Crises de croissances

J’ai souvent lu avec intérêt les éditos et les billets de Laurent Joffrin, lorsqu’il était directeur du journal Libération. Que j’aie été d’accord ou pas d’accord avec ce qu’il écrivait, il m’intéressait parce qu’il recherchait, de manière assez pragmatique, les marges d’action à disposition pour essayer de construire des modes de vivre ensemble plus satisfaisants.
J’ai, cela dit, toujours eu un point de désaccord avec lui : sa célébration de la croissance, qu’il pare de toutes les vertus (même s’il admet, sans l’ombre d’une hésitation, le sérieux des contraintes écologiques à prendre en compte).
Alors qu’il essaye, aujourd’hui, de monter un mouvement de concertation et de réflexion, il récidive, dans un entretien accordé à l’Obs. Je le cite : « Je ne pense pas que la décroissance de la production soit souhaitable ni même possible. Cela ferait baisser le pouvoir d’achat des classes populaires. Au lieu de 300 000 « gilets jaunes », on en aurait des millions. Pour moi, la question sociale est une condition de la question écologique. Ceux qui crient haro sur la croissance oublient que c’est cette croissance qui a financé les écoles, les services publics, les hôpitaux. On doit compter sur la science, l’intelligence humaine pour découpler production et pollution. Cela suppose un changement des modes de vie mais aussi un progrès des technologies ».

L’argument se tient, mais toutes les questions cachées que ces quelques lignes ignorent, me semblent parfaitement révélatrices des difficultés de la classe politique, et des intellectuels qui gravitent autour, pour changer de logiciel et aborder les questions différemment.

Ce n’est pas la décroissance le problème, c’est le manque d’interrogations sur les conséquences du mode de croissance actuel

Commençons par dire que la notion de dé-croissance ne me convient pas vraiment. Elle entraîne, en effet, trop vite, avec elle, toutes les ambiguïtés de la notion de croissance. La croissance est une sorte de vaste fourre-tout où l’on répertorie tous les échanges marchands entre les personnes, quel qu’en soit l’objet. Les dépenses publiques, pour leur part, sont assimilées, dans le calcul du PIB (et donc de la croissance) à des échanges quasi marchands, où les contribuables payent pour les services qu’ils reçoivent. Quelqu’un qui se livre à une activité bénévole, pour le compte des autres, ne contribue pas à la croissance mesurée. La croissance n’est donc qu’un chiffre. On peut très bien utiliser moins de matières premières, moins d’énergie et multiplier les services que l’on se rend, moyennant finance, les uns aux autres : cela engendrera, mathématiquement, de la croissance.

La croissance, on le voit, n’est qu’un mot qui peut recouvrir des réalités bien différentes. Donc, pour moi, l’idée n’est pas de suivre, à l’envers, le chemin qui a été suivi par le passé, mais d’en inventer un autre.

Puisque l’on parle de gilets jaunes, il faut dire que la manière de valoriser économiquement, aujourd’hui, l’innovation technique, est en train de siphonner les emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés et que toute politique qui entend continuer sur ces rails se heurtera aux gilets jaunes. Beaucoup de gens ne sont pas intéressés par la croissance, aujourd’hui, car cette croissance ne leur promet rien.

Et l’argument redistributif sous-jacent qui veut que la croissance paye les hôpitaux, les écoles et les services publics, a été beaucoup plus vrai entre 1945 et 1980, qu’entre 1980 et 2020. Depuis 1980 (environ) la croissance ne contribue plus à résorber les inégalités et les services financés par l’impôt sont en crise chronique. Et ce n’est pas seulement affaire de volonté politique, de poids des lobbys, de mondialisation ou de tout ce qu’on voudra : c’est aussi, et fondamentalement, parce que l’on a investi dans certains secteurs, que l’on a consacré du temps à certaines activités, bref, qu’implicitement, au travers des allocations de moyens on a fait des choix qui sont défavorables à des pans entiers de l’espace social.

Les enjeux soulevés par les mouvements écologistes, aujourd’hui, ne sont pas seulement portés par des « menaces ». Ils concernent également la possibilité d’investir dans des activités dont plus de personnes tirent bénéfice et qui laissent moins de gens sur le carreau (aussi bien du côté des travailleurs que des bénéficiaires de leurs activités).

Donc détricoter les logiques dominantes de la croissance actuelle est indispensable, y compris (et même surtout) pour ceux qui ont des fins de mois difficiles.

La construction d’un projet commun, talon d’Achille de l’offre politique actuelle

Ces derniers n’adhèrent pas à l’offre politique dominante. Ils ne sont pas les seuls. Le manque d’adhésion aux projets politiques nationaux est aujourd’hui largement répandu. Pour ceux qui tirent profit, spontanément, de la marche des affaires, ce n’est pas un problème. Pour les autres, la simple idée de redistribution, de partage du gâteau ne suffit plus à construire un projet commun. C’est l’échec de toutes les politiques marquées à gauche : n’avoir tenté de faire que de la macro-économie et laisser largement de côté le soutien à des projets construits en commun.

Or ce qui est en train d’émerger est que l’idée de construire des manières de vivre plus respectueuses de l’environnement est un axe autour duquel quelque chose comme un projet commun peut émerger. On se rend compte, justement, que ce n’est pas seulement affaire d’innovation technologique pointue et de grands investissements. Cela suppose également de s’interroger sur ce que l’on peut organiser localement, sur les ressources communes que l’on peut agréger et mettre en synergie. Et se battre ensemble pour tenter de surmonter les obstacles qui sont devant nous est mobilisateur.

Lors des élections municipales certains ont tenté de discréditer les programmes écologistes en parlant d’écologie punitive. Peut-être qu’eux se sentaient punis. Mais du côté des électeurs il me semble qu’il y a plutôt l’enthousiasme de retrousser ses manches tous ensemble et de fédérer les bonnes idées.

Pas d’angélisme : la politique écologique a ses contradictions et ses luttes de pouvoir, comme toute politique. Ce que je veux plutôt souligner est qu’il est illusoire, aujourd’hui, de penser réunir des électeurs autour de l’idée de poursuite de la croissance, sans remise en question forte et de redistribution des « fruits » de ladite croissance qui, aux yeux de beaucoup de personnes, apparaissent, aujourd’hui, comme des fruits pourris.

Les valeurs monétaires sont des valeurs faibles

Que les fruits soient pourris ou pas, de toute manière, les politiques gestionnaires qui se limitent à agir sur des paramètres économiques génèrent peu d’adhésion. Tout le monde a envie de s’enrichir, mais l’enrichissement ne suffit pas à créer un projet de vie collective. On peut même dire que la monétarisation croissante des activités les a assez largement vidées de leur sens. Ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois se sentent évidemment concernés par leurs conditions matérielles de vie. Mais ils ont également besoin de se sentir pris en considération et de participer à quelque chose de collectif (chose que le mouvement des gilets jaunes a souvent permis).

Le constat sur la faible adhésion engendrée par des politiques qui n’ont d’autre horizon que de gérer des indicateurs n’est pas nouveau. C’était déjà la thèse de Jürgen Habermas dans Raison et légimité, Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé (l’ouvrage en allemand date de 1973). Mais il semblerait que la leçon n’ait guère été entendue par les gouvernements successifs qui se sont pratiquement tous noyés dans la gymnastique des grands agrégats et des comptes publics.

Bien sûr, tout cela rejoint (faut-il le souligner ?) les évangiles et leur inlassable questionnement sur l’attention que nous accordons à l’argent. J’en citerai cette fois-ci une formule assez étonnante : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Comme si la dynamique que nous pouvons construire avec des proches, les liens que nous pouvons nouer, les projets que nous pouvons faire les uns avec les autres étaient assez forts, assez puissants pour contrebalancer tout ce que la monétarisation stérilise. Mais c’est l’enjeu et la question que nous renvoient sans cesse aussi bien les défis de la transition écologique que la longue confrontation à l’épidémie de COVID : que faisons-nous, que construisons-nous, que vivons-nous ensemble ?

Ces dernières questions sont présentes, naturellement, dans les réflexions de Laurent Joffrin. Mais elles me semblent être présentes de loin, au niveau national plus que local, et ne pas s’accrocher à des formes d’action concrètes. C’est là que les partis politiques nationaux ont failli, en ne retenant du militantisme qu’une manière commode de ramasser des voix, sans vraiment renvoyer l’ascenseur en essayant de faire fructifier la poussière des projets collectifs locaux.

Les occasions fugitives où notre appartenance sociale se construit

(ce que révèlent, en creux, les limites posées par l’épidémie de COVID)

Évidemment on est frappé, quand on compare les sociétés contemporaines à celles d’hier, par l’incroyable individualisme qui y règne. Les solidarités de proximité se sont relâchées. Beaucoup de biens et de services sont accessibles par le marché et ne supposent plus une insertion particulière dans des réseaux sociaux, quels qu’ils soient. Chacun « vit sa vie », pour le meilleur et pour le pire : l’exclusion, la rupture des liens, est le mal du siècle.

Mais, d’un autre côté, ce qui est interdit ou restreint, du fait de l’épidémie de COVID, met en lumière (en creux) une série de moments où l’appartenance collective s’éprouve et se construit. Du fait que nous en sommes sevrés (pour partie ou totalement) aujourd’hui, leur importance nous frappe.

Ces moments où nous avons la sensation concrète de participer à une aventure collective

Donnons quelques exemples :
Beaucoup de réunions de travail peuvent, on l’expérimente, se dérouler via zoom. Quand on revient en arrière on se rend compte, d’ailleurs, que les réunions passées n’étaient pas toutes absolument nécessaires. Il m’est arrivé de me déplacer pour une rencontre qui n’était pas de tout premier intérêt. En tant que chercheur, on participe à des séminaires qui sont parfois poussifs. Mais il reste une réalité : le fait d’être réunis, pendant une heure ou deux, dans la même salle, nous fait toucher du doigt de manière concrète le réseau auquel nous participons. La co-présence physique y suffit. Si, en plus, les interactions sont stimulantes c’est tant mieux !

Pourquoi, autre exemple, les supporters préfèrent-ils aller au stade pour voir un match, plutôt que de le regarder à la télévision ? Parce qu’ils font foule, qu’ils communient dans un collectif et qu’ils forment plus qu’une collection d’individus en train de crier en même temps. Tous participent, de concert, à l’aventure de l’équipe qu’ils soutiennent. Le stade crée quelque chose que les échanges de un à un autour du comptoir d’un café ne remplacent pas, même si on y parle du match de la veille.

