La présentation de soi, à l’ère des images

Presque tout le monde, aujourd’hui, est censé mettre quelque part une photo de son « profil » pour participer à un réseau social quelconque. Et, d’ailleurs, ma tête apparaît en haut de cette page ! Je suis soumis à cette contrainte depuis assez longtemps. Les organes de presse où j’écris m’ont demandé, régulièrement, une vignette avec mon visage. Cela a provoqué, d’ailleurs, d’amusantes discussions en famille. Une vieille tante m’a supplié, par exemple, de changer ma photo, car j’avais vraiment une tête trop rébarbative. J’ai fini par accepter de le faire. Elle ne m’en a plus jamais parlé. Elle ne m’a, non plus, jamais parlé de ce que j’écrivais et qui en disait, à mon avis, plus long sur ce que j’étais que ma photo.

Mais quelle photo mettre pour parler de soi ? Celle que j’utilise pour ce blog a été faite par un photographe professionnel (sur commande d’un journal où je devais être interviewé). C’est l’occasion, pour moi, de remercier Yann Piriou, qui m’a autorisé à l’utiliser. Je ne sais pas si cette photo est belle (certains directeurs de presse trouvent que non). Pour ma part, elle me plaît car elle dit quelque chose de ce que je suis, à mes propres yeux.

Pour beaucoup de personnes, la question de l’image qui parle de soi est torturante. Au point qu’il semblerait que la manie de la retouche envahisse même le champ des photos des profils sur les réseaux sociaux. Alors j’ai décidé de faire l’expérience. J’ai utilisé, un peu au hasard, un logiciel de retouche automatique gratuit et voici, en même pas trente secondes, ce qu’il a produit.

Avant et après la retouche

J’ai instantanément rajeuni de dix ans ! Ma peau est légèrement plus tendue et surtout beaucoup plus lisse. Je suis mieux rasé et j’ai les cheveux un peu moins grisonnants. Mais le paradoxe est que je n’ai jamais ressemblé à la photo de droite. Dix ans plus tôt j’avais une autre tête. Le vieillissement et la maturité sont des processus globaux et bien plus complexes qu’une simple histoire de peau.

Il y a autre chose qui me met mal à l’aise, avec la photo de droite, c’est que je n’y trouve pas trace des passions qui m’habitent. J’apparais comme un personnage lisse et un peu niais. Est-ce ce genre d’impression que les utilisateurs des logiciels de retouche cherchent à produire ? Il semblerait que oui et que cette tentative soit assez ancienne. Roland Barthes déjà, en 1957, dans les Mythologies, parlait des visages « plans, lisses, poncés par la vertu » des photographies d’acteurs du studio Harcourt.

Des autoportraits d’artistes, quant à eux, pleins de relief

Cette quête du masque d’impassibilité m’interroge et elle m’interroge d’autant plus que les artistes adeptes de l’autoportrait n’ont en général, rien caché de leurs espoirs et de leurs tourments.

Rembrandt est une sorte de recordman du genre. Entre tableaux, eaux-fortes et dessins il a approché les 90 autoportraits (aujourd’hui accessibles). Certaines de ces œuvres sont des mises en scène. Rembrandt se déguise, à l’occasion, pour évoquer un personnage célèbre. Mais dans la plupart des tableaux on sent plutôt une interrogation, une quête d’identité. On est bien au-delà de la retouche, naturellement, puisqu’il s’agit de peintures. L’artiste nous montre ce qu’il veut bien de lui. Mais on a l’impression qu’il a accentué les reliefs qui le caractérisent plutôt que de les raboter.

Autoportrait de Rembrandt, à la cinquantaine

On m’objectera que cela vaut pour les hommes et que les femmes sont soumises à l’impératif social de paraître. Mais je trouve le même parti pris de mise en relief chez des artistes féminines. Käthe Kollwitz, dont j’ai parlé dans un autre post de ce blog, a, elle aussi, régulièrement pratiqué l’autoportrait. Et il ne semble pas qu’elle ait masqué quoi que ce soit de son vieillissement et de ses tensions. On la voit, ci-dessous, à peu près au même âge que Rembrandt

Autoportrait de Käthe Kollwitz, à 57 ans

Et j’ai été bouleversé, il y a quelques années, en voyant, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, une exposition de l’artiste finlandaise Helene Schjerfbeck (à peu près de la même génération que Käthe Kollwitz), qui, à la fin de sa vie, a scruté son visage au fil de son déclin.

Autoportrait d’ Helene Schjerfbeck à 77 ans

Elle n’a pas hésité, on le voit, à accentuer la dissymétrie de son visage qui est un des sujets de préoccupation majeur de ceux qui retouchent leur portrait.

On observe donc deux stratégies opposées : le gommage des aspérités, d’un côté, et la mise en évidence des arrêtes vives, de l’autre.

