Le religieux dans les sociétés riches (première partie)

Je mets à profit les vacances (et la pause dans l’actualité qui s’en suit) pour proposer des analyses de plus long terme que d’habitude, sur l’évolution actuelle des sociétés riches. Je veux, en fait, à cette occasion, examiner comment une lecture des dimensions religieuses de ces sociétés peut nourrir ces analyses.

En l’occurrence, il y a deux lignes de lecture, en apparence opposées, mais bizarrement complémentaires.
Il faut dire que « religieux » est un terme vague qui recouvre des phénomènes très divers. Les sociétés dont on nous parle dans l’Ancien Testament étaient, par exemple, intensément religieuses, mais les prophètes juifs n’ont cessé de critiquer les errements de l’idolâtrie et du polythéisme qui éloignaient le peuple du monothéisme. Deux conceptions du « religieux » se heurtaient. On en rend compte, parfois, en opposant la religion et la foi, mais, pour ce qui concerne le rôle social de la croyance, il vaut mieux tout englober sous le vocable de « religion » et voir les oppositions et les tensions internes à ce domaine.

Pour ce qui est d’aujourd’hui, une première ligne de lecture, donc, consiste à mettre l’accent sur la perte d’influence de la croyance en Dieu : ce qu’on appelle la sécularisation. De fait, dans tous les pays riches, un nombre sans cesse croissant de personnes se déclarent sans religion et cela vaut même pour les Etats-Unis. En 2020 (selon les résultats d’une enquête menée régulièrement par Gallup, et publiée fin mars 2021) moins de la moitié des Américains (47%) disaient « être membres d’une église, d’une synagogue ou d’une mosquée ». En l’an 2000, à titre de comparaison, 70% déclaraient l’être.
On va, en général, chercher l’origine de cette ligne de lecture dans les travaux de Max Weber, au début du XXe siècle, avec ce qu’il a appelé « le désenchantement du monde ».

La deuxième ligne de lecture, parle d’un maintien, ou d’une résurgence, de la croyance, sous des formes disséminées et plus proches, précisément, du polythéisme d’autrefois. Il était clair pour Max Weber lui-même que les sociétés modernes qu’il voyait émerger étaient loin d’être rationnelles et qu’elle reposaient sur des ressorts émotionnels très profonds qui continuaient à agir les hommes et à les jeter les uns contre les autres. Max Weber est décédé des suites de la grippe espagnole en 1920, mais il avait eu le temps d’assister à la guerre de 14-18, et de prononcer, en 1919, deux conférences qui ont fait date (publiées, en français, sous le titre : Le savant et le politique). C’est là que l’on trouve une de ses phrases les plus célèbres : « La multitude des dieux antiques sortent de leurs tombes, sous la forme de puissances impersonnelles parce que désenchantées, et ils s’efforcent à nouveau de faire retomber notre vie en leur pouvoir tout en reprenant leurs luttes éternelles. D’où les tourments de l’homme moderne. » La citation montre bien que, pour Weber, les puissances désenchantées n’en restaient pas moins des puissances et qu’elles généraient une situation analogue au polythéisme de jadis.

Donc désenchantement d’un côté, émiettement polythéiste de l’autre : voilà les deux lignes de lecture.

Une première évidence : la perte d’influence de tout ce qui ressemble à une église

Et donc, oui, cela peut être intéressant de relire les conflits religieux entre monothéisme et polythéisme dans l’Ancien Testament. Mais il n’en reste pas moins que le contexte a changé. Si on relit, par exemple, la confrontation entre Elie et les prophètes de Baal, dans 1 Rois 18, on s’aperçoit que les deux groupes qui s’opposent ont à leur tête des personnages qui rassemblent des foules. L’idolâtrie liée au culte de Baal, est une religion qui semble aussi structurée que la foi vétérotestamentaire. Elle a ses prêtres, ses lieux saints et ses prophètes. Et on s’aperçoit, par comparaison, qu’aujourd’hui la figure d’Elie autant que celle de ses adversaires pâlirait du simple fait que le dispositif église-prêtre-lieu saint, fonctionne beaucoup moins bien.

