Où réside l’intelligence ?

On réédite, ces jours-ci, le livre : Printemps silencieux, publié il y a 60 ans, par Rachel Carson. Il s’agit du premier ouvrage qui a exposé ouvertement les risques que les pesticides faisaient courir pour la santé humaine. Il y avait déjà eu des travaux qui soulevaient le problème. Mais cet ouvrage de synthèse, accessible au grand public, lança véritablement le débat.

Un bref extrait, paru dans la presse, m’a interpellé : « Les futurs historiens seront peut-être confondus par notre folie ; comment, diront-ils, des gens intelligents ont-ils osé employer, pour détruire une poignée d’espèces indésirables, une méthode qui contaminait leur monde, et mettait leur existence même en danger ? » Il y eut quand même des réactions politiques, suite au vacarme provoqué par le livre. C’est à cette époque que les agences pour l’environnement ont été créées aux Etats-Unis et, dix ans après la parution du livre, en 1972, on finit par interdire l’usage du DDT.

Mais, pour le reste, la question que posait, en 1962, Rachel Carson, n’a rien perdu de son actualité. Comment nous sommes-nous débrouillés, collectivement, pour faire, de manière récurrente, des choix qui mettent notre existence en péril ?

L’intelligence est une réalité plus complexe qu’on ne l’imagine

En principe, comme le dit Rachel Carson, nous sommes intelligents. Mais l’affirmation n’est pas aussi évidente qu’il y paraît. Intelligents … c’est-à dire ? Beaucoup d’entre nous, j’imagine, ont eu l’occasion de côtoyer des personnes très brillantes dans leur domaine de spécialité, et parfaitement obtuses par ailleurs. L’intelligence qui conduit à faire des arbitrages raisonnés entre plusieurs options est difficile à acquérir. Il est plus facile de faire un calcul d’optimum dans un domaine donné que de se lancer dans des évaluations multi-critères qui mettent en jeu des réalités complexes et contradictoires.

A la base, si on restitue les formes « d’intelligence » qui ont conduit, et conduisent encore, à mettre notre santé en danger, on dira que l’on a utilisé les pesticides parce qu’ils simplifiaient le travail de ceux qui les mettaient en œuvre et qu’ils faisaient, de la sorte, baisser les coûts de production. Et tout le monde a emboîté le pas à cette logique : les consommateurs ont donné la priorité à une alimentation meilleur marché, les subventions publiques ont encouragé ces méthodes de production qui élevaient le niveau de vie collectif, et qui va refuser une innovation qui lui simplifie le travail ?

On voit que, si intelligence, au sens de Rachel Carson, il devait y avoir, elle prendrait à rebours la plupart des hypothèses sur lesquelles notre vie sociale est construite. Il est donc simple de faire des calculs dans un champ d’hypothèses donné, mais il est beaucoup plus complexe de remettre en question ces hypothèses.

J’ai tendance à penser (et c’était sans doute, également, le point de vue de Rachel Carson) que l’intelligence véritable concerne le questionnement sur ces fameuses hypothèses, qui construisent nos choix de société sur le long terme. Mais, dans ce domaine, j’en ai peur, nous n’avons absolument pas progressé depuis les débuts de la révolution industrielle. Nous avons progressé dans notre savoir et notre efficacité locale, mais nous avons failli dans notre évaluation globale.

Le monologue de Job, toujours d’actualité

Et cela fait écho à un texte un peu à part, dans l’Ancien Testament, une sorte de monologue que l’on trouve dans le livre de Job (au chapitre 28) et qui rompt avec le dialogue entre Job et ses amis. Ce poème commence par décrire le savoir technique de l’époque : « Certes, des lieux d’où extraire l’argent et où affiner l’or, il n’en manque pas. Le fer, c’est du sol qu’on l’extrait, et le roc se coule en cuivre. On a mis fin aux ténèbres et l’on fouille jusqu’au tréfonds la pierre obscure dans l’ombre de mort. On a percé des galeries loin des lieux habités,  là, inaccessible aux passants, on oscille, suspendu loin des humains, » etc. De verset en verset, le texte nous donne quelques idées des procédés mis en œuvre dans l’activité minière. Et puis, tout d’un coup, il y a une rupture : « mais la sagesse, où la trouver ? Où réside l’intelligence » ? Et là on rentre dans une recherche beaucoup plus complexe. La sagesse « se cache aux yeux de tout vivant. »

