Les municipales au temps du coronavirus

A titre personnel

A titre personnel, le cœur n’y était pas. Étant président d’une association cultuelle, j’ai passé toute la fin de la semaine en contacts pour réorganiser notre activité, suite aux annonces successives des pouvoirs publics. Nous devions avoir notre assemblée générale dimanche. Entre jeudi et vendredi, nous avons décidé de l’annuler (même si nous sommes largement moins de 100 membres) afin de garder une valeur à la dimension collective de l’église : entre ceux qui pouvaient être contagieux et ceux qui sont des personnes à risque, il aurait manqué beaucoup de monde. Et samedi soir, à 20 heures, j’apprends que nous devons annuler le culte toutes affaires cessantes (encore une fois, nous sommes moins de 100 personnes au culte et le dimanche précédent nous avions respecté les gestes barrières). Le premier ministre fait la morale aux français, les exhorte à faire des efforts … et considère qu’il est trop tard pour annuler les élections. J’ai bien aimé la formule d’un élu : cela revient à dire « je ferme tout sauf mon bac à sable »

Étant titulaire de la procuration de quelqu’un, je me suis quand même senti obligé d’aller voter. Arrivé au bureau de vote, je découvre que le talon de la demande de procuration ne leur est pas parvenu (la présidente du bureau de vote se montre sceptique quand je lui signale que ce n’est pas la première fois que cela arrive). Le récépissé que j’exhibe ne les impressionne pas du tout : ils me demandent d’aller au tribunal. Le tribunal est sur mon chemin pour rentrer chez moi. J’y vais : ils me déclarent que la procuration a été établie au commissariat de police et qu’ils ne peuvent donc rien faire. Par un geste de folie (et ayant un peu de temps devant moi) je me rends au commissariat de Police. Là je tombe sur des fonctionnaires très dévoués qui essayent vraiment de régler mon problème. Ils retrouvent la demande de procuration. Le commissaire de police arrive et dit que normalement le bureau de vote les appelle pour vérification dans ce genre de cas (comme la vie pourrait être simple !). Mais puisque je suis là, ils prennent l’initiative d’appeler la mairie. Il leur faut pas moins de 4 coups de fil pour tomber sur quelqu’un qui leur suggère de m’envoyer au tribunal ! Un agent assermenté écrit sur mon récépissé qu’il a vérifié la validité de la procuration et donne un coup de tampon républicain. Je retourne au bureau de vote (près d’une heure s’est écoulée depuis mon premier passage). Une cheffe descend et me réexplique depuis le début tout ce que je sais depuis une heure. Faut-il le dire, on m’a d’abord demandé si la demande était récente, mais elle date du 21 février. On m’a demandé ensuite si j’étais dans le bon bureau de vote, mais le mandant figure bien sur la liste des électeurs de ce bureau. La cheffe en question n’admet pas que le tribunal m’ait envoyé sur les roses et me propose comme toute solution d’y retourner.

Dans ma naïveté, j’imaginais que ce genre de comportement administratif relevait d’une période révolue. Je rentre chez moi, frustré et furibard.

Mais il s’est quand même passé quelque chose

Quand j’entends, ensuite, le président Macron justifier le maintien des élections par l’exigence du maintien d’une vie démocratique, je ris jaune. Qu’est-ce qu’une démocratie quand tant de gens ne peuvent pas voter ou renoncent à le faire ? L’argument du gouvernement a été d’insister sur la possibilité d’établir des procurations (là je ne ris même plus). En quoi la démocratie aurait-elle été menacée, si on avait décalé les élections à un moment où la sérénité des électeurs leur aurait permis de se déterminer sans avoir l’esprit occupé par d’autres préoccupations ?

Mais finalement, au vu des résultats, je m’aperçois qu’il s’est quand même passé quelque chose (et qu’il est bien dommage, du coup, que cette tendance ne puisse pas être validée par un taux de participation moins famélique). D’abord, le manque d’implantation locale de LREM explose. Il faut ajouter à ce manque d’implantation que rien, dans la politique menée par le gouvernement depuis 2017, n’a concerné les enjeux qui font le cœur des scrutins municipaux. La dimension abstraite et technocratique des argumentaires de LREM, que j’ai régulièrement pointée du doigt dans ce blog, prédestinait ce mouvement à un échec complet aux municipales.

Dans beaucoup de communes, la population a donné quitus aux équipes en place, ce qui montre qu’elles ont fait le travail (cela vaut aussi pour les listes du Rassemblement National, quoi qu’on pense de leurs options).

Et, donc, la bonne nouvelle est la percée massive des listes écologistes dans les grandes villes. C’est une bonne nouvelle pour les villes en question, mais c’est surtout une bonne nouvelle pour le mouvement écologiste. Eric Piolle, qui s’est confronté à la gestion de la ville de Grenoble pendant 6 ans (et qui est en passe d’être reconduit) avait souligné, avant les élections, à quel point le mouvement écologiste devait apprendre à gouverner. Quand une minorité protestataire passe au moment de bascule où elle peut devenir une majorité (ou, au moins, une force politique importante), il faut qu’elle change de logiciel. Et cela n’a rien d’évident. Eh bien gageons que plusieurs équipes auront l’occasion d’apprendre sur le terrain, les contraintes et les joies de l’exercice des responsabilités.

Et, on l’imagine, j’ai beaucoup plus appétence pour une préoccupation pour la vie qui inclut une mobilisation du lien social et une recherche d’une vie en société de qualité construite sur le long terme, que pour un isolement organisé en catastrophe. Je ne nie pas la nécessité d’une stratégie de court terme face à une épidémie. Mais il serait peut-être temps de se préoccuper des, environ, un million de morts prématurées engendrées par la pollution atmosphérique en Chine, chaque année, 85.000 en Italie et 50.000 en France. Et encore, tout cela n’est qu’une partie du problème. Que penser de la qualité de vie médiocre de tant de personnes dans des pays comme les nôtres qui ont pourtant tant de moyens ?

Changer de paradigme … plus facile à dire qu’à faire

Le changement climatique et l’épuisement des ressources naturelles, imposent, on le dit souvent, de « changer de paradigme ». La formule est plaisante. Elle est sans doute juste. Mais si on creuse un peu ce qu’elle renferme, on s’aperçoit qu’elle renvoie à des problèmes plutôt ardus que l’on a tendance à sous-estimer, en parlant de « paradigme » comme s’il s’agissait de quelque chose de facile à déplacer.

