Les limites des recettes macroéconomiques

Le rapport dit « Blanchard-Tirole », qui a été publié récemment, a l’ambition de faire le tour des « grands défis économiques » qui sont devant nous. Trois grands défis sont identifiés et longuement étudiés : le changement climatique ; les inégalités et l’insécurité économique ; le changement démographique.

La lecture donne l’impression d’un travail plutôt équilibré et qui ne sacrifie pas au libéralisme laissé à lui-même. L’intervention publique y est maintes fois évoquée. Mais cela n’empêche pas un léger malaise de s’installer au fil des pages. On y lit, on y relit, des types de mesure qui ont été appliquées depuis de nombreuses années (non pas dans le détail : il y a des idées nouvelles, mais dans la manière de procéder) et qui, aujourd’hui, se heurtent à des impasses. En gros (et c’est assez normal s’agissant d’un rapport rédigé par des économistes) les incitations sont vues comme l’alpha et l’oméga des politiques publiques, même quand on a vu les limites desdites incitations.

A la recherche des « emplois de qualité »

Je prends un exemple dont j’ai plusieurs fois parlé dans ce blog : le lent, mais irrésistible effacement des emplois moyennement qualifiés. Je cite quelques extraits du rapport sur ce sujet, pour bien montrer qu’il n’a pas pris ce problème à la légère. « On parle beaucoup de « l’érosion de la classe moyenne », c’est-à-dire de la polarisation de l’emploi, les emplois moyennement qualifiés disparaissant au profit d’emplois peu qualifiés. Une récente étude de France Stratégie démontre que la réalité est plus complexe. Elle révèle que la part d’emplois moyennement qualifiés a en effet diminué de 6 % de 1996 à 2007, mais qu’elle s’accompagne d’une hausse presque équivalente de la part d’emplois plus qualifiés tandis que la part d’emplois peu qualifiés reste globalement stable. Il faut y voir une bonne nouvelle, qui s’accompagne toutefois de quatre bémols. » Je cite le troisième bémol qui est, pour moi, au coeur du sujet : « Le  troisième  bémol est  que,  même  si  ces  évolutions  perdurent  et  que de  nombreux  emplois moyennement qualifiés sont remplacés par des emplois très qualifiés, le déclin de ces emplois moyennement qualifiés – le trou dans la distribution des emplois –, rend plus  difficile  de  monter  l’échelle  des  emplois :  il  manque  des  barreaux  au  milieu  de  l’échelle. Alors qu’autrefois une année de lycée supplémentaire pouvait permettre à un travailleur de passer à l’échelon supérieur, il faudra peut-être désormais aller jusqu’au diplôme d’enseignement supérieur, soit un effort beaucoup plus grand. » (pp. 76-77) C’est bien cette rupture dans les possibilités de mobilité sociale qui est problématique. Le quatrième bémol aggrave le problème en disant qu’il n’est même pas certain que la situation actuelle de vase communicant entre emplois moyennement qualifiés et emploi plus qualifiés perdure. Il pourrait y avoir une perte sèche dans cette région de l’espace des qualifications.

Là dessus le rapport évoque diverses voies d’action qui ont toutes trait à des incitations économiques, à la recherche de nouvelles pistes pour la formation, à d’autres modes de redistribution, etc. Je me garderai d’ironiser sur ces voies d’action qui sont déjà, pour nombre d’entre elles, assez ambitieuses. Je cite un nouvel extrait qui concerne l’enseignement : « Il  faut  renforcer  l’attractivité  des  carrières  de  l’enseignement.  Comme  en  Finlande,  plus  d’autonomie (accompagnée de responsabilisation) doit être accordée aux établissements et aux enseignants pour leur permettre de développer des démarches novatrices fondées à  la  fois  sur  l’expérimentation  et  l’analyse  comparative.  La  Finlande  montre  aussi  que l’attractivité des carrières n’est pas qu’une question budgétaire. […] L’autonomie et la liberté des méthodes pédagogiques peuvent y contribuer, ainsi qu’une solide formation continue des professeurs. Ceci dit, les salaires des enseignants étant trop faibles en France, les candidats qualifiés sont trop peu nombreux à se présenter aux postes d’enseignant, en particulier dans les disciplines scientifiques si essentielles aux emplois de qualité. » (p. 80) Tout cela a du sens, mais on voit bien comment tout tourne autour de l’incitation (individuelle ou au niveau de l’établissement de formation).

Et, finalement, on tombe sur le point dur qui est qu’il faudrait intervenir sur l’évolution de la production elle-même. Le régime actuel d’innovation technologique et sa valorisation au travers de la mondialisation conduisent, en effet, à la fameuse disparition des emplois moyennement qualifiés. La conclusion de cette partie du rapport a le mérité de l’honnêteté : « Pour résumer, la redistribution avant et après-production est essentielle, en particulier pour l’éducation et la formation professionnelle. Mais elle a ses limites et il convient d’étudier si la production et le commerce international peuvent être organisés différemment. Il est tout à fait probable que les mutations technologiques et la mondialisation continueront d’exacerber les inégalités et de diminuer les emplois moyennement qualifiés. Nous pensons qu’il est essentiel d’ouvrir la discussion en mettant des idées sur la table. Nous avons conscience que ces idées ne sont pas prêtes à l’usage,mais nous espérons qu’elles conduiront à explorer différentes pistes et à adopter de nouveaux outils de politique publique. » (p. 96)

Je souligne : il convient d’étudier si la production et le commerce international peuvent être organisés différemment. C’est, je le répète, plutôt honnête, de la part des auteurs du rapport, de souligner que les recettes basées sur les incitations classiques butent, ici, sur une limite majeure. Ils parlent d’une organisation différente, peut-être hors de portée, mais qui ne saurait, en tout état de cause, voir le jour en se limitant à des pondérations fiscales.

Être citoyen c’est autre chose que d’être incité

Pendant le même temps, l’actualité politique (l’abstention, cette fois-ci ; les votes populistes, à d’autres occasions) ne cesse de nous rappeler que les citoyens se sentent de moins en moins appartenir à une société qui ne fait que les inciter.

Si l’incitation est l’alpha et l’oméga des politiques publiques, celles-ci se heurtent, dans ce cas, à plusieurs écueils. D’abord elles ne dessinent pas un paysage clair. Les différentes incitations forment un ensemble plutôt obscur dans lequel seuls des virtuoses peuvent se repérer. Elles n’entraînent donc pas l’adhésion du citoyen de base. Ensuite elles provoquent, indirectement, de l’individualisme, chacun décidant pour sa part, de bénéficier ou non de telle ou telle incitation. Et, on l’a vu lors du mouvement des gilets jaunes, un ensemble de règles fiscales ne construit pas une aventure commune à laquelle des majorités peuvent adhérer.

L’économie reste un ressort puissant, mais souvent décevant

Il ne s’agit pas d’être naïf non plus : l’économie reste un ressort puissant et l’argent que tout un chacun a à sa disposition reste une préoccupation majeure, même pour des personnes éloignées de la pauvreté. Mais, une fois que l’on a cédé à cette impulsion, on en voit aussi les limites et les insuffisances. Le piège n’est pas nouveau et le constat non plus. L’évangile de Luc, en particulier, ne cesse de nous le rappeler. « Attention, y dit Jésus, par exemple, gardez-vous de toute avidité, ce n’est pas parce que quelqu’un est dans l’abondance que sa vie lui est fournie par ses biens. » (Lc 12.15) Au bout de l’abondance, il reste la question du sens de la vie et du sens que cela a de vivre avec les autres. La parabole dite du riche insensé, qui suit, dans le texte de Luc, nous montre un être complètement tourné vers lui-même et à qui une question terrible est adressée : « tout ce que tu as accumulé, à qui cela ira-t-il ? » (v 20).

Oui, il y a une contradiction dans le maniement de l’économie : d’un côté cela fait envie, cela provoque même des mouvements, cela fait agir ; mais, ensuite, c’est un ressort plutôt décevant qui, on le voit, finit par détruire le lien social et atomiser les individus.

Les contradictions des politiques macroéconomiques qui n’ont cessé de se développer depuis un siècle, nous sautent aujourd’hui à la figure. La remise en question sera longue et douloureuse et, d’ici là, le risque climatique et le clivage de la société auront, sans doute, produit des dégâts considérables. Mais il faudra bien s’interroger et disons-le, les chrétiens seraient bien inspirés, pour leur part, de s’interroger dès maintenant et de faire connaître leurs interrogations.