La conclusion de ce chapitre insiste sur l’entrelacement des considérations éthiques et l’intelligence qu’il a en vue : « la crainte du Seigneur, voilà la sagesse. S’écarter du mal, c’est l’intelligence ! »

Est-ce à dire que parvenir à un point de vue de synthèse appelle un certain engagement éthique ? Oui, dans la mesure où il faut considérer non pas seulement le bénéfice immédiat de son choix, mais également des conséquences qui, éventuellement, concernent d’autres personnes, ou relèvent de domaines qui sont un peu éloignés de nos intérêts les plus directs. Et on voit d’autant plus facilement les retentissements indirects de ce que l’on fait, que l’on est moins capté par des calculs individualistes.

Des perceptions difficiles à transmettre

Le pluriel dans la phrase de Rachel Carson présente, par ailleurs, une difficulté : « des gens intelligents » dit-elle, mais comment construit-on une intelligence collective ? En fait l’intelligence est difficile à transmettre, quand elle concerne des évaluations multi-critères. On peut toujours contester, ou ne pas apercevoir, l’importance d’un critère parmi d’autres.

De fait, depuis 1962 et la parution de ce livre, nos sociétés ont butté régulièrement sur cette difficulté. A long terme, et rétrospectivement, il est assez facile de voir sur quel point les sociétés ont déraillé. Mais dans le feu de l’action, les alertes passent difficilement la rampe.

Dit autrement : en dépit de tout les savoirs accumulés depuis des siècles, il n’est pas du tout évident que, collectivement, nous soyons vraiment intelligents.

Refonder ?

Parmi les diverses déclarations d’Emmanuel Macron, autant que parmi les commentaires qui ont accompagné le lancement du Conseil National de la Refondation, je n’ai rien lu, ni entendu, sur le mot « Refondation » lui-même.
Que faudrait-il refonder ? Si j’ai bien compris, la nouveauté serait la méthode de discussion.

C’est certainement une bonne idée d’instaurer des lieux de débat, dont notre société manque cruellement. Cela dit, si je retourne aux fondements (je reviens au mot) de la démocratie, ils ne consistent pas seulement à discuter ensemble, mais aussi à argumenter et à trancher, non pas, cette fois-ci, ensemble, mais en construisant une majorité. C’est, finalement, ce que l’on a trouvé de plus proche du respect que l’on doit à toute personne, à tout groupe social, dans la société. Et le projet du CNR me semble même être en retrait par rapport à ces fondements.

De la difficulté à admettre les contradictions dans notre société

Plusieurs commentateurs l’ont souligné : les expériences précédentes de forums organisés (le grand débat, après la crise des gilets jaunes, et la convention citoyenne pour le climat, par exemple) ne rendent pas très optimistes. Ce sont, assurément, des lieux où des personnes se sont parlé. Mais, quand il s’est agi d’en venir à la décision, ce ne sont même pas les députés qui ont tranché, mais, avant ceux-ci, les cabinets ministériels et, donc, des lobbies divers qui ont fait prévaloir leur point de vue.

Si refondation il devait y avoir (parlons plutôt d’une remise à jour, d’une redécouverte du fonctionnement démocratique), elle devrait permettre de trancher, en toute transparence, entre des points de vue contradictoires.

On touche là aux limites de la vision du monde d’Emmanuel Macron et des groupes sociaux qui le soutiennent. Le fameux « en même temps » est, en fait, le signe d’une horreur du déchirement. Cela rejoint l’imaginaire technique (que ce soit des techniques matérielles, économiques ou juridiques) qui considère qu’il y a toujours un optimum qui produit la « meilleure » solution, une fois que l’on a posé sur la table les différentes options. Ce qui, finalement, dispense de débattre.