Thomas Kuhn et les paradigmes

Le mot de « paradigme » et l’idée de « changement de paradigme » sont devenus à la mode, suite aux travaux de Thomas Kuhn sur les grandes ruptures qui ont marqué l’histoire des sciences (notamment l’ouvrage : La structure des révolutions scientifiques, paru en 1962). Et quand on utilise de manière rapide, et un peu légère, le mot de paradigme, on oublie de dire que, pour Kuhn, les changements de paradigme étaient rares, difficiles et plutôt dramatiques. Le « drame », cela dit, était circonscrit à l’histoire des sciences, puisque tel était le domaine sur lequel il travaillait. Mais les difficultés qu’il a pointées ont une portée bien plus générale que la seule connaissance scientifique.

Mais commençons par la « science normale », pour parler comme Kuhn, c’est à dire la manière scientifique de voir les choses à une époque donnée. Kuhn tire de l’observation du passé l’affirmation qu’elle résiste, autant qu’elle peut, à l’émergence d’une autre vision de la nature. Au fur et à mesure que les constats dissonants se multiplient, elle ressemble de plus en plus à une machine que l’on essaye désespérément de réparer, en changeant telle ou telle pièce, avant que le tout ne tombe en panne. Puis un nouveau paradigme émerge, qui est autre chose qu’un rafistolage. Il est, en fait, incompatible avec l’ancien. C’est pourquoi Kuhn parle de révolution scientifique. Le nouveau paradigme rend compte d’une manière simple des ex-faits dissonants, bien sûr. Mais il va plus loin : il crée ses propres faits, ses propres expériences. Il n’est pas une amélioration du paradigme précédent. Il transporte dans un autre monde. Kuhn dit que les deux approches sont incommensurables, au sens qu’elles construisent, chacune, leurs mesures.

Dans la deuxième édition du livre (1970), il a tenté de faire évoluer un peu son vocabulaire. Il est vrai que, dans le langage usuel, un paradigme est plutôt un exemple. Du coup Kuhn a proposé de réserver le mot de paradigme aux expériences fondatrices qui soutiennent une période scientifique donnée : le catalogue d’exemples que tout bon étudiant doit apprendre, les expériences qu’il doit savoir mener à bien, etc. Mais le mot de paradigme lui a échappé et, dès lors, il a plutôt été utilisé dans le sens qu’il lui avait donné en 1962. Cela dit, retenons l’idée qu’une vision du monde s’appuie sur un catalogue de cas types qui structurent son raisonnement bien plus qu’elle ne l’imagine.

Les paradigmes dans la vie sociale

Est-il pertinent d’étendre cette réflexion sur les paradigmes en dehors du champ scientifique ? Oui : la plupart des tentatives dans ce sens ont été plutôt convaincantes. On a ainsi mis en évidence que les pratiques de tout un chacun ne s’appuient pas seulement sur des ressorts moraux, mais qu’elles se construisent à partir d’une certaine vision du monde, de certaines manières de donner de la valeur à des éléments donnés. On mesure (formellement ou informellement) beaucoup de choses dans la vie de tous les jours et on agit sur la base de ces mesures. On va considérer qu’une manière de faire est « efficace », qu’un choix est « le meilleur », qu’un achat est « économique », qu’une innovation est « un progrès », sur la base de critères en partie conventionnels, qui renvoient les uns aux autres, qui se soutiennent les uns les autres, tout comme la « science normale » construit les faits qui soutiennent sa théorie. Et si des constats dissonants apparaissent, on commence (comme dans le cas de la science) par les évaluer à l’aune des critères habituels ce qui, dans un premier temps, les disqualifie.

Et il est vrai que le changement social consiste souvent à remettre en question la manière dont on évaluait une pratique auparavant. Mais c’est là quelque chose d’aussi difficile que de contester la « science normale » d’une époque donnée.

Les enjeux environnementaux ne cessent de remettre en cause notre manière de mesurer et d’évaluer nos pratiques

Illustration actuelle : dès qu’on s’intéresse à la manière dont une pratique donnée pourrait ou devrait changer, pour tenir compte des défis environnementaux, on se heurte pratiquement systématiquement au fait que la pratique existante est soutenue par tout un réseau de mesures et d’autres pratiques qui la légitiment.
Prenons quelques exemples (plutôt ponctuels) pour faire comprendre ce que je veux dire :

1 Utiliser une bicyclette pour aller quelque part est, presque toujours, « moins rapide » et « moins pratique » que de prendre sa voiture. Mais c’est surtout autre chose. Pour que cela redevienne facile d’usage il faut organiser toute une série de choses différemment (comment s’habiller, comment faire des courses, comment pédaler sans se fatiguer, comment enchaîner ses activités, etc.). Et la tension sur le temps qui conduit à prendre sa voiture fait partie du problème. Est-on certain que de bourrer ses journées à ras bord est une bonne manière d’avoir une vie intéressante ? Et est-il intelligent d’aller à la salle de sport en descendant de sa voiture ?

2 Faire de la cuisine végétarienne (chose que je fais plus souvent qu’autrefois, sans être devenu végétarien) ne veut pas dire supprimer la viande d’un plat donné. C’est une cuisine qui a sa propre logique, son propre équilibre des saveurs et des textures et qui obéit à d’autres règles. A la base, d’ailleurs, c’est une cuisine qui est pas mal moins chère et qui permet d’accepter des aliments de base biologiques réputés, par ailleurs, « trop chers ».

3 Essayer d’utiliser moins souvent sa voiture conduit à s’organiser de manière complètement différente. Soit on organise un co-voiturage, soit on chaîne train et voiture de location, soit on fait un trajet différent. Pour le coup, cela revient souvent moins cher que d’utiliser sa propre voiture (ou d’être seul dedans), à condition que l’on ait une exacte représentation de ce que coûte une voiture. Beaucoup de personnes oublient le prix d’achat, d’entretien et d’assurance d’une voiture quand ils calculent le prix d’un déplacement. Seul le prix du carburant est visible.
Par ailleurs, l’aménagement des périphéries urbaines a été conçu en partant de l’hypothèse que tout le monde utilisait une voiture individuelle. Dans un premier temps il est donc « plus compliqué » de penser et d’agir différemment.

