Où réside l’intelligence ?

On réédite, ces jours-ci, le livre : Printemps silencieux, publié il y a 60 ans, par Rachel Carson. Il s’agit du premier ouvrage qui a exposé ouvertement les risques que les pesticides faisaient courir pour la santé humaine. Il y avait déjà eu des travaux qui soulevaient le problème. Mais cet ouvrage de synthèse, accessible au grand public, lança véritablement le débat.

Un bref extrait, paru dans la presse, m’a interpellé : « Les futurs historiens seront peut-être confondus par notre folie ; comment, diront-ils, des gens intelligents ont-ils osé employer, pour détruire une poignée d’espèces indésirables, une méthode qui contaminait leur monde, et mettait leur existence même en danger ? » Il y eut quand même des réactions politiques, suite au vacarme provoqué par le livre. C’est à cette époque que les agences pour l’environnement ont été créées aux Etats-Unis et, dix ans après la parution du livre, en 1972, on finit par interdire l’usage du DDT.

Mais, pour le reste, la question que posait, en 1962, Rachel Carson, n’a rien perdu de son actualité. Comment nous sommes-nous débrouillés, collectivement, pour faire, de manière récurrente, des choix qui mettent notre existence en péril ?

L’intelligence est une réalité plus complexe qu’on ne l’imagine

En principe, comme le dit Rachel Carson, nous sommes intelligents. Mais l’affirmation n’est pas aussi évidente qu’il y paraît. Intelligents … c’est-à dire ? Beaucoup d’entre nous, j’imagine, ont eu l’occasion de côtoyer des personnes très brillantes dans leur domaine de spécialité, et parfaitement obtuses par ailleurs. L’intelligence qui conduit à faire des arbitrages raisonnés entre plusieurs options est difficile à acquérir. Il est plus facile de faire un calcul d’optimum dans un domaine donné que de se lancer dans des évaluations multi-critères qui mettent en jeu des réalités complexes et contradictoires.

A la base, si on restitue les formes « d’intelligence » qui ont conduit, et conduisent encore, à mettre notre santé en danger, on dira que l’on a utilisé les pesticides parce qu’ils simplifiaient le travail de ceux qui les mettaient en œuvre et qu’ils faisaient, de la sorte, baisser les coûts de production. Et tout le monde a emboîté le pas à cette logique : les consommateurs ont donné la priorité à une alimentation meilleur marché, les subventions publiques ont encouragé ces méthodes de production qui élevaient le niveau de vie collectif, et qui va refuser une innovation qui lui simplifie le travail ?

On voit que, si intelligence, au sens de Rachel Carson, il devait y avoir, elle prendrait à rebours la plupart des hypothèses sur lesquelles notre vie sociale est construite. Il est donc simple de faire des calculs dans un champ d’hypothèses donné, mais il est beaucoup plus complexe de remettre en question ces hypothèses.

J’ai tendance à penser (et c’était sans doute, également, le point de vue de Rachel Carson) que l’intelligence véritable concerne le questionnement sur ces fameuses hypothèses, qui construisent nos choix de société sur le long terme. Mais, dans ce domaine, j’en ai peur, nous n’avons absolument pas progressé depuis les débuts de la révolution industrielle. Nous avons progressé dans notre savoir et notre efficacité locale, mais nous avons failli dans notre évaluation globale.

Le monologue de Job, toujours d’actualité

Et cela fait écho à un texte un peu à part, dans l’Ancien Testament, une sorte de monologue que l’on trouve dans le livre de Job (au chapitre 28) et qui rompt avec le dialogue entre Job et ses amis. Ce poème commence par décrire le savoir technique de l’époque : « Certes, des lieux d’où extraire l’argent et où affiner l’or, il n’en manque pas. Le fer, c’est du sol qu’on l’extrait, et le roc se coule en cuivre. On a mis fin aux ténèbres et l’on fouille jusqu’au tréfonds la pierre obscure dans l’ombre de mort. On a percé des galeries loin des lieux habités,  là, inaccessible aux passants, on oscille, suspendu loin des humains, » etc. De verset en verset, le texte nous donne quelques idées des procédés mis en œuvre dans l’activité minière. Et puis, tout d’un coup, il y a une rupture : « mais la sagesse, où la trouver ? Où réside l’intelligence » ? Et là on rentre dans une recherche beaucoup plus complexe. La sagesse « se cache aux yeux de tout vivant. »

La conclusion de ce chapitre insiste sur l’entrelacement des considérations éthiques et l’intelligence qu’il a en vue : « la crainte du Seigneur, voilà la sagesse. S’écarter du mal, c’est l’intelligence ! »

Est-ce à dire que parvenir à un point de vue de synthèse appelle un certain engagement éthique ? Oui, dans la mesure où il faut considérer non pas seulement le bénéfice immédiat de son choix, mais également des conséquences qui, éventuellement, concernent d’autres personnes, ou relèvent de domaines qui sont un peu éloignés de nos intérêts les plus directs. Et on voit d’autant plus facilement les retentissements indirects de ce que l’on fait, que l’on est moins capté par des calculs individualistes.

Des perceptions difficiles à transmettre

Le pluriel dans la phrase de Rachel Carson présente, par ailleurs, une difficulté : « des gens intelligents » dit-elle, mais comment construit-on une intelligence collective ? En fait l’intelligence est difficile à transmettre, quand elle concerne des évaluations multi-critères. On peut toujours contester, ou ne pas apercevoir, l’importance d’un critère parmi d’autres.

De fait, depuis 1962 et la parution de ce livre, nos sociétés ont butté régulièrement sur cette difficulté. A long terme, et rétrospectivement, il est assez facile de voir sur quel point les sociétés ont déraillé. Mais dans le feu de l’action, les alertes passent difficilement la rampe.

Dit autrement : en dépit de tout les savoirs accumulés depuis des siècles, il n’est pas du tout évident que, collectivement, nous soyons vraiment intelligents.

La spiritualité du désert, dans la ville

Je poursuis, comme convenu, mon exploration des Béatitudes, en reprenant mes réflexions là où je les avais laissées la semaine dernière : il y a, dans l’expérience du désert, c’est que j’écrivais, une sorte de purge. Nous sommes, par bien des côtés, intoxiqués par notre manière de vivre. Beaucoup de choses nous semblent indispensables alors qu’elles nous encombrent. L’esprit de pauvreté est, de la sorte, un esprit de légèreté. Il est une porte d’entrée dans le Royaume des cieux ainsi que cela a été annoncé, dans le désert de Judée par Jean-Baptiste (Mt 3.1-3).

L’esprit de pauvreté consiste, pourrait-on dire, à traverser le quotidien en se souvenant de ce que l’on a appris au désert. Mais qu’y apprend-on ? Quelle expérience ressemble à celle du désert aujourd’hui ?

La contre-culture du désert aujourd’hui

Le ministère de Jean-Baptiste dans le désert et son lien avec la prophétie d’Esaïe : « Une voix crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur » (Es 40.3), est attesté par les quatre évangiles (fait assez rare pour être souligné). La citation a du sens : Jean-Baptiste est venu préparer le peuple à l’avènement de Jésus. Mais, je reprends mes questions : que faisait Jean-Baptiste dans le désert ? Et pourquoi, dès l’époque d’Esaïe, la voix devait-elle surgir du désert ?

Nous avons du mal à l’imaginer aujourd’hui. Quand on parle, de nos jours, de manière figurée, d’une période de désert, on pense à quelque chose comme de la tristesse ou du découragement. Un personnage public qui vit une « traversée du désert » préférerait, en général, éviter une telle expérience. Notre manière négative de considérer le désert est en partie liée à la survalorisation contemporaine de l’abondance et du plein (de biens, de relations, de likes, de projets, etc.). En quoi avoir moins, ou même avoir peu, pourrait-il être une bonne nouvelle ?