Ne pas se livrer tout en se montrant, paradoxe de notre époque

On devine ma sympathie pour les arrêtes vives. Je suis toujours un lecteur assidu et passionné des Psaumes, ce livre de cris, de joies et de larmes. Il y a là bien plus de vie que dans un jardin de statues coulées dans le marbre !

On pense, en général, que ceux qui arrangent leur visage cherchent à plaire. C’est sans doute le fond de l’affaire, mais c’est une recherche assez pathétique. Car ce n’est pas tant la jeunesse ou le rajeunissement le propos. L’idée est plutôt de faire de son visage un moule régulier, donc de se conformer à un standard supposé plaisant et de donner à voir une personne que l’on n’est pas. C’est une manière de ne pas faire trop de vagues, de ne pas afficher une singularité exagérée et d’obtenir une approbation sociale de surface. C’est sans doute ce que cherchent, d’ailleurs, les amateurs de « like ». Et c’est sans doute, également, une contre-partie de la frénésie actuelle de monstration : on finit par se cacher soi-même en prétendant se montrer.

Sortir du moule n’est pas si simple. Les grands artistes y parviennent en suivant leur démarche et leur recherche. Cela vaut-il la peine pour tout un chacun ? Je le crois. Mais c’est affaire de confiance : confiance en l’autre et confiance en soi. Et, ultimement, confiance dans le regard de Dieu qui nous voit et nous aime tels que nous sommes.

Aux racines de la Réforme radicale

L’apostrophe d’une œuvre graphique saisissante

Le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg propose, en ce moment, une rétrospective consacrée à l’artiste allemande Käthe Kollwitz. L’essentiel de ses travaux sont des gravures, des dessins en noir et blanc et des statues, qu’elle a produits pendant la première moitié du XXe siècle. Il est difficile de la classer dans un genre. On a pu la qualifier d’expressionniste et il est vrai que ses œuvres ont une grande force expressive. Mais là s’arrête la proximité.

Käthe Kollwitz peint la misère et la souffrance qu’elle voit à sa porte. Elle était proche de la social-démocratie allemande, mais son approche est plus sensible que politique ou idéologique. Elle a produit, par exemple, une gravure représentant l’enterrement du leader spartakiste Karl Liebknecht, mis à mort alors qu’il tentait de provoquer une révolution dans l’Allemagne vaincue, juste après la guerre de 14-18. Elle écrivit à cette occasion : « En tant qu’artiste, j’ai le droit d’extraire le contenu émotionnel de toute chose, de le laisser agir sur moi et de l’extérioriser. J’ai par conséquent le droit de représenter l’adieu des ouvriers à Liebknecht, sans suivre Liebknecht dans ses idées politiques ».

Gedenkblatt für Karl Liebknecht (Hommage à Karl Liebknecht), 1919, gravure sur bois, 34x49, éd. de 100.
En mémoire de Karl Liebknecht

Les commentateurs ont, évidemment, noté que, sur cette gravure, Karl Liebknecht repose comme un Christ gisant. De fait, les symboles religieux sont souvent présents dans le travail de cette artiste. Il y a une raison à cela : son grand-père maternel (Julius Rupp) et son père (Carl Schmidt) ont été des acteurs majeurs du mouvement des « communautés protestantes libres », sorte de christianisme social à l’allemande où la vie chrétienne se voulait tout à la fois communautaire, dégagée des contraintes ecclésiastiques institutionnelles et sensible aux questions sociales.

Cela explique, notamment, le cycle sur la guerre des paysans que Kathe Kollwitz a réalisé entre 1901 et 1908. Cette guerre, qui a marqué une rupture majeure dans la Réforme, était un événement ancien (1524-1525), mais elle avait fait l’objet d’un ouvrage de référence quelques années auparavant. Le livre de Wilhem Zimmerman, La grande guerre des paysans allemands (1843), était devenu un classique. Des éditions illustrées circulaient dans le mouvement ouvrier allemand. On faisait donc couramment des ponts entre cet épisode et les revendications ouvrières du moment.

Quand on regarde ces gravures, aujourd’hui, on a l’impression d’un trait jaillit d’un seul coup, à partir d’une émotion violente. Mais, au contraire, ce sont des œuvres longuement mûries, travaillées et retravaillées, jusqu’à parvenir à un résultat satisfaisant. Il n’en reste pas moins que ces tableaux montrent le caractère impérieux et irrépressible de ces révoltes.

GP (1) Laboureurs
Les laboureurs

Ces laboureurs penchés en avant, jusqu’aux limites de leurs forces, illustrent, avec une économie de moyens remarquable, la misère et le désespoir des travailleurs de la terre.

GP (5) Soulèvement
Soulèvement

Quant au soulèvement, il est comme une explosion qui témoigne de la colère accumulée par des années de misère et d’humiliations.