L’usage des pesticides, cas d’école

Le débat sur les pesticides est tout à fait typique, à ce propos. Ceux qui en défendent l’usage disent qu’il n’y a pas « d’autre alternative » ou que « c’est une source d’économie importante ». En face, ceux qui veulent les interdire parlent des risques en terme de santé publique et d’épuisement progressif des sols. En fait, des alternatives à la plupart des pesticides existent. Mais tout dépend du référentiel que l’on utilise pour prendre ses décisions.

On est dans un domaine où, typiquement, les faits dissonants se multiplient. Mais ils n’ont pas encore conduit à un changement de paradigme. Commentant brièvement l’échec des plants Ecophyto (censés réduire l’usage des pesticides et qui n’ont pas réussi à enrayer l’augmentation de cet usage) la Cour des Comptes a souligné, récemment, un état de fait qui montre bien ce qui se passe quand les faits dissonants prolifèrent.

Citons un extrait du référé de la Cour des Comptes : « Le nombre et la diversité des acteurs impliqués, l’insuffisante articulation du plan Écophyto avec plus d’une dizaine d’autres instruments de programmation portant des mesures relatives aux pesticides :
(Programme national de développement agricole et rural (PNDAR), Plan national santé au travail (PNST), Stratégie nationale pour la biodiversité (SNB), Programme national santé environnement(PNSE), Plan biodiversité, Programme Ambition Bio, Plan Chlordécone, Grand plan d’investissement (GPI), Plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques (PREPA)),
la diversité des sources de financement :
(Prélèvement sur la redevance pour pollutions diffuses, crédits budgétaires de l’État issus de plusieurs missions et programmes, crédits européens du Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER) dont la gestion est confiée aux régions, collectivités territoriales, agences de l’eau, co-financements par les porteurs de projets)
et la généralisation des co-financement sous appels à projets ont conduit à développer une gestion administrative et financière si complexe qu’elle peut neutraliser les effets de l’impulsion nationale et, plus récemment, des initiatives régionales ».

On doit se pincer pour se convaincre que l’on ne rêve pas, en lisant la description d’un tel méli-mélo ! Ce que l’on perçoit est, qu’en ordre dispersé, on essaye d’agir à droite et à gauche. La multiplication des appels à projets montre, par ailleurs, que les acteurs publics considèrent encore que l’on se situe dans le cadre de projets expérimentaux. En gros, une agriculture économe en pesticides n’est pas la politique centrale mise en œuvre : cela reste l’affaire d’acteurs motivés qui vont à contre-courant.

Pour l’instant, « l’agriculture normale » continue à s’adosser à ses outils de mesure standards. Et un multitude d’acteurs raisonnent avec ces outils-là, aussi bien dans le public que dans le privé. Il faut, dès lors, être militant pour agir contre la pente qui va vers toujours plus d’intrans.

Des changements de paradigmes qui ne se feront que sous la contrainte

En fait, ce que l’on sait parfaitement, en psychologie sociale, est qu’un changement aussi profond qu’un changement de paradigme est la dernière option à laquelle des acteurs sociaux se résoudront. Cela s’apparente à une conversion, une remise en question si profonde qu’elle marque un avant et un après. D’un point de vue étymologique c’est, d’ailleurs, le sens du mot grec metanoia (que l’on traduit dans le Nouveau Testament, par conversion) : « changement de manière de raisonner ». Toutes les résistances de l’individu, des groupes sociaux et des acteurs influents sont arc-boutées pour éviter d’avoir à en passer par une révision qui remettrait autant de choses en cause.

Deux facteurs peuvent conduire à l’acceptation générale d’une nouvelle manière de considérer les choses : une crise majeure qui disqualifie l’ancien système ou la multiplication des groupes hétérodoxes qui finissent par rendre le système existant trop inconfortable.

Il est donc intéressant de raisonner en terme de paradigme, parce que cela souligne que le problème n’est pas seulement moral. C’est aussi un problème cognitif : c’est un mode de raisonnement qui est aveugle à tout un pan de la réalité.
Ou disons, pour suivre l’évangile, que l’aveuglement, même s’il est le fruit des intérêts égoïstes ou à court terme de tout un chacun, finit par avoir sa propre logique, son propre développement autonome.
Mais quand le référentiel s’écroule, il entraîne avec lui bien d’autres réalités que des exemples types, des raisonnements routiniers ou des évaluations biaisées. Il entraîne les convictions profondes qu’il contribuait à entretenir et la révision est souvent déchirante.

Les mutations sociales vues à travers notre assiette

Les pratiques alimentaires en disent beaucoup sur le fonctionnement d’une société. En Espagne, par exemple, il existe un mot pratiquement intraduisible, la sobremesa, qui est un moment, après le repas, où les convives restent à table et discutent tranquillement. C’est un moment de sociabilité particulier qui ne se vit pas de la même manière dans d’autres pays. En France la convivialité se construit plutôt pendant le repas lui-même. Ailleurs, le repas est, parfois, surtout un moment fonctionnel où l’on s’alimente, ce qui fait que l’on passe à autre chose le plus vite possible.

Les changements alimentaires, marqueurs d’évolutions sociales sur le long terme

Est-il possible, alors, de lire des évolutions sociales au travers de ce qui se passe dans notre assiette ? Assurément. De premières choses sont visibles, déjà, si l’on regarde les évolutions de longue durée. Pour la France, le tournant se situe un peu avant le début du XXe siècle. A cette époque, l’essentiel de l’apport calorique provenait des céréales et des féculents. Depuis, les produits animaux, les fruits et légumes, les graisses et les sucres rapides, ont compensé une baisse vertigineuse desdits céréales et féculents. Si l’on décompose les apports entre glucides, lipides et protides on voit qu’on a changé de monde depuis 1900.

Source : Les comportements alimentaires, expertise collective animée par l’INRA, en 2010. Les données proviennent de FAO Stat

On a donc une alimentation beaucoup plus grasse qu’autrefois. Ce qui n’est pas visible sur le graphique est que les glucides ne sont pas non plus les mêmes (beaucoup moins de sucres lents) et les protides non plus (beaucoup plus de protéines animales et beaucoup moins de protéines végétales).

D’un côté on peut se dire que notre alimentation s’est diversifiée. De l’autre on voit que tout ce qui pose problème, aujourd’hui, autant en termes de santé publique que d’empreinte environnementale, résulte d’évolutions plutôt récentes au regard de l’histoire. Dès lors, pour beaucoup de générations qui ont vécu cette transition alimentaire progressive comme un accès à la modernité, la perspective de retourner à une alimentation plus végétale sera forcément vécue comme un renoncement.