Le spectacle vivant, que ce soit un concert, un stand up, du théâtre ou du cirque, réunit, lui aussi, un public qui communie pendant un laps de temps à un événement partagé. Qui a été serré comme une sardine dans une petite salle, au milieu de voisins transpirants ou baigné dans l’ambiance survoltée d’un zenith, voit de quoi je veux parler.

Et, dernier exemple, chanter, lors d’un culte, avec un masque et à distance réglementaire de ses voisins, est un exercice profondément frustrant. On n’entend pas bien les autres chanter et on se sent un peu perdu au milieu d’une communauté qui perd de sa consistance concrète.

Ce sont parfois des moments transitoires, ce sont parfois des histoires communes de plus long terme. Mais, même si nous sommes au milieu d’une rue animée, pendant quelques minutes, il nous en reste quelque chose. Dans les sociétés complexes dans lesquelles nous vivons, la construction de l’appartenance collective se nourrit d’une poussière d’éléments divers et ces moments où nous partageons quelque chose avec d’autres en font partie.

La force des liens faibles ?

Il reste donc du collectif là où tout semble individuel. C’est ce qui émerge, du fait même des entraves que nous éprouvons, en ce moment. Mais il s’agit d’un collectif protéiforme, qui se recompose d’instant en instant, de jour en jour et d’événement en événement. Il est bien difficile de faire fond sur ces sentiments fugitifs d’appartenance pour construire un projet de société partagé.

C’est difficile, mais ce n’est pas, pour autant, impossible. Cela impose au politique (à quelque niveau qu’il soit) de construire des projets mobilisateurs qui réunissent, pour un temps, des supporters. Ces groupes peuvent varier d’un projet à l’autre. Mais l’idée de participer à une aventure partagée n’est pas anachronique. En revanche les différentes propositions politiques ont du mal à être perçues comme des aventures, des défis à relever.

Ces remarques valent aussi pour le domaine religieux. Le succès du jihadisme est venu, dans une large mesure, du fait qu’il a proposé, à des jeunes, un défi à relever, un projet à partager… un projet plutôt sinistre, mais un projet. Bien sûr, le contenu de ce qui est proposé importe ! Mais si le christianisme veut être autre chose qu’un reliquat identitaire, il faut qu’il soit capable, lui aussi, de faire entendre l’appel de l’évangile : lève-toi et marche. Et ce lève-toi peut parfaitement être un « levons-nous ».

Le deuxième tour des municipales et le monde d’après

Je me suis longuement demandé, pendant le confinement, quel serait le retentissement de cet épisode hors norme dans les choix politiques des Français (et des autres).
A l’heure où je commence à écrire ce post, dimanche soir, la télévision tourne en fond et rapporte, les unes après les autres, des victoires des listes écologistes qui étaient, certes, possibles au vu des résultats du premier tour, mais qui étaient, pour plusieurs d’entre elles, improbables.

Je fais le point, lundi matin. La liste est impressionnante : Lyon ainsi que la métropole lyonnaise, ce qui était plutôt attendu ; mais également (par ordre de population décroissante), Strasbourg, Bordeaux, Tours, Poitiers, Annecy, Besançon, Poitiers, Colombes. Par ailleurs Eric Piolle qui fait, aujourd’hui, figure de précurseur, a été réélu à Grenoble.

A Marseille la situation reste incertaine. La liste du Printemps Marseillais, emmenée par l’écologiste Michèle Rubirola, mais qui, dès le départ, avait noué des alliances très au-delà du périmètre d’EELV a gagné la majorité relative, mais pas la majorité absolue. A Paris et dans plusieurs autres grandes villes, c’est la situation inverse : quand les socialistes ont accueilli une partie des listes écologistes, entre les deux tours, ils ont fait le plein de voix. A Lille, Martine Aubry ne passe que d’extrême justesse après avoir, elle, refusé ce type d’alliance.

L’indice d’une prise de conscience de la fragilité de notre société et de nos choix de vie

C’est juste un indice. Il est beaucoup trop tôt pour parler d’une tendance de long terme, surtout au vu du taux d’abstention très élevé de ce deuxième tour qui a forcément pesé sur les résultats. En plus il ne faut pas confondre élection locale et élection nationale.

C’est donc juste un indice, mais un indice suggestif. Cela confirme une impression que j’ai eue (mais qui, comme toute impression, devait se frotter aux faits) : beaucoup de personnes se sont rendu compte que nous sommes plus vulnérables devant les phénomènes naturels que nous ne l’imaginions. Il y a eu, en quelque sorte, un écho indirect à ce que disent les scientifiques depuis plusieurs années. Même si on n’a pas rattaché l’épidémie de COVID-19 au réchauffement climatique, par exemple, c’est le tableau d’ensemble des risques que nous courons qui est devenu réalité. Il est devenu palpable que nous sommes dans un environnement menacé et qui finira par nous menacer nous-mêmes, si nous n’y prenons pas garde.

Par ailleurs, la parenthèse forcée dans nos activités, a fait prendre conscience, à certains, que nos choix de vie spontanés avaient quelque chose d’arbitraire et de futile. Ensuite, l’entraide, la solidarité, la mobilisation des ressources locales, qui ont fonctionné au plus fort de la crise du coronavirus a redonné un sens aux réseaux de proximité. Pour une partie des électeurs de gauche lassés par une social-démocratie en mal de projet et souvent cantonnée à des coups de pouce dans des arbitrages économiques complexes, cela constitue un horizon motivant.

Des mouvements locaux qui vont, désormais, devoir s’affronter aux contraintes de la gestion … et c’est une bonne nouvelle

J’ai souligné, la semaine dernière, que les listes écologistes et leurs alliés avaient fait l’objet, dans la dernière ligne droite, d’accusations d’incompétence et d’irresponsabilité plutôt nauséabondes. Manifestement tout cela a laissé les électeurs de marbre. Les résultats du premier tour étaient déjà bons pour les écologistes. Entre temps la dynamique s’est amplifiée.

Mais, bien sûr, les contraintes de la gestion municipale seront là. Et c’est tant mieux.
Je relis, à ce propos, ce que j’ai écrit, ici même, le 16 mars, au lendemain du premier tour : « la bonne nouvelle est la percée massive des listes écologistes dans les grandes villes. C’est une bonne nouvelle pour les villes en question, mais c’est surtout une bonne nouvelle pour le mouvement écologiste. Eric Piolle, qui s’est confronté à la gestion de la ville de Grenoble pendant 6 ans (et qui est en passe d’être reconduit) avait souligné, avant les élections, à quel point le mouvement écologiste devait apprendre à gouverner. Quand une minorité protestataire passe au moment de bascule où elle peut devenir une majorité (ou, au moins, une force politique importante), il faut qu’elle change de logiciel. Et cela n’a rien d’évident. Eh bien gageons que plusieurs équipes auront l’occasion d’apprendre sur le terrain, les contraintes et les joies de l’exercice des responsabilités« .

Ce petit commentaire est plus que jamais d’actualité. L’exercice du pouvoir provoque toujours des déceptions et je ne vois pas pourquoi les écologistes feraient exception à cette règle. Mais il est clair, pour bon nombre d’électeurs, aujourd’hui, que le « green washing » et les mesures d’inspiration écologistes prises au compte goutte ne sont pas une réponse adéquate aux réalités qui nous menacent.

Agir face à des remises en question radicales, l’exemple du prophétisme dans l’Ancien Testament

Tout cela ne sera-t-il qu’un feu de paille ? C’est possible. Mais cela veut quand même dire que l’épidémie de COVID-19 a été perçue comme un avertissement, comme l’occasion pour chacun de se questionner.

Cette dynamique me fait penser au message des prophètes dans l’Ancien Testament. Ils multipliaient les mises en garde, en disant que l’égoïsme, la poursuite de l’enrichissement aveugle et la célébration du dieu Baal, dieu des bonnes récoltes et de l’abondance à tout va, menaient les israélites dans le mur. Parfois ils étaient entendus, souvent ils étaient ignorés, souvent leur message était suivi transitoirement puis ignoré à nouveau. Mais il y a, dans la série des livres prophétiques, l’histoire pleine d’humour de Jonas, qui est presque consterné parce que les habitants de Ninive le prennent au sérieux et décident de se remettre en question pour de bon.

Il arrive que les questionnements profonds soient entendus et qu’ils soient suivis d’effet. La suite dira dans quelle configuration nous sommes aujourd’hui.

L’écologie comme mode de vie

Les 150 propositions de la convention citoyenne

J’ai parcouru la liste des 150 propositions de la convention citoyenne pour le climat. Il s’agit, sans aucun doute, d’une initiative intéressante, qui pourrait avoir pour vertu de légitimer, aux yeux du grand public, un certain nombre de mesures mal comprises et mal acceptées. On verra comment se passe la suite du processus.

Cela dit, à la lecture de cette liste, je n’ai pas échappé à un léger malaise. Dans nombre de cas, la commission reprend l’une ou l’autre mesure qui a déjà fait l’objet d’un affichage public officiel et qui n’a produit aucun effet. J’ai déjà parlé, par exemple, dans ce blog, de l’échec du plan santé environnement et des plans Ecophyto successifs. Il ne suffit pas de décréter une politique publique. Dans beaucoup de cas, si on veut avancer, il faut faire un travail de terrain serré, auprès des acteurs concernés, afin de les accompagner dans un processus de changement. Et c’est ce travail de terrain qui fait défaut, aujourd’hui. On décrète de grands objectifs, on finance des mesures et on abandonne les acteurs à leur initiative sans vraiment les accompagner. Il y a, ainsi, une perte d’efficacité de l’argent investi dans les politiques publiques qui est majeure.

Pour ce qui est de l’isolation des bâtiments existants, autre exemple, on sait qu’un obstacle majeur est le manque de compétence et d’expérience des entreprises du secteur. Il y a bien une mesure envisagée, qui parle de la formation des professionnels du bâtiment, mais, faute de pouvoir accéder au document dans son intégralité, j’ignore comment la mesure a été imaginée. En tout cas, si on veut qu’elle embraye sur le milieu des PME du bâtiment, il faudra autre chose que des mesures incitatives. Même chose pour le développement des infrastructures cyclables (mesure qui figure dans beaucoup de documents publics) : elle n’est pas seulement affaire de financement. Cela suppose une longue concertation avec les usagers du vélo (il est difficile de concevoir les trajets cyclables dans l’abstrait, car on ne perçoit pas les nombreux obstacles auxquels se heurtent, sur le terrain, les cyclistes). Et pour développer l’usage du vélo, il faut un travail d’animation et d’aide à la mise en mouvement non négligeable.
Voilà donc quelques exemples.