Une nouvelle occasion de s’interroger sur l’usage de la recherche en France : les mésaventures de Sanofi

Sanofi a décidé d’arrêter son projet le plus avancé de vaccin contre la COVID-19 : il n’était pas assez efficace. L’événement a fait quelque bruit en France ; c’est un raté qui fait tache, et il a donné lieu à quelques hyperboles dans la presse. L’évocation de la France « pays de Pasteur » est répété comme un cliché, comme si un événement vieux de plus de cent ans devait mécaniquement continuer à porter du fruit, dans un contexte international bien différent de l’époque.
Le premier commentaire qui s’impose, est qu’il faut quand même ramener cela à de justes proportions : c’est en partie la faute à « pas de chance ». C’est le propre de la recherche de tenter, au risque d’échouer. Sanofi a suivi une piste qui s’est terminée dans une impasse. Il n’est pas le seul.
Autre commentaire : les Français semblent toujours tomber des nues quand ils découvrent qu’ils ne sont pas les meilleurs. Mais quand on représente moins de 1% de la population mondiale, il faut garder le sens de la mesure : logiquement, 99% des bonnes idées viennent d’ailleurs.
Enfin, la France reste un pays riche et privilégié : avec moins de 1% de la population, son PIB représente plus de 3% du PIB mondial.
Voilà pour ne pas aller trop loin dans la déploration.
Donc, mon propos n’est pas de déplorer, mais d’analyser.

Cette péripétie met en évidence des points durs qui ne sont propres ni à cette entreprise, ni au secteur de la pharmacie

Pour ce qui est d’analyser, le Conseil d’Analyse Economique a rédigé une note de synthèse assez suggestive quant au fonctionnement de l’innovation dans le secteur de la pharmacie. Je dois préciser que j’ignore à peu près tout de ce domaine de recherche. Je vais donc, dans un premier temps, ne faire que restituer les remarques qui m’ont le plus frappé, dans ce rapport.

D’abord, il y a quelques constats assez massifs : depuis 10 ans, les fonds publics pour la Recherche et Développement, dans le domaine de la santé, ont diminué de 28 % en France, pendant qu’ils augmentaient de 11 % en Allemagne et de de 16 % au Royaume-Uni (pays pourtant peu connu pour son soutien public à la recherche). C’est le genre de choix stratégique qui ne produit pas d’effet à court terme, mais qui, inévitablement, finit par provoquer des conséquences à moyen terme. Incidemment, le rapport rappelle que les chercheurs français sont mal payés en début de carrière (un tiers de moins que la moyenne des pays de l’OCDE). Alors que la mobilité internationale est bien plus facile aujourd’hui qu’hier, pour les jeunes chercheurs, c’est là aussi une pratique qui finit par avoir des conséquences.

Mais le rapport pointe une faille plus subtile qui n’a pas seulement trait aux volumes de financement. En fait, l’innovation en pharmacie se situe de plus en plus à la frontière de grandes entreprises et de petites start-ups. Chacune a un savoir-faire différent. Pour donner un exemple : BioNTech est une entreprise créée en 2008, qui emploie un millier de salariés (avec cette taille, c’est, d’ailleurs, déjà, plus une fédération de start-ups, qu’une start-up isolée), tandis que Pfizer est une entreprise créée en 1849 et qui emploie 80.000 personnes. Ce type d’alliance provient du fait que la recherche développement est, d’un côté, de plus en plus chère avant de parvenir à un produit commercialisable, elle est donc de plus en plus risquée ; mais, d’un autre côté, les idées de rupture font de plus en plus la différence. Les start-up sont donc des mines à idée, à condition qu’elles bénéficient d’un financement adapté pour couvrir les risques qu’elles courent. Séparer la logique financière des grandes entreprises et celle des start-ups est donc un moyen d’incorporer les nouvelles contraintes de la recherche-développement.

Alors, où est la faille dont je parle ? La France n’est pas dépourvue d’incubateurs pour soutenir le lancement de nouvelles start-ups médicales. Là où notre pays est défaillant c’est sur la suite de la phase d’incubation : entre les premiers pas de l’exploration autour d’une idée et son industrialisation. Je cite un passage du rapport :
« Une difficulté dans la phase de R&D des start‐ups réside dans le financement. Si celles‐ci font appel au capital risque pour financer leur développement, elles ne font généralement pas de profit et leur survie dépend de la rapidité avec laquelle elles vont pouvoir se développer. Sachant que l’activité de recherche nécessite des financements importants sur une longue période (entre cinq et dix ans), garantir des financements pérennes sur une telle durée n’est pas toujours aisé. Le financement public de la phase d’amorçage en France est très important et efficace, qu’il vienne de l’État, des collectivités locales ou de la Banque publique d’investissement (Bpifrance). […] En revanche, les financements sont chroniquement insuffisants sur la durée de vie des start‐ups et rendent la croissance des entreprises difficiles ».

Si on parle d’investissement de long terme, on découvre, en effet, que des fonds nationaux bien organisés structurent le capital des start-ups médicales aux Etats-Unis, ce qui n’est pas le cas en France, comme le montre le graphique ci-dessous :

C’est, on le voit, dans la phase du long développement d’une idée jusqu’à son éventuelle commercialisation que la France est défaillante.

Tous ces commentaires peuvent paraître passablement techniques, mais il me semble qu’ils désignent bien une difficulté de positionnement de la recherche et des chercheurs, en France, et pas seulement dans le domaine médical.

La caricature du chercheur, professeur Tournesol ou professeur Nimbus, a la vie dure

J’ai eu longuement l’occasion d’observer que les entreprises françaises se méfient des chercheurs (qui, souvent, le leur rendent bien !). Même dans les entreprises privées, il y a un clivage entre les chercheurs et les gestionnaires. Dans les domaines qui sont concernés par les grandes écoles d’ingénieur (ce qui n’est pas le cas de la médecine), cela rejoint le clivage universités / grandes écoles. On peut tourner autour de la question de plusieurs côtés, cela converge vers un constat d’ensemble : on compte éventuellement sur un chercheur pour avoir une idée venue d’ailleurs, mais la caricature qui fait du chercheur une personne distraite et peu au fait des contingences matérielles a la vie dure. A l’inverse, des personnes formées au management et à la gestion d’un processus standard sont mal outillées pour développer une idée encore inaboutie ou, tout du moins, elles le croient. J’avais eu l’occasion d’enquêter auprès d’incubateurs divers, à une époque, et ils m’avaient tous souligné le caractère critique de cette phase intermédiaire.

En Allemagne, par contraste, le doctorat est considéré comme une formation de base standard. Un grand nombre de cadres dirigeants ont un doctorat. En Suisse, autre exemple, les universités technologiques comme les Ecoles Polytechniques Fédérales de Lausanne ou de Zurich sont à la fois à la pointe de la recherche et du dépôt de brevets. Il y a une transition fluide entre recherche fondamentale, développement de start-ups, accompagnement sur le long terme et partenariats avec des entreprises. Cela renvoie à des populations variées qui communiquent entre elles. A l’inverse, le clivage français devient problématique, précisément dans cette zone intermédiaire qui est autre chose que l’émergence d’une idée, mais qui n’est pas encore quelque chose de tout à fait opérationnel. C’est là qu’il y a un espace social peu légitime, car il concerne, potentiellement, des personnes aux compétences mal identifiées qui peuvent mobiliser leur imagination pour peaufiner une idée, voir comment la faire évoluer en fonction des contraintes et des attentes. C’est assurément un défi tout à fait motivant, mais que peu d’institutions publiques ou privées, en France, sont prêtes à soutenir. En tout cas, pour avoir siégé au conseil scientifique d’une structure de ce type, je peux témoigner que, de tous côtés, ces structures engendrent le soupçon et peinent à trouver leur place.

Un clivage social finit toujours par engendrer des tensions et des limites collectives

Sortons du cas particulier de la recherche, pour dire qu’un clivage social finit toujours par émerger au grand jour. On le voit souvent, ces dernières années, au travers d’événements assez brutaux comme le mouvement des gilets jaunes et les tentatives pour le réprimer. On le voit, également, au travers des dialogues de sourds qui se croisent, sans jamais se rencontrer, sur les réseaux sociaux. Le clivage entre conception et exécution, autre exemple, est un classique de la sociologie du travail et on peut dire qu’il résume l’essentiel des conflits du travail.

Cela dit, on est plus habitué à observer des clivages qui ont trait à une forme de hiérarchie : les coupures entre ceux qui occupent le « haut » de l’espace social et ceux qui sont cantonnés en « bas ». Mais il existe également des coupures entre des formes de compétences différentes. Pour avoir tenté de pratiquer des dialogues, disons transfrontaliers, pendant une partie de ma carrière, je peux témoigner du fait que, pour un opérationnel, un chercheur se pose toujours trop de questions, et, qu’à l’inverse, pour un chercheur, un opérationnel ne s’en pose jamais assez. Mais il ne s’agit pas simplement d’une opposition entre des psychologies différentes. Cela correspond également à des institutions, des formes de financement, des valorisations économiques différentes. Il y a, sans doute, des raisons historiques au fait que ce type de coupure soit spécialement marqué en France : les différentes structures ont, pendant longtemps, dans notre pays, pu vivre leur vie indépendamment les unes des autres. C’est devenu plus problématique aujourd’hui. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ? Personnellement, je considère toujours comme une bonne nouvelle que des groupes sociaux séparés les uns des autres soient soudain obligés de coopérer.