C’est, assurément, parce qu’avoir trop nous rend malades et dépendants. Un chercheur a travaillé (il y a plus de 20 ans) sur la dépendance à l’automobile.

Il avait noté que les personnes qu’il interrogeait disaient avoir acheté une voiture pour être indépendantes, puis, une fois munies d’une voiture, partaient s’installer en un lieu où elles étaient dépendantes de cette voiture.

Dans un pays riche, comme la France, il semble évident qu’il faut accumuler un minimum de biens pour mener une vie digne. Et ce dont beaucoup de nos concitoyens rêvent, est d’en posséder un maximum. Ainsi, nous sommes complètement intoxiqués : parfois au sens propre, si l’on pense à la pollution atmosphérique, et toujours au sens figuré. Nous perdons de vue ce qui fait l’essentiel de la vie en étant focalisés sur nos possessions. Il semblerait qu’à l’époque de Jésus il en allait de même : « là où est ton trésor, nous avertissent les évangiles, là aussi sera ton cœur » (Mt 6.31, Lc 12.34).

Le désert : des occasions d’interroger le trop-plein de notre société

Le Seigneur nous propose donc une cure de « détox » : « je te conduirai au désert et je parlerai à ton cœur » (cf. Os 2.16). Lorsque nous nous confrontons à des espaces moins saturés, à des moments d’ennui, à des lieux moins équipés, nous pouvons reprendre conscience de ce qui fait le cœur même de nos vies et de notre relation avec Dieu. Et nous nous retrouvons allégés, libérés des multiples dépendances (petites et grandes) qui encombrent notre vie quotidienne. Nous marchons heureux et légers et il importe de nous souvenir de tels moments, qui enracinent, en nous, l’esprit de pauvreté.

Cette expérience du désert est, de fait, fondatrice et il faut sans cesse repasser par elle pour retrouver la voie du Seigneur. Lorsque les prophètes interpellent le peuple d’Israël, à l’époque des rois, ils l’encouragent à revenir à la frugalité du désert. Lorsqu’Esaïe annonce la fin de l’exil à Babylone, il la présente comme une sortie du désert (c’est là le sens de la prophétie que nous avons cité au début). Et lorsque Jean-Baptiste annonce la venue de Jésus, il s’installe, donc, à son tour, dans le désert. À chaque fois le peuple doit oublier quelque chose, sortir de ses routines, aller voir ailleurs, reprendre un nouveau départ.

La civilisation, avec ses fastes, nous éblouit et nous égare sans cesse. Il y a même un passage bouleversant, lorsque Dieu répond à Job, où il lui fait (re)découvrir les étendues sauvages qui se déploient à l’écart des centres prestigieux du pouvoir : « J’ai mis l’âne sauvage en liberté, j’ai délié les liens de l’onagre. Je lui ai assigné la steppe pour maison et la terre salée pour demeure. Il se rit du vacarme des villes et n’entend jamais l’ânier vociférer » (Jb 39.5-7). Les étendues délaissées et sauvages défilent, ainsi, au long du chapitre 39. Elles sont là pour nous apprendre que le monde et la vie en abondance se résument à autre chose que notre esprit de possédants, avec nos petits calculs et notre volonté de dicter les événements.

Au cœur du désert, nous rencontrons la plénitude d’une présence et c’est là que Dieu veut nous conduire. « Quand Israël était jeune, je l’ai aimé, et d’Égypte j’ai appelé mon fils. […] Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour, j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson contre leur joue et je lui tendais de quoi se nourrir » (Os 11.1 et 4). Tel est le Dieu qui nous accompagne pendant ces marches libératrices aux confins de notre civilisation. Tel est celui qui nous appelle à nous souvenir de ces moments bénis. Dieu, il faut le dire, n’est pas contre la plénitude, mais la plénitude du Christ, ou être rempli de l’Esprit (Eph 5.18),  n’est pas du même ordre que la plénitude des artifices qui nous encombrent.

Aujourd’hui, des personnes nombreuses vont faire des retraites ou marcher sur le Chemin de Compostelle, pour éprouver ce qu’est la vie avec moins de facilités matérielles, ou pour goûter à nouveau au silence. D’autres changent de profession parce qu’elles se rendent compte qu’elles ont perdu le sens de ce qui fait leur vie, en se focalisant uniquement sur la rémunération du travail. J’ai rencontré, une fois, un homme qui marchait sur le Chemin de Compostelle pour la deuxième fois. Quand je lui ai demandé ce qu’il restait de son premier périple, il me l’a résumé en une formule : j’ai découvert que j’avais assez !

Tous ceux qui cherchent à se ressourcer dans des lieux, ou au travers de circonstances où ils coupent avec certains des réflexes de la vie quotidienne ne découvrent pas forcément le Royaume de Dieu. Mais je lis la béatitude de la manière suivante : « heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté, car le Royaume de Dieu est fait pour eux ».

L’esprit de pauvreté et les défis collectifs que nous lance la crise écologique

Ces considérations sur les vraies et les fausses plénitudes ne valent pas seulement au niveau des choix individuels. Elles concernent également les choix collectifs que, de gré ou de force, nous serons amenés à faire dans les années qui viennent.

On peut les aborder avec un esprit de possédants. Et, dans ce cas, ces défis sont source d’inquiétude et de découragement. Tout ce que nous faisions sans nous poser trop de question, nous pose question, tout d’un coup. Et alors ? Il va falloir se limiter, faire différemment, changer notre manière de faire, renoncer à quelque chose ? Mauvaise nouvelle. Notre maîtrise sur le monde n’est pas aussi grande que nous le pensions. La nature est en train de nous échapper. Mauvaise nouvelle. Tout cela nous interroge sur la civilisation dans laquelle nous vivons et qui est obsédée par la maîtrise sur les autres, que nous essayons de tenir en respect par des technologies de surveillance, par la maîtrise sur les objets, par la maîtrise sur les éléments. Oui c’est cette maîtrise qui est en train de nous filer entre les doigts et cela inquiète beaucoup de monde. Mauvais nouvelle.

Mais si nous sommes habités par l’esprit de pauvreté, les enjeux peuvent nous apparaître sous un autre jour. Oui, si nous sommes obligés, contraints et forcés, de nous confronter à des réalités qui nous dépassent et qui nous échappent cela peut nous sortir de notre obsession de l’enrichissement. Bonne nouvelle ! Si nous redécouvrons que nous devons interagir avec les éléments naturels, de manière respectueuse, cela peut nous conduire à redécouvrir que nous devons interagir avec les autres de manière respectueuse. Bonne nouvelle ! Et qu’au-dessus de nous il y a Dieu qui nous appelle à agir comme lui, de manière généreuse et aimante. Bonne nouvelle ! Et que, dans nos prières, nous n’avons pas à chercher à plier Dieu à notre volonté. Bonne nouvelle !

Bien sûr, on me dira que tout cela n’a de sens que pour des personnes, comme moi, qui ont une marge de choix et que beaucoup de personnes sont obsédées juste par la fin du mois. Assurément, je l’ai dit la semaine dernière, cette béatitude ne fait nullement l’apologie de la misère. Deux autres béatitudes valorisent, d’ailleurs, la recherche assidue de la justice. Mais l’existence de franges de la population en grande difficulté sert trop souvent d’excuse à ceux qui sous-estiment à quel point ils sont dépendants de l’abondance matérielle, afin de ne pas se questionner. Un tel déni, un tel aveuglement, ne mènera qu’au malheur, individuel et collectif.

Les Béatitudes de Luc sont plus brèves et plus directes. Elles opposent, par ailleurs, des malheurs aux bonheurs. Sur ce sujet, on lit, littéralement : « malheureux, vous les riches, parce que vous avez pour vous, votre consolation à vous » (Lc 6.24). Une nuance est, en effet, ajoutée au verbe avoir, pour marquer que c’est une pleine possession. Si ce que nous possédons est notre seule consolation, c’est, en effet, le malheur, la tension et l’inquiétude, qui nous domineront. C’est là ce que produit l’esprit de possédant.