Une autre évolution : l’explosion des plats préparés, est beaucoup plus récente. Leur usage a été multiplié (en gros) par 5 entre 1960 et 2000. Cela a été de pair avec un changement dans les lieux d’approvisionnements et le recours croissant aux grandes surfaces. Une évolution très récente (postérieure aux années 2000) montre un retour vers des surfaces de vente un peu plus petites (les hypermarchés sont en recul au profit des supermarchés).

Qu’est-ce que ces évolutions nous disent de l’évolution de notre société ?
Elles témoignent de transformations économiques, en premier lieu : certains produits de base sont moins chers, le niveau de vie moyen a augmenté, les fast foods ont démocratisé l’accès au restaurant et les plats préparés sont devenus plus variés et moins chers, etc.
Elles témoignent, également, d’une diminution du temps de travail domestique pour les femmes. Entre 1974 et 2010 (chiffres de l’enquête Emploi du Temps de l’INSEE), le temps passé en cuisine + vaisselle + courses a diminué de 50 minutes par jour (donc près de 6 heures par semaine) pour les femmes. Pendant la même période il a augmenté de … 8 minutes par jour pour les hommes ! Donc, la pratique d’une alimentation plus vite préparée, plus vite achetée, en partie sous-traitée (via des barquettes ou des restaurants), correspond à une évolution majeure du rôle social des femmes. Et l’évolution est encore plus marquée pour les femmes des milieux populaires qui ont eu accès récemment à des moyens auparavant réservés aux femmes cadres.

En revanche, ce que l’on peut remarquer (toujours au travers des enquêtes Emploi du Temps), c’est que le temps consacré aux repas eux-mêmes n’a pratiquement pas varié. Plus de personnes mangent seules, c’est vrai. Mais c’est, apparemment, directement lié au fait que plus de personnes vivent seules.

L’enjeu écologique de l’assiette ; contradiction entre fin du monde et fin du mois

Les liens entre assiette et société marchent dans l’autre sens, également : si l’on entend changer quelque chose aux modes d’alimentation, cela a des retentissements sociaux et culturels majeurs.
Or on estime que l’ensemble de la filière agroalimentaire (production agricole, transport, transformation, distribution, restauration, cuisine) produit environ 30 % de l’effet de serre français. On sait, par exemple, que l’alimentation carnée actuelle n’est pas soutenable au niveau mondial. Son rendement global est faible (il vaut mieux manger directement des céréales que de les faire manger à des animaux que l’on mange ensuite). L’empreinte carbone des ruminants est désastreuse (ils crachent du méthane en ruminant). Et du point de vue de la santé publique, une consommation élevée de viande rouge n’est pas sans danger. Mais cuisiner les végétaux n’est pas si simple (si on veut obtenir des saveurs marquées) et cela prend plus de temps que de faire cuire un beefsteack. On sait aussi que les plats précuisinés ont une valeur nutritive plus faible et une empreinte carbone plus élevée que lorsque l’on cuisine soi-même. Utiliser des légumes congelés est également consommateur de ressources. Il semblerait que tout ce qui fait gagner du temps coûte cher en carbone ! Et même aller au restaurant n’est pas neutre, à moins d’utiliser les services d’un restaurateur particulièrement concerné par les questions écologiques. La plupart des restaurateurs essayent de gagner du temps eux-mêmes, utilisent des préparations toutes faites, des légumes de contre-saison, et tablent massivement sur le congélateur.

Du coup cela met toute une série de pratiques sous pression. Mais quelle est donc la marge de manœuvre de tout un chacun ? Là on retrouve des réalités sociales hélas assez robustes.
Si le temps de préparation est en jeu, on voit mal comment aller de l’avant sans mobiliser d’autres personnes du foyer que la maîtresse de maison (sinon ce serait purement et simplement une régression sociale pour les femmes). C’est envisageable sur le long terme. A court terme les rigidités semblent très fortes.
Du côté de l’économie, il est assez normal que les personnes qui ont le moins de ressources soient les moins enclines à acheter de la nourriture biologique ou de meilleure qualité. L’enquête de l’INSEE sur le budget des ménages de 2017 montre que les 20 % les plus pauvres dépensent 18 % de leur budget pour l’alimentation, tandis que les 20 % les plus riches n’y consacrent que 12 %. Les ménages les plus pauvres ont donc une marge de manoeuvre bien plus faible. Ils n’ont pas tellement les moyens de substituer une dépense à une autre.

C’est donc un domaine où, comme on l’a dit au moment du mouvement des gilets jaunes, les exigences de fin du mois s’opposent aux réflexions sur les menaces de fin du monde que font peser sur nous les désordres écologiques.

Et cette divergence dans l’horizon de temps considéré va plus loin. Comme le notent les auteurs du rapport d’expertise dont nous avons extrait le graphique ci-dessus : les couches sociales défavorisées ont « un sentiment moindre d’auto efficacité et une faible estime de soi. Les sujets ne se sentent [dès lors] pas capables de réaliser des modifications […] de comportements trop éloignés de leurs habitudes. [Et, ils ont, par ailleurs] une difficulté à se projeter vers l’avenir […] en raison des difficultés immédiates de la vie » (pp. 231-232 du document). Le nombre d’événements désagréables qui leur « tombent dessus » et sur lesquels ils ont peu de prise les installe dans une forme de fatalité à l’égard de l’avenir lointain.

On voit comment le rapport à l’assiette met très rapidement en évidence des rapports au temps fortement clivés.

Les paradoxes de l’eschatologie ordinaire contemporaine

Or, il y a quelque chose d’inédit dans ce clivage des horizons de temps. En effet, à travers l’histoire, ce sont plutôt les couches sociales défavorisées qui ont manié des discours eschatologiques, tandis que les groupes plus favorisés se satisfaisaient de bénéfices à court terme. Les difficultés de fin de mois faisaient espérer l’horizon d’un autre futur. Un tel retournement est-il lié à la sécularisation ? Pas uniquement. L’eschatologie laïque avait, jusqu’à présent, obéi aux même règles : les espoirs révolutionnaires et l’attente d’un grand soir fleurissaient parmi les ouvriers. Le fait que les groupes favorisés raisonnent sur un horizon de temps plus long que les autres témoigne, me semble-t-il, d’une mutation historique majeure où les plus pauvres ont tout simplement perdu tout espoir, qu’il soit terrestre ou céleste.

