L’agriculture française : révélateur des limites de l’engagement écologique du politique

Qui critique la manière dont la France entend mettre en œuvre les directives (pourtant modérées) de la Politique Agricole Commune ? Un groupuscule gauchiste ? Un lobby d’agriculteurs bios ? Non : la Commission Européenne !

La lettre de la Commission date du 31 mars (on en a reparlé dans la presse, ces derniers jours, à l’occasion de la réponse du Ministre français de l’Agriculture). Elle commence par une introduction plutôt réjouissante, au moment où la guerre en Ukraine sert à certains de bonne raison pour en rester, plus que jamais, à l’agriculture productiviste. Au contraire, dit le courrier, c’est le moment de concevoir une agriculture moins dépendante des intrants qui sont souvent, eux aussi, des produits importés. J’en cite des extraits : « L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la flambée généralisée des prix des produits de base mettent en évidence, de la manière la plus forte qui soit, le lien étroit entre l’action climatique et la sécurité alimentaire. […] Dans ce contexte, et dans le cadre des crises du climat et de la biodiversité, les États membres devraient […] : renforcer la résilience du secteur agricole de l’UE ; réduire leur dépendance aux engrais de synthèse et augmenter la production d’énergie renouvelable ; et transformer leur capacité de production en favorisant des méthodes de production plus durables. Cela implique, entre autres, […] d’étendre l’utilisation des pratiques agroécologiques et de l’agriculture de précision, de réduire la dépendance aux importations d’intrants et de fourrages grâce à des systèmes d’élevage durables et de favoriser la production de protéines végétales. » Et c’est « la stratégie de la ferme à la table » qui devrait prévaloir.

Le hiatus entre affichage politique et mesures concrètes

La France, dans la présentation de ses axes politiques propres, s’est prévalue de l’organisation de la convention citoyenne pour le climat. La Commission Européenne en prend acte, mais ne se prive pas de souligner ce, qu’au fond, tout le monde sait. « La Commission constate que les interventions proposées ne répondent que de manière partielle, voire pas du tout, à certaines conclusions du débat public. » Elle donne, au passage, plusieurs exemples de ces renoncements.

Globalement, les critiques de la commission sont que les soutiens à la transition agroécologique et à l’agriculture de précision sont insuffisants, tandis que les subventions maintenues à l’agriculture actuellement dominante sont trop importantes. Elle souligne également que, souvent, aucun objectif précis n’est annoncé et que la France se contente d’afficher de bonnes intentions.

En bref, elle répète ce que nombre d’observateurs ont souligné : le poids du conservatisme est énorme, dans notre pays, et il existe un hiatus considérable entre les intentions politiques affichées et les politiques bel et bien mises en œuvre.

On se doute que le Ministère de l’Agriculture n’a pas tellement goûté ces remarques. La réponse du ministre est, au reste, assez significative, puisqu’il commence par souligner : « je m’interroge sur le positionnement en opportunité de la Commission, d’autant plus que l’objectif annoncé de la nouvelle PAC était de laisser une plus grande subsidiarité aux Etats membres ». On croirait du Mélenchon : le ministre revendique le droit d’appliquer la politique européenne comme il l’entend !

Ce constat rappelle une remarque faite, en son temps, par Nicolas Hulot, disant qu’il avait rencontré, parfois, plus de conservatisme au Ministère de l’Agriculture que chez les agriculteurs eux-mêmes.

Mais, au fond, quel est le problème ?

Au même moment, l’Autorité Environnementale, rend son rapport annuel qui fait des constats du même ordre : dans beaucoup de secteurs, on garde la même manière de penser, les mêmes logiciels mentaux. Les projets d’aménagement continuent à pleuvoir, imperturbablement, et ils sont accompagnés de justifications qui montrent, qu’au fond, on ne s’est pas posé sérieusement la question d’une alternative radicale.

Un tel conservatisme interroge quand même, car l’idée n’est pas purement et simplement de renoncer à agir, mais d’inventer de nouvelles voies d’action, ce qui peut être tout à fait motivant, plutôt que de continuer à dérouler la morne routine de « solutions » qui soulèvent de plus en plus de problèmes.

Le problème est, à mon avis, le cantonnement de la politique, ces dernières années, à l’évaluation des rapports de force, ici et maintenant. Les décideurs louvoient entre les pressions des lobbies divers. Les lobbies sont conservateurs, par essence : ils ne sont là que pour défendre des positions acquises. Et si les acteurs politiques, au plus haut niveau, ne sont pas capables de tenir des directions qui leur semblent décisives, ils envoient des signaux brouillés aux acteurs de terrain.

L’élection présidentielle vient de montrer l’opposition entre un pôle centriste qui cherche d’abord des mesures techniques et opérationnelles et d’autres pôles qui sont plus orientés par l’idéologie. On voit bien les dangers d’une idéologie qui rêve le réel au lieu de le prendre en compte. Mais on voit bien, également, les limites de politiques techniques qui sont prêtes à des renoncements rapides faute de convictions réellement structurées.

Je me souviens, à ce propos, de la formule de Max Weber, aussi réservé à l’égard du socialisme révolutionnaire de son époque, qu’à l’égard de la bureaucratie politique : « on n’aurait jamais atteint le possible si on n’avait pas d’abord visé l’impossible ». Oui : révoquer des projets forts et structurants au nom de l’impossible est devenu une sorte de sport national. Et cela, assurément, nous empêche d’atteindre ce qui, précisément, serait pourtant possible et motivant.

Dans la même veine on peut citer la conclusion du même Max Weber, dans l’essai où il a distingué éthique de conviction et éthique de responsabilité : « On le voit maintenant : l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à la « vocation politique ». » Manquons nous, aujourd’hui, d’hommes et de femmes « authentiques » ? J’en ai peur.

Voilà, c’est fini

J’ai écrit ici, fin février (juste avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie) que la campagne présidentielle était morose. Pendant les deux mois qui se sont écoulés, ensuite, elle m’a donné peu d’occasions de m’enthousiasmer. Nous avons fait le nécessaire pour faire barrage à l’extrême droite, c’est entendu. Mais la conclusion de cette séquence est plutôt triste : quelles perspectives collectives nous laisse-t-elle ?

