Le corps vacciné (ou non) et la politique

Donc, le grand débat de l’été, le sujet à éviter dans les repas de famille, ce fut : être vacciné ou ne pas être vacciné. Aujourd’hui, plus de 85 % des adultes ont reçu au moins une dose et plus des deux-tiers des 12-17 ans (et, dans cette tranche d’âge, la vaccination continue à croître de manière significative). On peut donc dire qu’une immense majorité de français, avec ou sans enthousiasme, s’est fait vacciner. Mais il reste semble-t-il, environ 10 % de réfractaires qui ont su se rendre visibles en manifestant, et chacun de nous connaît, autour de lui, l’un ou l’autre d’entre eux (manifestant ou non).

On a souligné que, pour les manifestants, la vaccination était un sujet d’opposition au pouvoir, parmi d’autres, et que leur mauvaise humeur ne se limitait pas à cette question. Cela dit, que le débat politique se replie sur une question aussi limitée, montre l’affaiblissement considérable du champ démocratique. Est-ce vraiment tout ce qu’il nous reste à débattre ?

Cela m’a fait penser à une remarque qui a été faite par les sociologues du travail et les ergonomes : quand il devient impossible de protester verbalement contre des conditions de travail trop pénibles, les salariés tombent malades. C’est la seule résistance qui leur reste. On sent, d’ailleurs, que, de la part de bon nombre de manifestants, leur corps est le dernier ilot de résistance qu’ils peuvent encore opposer à des dynamiques sociales sur lesquelles ils n’ont plus de prise.

Mais il n’en reste pas moins que le corps est un sujet politique plus important qu’on ne le pense et que la mise en retrait tant du débat (en récusant tous les arguments construits, au motif qu’ils seraient mensongers) que de l’intervention publique sur les corps, est une stratégie vouée à l’échec. Vouée à l’échec, parce que l’action publique, dans le domaine des maladies contagieuses, est une sorte d’incontournable, depuis l’Antiquité.

Le corps malade : un des plus vieux sujets politiques

Dans l’Antiquité, en effet, l’intervention publique est, pour l’essentiel, réduite aux fonctions régaliennes : faire la guerre et réprimer les délinquants. Mais il y a, à cela, une exception: la protection contre les maladies contagieuses.
Dans la loi de Moïse, par exemple, il existe des règles d’isolement strictes pour les lépreux et pour tous ceux qui souffrent d’un écoulement dont on soupçonne qu’il pourrait transmettre une maladie.
Et puis, la légitimité d’un roi est largement entamée quand une épidémie ravage un territoire ou quand la végétation est malade et que la famine s’installe.

Michel Foucault avait noté que, de l’isolement des lépreux, à la mise en quarantaine de villes entières, à partir du Moyen-Age, en cas de peste, le « biopouvoir » s’était étendu ; et qu’il s’était encore étendu par la suite. Mais la logique de fond reste la même, s’agissant des maladies contagieuses : ce sont, par définition, des maladies sociales, du fait qu’elles se transmettent d’une personne à l’autre et cela légitime l’intervention de l’état. En l’occurrence, mon corps peut être un danger pour autrui et, à ce titre, l’état me contraint. Dans ce domaine, la rhétorique n’est pas celle du juste et de l’injuste, mais plutôt celle du sain et du contagieux. Dans l’Antiquité on glissait de là vers l’opposition du pur et de l’impur.

Or, le paradoxe est que cette opposition du pur et de l’impur a refait surface, ces dernières années. Nombre de personnes craignent d’être « envahies » par d’autres groupes sociaux, ou « contaminées » par d’autres référents culturels, ou encore de voir leur identité « minée » par l’ouverture de la mondialisation. Et on sait, en lisant l’Évangile, que ce raisonnement en pur/impur, génère toutes sortes de préventions. Dans le Nouveau Testament, cela vaut aussi bien pour des substances que l’on se garde d’ingérer, que pour des groupes sociaux que l’on évite de fréquenter. Pour le dire d’une manière générale : on a peur de tout ce qui peut entrer chez soi et on n’accepte ce qui vient de l’extérieur que modulo toute une série de rites de purification. Et, pour revenir à aujourd’hui, dans certains cas, logiquement, on ne veut pas se faire « injecter » un produit étranger.

Mais cette opposition entre le pur et l’impur, entre le valorisé et le dévalorisé a bien d’autres ramifications. Cela vaut aussi, par exemple, pour l’exclusion, qui génère un sentiment d’indignité. Ne plus être « dans le coup », dans le monde du travail, perdre pied face à l’évolution de la société, se retrouver démuni sans avoir commis aucune faute, renvoie à une forme, pas vraiment d’impureté, mais en tout cas de dévalorisation. La société se divise entre les gagnants et les perdants, entre ceux qui sont en vue et ceux qui disparaissent des radars, et des barrières symboliques séparent les deux mondes.

