Classement PISA. Ce n'est pas forcément l'école le problème

La publication du classement PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) crée souvent l’événement. On s’empresse de se flageller, de se défendre, de se lamenter et que sais-je encore? La première chose à dire est qu’il faut raison garder. Les résultats en France sont comparables à ceux de l’Allemagne, des Pays-Bas ou de la Suisse. Les commentaires catastrophistes sont donc hors-sujet ; et seuls ceux qui sont intimement convaincus qu’en France nous sommes les meilleurs sont meurtris. Nous sommes, en fait, une nation moyenne au sein des pays riches et, de ce point de vue, de toute manière, nous sommes privilégiés par rapport à un pays pauvre. Naturellement, tous ceux qui pensent que nous sommes, en fait, meilleurs que le classement ne l’indique préfèrent accuser la méthodologie de l’enquête. On entend des commentaires analogues lors de la publication du classement de Shanghai sur les universités. Bien sûr, tout classement a ses biais, et il faut en être conscient. Mais si on veut bien mettre entre parenthèses l’arrogance française qui fait tant sourire à l’étranger, on s’apercevra que la mesure correspond à une réalité. Oui, nous sommes, au sein des pays riches, une nation moyenne et qui n’a rien d’extraordinaire (ni, d’ailleurs, de catastrophique) du point de vue de l’éducation et de la recherche. Pour avoir visité des universités étrangères, fréquenté des colloques internationaux et lu des études comparées sur différents systèmes éducatifs, j’en suis intimement persuadé.

Ensuite, si on sort de la mesure brute de la performance, l’enquête a construit d’autres indicateurs où la France se situe nettement en-dessous de la moyenne et ils m’intéressent davantage. N’en déplaise à certains, l’enquête a, en effet, tiré parti d’études internationales en science de l’éducation et elle a donc posé toute une série de questions aux élèves sur l’environnement et le contexte de leur formation, car on sait que ces éléments peuvent jouer un rôle dans l’acquisition des connaissances. Un certain nombre de ces indicateurs pointent vers des réalités sociales qui ne se réduisent pas à l’école et qui interrogent, à mon avis, bien plus que le système éducatif lui-même.

Mais une telle analyse demande plus de temps, même si un résumé des caractéristiques du cas français est accessible en ligne. Il faut aller fouiller dans des annexes touffues, des fichiers accessibles en ligne et lire des notices techniques plutôt pointues.

Une approche individualiste de l’apprentissage

On a posé, par exemple, aux élèves une série de questions sur la coopération et sur la concurrence.
Sur la coopération, on leur a soumis les formulations suivantes : « les élèves semblent apprécier la coopération » ; « les élèves coopèrent, me semble-t-il, les uns avec les autres » ; « les élèves ont l’impression, en général, que coopérer les uns avec les autres est très important ». Pour chaque formulation ils devaient cocher leur estimation : « pas du tout vrai », « en petite partie vrai », « plutôt vrai », « tout à fait exact ». A partir de ces trois questions les enquêteurs ont construit un indice synthétique.
Sur la compétition, les formulations étaient du même ordre : « les élèves semblent apprécier la compétition » ; « les élèves, me semble-t-il, sont en compétition les uns avec les autres ; « les élèves ont l’impression, en général, qu’être en compétition les uns avec les autres est très important ». Et les enquêteurs ont construit un indice synthétique de la même manière.
On cherche donc à connaître la perception des élèves sur la manière dont ils travaillent ensemble.

Or la France se distingue par un indice de coopération particulièrement bas. Elle est, apparemment, l’avant-dernier pays de l’enquête (le dernier étant l’Argentine). Certains pays ont un indice de coopération élevé et un indice de compétition faible (par exemple les Pays-Bas, le Danemark ou le Japon). D’autres ont des indices de coopération et de compétition du même ordre. D’autres ont un indice de compétition nettement supérieur à l’indice de coopération. On y trouve sans surprise les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Mais on notera, malgré tout, que ces deux pays ont des indices de coopération nettement supérieurs à celui de la France.

En fait, en France, les élèves ne se sentent ni en coopération, ni tellement (à peine plus) en compétition les uns avec les autres. En clair, ils se considèrent comme isolés dans leur parcours scolaire. D’autres questions montrent qu’ils ont des amis et qu’ils nouent des liens forts avec des camarades, à l’école (en l’occurrence au collège, puisque les élèves interrogés ont 15 ans). Mais ces liens sociaux ne sont, apparemment, pas mobilisés pour ce qui est du travail à produire.

Un tel constat fait écho à des observations récurrentes que j’ai pu faire, par le passé. D’abord les étudiants étaient souvent en difficulté lorsqu’on leur demandait un travail en groupe. Ils appréciaient, en général, l’idée mais, dans la pratique, avaient des difficultés énormes pour coopérer lorsque le chantier était un peu complexe.

J’ai eu également l’occasion de discuter avec des cadres qui avaient pu travailler en groupe projet à l’étranger. Tous me disaient à quel point cela leur avait paru facile, comparé aux multiples complications qu’ils avaient rencontrées pour le faire en France.

En fait, ce double constat que l’enquête fait ressortir : une sociabilité développée, d’un côté, mais qui ne soutient pas la coopération autour d’un travail, de l’autre, me semble bien dire quelque chose des difficultés de la vie sociale en France. C’est peut-être l’école qui est défaillante sur ce point. Mais il me semble, en l’occurrence, que l’école n’est que la réplique d’un point dur qui va bien au-delà d’elle-même.

Cette lacune a-t-elle des conséquences sur l’apprentissage ? On peut faire l’hypothèse, en tout cas, qu’elle handicape particulièrement ceux qui sont en difficulté et, pour paraphraser l’Ecclésiaste : « malheur au jeune qui est seul et qui tombe, sans avoir de second pour le relever » (Ecc 4.10).

Des relations pauvres avec les enseignants

Et cette difficulté à investir des relations dans le cas d’un travail à produire se retrouve dans les échanges avec les enseignants qui, vus du point de vue des élèves (puisque c’est eux qui répondent), sont assez peu mobilisateurs.

Là aussi la France est plutôt mal classée. Les questions sont multiples (on demande aux élèves si cela arrive plus ou moins souvent) : « le professeur montre de l’intérêt pour l’apprentissage de chaque élève » ; « le professeur donne une aide particulière à ceux qui en ont besoin » ; « le professeur aide les élèves dans leur apprentissage » ; « le professeur poursuit son cours jusqu’à ce que tout le monde comprenne » ; « le professeur me donne des retours sur mes points forts » ; « le professeur m’explique comment je peux m’améliorer ». Il y a des questions encore plus précises : « lors des deux derniers cours de français que j’ai eus (l’enquête portait cette année sur la maîtrise de la langue) le professeur m’a donné confiance dans mes capacités de bien faire » ; « il a écouté ma manière de faire les choses » ; « j’ai eu l’impression qu’il m’avait compris ».