En résumé, cela m’a laissé l’impression d’un travail important et sérieux, mais qui n’échappe pas aux failles actuelles de l’action de l’état : une vision technocratique et économiciste, qui fait l’impasse sur les relations sociales à construire.

Et pendant ce temps-là, au niveau des grandes agglomérations …

Pendant ce temps, la campagne du deuxième tour des municipales met sous le feu des projecteurs, dans plusieurs grandes villes, des listes écologistes qui sont en passe de l’emporter … au point, d’ailleurs, de susciter quelques crispations chez leurs adversaires. J’ai parcouru, là aussi, le programme de la liste lyonnaise. Page après page, une ambiance différente de celle des 150 propositions s’en dégage. D’abord il y a, évidemment, une question d’échelle : tout est beaucoup plus concret au niveau d’une grande ville qu’au niveau de la France entière. Ensuite, au fil des pages, on sent que les auteurs se sont d’ores et déjà directement confrontés à certains enjeux, de sorte que leur manière de présenter leur projet est plus précise.

Mais la différence la plus importante est ailleurs. Dans chaque page (pas tout à fait) le projet suppose une articulation entre démarche écologique et relations sociales de proximité renouvelées. Cela m’a touché, car lorsque j’avais rencontré certains acteurs de la transition écologique, j’avais toujours remarqué qu’un des ressorts les plus puissants du changement des pratiques était l’apprentissage collectif (ou l’apprentissage des uns par les autres). Même l’économie verte est conçue, dans ce document, en lien avec l’économie sociale et solidaire.

De fait, il y a un lien plus profond qu’on ne l’imagine entre démarche écologique et investissement dans des réseaux de proximité, entre mise en question de la logique productiviste classique et intérêt pour les interactions sociales.
Pour le comprendre, faisons une brève parenthèse.
De nombreuses études, en psychologie sociale, ont opposé deux systèmes de valeur contrastés chez les individus : les uns sont plus orientés vers l’accumulation de richesse et le succès matériel, les autres sont plus orientés vers l’insertion dans des réseaux sociaux stimulants (naturellement, presque personne n’est complètement dans une case, il y a un continuum). Et les mêmes études ont montré, régulièrement, que les personnes qui sont plus concernées par la dimension matérielle témoignent de plus d’insatisfaction que les autres. Il est, dès lors, logique qu’elles poursuivent, encore et toujours, une satisfaction qui les fuit sans cesse et qu’elles pratiquent la fuite en avant. Que l’on admette, ou non, ce que je dis, ici, de manière schématique et résumée, tout un chacun peut constater que l’enrichissement, même homogène, d’une société (à partir du moment où des conditions de vie dignes sont assurées), ne la rend pas plus sereine ni plus satisfaite.

Et de fait, dans la manière d’imaginer la vie collective d’une grande commune, je retrouve dans ce programme écologiste cet intérêt pour les réseaux sociaux et la solidarité. La dimension productive est présente, mais elle est évaluée et conçue dans le cadre desdits réseaux. C’est là ce qui semble être le ressort essentiel d’une vie urbaine satisfaisante. L’écologie n’est donc pas seulement une série de mesures, c’est aussi un mode de vie, une manière de vivre ensemble.

Une polémique usée, qui pose question

Et il semblerait que le clivage entre les orientations dominantes, dont je viens de parler, soit en train de produire du clivage politique. Tandis, qu’au niveau national, le gouvernement en place a lancé cette convention citoyenne, sur le terrain, la République en Marche participe assez systématiquement à des coalitions anti-écologistes.

Et ces coalitions usent d’un argumentaire éculé, usé jusqu’à la corde, cuit et recuit depuis (au moins) que je suis né : ces programmes écologistes abriteraient, en sous-marin, de dangereux bolchéviques qui mèneraient les communes concernées à la ruine. Je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer d’une telle rhétorique. En tout cas, elle me semble participer d’un calcul politique à court terme qui pourrait se retourner contre ses auteurs. Une partie de l’électorat écologiste n’est, en effet, pas éloigné du centre. En dramatisant ces oppositions, ces coalitions sont en train de se couper d’électeurs potentiels.

Par ailleurs, il y a un sous-entendu dans cet argument : le mode de croissance actuel bénéficierait à tout le monde. Or depuis le début des années 1980, la croissance économique livrée à elle-même ne contribue plus à résorber les inégalités. Au contraire, le registre d’innovation actuel est en train de faire disparaître une partie des emplois des catégories moyennes de salariés. La croissance, soit disant menacée par ces crypto-bolchéviques, est peut-être satisfaisante pour les tenants des coalitions anti-écologistes, mais elle ne l’est pas pour de larges pans de la population. A l’inverse, c’est dans le programme des écologistes que l’on trouve le souci d’insertion (y compris par le travail) pour tous.

Dès lors on retrouve l’alternative entre tout tabler sur la croissance matérielle (sans évaluer ses conséquences sociales), ou en passer prioritairement par la construction de relations de proximité (dans le travail, dans le quartier, etc.) qui servent de socle à la vie collective. C’est peut-être là ce qui effraye les coalitions que nous pointons du doigt. Ce qui, est au fond, frappant c’est que l’attitude à l’égard de la nature semble être du même ordre que l’attitude à l’égard des autres. Ou bien on essaye de passer en force, face à la nature et aux autres, ou bien on pense que la prise en compte des exigences de la vie naturelle et des attentes des autres vaut la peine.

Mais si on voit du bolchévisme dès que l’on essaye de s’intéresser sincèrement aux autres et notamment aux plus démunis et dès que l’on tente de construire collectivement des modes de vie plus respectueux de la nature et plus respectueux des autres … que dire ? Si c’est là ce que certains pensent, je n’ai qu’une chose à dire : dans ce cas Jésus était bolchévique !

L’exercice de la preuve et ses échappatoires

Qui a envie de prouver ce qu’il dit ? Et qui essaye d’examiner si les affirmations de quelqu’un sont prouvées ? En fait, pas grand monde. L’exercice de la preuve est un exercice rébarbatif et, pour couronner le tout, souvent décevant, car on s’aperçoit que l’on doit changer d’avis !

Quand j’ai commencé mon activité de chercheur, mes premières interventions publiques, en dehors du champ de la recherche, ont été plutôt laborieuses : je passais beaucoup trop de temps à essayer de prouver ce que je disais, ce qui, finalement, lassait l’auditoire ! Au fil du temps, je me suis rendu compte que les affirmations gratuites ne gênent pratiquement personne, du moment que ce qu’on dit fait sens aux yeux des auditeurs. Cela m’impose une exigence éthique : c’est à moi de ne pas dire n’importe quoi et de ne pas abuser les autres. J’essaye, en général, de donner des indices assez faciles à exposer, qui soutiennent mon propos (c’est ce que je fais, également, sur ce blog). Mais il est difficile d’aller plus loin et, en fait, un exposé habile est capable, je l’affirme (gratuitement !), de faire passer n’importe quelle opinion.

Et, d’ailleurs, dans la plupart des domaines de notre existence, nous n’avons pas besoin de preuves. La confiance y supplée avantageusement et ce n’est pas moi qui vais ironiser sur la foi ! Je reparlerai de la foi à la fin de ce post.

Mais il y a des domaines où la preuve importe.
On ne juge pas quelqu’un, dans un tribunal, sans preuve : l’enjeu est trop grave.
Et, en principe, l’activité scientifique est régulée par la preuve : pour l’ensemble de la collectivité c’est ce qui est le plus efficace, même si pour chaque chercheur en particulier cela peut être un inconvénient. Le chercheur qui veut publier, et accéder à une certaine notoriété, n’apprécie pas forcément la remise en question de ses affirmations, lorsqu’elles sont mal étayées.

La preuve judiciaire

Commençons par l’activité judiciaire qui met en évidence plusieurs aspects importants :
D’abord, administrer la preuve coûte extrêmement cher. Des bataillons de personnes doivent se déployer pour récolter des témoignages, des indices matériels, des documents divers. Ensuite, il n’y a pas de preuve sans débat contradictoire. Aucune preuve n’est décisive par elle-même. En admettant, par exemple, que l’on ait filmé un crime (ce qui est extrêmement rare), il reste bien des questions ouvertes : y avait-il préméditation ? peut-on considérer que l’auteur a des circonstances atténuantes ? y avait-il des complices ? Toute preuve doit donc s’apprécier dans le cadre d’un procès où accusation et défense se rendent coup pour coup. Les juges ou les jurés doivent délibérer, donc discuter entre eux. Et, dernier point, tout cela prend du temps : on ne se forme pas une opinion éclairée en cinq minutes.

Ce qui me semble décisif est que (dans le domaine judiciaire, comme dans n’importe quel autre domaine), seul celui qui est prêt à être contredit peut valablement dire qu’il cherche des preuves. Dans tous les autres cas on peut parler d’expertise, éventuellement, mais pas de preuve. La preuve scientifique (et, contrairement à ce qu’on pense, cela vaut autant pour les sciences humaines et sociales que pour les sciences dites « dures ») est un protocole qui permet à des personnes de discuter, de se remettre en question les unes les autres et de se donner des moyens de produire un consensus à partir d’autre chose que d’un rapport de force.

Les scientifiques eux-mêmes sont tentés de biaiser avec les exigences de la preuve

C’est, en fait, une disposition d’esprit tellement inconfortable que beaucoup de chercheurs tentent d’y échapper au moins partiellement. J’ai siégé, à la fin de ma carrière, dans des comités de rédaction de revues, dans des comités de sélection de communications pour des colloques, dans des comités de recrutement divers et les rapports de force foisonnent, dans ces lieux qui prennent des décisions importantes pour la carrière des chercheurs. Il m’est arrivé, à deux reprises, de proposer (après lecture à l’aveugle) de refuser un article bâclé, rédigé par un collègue connu (pas deux fois le même !) … à qui on a simplement demandé de mieux argumenter son papier. Mais plus généralement il est clair que les logiques de chapelle, d’alliance, sont extrêmement fortes et cela nuit, d’ailleurs, à la qualité d’ensemble de la recherche. Les papiers soumis à des colloques prestigieux ressemblent les uns aux autres, car ceux qui les soumettent doivent respecter certains prérequis qui les rangent dans une chapelle donnée. Quant aux recrutements, ils ne s’effectuent jamais en double aveugle et le mandarinat peut s’y déployer librement.