Heureux, donc, ceux qui ont l’esprit de pauvreté, le Royaume de Dieu leur est ouvert.


L’esprit des béatitudes aujourd’hui

Le christianisme devrait être contre-culturel. S’il se moule complètement dans les tendances de l’époque, il n’est plus qu’un « sel sans saveur », pour reprendre la formule du Sermon sur la Montagne (Mt 5.13). Dans la pratique, le bilan n’est pas extraordinaire. Dans nombre de pays, beaucoup de chrétiens endossent les valeurs et le style de vie des personnes qui les entourent. Ils en constituent même, parfois, les représentants les plus typiques.

Mais ne devient pas contre-culturel qui veut. L’idée n’est pas d’imaginer une nouvelle morale, un nouveau fardeau que l’on mettrait sur les épaules des croyants et qu’ils s’empresseraient, d’ailleurs, de rejeter, parce qu’il leur serait insupportable. Il faut une motivation particulière pour suivre une telle voie.

C’est pour cela que j’aime bien (pour me limiter au protestantisme francophone) la formule que l’on trouve dans la règle de la communauté des sœurs de Pomeyrol et des sœurs de Grandchamp qui parle « d’esprit des Béatitudes ». Je cite la phrase entière : « Pénètre-toi de l’esprit des Béatitudes : joie, simplicité, miséricorde. » La fraternité spirituelle des Veilleurs, autre mouvement protestant (laïc, lui), fondé dans l’Entre-deux Guerres, qui, entre autres choses, demande à ses membre de lire chaque midi le texte des Béatitudes, est, en fait, à l’origine de cette formule. L’enjeu est, donc, d’adopter un état d’esprit particulier, qui nous conduit à voir le monde et ses enjeux d’une manière différente, et de ce fait, à y vivre d’une manière renouvelée. L’enjeu est, également, de s’y engager avec joie (ou avec bonheur, pour employer le vocabulaire des Béatitudes) et non pas par contrainte.

Les Béatitudes, en d’autres termes, nous ouvrent à une spiritualité particulière qui, aujourd’hui comme hier, est une ressource pour ceux qui cherchent un chemin de vie qui fasse sens. Aujourd’hui comme hier, et, assurément, aujourd’hui, où beaucoup de gens s’interrogent sur ce que l’on peut attendre de la quête de l’enrichissement collectif (que l’on appelle la croissance), de la poursuite des logiques d’affrontement et de violence, de la dureté de la compétition sociale, ou de la course éperdue à l’approbation des autres sur les réseaux sociaux. Les Béatitudes prennent toutes ces attitudes spontanées à rebours et elles donnent de la valeur à ceux qui luttent pour la justice et à ceux qui sont déchirés par les contradictions de notre société.

J’ai envie de suivre le fil de ce texte, dans ce blog, pendant l’été, car l’esprit auquel il nous ouvre est, me semble-t-il, ce que nous chrétiens (et tous ceux qui seront prêt à l’endosser) avons besoin d’entendre et de vivre, dans la conjoncture actuelle.

Heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté

L’entame du texte a l’avantage de mentionner « l’esprit » dont nous venons de parler. Elle a l’inconvénient d’être la phrase qui appelle le plus de commentaires si on veut lui donner sens. Comment comprendre l’expression : « les pauvres en esprit » ? On peut la rapprocher d’une autre phrase de l’évangile de Matthieu, qui a exactement la même construction (en grec), quand Jésus se décrit lui-même comme « doux et humble de cœur » (Mt 11.29). On comprend mieux cette expression-ci parce que « doux et humble » va mieux avec « cœur » que « pauvres » avec « esprit ». Quoi qu’il en soit, cela donne une première indication sur la manière de comprendre cette formule. Ensuite, la plupart des commentateurs relèvent ce qui est frappant, même pour quelqu’un comme moi qui ne suis qu’un amateur dans le domaine des langues anciennes : la construction de la phrase ressemble beaucoup plus à une phrase hébraïque (ou araméenne) qu’à une phrase grecque. En hébreu, en effet, on pose les mots les uns à côté des autres, dans une phrase, et on laisse leurs sens respectifs dialoguer l’un avec l’autre. La formule sous-jacente serait donc pauvres-esprit ou esprit-pauvres. Du coup, on l’a recherchée dans les textes de Qumran (écrits au premier siècle avant Jésus-Christ), et on l’a retrouvée. On l’a retrouvée dans les deux sens (avec le mot pauvres en premier ou avec le mot esprit en premier). Mais les occurrences sont peu nombreuses. En revanche on a retrouvé, beaucoup d’occurrences du mot « esprit » accolé à un autre mot : esprit de connaissance et de crainte de Dieu, esprit de foi et de connaissance, esprit de vrai conseil, esprit de droiture, esprit de miséricorde, etc. Il y a même un passage, dans un texte qui s’appelle La Règle de la Communauté, qui fait référence à un Esprit de vérité, avec un grand E, que Dieu met à disposition de l’homme (qui peut aussi céder à l’Esprit de l’erreur). « A l’Esprit de vérité il appartient d’illuminer le cœur de l’homme, et d’aplanir devant l’homme toutes les voies de la véritable justice […] et c’est à lui qu’appartiennent l’esprit de pauvreté (ou d’humilité) et la longanimité, et l’abondante miséricorde et l’éternelle bonté, et l’entendement et l’intelligence, […] et l’esprit de connaissance en tout projet d’action, […] et la glorieuse pureté » (IV,2-4).

On retrouve, ici, plusieurs des thèmes des Béatitudes, portés et engendrés par l’Esprit de vérité. L’usage du mot esprit traduit donc bien une attitude générale, un état d’esprit, si on veut ; et il fait référence à un souffle particulier qui porte la personne. Les textes de Qumran imaginent deux Esprits concurrents. Le Nouveau Testament révèlera, pour sa part, la personne et l’œuvre du Saint-Esprit. Mais, dans tous les cas, on nous parle bien, en introduction aux Béatitudes, d’une spiritualité particulière, qui donne sens à l’ensemble du passage, et qui est orientée par l’esprit de pauvreté, ou par une pauvreté résultant de l’œuvre de l’Esprit (ce qui revient pratiquement au même).

La pauvreté : des accents différents entre l’hébreu et le grec

L’autre difficulté, une fois que l’on cherche à saisir de quelle pauvreté parle ici Jésus, est que l’on s’arrache les cheveux en passant de l’hébreu au grec. La traduction grecque de la septante n’a pas toujours traduit le mot « pauvre » en hébreu, de la même manière en grec. Prenons un exemple. La troisième béatitude (ou la deuxième, suivant les manuscrits) dit : « heureux les doux, ils hériteront la terre » (Mt 5.5). C’est, en fait, une citation exacte de Ps 37.11 dans la traduction de la septante. Mais si vous vous reportez à la traduction en français du texte hébreux vous lirez : « les humbles posséderont le pays. » Le même mot, en hébreu, signifie la terre ou le pays. Pour le reste, les traducteurs de la Septante ont compris « les doux », là où aujourd’hui on comprend « les humbles », et où le même mot hébreu est ailleurs traduit par : « les pauvres » (par exemple dans le texte d’Esaïe 61.1 qui parle de la « bonne nouvelle annoncée aux pauvres » ).

C’est que l’hébreu a plus en vue la pauvreté sociale que la pauvreté économique. Le pauvre est celui qui doit courber l’échine. Mais, par ricochet, c’est aussi celui qui refuse de faire courber l’échine aux autres : donc le doux ou l’humble. Donc, quand Jésus dit qu’il est doux et humble de cœur, c’est plus ou moins la même idée que de parler d’esprit de pauvreté. Il est possible, d’ailleurs, que la béatitude sur les doux soit une sorte de doublon de la première, rendue nécessaire par les limites du mot « pauvre » en grec.