Car pour le reste, je pense qu’il n’est pas hors de propos de parler d’eschatologie à propos de la « fin du monde » écologique. Elle est là pour orienter nos pratiques dans le présent, évidemment. Mais l’eschatologie néo-testamentaire n’était pas, non plus, une pure attente. Elle était plutôt une manière, elle aussi, d’orienter les pratiques présentes au regard d’une réalité à venir. Et, d’ailleurs, l’engagement des chrétiens par rapport aux menaces qui pèsent sur le devenir de l’humanité a aussi ce sens. Dieu, dans son amour, nous appelle à nous soucier des autres, de nos prochains actuels et futurs car c’est cet amour qui prévaudra à la fin des temps.

Le bien-être : de l’animal à l’homme

La question du bien-être animal a fait une entrée remarquée sur la scène médiatique et politique, ces dernières années. Je suis, il faut le dire, parfois plutôt mal à l’aise avec des militants qui semblent très concernés par le sort des animaux, alors que je ne les entends pas parler des millions d’être humains qui vivent dans des conditions déplorables.

Un récent avis du Conseil Economique Social et Environnemental me semble ouvrir un champ de réflexion plus prometteur en soulignant que bien-être animal et humain ont partie liée. Ou encore : les problèmes que l’on voit surgir crûment s’agissant d’animaux, témoignent de conditions de production et de travail qui mettent les humains, eux aussi, en difficulté. Le CESE a prêté une oreille attentive à la démarche dite « one welfare » qui associe bien-être animal, humain et environnemental.

Les conditions de travail : point de rencontre entre l’homme et l’animal

Au-delà du slogan, suggestif en lui-même, le rapport souligne que le lien entre bien-être animal et humain devient très concret si on s’intéresse aux conditions de travail. Le gigantisme des installations qui transforme les animaux en objets passifs, transforme également les travailleurs en pions substituables les uns aux autres et vide leur travail de tout sens. Et le lien fonctionne également dans l’autre sens : c’est parce qu’ils vivent des conditions de travail déshumanisantes qui les font souffrir que des humains finissent par se comporter de manière cruelle et dépersonnalisée à l’égard des animaux.

Il est d’ailleurs un peu inquiétant qu’il faille en passer par la question de la souffrance animale, pour que l’on finisse par se rendre compte que, dans des abattoirs immenses ou dans des élevages intensifs, on traite les hommes comme du matériel sans importance.

Je repense, à ce propos, au commandement de l’Exode sur le repos du sabbat : « Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, pas plus que ton serviteur, ta servante, tes bêtes ou l’émigré que tu as dans tes villes » (Ex 20.10). Il signifie, indirectement, que le sort des bêtes déteint sur le sort des hommes et que la manière dont on traite des personnes que l’on pourrait être tenté d’exploiter retentit sur notre propre condition.

En parcourant le rapport du CESE on voit parfaitement que le parti exclusivement productiviste qui a guidé les évolutions de l’élevage est en train de nous rendre tous malades : augmentation de l’effet de serre, baisse de qualité de la nourriture, dégradation des conditions de travail, mal-être animal, etc. Le CESE milite pour une restauration du lien concret entre homme et animal, mais aussi entre les éleveurs et les autres habitants de leur territoire.

Au-delà de l’agri-bashing

Ce lien entre les éleveurs et leurs concitoyens est, en effet, fortement distendu, aujourd’hui. C’est l’ensemble de la profession agricole qui manifeste, régulièrement, parce qu’elle en a assez d’être représentée comme une source de pollution. A vrai dire, nous sommes tous des pollueurs, et c’est à chacun de prendre ses responsabilités. Les agriculteurs, comme tous les autres, ont une marge d’action, même si les aides à la conversion vers une agriculture plus respectueuse de la nature sont insuffisantes.

Mais, au fond, le problème est plus grave. En fait, les agriculteurs sont les premières victimes des substances toxiques qu’ils répandent. Et, à plus court terme encore, ils sont les victimes des maigres rémunérations qu’ils touchent, des horaires de travail hallucinants qu’ils subissent, et du vide de sens d’une activité qui a de moins en moins de lien avec un environnement concret.

Les agriculteurs expriment un malaise que de nombreux salariés éprouvent, eux-aussi : pris dans des rapports sociaux où ils sont les derniers rouages d’engrenages qui les dépassent, ils subissent des coups du sort, des aléas économiques, sans pouvoir faire entendre leur aspiration à une vie digne et pleine de sens.

Et, au bout du compte, comme le laisse entendre le livre de l’Exode, c’est l’ensemble de la vie sociale, c’est nous tous, qui sommes menacés par les déraillages productivistes qui nous mènent, aujourd’hui, dans une impasse.

Le protestantisme et le « défrichage » tous azimuts. Comment le vivre dans un monde limité ?

J’ai eu l’occasion, cet été, de visiter le musée des vallées cévenoles, à Saint-Jean-du-Gard. Des amis, habitant à proximité, m’avaient invité à passer quelques jours chez eux. Il s’agit d’une belle réalisation, dans le bâtiment d’une ancienne filature. On y raconte comment, dans une nature difficile, des générations ont tiré parti du moindre bout de terre, construit des murets pour transformer des pentes abruptes en zones planes, lutté contre les eaux de ruissellement des orages, investi dans la culture du châtaigner, puis du ver à soie. Le total force l’admiration. Le protestantisme cévenol, dont le musée parle également, va de pair avec cette histoire. La lutte pour l’affirmation d’une religion différente de la religion dominante est en ligne avec la lutte pour la survie dans un environnement qui ne fait pas de cadeau.

Une telle convergence a fini par me questionner. Il y a eu, de fait, une corrélation, dans beaucoup de pays, entre le protestantisme et cette attitude consistant à aller aux limites du possible, à pousser la nature dans ses retranchements, à investir dans de nouveaux procédés. Aux États-Unis, ce lien est encore fort. La figure des pionniers, qui vont à la découverte d’une terre nouvelle, légitime toutes les pratiques de défrichage et l’image de nouvelles frontières à conquérir est régulièrement évoquée dans le débat public. Ce que Max Weber appelait « le pathos puissant du puritain », s’est déployé dans un activisme qui refusait l’idée même de limite.

Dans les débuts de la révolution industrielle, la convergence a été forte. Et ce qu’on voit de l’histoire de vallées cévenoles, dans ce musée, montre que ce fut vrai, aussi, à de petits échelons, là où aucune usine de très grande taille ne s’est déployée (les filatures sont restées de taille modeste).