Retour sur l’histoire de la guerre des paysans

Avant de me conduire à lire le présent, ces dessins me renvoient aux événements des années 1524 et 1525. Ils furent l’occasion, pour Luther, d’écrire les pages les plus lamentables et les plus horribles de son œuvre. Käthe Kollwitz a évidemment relu le passé à partir des misères du présent. Mais sa sensibilité à la souffrance des autres contraste avec l’insensibilité de Luther. Dans les Propos de table, ce dernier dévoile l’ampleur de son aveuglement : « Les grands souverains et grands princes ont à s’occuper d’affaires et de négociations fort importantes, ils n’en ont que plus de soucis et ne courent que plus de dangers. Les paysans, au contraire, coulent des jours heureux, ils sont en sécurité, n’ont guère de soucis, et peu leur importent les procès ou la marche des affaires. Si les paysans savaient les dangers que courent les princes et les soucis qu’ils ont, ils remercieraient Dieu de n’être que des paysans, et de les avoir placés dans la classe la plus sûre et la plus heureuse. (…) Les paysans voient tout croître autour d’eux, grâce aux bénédictions du ciel, sans grand travail ni soucis particuliers. Ce qu’ils font croître, ils le vendent avec bénéfice, et vivent sans aucun tracas, n’ayant qu’à payer leurs impôts et la dîme, car c’est aux princes qu’appartient la guerre » (pp. 311-312 de l’édition en français).

La question paysanne a, en effet, resurgi, à cette époque. La Réforme initiée par Luther, à partir de 1517, a, en effet, rapidement réveillé les revendications populaires et, dès 1520, des personnalités religieuses ont considéré que la Réforme devait faire droit à ces revendications et ne pas montrer de respect trop marqué à l’égard des princes et de la féodalité. Luther, se sentant déjà en danger, fut vite effrayé par cette évolution. Tout ne se résuma pas, pourtant, à des émeutes soudaines. Dans plusieurs villes, des groupes aspirant à une autonomie communale rejoignirent l’idée d’une réforme détachée de la tutelle des princes et prêtèrent une oreille bienveillante aux revendications des paysans. Une démarche officielle conduisit à rédiger des revendications par écrit : douze articles adressés à la ligue de Souabe.

C’est là que les chemins de Luther et des revendications populaires se séparèrent. Alors que le mouvement prend de l’ampleur il écrit : « mon sentiment est net, mieux vaut la mort de tous les paysans que celle des princes et des magistrats« . Si on lit l’ensemble de son traité Contre les hordes criminelles et pillardes des paysans, on est effrayé par les outrances dans lesquelles il est tombé.

Finalement c’est un massacre. 100.000 paysans sont tués. Luther est critiqué, mais il assume. « L’âne veut avoir des coups, et la plèbe être gouvernée par la force » écrira-t-il après coup !

Et ensuite …

Ensuite Luther se ferme. Il suffit de lire ce qu’il a écrit avant et après 1525 pour en être convaincu. A la fin de l’année 1525, ses écrits qui respirent l’ouverture et la liberté sont derrière lui. Et la rupture entre l’église officielle et les revendications populaires se poursuivra longtemps. Au milieu du XIXe siècle elle était encore vivace, en Allemagne, comme en témoignent l’ouvrage de Zimmerman, la création des communautés protestantes libres qui avaient besoin de s’affranchir de la position officielle de l’église, et les dessins de Käthe Kollwitz.

Et de l’autre côté ? Du côté des survivants de ces mouvements, qu’est-il arrivé ? L’ouvrage récent de Neal Blough (Les révoltés de l’évangile) montre que le projet d’une Réforme communale était bien plus qu’une utopie et qu’il n’a pas été loin de se réaliser. Mais, là aussi, la répression a été sans merci. Hubmaïer, un de ses principaux promoteurs, meurt sur le bûcher en 1528.

Quelles options reste-t-il alors ? En 1527 un groupe se réunit, non loin de Zurich, à Schleitheim, et jette les bases de l’anabaptisme non-violent. L’échec de la révolte armée a marqué les esprits et ceux qui, dès le départ, privilégiaient une vie de paix, à l’exemple du Christ, sont plus écoutés. Ainsi vont émerger des groupes, souvent ancrés dans la paysannerie (entre autres du fait de la répression qui sévit en milieu urbain), qui vont constituer des communautés non-violentes. Mais, par la force des choses, ils choisiront le repli au sein de leur cercle, plutôt que l’enracinement dans la vie communale.

Et aujourd’hui …

L’émergence de sociétés démocratiques a changé la donne et a ouvert de nouvelles possibilités. Mais ces toiles de Käthe Kollwitz soulèvent toujours, pour moi, une alternative fondamentale : ou bien notre vie de foi est capable d’entendre la souffrance et la colère des opprimés, ou bien elle lui tourne le dos. Mais, dans ce deuxième cas, où est l’amour du prochain ? Ces toiles ne proposent pas une voie politique plutôt qu’une autre. Elles mettent simplement en scène ce que tout être humain devrait percevoir.