En regardant le débat de l’entre-deux tours

J’ai regardé une partie du débat télévisé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Je ne vais pas faire de relativisme : le discours de Marine Le Pen était effrayant. Sur chaque sujet elle alignait une collection de poncifs, sans rapport les uns avec les autres, et dans un manque de cohérence parfois criant. Depuis le débat de 2017, elle avait corrigé la forme de son discours, mais nullement le fond : un projet décousu et attrape-tout qui ramasse tous les mécontentements. Au-delà du caractère autoritaire et excluant de son projet, elle m’a spécialement effrayé en me rappelant le style de Donald Trump ou de Boris Johnson (entre autres), eux aussi guidés par la fantaisie du jour et nullement gênés par leurs contradictions et leurs volte-faces. Et on voit les ravages que ces types de gouvernants induisent sur la société civile, les clivages profonds qu’ils provoquent en soufflant sur les braises, les séquelles durables qu’ils laissent après leur passage.

Mais Emmanuel Macron, dans ce débat, n’était nullement enthousiasmant. Il faisait le travail, sans plus. A la collection de poncifs de son adversaire, il opposait une collection de mesures, évidemment mieux structurées, mais sans perspective d’ensemble. Il n’était, d’ailleurs, que partiellement crédible. Il s’est découvert, par exemple, après le premier tour, une passion pour l’environnement qui contraste fortement avec toutes les reculades dont son premier mandat a été l’occasion.

Quant aux échanges entre les deux protagonistes, ils ont illustré ce que sont devenus une grande partie des échanges aujourd’hui. On a dit et redit qu’Emmanuel Macron paraissait arrogant. On a moins souligné que Marine Le Pen ne se départissait guère d’un sourire narquois, comme si elle passait son temps à ricaner. Il y avait beaucoup de mépris réciproque.

Au reste, les résultats du premier tour, qui ont donné une prime jamais vue aux tribuns de tous bords, prompts à l’invective et aux coups de gueule, montre le faible espace qu’il reste pour discuter collectivement un projet de société, en essayant, un tant soit peu, de construire des arguments et des contre-arguments.

Le total, je l’ai dit, me laisse plutôt triste.

Les multiples signes de l’isolement social

Si on veut analyser les choses un peu plus à fond, il faut déjà dire que la sociologie du vote Le Pen est sans surprise. Elle répète ce qui a été observé dans toutes les élections récentes. C’est le vote des ouvriers et des employés qui ne voient pas leur place dans l’évolution actuelle de la société et ce, d’autant plus, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, que ces catégories perdent des effectifs salariés année après année. D’un point de vue géographique, on retrouve la France des périphéries qui s’est mobilisée lors de l’épisode des gilets jaunes. Les analyses menées par Elabe pour le compte du journal L’Express montrent nettement que le vote Le Pen prolifère dans l’habitat dispersé.

En observant les résultats du premier tour, on s’était d’ailleurs rendu compte que l’électorat de Jean-Luc Mélenchon était plus homogène dans l’espace social et dans l’espace géographique, que celui de Marine Le Pen. Ce qui signifie que c’est bien l’isolement et le sentiment d’abandon qui sous-tend le vote pour le Rassemblement National, plus qu’une revendication politique portée par l’espoir d’une société organisée différemment (ce qui correspond davantage au vote Mélenchon).

Et, en face, Emmanuel Macron ne produit pas de mobilisation collective. Il ne dessine pas d’horizon net, comme je l’ai dit. Par ailleurs, en 5 ans, il s’est révélé incapable de faire émerger autour de lui une équipe qui fasse sens. La République en Marche n’est pas un parti où l’on débat et où l’on construit des projets. Et, alors que la question de la succession d’Emmanuel Macron va se poser à moyen terme, on ne voit pas comment une configuration qui doit tant à une personne va pouvoir tenir la route. Or les mouvements structurés à sa périphérie ont été laminés au premier tour. Le vide politique est déjà à l’œuvre et il ne contribue certainement pas à contrecarrer le sentiment d’isolement qui surgit de toutes parts.

Pourtant il reste des enjeux qui nécessitent une mobilisation collective

Le drame est que, dans le même temps, de grands enjeux sont devant nous. Je recopie ce que j’écrivais fin février : les défis climatiques, et écologiques, l’accompagnement du grand âge, l’accès au travail pour le plus grand nombre, la santé publique, la répartition des bénéfices du travail, le financement des retraites, appellent autre chose que des calculs de coin de table et des mesures techniques. Ils nécessitent des débats de fond, au-delà de ce que l’un gagne et de ce que l’autre perd, pour savoir ce que nous avons à gagner, collectivement, en suivant telle ou telle direction.

Disons le tout net : nous sommes mal partis pour affronter de tels enjeux. La focalisation sur les questions économiques (et le pouvoir d’achat en fait partie) ne donnera aucune ressource pour construire quelque chose un peu collectivement. La France de l’isolement va mal et cette campagne vient de montrer qu’elle s’était enfoncée encore un peu plus dans l’atomisation sociale.

Le pèlerinage chrétien aujourd’hui

Les chrétiens peuvent-ils proposer un contre-modèle ? Pour ma part, je me sens, plus que jamais, pèlerin et voyageur sur la Terre. Non pas hors de la Terre, mais à l’écart des logiques qui gouvernent notre société aujourd’hui. Oui, il y a des choses simples qui sont à notre portée : porter attention à la qualité de vie, à la qualité des relations, plutôt qu’à la quantité de ce que nous possédons ; arrêter de brutaliser la nature et de nous brutaliser les uns les autres ; mesurer les coûts autant que les bénéfices d’innovations que l’on nous vend comme des musts ; etc.

D’autres que les chrétiens le font (heureusement). Pendant des années ils sont apparus comme des marginaux utiles et sympathiques, à condition qu’ils restent une minorité. Mais, alors que nous sommes en train, collectivement, de nous empoisonner physiquement autant que socialement, ils deviennent une ressource décisive bien que fragile.

Il est temps de sortir de la sidération et de la passivité devant la course à l’abîme qui nous emporte.