La pression qui a été mise, ces dernières années, sur la quantité de publications a engendré, par ailleurs, des dérives, avec des revues (heureusement repérées par les spécialistes, en général) qui publient avec des lecteurs de complaisance, pourvu que celui qui soumet paye. Et même les revues sérieuses ne parviennent pas à se prémunir complètement contre les fausses expérimentations.

La science dans le jeu médiatique : deux types de discours qui cohabitent mal

Voilà le tableau général. Venons-en à des événements plus proches de nous.
On a beaucoup écouté, dans les médias, ces trois derniers mois, des médecins universitaires. Et on a vu, alors, comment le jeu médiatique peut déformer et rendre extrêmement difficile l’exercice de la preuve. Entendons-nous bien : les médecins ont tous accumulé une expérience qui leur donne certaines compétences et une certaine expertise. Il est donc tout à fait normal d’écouter leur avis.

Mais restons sur la question de la preuve qui, je le répète, est autre chose qu’une expertise.
La saga de la chloroquine (mais il y aurait d’autres exemples, moins développés, à citer) me semble tout à fait emblématique de ce qui peut se passer dans une arène médiatique. Ce n’est pas la personnalité du principal acteur de cette saga qui m’intéresse. Je veux plutôt dérouler la manière dont il a raisonné et montrer l’écho qu’il a reçu dans les médias. Le 11 février, alors qu’aucune étude clinique n’est encore disponible, trois chercheurs dont Didier Raoult adressent une brève note à une revue (l’article sera mis en ligne le 15 février) pour rappeler l’intérêt de la chloroquine dans le traitement des maladies virales. J’en extrait deux phrases : « We had 20 years ago proposed to systematically test chloroquine in viral infections because it had been shown to be effective in vitro against a broad range of viruses ». L’argument reste le même 20 ans plus tard : le médicament est actif contre les virus in vitro, il faut donc l’essayer cliniquement. C’est la conclusion de cette note : « If clinical data confirm the biological results, the novel coronavirus-associated disease will have become one of the simplest and cheapest to treat and prevent among infectious respiratory diseases ».

Jusque là, l’argument est tout à fait recevable. Le fait de rappeler que cette idée poursuit les auteurs de l’article depuis 20 ans crée quand même un léger malaise. Cela anticipe sur ce qui va se passer ensuite : l’idée de départ, qui précédait tout essai clinique, va rester inébranlable et toutes les remises en question seront sans effet. Sitôt les premières études cliniques publiées en Chine, Didier Raoult publie une vidéo, le 25 février, pour mettre en avant cette piste thérapeutique. Médiatiquement, c’est un scoop.

Je ne vais pas retracer toute la saga. Il faut souligner que Didier Raoult est un « bon sujet » pour les médias : un look anticonformiste, la langue bien pendue, l’art et la manière de créer l’événement par des déclarations à l’emporte pièce, etc.

Les premières études cliniques qu’il publie sont critiquées : mais toute étude clinique doit l’être, c’est normal. Ayant longuement pratiqué la statistique, j’essaye, pour ma part, de me faire une idée du débat. Le point d’achoppement est clair : vu qu’il prescrit de la chloroquine (je dis chloroquine pour simplifier mon propos, il y a d’autres molécules en jeu) rapidement, à des personnes qui ont encore peu de symptômes, il mélange des personnes qui auraient guéri spontanément et des personnes qui auraient eu besoin d’une assistance médicale de toute manière. Donc, quand on regarde l’évolution de la maladie, on ne peut pas savoir quel est l’effet propre du médicament (sans compter qu’il ne fait pas de test avec un groupe témoin et un placebo). Pour autant que je puisse en juger, ce point d’achoppement restera tout au long de cette histoire et l’auteur ne fera pas grand chose pour répondre aux objections.

Mais (et c’est pour cela que je tiens à dépersonnaliser cette histoire) cela ne nuit aucunement à sa surface médiatique. Seul Médiapart (à ma connaissance) fait, début avril, un travail journalistique sérieux en se renseignant sur les raisons pour lesquelles le CNRS et l’INSERM ont retiré, en 2018, leur label au laboratoire alors dirigé par Didier Raoult (dont les contours ont changé depuis). En d’autres temps, cet article aurait été totalement ravageur. Mais la saga de la chloroquine est devenue une affaire internationale. Et, d’ailleurs, il reste tout à fait possible que le médicament soit efficace (ce n’est pas parce que la démonstration est lacunaire que le résultat est faux).

Et, finalement (je fais un grand bon en avant dans le temps), c’est l’étude parue dans The Lancet qui tombe, le 22 mai. Là les auteurs de l’article se sont vraiment donné les moyens de faire des comparaisons (même si, il faut le souligner, ils n’ont pas recouru à un groupe témoin avec placebo : ils ont comparé l’effet de différentes stratégies thérapeutiques entre des malades aussi comparables que possibles). Les conclusions sont totalement défavorables à la molécule (et ses dérivés et adjuvants). Cette dernière étude est elle-même critiquée : une fois encore, c’est normal. La lettre ouverte envoyée à la rédaction de The Lancet, le 28 mai est dans l’ordre des choses : il faut pouvoir accéder aux données afin de vérifier les dires de l’article. D’autres réactions posent plus question. Didier Raoult qualifie d’emblée l’étude de « foireuse » et finit par dire : « rien n’effacera ce que j’ai vu des mes yeux ». La phrase m’a frappé, car je l’ai entendue à de nombreuses reprises comme objection à des résultats des sciences sociales. L’une ou l’autre personne fait part de son expérience : « moi je sais, car j’ai vu ». Mais, justement, on essaye de faire de longues vérifications pour se prémunir contre les impressions spontanées dont on sait qu’elles peuvent parfaitement être trompeuses.

Là dessus un ancien ministre de la santé, médecin lui-même (et membre du conseil d’administration de l’IHU de Marseille), critique l’étude publiée par le Lancet en disant que les malades n’ont pas tout à fait les mêmes caractéristiques d’un groupe à l’autre. Peut-il ignorer que, précisément, l’avantage des grands nombres et de cette méthodologie est de permettre de comparer, d’un groupe à l’autre, des malades comparables ? En clair, s’il y a 50 malades dans le cas A, dans le groupe 1, et 100 malades dans le même cas dans le groupe 2, on ne va pas comparer globalement le groupe 1 et le groupe 2 : on va comparer les 50 malades du groupe 1 et les 100 malades du groupe 2 qui relèvent, les uns comme les autres, du cas A. Mais peu importe, il a réussi à jeter le trouble et il faut de laborieux efforts de la presse pour expliquer pourquoi cette critique est fallacieuse.

Le temps incompressible de la preuve

Une nouvelle question a surgi, ces derniers jours, concernant la possibilité d’une immunité croisée (certaines personnes pouvant être protégées du COVID-19 par leur résistance passée à des coronavirus moins agressifs). Pour le coup, la plupart des tenants de cette hypothèse usent de prudence et ne lui donnent que le statut d’hypothèse. Pour autant que je puisse en juger, certains indices accréditent cette hypothèse et d’autres la discréditent (notamment l’infection de 70% des marins du Charles de Gaulle). On en est aux indices. Obtenir une preuve est impossible à court terme. Et aucun décideur politique n’aura l’idée de se lancer dans une expérimentation en grandeur réelle !

Pour un chercheur il est absolument normal de faire des hypothèses, et c’est même plutôt stimulant. Mais, en l’occurrence, on voit bien la charge émotionnelle très forte d’une telle hypothèse, qui la fait rentrer dans un champ très étranger au laborieux et long travail de la preuve.
Une fois encore, le champ médiatique est mal adapté aux arguments et contre-arguments qui président, progressivement, au travail de la preuve.

Et la foi ?

Il n’en reste pas moins que la confiance (pour y revenir) est, dans un autre registre que celui de la preuve, un phénomène social tout à fait décisif, y compris dans l’acte thérapeutique. La confiance entre le médecin et le malade est un facteur décisif pour l’efficacité du traitement. L’état d’esprit du malade, son optimisme ou son pessimisme, jouent également un rôle fort.

D’une manière plus générale, la confiance est quelque chose de crucial. Certaines personnes deviennent capables de faire des choses étonnantes simplement parce qu’on leur fait confiance. Et la réciproque est vraie : la défiance détruit.

La confiance dans la vie, en Dieu ou dans les autres, a, pour l’essentiel, trait au sens, à la valeur que l’on attribue à des choix. On se consacre à certaines activités, on passe du temps avec certaines personnes, on développe des relations, parce que l’on est convaincu que cela « vaut la peine ». La foi appartient à ce registre. C’est parce que j’entends dans l’appel de Dieu une parole libératrice, qui me propose un projet de vie motivant, que je lui accorde ma confiance. Et ce projet de vie inclut l’attention aux autres.

Or, c’est parce que je considère que l’on ne doit pas faire n’importe quoi avec les autres, qu’il me semble important, au moins pour certains actes graves et décisifs, de bien peser nos choix, d’examiner jusqu’à quel point ils peuvent être améliorés et, pour ce faire, d’entamer une discussion serrée où autre chose que de simples opinions s’exprime.

Autrefois des théologiens ont tenté de prouver l’existence de Dieu. Mais, pour moi, la dynamique est inverse : c’est parce que je crois en Dieu que je trouve important de prendre le temps de considérer collectivement ce que nous faisons, dans des arènes où on se donne des outils d’évaluation robustes et partagés pour trancher entre plusieurs décisions, plusieurs stratégies possibles, là où le choix n’a rien d’évident a priori. C’est cela prouver. Cela implique que l’on peut se tromper collectivement. Tout connaissance ainsi produite est révisable. Mais c’est, quand les décisions sont lourdes de conséquences, la moins mauvaise manière de décider.

La santé, une question de long terme

On commence à avoir des données d’un peu plus long terme sur l’épidémie de COVID-19 en France. Cela permet de s’inscrire dans une autre temporalité que celle de l’événement quotidien et de mettre en exergue d’autres éléments.
En effet, beaucoup de décisions décisives se sont jouées, au plus fort de la crise, au jour près. Mais cette épidémie met en relief des questions de santé publique récurrentes, sur lesquelles les pays riches (pour ne parler que d’eux) buttent depuis de nombreuses années.