Quelle que soit la manière dont on tourne la questions la France se trouve toujours nettement au-dessous de la moyenne. Certains trouveront peut-être que cette manière de tourner les questions correspond à une pédagogie marquée par le milieu anglo-saxon. Mais la plupart des pays d’Amérique Latine ont de bons scores à ces questions. Et que penser de l’Albanie, du Portugal, de la Turquie, de la Finlande ou de l’Islande qui ont eux aussi de bons scores ?

Tout cela donne l’impression que la relation enseignant-enseigné reste assez formelle dans le système français (en tout cas comparé à d’autres) et, là aussi, il me semble que ce n’est pas uniquement une question de moyens ou de temps disponible, mais que cela interroge plus profondément le rapport de notre société au savoir. Il semblerait que, sitôt qu’une connaissance soit en jeu, la relation entre les personnes passe au deuxième plan.

Là aussi, si on parle de la maîtrise de la langue, les expériences que j’ai pu faire à l’étranger m’ont beaucoup marqué. Je parle plusieurs langues étrangères, avec des niveaux de maîtrise très différents. Je peux imaginer qu’un anglophone me comprenne sans effort. En revanche un hispanophone devra se montrer plus tolérant et un italien devra vraiment y mettre du sien pour me comprendre. Or dès que j’essaye de communiquer dans la langue du pays où je séjourne, je me trouve face à des interlocuteurs souriants, qui m’encouragent dans mes efforts et qui, avant toute chose, tentent de me comprendre. Ils mettent en avant la situation d’interlocution et, au passage, m’aident à m’améliorer du simple fait qu’ils m’encouragent à parler.

A l’inverse, j’ai remarqué que beaucoup de français s’emploient à corriger un étranger dès qu’il ouvre la bouche. C’est presque irrésistible. Avant de lui dire qu’ils l’ont compris, ils rectifieront ses formulations. Et, à l’inverse, j’ai eu beau assurer à des collègues que les étrangers étaient beaucoup plus tolérants que nous avec l’usage de leur langue, j’ai souvent vu ces collègues paralysés par la peur de faire une faute quand ils devaient parler une autre langue que le français.

En bref, il semblerait que nous ayons beaucoup de mal à mobiliser les multiples ressources des relations humaines lorsqu’il s’agit d’apprendre. C’est comme si le savoir était sacré et qu’il échappait au monde des relations ordinaires.

Et voilà comment notre système scolaire est lourdement inégalitaire

Rappelons que ces questions ne sont pas le fruit du hasard et qu’elles résultent d’études en science de l’éducation qui ont montré leur importance pour l’apprentissage. Il suffit de comparer les scores de performance de la France avec ceux d’autres pays où la coopération entre les élèves et entre les élèves et les enseignants est plus développée pour voir où est le problème. L’enquête a coupé chaque pays en quatre catégories suivant le statut socio-économique des parents d’élèves. On voit tout de suite que la différence se fait sur les catégories les moins favorisées.

Corée du SudFinlandePortugalFrance
Score des plus favorisés552562543550
Score du 2e quart525533501509
Score du 3e quart503509480474
Score des moins favorisés477483448443
Score moyen514520492493

Si on se limite aux plus favorisés, la France est alignée avec la Corée du Sud, elle fait un peu moins bien que la Finlande (qui est un des pays qui affiche les meilleurs résultats) et un peu mieux que le Portugal. Les écarts sont bien plus importants pour les moins favorisés et le Portugal y fait même un peu mieux que la France.

Au-delà de l’enseignement : notre difficulté à vivre ensemble

Je suis contraint aux raccourcis dans ce post de blog qui est déjà bien long.
Plusieurs enseignants critiquent cette enquête en disant qu’elle ne prend pas en considération le travail qu’ils font pour former des citoyens au-delà de la simple transmission d’un savoir.

Or ce qui ressort de cette enquête c’est que le déficit que nous connaissons, aujourd’hui, en France, vient de notre difficulté à agir ensemble, à construire ensemble, à découvrir ensemble et cela, il me semble, a beaucoup à voir avec la citoyenneté. En tout cas, aimer son prochain c’est aussi construire des projets avec lui.

Il faut que je m’arrête …

Aux racines de la Réforme radicale

L’apostrophe d’une œuvre graphique saisissante

Le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg propose, en ce moment, une rétrospective consacrée à l’artiste allemande Käthe Kollwitz. L’essentiel de ses travaux sont des gravures, des dessins en noir et blanc et des statues, qu’elle a produits pendant la première moitié du XXe siècle. Il est difficile de la classer dans un genre. On a pu la qualifier d’expressionniste et il est vrai que ses œuvres ont une grande force expressive. Mais là s’arrête la proximité.

Käthe Kollwitz peint la misère et la souffrance qu’elle voit à sa porte. Elle était proche de la social-démocratie allemande, mais son approche est plus sensible que politique ou idéologique. Elle a produit, par exemple, une gravure représentant l’enterrement du leader spartakiste Karl Liebknecht, mis à mort alors qu’il tentait de provoquer une révolution dans l’Allemagne vaincue, juste après la guerre de 14-18. Elle écrivit à cette occasion : « En tant qu’artiste, j’ai le droit d’extraire le contenu émotionnel de toute chose, de le laisser agir sur moi et de l’extérioriser. J’ai par conséquent le droit de représenter l’adieu des ouvriers à Liebknecht, sans suivre Liebknecht dans ses idées politiques ».

Gedenkblatt für Karl Liebknecht (Hommage à Karl Liebknecht), 1919, gravure sur bois, 34x49, éd. de 100.
En mémoire de Karl Liebknecht

Les commentateurs ont, évidemment, noté que, sur cette gravure, Karl Liebknecht repose comme un Christ gisant. De fait, les symboles religieux sont souvent présents dans le travail de cette artiste. Il y a une raison à cela : son grand-père maternel (Julius Rupp) et son père (Carl Schmidt) ont été des acteurs majeurs du mouvement des « communautés protestantes libres », sorte de christianisme social à l’allemande où la vie chrétienne se voulait tout à la fois communautaire, dégagée des contraintes ecclésiastiques institutionnelles et sensible aux questions sociales.

Cela explique, notamment, le cycle sur la guerre des paysans que Kathe Kollwitz a réalisé entre 1901 et 1908. Cette guerre, qui a marqué une rupture majeure dans la Réforme, était un événement ancien (1524-1525), mais elle avait fait l’objet d’un ouvrage de référence quelques années auparavant. Le livre de Wilhem Zimmerman, La grande guerre des paysans allemands (1843), était devenu un classique. Des éditions illustrées circulaient dans le mouvement ouvrier allemand. On faisait donc couramment des ponts entre cet épisode et les revendications ouvrières du moment.