La crise écologique change la donne

La suite de l’histoire a été plus complexe. Il n’y a pas eu que des voix productivistes au sein du protestantisme. Jacques Ellul, pour ne citer que lui, a été un des premiers à mettre en question les vertus de l’innovation technique.

Mais, aujourd’hui encore, on voit des protestants qui suffoquent à l’idée même que l’on pourrait poser une limite à leurs investigations. Ils sont prêts à tous les aveuglements quand on essaye de leur expliquer que la terre ne peut pas supporter les conséquences de ce qu’est devenue l’activité humaine.

Une ingéniosité toujours utile à condition qu’elle incorpore un champ de contraintes élargi

Pourtant il me semble que l’on peut parfaitement réinvestir cette ingéniosité, cette exploration incessante des possibles, en admettant de nouvelles contraintes. Les contraintes se limitaient autrefois aux réactions les plus immédiates de la nature (la fertilité des sols, la météo, etc.). Il est possible, aujourd’hui, de transformer en défi stimulant la recherche d’une vie sobre, respectueuse des conséquences connues et prévisibles de nos choix et de nos modes de vie. C’est plus compliqué, sans doute, mais c’est là l’intérêt du défi.

Je ne jugerais, pour ma part, pas l’imaginaire technique en bloc, comme s’il s’agissait d’une pratique homogène. En fait, l’ingénierie a puisé à deux sources. D’un côté elle a rencontré le rêve de mettre la nature en coupe réglée et de la contraindre par force à rentrer dans des calculs formels. Ce versant est incontestablement en crise, même si certains continuent à rêver que l’innovation technique sans prise de recul, nous tirera du pétrin. Mais l’autre source est plus intéressante : elle renvoie à l’ingéniosité ordinaire pour faire face à une difficulté. J’ai rencontré, à maintes reprises, cette ingéniosité dans mes enquêtes, pour des enjeux de niveaux divers, mais qui concernaient directement les individus ou les familles que j’interrogeais. Or une telle créativité est fort utile aujourd’hui. Il s’agit d’inventer de nouvelles voies, de nouvelles manières d’agir en incorporant des contraintes nouvelles. Et ce type d’innovation n’a pas lieu d’être concentré entre quelques mains, limitée à des experts techniques, ou valorisée par des start up. Elle concerne tout un chacun, ou des collectifs locaux de petite taille, autant que des structures de recherche classiques. Et, quand il s’agit de défis qui sont à notre portée, à l’horizon de notre quotidien, il n’y a pas de défi plus stimulant que l’action sous contraintes. Cela nous force à nous dépasser et à imaginer de nouvelles idées.

C’est l’occasion de dire que si le développement durable n’est perçu que comme une somme d’interdictions, il ne rencontrera jamais une large adhésion. Mais si on y voit l’occasion de déployer une nouvelle inventivité, de se greffer sur des modes d’action en partie à inventer ou à perfectionner, il deviendra bien plus motivant.

Et si on tient à revisiter l’héritage cévenol, sans tomber dans l’hagiographie et la nostalgie d’un passé révolu, cette mobilisation de générations entières pour trouver des manières de faire face à une situation a priori peu favorable, sera certainement une source d’inspiration fort utile. On retrouvera cette volonté de « défricher », dans un contexte différent et avec un sens renouvelé.

Plan santé-environement, analyse d’un échec

La presse a exhumé, ces jours-ci, les rapports d’évaluation du 3e plan santé-environnement qui couvre la période 2014-2019. Ces rapports, extrêmement sévères, sont exemplaires des limites et des impasses des politiques publiques actuelles. A ce titre, ils méritent une analyse.

L’évaluation a été menée au courant de l’année 2018. Les rapports, publiés en pleine crise des gilets jaunes, en décembre 2018, sont passés inaperçus. Les deux rapports émanent des instances d’évaluation du Ministère de la Santé (l’IGAS) du Ministère du Développement Durable (le CGEDD). En fait, les deux instances ont travaillé de concert. L’architecture et les grands axes des rapports sont les mêmes et ils partagent des paragraphes entiers. Le rapport de l’IGAS est simplement plus développé : il donne souvent plus de détails. A l’occasion, le rapport du CGEDD formule des remarques suggestives, qui lui sont propres.

« Ils disent et ne font pas »

Un paragraphe introductif donnera la teneur des critiques formulées : « l’étude des actions du PNSE3 montre que ce plan, qui affiche un nombre d’actions plus que doublé par rapport au PNSE1, organise cependant une « action » très relative. Il couvre inégalement le champ dessiné par le code de la santé publique, sans que les domaines couverts ou non le soient en fonction de choix explicités. En termes d’objectifs, très peu d’actions visent à diminuer l’exposition aux facteurs nocifs. Les actions sont pour la plupart non quantifiées, que ce soit en termes d’enjeux ou en termes d’objectifs ; elles ne sont pas assorties d’objectifs de résultat ; les moyens d’agir ne sont pas définis ; le plan comporte très peu d’actions visant à instaurer une norme, ne définit pas les moyens de l’incitation ou de la contractualisation, et aucun budget ne lui est associé ».

Il y a donc une double critique : d’abord un manque de hiérarchisation et de structuration des actions envisagées et, ensuite, un manque total de prise en compte des contraintes de la mise en action. En clair : on est dans l’effet d’annonce, sans volonté de mener à bien ce que l’on prétend faire.

Les rapports administratifs ne constituent pas des écrits où on ose manier l’ironie. Ils ne se font pas faute, néanmoins, de rappeler l’introduction du PNSE3, qui apparaît, rétrospectivement, comme un chef d’œuvre de novlangue politico-administrative. Son objectif affiché était : « de consolider les progrès déjà accomplis, mais aussi de proposer une nouvelle approche de la santé environnementale, à la fois plus forte, plus positive et plus ancrée sur les territoires, mais aussi intégrant le développement de nouveaux concepts scientifiques et plus particulièrement celui d’exposome ». Il appelait à « un changement de paradigme » dans la mesure où il s’agissait « de prendre en considération toutes les sources de pollution ou d’exposition susceptibles de concourir à l’altération de la santé des individus ». Une fois que l’on a parlé d’exposome et de changement de paradigme, on a, semble-t-il, fait l’essentiel !