Communiquer les uns avec les autres n’est pas seulement un acte optionnel de bienveillance, cela devient quelque fois une nécessité. En tout cas, si on va trop loin dans l’ignorance mutuelle, les tensions et les difficultés finissent par revenir vers nous comme un boomerang. Le rapport du Conseil d’Analyse Economique en donne un exemple, certes pointu et technique, mais qui fait réfléchir.

Il existe des effondrements heureux

Allez ! Un peu d’optimisme dans la conjoncture actuelle qui est plutôt sombre.
Les laborieuses négociations sur la réforme de la Politique Agricole Commune, puis le vote du parlement européen, ont donné lieu à des commentaires désabusés de la part des ONG qui considèrent que la montagne a accouché d’une souris insuffisante pour faire face aux enjeux environnementaux et climatiques.
Les motifs de rigidité, face à l’exigence de changement, sont divers, et ils ne peuvent pas se résumer au « poids des lobbies ». Mais, quand on les examine, on se rend compte que la rigidité pourrait changer de camp et se retourner assez brutalement à l’occasion de ce qu’on appelle une bifurcation : lorsqu’un choix est justifié et renforcé, simplement parce qu’il est majoritaire, il peut changer du tout au tout sur une période brève, lorsque le vent tourne. Il s’agit, si on veut, d’une « catastrophe heureuse ». Les événements se précipitent, soudainement, dans le bon sens.

La prime aux comportements majoritaires

Dans beaucoup de domaines il est plus avantageux de faire comme tout le monde. C’est plus reposant, mais c’est surtout souvent moins cher. Les économies d’échelle jouent en faveur d’une solution largement adoptée. Un intrant chimique, pour prendre un exemple, sera d’autant moins cher qu’un grand nombre d’exploitants agricoles l’achèteront. Les coûts énormes de recherche seront d’autant plus facilement amortis que beaucoup de clients achèteront le produit en question.

Par ailleurs, une technologie bien rodée (et cela vaut dans tous les domaines) a bénéficié d’années d’innovations, d’améliorations et de mises au point, tandis qu’une technologie émergente n’a pas encore fait le tour de toutes les bonnes idées qui pourraient la rendre mieux adaptée, plus robuste et plus économique.

Donc, les lobbies conservateurs ont, au départ, un argument de poids en disant que le mode de production qu’ils défendent est plus efficace et moins coûteux que des solutions de rupture qui génèrent des surcoûts, des bugs et de nombreuses déceptions. Mais imaginez que les solutions de rupture se révèlent, au fil du temps, être de bonnes idées et générer des modes de production intéressants. A un moment, ce sera la débandade, pour les uns, et la ruée, pour les autres : tout le monde va se précipiter vers la nouvelle idée qui deviendra encore plus intéressante du fait qu’un plus grand nombre d’acteurs l’adoptera. C’est là que la bifurcation peut se produire.

On est encore loin de cette bifurcation dans le domaine agricole. Mais, en 5 ans, les surfaces agricoles d’exploitation biologiques ont été multipliées par deux, en France. Elles représentent, aujourd’hui, 8,5 % de la surface agricole totale. En termes de nombre d’emplois, de nombres d’exploitations ou de surface cultivées, les taux de croissance annuels sont de l’ordre de 15%, ce qui correspond, en effet, à un doublement en cinq ans. C’est lent, peut-être, trop lent, sans doute, mais la bifurcation n’est pas forcément si loin.

La production d’électricité à un point de bascule

Et cette bifurcation pourrait bien se produire dans la domaine de la production d’électricité. Le think tank Ember fait le point, régulièrement, sur l’évolution de la production d’électricité. En juillet dernier, il a publié un rapport qui montre qu’au cours des 6 premiers mois de 2020, la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité, en Europe, a dépassé, pour la première fois, la part des énergies fossiles. C’est en partie l’effet de l’épidémie de COVID qui a fait chuter la demande. Mais il est intéressant de voir que le chute de la demande a d’abord fait reculer la production d’électricité liée aux énergies fossiles, ce qui montre qu’elles sont en train de devenir un système d’appoint et non plus le système de référence : on y recourt en cas de besoin et on les laisse de côté dès que la demande baisse.

Le graphique suivant montre, en pourcentage, les évolutions pays par pays (en comparant le premier semestre 2020 au premier semestre 2019)

Plusieurs pays ont mis en œuvre des évolutions importantes. L’Allemagne a diminué son utilisation du charbon de 30%. La France a diminué son recours au nucléaire (qui est rangé dans une catégorie à part : ni renouvelable, ni fossile) de 30% également. L’Italie et l’Espagne ont diminué significativement leur recours au gaz. Même la Pologne, pays lourdement dépendant du charbon, a diminué un peu son électricité charbonnière, tout en augmentant son recours aux énergies renouvelables.

Et les prix sont en train de s’inverser. La Pologne est le pays dont l’électricité est la plus chère, du fait de sa dépendance au charbon. Quant au nucléaire, il n’est plus une si bonne affaire. L’électricité est moins chère dans les pays qui sont les plus avancés dans le recours aux énergies renouvelables.

Attention : on ne parle ici que de la production d’électricité et pas de la consommation des véhicules ou des systèmes de chauffage. Mais il n’empêche. On voit que l’évolution est rapide.

L’intérêt des politiques publiques et des avant-gardes

On voit dès lors tout l’intérêt des politiques publiques qui peuvent considérablement accélérer le moment de la bifurcation. Au départ elles soutiennent des solutions de rupture et leurs permettent de devenir plus efficientes. Ensuite il leur suffit d’un coup de pouce pour déplacer légèrement les signaux prix et amorcer la pompe. Au moment de la bifurcation elles n’ont plus grand chose à faire. En clair, en rapprochant dans le temps le moment de la bifurcation, l’argent public injecté a un effet de levier potentiel très important.

Dans le cas de la politique agricole commune, la situation a, en effet, quelque chose d’absurde : si on subventionne tous les types d’agriculture, on retarde le moment de la bifurcation et on injecte de l’argent public pour soutenir des modes de production qui n’ont pas vraiment d’avenir. A l’extrême, une situation où l’on ne subventionnerait personne serait peut-être plus efficace ! En tout cas, s’agissant d’un domaine où la libre concurrence n’a pas cours, et où l’on soutient des producteurs parce que les distributeurs font baisser les prix, il faut s’interroger sérieusement sur ce qu’on fait de l’argent public.

Et à côté des politiques publiques, les minorités qui sont prêtes à expérimenter des solutions nouvelles jouent, également, un rôle décisif. Cela suppose, de leur part, un certain désintéressement : au sens où elles poursuivent, en général, d’autres intérêts que l’intérêt financier immédiat. Leur investissement dans des projets qui, pour elles, ont du sens et de la valeur, est nécessaire pour mettre en œuvre des manières de faire différentes. Si leurs idées finissent par être largement adoptées, leur intérêt décalé finit par devenir intéressant pour tout le monde.

Ces avant-gardes qui expérimentent de nouvelles manières de vivre et de produire ont, pour moi, beaucoup de prix. Elles représentent, à mes yeux, ce que devrait être la vie de foi. Un peu partout dans le monde, la croyance religieuse fait bon ménage avec le conformisme et le conservatisme. Mais il ne devrait pas en être ainsi. La foi des premiers chrétiens était la visée d’un monde réconcilié qui dépassait les hostilités ordinaires et les intérêts matériels les plus plats. Je me souviens, en particulier, de la formule de Paul : « on nous croit pauvres, mais nous faisons tant de riches » (2 Co 6.10). D’autres que des chrétiens pourraient revendiquer un tel credo. Ces richesses authentiques ne sont pas toujours largement reconnues, mais elle demeurent, néanmoins, un réservoir majeur de solutions innovantes, quand une société est dans une impasse.

Questions d’économistes sur l’économie

(suite de mes deux derniers posts)

J’ai lu, peu avant le confinement, la version anglaise du livre d’Esther Duflo et Abhijit Banerjee (qu’ils avaient écrit avant de savoir qu’ils auraient le prix Nobel d’économie) et j’attendais la sortie de la version française pour en dire quelque chose. Finalement le livre est sorti en France le 12 mars et la brutalité et la soudaineté des événements qui ont marqué le printemps m’a conduit à laisser cette idée de côté. Mais j’y reviens aujourd’hui, pour ajouter une note à mes posts où je questionne :
1 les choix qui président au régime de la croissance actuelle, et
2 les options technologiques endossées sans vraiment de questionnement.

Le livre s’appelle donc Économie utile pour des temps difficiles. La lecture en est plutôt stimulante, certains chapitres plus que d’autres (les auteurs ne sont pas spécialistes de tout !).