Ensuite, les questions soulevées dans les différents projets qui ont coexisté au sein de la Réforme radicale demeurent : action locale ? action armée ? action non-violente ? rôle de la communauté des croyants ?
On connaît mon attachement à l’action non-violente, mais, dans cette formule, il ne faut en aucun cas oublier le mot « action ».

Quand l’art contemporain aide à déchiffrer la politique

Je reviens de la Biennale d’art contemporain de Venise qui a eu la bonne idée, depuis quelques années, d’étendre sa durée jusqu’à mi-novembre. Chaque biennale porte la marque du commissaire à qui elle a été confiée. Il n’en reste pas moins qu’elle permet de voir les thèmes récurrents qui retiennent les artistes au travers des continents. L’art est mondialisé, comme tout le reste, et cela donne des dialogues intéressants entre contextes locaux et préoccupations transversales. Or, une des approches régulièrement convoquée, cette année, a été celle du mélange entre des expressions culturelles hétérogènes.

Le commentaire proposé, par le catalogue, sur l’œuvre de Rosemarie Trockel donnera une idée de cette ambiance d’ensemble : « Son travail suggère un réseau de libres associations : un monde archipel, un rhizome. Elle présente souvent des objets, des images ou des corps en relation les uns avec les autres, plutôt que de privilégier une œuvre d’art unique en tant qu’entité isolée. [… La proposition présentée à la Biennale] met en relation des registres d’image différents : des collages, des instantanés, des extraits de revue de mode, etc. ».

Rosemarie Trockel, One Eye too Many, Installation à la Biennale de Venise 2019

Le peintre Kenyan, Michael Armitage, peint, pour sa part, des tableaux qui mêlent des représentations « exotiques » de l’Afrique, des références à l’art classique, des récits mythologiques, des scènes de rue, en faisant s’entrechoquer des mondes disparates.

Michael Armitage, The accomplice (le complice), tableau exposé à la Biennale de Venise 2019

Le croisement entre art populaire et art savant, entre images brutes circulant sur les réseaux sociaux et œuvres plus travaillées, entre registres symboliques et référents culturels différents, se retrouve de salle en salle. L’introduction rédigée par le commissaire Ralph Rugoff revendiquait, d’ailleurs, « une pratique consistant à multiplier les perspectives et à juxtaposer diverses manières de donner un sens au monde ».

De l’éclatement des schèmes culturels à l’émergence de leaders politiques versatiles

Tout cela « donne à penser » comme on dit. Cela souligne surtout une expérience ordinaire : nous passons nos journées à sauter d’un message à un autre, d’une image à la suivante, d’une opinion exprimée à son contraire, d’instantanés à des réflexions de fond, ou encore d’une histoire à une autre. A la Biennale, au bout d’une ou deux heures de ce régime de déplacements multiples, j’ai fini par m’aviser d’une réalité plutôt troublante : tous les leaders politiques, « forts en gueule », versatiles, surfant sur l’écume des choses, faisant de la politique à coups de tweets et de petites phrases, représentent, en fait, quelque chose. Ils correspondent à ces mises en scène, à ces images mouvantes. S’ils sont au pouvoir, cela n’est pas le fruit de hasards improbables. Ils sont en ligne avec la pratique quotidienne de leur électorat. Ils parlent un langage protéiforme et déstructuré auquel ce dernier est habitué.

Je me souviens du commentaire fait par un intellectuel américain à propos de Donald Trump : les journalistes (formés à la construction rationnelle des points de vue) l’écoutent, mais ne le prennent pas au sérieux ; ses électeurs, à l’inverse, ne l’écoutent pas, mais le prennent au sérieux. Qu’il change d’avis comme de chemise, qu’il menace puis se rétracte, qu’il tienne des propos contradictoires, n’a pour eux rien d’extraordinaire. C’est à l’image du flux d’images, d’émotions et de prises de positions hétérogènes, qui les submerge, jour après jour.

L’opposition entre les longs discours de Barack Obama et les tweets rageurs de Donald Trump est massive. Cela montre que les deux voies restent ouvertes : ou bien l’élaboration d’un discours argumenté et charpenté, ou bien l’expression de réactions instantanées et instinctives. Je ne départage pas ces deux approches a priori. Dans les deux cas, ce qui m’importe est la prise en compte de l’autre. On peut parfaitement tenir un discours technocratique impeccable qui ignore les points de vue contradictoire. On peut également exprimer un élan de sympathie de manière directe. Disons quand même que, dans le champ politique où les luttes de pouvoir sont permanentes, l’affichage direct de son hostilité et de son mépris de l’autre me semble plus dangereux.

