.

Un commentaire sur “Une humanité peu ordinaire

  1. Merci Frédéric.

    Chez nous à Bellegarde, cette chronique et la célébration pour l’unité des chrétiens prévue samedi résonne d’une manière particulière puis que nous avons accueilli de ces « échoués » il y a 5 ans. Je vous livre le commentaire que je ferai demain soir à ce propos :
    « Le 7 août 2014, après une nuit de bombardements au mortier, les habitants de la ville de Qaraqosh proche du Tigre près de Ninive en Irak fuient en masse jusqu’au Kurdistan devant les troupes de Daesh. Les habitants sont essentiellement des chrétiens de rite chaldéen ou syriaque catholique et craignent le règne obscurantiste des islamistes radicaux. Dans la petite ville de Bellegarde au bord du Rhône, se réunit mensuellement un groupe de personnes pour étudier un thème biblique. Ils appartiennent à des confessions chrétiennes différentes de la place. Les membres du groupe œcuménique se demandent comment réagir plus concrètement face à la situation en Irak car leur lecture de la Bible les pousse à l’action. Ils décident de prendre contact avec un organisme qui permet l’accueil en France de familles réfugiées. Le 5 septembre, la famille Mikho, deux parents avec 3 enfants et les deux grand-mères arrivent d’Erbil directement par avion à Bellegarde. 2 jours avant, le cliché du corps sans vie d’un petit Syrien de trois ans, retrouvé sur une plage turque, faisait le tour du monde. Cette coïncidente tragédie oriente soudain le projecteur des médias et des autorités vers notre petite ville et facilite l’accueil des Mikho et de plusieurs autres familles dans la région. Mais pour quelques familles sauvées, combien de petit Aylan ? Combien de femmes et d’enfants noyés, combien de familles sans espoir dans les camps aux portes de leur rêve d’Europe victimes d’accord sinistres avec la Turquie, ou l’Italie.
    Les deux tableau peints par JPierre Philibert traduisent bien la tragédie de notre époque avec la silhouette échouée du petit Aylan et le réfugiés appelant au secours. Jean Pierre fait partie avec son épouse du collectif d’accueil dont j’ai parlé. Sans mauvais jeu de mot, notre accueil a été une goutte d’eau dans un océan.
    • Pourtant, c’est notre unité entre divers chrétiens qui a rendu ce projet d’accueil de plusieurs familles possible
    • C’est l’hospitalité de quelques personnes qui a permis d’héberger rapidement les familles Mikho, Habasch, Babawi et bien d’autres dans la région
    • C’est l’effort de nombreuses personnes pour accueillir, enseigner, accompagner ces familles qui leur a donné l’espoir d’une vie normale alors que leur pays sombre dans le chaos

    Pas plus que des réfugiés, nous ne pouvons affronter seuls les tempêtes de la vie. Face aux difficultés, reconnaissons notre besoin de ramer ensemble et d’unir nos efforts, de nous accueillir les uns les autres mais aussi d’accueillir dans nos communautés et nos familles les échoués des drames de ce monde. Prions d’abord en silence tout en contemplant ces tableaux. »

    Daniel

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