Quand on regarde ces gravures, aujourd’hui, on a l’impression d’un trait jaillit d’un seul coup, à partir d’une émotion violente. Mais, au contraire, ce sont des œuvres longuement mûries, travaillées et retravaillées, jusqu’à parvenir à un résultat satisfaisant. Il n’en reste pas moins que ces tableaux montrent le caractère impérieux et irrépressible de ces révoltes.

GP (1) Laboureurs
Les laboureurs

Ces laboureurs penchés en avant, jusqu’aux limites de leurs forces, illustrent, avec une économie de moyens remarquable, la misère et le désespoir des travailleurs de la terre.

GP (5) Soulèvement
Soulèvement

Quant au soulèvement, il est comme une explosion qui témoigne de la colère accumulée par des années de misère et d’humiliations.

Retour sur l’histoire de la guerre des paysans

Avant de me conduire à lire le présent, ces dessins me renvoient aux événements des années 1524 et 1525. Ils furent l’occasion, pour Luther, d’écrire les pages les plus lamentables et les plus horribles de son œuvre. Käthe Kollwitz a évidemment relu le passé à partir des misères du présent. Mais sa sensibilité à la souffrance des autres contraste avec l’insensibilité de Luther. Dans les Propos de table, ce dernier dévoile l’ampleur de son aveuglement : « Les grands souverains et grands princes ont à s’occuper d’affaires et de négociations fort importantes, ils n’en ont que plus de soucis et ne courent que plus de dangers. Les paysans, au contraire, coulent des jours heureux, ils sont en sécurité, n’ont guère de soucis, et peu leur importent les procès ou la marche des affaires. Si les paysans savaient les dangers que courent les princes et les soucis qu’ils ont, ils remercieraient Dieu de n’être que des paysans, et de les avoir placés dans la classe la plus sûre et la plus heureuse. (…) Les paysans voient tout croître autour d’eux, grâce aux bénédictions du ciel, sans grand travail ni soucis particuliers. Ce qu’ils font croître, ils le vendent avec bénéfice, et vivent sans aucun tracas, n’ayant qu’à payer leurs impôts et la dîme, car c’est aux princes qu’appartient la guerre » (pp. 311-312 de l’édition en français).

La question paysanne a, en effet, resurgi, à cette époque. La Réforme initiée par Luther, à partir de 1517, a, en effet, rapidement réveillé les revendications populaires et, dès 1520, des personnalités religieuses ont considéré que la Réforme devait faire droit à ces revendications et ne pas montrer de respect trop marqué à l’égard des princes et de la féodalité. Luther, se sentant déjà en danger, fut vite effrayé par cette évolution. Tout ne se résuma pas, pourtant, à des émeutes soudaines. Dans plusieurs villes, des groupes aspirant à une autonomie communale rejoignirent l’idée d’une réforme détachée de la tutelle des princes et prêtèrent une oreille bienveillante aux revendications des paysans. Une démarche officielle conduisit à rédiger des revendications par écrit : douze articles adressés à la ligue de Souabe.

C’est là que les chemins de Luther et des revendications populaires se séparèrent. Alors que le mouvement prend de l’ampleur il écrit : « mon sentiment est net, mieux vaut la mort de tous les paysans que celle des princes et des magistrats« . Si on lit l’ensemble de son traité Contre les hordes criminelles et pillardes des paysans, on est effrayé par les outrances dans lesquelles il est tombé.

Finalement c’est un massacre. 100.000 paysans sont tués. Luther est critiqué, mais il assume. « L’âne veut avoir des coups, et la plèbe être gouvernée par la force » écrira-t-il après coup !

Et ensuite …

Ensuite Luther se ferme. Il suffit de lire ce qu’il a écrit avant et après 1525 pour en être convaincu. A la fin de l’année 1525, ses écrits qui respirent l’ouverture et la liberté sont derrière lui. Et la rupture entre l’église officielle et les revendications populaires se poursuivra longtemps. Au milieu du XIXe siècle elle était encore vivace, en Allemagne, comme en témoignent l’ouvrage de Zimmerman, la création des communautés protestantes libres qui avaient besoin de s’affranchir de la position officielle de l’église, et les dessins de Käthe Kollwitz.

Et de l’autre côté ? Du côté des survivants de ces mouvements, qu’est-il arrivé ? L’ouvrage récent de Neal Blough (Les révoltés de l’évangile) montre que le projet d’une Réforme communale était bien plus qu’une utopie et qu’il n’a pas été loin de se réaliser. Mais, là aussi, la répression a été sans merci. Hubmaïer, un de ses principaux promoteurs, meurt sur le bûcher en 1528.

Quelles options reste-t-il alors ? En 1527 un groupe se réunit, non loin de Zurich, à Schleitheim, et jette les bases de l’anabaptisme non-violent. L’échec de la révolte armée a marqué les esprits et ceux qui, dès le départ, privilégiaient une vie de paix, à l’exemple du Christ, sont plus écoutés. Ainsi vont émerger des groupes, souvent ancrés dans la paysannerie (entre autres du fait de la répression qui sévit en milieu urbain), qui vont constituer des communautés non-violentes. Mais, par la force des choses, ils choisiront le repli au sein de leur cercle, plutôt que l’enracinement dans la vie communale.

Et aujourd’hui …

L’émergence de sociétés démocratiques a changé la donne et a ouvert de nouvelles possibilités. Mais ces toiles de Käthe Kollwitz soulèvent toujours, pour moi, une alternative fondamentale : ou bien notre vie de foi est capable d’entendre la souffrance et la colère des opprimés, ou bien elle lui tourne le dos. Mais, dans ce deuxième cas, où est l’amour du prochain ? Ces toiles ne proposent pas une voie politique plutôt qu’une autre. Elles mettent simplement en scène ce que tout être humain devrait percevoir.

Ensuite, les questions soulevées dans les différents projets qui ont coexisté au sein de la Réforme radicale demeurent : action locale ? action armée ? action non-violente ? rôle de la communauté des croyants ?
On connaît mon attachement à l’action non-violente, mais, dans cette formule, il ne faut en aucun cas oublier le mot « action ».

Quand l’art contemporain aide à déchiffrer la politique

Je reviens de la Biennale d’art contemporain de Venise qui a eu la bonne idée, depuis quelques années, d’étendre sa durée jusqu’à mi-novembre. Chaque biennale porte la marque du commissaire à qui elle a été confiée. Il n’en reste pas moins qu’elle permet de voir les thèmes récurrents qui retiennent les artistes au travers des continents. L’art est mondialisé, comme tout le reste, et cela donne des dialogues intéressants entre contextes locaux et préoccupations transversales. Or, une des approches régulièrement convoquée, cette année, a été celle du mélange entre des expressions culturelles hétérogènes.