Et sur les réseaux sociaux, c’est cette agressivité ouverte qui, souvent, me dérange. Il semble que, pour beaucoup de nos contemporains, elle soit devenue banale. On glisse dessus, on passe à autre chose. Mais les blessures demeurent. C’est cela aussi qui est rendu visible dans les œuvres présentées à la Biennale. Certains voudraient cacher le côté obscur de cette versatilité. Il n’en existe pas moins. Au bout du compte on parle d’existences humaines, de victimes, d’oppression, de censure, de régimes autoritaires : des réalités fort classiques, ma foi, mais qui ont la vie dure et qui, elles, s’inscrivent dans la durée.

L’essentiel, tout près de nous

On peut voir, en ce moment, à Paris, deux expositions de photographes qui se sont limités à scruter un petit espace, qui les touche de près, pour construire leur œuvre. Et la grandeur et la force de leur travaux respectifs est de nous parler du proche, du familial, du terroir, pour s’élever, chemin faisant, à l’universel. Ils font, ainsi, penser au titre de la fameuse conférence de Miguel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs ».

Whrigt Morris à la fondation Henri Cartier-Bresson (jusqu’au 29 septembre)

Donnons quelques détails. Tout d’abord Whrigt Morris (1910-1998), dont l’œuvre écrite est plus abondante que l’œuvre photographique. Quand il a photographié, il est retourné au Nebraska (ou dans ses parages), là où il a passé son enfance. Il nous fait voir des bâtiments abordés frontalement et dépourvus de présence humaine. Cette présence est renvoyée aux textes qui faisaient le pendant aux photos, dans des livres expérimentaux dont on peut consulter des extraits. Cette région du Midwest où son grand-père vivait encore quand il l’a photographié (pour une fois ! mais de dos) a tout de l’Amérique profonde. Morris a, pour sa part, largement sillonné l’Amérique et au-delà. Quand il revient sur la terre de ses racines, l’exode rural est passé par là. Le regard est tout à la fois nostalgique et distancé. On lit, dans ses photos, en creux, l’impossible dialogue entre deux Amériques qui s’affrontent, aujourd’hui encore, dans les urnes, dans le champ culturel. Nulle dénonciation dans son travail. Il restitue la vie d’une petite ville du Nebraska dans sa quotidienneté. Il en parle comme d’un univers familier. En même temps, on sent qu’il est ailleurs. C’est l’aventure d’une vie qu’il nous raconte : confesser notre dette à l’égard de nos racines et, néanmoins, avoir la liberté d’aller dans une autre direction. « Ce n’est pas toi qui porte la racine, c’est la racine qui te porte », comme l’a écrit l’apôtre Paul (Rm 11.18). Mais l’arbre ne se résume jamais à sa racine.

Sally Mann, au Jeu de Paume (jusqu’au 22 septembre)

Sally Mann, d’une autre génération (elle est née en 1951), a construit la grande majorité de ses projets dans sa Virginie natale. Elle a vécu, elle aussi, dans d’autres lieux. Mais, d’une manière encore plus délibérée que Whrigt Morris, elle choisit de nous montrer le monde à partir d’un point d’observation qui, vu de France, semble minuscule.

Elle tourne, d’abord, autour de la maison de vacances de sa famille. On s’aperçoit, dès ce moment, que ses photos n’ont pourtant rien de banal. Elle nous parle de notre enfance, de ce qu’il nous en reste et de ce que nous avons laissé de côté, à travers les scènes qu’elle immortalise. Puis elle va un pas plus loin. La Virginie a été le théâtre de nombreux combats pendant la guerre de Sécession. Sally Mann retourne sur le lieu de ces combats. Elle ne reconstitue rien. Elle utilise simplement un procédé photographique de l’époque qui donne des clichés parsemés de tâches et de rayure. Il ne reste que des prairies paisibles. Le temps qui s’est écoulé nous saute à la figure. Et ce « sud profond » qu’elle nous raconte garde un côté mystérieux et inquiétant. L’esclavage qui fut le motif de la guerre, et le racisme qui lui a succédé, affleurent. Elle décide d’aller à la rencontre d’hommes noirs et de faire retour sur les relations naïves et complexes qu’elle a noué avec sa nounou noire quand elle était jeune.

L’histoire a traversé et traverse encore ce quotidien. Elle est là, à portée d’objectif, pour qui accepte de regarder.

Tout près de toi est la parole

Ces partis pris me parlent. Tout ce qui fait les grandes questions qui agitent nos vies se trouve à notre porte. L’histoire n’est pas une réalité abstraite qui nous surplombe : elle traverse notre existence et nous en sommes partie prenante. Elle est le fruit du positionnement et du rôle joué par chacun à sa mesure. Les allers et retours que nous effectuons nous donnent du recul, nous permettent de voir les choses différemment, mais ils nous ramènent là où nous sommes et nous interrogent jusqu’au plus près de ce que nous vivons.

