Dire et faire (dans la vie chrétienne et dans la vie publique)

La théologie chrétienne disserte, pratiquement dès l’origine, sur les tensions entre le dire et le faire. Dès le début du ministère de Jésus, dans la synagogue de Nazareth (dans le chapitre 4 de l’évangile de Luc), celui-ci lit le rouleau d’Esaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur« . Puis il dit : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. » Voilà pour le dire. Mais, aussitôt, Jésus soulève lui-même l’objection :  « Sûrement vous allez me citer ce dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm, fais-en donc autant ici dans ta patrie. » Et voilà pour le faire. Plus tard, Jésus polémiquera avec les Pharisiens en déclarant : « ils disent et non font pas » (Mt 23.3). Les épîtres reviendront, ensuite, souvent, sur cette tension.

Puis la balance a penché d’un côté : au fil des premiers siècles de l’église, l’opposition entre contemplation et action a progressivement conduit à imaginer « la vie de perfection », comme une vie de prière libérée des soucis du monde. Les moines, pourtant, travaillaient, mais plus comme une sorte d’hygiène nécessaire à leur vie spirituelle. Au moment de la Réforme, c’est le débat entre foi et œuvres qui a, à nouveau, semé le doute sur la consistance et l’importance de l’action. Lorsque j’ai écrit Agir, travailler, militer, Une théologie de l’action (publié en 2006), mon propos était de montrer que l’action était bien plus intriquée dans toutes les facettes de la théologie biblique qu’on ne le pensait en général. J’arrête ici pour ce très bref survol.

Deux stratégies politiques

Il se trouve que j’ai retrouvé cette tension dans le débat du deuxième tour de la primaire des écologistes. On a parlé du « pragmatisme » de Yannick Jadot et de la « radicalité » de Sandrine Rousseau, mais, au fil de leurs échanges, sur la chaîne LCI, j’ai entendu un peu autre chose. A plusieurs reprises, Sandrine Rousseau a répété : « il faut dire les choses ». Elle a exposé également, combien lui importait de glisser dans la campagne des mots comme la « démobilité » ou la notion « d’homme (masculin) déconstruit ». De son côté Yannick Jadot essayait d’expliquer comment il pourrait agir. Il ne cherchait pas à rassembler pour le plaisir de rassembler, mais pour construire un accord minimal qui lui permettrait d’agir.

A chaud, la position de Sandrine Rousseau m’a pas mal irrité. J’y ai retrouvé les travers des universitaires, que j’ai côtoyés tout au long de ma carrière, et qui se persuadent que l’on change le monde en changeant les mots. Son passage sur l’homme déconstruit, par exemple, ressemblait plus à ce qu’on peut dire dans un colloque de sciences sociales, qu’à un discours audible et compréhensible par tout un chacun. Elle reprochait à Yannick Jadot et à son écologie de gouvernement de « ne pas aller au bout du chemin ». Ce dernier a à peine caricaturé sa pensée quand il lui a répliqué : « si gouverner, c’est renoncer, alors il ne faut plus faire de politique ».

Tout cela m’a d’autant plus irrité que j’ai souvent exhorté des chrétiens, prompts à critiquer la marche du monde, à plus de modestie. J’ai, à chaque fois, affirmé qu’il n’est correct de critiquer que si on est capable de mettre en œuvre une autre manière de vivre. Et c’était, là aussi, le propos de mon livre sur l’action.

La libération de la parole

Avec le recul, je me suis quand même avisé d’une chose, c’est que Sandrine Rousseau a construit son parcours autour de la libération de la parole des femmes et de la dénonciation des abus sexuels et du harcèlement y compris dans la rue. Dans ce cadre, certainement, la prise de parole est décisive.

Et, assurément, donner de la voix aux victimes qui sont sans voix fait partie de l’héritage biblique. Dieu parle autant qu’il agit : il dénonce, il interpelle, il propose un chemin de libération.

J’ai, par ailleurs, à plusieurs reprises, critiqué les politiques publiques qui peinaient à donner des perspectives, à proposer un sens pour l’action collective, en se repliant vers des mesures techniques avares de mots.

Donc oui, dire, énoncer et dénoncer, fait partie de l’action politique. Mais l’incantation facile, le double discours et les promesses extravagantes en font partie aussi. Et puis il y a une difficulté, c’est que la nature, mutilée par nos modes de vie et nos choix techniques, est sans voix et qu’elle ne manifeste pas plus dans les rues que les générations à venir qui souffriront de nos choix présents.

L’efficacité du compromis

Pour le reste, le point de clivage entre, non pas seulement les deux candidats, mais plus largement les deux électorats qu’ils représentaient, porte sur le sens du compromis. Les uns pensent que tout compromis est un reniement. Les autres, plus préoccupés par l’idée de faire tout ce qui est possible dans une situation donnée, acceptent de faire des compromis afin de rassembler des majorités de projet qui leur permettent d’agir. Cette deuxième manière de raisonner ressemble plus à ce qui se passe dans un système parlementaire.

Le paradoxe est que tous les candidats écologistes ont réclamé un système moins présidentiel. Or l’idée d’ignorer le compromis et de dérouler son programme sans coup férir, une fois que l’on est élu, relève beaucoup plus d’une présidence régalienne que d’un système parlementaire proportionnel où l’on passe son temps à négocier.

Mais, en l’occurrence, si on veut avancer sur les sujets aussi lourds de l’écologie, il faudra réunir des majorités transitoires. Et pour constituer des majorités transitoires il ne suffit pas de dire en espérant convaincre, il faut aussi écouter et tenir compte du point de vue de l’autre. On doit donc élargir son usage de la parole, afin d’être en mesure d’agir.

Et ce n’est pas être insuffisamment radical que d’accepter d’entendre un point de vue différent du sien. Là aussi, quand je dis cela, je pense à la circulation des convictions religieuses. Les croyants ont souvent confondu radicalité et prosélytisme agressif. Voilà pourquoi, sans doute, je suis spécialement sensible au rapport à la pluralité des opinions dans le champ politique. Et, je le répète, ce n’est pas parce que l’on a des opinions différentes que l’on ne peut rien faire ensemble.

Le corps vacciné (ou non) et la politique

Donc, le grand débat de l’été, le sujet à éviter dans les repas de famille, ce fut : être vacciné ou ne pas être vacciné. Aujourd’hui, plus de 85 % des adultes ont reçu au moins une dose et plus des deux-tiers des 12-17 ans (et, dans cette tranche d’âge, la vaccination continue à croître de manière significative). On peut donc dire qu’une immense majorité de français, avec ou sans enthousiasme, s’est fait vacciner. Mais il reste semble-t-il, environ 10 % de réfractaires qui ont su se rendre visibles en manifestant, et chacun de nous connaît, autour de lui, l’un ou l’autre d’entre eux (manifestant ou non).

On a souligné que, pour les manifestants, la vaccination était un sujet d’opposition au pouvoir, parmi d’autres, et que leur mauvaise humeur ne se limitait pas à cette question. Cela dit, que le débat politique se replie sur une question aussi limitée, montre l’affaiblissement considérable du champ démocratique. Est-ce vraiment tout ce qu’il nous reste à débattre ?

Cela m’a fait penser à une remarque qui a été faite par les sociologues du travail et les ergonomes : quand il devient impossible de protester verbalement contre des conditions de travail trop pénibles, les salariés tombent malades. C’est la seule résistance qui leur reste. On sent, d’ailleurs, que, de la part de bon nombre de manifestants, leur corps est le dernier ilot de résistance qu’ils peuvent encore opposer à des dynamiques sociales sur lesquelles ils n’ont plus de prise.

Mais il n’en reste pas moins que le corps est un sujet politique plus important qu’on ne le pense et que la mise en retrait tant du débat (en récusant tous les arguments construits, au motif qu’ils seraient mensongers) que de l’intervention publique sur les corps, est une stratégie vouée à l’échec. Vouée à l’échec, parce que l’action publique, dans le domaine des maladies contagieuses, est une sorte d’incontournable, depuis l’Antiquité.

Le corps malade : un des plus vieux sujets politiques

Dans l’Antiquité, en effet, l’intervention publique est, pour l’essentiel, réduite aux fonctions régaliennes : faire la guerre et réprimer les délinquants. Mais il y a, à cela, une exception: la protection contre les maladies contagieuses.
Dans la loi de Moïse, par exemple, il existe des règles d’isolement strictes pour les lépreux et pour tous ceux qui souffrent d’un écoulement dont on soupçonne qu’il pourrait transmettre une maladie.
Et puis, la légitimité d’un roi est largement entamée quand une épidémie ravage un territoire ou quand la végétation est malade et que la famine s’installe.

Michel Foucault avait noté que, de l’isolement des lépreux, à la mise en quarantaine de villes entières, à partir du Moyen-Age, en cas de peste, le « biopouvoir » s’était étendu ; et qu’il s’était encore étendu par la suite. Mais la logique de fond reste la même, s’agissant des maladies contagieuses : ce sont, par définition, des maladies sociales, du fait qu’elles se transmettent d’une personne à l’autre et cela légitime l’intervention de l’état. En l’occurrence, mon corps peut être un danger pour autrui et, à ce titre, l’état me contraint. Dans ce domaine, la rhétorique n’est pas celle du juste et de l’injuste, mais plutôt celle du sain et du contagieux. Dans l’Antiquité on glissait de là vers l’opposition du pur et de l’impur.