Crises locales ou effondrement global ? Chrétiens dans un monde lézardé

J’ai écrit, à la demande des éditions mennonites, un petit livret sur la question des risques environnementaux que nous courons tous sans en mesurer la portée.

Les lecteurs réguliers de ce blog reconnaîtront, s’ils parcourent ce petit livre, des thèmes que j’aborde régulièrement, ici. Je peux en citer trois :

  • Il y a d’abord le contraste entre des faits assez longuement recoupés et vérifiés par d’innombrables équipes de recherche et la faible croyance que cela entraîne dans l’opinion, parce que, si on les prenait au sérieux, cela entraînerait trop de remises en question
  • La similitude de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui et celle des prophètes de l’Ancien Testament qui ne prédisaient pas le futur en détail, mais avertissaient sur les désastres inévitables qui attendaient le peuple d’Israël s’il continuait dans la direction où il était parti
  • La convergence entre les questionnements de l’évangile sur l’attrait des richesses et la question lancinante que nous posent les crises environnementales sur notre attachement à une croissance qui, pourtant, nous empoisonne

Je n’en dis pas plus ici aujourd’hui.

Mais si vous voulez m’entendre répondre à des questions sur ce petit livre, je vous donne rendez-vous à un webinaire organisé par les éditions mennonites ce jeudi à 20h30 :

Jeudi 7 avril 2022 à 20 h 30, par visioconférence, à l’occasion de la parution du livre écrit par Frédéric de Coninck, sociologue, Crises locales ou effondrement global ? Chrétiens dans un monde lézardé, publié par les Éditions Mennonites.

Avec la participation de Jean-François Mouhot, directeur d’A Rocha France. Vos questions sont bienvenues !

Modalités d’accès :  https://urlz.fr/hzhA

ID de réunion : 864 5116 6137

Code secret : 202078

A jeudi, en visio, pour ceux qui pourront se connecter !

L’écologie parlons-en !

A propos d’un livret pour l’étude en groupe, dans les Églises

La commission d’éthique protestante évangélique et l’association A Rocha, viennent de publier (chez Excelsis) un petit livret destiné à encourager l’étude en groupe des questions écologiques dans les Églises.

https://www.xl6.com/images/articles/premieres/9782755004694.jpg

J’ai contribué, parmi d’autres, à ce projet, mais j’en parle d’autant plus librement que sa mise en forme doit peu de chose à mes contributions.

Et je dois dire que ce support est intéressant et stimulant tant sur la forme que sur le fond.

Il est possible (et nécessaire) de discuter de l’écologie dans l’Église

Le constat qui a donné naissance à ce projet est que l’écologie fait partie des questions controversées dont on hésite à parler ouvertement dans beaucoup d’Églises, parce que l’on craint qu’elles suscitent la division. Le pari de ce livret est justement de montrer que ce débat est possible et de proposer une voie pour le rendre possible. En introduction (pages 9 et 10) des conseils généraux pour la discussion de sujets controversés sont, d’ailleurs, proposés.

Débat accessible, donc (je dirai ensuite comment les auteurs proposent de le rendre attrayant, stimulant et transformant), mais aussi plus nécessaire qu’on ne l’imagine souvent. C’est le deuxième point qui est affiché d’entrée : les enjeux écologiques ne concernent pas seulement la doctrine de la création. En fait, en parcourant l’ensemble du livret, on voit que c’est notre conception du prophétisme, de l’action de Dieu dans l’histoire, de l’œuvre du Christ, de l’éthique de vie des chrétiens, du rôle de l’Église, de la fin des temps, etc. qui sont interrogés par les enjeux écologiques d’aujourd’hui. Chaque génération (comme c’est dit page 7) doit relever le défi de vivre, et d’actualiser l’évangile dans le contexte qui est le sien. Et la crise écologique remplit une grande part de notre contexte contemporain.

6 propositions de travail en groupe, associant audio, vidéo et lecture de la Bible

Le livret se tient à distance de deux écueils : soit dire que toutes les opinions se valent, soit dire que rien ne se discute. Il crée la possibilité d’un débat, au travers d’une séquence en six étapes, tout en affichant ouvertement sa préoccupation pour la crise que nous sommes en train de vivre. Et pour nourrir ce débat il use de moyens aujourd’hui à disposition : des QR codes qui donnent accès à des vidéos ou des podcasts. Pour ceux qui craignent les débats académiques et livresques, il y a là des ouvertures qui donnent un tour vivant aux questions évoquées. Et par ailleurs, de nombreux exemples et des situations très pratiques sont proposés.

Au total le pari de rendre possible à la fois une étude de la Bible et une étude du contexte me semble réussi. Reste à voir si des groupes d’étude s’en empareront dans les Églises. Ce serait à eux de dire si on a là un langage, une proposition qui parlent à la génération d’aujourd’hui.

En tout cas je souhaite que beaucoup de groupes l’utilisent. Car il y a dans ce livret autre chose que des prises de positions ou de grandes déclarations. Il y a un outil qui peut permettre à des groupes de se mettre en marche, à leur mesure, mais surtout collectivement, d’arriver à des accords qui soient aussi des accords pratiques. Que devons-nous, que pouvons-nous, que voulons-nous, faire ensemble ? Ce sont là les grandes questions qui, même si elles suscitent tensions et débats, concernent tout un chacun et les Églises en particulier.

Une année 2022 solidaire … que nous le voulions ou non

On utilise, la plupart du temps, l’adjectif « solidaire » ou le substantif « solidarité » pour parler d’un acte volontaire. Mais il existe d’autres usages, en français. On parle, dans un ensemble mécanique, de pièces solidaires les unes des autres, pour signifier qu’un mouvement imprimé à n’importe laquelle d’entre elles, entraîne toutes les autres. Le mot est dérivé de « solide » et, dans ce sens, il signifie une communauté de destin : nous sommes liés par les choix des autres, sans que nous le voulions.

Solidaires face aux épidémies

Depuis l’année 2020 nous nous redécouvrons solidaires devant les épidémies. Ceux qui réclament plus de liberté de choix, ignorent, souvent, que leur choix a des conséquences sur les autres et que les autres n’ont pas envie de subir les conséquences de leur liberté. De fait, pro et anti-vaccin sont solidaires les uns des autres, même s’ils se critiquent les uns les autres.