Les membres de la communauté de Qumran se désignaient eux-mêmes comme « les pauvres ». De fait, ils vivaient repliés dans le désert et menaient une vie simple. Mais ils ne vivaient pas dans la misère. Jésus, lui non plus, n’a pas vécu dans la misère. Il n’y a là aucune apologie de la détresse matérielle. Et il faut absolument se garder des interprétations obscènes qui ont eu cours, à une époque, où les riches disaient aux pauvres qu’ils étaient bénis et qu’ils ne devaient donc pas se plaindre de leur sort.

L’esprit de pauvreté consiste, en fait, à s’éloigner de l’esprit de possession, où l’on pense que les autres et les choses, nous appartiennent et doivent nous obéir, se plier à notre volonté.

Les béatitudes, une réponse à l’épisode de la tentation de Jésus dans le désert

Les béatitudes font, à plusieurs reprises, écho à un épisode qui les a précédées : les tentations subies par Jésus dans le désert. Citons ici : « Jésus fut conduit par l’Esprit au désert, pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. Mais il répliqua : Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu » (Mt 4.1-4).

L’esprit de pauvreté conduit Jésus à refuser, justement, la facilité de faire surgir le pain à volonté et sa réponse cite un texte du Deutéronome qui parle de la sortie du peuple d’Israël du désert au moment où lui-même sort du désert ; un texte qui montre la dimension pédagogique de la pauvreté vécue dans le désert. « Tu te souviendras de toute la route que le Seigneur ton Dieu t’a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté. […] Il t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. Ton manteau ne s’est pas usé sur toi, ton pied n’a pas enflé depuis quarante ans, et tu reconnais, à la réflexion, que le Seigneur ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils » (Dt 8.2-5).

Les pauvres de la communauté de Qumran vivaient dans le désert. Au début de l’évangile, Jean-Baptiste, lui aussi, vit dans le désert. Au moment de sa tentation Jésus s’apprête à sortir du désert. Il vivra, par la suite, au milieu de la civilisation et des villes de son temps. Mais ce à quoi il nous invite, dans cette béatitude, c’est à ne pas oublier la leçon du désert. Cette leçon c’est que notre problème n’est pas forcément de ne pas avoir assez, c’est parfois d’avoir trop. C’est qu’il y a un bonheur à ne pas prendre de raccourci, à ne pas tout le temps vouloir plier les circonstances et les autres à l’aide de nos moyens financiers, à affronter les événements à hauteur d’homme, sans regarder les autres de haut.

Il y a, dans l’expérience du désert, une sorte de purge. Nous sommes, par bien des côtés, intoxiqués par notre manière de vivre. Beaucoup de choses nous semblent indispensables alors qu’elles nous encombrent. L’esprit de pauvreté est, de la sorte, un esprit de légèreté. Il est une porte d’entrée dans le Royaume des cieux ainsi que cela a été annoncé, dans le désert de Judée par Jean-Baptiste (Mt 3.1-3).

Une actualisation … à suivre

Il faudrait, arrivé en ce point, expliciter ce que peut être l’esprit de pauvreté aujourd’hui, montrer comment il résulte de la vie que Dieu nous propose, exposer en quoi il est une source d’allant, un appel à une vie heureuse aujourd’hui où la vie morose a pris beaucoup d’importance, comment il fait écho aux crises que nous vivons et comment il prend à rebours beaucoup d’hypothèses spontanées qui ont cours autour de nous.

Mais ce post est déjà bien long. Je garde donc cette suite pour la semaine prochaine.

L’agriculture française : révélateur des limites de l’engagement écologique du politique

Qui critique la manière dont la France entend mettre en œuvre les directives (pourtant modérées) de la Politique Agricole Commune ? Un groupuscule gauchiste ? Un lobby d’agriculteurs bios ? Non : la Commission Européenne !

La lettre de la Commission date du 31 mars (on en a reparlé dans la presse, ces derniers jours, à l’occasion de la réponse du Ministre français de l’Agriculture). Elle commence par une introduction plutôt réjouissante, au moment où la guerre en Ukraine sert à certains de bonne raison pour en rester, plus que jamais, à l’agriculture productiviste. Au contraire, dit le courrier, c’est le moment de concevoir une agriculture moins dépendante des intrants qui sont souvent, eux aussi, des produits importés. J’en cite des extraits : « L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la flambée généralisée des prix des produits de base mettent en évidence, de la manière la plus forte qui soit, le lien étroit entre l’action climatique et la sécurité alimentaire. […] Dans ce contexte, et dans le cadre des crises du climat et de la biodiversité, les États membres devraient […] : renforcer la résilience du secteur agricole de l’UE ; réduire leur dépendance aux engrais de synthèse et augmenter la production d’énergie renouvelable ; et transformer leur capacité de production en favorisant des méthodes de production plus durables. Cela implique, entre autres, […] d’étendre l’utilisation des pratiques agroécologiques et de l’agriculture de précision, de réduire la dépendance aux importations d’intrants et de fourrages grâce à des systèmes d’élevage durables et de favoriser la production de protéines végétales. » Et c’est « la stratégie de la ferme à la table » qui devrait prévaloir.

Le hiatus entre affichage politique et mesures concrètes

La France, dans la présentation de ses axes politiques propres, s’est prévalue de l’organisation de la convention citoyenne pour le climat. La Commission Européenne en prend acte, mais ne se prive pas de souligner ce, qu’au fond, tout le monde sait. « La Commission constate que les interventions proposées ne répondent que de manière partielle, voire pas du tout, à certaines conclusions du débat public. » Elle donne, au passage, plusieurs exemples de ces renoncements.

Globalement, les critiques de la commission sont que les soutiens à la transition agroécologique et à l’agriculture de précision sont insuffisants, tandis que les subventions maintenues à l’agriculture actuellement dominante sont trop importantes. Elle souligne également que, souvent, aucun objectif précis n’est annoncé et que la France se contente d’afficher de bonnes intentions.

En bref, elle répète ce que nombre d’observateurs ont souligné : le poids du conservatisme est énorme, dans notre pays, et il existe un hiatus considérable entre les intentions politiques affichées et les politiques bel et bien mises en œuvre.

On se doute que le Ministère de l’Agriculture n’a pas tellement goûté ces remarques. La réponse du ministre est, au reste, assez significative, puisqu’il commence par souligner : « je m’interroge sur le positionnement en opportunité de la Commission, d’autant plus que l’objectif annoncé de la nouvelle PAC était de laisser une plus grande subsidiarité aux Etats membres ». On croirait du Mélenchon : le ministre revendique le droit d’appliquer la politique européenne comme il l’entend !

Ce constat rappelle une remarque faite, en son temps, par Nicolas Hulot, disant qu’il avait rencontré, parfois, plus de conservatisme au Ministère de l’Agriculture que chez les agriculteurs eux-mêmes.

Mais, au fond, quel est le problème ?

Au même moment, l’Autorité Environnementale, rend son rapport annuel qui fait des constats du même ordre : dans beaucoup de secteurs, on garde la même manière de penser, les mêmes logiciels mentaux. Les projets d’aménagement continuent à pleuvoir, imperturbablement, et ils sont accompagnés de justifications qui montrent, qu’au fond, on ne s’est pas posé sérieusement la question d’une alternative radicale.

Un tel conservatisme interroge quand même, car l’idée n’est pas purement et simplement de renoncer à agir, mais d’inventer de nouvelles voies d’action, ce qui peut être tout à fait motivant, plutôt que de continuer à dérouler la morne routine de « solutions » qui soulèvent de plus en plus de problèmes.

