Islamo-gauchisme : une caricature, qui occulte un débat de fond autant politique que théorique.

A priori le débat sur l’islamo-gauchisme est mal parti. Un bout de paragraphe extrait de l’interview d’une ministre, des réactions orchestrées à droite et à gauche, des cris, des invectives, un embarras gouvernemental : tout est là pour brouiller les pistes et empêcher d’y voir clair. En fait, derrière ce débat, il y a une question de fond qui a trait à la représentation que l’on se fait de la société française, à sa fragmentation, et à la manière de rendre compte des injustices qui la traversent.

L’intersectionnalité : la question de la dissémination des logiques de domination

Commençons par le commencement. Y aurait-il quelque complaisance de certains gauchistes pour des mouvances islamistes ? C’est possible, mais avouons que, pour l’immense majorité des personnes marquées à gauche (voire très à gauche), ce n’est pas le cas. On brandit donc un chiffon rouge qui masque une question plus dérangeante pour tout le monde, si on retourne le soupçon d’une sympathie exagérée vers la question d’une antipathie exagérée : est-ce que le fait d’être musulman, en France, aujourd’hui, est ce qu’on appelle un stigmate, c’est à dire un handicap social ? C’est une vraie question. Certains, plutôt partisans de la sociologie classique, vont dire que ce n’est pas l’appartenance religieuse le problème, mais l’appartenance à des catégories sociales dominées (ouvriers, employés) définies d’abord dans le champ du travail. On va souligner des problématiques de mobilité sociale : les enfants d’immigrés sont limités dans leurs perspectives par la position sociale de leurs parents, arrivés en France dans des conditions difficiles. Et, même pour la troisième génération, le problème reste visible.

Mais, d’autres courants plus récents de la sociologie (qui sont partis d’Amérique du Nord) disent, pour leur part, qu’il n’y a pas lieu de ramener toutes les logiques de domination à une seule dimension, que ces logiques sont plurielles et s’exercent à partir d’une pluralité de catégories sociales qui dessinent des halos, des réseaux entrecroisés, plutôt que des groupes sociaux aux frontières bien nettes. Cela conduit à dire, par exemple, qu’il vaut mieux être un ouvrier aux convictions religieuses peu affirmées, qu’être ouvrier et musulman. Les deux logiques de domination ont leur dynamique propre et, le cas échéant, elles se renforcent l’une l’autre.

C’est là ce qu’on appelle l’intersectionnalité : nous nous situons tous à l’intersection de hiérarchies sociales diverses et elles jouent toutes un rôle dans les compétitions sociales dont nous sommes partie prenante. Au départ, le concept a été mis en avant par des femmes afro-américaines aux USA, qui soulignaient que les luttes féministes oubliaient souvent qu’être afro-américaine était un handicap social supplémentaire par rapport au fait d’être femme.

Mais, affirmer des choses pareilles est mal vu par ceux qui pensent que la société française a son propre modèle d’intégration, qui dépasse les particularismes ; par ceux qui ont la vision d’une identité centrale et unique à laquelle tout un chacun est censé se référer. A vrai dire, ceux qui se situent près des postes de commande, ne voient pas très nettement les logiques de domination dont ils tirent bénéfice. Il n’y a là rien de nouveau.

Or, disons-le, j’ai bénéficié de l’avantage d’être un homme. Même dans le milieu universitaire, il m’est apparu clairement que les femmes étaient plus contestées que les hommes dans les positions d’autorité. J’ai bénéficié de l’avantage d’être blanc : avec des enseignants qui me prenaient plus au sérieux que des étudiants d’origine africaine, avec des propriétaires bailleurs qui me considéraient comme solvable et de bonne compagnie, et dans toute une série de démarches administratives où je n’ai jamais attiré le soupçon d’être assisté. Et il m’a été plus facile de fêter Noël, Pâques, l’Ascension et la Pentecôte, que, pour d’autres, de faire le Ramadan. Pourtant, il y a quelque chose qui me rend particulièrement sensible à cette dissémination des stigmates, c’est que j’ai appartenu, au sein du christianisme français, à la minorité protestante.

Oui, le fait d’être minoritaire, d’avoir été une sorte de bête curieuse, pendant ma scolarité, d’avoir dû assurer ma légitimité par d’autres moyens que par l’appartenance à la majorité silencieuse, a été une expérience formatrice, pour moi. Et, alors que les concours républicains m’ont propulsé vers une carrière assez facile, je vois bien comment d’autres logiques ont contrecarré cette carrière. En l’occurrence, mes convictions religieuses (même traduites en termes laïcs) m’ont souvent maintenu en marge des grandes cliques qui font les belles carrières. Je ne le regrette pas du tout. Je le note, simplement.