Et, dans ce domaine, nous sommes solidaires au niveau international, car, là où le virus circule, il mute. On ne peut donc pas se laver les mains de ce qui se passe ailleurs (où que ce soit) sur la planète.

Solidaires face aux menaces environnementales

Nous subissons, de même, les conséquences de la pollution émise par les autres et les autres subissent les conséquences de notre pollution.
Le climat est un tout, et même ceux qui s’imaginent à l’abri de résidences climatisées, surveillées par des gardes armés, finiront par en subir les conséquences.

Le climat est résistant aux opinions : quel que soit ce qu’on en pense, il suit son cours. Les multiples substances chimiques, que nous répandons à droite et à gauche, agissent, elles aussi, de la même manière sur ceux qui dénient leur influence et sur ceux qui l’admettent.

Solidaires face aux choix politiques de nos concitoyens

En cette année électorale, nous savons que nous devrons faire avec le président, puis les députés, qui sortiront des urnes. Nous devrons vivre, ensuite, pendant 5 ans, avec les conséquences des choix du corps électoral, que ce soit notre choix ou non.

Il est de bon ton de critiquer les mesures gouvernementales, ou les décisions des élus locaux. Mais, en France tout du moins, ils ont été élus. Nous n’avons pas forcément voté pour eux, mais d’autres l’ont fait.

Les prophètes : solidaires, eux aussi

Dans bien d’autres domaines nous sommes dépendants des choix et des pratiques d’autres acteurs. Mais je me suis limité, ici, à des domaines où nos propres choix pèsent sur la vie d’autres que nous.

Tout cela appelle, en conséquence, les chrétiens à un sursaut prophétique. Et, tandis que nombre d’entre eux sombrent dans la facilité et la passivité, il faut souligner que d’autres parlent et agissent avec courage.

Mais il faut noter, à ce propos, que la plupart des prophètes de l’Ancien Testament, ont partagé le sort d’un peuple qui ne les écoutait pas. Dans les grands moments de naufrage, les prophètes sont entraînés avec leurs contemporains, même s’ils leur avaient donné les moyens d’échapper à la catastrophe. Ézéchiel est exilé avec une partie du peuple, à Babylone. Jérémie est entraîné contre son gré, en Egypte (Jr 43.6), alors qu’il avait adjuré le roi de ne pas s’y replier. Dieu calme Baruch, le secrétaire du même Jérémie, qui formait de grands projets, en lui disant qu’il ne peut pas échapper à la débâcle (il lui laisse, simplement, la vie sauve) (Jr 45). Et dans les apocalypses diverses du Nouveau Testament, il n’est dit nulle part que les chrétiens échapperont aux malheurs provoqués par l’injustice et l’aveuglement des hommes. Jésus, pour sa part, pleure sur Jérusalem, et sa destruction future, parce que ses habitants ont refusé le salut qu’il leur apportait. Mais c’est lui qui meurt le premier, quelques jours plus tard, sur la croix (Lc 19.41-43).

Voilà peut-être des considérations bien sombres, pour débuter cette année 2022. Mais, sombre ou lumineux, notre avenir s’écrit au pluriel, et il est temps, pour chacun, d’arrêter de se rêver comme des personnes qui peuvent se livrer sans limite, ni dommage pour les autres, aux aléas de leur fantaisie.

Donnez-nous du temps ! Donnez-nous de la distance ! L’exemple troublant de la convention citoyenne sur le climat

J’ai regardé, sur la chaîne parlementaire, un documentaire tout à fait troublant sur les 150 personnes, tirées au sort, qui ont participé à la convention citoyenne sur le climat. Ce documentaire de 52 minutes peut être regardé encore un certain temps.

Une soudaine prise de conscience de la gravité des enjeux

On avait déjà souligné, au moment de la fin de la convention, qu’il était assez étonnant que le groupe de citoyens arrive à un tel consensus, sur un sujet à priori très controversé. Ce que racontent les personnes, dans le reportage, l’explique. Toutes disent qu’elles ont soudain pris conscience de l’importance et de la réalité du problème, face à des experts qui les ont bouleversées. C’est bien là ce qui m’a estomaqué.

Il faut bien voir que ces experts ne vivent pas dans le secret, qu’ils s’expriment au travers des rapports du GIEC ou au travers d’autres rapports, que ces travaux sont relayés par la presse, qu’il arrive qu’on en voie l’un ou l’autre à la télévision. Donc, d’un certain point de vue, ces personnes n’ont fait que réentendre ce qu’elles avaient déjà entendu. Elles ne disent d’ailleurs pas le contraire. Elles disent simplement que, tout d’un coup, elles ont pris ces messages au sérieux.

Plusieurs ont changé de vie après la convention citoyenne. Certains se sont engagés politiquement, d’autres ont décidé de militer dans les réseaux associatifs, plusieurs ont quitté leur travail, l’un a décidé d’aller travailler tous les jours en vélo et a arrêté de manger de la viande. Quand ils parlent du choc qu’ils ont reçu, ce ne sont donc pas des mots en l’air.

Que s’est-il passé ?

J’avoue que, dans un premier temps, j’ai été plutôt désespéré de me rendre compte que, pour la plupart des personnes, le problème n’était pas qu’elles étaient auparavant dérangées dans leur confort, mais simplement qu’elles ne prêtaient pas vraiment attention aux mises en garde des experts, qu’elles les écoutaient d’une oreille distraite.

Ensuite je me suis interrogé sur ce qui s’était passé. Ce qui m’est, finalement, apparu comme évident, c’est que le message n’est pas tout et que le cadre dans lequel il est délivré change complètement la donne. D’abord, se retrouver en chair et en os devant un spécialiste dont on perçoit l’engagement, en tant que personne, dans le problème considéré, fait un autre effet que de juste récupérer son discours. Ensuite, et ce fut là, à mon avis, le ressort essentiel : on a laissé aux scientifiques le temps de parler, de s’expliquer, de répondre à des questions tranquillement, chose qu’ils n’ont jamais la possibilité de faire dans les médias.