Or les décisions qui sont devant nous sont déchirantes. Les urgences climatiques poussent à des décisions qui contreviennent à l’intérêt de beaucoup de personnes. On peut, certes, essayer de trouver les voies les moins pénibles, mais il faudra heurter de front les pratiques économiques et professionnelles de pans entiers de la société. Les intérêts des différents groupes sociaux sont, par ailleurs, incompatibles les uns avec les autres. On parle beaucoup des super-profits, mais beaucoup de choses opposent, également, les classes moyennes urbaines et les ouvriers ou employés résidant en périurbain.

Le CNR est prévu pour produire du consensus. Partout où ce sera possible c’est assurément ce qu’il y a de mieux. Mais il faudra également envisager des situations moins iréniques où seuls des compromis seront possibles, voire des échanges donnant-donnant. Et comment fera-t-on dans ces cas-là ?

Dans la pratique, ces dernières années, les arbitrages économiques ont été les outils les plus souvent mobilisés pour couper court aux débats. On espère, en les utilisant, que si l’économie globale du pays s’améliore, tout le monde en profitera. Mais, d’abord, c’est loin d’être le cas et, ensuite, la mesure économique donne, mécaniquement, un pouvoir de décision supérieur aux personnes qui ont le plus d’argent. On n’est pas dans un système « un homme-une voix », mais « un euro-une voix ». Si vous maniez dix fois plus d’argent que quelqu’un d’autre, ce qui vous arrange, arrangera l’économie française dix fois plus, que ce qui arrange le plus pauvre.

Que faire des contradictions et des déchirements ?

Et si les déchirements et les contradictions étaient une bonne nouvelle ? A plusieurs reprises, dans les évangiles et dans les épîtres de Paul, on mentionne ce qui est caché « aux sages et aux intelligents » et ce qui est révélé « aux tout petits ». Paul use d’un autre vocabulaire, mais l’idée est la même. En fait, ceux qui sont au bas de l’échelle sociale voient des réalités que ceux qui gèrent les affaires ne voient pas. Leur point de vue est, de la sorte, complémentaire et fort utile pour comprendre les enjeux d’une conjoncture donnée. Et si le Nouveau Testament valorise le regard de ceux qui sont en bas de l’échelle sociale, c’est parce qu’il considère que l’on ne donne pas assez de poids à leur parole.

Cette parole est donc complémentaire, mais elle n’a pas vocation à se fondre (en tout cas pas toujours) dans un consensus qui l’engloberait. Il est quelque fois plus utile de mettre les désaccords et les divergences d’intérêt sur la table pour voir comment on peut négocier des compromis.

En l’occurrence, que l’on parle des tensions sociales, des enjeux climatiques ou de l’insécurité, il est clair que les divergences de point de vue seront plus fortes que les convergences. Et s’il faut refonder quelque chose, ce serait de se persuader que l’on peut vivre avec quelqu’un qui n’est en aucune manière de notre avis.

Dans l’église primitive, les croyants avaient une bonne raison de se rassembler. Pourtant, leur histoire personnelle leur donnait des regards bien différents, suivant qu’ils étaient d’origine juive ou païenne. Or il est frappant de voir que Paul n’a nullement cherché à construire un discours qui mêlerait ces deux points de vue : il les a simplement posés l’un à côté de l’autre, en considérant que c’était deux chemins possibles pour aller vers Dieu.

Quand on ne partage pas des convictions aussi fortes (qui peuvent permettre de relativiser d’autres différences d’appréciation), une telle coexistence est peut-être un peu plus difficile à mettre en œuvre. Mais c’est là, j’y reviens, un des fondements de la démocratie : admettre que celui qui ne pense pas comme moi est un citoyen au même titre que moi et qu’il nous faut, par conséquent, trouver un moyen de vivre ensemble.

La justice, la justice, tu chercheras !

