C’est parti pour durer …

Je n’imagine pas Vladimir Poutine faire marche arrière, désormais. Il est allé trop loin pour se déjuger. Il ira jusqu’au bout, même si, pendant ce temps-là, la diplomatie fait ce qu’elle peut. Et jusqu’au bout, cela peut être long. Pensons à un exemple récent. Il a fallu 9 ans avant que l’armée rouge se retire d’Afghanistan. Un empire ne concède jamais une défaite qu’au terme de longues déconvenues. Les sanctions économiques font de l’effet, mais l’exemple de l’Iran montre qu’un pays peut survivre à des sanctions économiques sur la longue durée. Et, pour l’instant, l’intimidation et le recours à la force suffisent à tenir les opposants russes en respect. Donc, hélas, il faut envisager une guerre durable.

Et tout cela ne nous dit pas seulement quelque chose sur l’homme Poutine. Cela nous invite à nous interroger sur les raisons pour lesquelles un tel personnage a pu émerger. Car s’il se maintient, aujourd’hui, par la violence et la peur, il n’est pas arrivé là par hasard.

La fin de l’homme rouge

J’avais été impressionné, il y a quelques années, en lisant La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, de l’écrivaine biélorusse Svetlana Aleksievitch (je l’ai lu après qu’elle ait obtenu le prix Nobel de littérature, en 2015). Ce livre restitue des entretiens auprès de personnes diverses qui parlent avec nostalgie de la grandeur perdue de l’URSS. Les entretiens sont réécrits. Il ne s’agit pas d’un travail scientifique d’enquête. L’auteure ne se cache pas d’avoir sélectionné les propos pour construire une œuvre qui fasse sens. Il n’empêche que c’est le travail le plus éclairant que j’ai pu lire sur ce qui se passe en Russie ces dernières années.

Ce qui ressort de ces pages est que ce qui, vu de l’ouest, a été perçu, entre 1989 et 1991, comme la fin de la tutelle sur toute une série de pays satellites, a été perçu, par nombre de russes, comme une humiliation. Et, en contrepartie, les bénéfices de la démocratie ne sont pas apparus comme évidents pour beaucoup de personnes. Mikhaïl Gorbatchev est, aujourd’hui, une des personnes les plus impopulaires de Russie. Pendant qu’il était aux commandes, l’économie russe s’est effondrée et les inégalités économiques n’ont pas tardé à exploser, tandis que le marché foncier évoluait avec brutalité, jetant de nombreuses personnes hors de leur logement.

Poutine s’est donc fait élire avec la promesse de rendre à la Russie sa grandeur (le slogan « Great again », a, par la suite, été utilisé avec succès dans d’autres pays). Il a donc massivement investi dans les armements. Et pour le reste, d’un point de vue économique, son bilan est mauvais. Comme le rappelle Sophie Kaufmann dans un article du Monde, tandis qu’il investissait dans les dépenses militaires, l’économie globale stagnait. Le pouvoir d’achat des ménages est aujourd’hui, inférieur à son niveau de 2014. Et le niveau d’inégalité, d’un bout à l’autre de l’espace social, est supérieur à celui d’un pays émergent comme la Chine.

Les sanctions économiques vont, sans aucun doute, aggraver la situation des ménages, mais de quel secteur de la société russe pourra venir la volonté de mettre fin à un tel conflit, ce qui résonnerait comme une humiliation de plus ? Il est frappant, dans le livre de Svetlana Aleksievitch, de voir évoquer Staline avec nostalgie, non pas certes, pour le régime de terreur qu’il avait instauré, mais pour la victoire de Stalingrad contre les allemands.

Le mirage mortifère de la grandeur

Ainsi donc, il faudrait être grand. Nous sommes mal venus, en France, pour critiquer un tel rêve. L’arrogance française fait sourire (jaune) dans le monde entier. Mais notre prétention ressemble plus à la volonté comique de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Nous n’avons pas les moyens de réaliser notre rêve. La Russie en revanche, peut, hélas, tenter d’accroître sa grandeur. On en voit les ravages aujourd’hui. Et tout cela sert à quoi ?

On connaît la formule de Martin Luther King : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. » Mais il semblerait que la perspective de mourir tous ensemble comme des idiots en fascine plus un. C’est une course à l’abîme qui procure une sorte d’ivresse.

Et comment tout cela prend-il fin ? Aujourd’hui je ne vais pas me lancer dans des prédictions. Mais il y a longtemps que l’humanité a réfléchi à cette question. Toute la littérature apocalyptique, deux siècles avant Jésus-Christ et plus tard, a évoqué la fin longue, inexorable et pénible des empires dominants. A la fin c’est la chute, mais celui qui tombe entraîne avec lui de nombreuses victimes.

Tel que le conflit est parti, aujourd’hui, je n’imagine pas d’autre fin que la chute des instances dirigeantes actuelles de la Russie. Mais de quelles souffrances ce chemin déchiré sera-t-il parsemé ? Je l’ignore. Il n’est pas interdit d’espérer. Cela n’empêche pas d’être lucide.

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