Le commentaire proposé, par le catalogue, sur l’œuvre de Rosemarie Trockel donnera une idée de cette ambiance d’ensemble : « Son travail suggère un réseau de libres associations : un monde archipel, un rhizome. Elle présente souvent des objets, des images ou des corps en relation les uns avec les autres, plutôt que de privilégier une œuvre d’art unique en tant qu’entité isolée. [… La proposition présentée à la Biennale] met en relation des registres d’image différents : des collages, des instantanés, des extraits de revue de mode, etc. ».

Rosemarie Trockel, One Eye too Many, Installation à la Biennale de Venise 2019

Le peintre Kenyan, Michael Armitage, peint, pour sa part, des tableaux qui mêlent des représentations « exotiques » de l’Afrique, des références à l’art classique, des récits mythologiques, des scènes de rue, en faisant s’entrechoquer des mondes disparates.

Michael Armitage, The accomplice (le complice), tableau exposé à la Biennale de Venise 2019

Le croisement entre art populaire et art savant, entre images brutes circulant sur les réseaux sociaux et œuvres plus travaillées, entre registres symboliques et référents culturels différents, se retrouve de salle en salle. L’introduction rédigée par le commissaire Ralph Rugoff revendiquait, d’ailleurs, « une pratique consistant à multiplier les perspectives et à juxtaposer diverses manières de donner un sens au monde ».

De l’éclatement des schèmes culturels à l’émergence de leaders politiques versatiles

Tout cela « donne à penser » comme on dit. Cela souligne surtout une expérience ordinaire : nous passons nos journées à sauter d’un message à un autre, d’une image à la suivante, d’une opinion exprimée à son contraire, d’instantanés à des réflexions de fond, ou encore d’une histoire à une autre. A la Biennale, au bout d’une ou deux heures de ce régime de déplacements multiples, j’ai fini par m’aviser d’une réalité plutôt troublante : tous les leaders politiques, « forts en gueule », versatiles, surfant sur l’écume des choses, faisant de la politique à coups de tweets et de petites phrases, représentent, en fait, quelque chose. Ils correspondent à ces mises en scène, à ces images mouvantes. S’ils sont au pouvoir, cela n’est pas le fruit de hasards improbables. Ils sont en ligne avec la pratique quotidienne de leur électorat. Ils parlent un langage protéiforme et déstructuré auquel ce dernier est habitué.

Je me souviens du commentaire fait par un intellectuel américain à propos de Donald Trump : les journalistes (formés à la construction rationnelle des points de vue) l’écoutent, mais ne le prennent pas au sérieux ; ses électeurs, à l’inverse, ne l’écoutent pas, mais le prennent au sérieux. Qu’il change d’avis comme de chemise, qu’il menace puis se rétracte, qu’il tienne des propos contradictoires, n’a pour eux rien d’extraordinaire. C’est à l’image du flux d’images, d’émotions et de prises de positions hétérogènes, qui les submerge, jour après jour.

L’opposition entre les longs discours de Barack Obama et les tweets rageurs de Donald Trump est massive. Cela montre que les deux voies restent ouvertes : ou bien l’élaboration d’un discours argumenté et charpenté, ou bien l’expression de réactions instantanées et instinctives. Je ne départage pas ces deux approches a priori. Dans les deux cas, ce qui m’importe est la prise en compte de l’autre. On peut parfaitement tenir un discours technocratique impeccable qui ignore les points de vue contradictoire. On peut également exprimer un élan de sympathie de manière directe. Disons quand même que, dans le champ politique où les luttes de pouvoir sont permanentes, l’affichage direct de son hostilité et de son mépris de l’autre me semble plus dangereux.

Et sur les réseaux sociaux, c’est cette agressivité ouverte qui, souvent, me dérange. Il semble que, pour beaucoup de nos contemporains, elle soit devenue banale. On glisse dessus, on passe à autre chose. Mais les blessures demeurent. C’est cela aussi qui est rendu visible dans les œuvres présentées à la Biennale. Certains voudraient cacher le côté obscur de cette versatilité. Il n’en existe pas moins. Au bout du compte on parle d’existences humaines, de victimes, d’oppression, de censure, de régimes autoritaires : des réalités fort classiques, ma foi, mais qui ont la vie dure et qui, elles, s’inscrivent dans la durée.

Ce qui menace vraiment les classes populaires

Et voilà que le Président de la République et le Premier Ministre nous ressortent un débat sur l’immigration au motif, dixit Emmanuel Macron, que « les bourgeois n’ont pas de problème avec [l’immigration] : ils ne la croisent pas ». Tandis que « les classes populaires vivent avec ». Les arrières-pensées électoralistes sont évidentes, mais l’argument est fallacieux. D’ailleurs, ceux qui votent le plus en fonction de la question de l’immigration ne sont pas forcément ceux qui « vivent avec ». Les immigrés sont concentrés dans le centre des grandes villes et dans leur première couronne, tandis que le vote Front National est plus important dans les grandes couronnes et les espaces périurbains ou ruraux.

Il est évident qu’une partie des ouvriers et employés se sentent menacés par l’immigration, mais pas parce qu’ils vivent avec. La menace qu’ils ressentent provient d’ailleurs.

Classes populaires ou classes moyennes inférieures : un flou sémantique, mais un déclassement évident

Il se trouve que, ces jours-ci, la presse relaye les résultats d’une enquête menée par l’IFOP. On a demandé aux personnes interrogées (2.000 en l’occurrence) de se situer socialement. EN 2008 70% des français se situaient dans la classe moyenne. Ils ne sont plus que 58% aujourd’hui. Du coup, l’IFOP utilise le vocable de « classe moyenne inférieure » sans que l’on sache très bien où la frontière passe. Il est clair, en tout cas, que les populations d’employés (qui sont souvent des employées) sont proches des ouvriers. Le cas des professions dites « intermédiaires » est plus difficile à trancher : cadres moyens, techniciens ou travailleurs sociaux, ils ont des destins contrastés. Mais les signes d’une fracture majeure, au sein de la classe moyenne, se multiplient d’année en année.

Quelles que soient les étiquettes que l’on emploie, il apparaît que le continuum qui avait marqué, depuis l’après-guerre, les économies dites développées, avec une classe moyenne dominante, au sein de laquelle la mobilité sociale était possible, est en train de disparaître. Dans tous les pays riches on observe une polarisation de l’emploi. Cette évolution n’est pas récente, mais elle devient de plus en plus visible, au fil du temps. Le graphique ci-dessous a été établi par le bureau du recensement aux USA.