La croissance destructrice ne reconstruit pas toujours

Les auteurs s’intéressent (c’est là leur spécialité) à la condition des pauvres et cela les conduit à remettre en question une sorte de crédo qui structure la science économique sur des modes divers :
Chacun reconnaît (premier exemple) que la croissance économique est destructrice (notamment au travers de l’innovation technique) : elle supprime des emplois en rendant obsolètes certaines activités. Mais, ajoute-t-on, immédiatement, tout le monde en profite. Les emplois détruits sont recréés dans d’autres secteurs et, assez rapidement, tout le monde profite de l’innovation technique et devient plus riche.
On explique également que l’ouverture des économies est forcément une bonne nouvelle pour tout le monde : certains secteurs soufrent de la délocalisation de leur production, mais, pendant le même temps, d’autres secteurs bénéficient de l’accès à de nouveaux marchés et, au total, chacun se consacre au domaine dans lequel il est le plus efficace, donc, une fois encore, tout le monde en profite. En résumé : l’évolution économique génère sont lot de mauvaises nouvelles à court terme qui sont toutes de bonnes nouvelles à long terme.
Voilà le type de croyance que le livre remet en question.

Esther Duflo et Abhijit Banerjee montrent, en effet, que cette conviction a priori souffre de nombreux contre-exemples. Le développement du commerce international a, par exemple, appauvri durablement certaines régions sans qu’aucun mécanisme de compensation ne vienne contrebalancer cet appauvrissement (c’est ce qu’ils expliquent dans le chapitre 3).
Et je me permets de citer un peu longuement un paragraphe très suggestif sur les méfaits durables de l’innovation technique :
« Si la vague actuelle d’automatisation ne fait que démarrer, il y en a eu d’autres dans le passé. Comme l’intelligence artificielle aujourd’hui, le métier mécanique à filer et à tisser, la machine à vapeur, [etc…] ont aussi, en leur temps, tout automatisé et réduit les besoins en main d’œuvre humaine.
Ce qui s’est passé à l’époque est ce à quoi on aurait pu s’attendre : en substituant des machines aux travailleurs pour certaines tâches, l’automatisation a eu un puissant effet de remplacement. Elle a rendu des travailleurs inutiles. C’est ce qui est arrivé aux artisans qualifiés qui filaient et tissaient à l’aube de la révolution industrielle. Et
[…] ils n’ont pas apprécié : au début du XIXe siècle, les luddites ont détruit les machines pour protester contre la mécanisation du tissage, qui menaçait leurs moyens de subsistance. Le mot luddite est aujourd’hui surtout utilisé de façon péjorative pour parler de quelqu’un qui refuse aveuglément le progrès, et l’exemple des luddites est souvent convoqué pour jeter le discrédit sur les craintes de chômage massif que pourrait susciter la technologie. Après tout, les luddites se sont trompés : les emplois n’ont pas disparu, et les salaires et les conditions de vie sont aujourd’hui très supérieurs à ce qu’ils étaient à leur époque.
Mais les luddites n’avaient pas aussi tort que cela. Les emplois qu’ils occupaient ont bel et bien disparu avec la révolution industrielle, tout comme ceux d’un grand nombre d’artisans. A long terme, tout est revenu dans l’ordre, mais le long terme a été, en réalité, très, très long. En Grande Bretagne, les salaires réels des ouvriers ont pratiquement baissé de moitié entre 1755 et
[…] le tournant du siècle, et c’est seulement après cette date que les salaires ont commencé à augmenter de nouveau. Ils ne retrouveront leur niveau de 1755 qu’en 1820, soixante-cinq ans plus tard » (pp. 310-311).
65 ans pour attendre les lendemains qui chantent, c’est, en effet, plutôt long !

Cela veut dire que les choix économiques peuvent mettre durablement en difficulté certains groupes sociaux ou certains territoires et que tout ne se lisse pas si vite. Une croyance du même ordre préside aux théories du ruissellement qui voudrait que si un groupe s’enrichit, tous finiront par s’enrichir. Mais c’est assez largement faux.

Quelle est notre marge collective d’arbitrage ?

Donc il ne suffit pas (pour revenir à mes posts précédents) de soutenir « la » croissance, comme s’il n’y avait pas plusieurs chemins possibles dans l’évolution économique. Et il ne suffit pas, non plus, de soutenir « l’innovation » comme si toute innovation était bonne à prendre. En refusant de se poser des questions on met en difficulté des pans entiers de l’espace social et, pour de longues années.

Mais a-t-on le choix ? L’idée prévaut, assez facilement, que les dynamiques économiques et technologiques spontanées sont irrésistibles. Chaque pays veut être bien placé dans la « course à la mondialisation ». Mais il est peut-être possible de se démarquer et de ne pas simplement raisonner en termes de plus et de moins. On pourrait, pour une fois, se poser des questions un peu radicales. Par exemple : est-ce que cela ne vaut pas la peine d’être collectivement un peu moins riches si les inégalités s’en trouvent réduites ?

Par ailleurs (c’est également ce que je suggérais dans mes posts précédents) suivre simplement la plus grande pente économique et technologique est source d’inconvénients majeurs. Est-ce que cela ne vaut pas la peine d’essayer d’éviter ces inconvénients (clivages sociaux, nuisances diverses, hypothèques sur l’avenir, technologies qui nous rendent dépendants, etc.) ?

En l’occurrence il arrive assez souvent que les modes de production plus respectueux de l’environnement fassent également une place plus large à des compétences diverses et à des acteurs locaux. Assurément ils ne permettent pas de produire au même prix. Mais le surcoût est compensé par le fait que l’on peut embarquer bien plus largement l’ensemble de l’espace social. Je dis tout cela en quelques mots : c’est en général vrai (mais pas absolument toujours). C’est quelque chose qui est à construire au coup par coup. C’est plus complexe que de simplement suivre le flux du « main stream » économique et technologique. Mais c’est une voie assurément prometteuse.

En tout cas, j’apprécie quand des économistes prennent du recul par rapport à leur discipline, remettent en question des hypothèses et cherchent d’autres voies.
Et j’ajouterai une note personnelle : il y a quelque chose qui me réjouit dans le parcours et dans les choix scientifiques d’Esther Duflo. Je retrouve, en effet, chez elle, un activisme et un côté légèrement iconoclaste tout à fait typique du protestantisme français et des mouvements de scoutisme protestants auxquels elle a participé. Iconoclaste, mais ni utopique, ni purement théorique, c’est là aussi un trait tout à fait typique de ce milieu.
En tout cas il y a matière à considérer, individuellement et collectivement nos choix. Nous ne sommes pas dans un train fou qui a échappé à tout contrôle.

Crises de croissances

J’ai souvent lu avec intérêt les éditos et les billets de Laurent Joffrin, lorsqu’il était directeur du journal Libération. Que j’aie été d’accord ou pas d’accord avec ce qu’il écrivait, il m’intéressait parce qu’il recherchait, de manière assez pragmatique, les marges d’action à disposition pour essayer de construire des modes de vivre ensemble plus satisfaisants.
J’ai, cela dit, toujours eu un point de désaccord avec lui : sa célébration de la croissance, qu’il pare de toutes les vertus (même s’il admet, sans l’ombre d’une hésitation, le sérieux des contraintes écologiques à prendre en compte).
Alors qu’il essaye, aujourd’hui, de monter un mouvement de concertation et de réflexion, il récidive, dans un entretien accordé à l’Obs. Je le cite : « Je ne pense pas que la décroissance de la production soit souhaitable ni même possible. Cela ferait baisser le pouvoir d’achat des classes populaires. Au lieu de 300 000 « gilets jaunes », on en aurait des millions. Pour moi, la question sociale est une condition de la question écologique. Ceux qui crient haro sur la croissance oublient que c’est cette croissance qui a financé les écoles, les services publics, les hôpitaux. On doit compter sur la science, l’intelligence humaine pour découpler production et pollution. Cela suppose un changement des modes de vie mais aussi un progrès des technologies ».

L’argument se tient, mais toutes les questions cachées que ces quelques lignes ignorent, me semblent parfaitement révélatrices des difficultés de la classe politique, et des intellectuels qui gravitent autour, pour changer de logiciel et aborder les questions différemment.

Ce n’est pas la décroissance le problème, c’est le manque d’interrogations sur les conséquences du mode de croissance actuel

Commençons par dire que la notion de dé-croissance ne me convient pas vraiment. Elle entraîne, en effet, trop vite, avec elle, toutes les ambiguïtés de la notion de croissance. La croissance est une sorte de vaste fourre-tout où l’on répertorie tous les échanges marchands entre les personnes, quel qu’en soit l’objet. Les dépenses publiques, pour leur part, sont assimilées, dans le calcul du PIB (et donc de la croissance) à des échanges quasi marchands, où les contribuables payent pour les services qu’ils reçoivent. Quelqu’un qui se livre à une activité bénévole, pour le compte des autres, ne contribue pas à la croissance mesurée. La croissance n’est donc qu’un chiffre. On peut très bien utiliser moins de matières premières, moins d’énergie et multiplier les services que l’on se rend, moyennant finance, les uns aux autres : cela engendrera, mathématiquement, de la croissance.