Un premier constat étonnant : une surmortalité, puis une sous-mortalité, par rapport aux années précédentes

L’INSEE fait, depuis plusieurs semaines, le pointage de la surmortalité en France, par rapport aux années 2018 et 2019. Premier constat : jusqu’au 28 avril, on arrive à des chiffres de surmortalité qui sont très proches du nombre de morts du COVID identifiés et publiés par le Ministère de la Santé. Je donne les détails : entre le 1er mars et le 28 avril, le Ministère a recensé 23.660 morts (à l’hôpital, en EHPAD ou en établissement médico-social). Pendant cette même période, la surmortalité par rapport à 2019 a été (pointage de l’INSEE) de 25.242 personnes et, par rapport à 2018 (année plus meurtrière) de « seulement » 17.210. On est donc, sans conteste, dans la fourchette et dans le bon ordre de grandeur. Le résultat peut surprendre, car on imagine de nombreuses personnes décédant chez elles sans diagnostic. Mais il faut en conclure que, probablement, cette situation n’a pas été si fréquente. On a donc une représentation à peu près correcte de l’ampleur des décès liés à l’épidémie. Cela coupe court, déjà, à pas mal du supputations.

La comparaison avec les chiffres de 2018 (qui pourrait laisser penser que la mortalité par le COVID semble surestimée) suggère une interprétation complémentaire. Si on parle de surmortalité, il faut prendre en compte qu’un certain nombre de personnes seraient décédées de toute manière, éventuellement d’une autre pathologie, à la même époque. Le COVID a joué le rôle, si on veut, d’affection opportuniste pour des personnes en fin de vie. La différence entre morts du COVID et surmortalité est donc la somme de deux phénomènes qui s’annulent en partie dans les comptes : d’un côté, un certain nombre de personnes décédées sans être diagnostiquées et, d’un autre côté, un certain nombre de personnes qui auraient figuré, de toute manière, dans le décompte des personnes décédées (avec une autre cause de mort).

Il faut penser à ces situations de fin de vie, si on veut rendre compte d’un fait bien plus troublant : depuis le 29 avril, l’année 2020 est en sous-mortalité par rapport à 2018 et 2019 (entre le 1er et le 11 mai, il y a eu 481 décès de moins qu’en 2018 et 1136 de moins qu’en 2019, soit cent de moins chaque jour). Ce qui se passe est que le COVID a précipité la fin de personnes qui sont décédées avec quelques semaines d’avance, de sorte qu’ensuite, la mortalité baisse. Déjà en 2018, la prolongation de l’épidémie de grippe avait provoqué, d’abord, une surmortalité, par rapport à 2019, puis une sous-mortalité, une fois l’épidémie passée. Un cas de plus long terme bien répertorié, est celui de la canicule de 2003, qui a entraîné, pendant l’année 2004, une sous-mortalité.

Ce que l’on retire de ces considérations est que l’épidémie, dans le contexte des fins de vie, n’est pas venue créer de toutes pièces un contexte sanitaire dramatique, elle est venue, au moins en partie, amplifier des problèmes de santé préexistants.

Une épidémie qui, paradoxalement, fait ressortir des problèmes de santé publique récurrents

Et cette remarque a une portée bien plus générale. Dans les pays développés on a oublié, c’est l’évidence, l’importance des maladies infectieuses. On s’est focalisé sur les maladies chroniques, dites non transmissibles, liées pour une part importante au mode de vie sédentaire (diabète, surpoids, hypertension artérielle), à la pollution atmosphérique (pathologies cardiaques ou respiratoires), ou à des pratiques à risques (alcoolisme ou tabagisme). Le paradoxe est que l’épidémie a fait ressortir ces maladies chroniques au lieu de les mettre au deuxième plan. Seuls les fumeurs ont, semble-t-il, été protégés, par un effet encore mal élucidé de la nicotine. Pour tous les autres, le COVID est venu aggraver leur maladie chronique.

Cela a été maintes fois répété : le Ministère de la Santé a indiqué que 80 % des personnes qui ont développé des formes graves de la maladie et qui se sont retrouvées en réanimation avaient une comorbidité chronique. Le pourcentage est encore un peu plus élevé pour les décès.

On peut donc dire que le virus est venu frapper des pays dont la santé publique était problématique. On peut imaginer ce qu’aurait été la gestion de l’épidémie avec cinq fois moins de personnes en réanimation et cinq fois moins de décès. On aurait été dans un autre monde. Au reste, les grandes épidémies ont toujours frappé des populations affaiblies, autrefois, par la famine ou par la guerre. C’est aujourd’hui la richesse et l’équipement technique de nos modes de vie qui nous rendent malades.

… et des problèmes sociaux récurrents

Les tensions sur la santé publique révèlent également des problèmes sociaux. Le diabète et le surpoids, par exemple, sont typiquement des problèmes de « pauvres dans les pays riches ». Cela souligne les inégalités dans l’accès à l’alimentation de qualité : la nourriture la moins chère est aussi celle qui a le moins bon ratio « nutriments utiles / apports caloriques ».

Des journalistes du Monde ont, par ailleurs, examiné, à titre de coup de loupe, les raisons qui ont conduit à une surmortalité assez différente entre les différents départements d’Ile-de-France. En Seine-et-Marne (département le moins dense de la région) la surmortalité entre le 1er mars et le 28 avril a été de 65 %. En Seine-Saint-Denis (département 93), elle a été de 129 %. Mais la densité n’est pas la seule source de la différence. On retrouve, sans surprise, l’incidence du diabète chez les personnes âgées, particulièrement élevée dans le 93.

D’autres facteurs, liés au travail, sont suggestifs. Le 93 ne se distingue pas tellement par son pourcentage de personnels soignants. En revanche on retrouve une population massive de vendeurs et de livreurs. On retrouve également beaucoup de personnes qui doivent sortir de leur département d’origine (et donc faire de longs déplacements) pour se rendre à leur travail.

Enfin c’est aussi dans le 93 que le nombre de m2 par personne, dans les logements, est le plus faible, ce qui, d’une part, rend le confinement plus difficile à vivre, et d’autre part, augmente les risques de contamination au sein du ménage.

La médecine elle-même progresse lentement

Au milieu de tout cela, on a adressé des sortes de demandes éclair à la médecine. Mais, là aussi, on s’est heurté à des réalités de plus long terme. Tout le monde a pu prendre conscience que la crise de l’hôpital, dont on parlait depuis des mois, était bien plus qu’un slogan. La logique gestionnaire, qui a prévalu depuis des années, a fini par mettre le système hospitalier en danger.

L’autre réalité de long terme est que les avancées médicales prennent du temps. Le mirage du remède miracle a fait long feu et j’imagine que les spécialistes des maladies virales n’en ont pas été trop surpris. Les malades du SIDA, par exemple, survivent aujourd’hui, mais ils ne guérissent pas : ils doivent prendre des médicaments à vie. Il est probable que certaines molécules améliorent l’état de certains malades du COVID, mais on est dans le domaine des effets limités, donc difficiles à prouver. Et on a vu que tous ceux qui ont crié victoire trop tôt se sont vus rappeler à l’ordre.

Ce qui vaut dans le domaine des maladies virales, vaut pour les maladies chroniques : ces maladies sont le fruit autant des progrès de la médecine que de ses limites. On est capable, aujourd’hui, d’accompagner sur le long terme des personnes qui, autrefois, seraient décédées dans des délais assez brefs. Mais on ne les guérit pas. On améliore leur santé, on ne la rétablit pas.

La médecine est devenue une affaire d’accompagnement et, à ce propos, l’accompagnement social, sous des formes diverses, joue un rôle non négligeable.

De grandes questions sur notre manière de nous accompagner les uns les autres

Cet enjeu de l’accompagnement nous renvoie, en effet, à de grandes questions :

La question de la vieillesse, de son accompagnement, de la dépendance progressive qui s’installe, de la fin de vie, est très largement devant nous. On sait qu’en temps normal elle coûte beaucoup d’argent. Les maladies chroniques sont d’ailleurs, aggravées par le vieillissement.
On a privilégié, et on privilégie encore, face à l’épidémie, la stratégie de l’isolement. Elle est sans doute pertinente à court terme. A moyen terme, on sait que les personnes âgées vont mal aussi parce qu’elles sont isolées. La longévité n’est, d’ailleurs, pas le seul objectif à prendre en compte. La qualité de vie, pendant le vieillissement, est au moins aussi importante. Or on sait que, depuis plusieurs années, l’espérance de vie augmente, mais que l’espérance de vie en bonne santé stagne. Et cela vaut également pour la santé mentale des personnes âgées, qui souffrent souvent de dépression.

Une autre manière de parler d’accompagnement est de souligner ce que tout un chacun a pu redécouvrir : la santé nous rend solidaires les uns des autres, de gré ou de force. Les plus pauvres payent, on l’a dit, un tribu plus lourd, que ce soit pour des raisons de maladie chronique ou d’exposition aux épidémies. Mais personne ne peut s’en laver les mains. Je ne parle pas, là, de raisons morales qui sont, par ailleurs, évidentes. Si une maladie contagieuse est active sur un bout de territoire, elle constitue une menace pour bien d’autres territoires. Et si on entend maintenir en action des services essentiels, on se rend compte, soudain, qu’ils reposent sur des personnels (livreurs ou vendeurs, par exemple) qui passent facilement inaperçus en temps normal.

C’est aussi en s’isolant, momentanément, les uns des autres que l’on s’est rendu compte à quel point les interactions sociales sont décisives. Nous sommes dans des sociétés fractionnées. Mais nous avons besoin, lourdement besoin, les uns des autres.

Et toutes ces questions resteront posées dans les années qui viennent, quel que soit le devenir de cette infection virale. La santé se construit sur le long terme et elle met un jeu plus que des individus : des groupes sociaux, des nations entières et des relations internationales.