Or, le paradoxe est que cette opposition du pur et de l’impur a refait surface, ces dernières années. Nombre de personnes craignent d’être « envahies » par d’autres groupes sociaux, ou « contaminées » par d’autres référents culturels, ou encore de voir leur identité « minée » par l’ouverture de la mondialisation. Et on sait, en lisant l’Évangile, que ce raisonnement en pur/impur, génère toutes sortes de préventions. Dans le Nouveau Testament, cela vaut aussi bien pour des substances que l’on se garde d’ingérer, que pour des groupes sociaux que l’on évite de fréquenter. Pour le dire d’une manière générale : on a peur de tout ce qui peut entrer chez soi et on n’accepte ce qui vient de l’extérieur que modulo toute une série de rites de purification. Et, pour revenir à aujourd’hui, dans certains cas, logiquement, on ne veut pas se faire « injecter » un produit étranger.

Mais cette opposition entre le pur et l’impur, entre le valorisé et le dévalorisé a bien d’autres ramifications. Cela vaut aussi, par exemple, pour l’exclusion, qui génère un sentiment d’indignité. Ne plus être « dans le coup », dans le monde du travail, perdre pied face à l’évolution de la société, se retrouver démuni sans avoir commis aucune faute, renvoie à une forme, pas vraiment d’impureté, mais en tout cas de dévalorisation. La société se divise entre les gagnants et les perdants, entre ceux qui sont en vue et ceux qui disparaissent des radars, et des barrières symboliques séparent les deux mondes.

Les théories dites du complot, les esprit qui s’échauffent sur les réseaux sociaux, sont la marque de frontières qui se ferment (depuis le « haut » de l’espace social, autant que depuis le « bas ») et le vaccin, en l’occurrence, est un objet qui essaye de franchir ces frontières.
A titre personnel, concernant le vaccin, j’ai beaucoup de mal à comprendre que l’on puisse se détourner, à ce point, d’affirmations qui sont fortement étayées et qui ont été longuement discutées et vérifiées. J’ai d’ailleurs cosigné un texte demandant aux chrétiens de se faire vacciner et de ne pas, au moins pour leur part, se laisser aller aux rhétoriques antivax.
Mais je peux comprendre ce qui donne naissance à une telle attitude, même si je ne l’approuve pas.

Autrefois, ce sont les maladies qui généraient une perception distordue du pur et de l’impur. Aujourd’hui, ce sont les oppositions sociales et les dévalorisations qui les accompagnent, qui génèrent une perception distordue des maladies.

A propos du pur et de l’impur : un retour nécessaire vers le fond des oppositions sociales

La médecine a parfois erré et, au fil de l’évolution de la pandémie, on a vu que son savoir se construisait au fil de l’eau. Mais pour ce qui est de l’efficacité de la vaccination et des effets secondaires identifiés, il y a peu d’incertitudes. Ce n’est pas là, pour moi, le cœur du débat. Ce qui m’intéresse davantage est la force de cette réaction de défense contre l’immixtion d’une substance dans son corps, et cela rejoint la manière dont Jésus parle du pur et de l’impur, dans l’évangile de Matthieu.

J’en cite des extraits : « Écoutez et comprenez ! (dit Jésus) : Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15.10-11). En fait, ce point de vue est tellement inhabituel que même les disciples de Jésus ne comprennent pas où il veut en venir (v 15). Il développe donc sa pensée : « Ne savez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre, puis est rejeté dans la fosse ? Mais ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Du cœur en effet proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages, injures. C’est là ce qui rend l’homme impur ; mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur » (Mt 15.17-20).

J’entends cela dans un double sens.
La première leçon est que nous sommes forts attentifs à tout ce qui pourrait nous souiller, mais que nous portons moins d’attention à ce que nous déversons sur les autres. Et, de fait, si on change le centre de notre attention vers la violence qui est en nous, les autres nous inquiètent moins.
La deuxième leçon est moins évidente à première lecture. On se rend compte, en fait, que Jésus n’incite pas seulement à un changement de direction (du dedans vers le dehors, plutôt que du dehors vers le dedans), mais qu’il change de sujet : il ne s’occupe plus d’alimentation ou de substances diverses, il se focalise sur les intentions mauvaises, les meurtres, les adultères, les inconduites, les vols, les faux témoignages et les injures. Bref, il s’intéresse à la violence des rapports entre les hommes, plutôt qu’à la propreté. Ce qui sort de la bouche, ce sont des paroles, puis des actes, qui provoquent des blessures majeures.

Et c’est cette deuxième leçon qui m’importe aujourd’hui : sortir des débats sur la pureté, ou non, du vaccin, pour remettre sur le devant de la scène les multiples violences, dominations et dévalorisations, dont notre société est le théâtre.

L’écologie est-elle soluble dans la technocratie ?

J’ai regardé des extraits des débats entre les candidats à la primaire des écologistes, et j’ai été frappé par un décalage.
Parmi les journalistes qui questionnent les candidats, il y a de tout. Les uns semblent tout à fait obtus : ils n’essayent pas du tout de comprendre ce dont parlent les candidats et ils les considèrent, manifestement, comme des hurluberlus. Mais d’autres sont allés plus loin et ils ont questionné, d’une manière plus ouverte, les candidats, sur les mesures politiques qu’ils mettraient en œuvre s’ils étaient élus. C’est là que le décalage m’a semblé le plus visible. Souvent les journalistes demandent comment on pourrait limiter les effets désagréables des mesures mises en œuvre. De même le journal Le Monde a titré : « Transition verte, qui paiera la facture sociale ? » Les candidats se plient de bonne grâce à l’exercice, mais on sent que, pour eux, l’essentiel est ailleurs. En fait, ils ont un autre regard sur les choses et ils voient le monde social avec des yeux différents.

Un autre regard sur ce qui est possible

D’abord (ils essayent de le faire entendre, à l’occasion) il est pour eux évident que la passivité écologique a des effets bien plus désagréables que les mesures qu’ils entendent prendre. On imagine d’autres titres de journaux : « Changement climatique, qui paye (déjà) et qui payera la facture sociale ? » « Pollution atmosphérique, qui paye la facture sociale ? » « Ubérisation de l’économie, qui paye la facture sociale ? » « Risques chimiques sur la santé publique, qui paye et qui payera la facture sociale ? » En clair, la marche spontanée de l’économie est porteuse de souffrances et de coûts multiples et on ne peut pas considérer que les écologistes proposent des mesures coûteuses, tandis que les autres proposent des non-mesures qui ne coûtent rien.

Mais il y a un décalage plus profond, c’est qu’ils n’ont, au fond, pas le même imaginaire technique que ceux qui les interrogent. Ces derniers restent, en réalité, convaincus, qu’à tout problème on peut apporter une solution technique. Donc : parlez-nous de l’innovation, faites-nous rêver, mais n’expliquez pas que l’on doit se restreindre. Le point de vue écologiste repose, à l’inverse sur l’idée qu’il faut, en quelque sorte, dialoguer avec la nature, plutôt que d’essayer de la contraindre. Dialoguer, c’est une image : la nature n’est pas une personne. Mais les processus naturels, dans toute leur complexité, obéissent à des règles qui ont leur rigidité et que l’on ne peut pas tenter de contourner sans dommage. Donc on peut innover, mais en restant dans l’épure de certaines limites. Et reconnaître ces limites change la manière de considérer, les modes de vie, les transports, l’usage de l’énergie, le recours aux intrants chimiques, etc.

L’imaginaire technique de la plupart des journalistes que j’ai écoutés veut, je le répète, que l’on puisse trouver des solutions techniques aux problèmes causés par d’autres techniques. Mais ce n’est pas toujours possible. Certaines substances chimiques provoquent, par exemple, des maladies incurables. Les candidats écologistes, de leur côté, sont persuadés que, dans toute une série de domaines, on bute sur des limites importantes et graves, et qu’il faut en revenir à une attitude plus respectueuse des processus naturels.

Et ce hiatus donne ces échanges bancals, où les écologistes sont prêts à détailler des mesures … qu’ils ont du mal à justifier avec un langage marqué par le présupposé : à problème technique trouvons une solution technique.

Une laïcité écologique ?

Cela soulève la question de savoir comment on en vient à changer de rapport avec la nature, car on voit bien qu’un discours politique habituel est impuissant à produire ce type de changement. Ce changement est en fait le fruit d’une expérience, d’un contexte où on a pu expérimenter un rapport moins impérialiste à la nature. A titre personnel, d’avoir marché, des jours entiers, sur divers chemins de Compostelle, m’a donné l’occasion d’éprouver très concrètement, mes propres limites et ma dépendance à l’égard de certains processus naturels. Je ne me suis nullement privé d’un appareillage technique, mais j’ai laissé de côté certaines prothèses et cela m’a ouvert à une vie dont j’ai découvert la richesse. Pour nombre de personnes, l’expérience du scoutisme, où l’on doit vivre collectivement en étant moins protégé que d’habitude, est décisive. D’autres racontent que c’est quand ils ont eu un enfant qu’ils ont commencé à considérer la vie avec un autre regard.