Le problème est, à mon avis, le cantonnement de la politique, ces dernières années, à l’évaluation des rapports de force, ici et maintenant. Les décideurs louvoient entre les pressions des lobbies divers. Les lobbies sont conservateurs, par essence : ils ne sont là que pour défendre des positions acquises. Et si les acteurs politiques, au plus haut niveau, ne sont pas capables de tenir des directions qui leur semblent décisives, ils envoient des signaux brouillés aux acteurs de terrain.

L’élection présidentielle vient de montrer l’opposition entre un pôle centriste qui cherche d’abord des mesures techniques et opérationnelles et d’autres pôles qui sont plus orientés par l’idéologie. On voit bien les dangers d’une idéologie qui rêve le réel au lieu de le prendre en compte. Mais on voit bien, également, les limites de politiques techniques qui sont prêtes à des renoncements rapides faute de convictions réellement structurées.

Je me souviens, à ce propos, de la formule de Max Weber, aussi réservé à l’égard du socialisme révolutionnaire de son époque, qu’à l’égard de la bureaucratie politique : « on n’aurait jamais atteint le possible si on n’avait pas d’abord visé l’impossible ». Oui : révoquer des projets forts et structurants au nom de l’impossible est devenu une sorte de sport national. Et cela, assurément, nous empêche d’atteindre ce qui, précisément, serait pourtant possible et motivant.

Dans la même veine on peut citer la conclusion du même Max Weber, dans l’essai où il a distingué éthique de conviction et éthique de responsabilité : « On le voit maintenant : l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à la « vocation politique ». » Manquons nous, aujourd’hui, d’hommes et de femmes « authentiques » ? J’en ai peur.

Voilà, c’est fini

J’ai écrit ici, fin février (juste avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie) que la campagne présidentielle était morose. Pendant les deux mois qui se sont écoulés, ensuite, elle m’a donné peu d’occasions de m’enthousiasmer. Nous avons fait le nécessaire pour faire barrage à l’extrême droite, c’est entendu. Mais la conclusion de cette séquence est plutôt triste : quelles perspectives collectives nous laisse-t-elle ?

En regardant le débat de l’entre-deux tours

J’ai regardé une partie du débat télévisé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Je ne vais pas faire de relativisme : le discours de Marine Le Pen était effrayant. Sur chaque sujet elle alignait une collection de poncifs, sans rapport les uns avec les autres, et dans un manque de cohérence parfois criant. Depuis le débat de 2017, elle avait corrigé la forme de son discours, mais nullement le fond : un projet décousu et attrape-tout qui ramasse tous les mécontentements. Au-delà du caractère autoritaire et excluant de son projet, elle m’a spécialement effrayé en me rappelant le style de Donald Trump ou de Boris Johnson (entre autres), eux aussi guidés par la fantaisie du jour et nullement gênés par leurs contradictions et leurs volte-faces. Et on voit les ravages que ces types de gouvernants induisent sur la société civile, les clivages profonds qu’ils provoquent en soufflant sur les braises, les séquelles durables qu’ils laissent après leur passage.

Mais Emmanuel Macron, dans ce débat, n’était nullement enthousiasmant. Il faisait le travail, sans plus. A la collection de poncifs de son adversaire, il opposait une collection de mesures, évidemment mieux structurées, mais sans perspective d’ensemble. Il n’était, d’ailleurs, que partiellement crédible. Il s’est découvert, par exemple, après le premier tour, une passion pour l’environnement qui contraste fortement avec toutes les reculades dont son premier mandat a été l’occasion.

Quant aux échanges entre les deux protagonistes, ils ont illustré ce que sont devenus une grande partie des échanges aujourd’hui. On a dit et redit qu’Emmanuel Macron paraissait arrogant. On a moins souligné que Marine Le Pen ne se départissait guère d’un sourire narquois, comme si elle passait son temps à ricaner. Il y avait beaucoup de mépris réciproque.

Au reste, les résultats du premier tour, qui ont donné une prime jamais vue aux tribuns de tous bords, prompts à l’invective et aux coups de gueule, montre le faible espace qu’il reste pour discuter collectivement un projet de société, en essayant, un tant soit peu, de construire des arguments et des contre-arguments.

Le total, je l’ai dit, me laisse plutôt triste.

Les multiples signes de l’isolement social

Si on veut analyser les choses un peu plus à fond, il faut déjà dire que la sociologie du vote Le Pen est sans surprise. Elle répète ce qui a été observé dans toutes les élections récentes. C’est le vote des ouvriers et des employés qui ne voient pas leur place dans l’évolution actuelle de la société et ce, d’autant plus, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, que ces catégories perdent des effectifs salariés année après année. D’un point de vue géographique, on retrouve la France des périphéries qui s’est mobilisée lors de l’épisode des gilets jaunes. Les analyses menées par Elabe pour le compte du journal L’Express montrent nettement que le vote Le Pen prolifère dans l’habitat dispersé.

En observant les résultats du premier tour, on s’était d’ailleurs rendu compte que l’électorat de Jean-Luc Mélenchon était plus homogène dans l’espace social et dans l’espace géographique, que celui de Marine Le Pen. Ce qui signifie que c’est bien l’isolement et le sentiment d’abandon qui sous-tend le vote pour le Rassemblement National, plus qu’une revendication politique portée par l’espoir d’une société organisée différemment (ce qui correspond davantage au vote Mélenchon).

Et, en face, Emmanuel Macron ne produit pas de mobilisation collective. Il ne dessine pas d’horizon net, comme je l’ai dit. Par ailleurs, en 5 ans, il s’est révélé incapable de faire émerger autour de lui une équipe qui fasse sens. La République en Marche n’est pas un parti où l’on débat et où l’on construit des projets. Et, alors que la question de la succession d’Emmanuel Macron va se poser à moyen terme, on ne voit pas comment une configuration qui doit tant à une personne va pouvoir tenir la route. Or les mouvements structurés à sa périphérie ont été laminés au premier tour. Le vide politique est déjà à l’œuvre et il ne contribue certainement pas à contrecarrer le sentiment d’isolement qui surgit de toutes parts.

Pourtant il reste des enjeux qui nécessitent une mobilisation collective

Le drame est que, dans le même temps, de grands enjeux sont devant nous. Je recopie ce que j’écrivais fin février : les défis climatiques, et écologiques, l’accompagnement du grand âge, l’accès au travail pour le plus grand nombre, la santé publique, la répartition des bénéfices du travail, le financement des retraites, appellent autre chose que des calculs de coin de table et des mesures techniques. Ils nécessitent des débats de fond, au-delà de ce que l’un gagne et de ce que l’autre perd, pour savoir ce que nous avons à gagner, collectivement, en suivant telle ou telle direction.

Disons le tout net : nous sommes mal partis pour affronter de tels enjeux. La focalisation sur les questions économiques (et le pouvoir d’achat en fait partie) ne donnera aucune ressource pour construire quelque chose un peu collectivement. La France de l’isolement va mal et cette campagne vient de montrer qu’elle s’était enfoncée encore un peu plus dans l’atomisation sociale.

Le pèlerinage chrétien aujourd’hui

Les chrétiens peuvent-ils proposer un contre-modèle ? Pour ma part, je me sens, plus que jamais, pèlerin et voyageur sur la Terre. Non pas hors de la Terre, mais à l’écart des logiques qui gouvernent notre société aujourd’hui. Oui, il y a des choses simples qui sont à notre portée : porter attention à la qualité de vie, à la qualité des relations, plutôt qu’à la quantité de ce que nous possédons ; arrêter de brutaliser la nature et de nous brutaliser les uns les autres ; mesurer les coûts autant que les bénéfices d’innovations que l’on nous vend comme des musts ; etc.

D’autres que les chrétiens le font (heureusement). Pendant des années ils sont apparus comme des marginaux utiles et sympathiques, à condition qu’ils restent une minorité. Mais, alors que nous sommes en train, collectivement, de nous empoisonner physiquement autant que socialement, ils deviennent une ressource décisive bien que fragile.