La croissance, on le voit, n’est qu’un mot qui peut recouvrir des réalités bien différentes. Donc, pour moi, l’idée n’est pas de suivre, à l’envers, le chemin qui a été suivi par le passé, mais d’en inventer un autre.

Puisque l’on parle de gilets jaunes, il faut dire que la manière de valoriser économiquement, aujourd’hui, l’innovation technique, est en train de siphonner les emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés et que toute politique qui entend continuer sur ces rails se heurtera aux gilets jaunes. Beaucoup de gens ne sont pas intéressés par la croissance, aujourd’hui, car cette croissance ne leur promet rien.

Et l’argument redistributif sous-jacent qui veut que la croissance paye les hôpitaux, les écoles et les services publics, a été beaucoup plus vrai entre 1945 et 1980, qu’entre 1980 et 2020. Depuis 1980 (environ) la croissance ne contribue plus à résorber les inégalités et les services financés par l’impôt sont en crise chronique. Et ce n’est pas seulement affaire de volonté politique, de poids des lobbys, de mondialisation ou de tout ce qu’on voudra : c’est aussi, et fondamentalement, parce que l’on a investi dans certains secteurs, que l’on a consacré du temps à certaines activités, bref, qu’implicitement, au travers des allocations de moyens on a fait des choix qui sont défavorables à des pans entiers de l’espace social.

Les enjeux soulevés par les mouvements écologistes, aujourd’hui, ne sont pas seulement portés par des « menaces ». Ils concernent également la possibilité d’investir dans des activités dont plus de personnes tirent bénéfice et qui laissent moins de gens sur le carreau (aussi bien du côté des travailleurs que des bénéficiaires de leurs activités).

Donc détricoter les logiques dominantes de la croissance actuelle est indispensable, y compris (et même surtout) pour ceux qui ont des fins de mois difficiles.

La construction d’un projet commun, talon d’Achille de l’offre politique actuelle

Ces derniers n’adhèrent pas à l’offre politique dominante. Ils ne sont pas les seuls. Le manque d’adhésion aux projets politiques nationaux est aujourd’hui largement répandu. Pour ceux qui tirent profit, spontanément, de la marche des affaires, ce n’est pas un problème. Pour les autres, la simple idée de redistribution, de partage du gâteau ne suffit plus à construire un projet commun. C’est l’échec de toutes les politiques marquées à gauche : n’avoir tenté de faire que de la macro-économie et laisser largement de côté le soutien à des projets construits en commun.

Or ce qui est en train d’émerger est que l’idée de construire des manières de vivre plus respectueuses de l’environnement est un axe autour duquel quelque chose comme un projet commun peut émerger. On se rend compte, justement, que ce n’est pas seulement affaire d’innovation technologique pointue et de grands investissements. Cela suppose également de s’interroger sur ce que l’on peut organiser localement, sur les ressources communes que l’on peut agréger et mettre en synergie. Et se battre ensemble pour tenter de surmonter les obstacles qui sont devant nous est mobilisateur.

Lors des élections municipales certains ont tenté de discréditer les programmes écologistes en parlant d’écologie punitive. Peut-être qu’eux se sentaient punis. Mais du côté des électeurs il me semble qu’il y a plutôt l’enthousiasme de retrousser ses manches tous ensemble et de fédérer les bonnes idées.

Pas d’angélisme : la politique écologique a ses contradictions et ses luttes de pouvoir, comme toute politique. Ce que je veux plutôt souligner est qu’il est illusoire, aujourd’hui, de penser réunir des électeurs autour de l’idée de poursuite de la croissance, sans remise en question forte et de redistribution des « fruits » de ladite croissance qui, aux yeux de beaucoup de personnes, apparaissent, aujourd’hui, comme des fruits pourris.

Les valeurs monétaires sont des valeurs faibles

Que les fruits soient pourris ou pas, de toute manière, les politiques gestionnaires qui se limitent à agir sur des paramètres économiques génèrent peu d’adhésion. Tout le monde a envie de s’enrichir, mais l’enrichissement ne suffit pas à créer un projet de vie collective. On peut même dire que la monétarisation croissante des activités les a assez largement vidées de leur sens. Ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois se sentent évidemment concernés par leurs conditions matérielles de vie. Mais ils ont également besoin de se sentir pris en considération et de participer à quelque chose de collectif (chose que le mouvement des gilets jaunes a souvent permis).

Le constat sur la faible adhésion engendrée par des politiques qui n’ont d’autre horizon que de gérer des indicateurs n’est pas nouveau. C’était déjà la thèse de Jürgen Habermas dans Raison et légimité, Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé (l’ouvrage en allemand date de 1973). Mais il semblerait que la leçon n’ait guère été entendue par les gouvernements successifs qui se sont pratiquement tous noyés dans la gymnastique des grands agrégats et des comptes publics.

Bien sûr, tout cela rejoint (faut-il le souligner ?) les évangiles et leur inlassable questionnement sur l’attention que nous accordons à l’argent. J’en citerai cette fois-ci une formule assez étonnante : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Comme si la dynamique que nous pouvons construire avec des proches, les liens que nous pouvons nouer, les projets que nous pouvons faire les uns avec les autres étaient assez forts, assez puissants pour contrebalancer tout ce que la monétarisation stérilise. Mais c’est l’enjeu et la question que nous renvoient sans cesse aussi bien les défis de la transition écologique que la longue confrontation à l’épidémie de COVID : que faisons-nous, que construisons-nous, que vivons-nous ensemble ?

Ces dernières questions sont présentes, naturellement, dans les réflexions de Laurent Joffrin. Mais elles me semblent être présentes de loin, au niveau national plus que local, et ne pas s’accrocher à des formes d’action concrètes. C’est là que les partis politiques nationaux ont failli, en ne retenant du militantisme qu’une manière commode de ramasser des voix, sans vraiment renvoyer l’ascenseur en essayant de faire fructifier la poussière des projets collectifs locaux.

Quand les automates publicitaires essayent de nous faire voir la vie en rose

Il n’est pas si fréquent que Le Canard enchaîné relaye (et positivement) un article du Figaro ! On lit pourtant, dans le numéro du 16 septembre, un article : « Des robots en folie frappent les journaux au portefeuille », qui reprend largement (en le citant explicitement) un article du Figaro du 9 septembre : « Les listes noires empoisonnent la pub en ligne ».
De quoi s’agit-il ? Les annonceurs s’en remettent à des robots pour discerner si les bannières publicitaires qu’ils proposent, sur tel ou tel contenu en ligne, se marient harmonieusement, ou pas, avec le contenu en question. Si ledit contenu est considéré comme anxiogène ou moralement problématique, il est inscrit sur une liste noire et aucune publicité ne lui sera accolée.

J’ai, pour ma part, un bloqueur de publicité sur mon navigateur et la question ne me concerne donc pas directement. Mais elle me semble néanmoins dire quelque chose d’important.

Au départ on peut comprendre la préoccupation : une compagnie aérienne ne souhaite pas accoler sa publicité à un article qui relate un crash. Mais, ensuite, la situation a pris de l’ampleur, des robots sont, comme je l’ai dit, venus à la rescousse et on ne peut pas dire que leurs logiciels fassent dans la subtilité.

L’inflation délirante des listes noires

Je donne quelques exemples, que citent Le Figaro et Le Canard enchaîné. Tout ce qui concerne le COVID (et les mots qui naviguent autour) a été considéré comme anxiogène et donc banni ! Cela élimine mécaniquement tous les sites d’information. En fait, la sélection se fait à partir d’une liste de mots à éviter : on est loin de l’intelligence artificielle. Cela relève d’un logiciel plutôt rustique. Le chiffre 47, rappelant le fusil d’assaut AK47 a été blacklisté. S’il apparaissait par hasard dans un papier, cela suffisait à l’éliminer. La mention de la duchesse de Sussex a été interprétée comme une allusion au mot « sex » ! Des recettes de cuisine ont été considérées comme hors champ car elles parlaient d’alcool et / ou de couteaux.

C’est du grand délire et on se demande pourquoi des annonceurs recourent encore à de tels filtres. La réponse est limpide : les annonceurs n’en savent rien. Ils confient leurs plans médias à des ordinateurs qui dialoguent avec d’autres ordinateurs et auto-entretiennent un système devenu fou. Et dans un contexte où l’offre de supports est surabondante il n’y a pas lieu de se poser trop de questions.

Qu’est-ce que cela dit sur le monde enchanté de la publicité ?