La quatrième béatitude : « heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés », semble, à première vue, plus facile à comprendre que les précédentes. On pense, immédiatement, à toutes les personnes qui sont victimes d’une injustice et qui attendent, qui espèrent, réparation. La béatitude atteste que Dieu porte attention à leur souffrance et qu’il leur fera justice. On rejoint, là, une longue tradition biblique qui court, au moins depuis l’Exode (pour ne pas parler du cas d’Abel, en Genèse 4). L’histoire de la libération des juifs d’Egypte commence ainsi : « les fils d’Israël gémirent du fond de la servitude et crièrent. Leur appel monta vers Dieu du fond de la servitude. Dieu entendit leur plainte » (Ex 2.23-24). Dieu entend le cri du pauvre (Ex 22.21-26). Et le souvenir de la captivité d’Egypte est une expérience fondatrice qui oriente la législation du peuple d’Israël. A plusieurs reprises, pour justifier les lois qui protègent les serviteurs et les émigrés, le Deutéronome rappelle : « tu te souviendras que tu as été esclave (ou émigré) au pays d’Egypte » (Dt 5.15, 10.19, 15.15, 16.12, 24.18 et 22).

Et si l’on parcourt les prophètes et les psaumes, dans l’Ancien Testament, on ne cesse d’y retrouver des hommes et des femmes qui protestent contre l’injustice, qu’ils en souffrent eux-mêmes, ou qu’ils soient sensibles à la souffrance des victimes.

La béatitude se fonde donc, assurément, sur cette histoire.
Il me semble, cela dit, qu’elle ne s’y cantonne pas et qu’elle va plus loin.

La faim et la soif : jusqu’aux tréfonds de l’esprit des béatitudes

Un détail discordant nous entraîne, déjà, dans une direction inattendue : parler de faim et de soif, à propos de la justice, est un peu inhabituel. Dans sa confrontation avec le tentateur, Jésus a opposé la faim de nourriture et la faim des paroles qui sortent de la bouche de Dieu. Le rapprochement ou l’opposition entre parole et nourriture est, de fait, plusieurs fois utilisé dans la Bible. Même en français, on dit que « l’on boit les paroles » de quelqu’un. On recherche une plénitude, soit en se remplissant de victuailles, soit en se mettant à l’écoute d’une parole qui nous vivifie.

Or je ne perçois pas le désir de justice, dans le sens où j’en ai parlé jusqu’à présent : celui d’une demande de réparation, comme visant à une plénitude. Celui qui gagne un procès, celui auquel on finit par porter attention, est satisfait, sans doute, mais je ne pense pas qu’il éprouve vraiment une plénitude. Les sentiments, à la fin d’un conflit, sont souvent beaucoup plus partagés. Celui qui va jusqu’à avoir « faim et soif de justice » vise sans doute quelque chose de très profond qui prend son élan dans l’attente de certains arbitrages, mais qui vise plus loin. Il rêve de relations justes et pas simplement de procès équitables.

Il y a quelque chose d’absolu dans cette faim et cette soif, un moteur très puissant, qui me fait penser à la description du peuple des croyants en marche, dans l’épître aux Hébreux : « dans la foi, ils moururent tous, sans avoir obtenu la réalisation des promesses, mais après les avoir vues et saluées de loin et après s’être reconnus pour étrangers et voyageurs sur la terre. Car ceux qui parlent ainsi montrent clairement qu’ils sont à la recherche d’une patrie ; et s’ils avaient eu dans l’esprit celle dont ils étaient sortis, ils auraient eu le temps d’y retourner ; en fait, c’est à une patrie meilleure qu’ils aspirent, à une patrie céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu ; il leur a, en effet, préparé une ville » (Hb 11.13-16).

Je perçois, dans cette béatitude et dans ces versets de l’épître aux Hébreux, une quête profonde et décisive, qui oriente la marche au jour le jour et ne laisse pas en repos. C’est sans doute, d’ailleurs, un trait commun à l’ensemble des Béatitudes : elles disent « heureux » celui qui a transformé son manque en une quête de long terme. Luc, parlant de faim, le dit à sa manière : heureux si vous avez faim, aujourd’hui, mais malheureux si vous n’avez plus faim de rien (Lc 6.21 et 25) ! Malheureux, il faut le répéter, celui qui croupit dans la misère. Malheureux celui qui est victime d’un régime autoritaire et qui passe, injustement, de longues années en prison. Mais malheureux, d’une autre manière, celui qui meurt d’avoir trop. Heureux, en revanche, celui que le manque met en marche et qui, de péripétie en péripétie, entrevoit le rassasiement ultime que Dieu lui promet.