Et les auditeurs ont pris le temps d’écouter le message, d’essayer de se faire un opinion, de discuter, de demander des éclaircissements, de soulever des objections. C’est un autre positionnement que de se trouver face au flux déstructuré de la succession d’informations d’un journal télévisé, qu’on laisse glisser sur soi. Du coup, plutôt que de chercher la petite phrase ou la petite formule qui fait mouche, tous ont cherché à approfondir un peu (un peu a suffi) les enjeux.

Il y a d’autres points forts qui ressortent du documentaire. L’un raconte le débat contradictoire qui s’est déroulé à propos de la semaine de travail de quatre jours et l’expérience incroyable de voir l’intelligence des arguments qui s’échangeaient. L’autre dit qu’il a pris conscience qu’il avait quelque chose à dire, alors qu’il se dévalorisait auparavant.

Et puis …

Et puis à la fin, le documentaire y insiste aussi, tous ont la conviction d’avoir participé à un moment incroyable, mais non reproductible. Quand ils doivent trancher entre soumettre leurs propositions par référendum ou les transmettre aux parlementaires, la majorité d’entre eux sont persuadés qu’il sera impossible de mener un débat public de grande ampleur sur ces questions et qu’il vaut mieux s’en remettre aux députés et sénateurs.

Pourquoi sont-ils intimement persuadés que la majorité des français « ne pourra pas comprendre » ce qu’ils ont compris ? A mon avis ils sont assez lucides : ils voient que l’arène où ces questions pourraient prendre de la consistance n’existe pas.

D’un autre côté, ils sous-estiment, sans doute, les pesanteurs multiples qui feront, en définitive, de la loi climat, une pâle évocation de leurs travaux.

Rendez-nous Jean-Baptiste !

Et, alors que je tentais de comprendre ce qui s’était passé, j’ai été ramené aux textes bibliques qu’on lit, au moment de l’avent, et qui nous parlent du ministère de Jean-Baptiste. Il est « la voix qui crie dans le désert » et les gens sortent de la ville pour aller à sa rencontre, au bord du Jourdain. Cette mise en scène peut questionner, mais je me rends compte que, là aussi, le lieu change tout. Prendre le temps de sortir de son quotidien et aller dans un lieu où il y a peu de distractions, rend disponible pour entendre un message qui, sinon, serait brouillé et inaudible.

Et voilà notre problème : nous manquons de déserts, nous manquons de lieux et d’occasions pour sortir de notre quotidien saturé de messages éphémères. Ce n’est pas tellement une défaite de la pensée que nous vivons, qu’une disparition de lieux pour penser. Tous ceux qui ont été filmés dans le documentaire sont reconnaissants d’avoir pu faire un pas de côté et ils ont apprécié d’avoir à se poser des questions.

Et, on le voit, le fonctionnement des organes d’information ne construit pas du tout, aujourd’hui, un lieu pour prendre de la distance, regarder les choses en face tranquillement, et s’interroger sur les grands enjeux de notre existence.

Rendez-nous Jean-Baptiste !

Quelle est la valeur de ce que nous achetons ?

Les évangiles comportent de nombreuses mises en garde quant aux erreurs de perspective que produit la valeur monétaire. L’évangile de Luc, en particulier, ne cesse de le répéter : « Attention ! Gardez vous de toute avidité. Ce n’est pas du fait qu’un homme est riche qu’il a sa vie garantie par ses biens » (Lc 12.15). Quand Jésus parle de la vie, il ne pense pas seulement à la vie physique, il pense, plus largement, à la vie morale, à la qualité de vie, à une vie qui « vaut » la peine.

Ce sont des mises en garde que l’on commente, année après année, lorsque les textes du dimanche les mentionnent. Je ne sais pas si les auditeurs en tirent vraiment toutes les conséquences. Lorsque j’étais jeune, j’entendais cela comme une injonction morale dont je ne percevais pas forcément la profondeur. Année après année, j’en suis venu à considérer qu’il s’agit, bien plus largement, d’une question de vie ou de mort pour l’ensemble de nos sociétés et cela devient de plus en plus évident au fur et à mesure que les menaces écologiques s’accroissent.

En fait, dans une économie qui a perdu toute boussole, on ne sait plus très bien ce que l’on achète, pourquoi on l’achète, et à quoi tout cela sert. L’économie prétend régler la question de la valeur en la résumant à un prix, mais, si on fait un pas de côté, on se rend compte rapidement que d’autres choix ont bien plus de valeur. Si on fait un pas de côté, on se rend compte, en fait, que les choix induits par les modes de production et par nos modes de vie sont totalement absurdes et qu’ils nous mènent tout droit dans le mur pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine.

Quelques exemples de dynamiques économiques absurdes

A titre de pas de côté, je vous recommande la lecture de l’ouvrage de Pierre Veltz, L’Économie désirable : Sortir du monde thermo-fossile, paru au Seuil en début d’année. Il ne s’agit nullement d’un pamphlet écologiste, c’est là l’intérêt du livre. L’auteur cherche plutôt une voie raisonnable pour sortir de l’ornière dans laquelle nous sommes coincés. En gros, sa thèse est qu’il faut réorienter les domaines dans lesquels nous investissons et, pour ce faire, il rend compte d’un certain nombre de dérives qui, à vrai dire, laissent pantois.

Premier exemple : nous consommons des quantités astronomiques d’énergie pour un bénéfice qui n’a rien d’évident. La quantité d’énergie dépensée par chaque personne, en moyenne, dans le monde, a été « multipliée par 7 depuis les années 1950« . Multipliée par 7 vraiment ? Mais pour quel bénéfice ? Pouvons-nous dire que nous vivons 7 fois mieux qu’il y a 70 ans ? On ne peut pas mesurer une chose pareille. Mais il n’empêche. Notre vie est devenue plus confortable, assurément. Mais pas 7 fois plus confortable, pour ne pas parler d’autres critères de qualité. Cela signifie que nous empruntons un chemin délirant, en maniant des solutions finalement peu efficaces qui coûtent beaucoup de ressources pour des résultats maigres.