Les théories dites du complot, les esprit qui s’échauffent sur les réseaux sociaux, sont la marque de frontières qui se ferment (depuis le « haut » de l’espace social, autant que depuis le « bas ») et le vaccin, en l’occurrence, est un objet qui essaye de franchir ces frontières.
A titre personnel, concernant le vaccin, j’ai beaucoup de mal à comprendre que l’on puisse se détourner, à ce point, d’affirmations qui sont fortement étayées et qui ont été longuement discutées et vérifiées. J’ai d’ailleurs cosigné un texte demandant aux chrétiens de se faire vacciner et de ne pas, au moins pour leur part, se laisser aller aux rhétoriques antivax.
Mais je peux comprendre ce qui donne naissance à une telle attitude, même si je ne l’approuve pas.

Autrefois, ce sont les maladies qui généraient une perception distordue du pur et de l’impur. Aujourd’hui, ce sont les oppositions sociales et les dévalorisations qui les accompagnent, qui génèrent une perception distordue des maladies.

A propos du pur et de l’impur : un retour nécessaire vers le fond des oppositions sociales

La médecine a parfois erré et, au fil de l’évolution de la pandémie, on a vu que son savoir se construisait au fil de l’eau. Mais pour ce qui est de l’efficacité de la vaccination et des effets secondaires identifiés, il y a peu d’incertitudes. Ce n’est pas là, pour moi, le cœur du débat. Ce qui m’intéresse davantage est la force de cette réaction de défense contre l’immixtion d’une substance dans son corps, et cela rejoint la manière dont Jésus parle du pur et de l’impur, dans l’évangile de Matthieu.

J’en cite des extraits : « Écoutez et comprenez ! (dit Jésus) : Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15.10-11). En fait, ce point de vue est tellement inhabituel que même les disciples de Jésus ne comprennent pas où il veut en venir (v 15). Il développe donc sa pensée : « Ne savez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre, puis est rejeté dans la fosse ? Mais ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Du cœur en effet proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages, injures. C’est là ce qui rend l’homme impur ; mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur » (Mt 15.17-20).

J’entends cela dans un double sens.
La première leçon est que nous sommes forts attentifs à tout ce qui pourrait nous souiller, mais que nous portons moins d’attention à ce que nous déversons sur les autres. Et, de fait, si on change le centre de notre attention vers la violence qui est en nous, les autres nous inquiètent moins.
La deuxième leçon est moins évidente à première lecture. On se rend compte, en fait, que Jésus n’incite pas seulement à un changement de direction (du dedans vers le dehors, plutôt que du dehors vers le dedans), mais qu’il change de sujet : il ne s’occupe plus d’alimentation ou de substances diverses, il se focalise sur les intentions mauvaises, les meurtres, les adultères, les inconduites, les vols, les faux témoignages et les injures. Bref, il s’intéresse à la violence des rapports entre les hommes, plutôt qu’à la propreté. Ce qui sort de la bouche, ce sont des paroles, puis des actes, qui provoquent des blessures majeures.

Et c’est cette deuxième leçon qui m’importe aujourd’hui : sortir des débats sur la pureté, ou non, du vaccin, pour remettre sur le devant de la scène les multiples violences, dominations et dévalorisations, dont notre société est le théâtre.

5 commentaires sur “Le corps vacciné (ou non) et la politique

  1. bonjour Fédéric, j’apprécie énormément ton blog, et serais heureux de reprendre contact, mais je n’ai plus tes coordonnées mon tel 06 32 97 28 94 Amicalement Pierre

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  2. Cher Frédéric,

    Voici bien longtemps que nous n’avons eu de contact. Je viens de lire avec beaucoup d’intérêt ton article. Je partage bon nombre de tes observations et surtout, surtout ta conclusion.

    Je suis cependant un peu étonnée du bout de phrase suivant: (en rouge ici). « A titre personnel, concernant le vaccin, j’ai beaucoup de mal à comprendre que l’on puisse se détourner, à ce point, d’affirmations qui sont fortement étayées et qui ont été longuement discutées et vérifiées »
    D’habitude il faut de 8 à 10 ans pour qu’ un vaccin ou un médicament soit agréé. Le terme « longuement » m’étonne, s’agissant d’un vaccin qui a été mis sur le marché en l’espace de quelques mois grâce au télescopage des phases habituelles de vérification. Quant à la discussion, c’est justement là que le bât blesse: la voix des scientifiques qui émettent des doutes (la base même de la science!) n’est pas entendue. Je ne te parle pas ici de complotistes. On a mis en place un programme mondial de vaccination malgré toute une série d’inconnues : on ne sait toujours pas si les personnes vaccinées ne sont pas contagieuses, combien de temps l’immunité va tenir, quels seront les effets de ce nouveau type de vaccin à longue échéance. Les chiffres venus ces jours-ci d’Israël sont de nature à revoir à la baisse les espoirs mis dans le vaccin. En Israël, où on a bcp vacciné, le pourcentage de personnes hospitalisées malgré le vaccin est comparable à celui des personnes non-vaccinées. La perspective est-elle de se faire vacciner tous les 6 mois? Par ailleurs, les listes officielles des effets secondaires de ces vaccins sont assez impressionnantes pour être prises au sérieux.