Les mots de faim et de soif peuvent lancer sur une fausse piste, car ils orientent vers une satisfaction à court terme, et c’est bien le propos du tentateur. Mais Jésus échappe à ce raisonnement à courte vue et invite, au travers des Béatitudes, ses disciples à traverser tout ce qui leur manque en regardant plus loin. La faim et la soif témoignent bien d’un désir profond, d’une attente forte, mais d’une attente qui met en marche et vise la justesse et la justice des relations, comme on peut parler de deux personnes ou de deux objets « bien ajustés ».

Cela m’évoque la manière dont le livre du Deutéronome (encore) s’envole en parlant du respect du droit dans les procès : « tu ne fausseras pas le jugement, tu n’auras pas de partialité, tu n’accepteras pas de pot-de-vin. Car le pot-de-vin aveugle les yeux des sages. Il pervertit les paroles des justes. La justice, la justice, tu chercheras afin que tu vives et que tu hérites de la terre que le Seigneur ton Dieu, te donne » (Dt 16.19-20). Mis à part un écho final au psaume 37 et à la béatitude précédente, on y trouve cette forme intensive propre à l’hébreu : répéter le mot pivot. En l’occurrence, la formule « la justice, la justice, tu chercheras » fait penser à une quête continuelle : toujours chercher la justice et continuer à la chercher (on pourrait traduire : à la poursuivre, c’est le sens premier du verbe) même quand on pense l’avoir trouvée. Au-delà de l’impartialité dans tel ou tel procès précis, c’est cette recherche qui fait vivre. C’est ainsi que la faim et la soif de justice mettent en marche et rendent heureux.

Nos méditations sur cette béatitude prennent, progressivement, soulignons-le, un tour nouveau : on est passé du point de vue de la victime, à celui de l’arbitre. Et, sans doute, c’est le propos de Jésus d’élargir notre vision et notre compréhension de la justice, en nous encourageant à aller au-delà de notre perception des torts que nous avons subis.

Pour un justice qui surabonde, par rapport à la justice formelle

A peine, en effet, Jésus a-t-il terminé les Béatitudes, qu’il nous entraîne dans une vision radicale de la justice. Il nous ouvre un chemin qui va très au-delà de la justice formelle et qui nourrit notre rêve de relations justes, tout en soulignant tout ce qui nous en sépare encore.

Lisons donc : « n’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais porter jusqu’à la plénitude. […] Et je vous le dis : si votre justice ne surabonde pas, par rapport à celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (Mt 5.17 et 20). Dans le premier verset, les versions françaises parlent, en général, « d’accomplir » la Loi et les Prophètes. Mais le verbe accomplir a pris, en français, une connotation qui prête à confusion. On pense plus, en le lisant, à une prédiction qui devient réalité, qu’à l’idée de parachèvement, de complétude, que le verbe contient au départ. Le verbe grec évoque du plein et, donc, une parenté avec l’idée de rassasiement. Tout ce qui a été porté, et vécu, au travers de la Loi et des Prophètes, est resté à mi-chemin. Jésus vient en vivre l’aboutissement, au-delà des demi-mesures et des attentes restées en suspens. Et il nous propose, non pas de faire mieux que la justice formelle (dite, des scribes et des pharisiens, ici), mais de vivre des relations surabondantes par rapport à ce brouillon. C’est bien là le sens du verbe grec employé. C’est lui, par exemple, qui est utilisé pour parler des restes des multiplications des pains : « on emporta les morceaux qui surabondaient : douze (ou sept) paniers pleins » (Mt 14.20 et 15.37). On peut garder cette image : que notre justice soit à l’image de la surabondance joyeuse qui s’est exprimée dans les multiplications des pains.

En fait, le mot de justice sert de scansion à une bonne partie du Sermon sur la Montagne. Le verset que nous venons de citer est une introduction aux six : « mais moi je vous dis » (5.22, 27, 32, 34, 39, 44) qui exposent, jusqu’à la fin du chapitre 5, ce qu’il en est de cette justice surabondante.