Les municipales au temps du coronavirus

A titre personnel

A titre personnel, le cœur n’y était pas. Étant président d’une association cultuelle, j’ai passé toute la fin de la semaine en contacts pour réorganiser notre activité, suite aux annonces successives des pouvoirs publics. Nous devions avoir notre assemblée générale dimanche. Entre jeudi et vendredi, nous avons décidé de l’annuler (même si nous sommes largement moins de 100 membres) afin de garder une valeur à la dimension collective de l’église : entre ceux qui pouvaient être contagieux et ceux qui sont des personnes à risque, il aurait manqué beaucoup de monde. Et samedi soir, à 20 heures, j’apprends que nous devons annuler le culte toutes affaires cessantes (encore une fois, nous sommes moins de 100 personnes au culte et le dimanche précédent nous avions respecté les gestes barrières). Le premier ministre fait la morale aux français, les exhorte à faire des efforts … et considère qu’il est trop tard pour annuler les élections. J’ai bien aimé la formule d’un élu : cela revient à dire « je ferme tout sauf mon bac à sable »

Étant titulaire de la procuration de quelqu’un, je me suis quand même senti obligé d’aller voter. Arrivé au bureau de vote, je découvre que le talon de la demande de procuration ne leur est pas parvenu (la présidente du bureau de vote se montre sceptique quand je lui signale que ce n’est pas la première fois que cela arrive). Le récépissé que j’exhibe ne les impressionne pas du tout : ils me demandent d’aller au tribunal. Le tribunal est sur mon chemin pour rentrer chez moi. J’y vais : ils me déclarent que la procuration a été établie au commissariat de police et qu’ils ne peuvent donc rien faire. Par un geste de folie (et ayant un peu de temps devant moi) je me rends au commissariat de Police. Là je tombe sur des fonctionnaires très dévoués qui essayent vraiment de régler mon problème. Ils retrouvent la demande de procuration. Le commissaire de police arrive et dit que normalement le bureau de vote les appelle pour vérification dans ce genre de cas (comme la vie pourrait être simple !). Mais puisque je suis là, ils prennent l’initiative d’appeler la mairie. Il leur faut pas moins de 4 coups de fil pour tomber sur quelqu’un qui leur suggère de m’envoyer au tribunal ! Un agent assermenté écrit sur mon récépissé qu’il a vérifié la validité de la procuration et donne un coup de tampon républicain. Je retourne au bureau de vote (près d’une heure s’est écoulée depuis mon premier passage). Une cheffe descend et me réexplique depuis le début tout ce que je sais depuis une heure. Faut-il le dire, on m’a d’abord demandé si la demande était récente, mais elle date du 21 février. On m’a demandé ensuite si j’étais dans le bon bureau de vote, mais le mandant figure bien sur la liste des électeurs de ce bureau. La cheffe en question n’admet pas que le tribunal m’ait envoyé sur les roses et me propose comme toute solution d’y retourner.

Dans ma naïveté, j’imaginais que ce genre de comportement administratif relevait d’une période révolue. Je rentre chez moi, frustré et furibard.

Mais il s’est quand même passé quelque chose

Quand j’entends, ensuite, le président Macron justifier le maintien des élections par l’exigence du maintien d’une vie démocratique, je ris jaune. Qu’est-ce qu’une démocratie quand tant de gens ne peuvent pas voter ou renoncent à le faire ? L’argument du gouvernement a été d’insister sur la possibilité d’établir des procurations (là je ne ris même plus). En quoi la démocratie aurait-elle été menacée, si on avait décalé les élections à un moment où la sérénité des électeurs leur aurait permis de se déterminer sans avoir l’esprit occupé par d’autres préoccupations ?

Mais finalement, au vu des résultats, je m’aperçois qu’il s’est quand même passé quelque chose (et qu’il est bien dommage, du coup, que cette tendance ne puisse pas être validée par un taux de participation moins famélique). D’abord, le manque d’implantation locale de LREM explose. Il faut ajouter à ce manque d’implantation que rien, dans la politique menée par le gouvernement depuis 2017, n’a concerné les enjeux qui font le cœur des scrutins municipaux. La dimension abstraite et technocratique des argumentaires de LREM, que j’ai régulièrement pointée du doigt dans ce blog, prédestinait ce mouvement à un échec complet aux municipales.

Dans beaucoup de communes, la population a donné quitus aux équipes en place, ce qui montre qu’elles ont fait le travail (cela vaut aussi pour les listes du Rassemblement National, quoi qu’on pense de leurs options).

Et, donc, la bonne nouvelle est la percée massive des listes écologistes dans les grandes villes. C’est une bonne nouvelle pour les villes en question, mais c’est surtout une bonne nouvelle pour le mouvement écologiste. Eric Piolle, qui s’est confronté à la gestion de la ville de Grenoble pendant 6 ans (et qui est en passe d’être reconduit) avait souligné, avant les élections, à quel point le mouvement écologiste devait apprendre à gouverner. Quand une minorité protestataire passe au moment de bascule où elle peut devenir une majorité (ou, au moins, une force politique importante), il faut qu’elle change de logiciel. Et cela n’a rien d’évident. Eh bien gageons que plusieurs équipes auront l’occasion d’apprendre sur le terrain, les contraintes et les joies de l’exercice des responsabilités.

Et, on l’imagine, j’ai beaucoup plus appétence pour une préoccupation pour la vie qui inclut une mobilisation du lien social et une recherche d’une vie en société de qualité construite sur le long terme, que pour un isolement organisé en catastrophe. Je ne nie pas la nécessité d’une stratégie de court terme face à une épidémie. Mais il serait peut-être temps de se préoccuper des, environ, un million de morts prématurées engendrées par la pollution atmosphérique en Chine, chaque année, 85.000 en Italie et 50.000 en France. Et encore, tout cela n’est qu’une partie du problème. Que penser de la qualité de vie médiocre de tant de personnes dans des pays comme les nôtres qui ont pourtant tant de moyens ?

Que voulons-nous construire ensemble ? Une question qui reste sans réponse, même dans les programmes municipaux.

Je regarde les programmes des trois listes qui se présentent aux municipales, dans ma commune. Mon lieu de résidence n’a jamais attiré une personnalité politique en vue. Il s’agit d’une petite commune de 20.000 habitants dans l’Est Parisien (incluse, plus ou moins par hasard, dans le périmètre de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée). On a donc des programmes montés par des équipes locales et qui évitent plutôt d’afficher leur couleur politique (au moins pour deux d’entre elles). A lire les programmes, je me rends compte, d’ailleurs, que les listes se sont copiées les unes les autres. Sur certains points il est difficile de les départager, même si elles défendent, sur le fond, des priorités différentes.

Les catalogues de projets d’infrastructure restent la solution de facilité

Et au-delà des divergences politiques (qui sont quand même perceptibles, pour qui fait un peu attention), il y a un parti pris commun qui reste fort : ces programmes sont d’abord des catalogues de projets d’infrastructure. Les uns veulent construire une « maison » de ci ou de ça (sans vraiment s’interroger sur l’efficacité d’un tel investissement). Les autres veulent construire des pistes cyclables, des parkings à vélo, des parkings pour pouvoir accéder aux commerces. Si certains revendiquent l’idée des circuits courts, ils proposent en premier l’idée d’une ferme modèle pour encourager les projets de maraîchage.

Je m’arrête là dans ma liste : aucun ne définit clairement quelle type de ville ils proposent de construire, ou comment ils envisagent de faire évoluer la société locale. Or faire évoluer les usages de la ville est autant affaire d’accompagnement, de mobilisation des énergies locales, de proposition d’un horizon partagé, que d’investissements lourds. Même la liste la plus marquée par son orientation écologiste ne propose pas de vision globale de ce que pourrait être une commune « durable ».

Il y a là, sans aucun doute, le fruit de dizaines d’années de politiques municipales qui ont d’abord été des politiques d’équipement. Et ces équipements ont fait perdre de vue leur raison d’être. La concurrence entre communes proches a parfois été une motivation suffisante pour avoir des équipements comparables.

Entre politiques nationales et politiques locales : la même difficulté à articuler un projet de société cohérent

On retrouve, en fait, au niveau local, la difficulté sur laquelle butent les politiques nationales : ces dernières sont toujours trop technocratiques et jamais suffisamment chargées de sens. Les gouvernants manient des ressorts macro-économiques, font évoluer le droit, proposent des subventions et des taxations. Mais le sens de tout cela est plutôt mal défini et mal défendu.

Au niveau local, les préoccupations des électeurs sont souvent assez basiques. Mais les politiques ne seraient pas obligés de leur emboîter le pas. Ou, tout du moins, ils pourraient répondre à ces préoccupations basiques en fixant des objectifs plus globaux. Et faute de le faire, ils se retrouvent en train de gérer une poussière de revendications sans lien les unes avec les autres.

La seule réponse au populisme : expliciter l’intérêt de faire ensemble plutôt que de s’isoler

Tout cela est peut-être difficile à mettre en œuvre. Pourtant je pense que c’est la seule réponse qui vaille aux populismes divers : expliciter en quoi il est intéressant de participer à des projets collectifs, en quoi faire ensemble est mieux que s’isoler, en quoi coopérer est mieux que de céder au soupçon et à la haine.

En lisant les trois programmes locaux que j’ai sous les yeux, je ne trouve aucune réponse à ces questions pourtant essentielles.

Une somme d’opinions ne fait pas l’adhésion à un projet politique

La fondation américaine Pew a sondé, en septembre dernier, un échantillon substantiel d’Américains (plus de 6.800) sur un certain nombre de questions de société (notamment en vue des prochaines élections présidentielles). Les résultats peuvent surprendre. 61% d’entre eux considéraient que les inégalités économiques, aux Etats-Unis, étaient trop fortes. Une liste d’enjeux était proposée aux personnes interrogées et elles ont classé certains d’entre eux comme très prioritaires : un meilleur accès à la protection santé, la lutte contre la toxicomanie, l’accès élargi aux premières années d’université, la lutte contre le terrorisme, le changement climatique (très prioritaire pour 49% des personnes et plutôt prioritaire pour 27 % d’entre elles), la réduction de la violence liée aux armes et, finalement, la réduction des inégalités économiques. Sur certains items (comme le dernier, on l’imagine volontiers), les plus riches se séparaient des plus pauvres. Mais, par exemple, pas sur la prise en compte du changement climatique.

Avec ce genre de tableau, on ne comprend pas comment un président et un parti qui (mis à part la lutte contre le terrorisme) tournent aussi résolument le dos à tous ces problèmes peuvent jouir d’une telle popularité, au point que la réélection de Donald Trump soit de l’ordre du possible.

Entre opinion et vote : un fossé

Cela mérite réflexion. Commençons par une série de commentaires qui relèvent de la sociologie politique classique. Le premier est que l’on sait, depuis longtemps, que les opinions sont volatiles et qu’elles ne reflètent que très imparfaitement les ressorts qui font agir (et voter) pour de bon les personnes. Tout un chacun est plutôt d’accord, par exemple, avec le fait qu’il y a trop de pauvres et que la richesse devrait être mieux répartie. Mais si un gouvernement prend à bras le corps cet enjeu, nul doute qu’il se heurtera à des oppositions nombreuses. On connaît également cette contradiction à propos du changement climatique : il faut s’en occuper, dit-on volontiers, à condition (c’est sous-entendu) que cela ne dérange pas mes habitudes. Il y a donc toujours une ambivalence des opinions, et cette ambivalence n’est pas captée par un simple sondage.