Il est temps de sortir de la sidération et de la passivité devant la course à l’abîme qui nous emporte.

Crises locales ou effondrement global ? Chrétiens dans un monde lézardé

J’ai écrit, à la demande des éditions mennonites, un petit livret sur la question des risques environnementaux que nous courons tous sans en mesurer la portée.

Les lecteurs réguliers de ce blog reconnaîtront, s’ils parcourent ce petit livre, des thèmes que j’aborde régulièrement, ici. Je peux en citer trois :

  • Il y a d’abord le contraste entre des faits assez longuement recoupés et vérifiés par d’innombrables équipes de recherche et la faible croyance que cela entraîne dans l’opinion, parce que, si on les prenait au sérieux, cela entraînerait trop de remises en question
  • La similitude de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui et celle des prophètes de l’Ancien Testament qui ne prédisaient pas le futur en détail, mais avertissaient sur les désastres inévitables qui attendaient le peuple d’Israël s’il continuait dans la direction où il était parti
  • La convergence entre les questionnements de l’évangile sur l’attrait des richesses et la question lancinante que nous posent les crises environnementales sur notre attachement à une croissance qui, pourtant, nous empoisonne

Je n’en dis pas plus ici aujourd’hui.

Mais si vous voulez m’entendre répondre à des questions sur ce petit livre, je vous donne rendez-vous à un webinaire organisé par les éditions mennonites ce jeudi à 20h30 :

Jeudi 7 avril 2022 à 20 h 30, par visioconférence, à l’occasion de la parution du livre écrit par Frédéric de Coninck, sociologue, Crises locales ou effondrement global ? Chrétiens dans un monde lézardé, publié par les Éditions Mennonites.

Avec la participation de Jean-François Mouhot, directeur d’A Rocha France. Vos questions sont bienvenues !

Modalités d’accès :  https://urlz.fr/hzhA

ID de réunion : 864 5116 6137

Code secret : 202078

A jeudi, en visio, pour ceux qui pourront se connecter !

L’écologie parlons-en !

A propos d’un livret pour l’étude en groupe, dans les Églises

La commission d’éthique protestante évangélique et l’association A Rocha, viennent de publier (chez Excelsis) un petit livret destiné à encourager l’étude en groupe des questions écologiques dans les Églises.

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J’ai contribué, parmi d’autres, à ce projet, mais j’en parle d’autant plus librement que sa mise en forme doit peu de chose à mes contributions.

Et je dois dire que ce support est intéressant et stimulant tant sur la forme que sur le fond.

Il est possible (et nécessaire) de discuter de l’écologie dans l’Église

Le constat qui a donné naissance à ce projet est que l’écologie fait partie des questions controversées dont on hésite à parler ouvertement dans beaucoup d’Églises, parce que l’on craint qu’elles suscitent la division. Le pari de ce livret est justement de montrer que ce débat est possible et de proposer une voie pour le rendre possible. En introduction (pages 9 et 10) des conseils généraux pour la discussion de sujets controversés sont, d’ailleurs, proposés.

Débat accessible, donc (je dirai ensuite comment les auteurs proposent de le rendre attrayant, stimulant et transformant), mais aussi plus nécessaire qu’on ne l’imagine souvent. C’est le deuxième point qui est affiché d’entrée : les enjeux écologiques ne concernent pas seulement la doctrine de la création. En fait, en parcourant l’ensemble du livret, on voit que c’est notre conception du prophétisme, de l’action de Dieu dans l’histoire, de l’œuvre du Christ, de l’éthique de vie des chrétiens, du rôle de l’Église, de la fin des temps, etc. qui sont interrogés par les enjeux écologiques d’aujourd’hui. Chaque génération (comme c’est dit page 7) doit relever le défi de vivre, et d’actualiser l’évangile dans le contexte qui est le sien. Et la crise écologique remplit une grande part de notre contexte contemporain.

6 propositions de travail en groupe, associant audio, vidéo et lecture de la Bible

Le livret se tient à distance de deux écueils : soit dire que toutes les opinions se valent, soit dire que rien ne se discute. Il crée la possibilité d’un débat, au travers d’une séquence en six étapes, tout en affichant ouvertement sa préoccupation pour la crise que nous sommes en train de vivre. Et pour nourrir ce débat il use de moyens aujourd’hui à disposition : des QR codes qui donnent accès à des vidéos ou des podcasts. Pour ceux qui craignent les débats académiques et livresques, il y a là des ouvertures qui donnent un tour vivant aux questions évoquées. Et par ailleurs, de nombreux exemples et des situations très pratiques sont proposés.

Au total le pari de rendre possible à la fois une étude de la Bible et une étude du contexte me semble réussi. Reste à voir si des groupes d’étude s’en empareront dans les Églises. Ce serait à eux de dire si on a là un langage, une proposition qui parlent à la génération d’aujourd’hui.

En tout cas je souhaite que beaucoup de groupes l’utilisent. Car il y a dans ce livret autre chose que des prises de positions ou de grandes déclarations. Il y a un outil qui peut permettre à des groupes de se mettre en marche, à leur mesure, mais surtout collectivement, d’arriver à des accords qui soient aussi des accords pratiques. Que devons-nous, que pouvons-nous, que voulons-nous, faire ensemble ? Ce sont là les grandes questions qui, même si elles suscitent tensions et débats, concernent tout un chacun et les Églises en particulier.

Une année 2022 solidaire … que nous le voulions ou non

On utilise, la plupart du temps, l’adjectif « solidaire » ou le substantif « solidarité » pour parler d’un acte volontaire. Mais il existe d’autres usages, en français. On parle, dans un ensemble mécanique, de pièces solidaires les unes des autres, pour signifier qu’un mouvement imprimé à n’importe laquelle d’entre elles, entraîne toutes les autres. Le mot est dérivé de « solide » et, dans ce sens, il signifie une communauté de destin : nous sommes liés par les choix des autres, sans que nous le voulions.

Solidaires face aux épidémies

Depuis l’année 2020 nous nous redécouvrons solidaires devant les épidémies. Ceux qui réclament plus de liberté de choix, ignorent, souvent, que leur choix a des conséquences sur les autres et que les autres n’ont pas envie de subir les conséquences de leur liberté. De fait, pro et anti-vaccin sont solidaires les uns des autres, même s’ils se critiquent les uns les autres.

Et, dans ce domaine, nous sommes solidaires au niveau international, car, là où le virus circule, il mute. On ne peut donc pas se laver les mains de ce qui se passe ailleurs (où que ce soit) sur la planète.

Solidaires face aux menaces environnementales

Nous subissons, de même, les conséquences de la pollution émise par les autres et les autres subissent les conséquences de notre pollution.
Le climat est un tout, et même ceux qui s’imaginent à l’abri de résidences climatisées, surveillées par des gardes armés, finiront par en subir les conséquences.

Le climat est résistant aux opinions : quel que soit ce qu’on en pense, il suit son cours. Les multiples substances chimiques, que nous répandons à droite et à gauche, agissent, elles aussi, de la même manière sur ceux qui dénient leur influence et sur ceux qui l’admettent.

Solidaires face aux choix politiques de nos concitoyens

En cette année électorale, nous savons que nous devrons faire avec le président, puis les députés, qui sortiront des urnes. Nous devrons vivre, ensuite, pendant 5 ans, avec les conséquences des choix du corps électoral, que ce soit notre choix ou non.

Il est de bon ton de critiquer les mesures gouvernementales, ou les décisions des élus locaux. Mais, en France tout du moins, ils ont été élus. Nous n’avons pas forcément voté pour eux, mais d’autres l’ont fait.

Les prophètes : solidaires, eux aussi

Dans bien d’autres domaines nous sommes dépendants des choix et des pratiques d’autres acteurs. Mais je me suis limité, ici, à des domaines où nos propres choix pèsent sur la vie d’autres que nous.