Chart1_share-of-employment

Il oppose travail routinier et travail non-routinier. L’évolution semble implacable. Ce qu’il faut savoir est qu’il subsiste des emplois considérés comme non-routiniers tout en bas de la hiérarchie sociale : tout ce qui relève du service à la personne ou du gardiennage, par exemple. Une évaluation relativement ancienne de la commission européenne est plus claire encore, dans sa présentation.

Chiffres pour l’Union Européenne

On voit parfaitement que ce sont les qualifications moyennes qui s’effondrent. La faute à qui ou à quoi ? En fait, après tout un temps où l’automatisation s’est plutôt substituée au travail non qualifié, elle mord désormais sur le travail moyennement qualifié.

Des choix de mode de vie remis en question

Dans ces couches sociales, si on travaille, il est clair que les salaires sont tirés à la baisse, du fait de la faible demande d’emploi. Du coup, l’IFOP rapporte le cas fréquent de ménages « de la classe moyenne inférieure » qui calculent de plus en plus juste. Les choix de mode de vie de long terme, comme le logement, sont rigides. Il faut donc rogner sur le reste. Et voilà comment on retrouve une population que l’on connaît bien : faite d’ouvriers et d’employés, habitant loin des centres-villes pour pouvoir accéder à la propriété, devenus dépendants d’une automobile qui leur coûte cher, elle aussi, et obligés de rogner sur des dépenses de court terme : l’alimentation en fin de mois, les loisirs, le chauffage, etc.

Dans ces zones périphériques, une fois encore, on trouve peu d’immigrés. Et ils ne menacent pas (au moins pour la première génération) le segment du marché du travail dont nous parlons. Ils sont eux-mêmes, ou fortement qualifiés, ou porteurs d’une qualification qui n’est pas reconnue, de sorte qu’ils occupent des emplois peu qualifiés. Mais le trou qui est en train de se creuser, au milieu de l’espace des qualifications, inquiète ceux qui se demandent de quel côté ils vont basculer. La perspective de rejoindre les emplois les moins qualifiés, occupés de fait, aujourd’hui, par un nombre significatif d’immigrés, fait peur.

Et ce ne sont pas des politiques régaliennes et des coups de menton autoritaires qui vont faire avancer ce problème qui relève de choix techniques et économiques.

Il faudra quand même bien trouver des voies d’action …

En dehors même de motifs altruistes, il faudra quand même bien agir avant que ce clivage n’explose, socialement et politiquement. A Libsonne, en l’an 2000, l’Union Européenne a voulu promouvoir la « société de la connaissance ». 20 ans plus tard, on ne peut pas dire que les résultats soient significatifs. Investir dans la formation est une des voies possibles. C’est ce qu’a timidement tenté de faire le gouvernement depuis 2017.

Mais, au fond, il y a une remise en question plus profonde et qui émerge à peine, aujourd’hui : il faut sortir du récit enchanté de l’innovation technique. Elle n’est pas la solution à tous nos problèmes. Ce que je viens d’écrire montre même qu’elle crée des problèmes de société aigus. La crise écologique nous montre également le coût des appareillages techniques divers que nous utilisons. Le problème, si on renonce à cet enchantement, est qu’il ne restera plus qu’un désenchantement radical. Peu de gens, autour de nous, cherchent un sens à leur vie dans un dialogue avec Dieu. L’élévation du niveau de vie et le progrès technique restent les seuls vecteurs d’espérance, pour bon nombre de nos concitoyens. Et les fractures qui apparaissent au grand jour annoncent donc une crise majeure.

Au milieu de tout cela, les petits calculs électoralistes et la stigmatisation des immigrés sont des dérivatifs peu honorables qui masquent, mais pour combien de temps encore, l’ampleur des questions qui sont devant nous.

Plan santé-environement, analyse d’un échec

La presse a exhumé, ces jours-ci, les rapports d’évaluation du 3e plan santé-environnement qui couvre la période 2014-2019. Ces rapports, extrêmement sévères, sont exemplaires des limites et des impasses des politiques publiques actuelles. A ce titre, ils méritent une analyse.

L’évaluation a été menée au courant de l’année 2018. Les rapports, publiés en pleine crise des gilets jaunes, en décembre 2018, sont passés inaperçus. Les deux rapports émanent des instances d’évaluation du Ministère de la Santé (l’IGAS) du Ministère du Développement Durable (le CGEDD). En fait, les deux instances ont travaillé de concert. L’architecture et les grands axes des rapports sont les mêmes et ils partagent des paragraphes entiers. Le rapport de l’IGAS est simplement plus développé : il donne souvent plus de détails. A l’occasion, le rapport du CGEDD formule des remarques suggestives, qui lui sont propres.

« Ils disent et ne font pas »

Un paragraphe introductif donnera la teneur des critiques formulées : « l’étude des actions du PNSE3 montre que ce plan, qui affiche un nombre d’actions plus que doublé par rapport au PNSE1, organise cependant une « action » très relative. Il couvre inégalement le champ dessiné par le code de la santé publique, sans que les domaines couverts ou non le soient en fonction de choix explicités. En termes d’objectifs, très peu d’actions visent à diminuer l’exposition aux facteurs nocifs. Les actions sont pour la plupart non quantifiées, que ce soit en termes d’enjeux ou en termes d’objectifs ; elles ne sont pas assorties d’objectifs de résultat ; les moyens d’agir ne sont pas définis ; le plan comporte très peu d’actions visant à instaurer une norme, ne définit pas les moyens de l’incitation ou de la contractualisation, et aucun budget ne lui est associé ».

Il y a donc une double critique : d’abord un manque de hiérarchisation et de structuration des actions envisagées et, ensuite, un manque total de prise en compte des contraintes de la mise en action. En clair : on est dans l’effet d’annonce, sans volonté de mener à bien ce que l’on prétend faire.

Les rapports administratifs ne constituent pas des écrits où on ose manier l’ironie. Ils ne se font pas faute, néanmoins, de rappeler l’introduction du PNSE3, qui apparaît, rétrospectivement, comme un chef d’œuvre de novlangue politico-administrative. Son objectif affiché était : « de consolider les progrès déjà accomplis, mais aussi de proposer une nouvelle approche de la santé environnementale, à la fois plus forte, plus positive et plus ancrée sur les territoires, mais aussi intégrant le développement de nouveaux concepts scientifiques et plus particulièrement celui d’exposome ». Il appelait à « un changement de paradigme » dans la mesure où il s’agissait « de prendre en considération toutes les sources de pollution ou d’exposition susceptibles de concourir à l’altération de la santé des individus ». Une fois que l’on a parlé d’exposome et de changement de paradigme, on a, semble-t-il, fait l’essentiel !