Or, la tentation de penser que la solution est ailleurs, et loin de nous, est tenace. Ou bien on considère que ce sont d’autres, dans des palais ou des centres d’affaire lointains qui peuvent faire « quelque chose », tandis que le citoyen de base est impuissant. Ou bien, devant les limites et les faillites que nous expérimentons, on va chercher dans des pays lointains, dans des cultures méconnues, des sagesses nouvelles, parce que celles que nous pratiquons sont en échec. Ou encore, on va chercher dans le dépaysement une solution à nos coups de déprime. Se rêver ailleurs est souvent une fuite. Le regard des autres, des autres cultures, est instructif et souvent salutaire. Mais le lieu de notre engagement, là où nos responsabilités sont les plus grandes, est ici et maintenant.

En fait, en sortant de ces expositions, le texte du Deutéronome m’est, presque naturellement, revenu en mémoire : « Ce commandement que je te donne aujourd’hui n’est pas trop difficile pour toi, il n’est pas hors d’atteinte. Il n’est pas au ciel ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? » Il n’est pas non plus au-delà des mers ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? » Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique » (Dt 30.11-14).

Aucun des deux photographes dont je parle ne se réclame de la foi chrétienne. Mais ils nous rendent sensibles au fait que les appels essentiels qui nous sont adressés se jouent immédiatement dans ce qui est (et ceux qui sont) les plus proches de nous. C’est là, déjà, que les choix essentiels s’opèrent.

Au-delà du photojournalisme ; le travail de symbolisation

On le perçoit confusément : nous sommes abreuvés d’images de pratiquement tout ce qui se passe autour de la Terre, mais, finalement, cela ne nous conduit pas à nous interroger tant que cela. Les photos, les vidéos défilent, en temps réel, et, la plupart du temps, elles nous glissent dessus.
Même à titre privé, nous n’arrêtons pas de prendre des clichés que nous partageons avec nos proches. Or ils nous font beaucoup moins d’effet que, par exemple, une photo vieille de dix ans qui, tout de suite, enclenche des souvenirs, une interrogation sur le temps qui passe, de la nostalgie ou que sais-je ?

L’instantané a, disons-le, manifestement ses limites.
Cela dit, mon propos n’est pas de dénigrer le photojournalisme qui a, au moins, une valeur d’alerte. Il est plutôt de relever qu’un autre travail social reste souvent en friche : c’est le travail d’après-coup, le retour sur, et la digestion des événements, avec du recul. Et là, les images les plus directes ne sont pas celles qui nous questionnent le plus. Il faut plutôt en passer par des évocations, des figurations indirectes, un travail de symbolisation pour que ce travail d’après-coup déplace quelque chose en nous.

Ces deux temps du travail à partir de l’image sont, qu’on s’en rende compte ou non, toujours nécessaires. Je vais les évoquer ici à propos des guerres civiles colombiennes, puisque je reviens de ce pays. Mais mon propos pourrait parfaitement s’appliquer à d’autres terrains et même à des conflits moins violents comme les tensions sociales qui traversent nos quartiers. On ne peut digérer et aller au-delà d’un événement traumatique (même peu spectaculaire), qu’au moyen d’une symbolisation qui lui donne du sens et qui nous conduit ailleurs.

Une première mise à distance possible : revenir sur des clichés d’actualité après-coup

Que faire, donc, après une guerre civile ?
On ne peut pas dire, à ce propos, que la France brille par son travail de mémoire, suite aux guerres coloniales dans lesquelles elle a été engagée. L’époque était autre, bien sûr, et la couverture des événements bien moins poussée. Mais j’ai rarement vu des expositions qui retracent les guerres d’Indochine ou d’Algérie. Or, nombre de tensions sociales renvoient, aujourd’hui encore, à ces guerres perdues (autant sur le plan militaire qu’idéologique). Le silence gêné est-il la seule issue ?

A Bogotá, en tout cas, à proximité immédiate du palais présidentiel, une exposition se tient depuis fin octobre (jusqu’à fin août) et retrace, photos à l’appui, la myriade de combats qui ont opposé les différentes factions combattantes jusqu’à récemment. Des statistiques macabres relèvent le nombre de morts et d’enlèvements et la masse des populations déplacées à cause des conflits armés. Il s’agit d’un travail, soigné et complet, fait par l’Université. Les gens viennent, nombreux et en famille, parcourir les salles.

Il est perceptible, comme je le disais, que la simple distance temporelle, crée quelque chose. Elle rend la parole possible, alors que l’événement brutal sidère. Les processus de justification par lesquels chaque camp défend son action sont, aux aussi, largement entravés par cette mise à distance. L’objet de certaines luttes apparaît, certes, toujours comme légitime (par exemple : la défense de la propriété de la terre pour les agriculteurs). Mais le basculement dans la lutte armée pose forcément question ne serait-ce que dix ans plus tard.

La simple possibilité de regarder en arrière permet une première élaboration sur les événements du passé.
Prenons un exemple qui nous concerne : le début de la crise des subprimes date de 2007. Nul doute qu’un retour sur les misères, les appauvrissements et les enrichissements qu’elle a engendrés et, pourquoi pas, photos à l’appui, serait fort utile à tous les pays qui en ont subi les conséquences.