J’ai trop entendu ce genre de « wishfull thinking » au cours de ma carrière pour ne pas rire jaune. La politique, évidemment, se fait souvent avec des mots. Mais les agences de communication aidant, elle se ramène, de plus en plus, à n’être que des mots. L’ancrage dans les territoires dont parlait cette introduction est, précisément, un des impensés de ce plan qui ne s’est absolument pas demandé comment articuler, concrètement, action nationale et action locale. Les deux rapports soulignent également les contradictions flagrantes entre les ambitions affichées et l’absence totale de moyens financiers et humains dégagés pour les mettre en œuvre.

Le penchant de tout pouvoir est de tenter de faire illusion. On se souvient de la critique adressée par Jésus au pouvoir religieux de son époque : « les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse : faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas » (Mt 23.2-3). Molière a immortalisé cette attitude avec le personnage de Tartuffe. Mais la tartufferie politique n’a rien à envier, aujourd’hui, à la tartufferie religieuse.

Une fois cela-dit, la première critique, à savoir le manque de hiérarchisation et de structuration du plan révèle une faille d’un autre ordre, dans les politiques publiques : la difficulté à voir clair.

Un savoir entravé par trop de jeux d’intérêts

Le plan proposait 110 actions ce qui, en soi, sème le doute. On ne voit pas comment on peut piloter un projet aussi foisonnant. Dans ce genre de situation, c’est presque du bon sens de dire qu’il faut identifier 5 ou 6 domaines et, ensuite, détailler les choses au sein de chaque domaine. Là c’est une sorte d’inventaire à la Prévert, avec des lacunes (les rapports le soulignent), des quasi doublons, confiés à des pilotes différents, et une lisibilité d’ensemble à peu près nulle. On peut s’interroger sur l’origine du problème. On la trouve : « la mission a été informée, lors des entretiens, que le foisonnement des actions tenait au grand nombre de demandes des parties prenantes qu’il convenait de satisfaire ». En gros, les personnes en charge du projet ont vu défiler un grand nombre d’acteurs et n’ont voulu contrarier personne.

On reconnaît là la manière de procéder de la plupart des élus, depuis le niveau municipal jusqu’au plus haut niveau de l’état : ils reçoivent une multitude de sollicitations, d’avis, de pressions, et ils sont noyés. Pourraient-ils s’appuyer sur des corpus de connaissance fiables ? La volonté leur manque pour le faire. Il est plus confortable de faire du saupoudrage que de prendre le taureau par les cornes.

D’un côté, la volonté de passer à l’action est faible et le PNSE3 préfère souvent évoquer la nécessité d’informer, d’explorer, de développer la recherche. Mais vu le peu de moyens affectés à ces objectifs on se demande si ce n’est pas simplement un moyen de botter en touche. Il n’y a pas « de financements suffisants pour travailler sur des risques émergents, notamment pour être en mesure d’exercer une expertise critique face aux études d’évaluation des risques menées par des industriels. En particulier, les risques « d’agnotologie », i.e. les pratiques qui permettent de produire l’ignorance, sont réels comme le montre l’histoire de l’amiante ou encore celle du tabac où les industriels ont volontairement présenté des études trompeuses, dès les années 50″.

En résumé : la production de savoirs indépendants des jeux d’intérêts est déficiente et quand il s’agit de passer à l’action, les reculades se multiplient. L’exemple des plans Ecophyto chargés de diminuer le recours aux pesticides est éloquent. Au moment du Grenelle de l’environnement, la réduction de l’usage des pesticides de 50% était prévue pour 2012. Dès le premier plan Ecophyto, l’échéance était repoussée à 2018. Le plan Ecophyto 2 l’a repoussée encore à 2025 ! Et cela reste « des plans d’actions qui misent sur le volontariat et la diffusion de bonnes pratiques sur le territoire » et qui « ne formulent pas d’obligations contraignantes en termes de réduction effective d’usage, non plus que d’incitations efficaces au changement des pratiques ». La conclusion ? « Pendant la période Ecophyto 1, l’usage des pesticides a non pas diminué, mais augmenté » (de 12 % entre 2014 et 2016).

Il est donc difficile de voir clair, pour un décideur politique, parce qu’il a, en face de lui, trop d’acteurs qui préfèrent organiser l’ignorance et jouer la montre.

Des politiques publiques paralysées par leur focalisation sur l’économie

Cet échec, je l’ai dit, est exemplaire des limites des politiques publiques actuelles. Les gouvernants sont obsédés par les indicateurs macroéconomiques, l’œil rivé sur les chiffres du chômage, promettent une augmentation du pouvoir d’achat, mais oublient qu’ils pourraient parfaitement obtenir des majorités autour d’actions volontaristes.

Ainsi, au lieu de mettre des questions à l’agenda et de mesurer comment les majorités se dessinent, ils cèdent immédiatement au chantage à l’emploi, si une catégorie vient dire qu’une mesure va diminuer leur compétitivité. De la sorte, c’est à chaque fois une minorité qui fait valoir ses intérêts à court terme. Dans l’autre sens, on l’a vu, la construction du plan a entériné la somme des points de vue exprimés par des spécialistes divers, sans qu’on prenne la peine de construire une vue d’ensemble, de se donner des priorités et de les mettre sur la place publique.

Évidemment, pour tenir dans ce genre de controverse, il faut avoir construit des argumentaires et avoir regardé les choses en détail. Il est plus facile de faire des arbitrages budgétaires, de rogner par ci, de distribuer par là, et de jouer avec des « points de PIB ».

Or ce qui me frappe, c’est que la santé est une des principales motivations qui font que les français s’intéressent aux questions d’environnement. Ils le font à juste titre. On ne cesse de réévaluer la mortalité précoce liée à des facteurs environnementaux, comme les rapports le rappellent. Actuellement, on en est à une incidence au moins égale à celle du tabagisme. Le public est souvent réticent à adopter des pratiques sobres en énergie, mais il est prêt à consentir de nombreux efforts pour la santé de ses enfants ou pour sa propre santé. Alors pourquoi ne pas tirer parti de ce puissant ressort d’action ?

On oublie que la politique est le lieu où l’on décide ensemble des priorités que l’on se donne, et pas seulement une aire d’arbitrage où l’on ventile l’argent. Et cette remarque vaut aussi pour le rôle des chrétiens dans un tel contexte. L’amour du prochain doit, en toute logique, conduire un chrétien à soutenir les politiques redistributives. Mais pas seulement : il doit également le conduire à contribuer à construire du commun, à travailler à la production de majorités autour d’enjeux qui heurtent des intérêts minoritaires (mais puissants), et qui sont essentiels pour la qualité de vie du plus grand nombre.