Jean-Paul Willaime a raison de souligner (par exemple dans La guerre des dieux n’aura pas lieu) que le processus de sécularisation s’est étendu très au-delà du cercle des religions traditionnelles. Toute institution qui prétend dire le vrai, ou désigner un sens structurant, est mise en doute. La vérité ne sort plus de l’institution. Et tous les groupes sociaux qui ont cherché à se substituer au clergé et à investir ce qui était le lieu des significations religieuses autrefois : les artistes (lorsqu’ils prétendent à une dimension prophétique), les scientifiques, les enseignants, les leaders politiques, sont frappés, aujourd’hui, du sceau du soupçon. Tout ce qui peut s’apparenter à une église, à une hiérarchie (au sens étymologique du pouvoir des prêtres), à une prétention à être l’instituteur des autres, est dénigré et laissé de côté.

Cela ne veut pas dire que nos contemporains ne croient rien et certainement pas qu’ils ne sont pas crédules ! Il existe toujours des « influenceurs », des acteurs qui manipulent des réseaux sociaux. Mais leur position est bien plus instable que celle des prêtres de naguère. Ils sont au centre des regards pour un temps, mais leur pouvoir est éphémère. Par ailleurs ils ne sont pas « suivis » comme on pouvait suivre, autrefois, les préceptes d’une religion. On les regarde sur les réseaux sociaux, on partage leurs images ou leurs bons mots, mais on ne les croit pas vraiment. Un journaliste américain a bien rendu compte, à mes yeux, du succès d’un personnage comme Donald Trump : d’un côté, disait-il, il y a les journalistes et les experts, qui prennent au sérieux ce qu’il dit, mais ne prennent pas l’homme au sérieux ; d’un autre côté, il y a tous ceux qui prennent l’homme au sérieux, mais ne donnent pas tellement d’importance à ce qu’il dit dans le détail.

Donald Trump est une figure du soupçon généralisé : à ce titre là, il plaît. Mais même les partisans des théories du complot n’adhèrent pas aux théories fumeuses qui soutiennent leur position. Tout ce qui compte, pour eux, est qu’il y ait complot. Il importe avant tout de disqualifier la vérité officielle.

Donc oui, on peut dire que nous vivons dans des sociétés de défiance où ni Elie, ni les prophètes de Baal, ne seraient suivis.

Les croyances cachées

Officiellement, donc, c’est le soupçon qui domine. Mais lorsque l’on observe les choix pratiques que font la majorité de nos concitoyens, ils révèlent des croyances de fait, bien plus fortes qu’on ne l’imaginait.

Les pragmatistes anglo-saxons nous ont appris à discerner les croyances en regardant les pratiques. Chacun de nous, en effet, agit en tenant un certain nombre de choses pour acquises et fait des choix qui révèlent ce à quoi il accorde de la valeur.

Ces valeurs, pour reprendre les mots de Max Weber, ne sont pas forcément « enchantées. » Mais elles ont leur importance. On voit en France, par exemple, que si l’on touche à l’automobile on provoque des réactions violentes. Au-delà même du symbole qu’elle représente, l’automobile a tellement structuré notre mode de vie que, en dehors des centres des grandes villes, toute limitation de son usage fait peur. De fait, alors que l’on sait qu’il faudrait changer énormément d’aspects de notre usage de l’énergie, la transition s’avère complexe, car beaucoup de personnes tiennent à certaines pratiques, parfois au-delà de toute raison. Il y a un attachement exagéré à des usages qui montre que, derrière ces usages, gisent des valeurs, des choix et des croyances, très forts.

Et puis (et là on en revient au polythéisme) même s’il n’y a pas de croyance dominante, dans nos sociétés, une pluralité de groupes ont des comportements très ancrés, auxquels ils tiennent, et des manières de considérer le monde et les autres très marquées.

Alors, comment qualifier ces croyances. Jusqu’à quel point (comme Max Weber le pensait) se rapprochent-elles du polythéisme des sociétés traditionnelles ?

Suite la semaine prochaine …

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