L’esprit des béatitudes aujourd’hui

Le christianisme devrait être contre-culturel. S’il se moule complètement dans les tendances de l’époque, il n’est plus qu’un « sel sans saveur », pour reprendre la formule du Sermon sur la Montagne (Mt 5.13). Dans la pratique, le bilan n’est pas extraordinaire. Dans nombre de pays, beaucoup de chrétiens endossent les valeurs et le style de vie des personnes qui les entourent. Ils en constituent même, parfois, les représentants les plus typiques.

Mais ne devient pas contre-culturel qui veut. L’idée n’est pas d’imaginer une nouvelle morale, un nouveau fardeau que l’on mettrait sur les épaules des croyants et qu’ils s’empresseraient, d’ailleurs, de rejeter, parce qu’il leur serait insupportable. Il faut une motivation particulière pour suivre une telle voie.

C’est pour cela que j’aime bien (pour me limiter au protestantisme francophone) la formule que l’on trouve dans la règle de la communauté des sœurs de Pomeyrol et des sœurs de Grandchamp qui parle « d’esprit des Béatitudes ». Je cite la phrase entière : « Pénètre-toi de l’esprit des Béatitudes : joie, simplicité, miséricorde. » La fraternité spirituelle des Veilleurs, autre mouvement protestant (laïc, lui), fondé dans l’Entre-deux Guerres, qui, entre autres choses, demande à ses membre de lire chaque midi le texte des Béatitudes, est, en fait, à l’origine de cette formule. L’enjeu est, donc, d’adopter un état d’esprit particulier, qui nous conduit à voir le monde et ses enjeux d’une manière différente, et de ce fait, à y vivre d’une manière renouvelée. L’enjeu est, également, de s’y engager avec joie (ou avec bonheur, pour employer le vocabulaire des Béatitudes) et non pas par contrainte.

Les Béatitudes, en d’autres termes, nous ouvrent à une spiritualité particulière qui, aujourd’hui comme hier, est une ressource pour ceux qui cherchent un chemin de vie qui fasse sens. Aujourd’hui comme hier, et, assurément, aujourd’hui, où beaucoup de gens s’interrogent sur ce que l’on peut attendre de la quête de l’enrichissement collectif (que l’on appelle la croissance), de la poursuite des logiques d’affrontement et de violence, de la dureté de la compétition sociale, ou de la course éperdue à l’approbation des autres sur les réseaux sociaux. Les Béatitudes prennent toutes ces attitudes spontanées à rebours et elles donnent de la valeur à ceux qui luttent pour la justice et à ceux qui sont déchirés par les contradictions de notre société.

J’ai envie de suivre le fil de ce texte, dans ce blog, pendant l’été, car l’esprit auquel il nous ouvre est, me semble-t-il, ce que nous chrétiens (et tous ceux qui seront prêt à l’endosser) avons besoin d’entendre et de vivre, dans la conjoncture actuelle.

Heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté

L’entame du texte a l’avantage de mentionner « l’esprit » dont nous venons de parler. Elle a l’inconvénient d’être la phrase qui appelle le plus de commentaires si on veut lui donner sens. Comment comprendre l’expression : « les pauvres en esprit » ? On peut la rapprocher d’une autre phrase de l’évangile de Matthieu, qui a exactement la même construction (en grec), quand Jésus se décrit lui-même comme « doux et humble de cœur » (Mt 11.29). On comprend mieux cette expression-ci parce que « doux et humble » va mieux avec « cœur » que « pauvres » avec « esprit ». Quoi qu’il en soit, cela donne une première indication sur la manière de comprendre cette formule. Ensuite, la plupart des commentateurs relèvent ce qui est frappant, même pour quelqu’un comme moi qui ne suis qu’un amateur dans le domaine des langues anciennes : la construction de la phrase ressemble beaucoup plus à une phrase hébraïque (ou araméenne) qu’à une phrase grecque. En hébreu, en effet, on pose les mots les uns à côté des autres, dans une phrase, et on laisse leurs sens respectifs dialoguer l’un avec l’autre. La formule sous-jacente serait donc pauvres-esprit ou esprit-pauvres. Du coup, on l’a recherchée dans les textes de Qumran (écrits au premier siècle avant Jésus-Christ), et on l’a retrouvée. On l’a retrouvée dans les deux sens (avec le mot pauvres en premier ou avec le mot esprit en premier). Mais les occurrences sont peu nombreuses. En revanche on a retrouvé, beaucoup d’occurrences du mot « esprit » accolé à un autre mot : esprit de connaissance et de crainte de Dieu, esprit de foi et de connaissance, esprit de vrai conseil, esprit de droiture, esprit de miséricorde, etc. Il y a même un passage, dans un texte qui s’appelle La Règle de la Communauté, qui fait référence à un Esprit de vérité, avec un grand E, que Dieu met à disposition de l’homme (qui peut aussi céder à l’Esprit de l’erreur). « A l’Esprit de vérité il appartient d’illuminer le cœur de l’homme, et d’aplanir devant l’homme toutes les voies de la véritable justice […] et c’est à lui qu’appartiennent l’esprit de pauvreté (ou d’humilité) et la longanimité, et l’abondante miséricorde et l’éternelle bonté, et l’entendement et l’intelligence, […] et l’esprit de connaissance en tout projet d’action, […] et la glorieuse pureté » (IV,2-4).

