Propagande et rapports de force

La propagande, les mensonges grossiers destinés à asseoir un pouvoir brutal et unilatéral, ne sont pas quelque chose de très nouveau. J’ai grandi à l’âge de la guerre froide et, à cette époque, la propagande était habillée d’idéologie : les deux camps, l’Est et l’Ouest, se renvoyaient la balle et s’accusaient mutuellement de tous les maux. Dans les faits, les États-Unis ont maintenu, par la force, des régimes dictatoriaux en place, en Amérique du Sud et ils ont mené des guerres en Asie du Sud-Est ; pendant ce temps l’URSS et la Chine avançaient leurs pions dans la même Asie du Sud-Est et elles soutenaient les guérillas un peu partout dans le monde ; la France n’était pas en reste dans son ancien empire colonial d’Afrique, où elle continuait à tirer les ficelles. Il y avait une différence avec la période actuelle : les mensonges n’étaient pas tout, chacun défendait une vision du monde et justifiait son intervention au nom d’une vision de ce qu’était une bonne société. Intervenir dans un pays tiers, au nom d’une société idéale, s’est souvent révélé hypocrite et désastreux, comme l’intervention américaine en Irak l’a rappelé récemment.

Mais aujourd’hui plus besoin d’idéologie, c’est le pouvoir à l’état brut qui sert de ressort à la propagande. Un peu partout dans le monde, on voit des leaders défendre l’idée que leur pays n’a pas assez de pouvoir sur la scène mondiale et qu’il devrait en avoir plus. Il y a une sorte de retour à la guerre classique où les impérialismes divers se heurtaient les uns aux autres. Les leaders populistes jouent sur cette fibre de l’appel aux rapports sociaux brutaux et ils rencontrent du succès dans bon nombre de pays, dont la France.

Et finalement, aboutissement de cette logique de l’escalade : c’est la guerre en Ukraine, avec un président Russe qui réécrit l’histoire, invente des épisodes, et livre sa mentalité d’assiégé au monde entier, en assiégeant lui-même un pays tiers.

La « faiblesse » des démocraties : une planche de salut

Dans un tel contexte, certains déplorent la faiblesse des démocraties ou la longueur des négociations entre pays européens. Mais si on supprime cette supposée faiblesse, il ne nous reste plus qu’à devenir des pays autoritaires comme les autres et à nous lancer dans la guerre de tous contre tous.

Car le pouvoir est une réalité dangereuse et d’autant plus dangereuse qu’elle est concentrée entre peu de mains. Il faut rappeler, à ce propos, la longue controverse, dans l’Ancien Testament, contre le pouvoir royal. Dieu n’accueille que du bout des lèvres la demande du peuple d’Israël d’avoir un roi, puis il ne cesse de rogner le pouvoir royal en envoyant des prophètes qui critiquent les décisions royales. Même le roi David, plutôt cité en exemple, doit à deux reprises, écouter les remontrances des prophètes Natan, puis Gad : lorsqu’il abuse de son pouvoir personnel pour voler la femme d’un autre (2 S 12) et lorsqu’il se lance dans une politique de puissance en recensant les hommes en arme sur son territoire (2 S 24).

Les dénonciations des exactions et des abus de pouvoir parsèment les livres prophétiques en un tissu serré. Et le Nouveau Testament poursuit cette tradition de grande réserve à l’égard des puissants et des puissances.

En Europe, puis dans le reste du monde, on a, depuis le XVIIIe, instauré des régimes démocratiques (ou qui tentent de l’être) afin de diminuer les abus de pouvoir et d’équilibrer tout pouvoir par un contre-pouvoir. Cela n’empêche pas les démocraties d’être gangrenées par le poids de lobbies, par des passe-droits, des tentatives plus ou moins abouties de corruption et des formes persistantes de propagande. Tout cela paraît bien fragile, mais on voit qu’il n’y a pas d’autre option que cette fragilité. Dès que les coups de menton et les politiques autoritaires refont surface, la guerre économique, la violence, les discriminations, puis la guerre pure et simple, refont surface.

Nous nous sentons faibles et fragiles par rapport à ce qui se passe ces jours-ci en Ukraine. Pensons-y : c’est peut-être une bonne nouvelle.

3 commentaires sur “Propagande et rapports de force

  1. merci Frédéric pour ce commentaire, avec ce point de vue que je partage sur le recul que nous européens devrions avoir au regard du jeu de la puissance brute, qui a pesé si lourd dans notre histoire. Le problème est peut-on s’affirmer « puissance fragile », refuser les engrenages mortifères de la force, sans être ipso facto dans une position de repli, confortable ou hypocrite, façon Suisse ?

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    1. Oui la question est : qu’est-on prêt à faire et à quel prix ? Si on se donne des limites en posant une ligne rouge que l’on refuse de franchir, il y a, malgré tout, un espace d’action, qui n’est ni confortable, ni du repli, mais qui peut être, évidemment, voué à l’échec… au moins à court terme. La caractéristique des actions moins violentes est qu’elles ne portent, souvent, du fruit qu’à moyen ou long terme. C’est vrai au sein d’une société donnée, c’est plus difficile à mettre en oeuvre au niveau des relations internationales. Mais ça reste possible. On m’avait demandé de travailler sur cette question (pas seulement au niveau des relations internationales) dans le livre qui est devenu : « Tendre l’autre joue ? La non-violence n’est pas une attitude passive ». Mais, au niveau des états, je ne parle pas de non-violence, je parle seulement d’envisager d’autres modes d’action que l’escalade et la force brute, comme tu le dis.

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