Une pluralité d’expériences peuvent faire sauter le pas. Mais, dans tout les cas, on saute le pas, parce qu’on se rend compte qu’une attitude où, sans se priver d’innover, on se coule, à la base, dans la logique naturelle en restant à l’écoute de l’effet de nos actions, est quelque chose de libérateur. Cela ressemble à une conversion : on regarde notre vie, les autres, le monde, avec un regard différent.

Et une campagne électorale ne construit certainement pas un un contexte où tout un chacun peut avoir l’occasion de vivre une expérience décisive de ce type. Alors ? Alors faut-il en rester à un catalogue de mesures, techniquement bien présentées, qui rassurent les auditeurs sur le sérieux de telle ou telle tête d’affiche ? L’exercice a ses limites. Car il y a autre chose à faire entendre.

Je reste convaincu, pour ma part, que l’adhésion à un point de vue écologiste, est une transformation qui ressemble à une conversion religieuse. Et cela me fait prendre conscience que les mouvements écologistes doivent relever un défi semblable au défi que les croyants doivent relever dans une société laïque : comment faire comprendre quelque chose de la force de vie et des ressources d’une vision du monde et d’un choix de vie, sans pour autant demander aux personnes d’adhérer pleinement à une telle conviction ?

Il me semble qu’il y a là un espace de parole qui est autre chose qu’une liste de mesures plus ou moins rébarbatives. Je poursuis la métaphore religieuse, en disant que, spontanément, l’espace politique cantonne les écologistes dans l’annonce des mauvaises nouvelles. Mais (re)construire un rapport moins tendu avec la nature est une bonne nouvelle. La société de consommation nous sature de faux besoins qui, pour une large part, augmentent notre frustration. Or une autre vie est possible. Faire entrevoir cette autre vie à des personnes qui n’ont pas eu l’occasion d’en faire l’expérience, c’est là tout l’enjeu auxquels les mouvements écologistes doivent s’atteler.

Et si l’on veut bien admettre que la foi chrétienne est autre chose qu’une confession de foi, qu’elle est, elle aussi, la promesse d’un mode de vie libérateur, on voit l’enjeu qui est, également, devant les chrétiens. En l’espèce, d’ailleurs, il existe de nombreuses zones de recouvrement entre ces deux combats.

Les limites des recettes macroéconomiques

Le rapport dit « Blanchard-Tirole », qui a été publié récemment, a l’ambition de faire le tour des « grands défis économiques » qui sont devant nous. Trois grands défis sont identifiés et longuement étudiés : le changement climatique ; les inégalités et l’insécurité économique ; le changement démographique.

La lecture donne l’impression d’un travail plutôt équilibré et qui ne sacrifie pas au libéralisme laissé à lui-même. L’intervention publique y est maintes fois évoquée. Mais cela n’empêche pas un léger malaise de s’installer au fil des pages. On y lit, on y relit, des types de mesure qui ont été appliquées depuis de nombreuses années (non pas dans le détail : il y a des idées nouvelles, mais dans la manière de procéder) et qui, aujourd’hui, se heurtent à des impasses. En gros (et c’est assez normal s’agissant d’un rapport rédigé par des économistes) les incitations sont vues comme l’alpha et l’oméga des politiques publiques, même quand on a vu les limites desdites incitations.

A la recherche des « emplois de qualité »

Je prends un exemple dont j’ai plusieurs fois parlé dans ce blog : le lent, mais irrésistible effacement des emplois moyennement qualifiés. Je cite quelques extraits du rapport sur ce sujet, pour bien montrer qu’il n’a pas pris ce problème à la légère. « On parle beaucoup de « l’érosion de la classe moyenne », c’est-à-dire de la polarisation de l’emploi, les emplois moyennement qualifiés disparaissant au profit d’emplois peu qualifiés. Une récente étude de France Stratégie démontre que la réalité est plus complexe. Elle révèle que la part d’emplois moyennement qualifiés a en effet diminué de 6 % de 1996 à 2007, mais qu’elle s’accompagne d’une hausse presque équivalente de la part d’emplois plus qualifiés tandis que la part d’emplois peu qualifiés reste globalement stable. Il faut y voir une bonne nouvelle, qui s’accompagne toutefois de quatre bémols. » Je cite le troisième bémol qui est, pour moi, au coeur du sujet : « Le  troisième  bémol est  que,  même  si  ces  évolutions  perdurent  et  que de  nombreux  emplois moyennement qualifiés sont remplacés par des emplois très qualifiés, le déclin de ces emplois moyennement qualifiés – le trou dans la distribution des emplois –, rend plus  difficile  de  monter  l’échelle  des  emplois :  il  manque  des  barreaux  au  milieu  de  l’échelle. Alors qu’autrefois une année de lycée supplémentaire pouvait permettre à un travailleur de passer à l’échelon supérieur, il faudra peut-être désormais aller jusqu’au diplôme d’enseignement supérieur, soit un effort beaucoup plus grand. » (pp. 76-77) C’est bien cette rupture dans les possibilités de mobilité sociale qui est problématique. Le quatrième bémol aggrave le problème en disant qu’il n’est même pas certain que la situation actuelle de vase communicant entre emplois moyennement qualifiés et emploi plus qualifiés perdure. Il pourrait y avoir une perte sèche dans cette région de l’espace des qualifications.

Là dessus le rapport évoque diverses voies d’action qui ont toutes trait à des incitations économiques, à la recherche de nouvelles pistes pour la formation, à d’autres modes de redistribution, etc. Je me garderai d’ironiser sur ces voies d’action qui sont déjà, pour nombre d’entre elles, assez ambitieuses. Je cite un nouvel extrait qui concerne l’enseignement : « Il  faut  renforcer  l’attractivité  des  carrières  de  l’enseignement.  Comme  en  Finlande,  plus  d’autonomie (accompagnée de responsabilisation) doit être accordée aux établissements et aux enseignants pour leur permettre de développer des démarches novatrices fondées à  la  fois  sur  l’expérimentation  et  l’analyse  comparative.  La  Finlande  montre  aussi  que l’attractivité des carrières n’est pas qu’une question budgétaire. […] L’autonomie et la liberté des méthodes pédagogiques peuvent y contribuer, ainsi qu’une solide formation continue des professeurs. Ceci dit, les salaires des enseignants étant trop faibles en France, les candidats qualifiés sont trop peu nombreux à se présenter aux postes d’enseignant, en particulier dans les disciplines scientifiques si essentielles aux emplois de qualité. » (p. 80) Tout cela a du sens, mais on voit bien comment tout tourne autour de l’incitation (individuelle ou au niveau de l’établissement de formation).

Et, finalement, on tombe sur le point dur qui est qu’il faudrait intervenir sur l’évolution de la production elle-même. Le régime actuel d’innovation technologique et sa valorisation au travers de la mondialisation conduisent, en effet, à la fameuse disparition des emplois moyennement qualifiés. La conclusion de cette partie du rapport a le mérité de l’honnêteté : « Pour résumer, la redistribution avant et après-production est essentielle, en particulier pour l’éducation et la formation professionnelle. Mais elle a ses limites et il convient d’étudier si la production et le commerce international peuvent être organisés différemment. Il est tout à fait probable que les mutations technologiques et la mondialisation continueront d’exacerber les inégalités et de diminuer les emplois moyennement qualifiés. Nous pensons qu’il est essentiel d’ouvrir la discussion en mettant des idées sur la table. Nous avons conscience que ces idées ne sont pas prêtes à l’usage,mais nous espérons qu’elles conduiront à explorer différentes pistes et à adopter de nouveaux outils de politique publique. » (p. 96)

Je souligne : il convient d’étudier si la production et le commerce international peuvent être organisés différemment. C’est, je le répète, plutôt honnête, de la part des auteurs du rapport, de souligner que les recettes basées sur les incitations classiques butent, ici, sur une limite majeure. Ils parlent d’une organisation différente, peut-être hors de portée, mais qui ne saurait, en tout état de cause, voir le jour en se limitant à des pondérations fiscales.

Être citoyen c’est autre chose que d’être incité

Pendant le même temps, l’actualité politique (l’abstention, cette fois-ci ; les votes populistes, à d’autres occasions) ne cesse de nous rappeler que les citoyens se sentent de moins en moins appartenir à une société qui ne fait que les inciter.

Si l’incitation est l’alpha et l’oméga des politiques publiques, celles-ci se heurtent, dans ce cas, à plusieurs écueils. D’abord elles ne dessinent pas un paysage clair. Les différentes incitations forment un ensemble plutôt obscur dans lequel seuls des virtuoses peuvent se repérer. Elles n’entraînent donc pas l’adhésion du citoyen de base. Ensuite elles provoquent, indirectement, de l’individualisme, chacun décidant pour sa part, de bénéficier ou non de telle ou telle incitation. Et, on l’a vu lors du mouvement des gilets jaunes, un ensemble de règles fiscales ne construit pas une aventure commune à laquelle des majorités peuvent adhérer.