Est-ce que le maniement de ces théories accentue les clivages dans la société française ou est-ce que cela ne fait que les révéler ?

On aura compris que je considère que les études menées autour de la notion d’intersectionnalité ont apporté quelque chose de fécond dans les sciences sociales. Mais voilà qu’on les accuse de jeter de l’huile sur le feu : en désignant des catégories comme le genre, la couleur de la peau, la religion, en tant que lieux de construction d’injustices diverses, on encouragerait les personnes à s’enfermer dans des catégories étroites, à affirmer des identités restreintes et à refuser le dialogue avec l’ensemble de la société. La mise en accusation est autant théorique que pratique et, dans la foulée, on reproche aux tenants de ces approches de confondre science et militantisme et, au total, de souffler sur les braises et d’accroître les clivages qui sont déjà trop présents dans la société française.

On retrouve, en fait, une opposition assez classique, entre ceux qui pensent qu’il vaut mieux expliciter les tensions existantes pour les faire évoluer (et qui sont souvent, en parallèle, des militants) et ceux qui pensent qu’on fait beaucoup de bruit pour rien et qu’il est inexact de donner autant de place à ces dites discriminations, voire qu’il est contreproductif de désespérer des personnes de tenter leur chance dans l’ascenseur social. Le journal Le Monde s’est fait l’écho (le 22 février) d’une pétition (plutôt modérée) signée par 130 universitaires, sous le titre : « Le problème n’est pas tant l’islamo-gauchisme que le dévoiement militant de l’enseignement de la recherche ». Bon, j’ai peut-être l’esprit un peu tordu, mais j’ai compté le nombre de femmes parmi les 130 signataires : il y en a moins de 40. Qu’est-ce à dire ? Que les femmes comprennent mieux l’importance de ces études sur l’intersectionnalité ? Ou bien (ce qui est encore pire) que les personnes qui ont suffisamment de surface sociale pour signer une telle pétition sont, dans une large majorité, des hommes ? Je regrette de le dire, mais on observe là un phénomène, là aussi, plutôt classique : ceux qui détiennent le pouvoir n’ont même pas besoin de militer pour faire prévaloir leur point de vue.

Les écoles de pensée biaisent-elle les évaluations universitaires ?

Mais la ministre Frédérique Vidal justifie la demande d’une « enquête » par le fait que certaines nominations d’enseignants seraient biaisées : il faudrait monter patte blanche et faire allégeance à la « bonne » école théorique pour obtenir un poste dans certains bastions. Première réponse : oui c’est vrai, évidemment. Deuxième réponse : la ministre découvre-t-elle donc que les recrutements se font sur la base de l’allégeance à l’une ou l’autre école de pensée ? J’en suis sidéré ! Exemple : la médecine universitaire a suffisamment étalé ses divergences dans la presse, depuis un an, pour que l’on comprenne qu’autre chose que la simple évaluation scientifique est en jeu dans les carrières médicales.

Donc oui : il y a des cliques ; oui pour être publié dans certaines revues il faut appartenir à une école de pensée donnée ; oui pour obtenir un poste (même un poste temporaire) à l’université il faut partager les présupposés dominants des enseignants du lieu. Mais, non, ce n’est en aucun cas spécifique aux tenants de l’intersectionnalité. Est-ce que tout cela diminue la qualité de la science ? Oui, en partie. En même temps, si cela produit des débats structurés et des questionnements croisés entre points de vue concurrents c’est productif. C’est plutôt là, à mon avis, le facteur décisif : reste-t-on dans un débat et un dialogue argumenté, ou bien chacun s’enferme-t-il dans ses préjugés ? La solution, à mon avis, passe plus par l’organisation de controverses structurées, que par le rêve d’une science pure qui existerait par elle-même, en dehors des intérêts, des convictions et des valeurs fondamentales des chercheurs concernés.

On nous apprend, en sociologie, la notion de neutralité axiologique, élaborée par Max Weber. L’idée est, pendant une phase d’enquête, de suspendre nos jugements de valeur. L’exercice est difficile. Mais Weber n’était pas aveugle au point de penser que toute la science pouvait être traversée, de part en part, par la neutralité axiologique. En effet, ce qu’il a affirmé, également, c’est que le choix de l’objet de recherche que chacun retient était fortement lié à ses valeurs. Voilà ce qu’il écrivit : « Une infime partie de la réalité singulière que l’on examine à chaque fois se laisse colorer par notre intérêt déterminé par (des) idées de valeur ; seule cette partie acquiert une signification pour nous et elle en a une parce qu’elle révèle des relations qui sont importantes par suite de leur liaison avec des idées de valeur » (Max Weber, « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales », trad. franç. in Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965). Il n’y a donc pas de recherche sans investissement du chercheur dans des valeurs qui lui tiennent à cœur. Après, bien sûr, après, il faut être capable de rendre son discours compréhensible par quelqu’un qui ne partage pas lesdites valeurs. Oui, cela c’est un enjeu.