L’accord avec le Mercosur et les limites de la régulation par l’économie

Le projet d’accord avec le Mercosur fait beaucoup réagir, comme cela a été le cas avec le CETA. On craint, notamment, les distorsions de concurrence et la prime donnée, ainsi, à des modes de production non respectueux de l’environnement. Officiellement, l’accord avec le Mercosur contient des engagements de chaque partie à développer des modes de production soutenables. A court terme, la perspective de cette signature a convaincu le président brésilien Bolsonaro de ne pas sortir de l’accord de Paris. Mais on voit bien les limites de tels engagements généraux et dépourvus de critères concrets de suivi.

Concernant le CETA (projet d’accord avec le Canada), Nicolas Hulot a raison de souligner que le Canada autorise l’utilisation en agriculture de 46 molécules proscrites en Europe et l’emploi, dans les élevages, d’antibiotiques avec activateurs de croissance. Il souligne aussi le recours canadien au gaz de schiste pour la production d’hydrocarbures. Pour ce qui est du Mercosur, il est raisonnable de penser que l’accord va accroître la déforestation amazonienne si aucune régulation explicite n’y met fin.

Et en dehors même de ces projets d’accord multilatéraux, le quotidien européen montre les difficultés énormes engendrées par l’ouverture des frontières économiques. C’est une prime au moins disant social, fiscal et environnemental, contre laquelle il est très difficile de lutter.

L’économie est la politique des paresseux

Or la conviction des promoteurs de l’Europe, après guerre, était que l’intégration économique provoquerait une convergence des sociétés. Jusqu’à un certain point cela s’est révélé exact, mais aujourd’hui il est clair que l’on bute sur les limites de ce que peut produire la seule régulation économique.

De fait, la régulation économique a été vue, par ses promoteurs eux-mêmes, comme une forme commode de réguler la vie sociale sans avoir à faire le travail d’une régulation politique, toujours complexe à mettre en œuvre. D’un manière brutale on pourrait dire que l’économie est la politique des paresseux.

Il est plus simple, pour un état, de subventionner les travaux de rénovation énergétique, que de se préoccuper de l’organisation d’une filière qui est, aujourd’hui, en déficit criant de compétences. Il est plus simple, également, de faire payer le stationnement en centre-ville que d’interdire la circulation. On préfère, aussi, subventionner les transports en commun, plutôt que de lutter directement contre l’étalement périurbain. Les politiques économiques sont censées avoir des effets graduels et mieux « passer » que des interdictions frontales. Elles permettent d’éviter la production de consensus sociaux longs à obtenir.

Mais à force de paresse et de facilité on a fini par se priver de ressorts d’action qui seraient aujourd’hui décisifs.

Quand on met entre parenthèse les rapports sociaux ils reviennent par la fenêtre

Dans l’évangile de Luc, Jésus fait un bref commentaire après une parabole : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Cette formule pointe le cœur du problème : les rapports monétaires sont un moyen d’éviter les contraintes des relations sociales. Donner la priorité à ces relations est la seule manière d’éviter les pièges que nous tendent les rapports économiques. Même dans notre vie quotidienne, il est plus simple et plus rapide d’acheter un bien ou un service que de coopérer avec quelqu’un d’autre pour parvenir au même résultat. Mais on finit par se dessécher si on use sans cesse de tels raccourcis.

Et à force de tirer tout le temps la ficelle de la facilité, dans nos rapports quotidiens, dans les politiques publiques et dans les relations internationales, les rapports sociaux se délitent, il devient de plus en plus difficile de construire des lieux de débat et d’élaboration de consensus et les relations instrumentales ou instrumentalisées prolifèrent.

On dit que les accords de libre-échange développent les emplois de part et d’autre. C’est une affirmation fragile. Cela peut être vrai quand l’élargissement du marché permet de faire des économies d’échelle importantes et donc de proposer à plus de gens un bien donné, pour un tarif plus bas. Mais quand on a déjà le marché européen comme base, on voit que les économies d’échelles potentielles ne sont pas majeures. Cela peut être vrai, également, quand les territoires ont des savoir-faire nettement différents et que, du fait de l’ouverture des frontières, chacun se consacre à ce qu’il fait le mieux. Mais les différences essentielles sur lesquelles les entreprises jouent, aujourd’hui, sont les différences entre les législations nationales plus que les différences de savoir-faire. Du coup ces accords n’ont pas le même intérêt pour tout le monde. Ils ouvrent des possibilités à des entrepreneurs qui veulent contourner les contraintes locales du marché du travail, ils mettent les salariés locaux en position de faiblesse dans les négociations et ils font perdre des moyens d’action aux états. Ils ne créent pas, en tout cas, de communauté de destin entre les pays ainsi rapprochés. Et ils développent, pour couronner le tout, les transports de marchandises dont l’impact environnemental est loin d’être négligeable, pour un bénéfice de plus en plus contestable.

L’intérêt de la construction européenne a plutôt été, précisément, le lent, long et laborieux travail d’élaboration de règles communes. Ce n’est pas forcément ce qui plait le plus dans la construction européenne, mais c’est pourtant ce qui me semble le plus utile.

L’Europe politique est à la traîne, on le dit souvent. Mais que penser des rapports entre pays qui n’ont aucune instance de discussion en dehors de règles de libre-échange ?

L’aspiration à retrouver de la vie en commun

Les sociétés locales de naguère n’ont pas toujours brillé par leur ouverture d’esprit ! Et, là aussi, l’ouverture culturelle est un acquis positif de l’Europe.

Mais à l’inverse, aujourd’hui, on se retrouve avec des sociétés locales vidées de leur substance, en panne de lieux de vie commune et où la prime à l’individualisme, soutenu par la force énorme des logiques économiques, est majeure.

« Faites-vous des amis » est devenu un slogan radical porté par des associations locales, souvent autant concernées par l’avenir de la planète que par l’avenir de la vie collective. Cela n’a de sens qu’au niveau local. Mais à un niveau plus vaste cela signale aussi qu’il est temps, qu’il est grand temps, de plus miser sur les liens et les solidarités entre les personnes et de ne plus construire toutes les politiques publiques sur la base de relations d’achat et de vente.