L’économie reste un ressort puissant, mais souvent décevant

Il ne s’agit pas d’être naïf non plus : l’économie reste un ressort puissant et l’argent que tout un chacun a à sa disposition reste une préoccupation majeure, même pour des personnes éloignées de la pauvreté. Mais, une fois que l’on a cédé à cette impulsion, on en voit aussi les limites et les insuffisances. Le piège n’est pas nouveau et le constat non plus. L’évangile de Luc, en particulier, ne cesse de nous le rappeler. « Attention, y dit Jésus, par exemple, gardez-vous de toute avidité, ce n’est pas parce que quelqu’un est dans l’abondance que sa vie lui est fournie par ses biens. » (Lc 12.15) Au bout de l’abondance, il reste la question du sens de la vie et du sens que cela a de vivre avec les autres. La parabole dite du riche insensé, qui suit, dans le texte de Luc, nous montre un être complètement tourné vers lui-même et à qui une question terrible est adressée : « tout ce que tu as accumulé, à qui cela ira-t-il ? » (v 20).

Oui, il y a une contradiction dans le maniement de l’économie : d’un côté cela fait envie, cela provoque même des mouvements, cela fait agir ; mais, ensuite, c’est un ressort plutôt décevant qui, on le voit, finit par détruire le lien social et atomiser les individus.

Les contradictions des politiques macroéconomiques qui n’ont cessé de se développer depuis un siècle, nous sautent aujourd’hui à la figure. La remise en question sera longue et douloureuse et, d’ici là, le risque climatique et le clivage de la société auront, sans doute, produit des dégâts considérables. Mais il faudra bien s’interroger et disons-le, les chrétiens seraient bien inspirés, pour leur part, de s’interroger dès maintenant et de faire connaître leurs interrogations.

Les surprises des élections départementales et régionales

L’abstention n’est pas vraiment une surprise

Commençons par ce qui était attendu : la faible participation aux élections départementales et régionales est assez logique.
Pour en rendre compte, il faut d’abord parler d’un échec de la décentralisation, pour ce qui concerne ces deux échelons territoriaux. Sous la présidence de François Hollande, on avait étendu la surface des régions, sans pratiquement toucher à leurs compétences. Il est, de la sorte, toujours aussi difficile de savoir à quoi elles servent et, de ce fait, rédiger une profession de foi relève, pour les candidats, de la gageure. Comment expliquer à un électeur lambda que les collèges relèvent du département et les lycées de la région ? Ou bien, pourquoi la plupart des axes routiers (en dehors des autoroutes) sont-ils désormais entre les mains des départements, tandis que les trains régionaux relèvent des régions ? Allez donc construire une politique cohérente des transports ! Autre paradoxe : l’action sociale est, pour l’essentiel, financée par les départements … sur des budgets très largement bloqués dans la mesure où ils relèvent de politiques d’état (RSA, Aides à la dépendance, etc.). Il y a, certes, des marges de manœuvre, pour ces deux collectivités territoriales, mais elles sont assez minces et difficiles à défendre devant des électeurs.

La commune, à l’inverse, reste un échelon assez concret pour les votants. Là la proximité a un sens, même si elle est en partie un leurre, du fait que beaucoup de politiques relèvent désormais des intercommunalités. Mais disons qu’entre la commune et les intercommunalités, d’un côté, et l’état central, de l’autre, presque personne ne saisit ce à quoi la décentralisation a servi.

Mais la dimension locale du vote surprend

Devant un tel flou, il est logique que seuls des électeurs très motivés se déplacent. Ou alors, c’est le vote protestataire qui s’exprime. Or, c’est la surprise de cette élection : le vote protestataire a été plus faible que d’habitude et ceux qui se sont déplacés pour voter se sont démarqués, cette fois-ci, des élections locales précédentes, où les votes avaient été plus marqués par des enjeux nationaux que locaux.

Cette fois-ci, l’ancrage local a joué un grand rôle. Au niveau des régions, les sortants ont fait des bons scores : signe que, malgré tout, un certain nombre d’électeurs ont compris la teneur des politiques régionales qui ont été menées. A l’inverse, le Rassemblement National, qui avait fait un score flatteur, en 2015, en rassemblant les mécontents, recule nettement, cette fois-ci, du fait de sa faible implantation locale. De même la République en Marche répète son échec des municipales : ses représentants ne sont pas identifiables localement. Les écologistes, pour leur part, font un score mitigé. Leur espoir secret de « se compter » pour peser sur les arbitrages en vue des présidentielles s’est évaporé. Leurs résultats sont honnêtes, mais ils sont devancés nettement par le Parti Socialiste, qui dispose de figures locales plus nombreuses et plus anciennes.

D’où vient cette soudaine dimension locale du vote ? Il y a peut-être un effet de sélection: les votants, peu nombreux, auraient rassemblé les personnes les plus au fait des questions politiques.
On peut aussi penser que les enjeux nationaux étaient assez flous, cette fois-ci.
De fait la politique nationale a été absorbée, récemment, par la gestion de l’épidémie de COVID-19. La plupart des polémiques portées par les partis ont tourné autour de cette gestion. Tous les supports d’information ont été saturés, envahis, par ce qui la concernait. Du coup, les grands dossiers qui occupaient les débats publics, jusqu’à janvier 2020, n’ont pas disparu, mais ils sont comme anesthésiés. La réforme des retraites est en sommeil. La politique climatique de l’état continue à être aussi timide et elle donne lieu à des débats. Mais ils n’ont rien à voir avec l’intensité qu’ils connaissaient il y a dix-huit mois de cela.
Il est donc possible que les électeurs aient attendu que la politique nationale se réveille avant de se déterminer.

Quant aux élections départementales … c’est le brouillard. Au moment où j’écris ces lignes il est impossible d’avoir une vision d’ensemble de ce qui s’y est passé. Les commentateurs et les sondeurs s’en sont complètement désintéressé. Il faudra, de toute façon, attendre le deuxième tour, pour faire le tour des départements qui ont changé de majorité. Simplement, si l’on compare les cartes des premiers tours 2015 et 2021, canton par canton, on a l’impression, là aussi, d’une prime aux sortants avec un net recul du front national.

Un clivage entre votants et non-votants ?

Le clivage entre votants et non-votants s’est donc, cette fois-ci, rapproché du clivage habituel entre les votes qui optent pour un mode de gestion politique et les votes protestataires. Les protestataires sont, apparemment, ce 20 juin, restés chez eux en masse, convaincus qu’ils n’avaient rien à attendre d’un projet politique quel qu’il soit.

Est-ce que tout cela nous dit quelque chose sur la manière dont les français se représentent la vie en société ? Oui, quand même. Revenons à l’abstention : elle signifie, je le répète, que, pour une part notable des électeurs, la politique menée par les régions et les départements est illisible. Les réformes menées, au fil des lois successives de décentralisation, ont généré un mille-feuille administratif qui ne contribue pas du tout à rapprocher la politique du citoyen de base. De fait, les politiques menées par ces deux collectivités territoriales donnent lieu à peu de débats publics et à peu d’affichage.

Il reste donc une minorité qui continue à essayer de suivre et qui a privilégié, cette fois-ci, les acteurs de terrain, ce dont on peut se réjouir.

Mais au total, le constat n’est pas nouveau, la technicité de la politique (tout aussi grande au niveau des départements et des régions qu’au niveau de l’état) l’éloigne du citoyen. Elle alimente donc, de fait, par ricochet, le repli sur soi et les réactions individualistes. Jacques Ellul a parlé, en son temps, de l’Illusion politique. En 1965, à l’époque où il avait écrit ce livre, l’action politique était portée par un investissement religieux. On pensait qu’elle pouvait « changer la vie ». Connaissant Jacques Ellul, on se doute qu’il n’avait pas manqué de souligner, précisément, que la technicité de la politique rendait la communication entre le citoyen de base et les décideurs assez illusoire.

Aujourd’hui la majorité des électeurs est convaincue de l’accès très limité qu’ils peuvent avoir au fond des dossiers. La technicité de l’action politique n’a fait que croître, depuis 1965. Une forme d’aristocratie est, de ce fait, en train de se reconstituer. Des pans entiers de la société française n’ont plus vraiment les moyens de relayer dans les urnes le fond de leurs aspirations. Pendant ce temps, une autre part de la société discute et décide. Mais elle tend, de plus en plus, à ne discuter qu’avec elle-même et on ne peut pas s’en réjouir.

Les inégalités de diplôme, au cœur des enjeux politiques actuels

Les grandes questions de société ont été comme anesthésiées par l’épidémie de COVID-19. Elles passent au second plan, refont surface faiblement de temps en temps, mais ne parviennent pas à passionner les foules. Quand on pense à la virulence du mouvement des gilets jaunes, puis de la grève des transports, juste avant le début de la pandémie, on doit se frotter les yeux. Les débats sur l’urgence climatique continuent, eux aussi, mezzo-voce. Dans un autre contexte, par exemple, l’examen actuel de la loi « Climat et résilience » aurait donné lieu à bien d’autres expressions publiques.