Mais ce que les algorithmes produisent est rarement un effet totalement non voulu. En l’occurrence, et à la base, il y a la volonté des annonceurs de transporter leurs acheteurs potentiels dans un monde enchanté, dépourvu de souffrance et de questions trop préoccupantes. Et si cela conduit à éliminer de l’horizon toutes les publications qui, d’une manière ou d’une autre, peuvent conduire les lecteurs à s’interroger … c’est une partie de l’effet recherché.

Depuis Max Weber, on a beaucoup glosé sur la perte d’influence des grandes religions et sur le « désenchantement du monde » qui l’a accompagnée. Mais la demande d’enchantement n’a pas, pour autant, faibli. Elle se réfugie pour partie dans le rêve d’une consommation bienfaisante et joyeuse. Les religions, dans leur volonté d’enchantement, ont, par le passé, tenté de gommer tout ce qui contredisait leur interprétation du monde. La chose étonnante est que l’on retrouve, aujourd’hui, cette volonté de mettre sous le boisseau les côtés désagréables du monde qui pourraient décourager les consommateurs de passer à la caisse.

On sait depuis longtemps (et bien avant l’apparition de la publicité en ligne) que les annonceurs pèsent sur les contenus éditoriaux. C’est parfois brutal, c’est parfois plus subtil. Cela passe, à l’occasion, par une autocensure pas forcément consciente : on va éviter de dire du mal d’un gros annonceur dans une publication qu’il contribue à financer. Désormais cela va un cran plus loin : un annonceur veut être associé à un monde lisse, dépourvu de dilemmes moraux et de difficultés.
Le délire informatique que cela produit n’est que l’image démesurément amplifiée de cette nouvelle tendance.

Qu’est-ce qu’être excellent ? (Shanghai et autres classements)

Le 15 août a été publié le très attendu classement de Shanghai qui tente de comparer les universités, les unes avec les autres, à travers le monde. On en a, finalement, peu parlé dans la presse, peut-être parce que les résultats des universités françaises sont moins catastrophiques que d’habitude ! De fait, depuis plusieurs années, des opérations de regroupement entre établissements d’enseignement supérieur et de recherche ont été menées, en France, dans le but de faire meilleure figure à ce classement et, mécaniquement, ces opérations ont fini par porter leurs fruits. Dans la mesure où bon nombre d’items de ce référentiel sont des chiffres absolus, et non pas des pourcentages, plus une université est grande, mieux elle figurera. Cela ne signifie pas, pour autant, qu’elle produit de meilleurs travaux.

L’excellence, un mot valise

Ce classement (même quand on le méprise) a soutenu, à travers le monde, depuis sa création, une course à « l’excellence », mot que l’on emploie souvent sans s’interroger sur son sens.
L’étymologie est intéressante : excellere en latin, signifie, dépasser, être au-dessus. C’est donc un mot relatif et, si on l’emploie dans ce sens, le nombre de personnes excellentes est plus ou moins toujours le même. Ce n’est pas toujours dans ce sens qu’on l’emploie en français. Mais il est clair que les classements divers (entre lycées, entre grandes écoles, entre universités en France et à l’international), désignent toujours un numéro 1, et aussi peu d’institutions dans les dix premiers (dix, exactement !), quel que soit le niveau des établissements en question !

Le Trésor de la langue française propose, à côté de ce sens relatif, une acception plus qualitative ; excellent : « qui possède le maximum de qualités requises pour correspondre, presque parfaitement, à la représentation idéale de sa nature, de sa fonction« . Là cela pose une question plus intéressante : que cherche-t-on à faire le mieux possible dans l’enseignement supérieur et la recherche ? A cela, il y a une pluralité de réponses possibles et c’est, en fait, le propos de ce post.

Je ne vais, il faut le préciser, pas ironiser sur la recherche de l’excellence. Je serais mal placé pour le faire. J’ai dirigé, en effet, un LABEX (laboratoire d’excellence) suite à un appel d’offres mis en place, entre autres, pour contribuer à faire remonter la recherche française dans les classements internationaux. Mais, tout en coordonnant l’équipe qui montait le dossier de candidature, puis tout en dirigeant, ensuite, la structure, je n’ai cessé de me poser la question de savoir en quoi, exactement, on souhaitait exceller.

Se confronter aux autres : différentes manières d’être excellent

Il ne faut, d’abord, pas se cacher derrière son petit doigt : la recherche est un milieu foncièrement compétitif. J’ai dirigé une école doctorale, avant de diriger le LABEX, et, vu que les allocations doctorales sont en nombre limité, j’ai toujours essayé de produire un jugement collectif le plus éclairé possible, afin que les allocations aillent aux « meilleurs » candidats. Quant aux recrutements de maîtres de conférence, ils provoquent un afflux de candidatures : en général, au moins cent dossiers pour un poste! Quel que soit le critère retenu, il faut bien choisir.
On ne cesse d’être comparé aux autres chercheurs, pour l’accès aux revues, pour l’accès aux financements de recherche, dans les colloques ou les séminaires, etc. Cela ne veut pas dire que l’on est obligé de rentrer dans cette concurrence plutôt cruelle : on peut parfaitement mener sa vie de chercheur en se contentant d’une position obscure. Mais si on veut faire passer ses idées, même modestement, il faut être prêt à quelques combats.
Mais la question de l’excellence doit-elle se limiter aux résultats de ces diverses compétitions ?

Une chose qui est apparue, au début des années 2000, quand les premiers classements sont sortis, c’est que les chercheurs français étaient moins présents que d’autres dans les revues internationales. Je peux témoigner que c’était spécialement vrai en sciences sociales. Et il ne faut pas invoquer les « standards anglo-saxons ». La recherche effectuée par des anglophones est bien plus diverse qu’on ne le pense et, en sciences sociales, elle est parfois encore plus marquée à gauche qu’en France ! Cela voulait-il donc dire que les français faisaient de la mauvaise recherche ? Pas vraiment : dès que les jeunes chercheurs ont pris conscience du problème, ils ont publié comme les autres (et pas seulement les anglophones) dans des revues internationales. La seule chose est que la recherche française a dû s’intéresser de plus près à ce qui se publiait à l’étranger, et cela lui a plutôt profité. Et cela a également profité aux pays qui connaissaient mal la recherche française.

Sortir de son environnement habituel et s’intéresser à d’autres points de vue est pratiquement toujours source d’enrichissement. Mais cela ne passe pas forcément par la compétition. Dans le cadre du LABEX nous avions soutenu la constitution de groupes de recherche interlaboratoires sur des sujets émergents. Les (petits) financements étaient faciles à obtenir, du moment que les collectifs travaillaient en réseau à partir de points de vue différents. Le résultat a été une belle créativité, là où les logiques de compétition tendent, au contraire, à favoriser les chercheurs qui se spécialisent dans un objet restreint et creusent un sillon donné où ils deviennent des références.

En dehors du LABEX, sur le même site géographique, d’autres structures se sont crées pour favoriser les transfert entre recherche et innovation (y compris des innovations sociales) : c’est une autre manière de faire se rencontrer des points de vue différents. Aux Etats-Unis le passage de la recherche au marché est fluide et cela a donné naissance aux GAFA. Il existe peut-être une autre manière de faire. En Europe continentale, on est un peu partout à la recherche de cette autre manière. Les avancées sont laborieuses. Il n’empêche que, là aussi, cela a fait avancer aussi bien les chercheurs que leurs vis-à-vis. Je ne sais pas si les uns et les autres sont devenus excellents, mais ils sont assurément devenus meilleurs.

Au milieu de tout cela, question franco-française, le rapprochement du monde des grandes écoles et de celui des universités a donné lieu a beaucoup de crispations. Mais, une fois de plus, j’en tire un bilan plutôt positif (j’en parle au passé, car j’ai quitté le navire en 2017, en partant à la retraite).

Dans une société de plus en plus cloisonnée, une des missions de la recherche et de l’enseignement supérieur est de ne pas céder au cloisonnement eux-même et de se confronter, de manière créative, à d’autres manières de voir. Je pense que là, c’est un domaine où cela vaut la peine de parler de quête de l’excellence.

Il n’y a pas que les prix Nobel qui sont utiles : l’excellence a une portée bien plus vaste

Le talon d’Achille du classement dit de Shanghai est qu’il donne un poids exagéré aux prix Nobel. 10 % de la note tient compte du nombre d’anciens élèves qui ont eu le prix Nobel (ou la médaille Fields en mathématiques) et 20 % de la note, le nombre de prix Nobel parmi les chercheurs qui travaillent actuellement pour l’institution. Encore 20 % de la note tient compte du nombre de publications dans seulement deux revues : Nature et Science. En clair, on survalorise une toute petite partie des chercheurs, et les universités qui veulent être en tête de liste peuvent parfaitement poursuivre une stratégie élitiste : mettre le paquet sur quelques cracks et se désintéresser de tous les autres.