La force du regard indirect

Cela dit, il est possible d’aller plus loin.
En comparant ce travail de miroir rétrospectif à d’autres travaux photographiques, il est évident qu’un travail photographique plus élaboré, entièrement construit après-coup, reposant sur des indices indirects et appelant un travail du spectateur pour « boucher les trous » et les nourrir de ses émotions, a plus de force.
J’avais déjà vu des travaux sur la guerre de Bosnie qui prenaient ce parti de la métonymie : utiliser un détail qui, au milieu d’un environnement apaisé, évoquait de manière poignante le passé récent de la guerre.
En Colombie, le photographe Juan Manuel Echavarría a entamé un travail de ce style depuis la fin des années 90. Ce travail se nourrit, évidemment, de contacts longuement entretenus avec les populations qui ont connu de près les combats.

Il photographie, dans la série Silencios, des écoles qui ont été réquisitionnées, pendant un temps, par la guérilla et qui se sont, de ce fait, vidées de leurs élèves. Il ne reste, aujourd’hui, que le silence d’une absence, et une vie qui reprend le dessus, envers et contre tout, mais qui ne revient pas à l’identique si facilement. Ces territoires sont, désormais, largement privés de lieu d’instruction

Juan Manuel Echavarría, un des clichés de la série Silencios

Ailleurs, il fréquente un cimetière qui recueille des combattants morts non-identifiés qui dérivaient au gré d’une rivière et qu’un groupe de villageois a décidé de prendre en charge. Dans une autre série, il s’arrête sur des objets qu’ont travaillés des personnes enlevées, pendant le temps de leur détention : des tentatives de survie dans un environnement hostile. Ou bien il retrouve, au fond des bois, des objets (tasse, carnet, veste) laissés à l’abandon par d’anciens occupants, qui tenaient là des campements.

L’impression d’ensemble est saisissante. L’ellipse, qui évoque les combats passés avec leur cruauté, tout en projetant la dynamique persistante de la vie (au moins végétale ou animale), et la reprise balbutiante de la vie sociale, a quelque chose de bouleversant. Elle en dit plus, c’est là le paradoxe, sur les souffrances concrètes infligées par les combats de naguère, que des reportages. Et elle situe exactement notre responsabilité dans le pénible travail de reconstruction. Elle sollicite la mémoire, mais elle ne la fait pas tourner en boucle dans un ressassement morbide. Il ne s’agit pas de recuire, une fois de plus, sa haine, mais de considérer un passé comme nous appelant à vivre un autre avenir.

« Souviens-toi … »

Le constat s’impose : nous sommes, dans nos pays surinformés et saturés d’image, des sur-développés du présent, mais des sous-développés du souvenir.
Cela dit, le retour en arrière n’a, semble-t-il, jamais été un exercice si facile. L’Ancien Testament résonne de l’appel incessant, adressé au peuple, de faire retour sur le passé pour en tirer une inspiration au présent. Les prophètes lient souvent l’oubli de Dieu et l’oubli du passé.
Bien sûr, on peut utiliser le passé comme une excuse pour s’installer dans la haine et le ressentiment. Et nous en avons de nombreux exemples autour de nous. Mais on peut aussi l’utiliser pour méditer sur nos propres errances, prendre conscience des souffrances des autres et viser un autre avenir.

Après tout, nous sommes au bénéfice d’une histoire écrite des dizaines d’années après les faits, où ceux qui ont pris la plume n’ont pas cherché à fuir leurs responsabilités ni à masquer leurs insuffisances ; une histoire de violences, d’hostilités et d’incompréhensions, où la vie finit pourtant par reprendre le dessus sur la mort. On appelle cela les évangiles !

L’espérance, au milieu d’un monde qui nous dépasse

Il y a des œuvres d’art qui me retiennent immédiatement et que je peux revoir régulièrement, par la suite, sans cesser d’être impressionné. C’est le cas, autant pour des œuvres classiques que pour de l’art contemporain. Je me souviens du choc que j’ai eu, la première fois que j’ai vu une des installations de l’Argentine Liliana Porter. Au-delà de Coulommiers, à Boissy-le-Châtel, une vieille imprimerie a été transformée en lieu d’exposition par des galeristes italiens : Galleria Continua. Le bâtiment est immense et, au milieu de ces anciens hangars industriels, on découvrait de minuscules personnages, absorbés dans des tâches hors d’échelle pour eux.