On retrouve, ici, plusieurs des thèmes des Béatitudes, portés et engendrés par l’Esprit de vérité. L’usage du mot esprit traduit donc bien une attitude générale, un état d’esprit, si on veut ; et il fait référence à un souffle particulier qui porte la personne. Les textes de Qumran imaginent deux Esprits concurrents. Le Nouveau Testament révèlera, pour sa part, la personne et l’œuvre du Saint-Esprit. Mais, dans tous les cas, on nous parle bien, en introduction aux Béatitudes, d’une spiritualité particulière, qui donne sens à l’ensemble du passage, et qui est orientée par l’esprit de pauvreté, ou par une pauvreté résultant de l’œuvre de l’Esprit (ce qui revient pratiquement au même).

La pauvreté : des accents différents entre l’hébreu et le grec

L’autre difficulté, une fois que l’on cherche à saisir de quelle pauvreté parle ici Jésus, est que l’on s’arrache les cheveux en passant de l’hébreu au grec. La traduction grecque de la septante n’a pas toujours traduit le mot « pauvre » en hébreu, de la même manière en grec. Prenons un exemple. La troisième béatitude (ou la deuxième, suivant les manuscrits) dit : « heureux les doux, ils hériteront la terre » (Mt 5.5). C’est, en fait, une citation exacte de Ps 37.11 dans la traduction de la septante. Mais si vous vous reportez à la traduction en français du texte hébreux vous lirez : « les humbles posséderont le pays. » Le même mot, en hébreu, signifie la terre ou le pays. Pour le reste, les traducteurs de la Septante ont compris « les doux », là où aujourd’hui on comprend « les humbles », et où le même mot hébreu est ailleurs traduit par : « les pauvres » (par exemple dans le texte d’Esaïe 61.1 qui parle de la « bonne nouvelle annoncée aux pauvres » ).

C’est que l’hébreu a plus en vue la pauvreté sociale que la pauvreté économique. Le pauvre est celui qui doit courber l’échine. Mais, par ricochet, c’est aussi celui qui refuse de faire courber l’échine aux autres : donc le doux ou l’humble. Donc, quand Jésus dit qu’il est doux et humble de cœur, c’est plus ou moins la même idée que de parler d’esprit de pauvreté. Il est possible, d’ailleurs, que la béatitude sur les doux soit une sorte de doublon de la première, rendue nécessaire par les limites du mot « pauvre » en grec.

Les membres de la communauté de Qumran se désignaient eux-mêmes comme « les pauvres ». De fait, ils vivaient repliés dans le désert et menaient une vie simple. Mais ils ne vivaient pas dans la misère. Jésus, lui non plus, n’a pas vécu dans la misère. Il n’y a là aucune apologie de la détresse matérielle. Et il faut absolument se garder des interprétations obscènes qui ont eu cours, à une époque, où les riches disaient aux pauvres qu’ils étaient bénis et qu’ils ne devaient donc pas se plaindre de leur sort.

L’esprit de pauvreté consiste, en fait, à s’éloigner de l’esprit de possession, où l’on pense que les autres et les choses, nous appartiennent et doivent nous obéir, se plier à notre volonté.

Les béatitudes, une réponse à l’épisode de la tentation de Jésus dans le désert

Les béatitudes font, à plusieurs reprises, écho à un épisode qui les a précédées : les tentations subies par Jésus dans le désert. Citons ici : « Jésus fut conduit par l’Esprit au désert, pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. Mais il répliqua : Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu » (Mt 4.1-4).

L’esprit de pauvreté conduit Jésus à refuser, justement, la facilité de faire surgir le pain à volonté et sa réponse cite un texte du Deutéronome qui parle de la sortie du peuple d’Israël du désert au moment où lui-même sort du désert ; un texte qui montre la dimension pédagogique de la pauvreté vécue dans le désert. « Tu te souviendras de toute la route que le Seigneur ton Dieu t’a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté. […] Il t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. Ton manteau ne s’est pas usé sur toi, ton pied n’a pas enflé depuis quarante ans, et tu reconnais, à la réflexion, que le Seigneur ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils » (Dt 8.2-5).

Les pauvres de la communauté de Qumran vivaient dans le désert. Au début de l’évangile, Jean-Baptiste, lui aussi, vit dans le désert. Au moment de sa tentation Jésus s’apprête à sortir du désert. Il vivra, par la suite, au milieu de la civilisation et des villes de son temps. Mais ce à quoi il nous invite, dans cette béatitude, c’est à ne pas oublier la leçon du désert. Cette leçon c’est que notre problème n’est pas forcément de ne pas avoir assez, c’est parfois d’avoir trop. C’est qu’il y a un bonheur à ne pas prendre de raccourci, à ne pas tout le temps vouloir plier les circonstances et les autres à l’aide de nos moyens financiers, à affronter les événements à hauteur d’homme, sans regarder les autres de haut.

Il y a, dans l’expérience du désert, une sorte de purge. Nous sommes, par bien des côtés, intoxiqués par notre manière de vivre. Beaucoup de choses nous semblent indispensables alors qu’elles nous encombrent. L’esprit de pauvreté est, de la sorte, un esprit de légèreté. Il est une porte d’entrée dans le Royaume des cieux ainsi que cela a été annoncé, dans le désert de Judée par Jean-Baptiste (Mt 3.1-3).

Une actualisation … à suivre

Il faudrait, arrivé en ce point, expliciter ce que peut être l’esprit de pauvreté aujourd’hui, montrer comment il résulte de la vie que Dieu nous propose, exposer en quoi il est une source d’allant, un appel à une vie heureuse aujourd’hui où la vie morose a pris beaucoup d’importance, comment il fait écho aux crises que nous vivons et comment il prend à rebours beaucoup d’hypothèses spontanées qui ont cours autour de nous.

Mais ce post est déjà bien long. Je garde donc cette suite pour la semaine prochaine.

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