Il faut se tourner vers des études de fond pour retrouver la sensibilité à des enjeux sociaux qui traversent et mettent en tension nos sociétés. C’est ainsi que j’ai été particulièrement stimulé par le livre collectif : Clivages politiques et inégalités sociales, Une étude de 50 démocraties (1948-2020) (sous la direction d’Amory Gethin, Clara Martinez-Toledano et Thomas Piketty), paru récemment au Seuil. Le propos est simple : sortons de l’étude de l’évolution des votes dans un seul pays et comparons ce qui se passe dans un large panel de pays. Or, on voit que, dans les pays riches, les évolutions sont largement similaires les unes aux autres : au-delà de tel ou tel coup tactique, de l’habileté ou de la maladresse de tel ou tel leader, les mutations sont de même nature. Cela montre que les tensions que nous vivons, à l’heure actuelle, ne sont pas des péripéties, mais qu’elles révèlent des évolutions profondes, qui sont en train de tracer des lignes de fractures majeures et assez nouvelles.

Les personnes les plus diplômées votent de plus en plus à gauche

L’affirmation essentielle du livre est que, dans la plupart des pays riches, on est passé progressivement, depuis 1948, d’une situation où les personnes les plus riches et les personnes les plus diplômées votaient à droite, tandis que celles qui cumulaient les handicaps sociaux votaient à gauche, à une situation où les plus riches continuent à voter à droite, tandis que les plus diplômés votent nettement à gauche. Dans le même temps, les catégories les moins diplômées et les moins riches se sont également séparées : les unes votant pour des partis populistes marqués à droite, les autres continuant à voter à gauche.

Cela produit, dans ces pays, un clivage au sein des forces de gauche : les plus diplômés et les plus urbains sont le cœur de l’électorat écologiste ; les moins riches sont surtout attachés à des politiques redistributives plus affirmées.

L’importance numérique de l’électorat qui a fait de longues études est une nouveauté dans l’histoire : il est le fruit de l’élévation continue du niveau de diplôme moyen et du développement de pans entiers de l’économie qui s’appuient sur des savoirs ou des productions culturelles élaborés, qui n’offrent pas forcément de hauts salaires, mais qui proposent des défis professionnels motivants et qui permettent de développer des projets qui font sens par rapport aux valeurs des personnes concernées. Par ailleurs, pour elles, la dimension internationale est un atout : une source d’échange et un espace d’action qui leur est assez facilement ouvert.

On devine, par contraste, le désarroi de personnes qui ont moins bien réussi dans la compétition scolaire et pour qui ces perspectives n’ont rien de motivant. Elles n’ont pas grand chose à attendre des préoccupations des couches sociales fortement diplômées et, pour lesdites couches sociales, la redistribution est quelque chose de correct, mais pas forcément prioritaire.

Voilà, au-delà des batailles d’égo, les difficultés énormes que rencontrent les forces politiques de gauche pour construire des plateformes communes, alors qu’elles rassemblent des populations aux attentes plutôt hétérogènes.

Quand les hauts salaires finissent par voter démocrate aux Etats-Unis

A droite, la situation n’est pas forcément plus simple. C’est surtout le patrimoine qui est un facteur clair de vote à droite. Mais les leaders populistes ne font pas forcément envie aux nantis. Lors des deux élections présidentielles de 2016 et 2020, les plus hauts salaires ont choisi de voter contre Trump. Le patrimoine accumulé a continué à pousser à voter républicain. Mais on voit que les programmes populistes ne séduisent pas forcément les partisans de l’économie libérale.

Ce qui est frappant, si on s’intéresse au cas des électeurs défavorisés qui votent pour les programmes populistes, est qu’il ne le font sans doute pas pour des raisons économiques. En général, on ne leur promet pas de nouvelles allocations. Ils le font plutôt pour des raisons identitaires : ils choisissent un leader qui réaffirme des valeurs, un mode de vie auxquels ils sont attachés et qui promet de les protéger des influences étrangères.

A propos de la redistribution

Cela montre que la question de la redistribution financière n’est pas tout. Il est évident que taxer les hauts revenus et soutenir les plus pauvres est possible et souhaitable. Mais, pour beaucoup de personnes peu diplômées, aujourd’hui, la question la plus vive est de savoir s’ils vont trouver une place dans une société où le savoir et les compétences spécialisées sont de plus en plus cruciales. On répond à cet enjeu, en général, en soutenant la formation continue. C’est un autre objectif possible et souhaitable, mais sans doute pas suffisant.

Pour beaucoup de personnes qui ont connu l’échec scolaire, penser qu’il faille en passer par un retour vers une expérience de formation est un cauchemar. Il ne suffit donc pas de redistribuer des montants financiers ou des offres de formation. Il faudrait redistribuer des places : travailler à reconstruire des projets motivants, un accès à des formes de travail accessibles pour des pans entiers de la société française. J’ai dit, à plusieurs reprises, dans ce blog, que l’évolution spontanée de l’économie conduit à éliminer progressivement les emplois moyennement qualifiés.

Sur ce point, les partis socio-démocrates ont largement failli. Ils ont, dans les faits, souvent donné la priorité aux électeurs diplômés, en élargissant leurs possibilités d’action. Les projets écologistes pourraient ouvrir une voie en réinvestissant dans des situations professionnelles moins intenses en techniques énergivores. Pour l’heure, on n’en voit pas d’exemple à grande échelle.

Au fond on retrouve un enjeu auquel s’est attelé et s’attèle encore ce qu’on appelle l’éducation populaire : former d’une manière moins scolaire, afin que les savoirs et les compétences s’acquièrent au travers d’un parcours qui est également un parcours de prise d’autonomie et de reconquête d’un projet de vie. Le travail au plus près du terrain qui est à faire, n’est pas d’aller dans les cités distribuer des tracts et discuter avec tout un chacun, mais plutôt d’accompagner la reconstruction de personnes qui se retrouvent exclues de la dynamique sociale dominante. Le protestantisme a une longue tradition d’investissement dans une telle pratique pédagogique. Il peut apporter sa pierre à ce chantier, à sa modeste mesure.

Mais pour l’heure, le minimum serait que les couches sociales diplômées se rendent compte qu’il y a un problème et que la société dite de la connaissance peut être une société bien cruelle.

La France et le génocide Rwandais : une responsabilité institutionnelle

La commission Rwanda (commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi) a rendu, vendredi dernier, son rapport au président de la république. Il s’agit d’un document de 900 pages. Je ne vais pas prétendre les avoir lues en un week-end ! Disons que j’en ai lu sérieusement 200. Cela ressemble à un roman fleuve : il y a de grands moments, des pages que l’on tourne avec passion, puis des longueurs.

En fait, et globalement, c’est l’angle d’attaque retenu par cette commission qui m’a intéressé. Elle n’a nullement cherché à faire un travail de type judiciaire, à la recherche de criminels ou de complices divers. Elle s’est plutôt demandé si l’action menée par la France au Rwanda, dans les années qui ont précédé le génocide, l’avait favorisé ou lui avait ouvert la porte. En d’autres termes, les choix politiques et militaires de la France ont-ils constitué un terrain favorable à ce génocide ? Pour ce faire, elle a travaillé sur archives, en relisant les notes, les échanges entre cabinets ministériels et présidentiels, les relevés de décision, les argumentaires, les remontées d’informations diverses, profitant de la déclassification de milliers de documents, à l’occasion de la commande passée par Emmanuel Macron.

Disons-le d’emblée : la réponse est oui. La force de ce document fleuve est de prendre le temps d’examiner les positions diverses, les échanges multiples, les décisions au plus haut niveau, avec suffisamment de détail pour que l’argumentaire soit très largement convaincant. Je ne vais pas en faire 900 pages moi-même ! Le mieux est de vous reporter vous-même au document qui est accessible en ligne.

Comment les acteurs politiques organisent-ils leur aveuglement ?

Je vais me focaliser sur une question, que le rapport aborde, spécialement dans le chapitre conclusif (qui fait 300 pages à lui tout seul !), en se refusant à une montée en généralité, mais en donnant tous les éléments pour nourrir la réflexion de chacun : comment les décideurs français ont-ils refusé d’entendre les nombreuses mises en garde qui leur ont été adressées ?

Car mises en garde il y a eu. Le génocide n’a pas été un pur déchaînement de folie meurtrière, suite à l’attentat qui a coûté la vie au président Habyarimana. Il s’est agi d’une opération méthodique, plutôt bien organisée et donc, sinon préparée, du moins envisagée en amont. Et des massacres de grande ampleur de Tutsis avaient déjà eu lieu dans les mois et les années qui précédaient. Malgré les remontées de terrain, c’est une première réalité que le pouvoir politique a choisi de minimiser.

Mais qu’allait faire la France au Rwanda, au départ ? Aux yeux de François Mitterrand, ce pays semblait être un bon laboratoire de ce que pourrait être une transition vers la démocratie en Afrique. Et, le rapport le souligne, des relations personnelles fortes se sont nouées entre les deux présidents. En fait de démocratie, le président Habyarimana devait faire face à une opposition modérée y compris dans la population Hutu et à un mouvement armé le FPR, soupçonné d’être soutenu en sous-main par l’Ouganda. Et c’est au nom du risque représenté par le FPR que le président Rwandais a obtenu un soutien militaire sans cesse croissant de la France.