Ensuite, et sans même qu’il y ait forcément une ambivalence, il est rare que l’homme de la rue mesure la complexité de la mise en œuvre d’une politique. Les efforts laborieux d’un gouvernement sont, dès lors, interprétés comme une preuve d’incompétence ou de mauvaise volonté. Je me souviens, par exemple, des critiques adressées à l’administration Obama, par ses propres électeurs, quand elle accoucha péniblement du système d’assurance maladie étendue. Cela peut expliquer, également, qu’entre un avis a priori sur un horizon à viser, et l’évaluation ex-post d’une politique concrète, il puisse y avoir de grands écarts.

Une autre remarque ne tient pas à l’écart entre opinion a priori et opinion a posteriori, mais à une distorsion de la démocratie. La puissance des lobbys conduit, en effet, à ce que la politique mise en œuvre s’écarte de l’opinion majoritaire. En clair, l’opinion des plus fortunés a plus de poids que l’opinion moyenne. La logique « un homme = une voix » est donc dévoyée du fait que les campagnes électorales sont financées par des millionnaires (dont l’opinion est évidemment écoutée avec bienveillance, ensuite) et que des groupes de pression très puissants savent mener des opérations de propagande plutôt efficaces, à chaque fois qu’une mesure menace leurs intérêts.

Et si on rassemble ces trois phénomènes, il en résulte que les gouvernements en principe en faveur d’une certaine égalité entre les citoyens n’ont pas toujours fait la preuve, aux yeux de leurs électeurs, de leur efficacité. Lesdits électeurs ne vont donc pas nécessairement leur accorder leur voix, même s’ils partagent, en principe, les mêmes aspirations. La convergence des opinions ne se traduit donc pas nécessairement par la convergence des votes.

Savoir faire rentrer en débat des questions fortes

Mais une fois cela dit, il n’en reste pas moins qu’il y a là des aspirations, même vagues et contradictoires, qu’il est important de relayer.

Dans la pratique, Donald Trump use d’une stratégie plutôt efficace qui consiste à balancer des tweets rageurs auxquels la presse et l’opposition se croient obliger de répondre. Ce faisant, il déplace le débat sur les terrains qui l’intéressent.
Et on peut faire des constats tout à fait semblables sur les leaders populistes en général : ils parviennent à occuper l’agenda politique avec leurs préoccupations. Si on passe trop de temps à les contredire, on fait leur jeu. La vraie manière de leur répondre est d’insister sur des aspirations auxquelles ils ne s’intéressent pas.

D’ailleurs l’expérience que l’on a pu faire dans de nombreux pays est qu’un programme du genre « tout sauf untel » a toutes les chances d’échouer. Si un homme politique a suscité la réprobation, cela jouera mécaniquement contre lui, de toute manière. Mais si ses adversaires ne sont pas capables de dire clairement la direction qu’ils suivront, leurs arguments négatifs seront plutôt mal vus. En l’occurrence, les candidats démocrates feraient bien de lancer des thèmes de débat qui soulèvent des problèmes auxquels ils attachent de l’importance et qui ont, on le voit, un certain écho dans l’opinion.

Et si on sort des Etats-Unis, force est de constater que les gouvernements européens, eux aussi, se laissent facilement intimider par des groupes d’intérêt certes très puissants, mais parfaitement contestables si on veut bien se donner la peine de faire vivre un débat public qui soit autre chose que des petites phrases et des arguments ad hominem.

Politique et croyances magiques

Une fois tous ces arguments rationnels passés en revue, il faut aussi dire que la politique reste le lieu des projections et de l’irrationnel. Voter pour un candidat c’est s’identifier à lui. Bon nombre d’électeurs de Donald Trump avaient juste envie de « gueuler » et ils étaient satisfaits de voter pour quelqu’un qui oubliait toute retenue. De ce point de vue, ils n’ont pas été déçus !

Mais la projection ne marche pas toujours aussi bien. On espère d’un homme politique qu’il aplanisse toutes les difficultés et on imagine qu’il dispose, pour ce faire, de pouvoirs magiques inconnus du commun des mortels. De ce point de vue le « yes we can » de Barak Obama n’était pas sans ambiguïté. Certes, il y avait le « we ». Mais ce collectif est un ressort dont Obama, une fois élu, n’a pas beaucoup usé. Les électeurs attendent, en fait, que l’homme politique transcende les contradictions qui les habitent et qu’il règle, comme par magie, les écarts entre opinion et action, entre bonne volonté et contraintes du quotidien, qui tarabustent chacun de nous.

C’est un domaine, il faut le souligner, où la sociologie classique s’est plutôt fourvoyée. Durkheim avait identifié Dieu avec « la société ». Il considérait que l’homme accédait à l’idée du sacré, ou d’une puissance supérieure, quand il se trouvait pris dans une dynamique collective qui le transcendait et qui le convainquait d’être en présence d’une puissance d’action supérieure. Mais rien de tel ne se produit aujourd’hui : cette puissance d’action est rassemblée sur la tête d’une personne, plutôt que portée par un collectif. Weber, lui aussi pensait, que les sociétés modernes en avaient fini avec la domination charismatique, où tout se joue sur la force d’entraînement d’un leader. Oui, il reste difficile de mobiliser un collectif comme levier pour agir. Un collectif peut constituer, aujourd’hui, une force d’opposition, mais rarement une force d’action.

Or, si on retourne vers la critique politique que l’on trouve dans le prophétisme de l’Ancien Testament, il est intéressant de voir que les prophètes ont souvent deux cibles : les rois en place, d’un côté, et l’ensemble de la société, de l’autre. Les livres de Samuel, des Rois et des Chroniques donnent beaucoup de poids aux choix du souverain qui fait « ce qui est bien » ou « ce qui est mal » aux yeux de l’Eternel. Mais, chez les prophètes, le discours est plus balancé et ils n’exonèrent pas le peuple de toute responsabilité : ils pointent certains groupes sociaux ou parfois des comportements généralisés comme participant de dérives critiquables.
Et ils s’attaquent, en particulier, aux tentatives de divinisation des souverains en place, auxquelles le peuple prête une oreille bien trop complaisante, à leur goût.

Le pouvoir isole, on le dit, et cela renforce la croyance dans le fait que les gouvernants sont des hommes « à part », pour le bien (on fantasme sur leurs super-pouvoirs), comme pour le mal (ils ont perdu le « sens des réalités »). Mais, de fait, il me semble que le personnel politique, une fois élu, ne mobilise pas suffisamment les électeurs qui pourraient, pourtant, souvent être les bienvenus, si on mettait sur la table les forces qui s’agitent en coulisse pour entraver la marche des réformes. Un peu moins de centralisation du pouvoir permettrait plus de capacité collective d’action.

Réforme des retraites. Quelle justice ?

Il faut que je me lance sur cette question qui fait la une de l’actualité. Cela fait plusieurs semaines que je recule. Mais, au fil des discussions, des revendications, des éléments qui ressortent des débats, les choses deviennent plus concrètes et, en fait, plusieurs questions ayant trait à la justice émergent.

Au départ, l’annonce faite par le candidat Macron dès la campagne électorale, était de promouvoir un système juste. On retrouve cette ambition dans le rapport Delevoye (où nombre des arguments justifiant les grands axes de cette réforme sont développés) avec notamment cette formule, en forme de slogan : « un système où un euro cotisé donne les mêmes droits » (à tous). Dis de cette manière, on a l’impression que l’on a trouvé un critère incontestable de justice. Mais peut-on réduire la complexité de la société, avec l’extrême diversité des situations que l’on y rencontre à une formule aussi simple ?

L’argument, cela dit, est développé de manière intéressante dans l’introduction. Deux options sont opposées : celle où c’est l’Etat qui gère l’ensemble des retraites de la nation, et celle où ce sont des solidarités professionnelles qui prévalent et qui, du coup, gèrent des systèmes particuliers. Par le passé, « l’ambition universelle, dit le rapport, a cédé sous le poids des solidarités professionnelles, d’où nos 42 régimes de retraite ». Or, dans un contexte économique mouvant, « personne ne peut garantir l’avenir de sa profession dans sa pratique, son essence, sa démographie, son statut, son périmètre ». Il y a là une considération fort importante. Les caisses de cadres, par exemple, bénéficient d’une démographie favorable, puisque le nombre de cadres dans la population active ne cesse d’augmenter. Il y a donc beaucoup de jeunes cadres par rapport au nombre de cadres retraités. A l’inverse, le retraite des cheminots est un gouffre, non pas tellement à cause de l’âge du départ à la retraite, que parce que les effectifs de la SNCF ont fondu de manière drastique, année après année (on en est à 0,55 actif par retraité, d’après les calculs de la Cour des Comptes !).

Il est donc normal (et cela semble juste) que l’Etat dépasse des logiques trop locales. Par ailleurs, certains secteurs professionnels ont pu négocier des accords avantageux, à l’inverse d’autres, et cela crée, également, des inégalités. Mais on voit aussi le talon d’Achille d’un tel raisonnement. Car un secteur professionnel peut, à l’inverse, promouvoir une vision de la justice plus concrète, plus proche du terrain et plus adaptée à la variété des situations de travail.

Et donc, en s’adossant, a priori, à un argument abstrait et formel, le gouvernement s’est doublement compliqué la tâche. Il était évident, d’une part, qu’il peinerait à expliquer les bénéfices concrets d’un système justifié d’une manière aussi formelle et qu’il lui serait, d’autre part, difficile d’avoir une boussole pour gérer des négociations face à des revendications précises.

Toutes les exceptions soulevées posent des questions fortes en terme de justice

Le paradoxe est qu’en affichant un critère aussi simple et aussi fort, le projet a fait ressortir un nombre vertigineux de cas problématiques qui montrent à quel point la justice est multidimensionnelle.

La simple lecture du rapport Delevoye soulève déjà plusieurs lièvres. Il y a, d’abord, toute une série de cas qui, d’ailleurs, représentent des avancées, où on envisage de donner des points à des personnes qui ne cotisent pas (chômeurs, parents qui interrompent leur activité pour s’occuper de jeunes enfants, aidants, etc.). Or, déjà, si on veut déterminer une liste « juste » des cas pris en compte et du nombre de points accordés à chacun on rentre dans une négociation où les critères seront complexes à construire.