Cela rejoint peut-être une vision romantique de la science : une histoire héroïque dominée par quelques génies en petit nombre. Mais l’essentiel des avancées scientifiques, depuis 1950 au moins, a été le fait d’une poussière d’individus et de collectifs et c’est la qualité du milieu, dans son ensemble, qui importe, plus que l’existence de telle ou telle tête d’affiche. Il importe donc davantage de créer des écosystèmes innovants, que de monter des écuries de course.

Et puis l’enseignement supérieur et la recherche ont partie liée : nous sommes dans des sociétés complexes et il est, dès lors, indispensable de former des personnes qui seront en mesure de faire face aux enjeux de ces sociétés. Il y a ce qu’on appelle la formation par la recherche (et même ceux qui font des masters professionnels doivent apprendre à se poser des questions, même modestes, qui correspondent à une méthodologie de recherche). Il faut bien mesurer que l’essentiel du transfert entre recherche et hors-recherche passe par les formations de master. On doit donc devenir excellents dans cette capacité de transfert à un maximum de personnes.

Et puis il y a les formations de licence. J’ai plusieurs fois dit, dans ce blog, que le talon d’Achille des sociétés actuelles est la perte massive d’emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés. Si on veut éviter que les enfants de ces personnes se retrouvent sur le carreau, il faut continuer à améliorer les formations de licence. Au jour d’aujourd’hui, en France, on ne sélectionne pas à l’entrée à l’université, mais on tolère des taux d’échecs vertigineux dans les premières années de formation. Or il y aurait moyen de devenir, pas forcément excellents, mais collectivement meilleurs dans ce domaine et cela éviterait pas mal de tensions sociales.

La recherche, une activité comme les autres

Oui, l’exploration scientifique n’est pas une activité tellement différente des autres. Elle remplit certaines missions dans la société et pas seulement des missions platement utilitaristes : elle construit également une certaine approche des choses, un goût pour le questionnement, une familiarité avec des interrogations fondamentales pour tout un chacun. Et, comme toutes les activités, elle est soumise à évaluation. Il est assez facile de se convaincre que l’on est excellent soi-même, mais le regard extérieur est indispensable. Et il faut donc bien inventer des outils d’évaluation, aussi imparfaits soient-ils.

Mais on revient vers la question : que convient-il d’évaluer ? Si je prends une comparaison, je pense que tout le monde sera d’accord avec le fait qu’il y a une différence entre l’état physique général de la population d’un pays et le nombre de médailles que ce pays gagne aux jeux olympiques. Le classement de Shanghai ressemble, finalement, aux jeux olympiques. Il reste donc la grande question : comment dans une société de plus en plus complexe peut-on faire partager un maximum d’enjeux, et comment faire profiter un maximum de personnes de la dynamique d’innovation ?

En conclusion on se souviendra des considérations des évangiles sur le couple gagner / perdre. Par exemple : « que servirait-il à un homme de gagner tout le monde s’ils se perd lui-même ? ». On croit parfois gagner quelque chose, mais au prix de lourdes pertes. On peut gagner un concours d’excellence et perdre de vue l’essentiel : ce qui fait le sens du métier de chercheur et d’enseignant. Oui, cela arrive.

Le bien-être : de l’animal à l’homme

La question du bien-être animal a fait une entrée remarquée sur la scène médiatique et politique, ces dernières années. Je suis, il faut le dire, parfois plutôt mal à l’aise avec des militants qui semblent très concernés par le sort des animaux, alors que je ne les entends pas parler des millions d’être humains qui vivent dans des conditions déplorables.

Un récent avis du Conseil Economique Social et Environnemental me semble ouvrir un champ de réflexion plus prometteur en soulignant que bien-être animal et humain ont partie liée. Ou encore : les problèmes que l’on voit surgir crûment s’agissant d’animaux, témoignent de conditions de production et de travail qui mettent les humains, eux aussi, en difficulté. Le CESE a prêté une oreille attentive à la démarche dite « one welfare » qui associe bien-être animal, humain et environnemental.

Les conditions de travail : point de rencontre entre l’homme et l’animal

Au-delà du slogan, suggestif en lui-même, le rapport souligne que le lien entre bien-être animal et humain devient très concret si on s’intéresse aux conditions de travail. Le gigantisme des installations qui transforme les animaux en objets passifs, transforme également les travailleurs en pions substituables les uns aux autres et vide leur travail de tout sens. Et le lien fonctionne également dans l’autre sens : c’est parce qu’ils vivent des conditions de travail déshumanisantes qui les font souffrir que des humains finissent par se comporter de manière cruelle et dépersonnalisée à l’égard des animaux.

Il est d’ailleurs un peu inquiétant qu’il faille en passer par la question de la souffrance animale, pour que l’on finisse par se rendre compte que, dans des abattoirs immenses ou dans des élevages intensifs, on traite les hommes comme du matériel sans importance.

Je repense, à ce propos, au commandement de l’Exode sur le repos du sabbat : « Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, pas plus que ton serviteur, ta servante, tes bêtes ou l’émigré que tu as dans tes villes » (Ex 20.10). Il signifie, indirectement, que le sort des bêtes déteint sur le sort des hommes et que la manière dont on traite des personnes que l’on pourrait être tenté d’exploiter retentit sur notre propre condition.

En parcourant le rapport du CESE on voit parfaitement que le parti exclusivement productiviste qui a guidé les évolutions de l’élevage est en train de nous rendre tous malades : augmentation de l’effet de serre, baisse de qualité de la nourriture, dégradation des conditions de travail, mal-être animal, etc. Le CESE milite pour une restauration du lien concret entre homme et animal, mais aussi entre les éleveurs et les autres habitants de leur territoire.

Au-delà de l’agri-bashing

Ce lien entre les éleveurs et leurs concitoyens est, en effet, fortement distendu, aujourd’hui. C’est l’ensemble de la profession agricole qui manifeste, régulièrement, parce qu’elle en a assez d’être représentée comme une source de pollution. A vrai dire, nous sommes tous des pollueurs, et c’est à chacun de prendre ses responsabilités. Les agriculteurs, comme tous les autres, ont une marge d’action, même si les aides à la conversion vers une agriculture plus respectueuse de la nature sont insuffisantes.

Mais, au fond, le problème est plus grave. En fait, les agriculteurs sont les premières victimes des substances toxiques qu’ils répandent. Et, à plus court terme encore, ils sont les victimes des maigres rémunérations qu’ils touchent, des horaires de travail hallucinants qu’ils subissent, et du vide de sens d’une activité qui a de moins en moins de lien avec un environnement concret.

Les agriculteurs expriment un malaise que de nombreux salariés éprouvent, eux-aussi : pris dans des rapports sociaux où ils sont les derniers rouages d’engrenages qui les dépassent, ils subissent des coups du sort, des aléas économiques, sans pouvoir faire entendre leur aspiration à une vie digne et pleine de sens.

Et, au bout du compte, comme le laisse entendre le livre de l’Exode, c’est l’ensemble de la vie sociale, c’est nous tous, qui sommes menacés par les déraillages productivistes qui nous mènent, aujourd’hui, dans une impasse.

L’accord avec le Mercosur et les limites de la régulation par l’économie

Le projet d’accord avec le Mercosur fait beaucoup réagir, comme cela a été le cas avec le CETA. On craint, notamment, les distorsions de concurrence et la prime donnée, ainsi, à des modes de production non respectueux de l’environnement. Officiellement, l’accord avec le Mercosur contient des engagements de chaque partie à développer des modes de production soutenables. A court terme, la perspective de cette signature a convaincu le président brésilien Bolsonaro de ne pas sortir de l’accord de Paris. Mais on voit bien les limites de tels engagements généraux et dépourvus de critères concrets de suivi.

Concernant le CETA (projet d’accord avec le Canada), Nicolas Hulot a raison de souligner que le Canada autorise l’utilisation en agriculture de 46 molécules proscrites en Europe et l’emploi, dans les élevages, d’antibiotiques avec activateurs de croissance. Il souligne aussi le recours canadien au gaz de schiste pour la production d’hydrocarbures. Pour ce qui est du Mercosur, il est raisonnable de penser que l’accord va accroître la déforestation amazonienne si aucune régulation explicite n’y met fin.

Et en dehors même de ces projets d’accord multilatéraux, le quotidien européen montre les difficultés énormes engendrées par l’ouverture des frontières économiques. C’est une prime au moins disant social, fiscal et environnemental, contre laquelle il est très difficile de lutter.

L’économie est la politique des paresseux

Or la conviction des promoteurs de l’Europe, après guerre, était que l’intégration économique provoquerait une convergence des sociétés. Jusqu’à un certain point cela s’est révélé exact, mais aujourd’hui il est clair que l’on bute sur les limites de ce que peut produire la seule régulation économique.

De fait, la régulation économique a été vue, par ses promoteurs eux-mêmes, comme une forme commode de réguler la vie sociale sans avoir à faire le travail d’une régulation politique, toujours complexe à mettre en œuvre. D’un manière brutale on pourrait dire que l’économie est la politique des paresseux.