Mais à tous les niveaux (commissions indépendantes travaillant sur les droits de l’homme, chercheurs, militaires de terrain et jusqu’à Pierre Joxe quand il était ministre de la Défense) des voix se sont élevées pour signaler que le pouvoir rwandais, loin de se démocratiser, était en train de tomber sous la coupe d’extrémistes dangereux. Par ailleurs, le président rwandais essayait de réactiver l’opposition Hutu / Tutsi pour justifier sa politique répressive (qui s’étendait jusqu’aux Hutus modérés). Pire encore : les conseillers militaires français formaient des hommes qui, ensuite, s’engageaient dans des milices parallèles. L’image de la France, sur le terrain, était désastreuse : elle était perçue comme le soutien d’un pouvoir de plus en plus isolé et de moins en moins légitime. Bref : il était temps de faire machine arrière et de cesser d’encourager la dérive autoritaire du régime.

C’est là que la précision du rapport est importante, car elle montre que François Mitterrand, entouré de son état-major particulier, a non seulement refusé d’entendre ces voix discordantes, mais a aussi usé de son pouvoir pour les faire taire ou les mettre de côté. Cet état-major particulier, véritable état dans l’état, a largement contourné les circuits de commandement habituels et a marginalisé les acteurs du ministère de la défense, des affaires étrangères ou de la coopération.

Résultat : la situation a empiré à bas bruit, des acteurs déterminés fourbissant leurs armes, jusqu’à ce qu’un événement leur ouvre la voie.

La démocratie est toujours un espace fragile soumis aux rapports de force les plus brutaux

La responsabilité politique et militaire de François Mitterrand paraît écrasante, à la lecture du rapport, mais il vaut la peine d’aller au-delà d’une attitude personnelle. Ou disons qu’il faut voir les conséquences de la centralisation du pouvoir provoquée par la montée en puissance d’un état major particulier qui a évolué, ensuite, à l’écart des circuits de contrôle administratifs ou politiques. Au passage, on se souviendra que, dans l’affaire des écoutes de l’Elysée, c’est là aussi une officine directement rattachée au président qui a pratiqué des écoutes sans aucun contrôle judiciaire. En clair, la dérive régalienne progressive de François Mitterrand a provoqué l’émergence de structures incontrôlables, qui ont engendré de lourdes conséquences.

La dynamique de centralisation, de resserrement autour d’un leader et la clôture à l’égard de tout avis hétérodoxe est, en fait, un tropisme récurrent de la pratique politique : tout argumentaire est fléché. Ou bien quelqu’un « nous » soutient et il développe donc la « bonne » vision des choses ; ou bien il a une vision divergente et il est « donc » notre ennemi. Au bout du compte, une remise en question est perçue non pas comme un éclairage potentiel, mais comme une tentative d’affaiblissement.

Le débat démocratique est donc sans cesse traversé par des arguments de mauvaise foi, par des manœuvres, de la propagande, des faits instrumentalisés, etc. L’ironie horrible de l’histoire du Rwanda c’est qu’au moment où la France faisait des leçons de démocratie à un pays africain, elle se laissait manipuler par les instances dirigeantes de ce pays qui profitaient, précisément, des failles non démocratiques de notre système politique. Car, le rapport le dit, c’est aussi une question de système et pas simplement les dérives d’un homme. Ce qui a manqué aux opposants divers, en France, c’est de pouvoir se réunir, croiser leurs points de vue et se constituer en mouvement structuré. La médiatisation du sujet du Rwanda était faible, avant le génocide, et l’opinion publique française savait à peine que le pays existait. A partir de là, les experts, aussi lucides fussent-ils, allaient un par un au casse-pipe, sans parvenir à structurer une opposition déterminée.

Et, on le voit, si le champ de bataille ne peut pas se dérouler dans le domaine du langage, il finit par se répandre sur le terrain et provoque des hécatombes. Je suis, à ce propos, parfois surpris par la violence des paroles de Siméon, dans l’évangile de Luc, quand il vient saluer le toute jeune enfant dans lequel il voit le messie à venir. Il ne lui prédit pas à un ministère glorieux, mais des tensions continuelles. Voilà ses mots : « il est là pour la chute et le relèvement de beaucoup, en Israël et il sera un signe de contradiction, de sorte que seront révélés les débats de bien des cœurs » et toi-même, dit-il à Marie, « un glaive te transpercera l’âme » (Lc 2.34-35). L’ambiance est sombre. Pourtant, on le voit, si les signes de contradictions s’éteignent, c’est la guerre civile, les massacres racistes, et l’horreur qui se donnent libre cours.

Le projet de loi « climat et résilience » et les limites actuelles de la démocratie

Toutes les instances qui ont eu à évaluer le projet de loi dit (en résumé) « climat et résilience », le disent : il est très en retrait par rapport aux propositions de la convention citoyenne sur le climat. Cela se fait sur plusieurs modes. Certaines de ces propositions sont tronquées : par exemple, les limitations de la publicité pour les produits dont l’empreinte carbone est problématique. Dans d’autres cas ce sont les délais de mise en œuvre qui sont allongés, de sorte que, même en cas de réélection des mêmes forces politiques, les gouvernements n’auront pas de compte à rendre sur les mesures concernées. Parfois les critères sont assouplis : ainsi pour les lignes aériennes intérieures. Ce qui avait été fait pour favoriser le train par rapport à l’avion est assez largement vidé de sa substance. Le conseil économique social et environnemental souligne, par ailleurs, que peu est prévu pour assurer le suivi des politiques dans le temps, et évaluer si elles sont sur la bonne trajectoire ; alors que l’on sait que c’est là le principal défaut de la législation actuelle : elle dérive sans cesse par rapport aux objectifs affichés.

Bref, il reste quelque chose, assurément, mais tout cela n’est pas de nature à mettre la France sur une trajectoire compatible avec les engagements de la COP21.

L’écart est particulièrement frappant du fait de la déclaration liminaire du président de la république devant la convention citoyenne pour le climat : « Ce qui sortira de cette convention, je m’y engage, sera soumis sans filtre soit au vote du Parlement, soit à référendum, soit à application réglementaire directe ». Et, manifestement, filtre il y a eu !

Les « filtres » de la démocratie

Et, en effet, on peut s’interroger : pourquoi, après tout, ne pas avoir soumis les propositions telles quelles au parlement ? Il n’y avait pas lieu que la convention décide à la place du parlement. Mais il aurait été intéressant, pour le moins, de rendre le débat public, que chacun avance ses arguments et se positionne. Cela aurait clarifié les positions et les projets des différents partis et des différents lobbies.

Au lieu de cela, le gouvernement a préféré commencer par négocier, dans l’ombre, avec les secteurs concernés, qui tous, pris un par un, ont, on s’en doute, expliqué que les mesures étaient trop contraignantes, qu’elles allaient mettre en péril l’économie, qu’il fallait attendre encore un peu, etc. Bref, le gouvernement s’est privé, précisément, de la principale ressource de la démocratie, à savoir : s’entendre collectivement sur des mesures qui, certes, contreviennent à certains intérêts, mais dont on juge qu’elles sont bénéfiques pour le plus grand nombre. Le gouvernement n’a pas reculé devant tous les intérêts privés et les vifs débats en commission montrent que lesdits intérêts continuent à s’agiter, en coulisse, pour que la législation soit encore plus édulcorée. Mais il a tranché en technocrate : jugeant telle mesure réaliste et telle autre irréaliste, avant même que l’on puisse en débattre au grand jour.

Or mettre les questions d’environnement sur la place publique est un enjeu crucial. Il devient indispensable de construire une adhésion (au moins majoritaire) aux mesures environnementales, si on veut aller de l’avant dans des politiques qui, faute d’adhésion, seront vues comme des tracasseries administratives. Et si on n’est pas capable de discuter ouvertement de ces questions, si on continue à transiger dans l’ombre avec des organisations professionnelles, on n’obtiendra aucune adhésion collective.

Que voulons-nous vivre ensemble ?

En fait les débats en commission rapportés, par exemple, par le journal Le Monde, montrent qu’il y a des divergences fondamentales sur les projets de vie en société. Pour les écologistes et une partie de la gauche, il faut envisager un vivre ensemble qui incorpore de manière centrale le respect de l’environnement. Le « ensemble » du vivre ensemble important au plus haut point : cela suppose de ne pas prendre les plus pauvres comme otages de ces évolutions. Cela implique d’adopter d’autres critères d’évaluation des politiques publiques et de ne pas se situer dans le simple prolongement de dynamiques existantes que l’on cherche à simplement infléchir.

Pour la droite libérale, à l’inverse, il peut être question de pourcentages, éventuellement, d’actions à la marge. Mais, pour elle, le modèle de développement est le bon et les critères économiques classiques sont les meilleures évaluations que l’on possède.

L’écologie apparaît, finalement, comme une question très clivante et qui fait revenir sur le devant de la scène, l’opposition droite / gauche. Je trouve très dommageable que ce débat de société n’ait pas lieu, qu’il se déroule en sous-main et qu’il soit noyé dans une série de débats techniques, certes essentiels, mais qui font perdre de vue la perspective d’ensemble. Après tout, ce n’est pas si souvent qu’un enjeu législatif nous questionne de manière aussi centrale sur la manière dont nous voulons vivre, les uns avec les autres.