    Tu mentionnes aussi un texte que tu as cosigné: « J’ai d’ailleurs cosigné un texte demandant aux chrétiens de se faire vacciner et de ne pas, au moins pour leur part, se laisser aller aux rhétoriques antivax. » Une remarque d’abord sur le vocabulaire «la rhétorique antivax» n’est pas une observation mais une étiquette collée sur des personnes qui méritent le respect de tout sociologue, que leur discours soit fondé scientifiquement ou non. Je me permets de te dire cela parce que dans toute cette histoire, on ne cesse de faire l’amalgame entre des personnes et les arguments les plus diverss pour mieux les discréditer. Dans les médias comme dans les réseaux sociaux, la politesse – au sens noble du terme – la plus élémentaire ne semble plus à l’ordre du jour. L’expression rhétoriques antivax n’est pas neutre, même si les incivilités qui circulent sont bien plus virulantes.
    Je comprends le souci de ne pas voir certains chrétiens se lancer dans des comparaisons apocalyptiques. Cependant, je suis perplexe quand je lis que la lettre aux Églises s’autorise des affirmations comme « Se faire vacciner est un acte qui relève de l’amour de Dieu, car il relève de l’amour du prochain“ et « Alors, nous qui le pouvons, faisons-nous vacciner pour l’amour de Dieu et de notre prochain. »
    Les incertitudes concernant l’efficacité des vaccins mentionnées plus haut devraient à mon avis freiner de telles affirmations. Je me demande aussi si de tels arguments moralisants sont vraiment utiles et motivants. Il y a différentes manières d’exprimer l’amour du prochain et l’amour de Dieu. De telles phrases risquent de mettre ceux et celles qui ne souhaitent pas se faire vacciner au ban de la société et même de l’Église, puisqu’elles impliquent qu’ils n’aiment pas Dieu et leur prochain.
    Cette affirmation part aussi du principe que la vaccination est la seule manière de « règler » le problème de l’épidémie. Or, il est des médecins du monde entier qui plaident pour un traitement précoce de la maladie avec différentes méthodes et un certain succès (homéopathie, ivermectine, hydrochloroquine, artemisia, etc.). Certains d’entre eux émettent des réserves quant aux vaccins (surtout s’agissant des jeunes et des enfants). Je suis convaincue qu’ils travaillent aussi pour l’amour de leur prochain et s’ils sont croyants pour l’amour de Dieu. Ils ne sont guère écoutés dans un contexte où on a trop longtemps dit aux patients de rester chez eux et de prendre du paracétamol et où on mise uniquement sur la vaccination.

    D’une manière générale, il me semble que les Églises pourraient avoir un rôle à jouer pour combler le fossé qui est en train de se creuser dans la société. Pas facile, surtout si elles pensent devoir faire des recommandations comme celle de se faire vacciner.

    Comme tu le vois, ces questions me préoccupent, justement à cause du reste de ton article. Je crois que le regard des sociologues et des psychologues/psychiatres/philosophes est important dans ce contexte de crise, car il faut prendre de la hauteur pour avoir une vue d’ensemble et aborder des thèmes qui restent dans l’ombre. J’écoute avec intérêt des gens comme Boris Cyrulnik ou comme ton collègue Muscielli (j’aimerais savoir ce que tu penses de ce qu’il dit!) ou le prof de philo René Chiche, etc…

    Peut-être trouveras-tu quelques minutes pour répondre à ce message… J’avais voulu t’envoyer un mail mais l’adresse que j’ai n’est plus valable

    Amitiés

    Marie-Noëlle

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    1. Bonjour Marie-Noëlle
      Je m’attendais à ce genre de réactions.
      Il y a des incertitudes sur l’efficacité à long terme du vaccin.
      Mais, à court terme, il est certainement beaucoup plus dangereux pour soi et, surtout, pour les autres, de ne pas se faire vacciner que de se faire vacciner.
      A partir du moment où on met en danger la vie des autres, il me paraît juste de considérer qu’il s’agit d’une question d’éthique et que, en effet, se faire vacciner relève de l’amour du prochain.
      Quant aux débats : il y a, en effet, des médecins qui sont sceptiques, mais puisque tu parles de traitements comme l’hydrochloroquine, il faut savoir que ses partisans ont justement refusé de se plier aux règles de vérification standard qui ont montré son inefficacité. Par contraste, l’efficacité des vaccins a fait l’objet de nombreuses vérifications. Et quant aux effets secondaires, l’idée qu’il puisse y avoir des effets à long terme est extrêmement peu probable. Il faut savoir que l’ARN messager, qui inquiète certains, est détruit dès son entrée dans l’organisme.
      Tu me demandes de prendre de la hauteur. J’ai suivi d’assez près les prises de position des détracteurs marginaux de la vaccination et j’ai pratiquement toujours constaté qu’ils sont de mauvaise foi.
      Pendant ce temps des gens meurent et je trouve que c’est grave.

      Frédéric

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