Tout cela appelle, en conséquence, les chrétiens à un sursaut prophétique. Et, tandis que nombre d’entre eux sombrent dans la facilité et la passivité, il faut souligner que d’autres parlent et agissent avec courage.

Mais il faut noter, à ce propos, que la plupart des prophètes de l’Ancien Testament, ont partagé le sort d’un peuple qui ne les écoutait pas. Dans les grands moments de naufrage, les prophètes sont entraînés avec leurs contemporains, même s’ils leur avaient donné les moyens d’échapper à la catastrophe. Ézéchiel est exilé avec une partie du peuple, à Babylone. Jérémie est entraîné contre son gré, en Egypte (Jr 43.6), alors qu’il avait adjuré le roi de ne pas s’y replier. Dieu calme Baruch, le secrétaire du même Jérémie, qui formait de grands projets, en lui disant qu’il ne peut pas échapper à la débâcle (il lui laisse, simplement, la vie sauve) (Jr 45). Et dans les apocalypses diverses du Nouveau Testament, il n’est dit nulle part que les chrétiens échapperont aux malheurs provoqués par l’injustice et l’aveuglement des hommes. Jésus, pour sa part, pleure sur Jérusalem, et sa destruction future, parce que ses habitants ont refusé le salut qu’il leur apportait. Mais c’est lui qui meurt le premier, quelques jours plus tard, sur la croix (Lc 19.41-43).

Voilà peut-être des considérations bien sombres, pour débuter cette année 2022. Mais, sombre ou lumineux, notre avenir s’écrit au pluriel, et il est temps, pour chacun, d’arrêter de se rêver comme des personnes qui peuvent se livrer sans limite, ni dommage pour les autres, aux aléas de leur fantaisie.

Donnez-nous du temps ! Donnez-nous de la distance ! L’exemple troublant de la convention citoyenne sur le climat

J’ai regardé, sur la chaîne parlementaire, un documentaire tout à fait troublant sur les 150 personnes, tirées au sort, qui ont participé à la convention citoyenne sur le climat. Ce documentaire de 52 minutes peut être regardé encore un certain temps.

Une soudaine prise de conscience de la gravité des enjeux

On avait déjà souligné, au moment de la fin de la convention, qu’il était assez étonnant que le groupe de citoyens arrive à un tel consensus, sur un sujet à priori très controversé. Ce que racontent les personnes, dans le reportage, l’explique. Toutes disent qu’elles ont soudain pris conscience de l’importance et de la réalité du problème, face à des experts qui les ont bouleversées. C’est bien là ce qui m’a estomaqué.

Il faut bien voir que ces experts ne vivent pas dans le secret, qu’ils s’expriment au travers des rapports du GIEC ou au travers d’autres rapports, que ces travaux sont relayés par la presse, qu’il arrive qu’on en voie l’un ou l’autre à la télévision. Donc, d’un certain point de vue, ces personnes n’ont fait que réentendre ce qu’elles avaient déjà entendu. Elles ne disent d’ailleurs pas le contraire. Elles disent simplement que, tout d’un coup, elles ont pris ces messages au sérieux.

Plusieurs ont changé de vie après la convention citoyenne. Certains se sont engagés politiquement, d’autres ont décidé de militer dans les réseaux associatifs, plusieurs ont quitté leur travail, l’un a décidé d’aller travailler tous les jours en vélo et a arrêté de manger de la viande. Quand ils parlent du choc qu’ils ont reçu, ce ne sont donc pas des mots en l’air.

Que s’est-il passé ?

J’avoue que, dans un premier temps, j’ai été plutôt désespéré de me rendre compte que, pour la plupart des personnes, le problème n’était pas qu’elles étaient auparavant dérangées dans leur confort, mais simplement qu’elles ne prêtaient pas vraiment attention aux mises en garde des experts, qu’elles les écoutaient d’une oreille distraite.

Ensuite je me suis interrogé sur ce qui s’était passé. Ce qui m’est, finalement, apparu comme évident, c’est que le message n’est pas tout et que le cadre dans lequel il est délivré change complètement la donne. D’abord, se retrouver en chair et en os devant un spécialiste dont on perçoit l’engagement, en tant que personne, dans le problème considéré, fait un autre effet que de juste récupérer son discours. Ensuite, et ce fut là, à mon avis, le ressort essentiel : on a laissé aux scientifiques le temps de parler, de s’expliquer, de répondre à des questions tranquillement, chose qu’ils n’ont jamais la possibilité de faire dans les médias.

Et les auditeurs ont pris le temps d’écouter le message, d’essayer de se faire un opinion, de discuter, de demander des éclaircissements, de soulever des objections. C’est un autre positionnement que de se trouver face au flux déstructuré de la succession d’informations d’un journal télévisé, qu’on laisse glisser sur soi. Du coup, plutôt que de chercher la petite phrase ou la petite formule qui fait mouche, tous ont cherché à approfondir un peu (un peu a suffi) les enjeux.

Il y a d’autres points forts qui ressortent du documentaire. L’un raconte le débat contradictoire qui s’est déroulé à propos de la semaine de travail de quatre jours et l’expérience incroyable de voir l’intelligence des arguments qui s’échangeaient. L’autre dit qu’il a pris conscience qu’il avait quelque chose à dire, alors qu’il se dévalorisait auparavant.

Et puis …

Et puis à la fin, le documentaire y insiste aussi, tous ont la conviction d’avoir participé à un moment incroyable, mais non reproductible. Quand ils doivent trancher entre soumettre leurs propositions par référendum ou les transmettre aux parlementaires, la majorité d’entre eux sont persuadés qu’il sera impossible de mener un débat public de grande ampleur sur ces questions et qu’il vaut mieux s’en remettre aux députés et sénateurs.

Pourquoi sont-ils intimement persuadés que la majorité des français « ne pourra pas comprendre » ce qu’ils ont compris ? A mon avis ils sont assez lucides : ils voient que l’arène où ces questions pourraient prendre de la consistance n’existe pas.

D’un autre côté, ils sous-estiment, sans doute, les pesanteurs multiples qui feront, en définitive, de la loi climat, une pâle évocation de leurs travaux.

Rendez-nous Jean-Baptiste !

Et, alors que je tentais de comprendre ce qui s’était passé, j’ai été ramené aux textes bibliques qu’on lit, au moment de l’avent, et qui nous parlent du ministère de Jean-Baptiste. Il est « la voix qui crie dans le désert » et les gens sortent de la ville pour aller à sa rencontre, au bord du Jourdain. Cette mise en scène peut questionner, mais je me rends compte que, là aussi, le lieu change tout. Prendre le temps de sortir de son quotidien et aller dans un lieu où il y a peu de distractions, rend disponible pour entendre un message qui, sinon, serait brouillé et inaudible.

Et voilà notre problème : nous manquons de déserts, nous manquons de lieux et d’occasions pour sortir de notre quotidien saturé de messages éphémères. Ce n’est pas tellement une défaite de la pensée que nous vivons, qu’une disparition de lieux pour penser. Tous ceux qui ont été filmés dans le documentaire sont reconnaissants d’avoir pu faire un pas de côté et ils ont apprécié d’avoir à se poser des questions.

Et, on le voit, le fonctionnement des organes d’information ne construit pas du tout, aujourd’hui, un lieu pour prendre de la distance, regarder les choses en face tranquillement, et s’interroger sur les grands enjeux de notre existence.

Rendez-nous Jean-Baptiste !

Quelle est la valeur de ce que nous achetons ?

Les évangiles comportent de nombreuses mises en garde quant aux erreurs de perspective que produit la valeur monétaire. L’évangile de Luc, en particulier, ne cesse de le répéter : « Attention ! Gardez vous de toute avidité. Ce n’est pas du fait qu’un homme est riche qu’il a sa vie garantie par ses biens » (Lc 12.15). Quand Jésus parle de la vie, il ne pense pas seulement à la vie physique, il pense, plus largement, à la vie morale, à la qualité de vie, à une vie qui « vaut » la peine.