Mais il y a d’autres cas bien plus critiques.

L’exception des travailleurs indépendants

On lit, par exemple, cette affirmation : « dans le système universel de retraite, les salariés et les fonctionnaires cotiseront au même niveau, pour qu’à rémunération identique, ils aient les mêmes droits à retraite ». Si on est attentif, on s’aperçoit que cette phrase ne parle que des salariés. Et, de fait, il n’est pas prévu d’aligner les travailleurs indépendants sur les mêmes règles. Une authentique contorsion verbale prévaut ici : « Indépendants : un barème de cotisation adapté dans lequel l’équité avec les salariés est davantage recherchée ». L’équité est « davantage recherchée » : belle manière de dire qu’elle ne sera pas atteinte.

Il y a peut-être de bonnes raisons pour lesquelles un tel alignement serait impossible, voire injuste. Mais il ne relève certainement pas du principe affiché. Dans la pratique, le plafond de cotisation des indépendants (au-delà duquel il n’y a pas de cotisation) sera trois fois plus bas que celui des salariés. Ce qui nous est expliqué de la manière suivante : « le système universel de retraite tiendra compte de la dégressivité actuelle des cotisations, nécessaire à la préservation du modèle économique des travailleurs indépendants ». Le système universel tiendra donc compte de la situation actuelle. Pourquoi pas ? Mais pourquoi limiter cet argument à ce cas précis ? Et surtout, s’il s’agit de préserver le modèle économique en question, il semblerait plus judicieux d’avoir une progressivité (les plus fragiles économiquement cotisant moins) plutôt qu’une dégressivité.

Par ailleurs, si on parle de plafond, l’existence même d’un tel plafond pour les salariés (comme pour les indépendants) a fait débat. Au-delà d’un certain niveau de rémunération, le prélèvement se limite à la fraction qui finance les dimensions les plus sociales du système. Dans ce cas, évidemment, la fraction du revenu qui excède le plafond n’est pas prise en compte dans le calcul de la retraite. Pourquoi pas ? Mais pourquoi ? Cela incitera, de fait, les personnes concernées à investir dans des systèmes de retraite complémentaires que l’on prétend voir disparaître avec la réforme.

L’exception des professions dangereuses

Autre point. Dès le rapport Delevoye, le cas des policiers, des militaires et des pompiers était mentionné.

Je cite toujours. « Des spécificités pourront être conservées pour les fonctionnaires qui exercent des missions régaliennes de maintien de l’ordre et de sécurité publique. […] Pour l’exercice de ces missions, qui se caractérisent par leur dangerosité et par des contraintes importantes, l’État doit en effet disposer de fonctionnaires en pleine possession de leurs capacités physiques et par conséquent relativement jeunes ». On a là un concept nouveau : « la pleine possession des capacités physiques ». Or cela vient peu après un paragraphe plutôt cruel concernant les aides-soignantes, où l’on compare les aides-soignantes de la fonction publique hospitalières qui peuvent partir à 57 ans, à celles qui sont sous statut privé et qui ne le peuvent pas. Devrait-on aller, dans ce cas, vers un moins disant social ? Le rapport ne tranche pas et renvoie à la question générale de la pénibilité (qui fait, d’ailleurs, l’objet de nombreuses différences d’appréciation, et de nombreuses contestations, dans le système actuel). Alors pourquoi tranche-t-il immédiatement dans le cas des missions régaliennes de l’Etat ?

En fait, la question de la diminution des capacités physiques avec l’âge est une question pour beaucoup de professions. Une aide-soignante a un métier physiquement exigeant. Un conducteur de train n’a pas la même concentration après 50 ans. Et faire face à une classe d’élèves moyennement motivés nécessite une « pêche » qui fléchit, elle aussi, avec les années.

On s’aperçoit, alors, que l’argument (sous-jacent à beaucoup de réformes des retraites) de l’espérance de vie qui augmente est une simplification dangereuse. On distingue déjà l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé (qui augmente moins). Mais il faudrait également distinguer la capacité à faire face à une situation fatigante qui diminue bien avant l’âge légal de départ à la retraite. Dans certaines filières professionnelles on gère cette diminution en valorisant l’expérience et la hauteur de vue : donc en dirigeant les personnes d’âge mur davantage vers les fonctions d’expertise, ou les fonctions stratégiques et moins vers les fonctions opérationnelles. Mais ce n’est pas possible pour toutes les filières professionnelles.

La « malchance » de ceux qui ont une progression de carrière régulière

On sent bien que certaines professions bénéficient d’un rapport de force favorable pour négocier des exceptions (et les conducteurs des transports ont, il faut le dire, un pouvoir de blocage qui leur donne du poids dans les négociations). Par ailleurs, plus on rentre dans les détails, plus la complexité se dissémine. C’est une des raisons qui rend un simulateur de retraite extrêmement complexe à élaborer (d’ailleurs, aujourd’hui, le montant exact de la pension que touchera une personne donnée reste partiellement un mystère qu’il est parfois difficile de dissiper).

Il y aura, quand même, des gagnants mécaniques et des perdants mécaniques avec un système par points (quel qu’il soit). En gros, tous ceux qui ont eu une carrière assez plate, avec un salaire qui a assez peu varié, auront accumulé un nombre de points qui leur donnera une retraite assez proche de leur salaire (et, évidemment, c’est l’exemple de quelqu’un qui a eu le même niveau de rémunération toute sa vie qui est détaillé dans le rapport). A l’inverse, quelqu’un dont le salaire aura évolué régulièrement tout au long de sa vie, sera ramené en arrière de plusieurs années quand on calculera la moyenne des points qu’il a accumulé au fil des ans.

On comprend la colère des enseignants. Ils sont pratiquement la profession qui a l’évolution de carrière la plus progressive. Même au sein de la fonction publique leur cas est particulier (je renvoie au bilan qui a été établi par l’INSEE). En gros, ils sont sous-payés à l’embauche par rapport à leur niveau de diplôme et ne parviennent à une rémunération correcte qu’en fin de carrière. Et la perspective d’intégrer leurs primes dans le calcul de leur retraite n’est pas motivante car ils sont, également, un des corps de la catégorie A de la fonction publique qui touche le moins de primes.

Là, la perspective d’une retraite universelle révèle une injustice qui pourrait coûter très cher à l’Etat s’il confirme qu’il entend y remédier (mais le fera-t-il pour de bon ?) : rien ne justifie la courbe de carrière actuelle des enseignants. Il devraient, comme beaucoup d’autres professions du public et du privé, avoir une croissance rapide de leur rémunération en début de carrière, puis connaître, ensuite, une croissance modérée (je précise que je n’étais pas salarié de l’éducation nationale avant de prendre ma retraite !).

Les effets de l’âge d’équilibre sont inégaux socialement

Enfin, dernier exemple, imposer un âge d’équilibre, pour inciter à prendre sa retraite plus tard est, là aussi, une opération mathématique qui a des effets contrastés suivant les personnes. Quelqu’un qui a commencé à cotiser assez tard sera incité, de toute manière, à continuer à travailler pour augmenter son nombre de points. L’âge d’équilibre ne changera pas grand chose pour lui. La mesure touchera, en premier lieu, les personnes qui ont commencé à cotiser jeunes qui, donc, travaillent depuis longtemps et dont on sait qu’elles ont une espérance de vie plus courte que la moyenne. Il y a donc une injustice mécanique dans ce type de mesure.

La justice : une affaire de débats et d’incertitude

Voilà un bref aperçu de quelques points durs qui soulèvent, à chaque fois, des questions importantes que l’on ne peut pas traiter par le mépris. Et beaucoup soulignent, à propos de ce dossier (et d’autres), que l’attitude de l’exécutif, campé sur ses certitudes, et qui ne négocie que du bout des lèvres, contribue à la crispation globale. De fait, prétendre parvenir à la justice d’une manière aussi impersonnelle est choquant, surtout lorsque l’on découvre que certains ont réussi à obtenir, par leur entregent, des entorses aux principes affichés.

Je médite souvent, lorsque la question de la justice est en jeu, la formule du Deutéronome, qui concernait la mise en place d’institutions judiciaires : « la justice, la justice, tu poursuivras » (Dt 16.20). La répétition du mot « justice » qui est une tournure stylistique courante, en hébreu, est une manière d’insister sur le mot, mais, également, de sous-entendre que la justice n’a rien d’évident et qu’elle mérite qu’on y pense et y repense. Le verbe « poursuivre » provoque, en français, un effet détonnant car, dans notre langue, ce sont les prévenus qui sont poursuivis. Ici c’est la justice. On a compris l’idée générale : il est aventureux de penser que l’on a la justice entre les mains. Elle nous échappe sans cesse, mais ce qui compte c’est de continuer à la poursuivre, à y tendre, et cela appelle un travail long et complexe.

Les magistrats savent bien que rendre la justice se fait au terme de débats contradictoires, que ce moment est précédé d’enquêtes plus ou moins longues, d’un temps de délibéré et qu’un appel est toujours ouvert, afin que d’autres rejugent ce qui a été jugé une première fois. On se plaint de la lenteur de la justice, dans certaines affaires. Elle n’est pas toujours un inconvénient. On devrait d’ailleurs se méfier des appels incessants, dans l’opinion et dans le monde politique, à multiplier les procédures de comparution immédiate.

En dehors de la situation judiciaire, il faut souligner que la justice est, dans la société, plus un objet de débats et de confrontation, qu’un espace de consensus. Et, pour aller au-delà du bout de phrase du Deutéronome, on notera que les prophètes de l’Ancien Testament ont passé beaucoup de temps à critiquer la justice à courte vue des puissants de leur temps. A courte vue … précisément parce qu’ils avaient fait taire leurs contradicteurs.

Et donc, que va-t-il se passer finalement, sur le front des retraites ? Il semblerait que, dans les coulisses, on discute plus qu’on ne veut bien le dire publiquement. C’est souvent le cas. Quel sera le résultat ? On l’ignore aujourd’hui. Il est clair, en tout cas, que le système dit universel comportera de nombreuses exceptions. Une partie d’entre elles, au moins, devra quelque chose à des rapports de force plus qu’à des considérations d’équité. Il est inévitable qu’il en soit ainsi. Mais à l’heure du bilan, quand on fera le compte des gagnants et des perdants, tout un chacun jugera de la justice de l’opération menée avec de tout autres critères que celui des droits soit disant égaux accordés pour tout euro versé.