Séparatisme ou destin commun ?

Pendant le même temps, le gouvernement et certaines parties de l’opinion s’inquiètent du « séparatisme » de certaines fractions de la société française. Certains groupes sociaux « mettent le clignotant » car ils n’ont plus envie de participer à un modèle de vie en société dans lequel ils ne se reconnaissent pas. Mais l’arsenal répressif de la loi sur le séparatisme est-il le seul moyen de répondre à ces questionnements ?

Je pense que si l’on n’est pas capables, collectivement, de nous interroger et de discuter sur ce que nous voulons vivre, collectivement, si on préfère discuter dans l’ombre de questions qui mériteraient d’être discutées au grand jour, les réactions séparatistes sont inévitables. Et, d’ailleurs, les lobbies ont leur propre séparatisme : ils entendent pouvoir continuer à mener leur vie sans tenir compte des contraintes collectives.

Cela me fait penser à certaines phrases un peu énigmatiques de l’évangile : « Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu. Parce que tout ce que vous avez dit dans l’ombre sera entendu au grand jour ; et ce que vous avez dit à l’oreille dans la cave sera proclamé sur les terrasses » (Luc 12.2-3). En l’occurrence, Jésus critique ceux qui tiennent un double discours et complotent dans l’ombre pour faire avancer leurs intérêts. Oui, je pense que le critère de savoir jusqu’à quel point tel groupe social est prêt à mettre sur la table ses intérêts, ses projets, ou sa vision de la vie collective, est une bonne manière d’évaluer sa volonté de travailler au bien commun.

Dans le cas présent, la part énorme d’ombre qui préside aux processus de décision est le signe indéfectible que nous sommes assez largement capturés par des intérêts qui ne profitent pas au plus grand nombre.

Islamo-gauchisme : une caricature, qui occulte un débat de fond autant politique que théorique.

A priori le débat sur l’islamo-gauchisme est mal parti. Un bout de paragraphe extrait de l’interview d’une ministre, des réactions orchestrées à droite et à gauche, des cris, des invectives, un embarras gouvernemental : tout est là pour brouiller les pistes et empêcher d’y voir clair. En fait, derrière ce débat, il y a une question de fond qui a trait à la représentation que l’on se fait de la société française, à sa fragmentation, et à la manière de rendre compte des injustices qui la traversent.

L’intersectionnalité : la question de la dissémination des logiques de domination

Commençons par le commencement. Y aurait-il quelque complaisance de certains gauchistes pour des mouvances islamistes ? C’est possible, mais avouons que, pour l’immense majorité des personnes marquées à gauche (voire très à gauche), ce n’est pas le cas. On brandit donc un chiffon rouge qui masque une question plus dérangeante pour tout le monde, si on retourne le soupçon d’une sympathie exagérée vers la question d’une antipathie exagérée : est-ce que le fait d’être musulman, en France, aujourd’hui, est ce qu’on appelle un stigmate, c’est à dire un handicap social ? C’est une vraie question. Certains, plutôt partisans de la sociologie classique, vont dire que ce n’est pas l’appartenance religieuse le problème, mais l’appartenance à des catégories sociales dominées (ouvriers, employés) définies d’abord dans le champ du travail. On va souligner des problématiques de mobilité sociale : les enfants d’immigrés sont limités dans leurs perspectives par la position sociale de leurs parents, arrivés en France dans des conditions difficiles. Et, même pour la troisième génération, le problème reste visible.

Mais, d’autres courants plus récents de la sociologie (qui sont partis d’Amérique du Nord) disent, pour leur part, qu’il n’y a pas lieu de ramener toutes les logiques de domination à une seule dimension, que ces logiques sont plurielles et s’exercent à partir d’une pluralité de catégories sociales qui dessinent des halos, des réseaux entrecroisés, plutôt que des groupes sociaux aux frontières bien nettes. Cela conduit à dire, par exemple, qu’il vaut mieux être un ouvrier aux convictions religieuses peu affirmées, qu’être ouvrier et musulman. Les deux logiques de domination ont leur dynamique propre et, le cas échéant, elles se renforcent l’une l’autre.

C’est là ce qu’on appelle l’intersectionnalité : nous nous situons tous à l’intersection de hiérarchies sociales diverses et elles jouent toutes un rôle dans les compétitions sociales dont nous sommes partie prenante. Au départ, le concept a été mis en avant par des femmes afro-américaines aux USA, qui soulignaient que les luttes féministes oubliaient souvent qu’être afro-américaine était un handicap social supplémentaire par rapport au fait d’être femme.

Mais, affirmer des choses pareilles est mal vu par ceux qui pensent que la société française a son propre modèle d’intégration, qui dépasse les particularismes ; par ceux qui ont la vision d’une identité centrale et unique à laquelle tout un chacun est censé se référer. A vrai dire, ceux qui se situent près des postes de commande, ne voient pas très nettement les logiques de domination dont ils tirent bénéfice. Il n’y a là rien de nouveau.

Or, disons-le, j’ai bénéficié de l’avantage d’être un homme. Même dans le milieu universitaire, il m’est apparu clairement que les femmes étaient plus contestées que les hommes dans les positions d’autorité. J’ai bénéficié de l’avantage d’être blanc : avec des enseignants qui me prenaient plus au sérieux que des étudiants d’origine africaine, avec des propriétaires bailleurs qui me considéraient comme solvable et de bonne compagnie, et dans toute une série de démarches administratives où je n’ai jamais attiré le soupçon d’être assisté. Et il m’a été plus facile de fêter Noël, Pâques, l’Ascension et la Pentecôte, que, pour d’autres, de faire le Ramadan. Pourtant, il y a quelque chose qui me rend particulièrement sensible à cette dissémination des stigmates, c’est que j’ai appartenu, au sein du christianisme français, à la minorité protestante.

Oui, le fait d’être minoritaire, d’avoir été une sorte de bête curieuse, pendant ma scolarité, d’avoir dû assurer ma légitimité par d’autres moyens que par l’appartenance à la majorité silencieuse, a été une expérience formatrice, pour moi. Et, alors que les concours républicains m’ont propulsé vers une carrière assez facile, je vois bien comment d’autres logiques ont contrecarré cette carrière. En l’occurrence, mes convictions religieuses (même traduites en termes laïcs) m’ont souvent maintenu en marge des grandes cliques qui font les belles carrières. Je ne le regrette pas du tout. Je le note, simplement.

Est-ce que le maniement de ces théories accentue les clivages dans la société française ou est-ce que cela ne fait que les révéler ?

On aura compris que je considère que les études menées autour de la notion d’intersectionnalité ont apporté quelque chose de fécond dans les sciences sociales. Mais voilà qu’on les accuse de jeter de l’huile sur le feu : en désignant des catégories comme le genre, la couleur de la peau, la religion, en tant que lieux de construction d’injustices diverses, on encouragerait les personnes à s’enfermer dans des catégories étroites, à affirmer des identités restreintes et à refuser le dialogue avec l’ensemble de la société. La mise en accusation est autant théorique que pratique et, dans la foulée, on reproche aux tenants de ces approches de confondre science et militantisme et, au total, de souffler sur les braises et d’accroître les clivages qui sont déjà trop présents dans la société française.

On retrouve, en fait, une opposition assez classique, entre ceux qui pensent qu’il vaut mieux expliciter les tensions existantes pour les faire évoluer (et qui sont souvent, en parallèle, des militants) et ceux qui pensent qu’on fait beaucoup de bruit pour rien et qu’il est inexact de donner autant de place à ces dites discriminations, voire qu’il est contreproductif de désespérer des personnes de tenter leur chance dans l’ascenseur social. Le journal Le Monde s’est fait l’écho (le 22 février) d’une pétition (plutôt modérée) signée par 130 universitaires, sous le titre : « Le problème n’est pas tant l’islamo-gauchisme que le dévoiement militant de l’enseignement de la recherche ». Bon, j’ai peut-être l’esprit un peu tordu, mais j’ai compté le nombre de femmes parmi les 130 signataires : il y en a moins de 40. Qu’est-ce à dire ? Que les femmes comprennent mieux l’importance de ces études sur l’intersectionnalité ? Ou bien (ce qui est encore pire) que les personnes qui ont suffisamment de surface sociale pour signer une telle pétition sont, dans une large majorité, des hommes ? Je regrette de le dire, mais on observe là un phénomène, là aussi, plutôt classique : ceux qui détiennent le pouvoir n’ont même pas besoin de militer pour faire prévaloir leur point de vue.

Les écoles de pensée biaisent-elle les évaluations universitaires ?

Mais la ministre Frédérique Vidal justifie la demande d’une « enquête » par le fait que certaines nominations d’enseignants seraient biaisées : il faudrait monter patte blanche et faire allégeance à la « bonne » école théorique pour obtenir un poste dans certains bastions. Première réponse : oui c’est vrai, évidemment. Deuxième réponse : la ministre découvre-t-elle donc que les recrutements se font sur la base de l’allégeance à l’une ou l’autre école de pensée ? J’en suis sidéré ! Exemple : la médecine universitaire a suffisamment étalé ses divergences dans la presse, depuis un an, pour que l’on comprenne qu’autre chose que la simple évaluation scientifique est en jeu dans les carrières médicales.