Ce sont des mises en garde que l’on commente, année après année, lorsque les textes du dimanche les mentionnent. Je ne sais pas si les auditeurs en tirent vraiment toutes les conséquences. Lorsque j’étais jeune, j’entendais cela comme une injonction morale dont je ne percevais pas forcément la profondeur. Année après année, j’en suis venu à considérer qu’il s’agit, bien plus largement, d’une question de vie ou de mort pour l’ensemble de nos sociétés et cela devient de plus en plus évident au fur et à mesure que les menaces écologiques s’accroissent.

En fait, dans une économie qui a perdu toute boussole, on ne sait plus très bien ce que l’on achète, pourquoi on l’achète, et à quoi tout cela sert. L’économie prétend régler la question de la valeur en la résumant à un prix, mais, si on fait un pas de côté, on se rend compte rapidement que d’autres choix ont bien plus de valeur. Si on fait un pas de côté, on se rend compte, en fait, que les choix induits par les modes de production et par nos modes de vie sont totalement absurdes et qu’ils nous mènent tout droit dans le mur pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine.

Quelques exemples de dynamiques économiques absurdes

A titre de pas de côté, je vous recommande la lecture de l’ouvrage de Pierre Veltz, L’Économie désirable : Sortir du monde thermo-fossile, paru au Seuil en début d’année. Il ne s’agit nullement d’un pamphlet écologiste, c’est là l’intérêt du livre. L’auteur cherche plutôt une voie raisonnable pour sortir de l’ornière dans laquelle nous sommes coincés. En gros, sa thèse est qu’il faut réorienter les domaines dans lesquels nous investissons et, pour ce faire, il rend compte d’un certain nombre de dérives qui, à vrai dire, laissent pantois.

Premier exemple : nous consommons des quantités astronomiques d’énergie pour un bénéfice qui n’a rien d’évident. La quantité d’énergie dépensée par chaque personne, en moyenne, dans le monde, a été « multipliée par 7 depuis les années 1950« . Multipliée par 7 vraiment ? Mais pour quel bénéfice ? Pouvons-nous dire que nous vivons 7 fois mieux qu’il y a 70 ans ? On ne peut pas mesurer une chose pareille. Mais il n’empêche. Notre vie est devenue plus confortable, assurément. Mais pas 7 fois plus confortable, pour ne pas parler d’autres critères de qualité. Cela signifie que nous empruntons un chemin délirant, en maniant des solutions finalement peu efficaces qui coûtent beaucoup de ressources pour des résultats maigres.

La dérive ne date de 1950. Si on veut remonter un peu plus dans le temps, Pierre Veltz cite les calculs faits par Jean-Marc Jancovici (qui n’ont rien de mystérieux, il est possible de les refaire soi-même). Si on considère l’effort que peut produire une personne humaine faisant un effort intense pendant une journée de travail (par exemple, un esclave) on se rend compte qu’en moyenne, un terrien utilise, aujourd’hui, l’équivalent de 600 esclaves ! En moyenne … en France on approche de trois fois ce chiffre !

Mais que faisons-nous de tous ces équivalents esclaves ? Déjà « à la fin des années 1950, Bertrand de Jouvenel, un des pionniers oubliés de la pensée écologique, en faisait la remarque : n’importe quelle mesure du progrès dans le niveau de vie de l’individu donne un coefficient de progrès incomparablement plus faible que le progrès dans la quantité d’énergie dépensée par habitant. » Betrand de Jouvenel pouvait dire cela car il avait sa propre vision du niveau de vie qui ne se résumait pas à une mesure monétaire. « Il avait perçu l’essentiel, parce qu’il avait l’œil fixé sur la demande et la qualité de la vie, et pas seulement, comme la majorité des économistes d’hier et d’aujourd’hui, sur l’offre. »

Or dans cette offre il y a de tout : de l’utile et du superfétatoire. Nous restons encore formatés par l’économie, que Pierre Veltz appelle « garage-salon-cuisine » : centrée sur la possession d’objets, et que l’on n’interroge pas suffisamment. Dans cette économie, « un des grands moteurs de croissance était la comparaison, ou, pour le dire crûment, la jalousie entre voisins. » Cette jalousie, par définition, n’a pas de fin. On pense aux paroles anciennes de l’Ecclésiaste : « Je vois, moi, que tout le travail, tout le succès d’une œuvre, c’est jalousie des uns envers les autres : cela est aussi vanité et poursuite de vent » (Ec 4.4). Poursuite du vent : c’est l’expression qui convient.

Cette fuite en avant dans la quête sans fin de la différenciation a pris un nouveau tour, ces dernières années, avec la complexification des objets (ce que Pierre Veltz appelle la profondeur technique), qui conduit à consommer des métaux et à les incorporer dans des ensembles où il est difficile de les recycler et à consommer une énergie considérable juste pour fabriquer les objets. Lesdits objets sont difficiles à réparer du fait même de leur complexité et, pour l’utilisateur final, le progrès est mince.

L’absurdité même du tableau conduit à penser qu’il y a forcément des marges de manœuvre importantes et qu’une sobriété modérée est à portée de main. « Vivre avec 300 ou même 200 esclaves (au sens de Janovici) au lieu de 600 ne devrait pas nous faire régresser à l’âge de pierre. L’énormité de notre dépense énergétique et de sa croissance récente rend optimiste, car elle montre qu’on devrait pouvoir la réduire sans nous condamner à une frugalité ascétique dont certains rêvent, mais qui a peu de chances de déclencher un enthousiasme de masse. »

Je citerai un dernier exemple des pas de côté que nous invite à faire Pierre Veltz en parlant de notre consommation de viande. Il cite le blog de Bill Gates : « si le bétail était un pays, il serait le troisième émetteur de gaz à effet de serre du monde, juste derrière les Etats-Unis » ! Là aussi, on se dit qu’entre la consommation effrénée et un véganisme strict il y a une large plage de choix possibles qui sont porteurs de conséquences significatives.

A quoi attribuons-nous de la valeur ?

Tout cela nous renvoie à mes interrogations du début sur ce à quoi nous attribuons de la valeur. Est-ce que cela vaut la peine d’acheter des objets aussi complexes ? Est-ce que nous avons vraiment besoin de tous ces objets, vu la dépense énergétique qu’ils entraînent ? Et puis les conventions économiques provoquent des erreurs de perspective. Pierre Veltz cite l’exemple de la santé qui, du fait qu’elle est financée par l’assurance maladie, apparaît comme un coût ou une charge. Donc une voiture représente une valeur économique et la santé une amputation de cette valeur !

Comme le répète à plusieurs reprises Pierre Veltz, ce qui manque est une boussole, pour que nous nous entendions collectivement sur ce qui a de la valeur. Beaucoup de gens, aujourd’hui, perçoivent la perte de sens du travail auquel ils se consacrent. Et les initiatives pour retrouver une activité qui construit du lien, qui se réancre dans le concret de réseaux de solidarité, pour construire ensemble des modes d’action plus sobres se multiplient. Mais ces initiatives sont encore loin de rassembler des majorités politiques et, pour l’heure, les états sont tétanisés.

Nous avons pris, collectivement, en partie sans nous en rendre compte, un chemin qui nous mène dans le mur. Ce chemin a produit des bénéfices qui ont pu nous éblouir. Mais on voit aujourd’hui les facilités, les raccourcis et les gaspillages colossaux qui ont accompagné ces bénéfices.

On ne parle pas, je le répète, de se contraindre à un ascétisme monacal, mais de reprendre le fil des interrogations des évangiles : qu’est-ce qui a de la valeur ? La question, après tout, n’est pas si compliquée. Si on la prend au sérieux elle peut nous engager dans des choix déstabilisants. Mais c’est là qu’est la vie.