La dérive ne date de 1950. Si on veut remonter un peu plus dans le temps, Pierre Veltz cite les calculs faits par Jean-Marc Jancovici (qui n’ont rien de mystérieux, il est possible de les refaire soi-même). Si on considère l’effort que peut produire une personne humaine faisant un effort intense pendant une journée de travail (par exemple, un esclave) on se rend compte qu’en moyenne, un terrien utilise, aujourd’hui, l’équivalent de 600 esclaves ! En moyenne … en France on approche de trois fois ce chiffre !

Mais que faisons-nous de tous ces équivalents esclaves ? Déjà « à la fin des années 1950, Bertrand de Jouvenel, un des pionniers oubliés de la pensée écologique, en faisait la remarque : n’importe quelle mesure du progrès dans le niveau de vie de l’individu donne un coefficient de progrès incomparablement plus faible que le progrès dans la quantité d’énergie dépensée par habitant. » Betrand de Jouvenel pouvait dire cela car il avait sa propre vision du niveau de vie qui ne se résumait pas à une mesure monétaire. « Il avait perçu l’essentiel, parce qu’il avait l’œil fixé sur la demande et la qualité de la vie, et pas seulement, comme la majorité des économistes d’hier et d’aujourd’hui, sur l’offre. »

Or dans cette offre il y a de tout : de l’utile et du superfétatoire. Nous restons encore formatés par l’économie, que Pierre Veltz appelle « garage-salon-cuisine » : centrée sur la possession d’objets, et que l’on n’interroge pas suffisamment. Dans cette économie, « un des grands moteurs de croissance était la comparaison, ou, pour le dire crûment, la jalousie entre voisins. » Cette jalousie, par définition, n’a pas de fin. On pense aux paroles anciennes de l’Ecclésiaste : « Je vois, moi, que tout le travail, tout le succès d’une œuvre, c’est jalousie des uns envers les autres : cela est aussi vanité et poursuite de vent » (Ec 4.4). Poursuite du vent : c’est l’expression qui convient.

Cette fuite en avant dans la quête sans fin de la différenciation a pris un nouveau tour, ces dernières années, avec la complexification des objets (ce que Pierre Veltz appelle la profondeur technique), qui conduit à consommer des métaux et à les incorporer dans des ensembles où il est difficile de les recycler et à consommer une énergie considérable juste pour fabriquer les objets. Lesdits objets sont difficiles à réparer du fait même de leur complexité et, pour l’utilisateur final, le progrès est mince.

L’absurdité même du tableau conduit à penser qu’il y a forcément des marges de manœuvre importantes et qu’une sobriété modérée est à portée de main. « Vivre avec 300 ou même 200 esclaves (au sens de Janovici) au lieu de 600 ne devrait pas nous faire régresser à l’âge de pierre. L’énormité de notre dépense énergétique et de sa croissance récente rend optimiste, car elle montre qu’on devrait pouvoir la réduire sans nous condamner à une frugalité ascétique dont certains rêvent, mais qui a peu de chances de déclencher un enthousiasme de masse. »

Je citerai un dernier exemple des pas de côté que nous invite à faire Pierre Veltz en parlant de notre consommation de viande. Il cite le blog de Bill Gates : « si le bétail était un pays, il serait le troisième émetteur de gaz à effet de serre du monde, juste derrière les Etats-Unis » ! Là aussi, on se dit qu’entre la consommation effrénée et un véganisme strict il y a une large plage de choix possibles qui sont porteurs de conséquences significatives.

A quoi attribuons-nous de la valeur ?

Tout cela nous renvoie à mes interrogations du début sur ce à quoi nous attribuons de la valeur. Est-ce que cela vaut la peine d’acheter des objets aussi complexes ? Est-ce que nous avons vraiment besoin de tous ces objets, vu la dépense énergétique qu’ils entraînent ? Et puis les conventions économiques provoquent des erreurs de perspective. Pierre Veltz cite l’exemple de la santé qui, du fait qu’elle est financée par l’assurance maladie, apparaît comme un coût ou une charge. Donc une voiture représente une valeur économique et la santé une amputation de cette valeur !

Comme le répète à plusieurs reprises Pierre Veltz, ce qui manque est une boussole, pour que nous nous entendions collectivement sur ce qui a de la valeur. Beaucoup de gens, aujourd’hui, perçoivent la perte de sens du travail auquel ils se consacrent. Et les initiatives pour retrouver une activité qui construit du lien, qui se réancre dans le concret de réseaux de solidarité, pour construire ensemble des modes d’action plus sobres se multiplient. Mais ces initiatives sont encore loin de rassembler des majorités politiques et, pour l’heure, les états sont tétanisés.

Nous avons pris, collectivement, en partie sans nous en rendre compte, un chemin qui nous mène dans le mur. Ce chemin a produit des bénéfices qui ont pu nous éblouir. Mais on voit aujourd’hui les facilités, les raccourcis et les gaspillages colossaux qui ont accompagné ces bénéfices.

On ne parle pas, je le répète, de se contraindre à un ascétisme monacal, mais de reprendre le fil des interrogations des évangiles : qu’est-ce qui a de la valeur ? La question, après tout, n’est pas si compliquée. Si on la prend au sérieux elle peut nous engager dans des choix déstabilisants. Mais c’est là qu’est la vie.

Dire et faire (dans la vie chrétienne et dans la vie publique)

La théologie chrétienne disserte, pratiquement dès l’origine, sur les tensions entre le dire et le faire. Dès le début du ministère de Jésus, dans la synagogue de Nazareth (dans le chapitre 4 de l’évangile de Luc), celui-ci lit le rouleau d’Esaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur« . Puis il dit : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. » Voilà pour le dire. Mais, aussitôt, Jésus soulève lui-même l’objection :  « Sûrement vous allez me citer ce dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm, fais-en donc autant ici dans ta patrie. » Et voilà pour le faire. Plus tard, Jésus polémiquera avec les Pharisiens en déclarant : « ils disent et non font pas » (Mt 23.3). Les épîtres reviendront, ensuite, souvent, sur cette tension.