Il est plus simple, pour un état, de subventionner les travaux de rénovation énergétique, que de se préoccuper de l’organisation d’une filière qui est, aujourd’hui, en déficit criant de compétences. Il est plus simple, également, de faire payer le stationnement en centre-ville que d’interdire la circulation. On préfère, aussi, subventionner les transports en commun, plutôt que de lutter directement contre l’étalement périurbain. Les politiques économiques sont censées avoir des effets graduels et mieux « passer » que des interdictions frontales. Elles permettent d’éviter la production de consensus sociaux longs à obtenir.

Mais à force de paresse et de facilité on a fini par se priver de ressorts d’action qui seraient aujourd’hui décisifs.

Quand on met entre parenthèse les rapports sociaux ils reviennent par la fenêtre

Dans l’évangile de Luc, Jésus fait un bref commentaire après une parabole : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Cette formule pointe le cœur du problème : les rapports monétaires sont un moyen d’éviter les contraintes des relations sociales. Donner la priorité à ces relations est la seule manière d’éviter les pièges que nous tendent les rapports économiques. Même dans notre vie quotidienne, il est plus simple et plus rapide d’acheter un bien ou un service que de coopérer avec quelqu’un d’autre pour parvenir au même résultat. Mais on finit par se dessécher si on use sans cesse de tels raccourcis.

Et à force de tirer tout le temps la ficelle de la facilité, dans nos rapports quotidiens, dans les politiques publiques et dans les relations internationales, les rapports sociaux se délitent, il devient de plus en plus difficile de construire des lieux de débat et d’élaboration de consensus et les relations instrumentales ou instrumentalisées prolifèrent.

On dit que les accords de libre-échange développent les emplois de part et d’autre. C’est une affirmation fragile. Cela peut être vrai quand l’élargissement du marché permet de faire des économies d’échelle importantes et donc de proposer à plus de gens un bien donné, pour un tarif plus bas. Mais quand on a déjà le marché européen comme base, on voit que les économies d’échelles potentielles ne sont pas majeures. Cela peut être vrai, également, quand les territoires ont des savoir-faire nettement différents et que, du fait de l’ouverture des frontières, chacun se consacre à ce qu’il fait le mieux. Mais les différences essentielles sur lesquelles les entreprises jouent, aujourd’hui, sont les différences entre les législations nationales plus que les différences de savoir-faire. Du coup ces accords n’ont pas le même intérêt pour tout le monde. Ils ouvrent des possibilités à des entrepreneurs qui veulent contourner les contraintes locales du marché du travail, ils mettent les salariés locaux en position de faiblesse dans les négociations et ils font perdre des moyens d’action aux états. Ils ne créent pas, en tout cas, de communauté de destin entre les pays ainsi rapprochés. Et ils développent, pour couronner le tout, les transports de marchandises dont l’impact environnemental est loin d’être négligeable, pour un bénéfice de plus en plus contestable.

L’intérêt de la construction européenne a plutôt été, précisément, le lent, long et laborieux travail d’élaboration de règles communes. Ce n’est pas forcément ce qui plait le plus dans la construction européenne, mais c’est pourtant ce qui me semble le plus utile.

L’Europe politique est à la traîne, on le dit souvent. Mais que penser des rapports entre pays qui n’ont aucune instance de discussion en dehors de règles de libre-échange ?

L’aspiration à retrouver de la vie en commun

Les sociétés locales de naguère n’ont pas toujours brillé par leur ouverture d’esprit ! Et, là aussi, l’ouverture culturelle est un acquis positif de l’Europe.

Mais à l’inverse, aujourd’hui, on se retrouve avec des sociétés locales vidées de leur substance, en panne de lieux de vie commune et où la prime à l’individualisme, soutenu par la force énorme des logiques économiques, est majeure.

« Faites-vous des amis » est devenu un slogan radical porté par des associations locales, souvent autant concernées par l’avenir de la planète que par l’avenir de la vie collective. Cela n’a de sens qu’au niveau local. Mais à un niveau plus vaste cela signale aussi qu’il est temps, qu’il est grand temps, de plus miser sur les liens et les solidarités entre les personnes et de ne plus construire toutes les politiques publiques sur la base de relations d’achat et de vente.

Le jeu pipé de l’économie, vu au travers de la Ligue 1 de football

La compétition économique est-elle un système juste, ou bien favorise-t-elle celui qui est le plus riche au départ ? La question n’est pas nouvelle. Celui qui s’est enrichi a tendance, systématiquement, à considérer que c’est là le fruit de son travail. On trouve, déjà, dans le livre d’Osée, ce genre d’affirmation. « Ephraïm (le Royaume du Nord) dit : « Je n’ai fait que m’enrichir, j’ai acquis une fortune ; dans tout mon travail, on ne me trouvera pas un motif de péché » (Os 12.9). C’est là une prétention que le prophète trouve fort contestable. Voilà son point de vue sur la société de son temps : « On prononce des paroles, on fait de faux serments, on conclut des alliances, et le droit pousse comme une plante vénéneuse sur les sillons des champs » (Os 10.4). Lui voit l’injustice, là où rien d’immoral ne choque les autres.

Aujourd’hui, c’est souvent l’existence d’une compétition réglée qui fait perdre de vue les injustices sous-jacentes à cette compétition. Et, pour prendre un exemple, j’ai décidé de tester ce qu’il en est de ladite « glorieuse incertitude du sport ». J’ai comparé, à l’aide d’un graphique, le classement des clubs de la Ligue 1 de football, suivant leur budget et suivant le résultat final du championnat (il est plus difficile de faire des comparaisons d’un pays à l’autre, car les modes de calcul diffèrent). On peut voir le résultat ci-dessous (chaque point représente un club ; j’ai indiqué le nom du club quand le résultat est hors norme) :

Au premier regard, on se dit que oui, tout n’est pas absolument prédit par le budget de départ. Il y a des échecs retentissants. Monaco, qui a le 3e budget, a végété toute l’année pour terminer à la 17e place. Bordeaux qui avait le 7e budget a terminé à une peu glorieuse 14e place. A l’inverse, Nîmes qui a le plus petit budget a fait un beau parcours en terminant 9e. Angers et Montpellier ont fait, également, mieux que leur budget ne le promettait. On peut même voir qu’en dehors du premier (le Paris-Saint-Germain), personne ne termine exactement à la place correspondant à son budget. Et cela donne l’impression d’une compétition assez ouverte.

Mais la deuxième impression qui frappe est la forte concentration des points autour de la diagonale. Le budget ne prédit pas exactement le résultat, mais il l’influence fortement. Pour ceux à qui se chiffre dit quelque chose, le coefficient de corrélation entre les deux classements est de 64 %, ce qui est proprement énorme !

Le contraste entre les exceptions qui frappent le regard, et la logique sous-jacente qui, en fait, pèse lourdement sur les résultats, me semble tout à fait significatif des fausses espérances que fait régner la compétition économique. Bien sûr on trouve toujours des success story de personnes qui sont sorties de la pauvreté pour devenir riches. On raconte aussi des histoires de chutes et de déclins de familles riches. Mais cela masque une logique de fond qui veut que le succès va à celui qui, au départ, est déjà le plus riche En l’occurrence, les clubs les plus riches touchent plus de droits de télévision et concluent des contrats de sponsoring plus juteux. Ils vendent plus de produits dérivés. Bref, ils se donnent les moyens de rester les plus riches au travers d’une compétition en principe ouverte.

L’injustice d’un monde qui voit tout au travers de la compétition

Il serait peut-être exagéré de dire, en citant Osée, que, chez nous, le droit pousse comme une plante vénéneuse. Mais la tendance à considérer la compétition comme l’alpha et l’oméga de la vie sociale, ou le sportif de haut niveau comme le paradigme de la juste attitude devant la vie, accentue certainement les inégalités.

On sait, depuis longtemps, que le capital scolaire des parents influence le résultat des enfants à l’école. On sait aussi que quelqu’un qui monte une entreprise a plus de chance de succès si sa famille possède des biens, des relations, une expérience des affaires. La compétition reproduit, ainsi, les hiérarchies sociales aussi sûrement que le championnat de football : il y a des exceptions qui masquent le côté hautement prédictif de ces compétitions.

Il est donc injuste de faire croire que l’ordre social obéit à une simple méritocratie. Les « mérites » en question doivent beaucoup aux atouts de départ. Et on légitime des inégalités persistantes avec des processus qui ont l’air équitables, mais qui ne le sont pas.

La vraie manière de sortir de cet étau est, bien sûr, de comprendre que nous avons autre chose à faire ensemble que de nous mesurer sans cesse les uns aux autres. La coopération a ses charmes et ses trésors. C’est à la redécouverte de ces trésors qu’Osée appelait ses contemporains. De ce point de vue il est notre contemporain.