J’ai trop entendu ce genre de « wishfull thinking » au cours de ma carrière pour ne pas rire jaune. La politique, évidemment, se fait souvent avec des mots. Mais les agences de communication aidant, elle se ramène, de plus en plus, à n’être que des mots. L’ancrage dans les territoires dont parlait cette introduction est, précisément, un des impensés de ce plan qui ne s’est absolument pas demandé comment articuler, concrètement, action nationale et action locale. Les deux rapports soulignent également les contradictions flagrantes entre les ambitions affichées et l’absence totale de moyens financiers et humains dégagés pour les mettre en œuvre.

Le penchant de tout pouvoir est de tenter de faire illusion. On se souvient de la critique adressée par Jésus au pouvoir religieux de son époque : « les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse : faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas » (Mt 23.2-3). Molière a immortalisé cette attitude avec le personnage de Tartuffe. Mais la tartufferie politique n’a rien à envier, aujourd’hui, à la tartufferie religieuse.

Une fois cela-dit, la première critique, à savoir le manque de hiérarchisation et de structuration du plan révèle une faille d’un autre ordre, dans les politiques publiques : la difficulté à voir clair.

Un savoir entravé par trop de jeux d’intérêts

Le plan proposait 110 actions ce qui, en soi, sème le doute. On ne voit pas comment on peut piloter un projet aussi foisonnant. Dans ce genre de situation, c’est presque du bon sens de dire qu’il faut identifier 5 ou 6 domaines et, ensuite, détailler les choses au sein de chaque domaine. Là c’est une sorte d’inventaire à la Prévert, avec des lacunes (les rapports le soulignent), des quasi doublons, confiés à des pilotes différents, et une lisibilité d’ensemble à peu près nulle. On peut s’interroger sur l’origine du problème. On la trouve : « la mission a été informée, lors des entretiens, que le foisonnement des actions tenait au grand nombre de demandes des parties prenantes qu’il convenait de satisfaire ». En gros, les personnes en charge du projet ont vu défiler un grand nombre d’acteurs et n’ont voulu contrarier personne.

On reconnaît là la manière de procéder de la plupart des élus, depuis le niveau municipal jusqu’au plus haut niveau de l’état : ils reçoivent une multitude de sollicitations, d’avis, de pressions, et ils sont noyés. Pourraient-ils s’appuyer sur des corpus de connaissance fiables ? La volonté leur manque pour le faire. Il est plus confortable de faire du saupoudrage que de prendre le taureau par les cornes.

D’un côté, la volonté de passer à l’action est faible et le PNSE3 préfère souvent évoquer la nécessité d’informer, d’explorer, de développer la recherche. Mais vu le peu de moyens affectés à ces objectifs on se demande si ce n’est pas simplement un moyen de botter en touche. Il n’y a pas « de financements suffisants pour travailler sur des risques émergents, notamment pour être en mesure d’exercer une expertise critique face aux études d’évaluation des risques menées par des industriels. En particulier, les risques « d’agnotologie », i.e. les pratiques qui permettent de produire l’ignorance, sont réels comme le montre l’histoire de l’amiante ou encore celle du tabac où les industriels ont volontairement présenté des études trompeuses, dès les années 50″.

En résumé : la production de savoirs indépendants des jeux d’intérêts est déficiente et quand il s’agit de passer à l’action, les reculades se multiplient. L’exemple des plans Ecophyto chargés de diminuer le recours aux pesticides est éloquent. Au moment du Grenelle de l’environnement, la réduction de l’usage des pesticides de 50% était prévue pour 2012. Dès le premier plan Ecophyto, l’échéance était repoussée à 2018. Le plan Ecophyto 2 l’a repoussée encore à 2025 ! Et cela reste « des plans d’actions qui misent sur le volontariat et la diffusion de bonnes pratiques sur le territoire » et qui « ne formulent pas d’obligations contraignantes en termes de réduction effective d’usage, non plus que d’incitations efficaces au changement des pratiques ». La conclusion ? « Pendant la période Ecophyto 1, l’usage des pesticides a non pas diminué, mais augmenté » (de 12 % entre 2014 et 2016).

Il est donc difficile de voir clair, pour un décideur politique, parce qu’il a, en face de lui, trop d’acteurs qui préfèrent organiser l’ignorance et jouer la montre.

Des politiques publiques paralysées par leur focalisation sur l’économie

Cet échec, je l’ai dit, est exemplaire des limites des politiques publiques actuelles. Les gouvernants sont obsédés par les indicateurs macroéconomiques, l’œil rivé sur les chiffres du chômage, promettent une augmentation du pouvoir d’achat, mais oublient qu’ils pourraient parfaitement obtenir des majorités autour d’actions volontaristes.

Ainsi, au lieu de mettre des questions à l’agenda et de mesurer comment les majorités se dessinent, ils cèdent immédiatement au chantage à l’emploi, si une catégorie vient dire qu’une mesure va diminuer leur compétitivité. De la sorte, c’est à chaque fois une minorité qui fait valoir ses intérêts à court terme. Dans l’autre sens, on l’a vu, la construction du plan a entériné la somme des points de vue exprimés par des spécialistes divers, sans qu’on prenne la peine de construire une vue d’ensemble, de se donner des priorités et de les mettre sur la place publique.

Évidemment, pour tenir dans ce genre de controverse, il faut avoir construit des argumentaires et avoir regardé les choses en détail. Il est plus facile de faire des arbitrages budgétaires, de rogner par ci, de distribuer par là, et de jouer avec des « points de PIB ».

Or ce qui me frappe, c’est que la santé est une des principales motivations qui font que les français s’intéressent aux questions d’environnement. Ils le font à juste titre. On ne cesse de réévaluer la mortalité précoce liée à des facteurs environnementaux, comme les rapports le rappellent. Actuellement, on en est à une incidence au moins égale à celle du tabagisme. Le public est souvent réticent à adopter des pratiques sobres en énergie, mais il est prêt à consentir de nombreux efforts pour la santé de ses enfants ou pour sa propre santé. Alors pourquoi ne pas tirer parti de ce puissant ressort d’action ?

On oublie que la politique est le lieu où l’on décide ensemble des priorités que l’on se donne, et pas seulement une aire d’arbitrage où l’on ventile l’argent. Et cette remarque vaut aussi pour le rôle des chrétiens dans un tel contexte. L’amour du prochain doit, en toute logique, conduire un chrétien à soutenir les politiques redistributives. Mais pas seulement : il doit également le conduire à contribuer à construire du commun, à travailler à la production de majorités autour d’enjeux qui heurtent des intérêts minoritaires (mais puissants), et qui sont essentiels pour la qualité de vie du plus grand nombre.