Puis la balance a penché d’un côté : au fil des premiers siècles de l’église, l’opposition entre contemplation et action a progressivement conduit à imaginer « la vie de perfection », comme une vie de prière libérée des soucis du monde. Les moines, pourtant, travaillaient, mais plus comme une sorte d’hygiène nécessaire à leur vie spirituelle. Au moment de la Réforme, c’est le débat entre foi et œuvres qui a, à nouveau, semé le doute sur la consistance et l’importance de l’action. Lorsque j’ai écrit Agir, travailler, militer, Une théologie de l’action (publié en 2006), mon propos était de montrer que l’action était bien plus intriquée dans toutes les facettes de la théologie biblique qu’on ne le pensait en général. J’arrête ici pour ce très bref survol.

Deux stratégies politiques

Il se trouve que j’ai retrouvé cette tension dans le débat du deuxième tour de la primaire des écologistes. On a parlé du « pragmatisme » de Yannick Jadot et de la « radicalité » de Sandrine Rousseau, mais, au fil de leurs échanges, sur la chaîne LCI, j’ai entendu un peu autre chose. A plusieurs reprises, Sandrine Rousseau a répété : « il faut dire les choses ». Elle a exposé également, combien lui importait de glisser dans la campagne des mots comme la « démobilité » ou la notion « d’homme (masculin) déconstruit ». De son côté Yannick Jadot essayait d’expliquer comment il pourrait agir. Il ne cherchait pas à rassembler pour le plaisir de rassembler, mais pour construire un accord minimal qui lui permettrait d’agir.

A chaud, la position de Sandrine Rousseau m’a pas mal irrité. J’y ai retrouvé les travers des universitaires, que j’ai côtoyés tout au long de ma carrière, et qui se persuadent que l’on change le monde en changeant les mots. Son passage sur l’homme déconstruit, par exemple, ressemblait plus à ce qu’on peut dire dans un colloque de sciences sociales, qu’à un discours audible et compréhensible par tout un chacun. Elle reprochait à Yannick Jadot et à son écologie de gouvernement de « ne pas aller au bout du chemin ». Ce dernier a à peine caricaturé sa pensée quand il lui a répliqué : « si gouverner, c’est renoncer, alors il ne faut plus faire de politique ».

Tout cela m’a d’autant plus irrité que j’ai souvent exhorté des chrétiens, prompts à critiquer la marche du monde, à plus de modestie. J’ai, à chaque fois, affirmé qu’il n’est correct de critiquer que si on est capable de mettre en œuvre une autre manière de vivre. Et c’était, là aussi, le propos de mon livre sur l’action.

La libération de la parole

Avec le recul, je me suis quand même avisé d’une chose, c’est que Sandrine Rousseau a construit son parcours autour de la libération de la parole des femmes et de la dénonciation des abus sexuels et du harcèlement y compris dans la rue. Dans ce cadre, certainement, la prise de parole est décisive.

Et, assurément, donner de la voix aux victimes qui sont sans voix fait partie de l’héritage biblique. Dieu parle autant qu’il agit : il dénonce, il interpelle, il propose un chemin de libération.

J’ai, par ailleurs, à plusieurs reprises, critiqué les politiques publiques qui peinaient à donner des perspectives, à proposer un sens pour l’action collective, en se repliant vers des mesures techniques avares de mots.

Donc oui, dire, énoncer et dénoncer, fait partie de l’action politique. Mais l’incantation facile, le double discours et les promesses extravagantes en font partie aussi. Et puis il y a une difficulté, c’est que la nature, mutilée par nos modes de vie et nos choix techniques, est sans voix et qu’elle ne manifeste pas plus dans les rues que les générations à venir qui souffriront de nos choix présents.

L’efficacité du compromis

Pour le reste, le point de clivage entre, non pas seulement les deux candidats, mais plus largement les deux électorats qu’ils représentaient, porte sur le sens du compromis. Les uns pensent que tout compromis est un reniement. Les autres, plus préoccupés par l’idée de faire tout ce qui est possible dans une situation donnée, acceptent de faire des compromis afin de rassembler des majorités de projet qui leur permettent d’agir. Cette deuxième manière de raisonner ressemble plus à ce qui se passe dans un système parlementaire.

Le paradoxe est que tous les candidats écologistes ont réclamé un système moins présidentiel. Or l’idée d’ignorer le compromis et de dérouler son programme sans coup férir, une fois que l’on est élu, relève beaucoup plus d’une présidence régalienne que d’un système parlementaire proportionnel où l’on passe son temps à négocier.

Mais, en l’occurrence, si on veut avancer sur les sujets aussi lourds de l’écologie, il faudra réunir des majorités transitoires. Et pour constituer des majorités transitoires il ne suffit pas de dire en espérant convaincre, il faut aussi écouter et tenir compte du point de vue de l’autre. On doit donc élargir son usage de la parole, afin d’être en mesure d’agir.

Et ce n’est pas être insuffisamment radical que d’accepter d’entendre un point de vue différent du sien. Là aussi, quand je dis cela, je pense à la circulation des convictions religieuses. Les croyants ont souvent confondu radicalité et prosélytisme agressif. Voilà pourquoi, sans doute, je suis spécialement sensible au rapport à la pluralité des opinions dans le champ politique. Et, je le répète, ce n’est pas parce que l’on a des opinions différentes que l’on ne peut rien faire ensemble.

Dialogues : chrétiens, biologie, écologie

Cette semaine je vous propose une forme inhabituelle.

Mon ancien collègue, Nicolas Bouleau, m’a proposé une série de trois dialogues autour de la manière dont j’investissais ma foi dans les questions d’écologie. Lui même est l’auteur d’un ouvrage : Ce que nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers (PUF, 2021). Notre deuxième entretien porte plus particulièrement sur son livre.

J’ai aimé ces moments de dialogue où mon collègue, ouvert à la foi sans partager ce que je crois, m’a poussé à expliciter mon point de vue.

Vous trouverez donc, ci-dessous, ces trois dialogues.

L’écologie est-elle soluble dans la technocratie ?