Donc oui : il y a des cliques ; oui pour être publié dans certaines revues il faut appartenir à une école de pensée donnée ; oui pour obtenir un poste (même un poste temporaire) à l’université il faut partager les présupposés dominants des enseignants du lieu. Mais, non, ce n’est en aucun cas spécifique aux tenants de l’intersectionnalité. Est-ce que tout cela diminue la qualité de la science ? Oui, en partie. En même temps, si cela produit des débats structurés et des questionnements croisés entre points de vue concurrents c’est productif. C’est plutôt là, à mon avis, le facteur décisif : reste-t-on dans un débat et un dialogue argumenté, ou bien chacun s’enferme-t-il dans ses préjugés ? La solution, à mon avis, passe plus par l’organisation de controverses structurées, que par le rêve d’une science pure qui existerait par elle-même, en dehors des intérêts, des convictions et des valeurs fondamentales des chercheurs concernés.

On nous apprend, en sociologie, la notion de neutralité axiologique, élaborée par Max Weber. L’idée est, pendant une phase d’enquête, de suspendre nos jugements de valeur. L’exercice est difficile. Mais Weber n’était pas aveugle au point de penser que toute la science pouvait être traversée, de part en part, par la neutralité axiologique. En effet, ce qu’il a affirmé, également, c’est que le choix de l’objet de recherche que chacun retient était fortement lié à ses valeurs. Voilà ce qu’il écrivit : « Une infime partie de la réalité singulière que l’on examine à chaque fois se laisse colorer par notre intérêt déterminé par (des) idées de valeur ; seule cette partie acquiert une signification pour nous et elle en a une parce qu’elle révèle des relations qui sont importantes par suite de leur liaison avec des idées de valeur » (Max Weber, « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales », trad. franç. in Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965). Il n’y a donc pas de recherche sans investissement du chercheur dans des valeurs qui lui tiennent à cœur. Après, bien sûr, après, il faut être capable de rendre son discours compréhensible par quelqu’un qui ne partage pas lesdites valeurs. Oui, cela c’est un enjeu.


Pour un journalisme réflexif

Confinera ? Confinera pas ? Cela fait un bon sujet pour alimenter les journaux et les sites d’information. Mais, en cette circonstance, la profession journalistique a illustré son principal travers, qui s’accentue d’année en année : elle se contente de promener ses micros à droite et à gauche, à l’écoute des doléances diverses et des bruits de couloir, et elle ne prend aucune hauteur, ne fait aucun travail qui permettrait de tracer des perspectives d’ensemble.

Il est plus rentable d’inquiéter, que d’inviter à réfléchir

Je ne parle même pas des chaînes d’information en continu, qui doivent générer de l’événement de minute en minute. Je parle d’organes de presse a priori lus ou consultés par des personnes cherchant à alimenter leurs réflexions. Même ceux-là abusent des termes : « inquiétant », « urgence », ou « inévitable ». Même ceux-là n’ont aucun problème pour faire défiler, des médecins qui disent qu’il faudrait confiner davantage et rapidement, des professionnels de santé harassés, puis des acteurs culturels qui crient au scandale parce qu’ils sont confinés, des restaurateurs en pleine déprime, des personnes qui expliquent qu’elles n’en peuvent plus des restrictions et qui les contournent, d’autres médecins qui exposent les graves troubles de santé mentale que les confinements provoquent, des travailleurs sociaux qui rendent compte de la précarisation galopante de pans entiers de la société française, etc.

Et puis ? Et puis rien. Personne n’a l’air de se rendre compte que l’on est dans une situation où il faut arbitrer entre des intérêts divergents (et pas seulement des intérêts économiques) et que le seul critère du nombre de malades ne suffit pas à prendre une décision. Personne, non plus, n’a l’air de se poser la question suivante : si on confine maintenant, que fera-t-on ensuite ? On déconfinera et on reconfinera une nouvelle fois ?

Et quand une décision tombe, plutôt que de faire l’exercice de restituer comment on peut peser le pour et le contre, il est plus croustillant de rendre compte des débats internes au gouvernement, de la lutte entre le ministre de l’économie et le ministre de la santé, des contradictions entre Matignon et l’Elysée, etc. Ou bien on parle de la faible « acceptabilité » du confinement qui conduit le président à reculer, comme s’il n’y avait pas un problème de fond. Et puis on rapporte, comme solde de toute réflexion, les déclarations des différents ministres, comme si on s’interdisait de réfléchir par soi-même.

On préfère laisser la réflexion à des éditorialistes qui défendent souvent des points de vue intéressants, mais partiels, presque personne ne tentant d’accéder à une vision d’ensemble, forcément contradictoire et difficile à démêler, mais pourtant décisive.

Cela dit, tout cela relève d’une rationalité économique assez basique : dans la course au clic qui permet de rentabiliser les investissements publicitaires, et même dans la course au tirage papier, il est plus rentable d’aligner les cris d’horreur que de se lancer dans de laborieuses réflexions.

Des éléments de réflexion à portée de main

Pourtant il n’est pas si difficile d’au moins déblayer le terrain.

Par exemple sur le sujet des variants. Il est certes utile d’essayer de ralentir leur diffusion. Mais si on confine, vont-ils s’évaporer par magie ? Dès le déconfinement, leur diffusion repartira de plus belle. Par ailleurs, même s’ils sont plus contagieux, les mesures barrières sont efficaces contre eux également. Donc, de toute manière, il faut essayer de construire un modus vivendi qui soit à peu près soutenable, au moins jusqu’au mois de juin. Et, là-dedans, le confinement, dans toutes ses variantes, n’est qu’un outil parmi d’autres.

Autre exemple : si on essaye d’analyser les données, Santé Publique France, les rend publiques, jour après jour. Elles sont là, à disposition du public, mais qui essaye de les analyser ? Pas grand monde. Il est plus commode de rapporter les analyses fournies par le ministre de la Santé, à qui, évidemment, on reprocherait le goût du secret si les données n’étaient pas dans le domaine public ! Or, que montrent les données ? Elles montrent, déjà, que le couvre-feu à 18 h est faiblement efficace, mais qu’il est efficace. Je renvoie à l’excellent site de CovidTracker qui a travaillé sur ces fameuses données. Le graphique ci-dessous en est extrait :

https://raw.githubusercontent.com/rozierguillaume/covid-19/master/images/charts/france/impact_couvre_feu.jpeg

Les données montrent aussi que le variant anglais se diffuse, tandis que le taux d’incidence n’explose pas. Le taux de reproduction est toujours supérieur à 1, mais il ne s’envole pas. Là aussi, je reproduis un graphique de CovidTracker :

https://raw.githubusercontent.com/rozierguillaume/covid-19/master/images/charts/france/reffectif.jpeg

Et, depuis quelques jours, on assiste même à un phénomène intéressant : le nombre de nouveaux cas augmente très légèrement (ce qui correspond au taux de reproduction de 1,03), tandis que le nombre d’hospitalisations et de personnes admises aux urgences diminue légèrement. C’est peut-être un premier effet de la vaccination progressive des personnes âgées : il y a un peu moins de cas graves parmi les personnes contaminées.

Une situation fragile, qui mérite mieux que d’alimenter les crispations ambiantes

En d’autres termes, l’ensemble des mesures actuellement mises en œuvre et qui, on oublie de le dire, sont quand même très lourdes (le nombre de secteurs à l’arrêt reste élevé), sont justes suffisantes, mais provisoirement suffisantes, pour tenir bon. Nous ne sommes pas à l’abri d’une soudaine flambée, c’est évident. Les services hospitaliers sont fortement sollicités et en continu. La fatigue est là. Mais la lassitude ne concerne pas que les professionnels de santé : elle est générale. Être obligé de ne rien faire est aussi fatiguant que d’être écrasé de travail. Cela ne fatigue pas de la même manière, mais cela use quand même.

Est-il juste, dans ces conditions, de souffler sur les braises et d’alimenter les crispations qui circulent, elles aussi, à un niveau élevé ? Je pense qu’il y a mieux à faire. Nous sommes embarqués, tous ensemble, au moins jusqu’à la fin du printemps, sur un chemin étroit qui peut, certes, à tout moment, diverger. Mais, pour l’instant, chacun essaye de tenir bon. Je ne me prive pas, les lecteurs de ce blog le savent, de critiquer l’action gouvernementale. Mais, au jour d’aujourd’hui, force m’est de constater que ce discours d’une aventure compliquée, partagée et fragile, n’est porté que par le gouvernement.

Et, en tout cas, mon point de vue est que le rôle des chrétiens, dans ce genre de situation, est certes de souligner les contradictions entre des intérêts divergents, certes de pointer les injustices que cette crise accentue, mais également de soutenir tout ce qui peut relever d’une aventure collective, pour peu que l’on pense qu’elle obéit à des motifs bien pesés.