L’accord avec le Mercosur et les limites de la régulation par l’économie

Le projet d’accord avec le Mercosur fait beaucoup réagir, comme cela a été le cas avec le CETA. On craint, notamment, les distorsions de concurrence et la prime donnée, ainsi, à des modes de production non respectueux de l’environnement. Officiellement, l’accord avec le Mercosur contient des engagements de chaque partie à développer des modes de production soutenables. A court terme, la perspective de cette signature a convaincu le président brésilien Bolsonaro de ne pas sortir de l’accord de Paris. Mais on voit bien les limites de tels engagements généraux et dépourvus de critères concrets de suivi.

Concernant le CETA (projet d’accord avec le Canada), Nicolas Hulot a raison de souligner que le Canada autorise l’utilisation en agriculture de 46 molécules proscrites en Europe et l’emploi, dans les élevages, d’antibiotiques avec activateurs de croissance. Il souligne aussi le recours canadien au gaz de schiste pour la production d’hydrocarbures. Pour ce qui est du Mercosur, il est raisonnable de penser que l’accord va accroître la déforestation amazonienne si aucune régulation explicite n’y met fin.

Et en dehors même de ces projets d’accord multilatéraux, le quotidien européen montre les difficultés énormes engendrées par l’ouverture des frontières économiques. C’est une prime au moins disant social, fiscal et environnemental, contre laquelle il est très difficile de lutter.

L’économie est la politique des paresseux

Or la conviction des promoteurs de l’Europe, après guerre, était que l’intégration économique provoquerait une convergence des sociétés. Jusqu’à un certain point cela s’est révélé exact, mais aujourd’hui il est clair que l’on bute sur les limites de ce que peut produire la seule régulation économique.

De fait, la régulation économique a été vue, par ses promoteurs eux-mêmes, comme une forme commode de réguler la vie sociale sans avoir à faire le travail d’une régulation politique, toujours complexe à mettre en œuvre. D’un manière brutale on pourrait dire que l’économie est la politique des paresseux.

Il est plus simple, pour un état, de subventionner les travaux de rénovation énergétique, que de se préoccuper de l’organisation d’une filière qui est, aujourd’hui, en déficit criant de compétences. Il est plus simple, également, de faire payer le stationnement en centre-ville que d’interdire la circulation. On préfère, aussi, subventionner les transports en commun, plutôt que de lutter directement contre l’étalement périurbain. Les politiques économiques sont censées avoir des effets graduels et mieux « passer » que des interdictions frontales. Elles permettent d’éviter la production de consensus sociaux longs à obtenir.

Mais à force de paresse et de facilité on a fini par se priver de ressorts d’action qui seraient aujourd’hui décisifs.

Quand on met entre parenthèse les rapports sociaux ils reviennent par la fenêtre

Dans l’évangile de Luc, Jésus fait un bref commentaire après une parabole : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Cette formule pointe le cœur du problème : les rapports monétaires sont un moyen d’éviter les contraintes des relations sociales. Donner la priorité à ces relations est la seule manière d’éviter les pièges que nous tendent les rapports économiques. Même dans notre vie quotidienne, il est plus simple et plus rapide d’acheter un bien ou un service que de coopérer avec quelqu’un d’autre pour parvenir au même résultat. Mais on finit par se dessécher si on use sans cesse de tels raccourcis.

Et à force de tirer tout le temps la ficelle de la facilité, dans nos rapports quotidiens, dans les politiques publiques et dans les relations internationales, les rapports sociaux se délitent, il devient de plus en plus difficile de construire des lieux de débat et d’élaboration de consensus et les relations instrumentales ou instrumentalisées prolifèrent.

On dit que les accords de libre-échange développent les emplois de part et d’autre. C’est une affirmation fragile. Cela peut être vrai quand l’élargissement du marché permet de faire des économies d’échelle importantes et donc de proposer à plus de gens un bien donné, pour un tarif plus bas. Mais quand on a déjà le marché européen comme base, on voit que les économies d’échelles potentielles ne sont pas majeures. Cela peut être vrai, également, quand les territoires ont des savoir-faire nettement différents et que, du fait de l’ouverture des frontières, chacun se consacre à ce qu’il fait le mieux. Mais les différences essentielles sur lesquelles les entreprises jouent, aujourd’hui, sont les différences entre les législations nationales plus que les différences de savoir-faire. Du coup ces accords n’ont pas le même intérêt pour tout le monde. Ils ouvrent des possibilités à des entrepreneurs qui veulent contourner les contraintes locales du marché du travail, ils mettent les salariés locaux en position de faiblesse dans les négociations et ils font perdre des moyens d’action aux états. Ils ne créent pas, en tout cas, de communauté de destin entre les pays ainsi rapprochés. Et ils développent, pour couronner le tout, les transports de marchandises dont l’impact environnemental est loin d’être négligeable, pour un bénéfice de plus en plus contestable.

L’intérêt de la construction européenne a plutôt été, précisément, le lent, long et laborieux travail d’élaboration de règles communes. Ce n’est pas forcément ce qui plait le plus dans la construction européenne, mais c’est pourtant ce qui me semble le plus utile.

L’Europe politique est à la traîne, on le dit souvent. Mais que penser des rapports entre pays qui n’ont aucune instance de discussion en dehors de règles de libre-échange ?

L’aspiration à retrouver de la vie en commun

Les sociétés locales de naguère n’ont pas toujours brillé par leur ouverture d’esprit ! Et, là aussi, l’ouverture culturelle est un acquis positif de l’Europe.

Mais à l’inverse, aujourd’hui, on se retrouve avec des sociétés locales vidées de leur substance, en panne de lieux de vie commune et où la prime à l’individualisme, soutenu par la force énorme des logiques économiques, est majeure.

« Faites-vous des amis » est devenu un slogan radical porté par des associations locales, souvent autant concernées par l’avenir de la planète que par l’avenir de la vie collective. Cela n’a de sens qu’au niveau local. Mais à un niveau plus vaste cela signale aussi qu’il est temps, qu’il est grand temps, de plus miser sur les liens et les solidarités entre les personnes et de ne plus construire toutes les politiques publiques sur la base de relations d’achat et de vente.

L’écologie politique reste largement à construire

Dans un contexte de recomposition profonde de l’offre politique, l’émergence d’un vote écologiste qui sort de la marginalité est un signe encourageant. Il faut, évidemment, se garder des hyperboles. Les élus verts ne représenteront que 10% des sièges dans le nouveau parlement. Mais cela témoigne, quand même, d’une prise de conscience des enjeux écologiques qui finit par se traduire dans les urnes.