Installation de Liliana Porter à Boissy-le-Châtel (courtoisie de la galerie Mor Charpentier) en 2015.
Photo Frédéric de Coninck

La signification première est évidente. Ces mises en scènes appartiennent à une série appelée « travail forcé ». Elles nous parlent de l’aliénation au travail. Mais l’emploi de figurines qui ressemblent à des jouets, véhicule un deuxième sens, qui renvoie à l’enfance, voire au jeu. Cela installe, en fait, une tension entre le désespoir et la tendresse, entre la distance et la proximité. Liliana Porter affirme, d’ailleurs, elle-même: « au travers de l’humour, je parviens à exprimer un certain degré de compassion » (Liliana Porter in conversation with Inés Katzenstein, Fundación Cisneros, 2013) . La distance de l’humour n’engendre, chez elle, ni cynisme, ni ironie, mais, comme elle le dit, de la compassion.

J’ai vu, par la suite, d’autres installations de cette artiste. Toutes n’évoquent pas des situations de travail. A la Biennale d’art contemporain de Venise, en 2017, elle avait présenté « l’homme à la hache et autres brèves situations », dont on voit une partie ci-dessous.

Installation à la Biennale de Venise en 2017.
Photo Frédéric de Coninck

La dimension tragique n’est pas absente, non plus, dans ce travail. On hésite, cependant, sur le rôle à attribuer au personnage qui tient la hache. Si on suppose qu’il est l’auteur du capharnaüm, cela voudrait dire qu’il va à reculons, ce qui ne colle pas tout à fait. On a plutôt l’impression d’une destruction qui le dépasse et dans laquelle il cherche sa place. Et, une fois encore, chez Liliana Porter, tout est affaire de tensions et de contrastes. La destruction cohabite chez elle avec le thème de la reconstruction. A droite de cette scène, à Venise, un personnage paisible, se livrait à une méditation aérienne, là aussi trop grande pour lui.

Figurine en contrepoint, dans l’installation de Venise, en 2017.
Photo Frédéric de Coninck

On se doute que la disproportion est au cœur du propos de cette artiste. Elle représente un monde qui dépasse de très loin les acteurs qui s’y agitent. Les larges espaces vides qu’elle laisse autour d’eux construisent, malgré tout, un silence, où le recul, la méditation et la recherche du sens peuvent se déployer.

De quelle espérance parlons-nous ?

Liliana Porter ne revendique pas de foi religieuse particulière, même si une forme de mysticisme émane de ses travaux. Mais elle rejoint le sens que je peux donner à l’espérance dans la société d’aujourd’hui. C’est une espérance qui ne va pas de soi, face à un monde complexe, dont les interactions mondialisées nous impressionnent et nous dépassent.
Un ami agnostique, que j’ai informé de la création de ce blog, a commenté d’une manière forte le mot « espérance » qui figure dans son titre : « A mes sœurs et frères sincèrement croyants j’adresse, très fraternellement, ce passage sublime des Pensées de Blaise Pascal, écrit en 1670 : « En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature, et regardant tout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant ; j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est, et sans avoir aucun moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre pas en désespoir d’un si misérable état ». C’est là un fort beau commentaire des œuvres que j’ai brièvement présentées.

Pour ma part, et j’en ai souvent plaisanté avec mon ami, je suis moins porté à la métaphysique que lui ! Pour moi, Dieu vient me rejoindre au milieu des décombres. C’est la présence fraternelle de Jésus-Christ qui m’accompagne jour après jour.
En ce moment, au début du carême, je relis, forcément les passages des évangiles où Jésus se dirige vers la confrontation finale. Le tragique est là, sans aucun doute. Mais, dans l’évangile de Marc que je lis en ce moment, on voit qu’il y a une différence entre le raisonnement des disciples et celui de Jésus. Les disciples ne veulent accorder de sens qu’à ce qui est grand (Mc 9.34). Et forcément, si on prend garde à l’échelle du monde qui nous dépasse, il est clair que nous ne serons jamais à la hauteur. Mais Jésus revient sur terre, dans des gestes quotidiens à qui il donne tout leur sens : accueillir un enfant, offrir un verre d’eau à celui qui a soif (Mc 9.37 et 41).

Et, donc, je reviens aux petites figurines. C’est à ce niveau que le Christ vient me rejoindre et il travaille à mes côtés. Et l’espérance qui m’habite trouve sa source dans sa présence, au milieu des mille gestes, joies et peines du quotidien.
Je peux le dire autrement. Jésus parle à ses disciples de sa mort prochaine, mais, perdus dans leurs rêves de grandeur, ils ne comprennent rien à ces paroles. Or ce que dit Jésus est que les gestes d’attention à l’autre, qui sont à la portée de chacun, sont de même nature que le don de lui-même qu’il fera sur la croix. Bien sûr, ce geste du Christ a quelque chose d’unique et de cosmique. Mais il donne sens à ce qui tisse nos journées. Et la résurrection, qui est notre espérance, ne survient que sur l’horizon de la générosité que tout un chacun peut mettre en action, même dans un contexte défavorable.
Mon ami agnostique me cite, également, la première épître de Jean : « Dieu, nul ne l’a jamais vu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous » (1Jean4.12). C’est bien là mon expérience, autant que mon espérance.