J’ai regardé des extraits des débats entre les candidats à la primaire des écologistes, et j’ai été frappé par un décalage.
Parmi les journalistes qui questionnent les candidats, il y a de tout. Les uns semblent tout à fait obtus : ils n’essayent pas du tout de comprendre ce dont parlent les candidats et ils les considèrent, manifestement, comme des hurluberlus. Mais d’autres sont allés plus loin et ils ont questionné, d’une manière plus ouverte, les candidats, sur les mesures politiques qu’ils mettraient en œuvre s’ils étaient élus. C’est là que le décalage m’a semblé le plus visible. Souvent les journalistes demandent comment on pourrait limiter les effets désagréables des mesures mises en œuvre. De même le journal Le Monde a titré : « Transition verte, qui paiera la facture sociale ? » Les candidats se plient de bonne grâce à l’exercice, mais on sent que, pour eux, l’essentiel est ailleurs. En fait, ils ont un autre regard sur les choses et ils voient le monde social avec des yeux différents.

Un autre regard sur ce qui est possible

D’abord (ils essayent de le faire entendre, à l’occasion) il est pour eux évident que la passivité écologique a des effets bien plus désagréables que les mesures qu’ils entendent prendre. On imagine d’autres titres de journaux : « Changement climatique, qui paye (déjà) et qui payera la facture sociale ? » « Pollution atmosphérique, qui paye la facture sociale ? » « Ubérisation de l’économie, qui paye la facture sociale ? » « Risques chimiques sur la santé publique, qui paye et qui payera la facture sociale ? » En clair, la marche spontanée de l’économie est porteuse de souffrances et de coûts multiples et on ne peut pas considérer que les écologistes proposent des mesures coûteuses, tandis que les autres proposent des non-mesures qui ne coûtent rien.

Mais il y a un décalage plus profond, c’est qu’ils n’ont, au fond, pas le même imaginaire technique que ceux qui les interrogent. Ces derniers restent, en réalité, convaincus, qu’à tout problème on peut apporter une solution technique. Donc : parlez-nous de l’innovation, faites-nous rêver, mais n’expliquez pas que l’on doit se restreindre. Le point de vue écologiste repose, à l’inverse sur l’idée qu’il faut, en quelque sorte, dialoguer avec la nature, plutôt que d’essayer de la contraindre. Dialoguer, c’est une image : la nature n’est pas une personne. Mais les processus naturels, dans toute leur complexité, obéissent à des règles qui ont leur rigidité et que l’on ne peut pas tenter de contourner sans dommage. Donc on peut innover, mais en restant dans l’épure de certaines limites. Et reconnaître ces limites change la manière de considérer, les modes de vie, les transports, l’usage de l’énergie, le recours aux intrants chimiques, etc.

L’imaginaire technique de la plupart des journalistes que j’ai écoutés veut, je le répète, que l’on puisse trouver des solutions techniques aux problèmes causés par d’autres techniques. Mais ce n’est pas toujours possible. Certaines substances chimiques provoquent, par exemple, des maladies incurables. Les candidats écologistes, de leur côté, sont persuadés que, dans toute une série de domaines, on bute sur des limites importantes et graves, et qu’il faut en revenir à une attitude plus respectueuse des processus naturels.

Et ce hiatus donne ces échanges bancals, où les écologistes sont prêts à détailler des mesures … qu’ils ont du mal à justifier avec un langage marqué par le présupposé : à problème technique trouvons une solution technique.

Une laïcité écologique ?

Cela soulève la question de savoir comment on en vient à changer de rapport avec la nature, car on voit bien qu’un discours politique habituel est impuissant à produire ce type de changement. Ce changement est en fait le fruit d’une expérience, d’un contexte où on a pu expérimenter un rapport moins impérialiste à la nature. A titre personnel, d’avoir marché, des jours entiers, sur divers chemins de Compostelle, m’a donné l’occasion d’éprouver très concrètement, mes propres limites et ma dépendance à l’égard de certains processus naturels. Je ne me suis nullement privé d’un appareillage technique, mais j’ai laissé de côté certaines prothèses et cela m’a ouvert à une vie dont j’ai découvert la richesse. Pour nombre de personnes, l’expérience du scoutisme, où l’on doit vivre collectivement en étant moins protégé que d’habitude, est décisive. D’autres racontent que c’est quand ils ont eu un enfant qu’ils ont commencé à considérer la vie avec un autre regard.

Une pluralité d’expériences peuvent faire sauter le pas. Mais, dans tout les cas, on saute le pas, parce qu’on se rend compte qu’une attitude où, sans se priver d’innover, on se coule, à la base, dans la logique naturelle en restant à l’écoute de l’effet de nos actions, est quelque chose de libérateur. Cela ressemble à une conversion : on regarde notre vie, les autres, le monde, avec un regard différent.

Et une campagne électorale ne construit certainement pas un un contexte où tout un chacun peut avoir l’occasion de vivre une expérience décisive de ce type. Alors ? Alors faut-il en rester à un catalogue de mesures, techniquement bien présentées, qui rassurent les auditeurs sur le sérieux de telle ou telle tête d’affiche ? L’exercice a ses limites. Car il y a autre chose à faire entendre.

Je reste convaincu, pour ma part, que l’adhésion à un point de vue écologiste, est une transformation qui ressemble à une conversion religieuse. Et cela me fait prendre conscience que les mouvements écologistes doivent relever un défi semblable au défi que les croyants doivent relever dans une société laïque : comment faire comprendre quelque chose de la force de vie et des ressources d’une vision du monde et d’un choix de vie, sans pour autant demander aux personnes d’adhérer pleinement à une telle conviction ?

Il me semble qu’il y a là un espace de parole qui est autre chose qu’une liste de mesures plus ou moins rébarbatives. Je poursuis la métaphore religieuse, en disant que, spontanément, l’espace politique cantonne les écologistes dans l’annonce des mauvaises nouvelles. Mais (re)construire un rapport moins tendu avec la nature est une bonne nouvelle. La société de consommation nous sature de faux besoins qui, pour une large part, augmentent notre frustration. Or une autre vie est possible. Faire entrevoir cette autre vie à des personnes qui n’ont pas eu l’occasion d’en faire l’expérience, c’est là tout l’enjeu auxquels les mouvements écologistes doivent s’atteler.

Et si l’on veut bien admettre que la foi chrétienne est autre chose qu’une confession de foi, qu’elle est, elle aussi, la promesse d’un mode de vie libérateur, on voit l’enjeu qui est, également, devant les chrétiens. En l’espèce, d’ailleurs, il existe de nombreuses zones de recouvrement entre ces deux combats.