6 commentaires sur “Islamo-gauchisme : une caricature, qui occulte un débat de fond autant politique que théorique.

  1. Bonjour Je suis un lecteur attentif et intéressé de votre blog. Le dernier ne fait pas exception, je le ferai suivre à quelques personnes…. Je m’interroge cependant sur le « comptage » des signatures féminines comme élément de disqualification de la pétition du Monde. Avez-vous fait ce comptage pour les autres pétitions (il y en a eu au moins trois je crois !). Finalement, un tiers de femmes, ce n’est pas la « parité », peut être même que sur ce thème elles pourraient être majoritaires, mais ne faut il pas aussi tenir compte d’une forme d’inertie du fait que le féminisme actif et socialement reconnu est relativement récent par rapport à l’histoire de la sociologie ! Il me semble aussi que de façon générale les questions liées au féminisme divisent les femmes… Bref, l’argument me paraît un peu contestable Cordialement F d’Hauteville

    Le mer. 24 févr. 2021 à 17:14, Tendances, Espérance a écrit :

    > Frédéric de Coninck posted:  » A priori le débat sur l’islamo-gauchisme est > mal parti. Un bout de paragraphe extrait de l’interview d’une ministre, des > réactions orchestrées à droite et à gauche, des cris, des invectives, un > embarras gouvernemental : tout est là pour brouiller les pis » >

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    1. Disqualifier est peut-être un peu fort comme mot. Ce à quoi je voulais rendre attentif est qu’il y a des vérités qui semblent évidentes par elles-mêmes à des personnes qui sont du bon côté de la barrière. En l’occurrence tous les signataires sont des universitaires et qui ne se laisseront pas impressionner par un féminisme qui les intimiderait. Il est donc probable que des femmes universitaires qui ne signent pas ont de bonnes raisons de ne pas le faire.

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  2. Tes commentaires mériteraient bien souvent de figurer dans les pages « Idées » du Monde !

    Entièrement d’accord sur cette contribution avec une remarque. En désignant » l’islamo-gauchisme », la ministre dévoile son intention purement politicienne. Car, si débat scientifique il devait y avoir comme elle le prétend, il ne concernerait pas « l’islamo-gauchisme » mais le développement de la culture « woke » dans les universités et dans les universités américaines plus que françaises. Cette culture est basée sur la promotion agressive des identités (de race, de genre, d’âge, d’orientation sexuelle, etc;). Cette culture militante est le plus souvent agressive et intolérante. Aucun débat possible avec ses militants (je sais que je te choques en prétendant qu’aucun débat n’est possible avec quelqu’un et pourtant dans ce cas …). Mais, nous sommes bien d’accord, il ne faut pas confondre ces dérives sectaires avec les questions profondes et légitimes posées par les « cultural studies » et le concept d’intersectionnalité dont tu rappelles opportunément le contenu.

    En agitant l’épouvantail de l’islamo-gauchisme » la ministre fait une opération politique glauque avec l’appel du pied aux électeurs du RN. Elle commet de plus, trois fautes graves du fait du ministère dont elle a la charge. Elle introduit une confusion totale sur un terrain déjà miné alors que son rôle de scientifique serait au contraire de clarifier les termes d’un débat. Elle dérape doucement vers l’idée d’une police de la pensée en visant finalement les « cultural studies ». Elle oublie que son ministère dispose d’instances légitimes et indépendantes d’évaluation de la recherche : commission du CNRS et du CNU, Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Elle remet donc gravement en cause ces instances indépendantes dont elle a la tutelle, en considérant qu’elles ne font pas leur travail.

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  3. Pensez vous qu’il soit plus facile de débattre avec les étudiants de Sciences po Grenoble ? Zineb el Rhazaoui fait-elle de la politique politiciennes ? Par qui est-elle menacée ? par ceux qui se posent des questions sur des dysfonctionnements dans certaines université ? (à investiguer bien sûr). Ou par ceux qui traitent de fascistes ceux qui ouvrent des débats (en l’occurrence légitimes à Sciences Po, il ne s’agit pas de débattre ici sur le fond) ?
    Resigneriez vous le même papier aujourd’hui ?
    Cordialement
    F d’Hauteville

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    1. Je ne connais pas directement les étudiants concernés. Mais, oui, je resignerais mon papier aujourd’hui. J’ai justement essayé de dire qu’il fallait aller au-delà du cas particulier de X ou de Y. Mais vous avez le droit d’avoir votre propre opinion et de ne pas être d’accord avec moi.

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