En France et en Allemagne, au moins, cette émergence du vote vert se fait sur les décombres d’une social-démocratie qui n’a plus de projet mobilisateur à proposer. Cette dernière s’est cantonnée, ces dernières années, à proposer des clefs de redistribution un peu plus égalitaires que la droite libérale, mais sans parvenir à donner sens à un projet de société affirmé. La perspective écologique fournit, par contraste, un objectif clair et, de la sorte, vient remplir un vide.

Cela dit, les défis écologiques ne conduisent pas simplement à se définir d’autres objectifs, ils demandent également de renouveler les instruments de la politique, la manière de faire de la politique, sinon ils rencontreront de nombreuses oppositions. Il est déjà arrivé que les élections européennes soient favorables aux verts (au moins en France), mais l’essai n’a pas été transformé. Les élus verts se sont perdus dans des travaux législatifs pointus, incontestablement utiles, mais qui n’ont pas convaincus les électeurs de leur renouveler leur confiance.

Faire plus que réglementer et subventionner

L’alpha et l’oméga de l’action publique, aujourd’hui, est de réglementer, d’un côté (d’interdire certains produits ou certaines pratiques, d’en rendre d’autres obligatoires, etc.), et de taxer et de subventionner de l’autre. Si les politiques écologistes en restent à ces instruments macroéconomiques et « macro-juridiques » elles sont vouées à l’échec. La crise des gilets jaunes, par exemple, a manifesté l’incompréhension que ces politiques purement techniques engendrent.

Si on veut susciter l’adhésion et élargir la base sociale des groupes qui soutiennent les projets respectueux de la planète, il faudra démontrer bien plus concrètement ce que ces projets peuvent apporter à tout un chacun, dans sa vie quotidienne. J’ai dit, la semaine dernière, que l’électorat populiste s’enracinait dans les catégories socio-professionnelles d’ouvriers et d’employés qualifiés que l’évolution de l’économie actuelle menace. On a retrouvé ces mêmes catégories surreprésentées parmi les gilets jaunes et leurs sympathisants. Une économie verte pourrait leur redonner une place. Encore faudrait-il en faire la démonstration. Pour l’heure, l’opposition entre « gilets jaunes » et « gilets verts » est massive.

Pour en revenir au populisme, les sondages sortie des urnes (beaucoup plus fiables que les sondages avant élection, car ils portent, d’une part, sur des effectifs plus nombreux, et il est possible, d’autre part, de les caler sur les votes observés) confirment que les catégories qui ont voté pour la liste EELV (Europe Ecologie Les Verts) en France sont bien distinctes de celles qui ont voté pour la liste RN (Rassemblement National). Le tableau ci-dessous provient des chiffres donnés par l’IFOP.

EELV RN
Hommes40%62%
Femmes60%38%
   
Moins de 35 ans21%13%
   
Diplôme  
BEP ou moins16%46%
Bac ou Bac + 249%43%
Diplôme supérieur35%11%
   
Lieu de résidence  
Commune rurale23%30%
Ville isolée8%9%
Banlieue34%31%
Ville centre35%30%
   
Se « sentent gilets jaunes »8%25%

Le vote écologiste est un vote féminin, jeune, très diplômé (c’est en partie lié à la jeunesse) et plutôt urbain. Le vote RN est un vote masculin, peu diplômé et plus implanté dans les zones isolées. Et on y retrouve un grand nombre de ceux qui se sont identifiés au mouvement des gilets jaunes.

Les ressources de la proximité

J’ai eu l’occasion d’enquêter sur les associations qui tentent de mettre en œuvre la transition écologique. A chaque fois j’ai rencontré l’enjeu de la proximité.

Il y a, d’abord, l’idée de cycle court qui consiste à repenser les circuits d’approvisionnement, de gestion des déchets et de recyclage sur une échelle géographique aussi petite que possible. Cela conduit à réduire l’empreinte carbone induite par les transports et cela rend concrètes les possibilités d’une offre locale. Là, sans doute, des subventions seraient utiles, à condition qu’elles correspondent à des projets visibles, pour chacun, autour de chez lui.

Le deuxième atout de la proximité est qu’il permet de renouer des liens et de travailler de concert à élaborer de nouvelles pratiques qu’il est difficile de mettre en œuvre seul. Il permet aussi de produire à moindre coût des biens qui sont relativement chers sur le marché.

De fait, le mouvement des gilets jaunes a démontré l’isolement de personnes qui doivent faire face à des conditions de vie difficiles et qui, au moins, ont trouvé sur les ronds-points des lieux de rencontre, de soutien, et de partage d’expériences.

Par ailleurs plusieurs idées avancées par les associations travaillant sur la transition redonneraient du travail à des catégories d’employés et d’ouvrier : le recyclage et la réparation, le fonctionnement d’épiceries coopératives, l’isolation des logements anciens, les transports en commun, etc. Là aussi, un coup de pouce financier aurait du sens s’il débouche sur des réalisations concrètes. L’agriculture biologique utilise, également, plus de main d’œuvre que l’agriculture industrielle. Des actions de formation pourraient, par ailleurs, ouvrir des emplois : le marché de l’isolation dans les logements anciens souffre, à l’heure actuelle, d’un grave déficit de compétences au sein de la branche du bâtiment. Une fois encore : des politiques de formation ciblées.

A l’inverse, on voit que des politiques nationales macroéconomiques et des règlementations générales, rejoignent très difficilement la demande de proximité.

Je suis sensible aux perspectives ouvertes par la proximité, car elles rejoignent des dynamiques que l’on peut observer dans des églises locales. On sait que lorsque des personnes se sentent entourées, quand elles ont l’impression de compter aux yeux de leurs prochains (proches, précisément), elles sont capables d’accomplissements étonnants et elles retrouvent du sens à ce qu’elles font.

Pour l’heure ces dynamiques sont à l’œuvre dans des associations (souvent à peu près de la taille d’une église locale). Le défi, le grand défi, est d’articuler ces actions locales avec une action nationale et européenne. Passer de l’échelon local à un échelon plus large provoque souvent des « crises de croissance » sévères. Par ailleurs, on le voit bien avec l’implantation périphérique des catégories populaires en risque de descente sociale, les logiques de proximité laissent de larges pans du territoire à découvert. Mais c’est à l’aune de ce double défi que l’on jugera si l’écologie politique perce ou non. Si on parvient à implanter localement une série d’actions qui montrent que l’écologie est une promesse et non pas une entrave, si cela aide des catégories aujourd’hui délaissées à « voir le bout de leurs actes », le pari sera gagné. Sinon les enjeux écologiques continueront à n’être portés que par une minorité et les fractures sociales aujourd’hui visibles resteront béantes.