Puis le chapitre 6 commence par : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes » (Mt 6.1). On traduit souvent par « religion » ou « devoirs religieux », le mot « justice » (dans le contexte, c’est correct). La « justice » en question est, en effet, l’aumône, la prière et le jeûne, dont le texte nous parle jusqu’au verset 18. On rangerait, aujourd’hui, plus volontiers ces pratiques dans le domaine de la spiritualité. Il est intéressant de voir que le texte rapproche, en utilisant le même mot de « justice », ce qui nourrit la foi du croyant, son cœur à cœur avec Dieu et ce qu’il poursuit dans sa vie pratique.

Puis commence une nouvelle section qui parle des richesses et de l’inquiétude. Cette fois-ci, le mot de justice n’apparaît pas en introduction, mais en conclusion : « cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6.33).

Là s’arrête l’usage du mot « justice » lui-même dans le Sermon sur la Montagne, mais l’idée court toujours en sous-main, avec une nouvelle partie dont la conclusion fait écho à l’introduction de Jésus sur la Loi et les Prophètes : «  tout ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux. C’est là la Loi et les Prophètes » (Mt 7.12). Le début du chapitre 7 nous appelle, en effet, à penser symétriquement, à nous mettre à la place de l’autre et à ne pas le juger (en français, la racine est la même que le mot justice, mais, en grec, il s’agit d’une autre racine). C’est ainsi, en effet, que l’on passe de la perception de l’injustice subie à l’espoir de relations justes.

La justice contre-culturelle, surabondante et heureuse exposée par Jésus

La justice que Jésus expose à coups de : « mais moi je vous dis » peut effrayer, au premier abord. Mais, qu’il parle de conflit ou d’injure (Mt 5.21-26), de convoitise sexuelle (v 27-28), de séparation dans le couple (v 31-32), de serments qui finissent par affaiblir la parole ordinaire (v 33-37), de vengeance (v 38-41) ou de haine de l’ennemi (v 43-47), Jésus essaye simplement de nous rendre sensibles aux multiples occasions où nos relations sont défaillantes. Et, précisément, ces défaillances peuvent être compatibles avec le droit formel : on ne fait rien d’illégal. Mais si nous sommes à la recherche de relations justes, ces divers écueils sont autant de cailloux sur notre route.

On perçoit sans doute mieux le problème si on a été soi-même victime d’une injure, l’objet de remarques sexuelles déplacées, si notre conjoint nous a quitté, si les autres ont usé à notre égard d’un double langage, si les autres ont refusé nos excuses ou si on est l’objet d’une haine de principe. Assurément, ce sont des sources majeures de souffrance. Et si nous sommes appelés à faire pour les autres ce que nous voudrions qu’ils fassent pour nous, on commence à comprendre de quelle justice Jésus parle.

Avoir faim et soif de justice c’est être sensibles aux multiples occasions où nous nous blessons les uns les autres : ou les autres nous blessent et où nous blessons les autres. C’est un domaine où nous pouvons parfois avoir l’impression de tourner en rond et de répéter les mêmes errements, mois après mois, année après année.  Cette béatitude nous dit pourtant qu’une telle quête mène quelque part et qu’une telle attente sera comblée. Le futur, ici comme dans les autres béatitudes, a un double sens : nous en vivons des réalisations partielles ici et maintenant, et le rassasiement plein et entier nous sera acquis à la fin des temps. Il est possible de vivre, dès aujourd’hui, dans l’esprit des Béatitudes, et d’orienter notre vie autour des attentes qu’elles mettent en valeur. La contre-culture heureuse des évangiles est ouverte à qui accepte de s’y engager.

De l’usage de la douceur

Heureux les doux, car ils hériteront la terre…
C’est, à vrai dire, l’exact inverse de ce qui nous semble être le cas général. Le flot des informations quotidiennes nous convainc, en effet, que les violents et les partisans du passage en force tiennent le haut du pavé. Les rapports entre nations sont, par exemple, de plus en plus tendus et les épreuves de force se multiplient. Les négociations internationales sont difficiles et souvent vouées à l’échec. La politique nationale, elle-même, est tissée de coups politiques, de manœuvres d’intimidation et d’invectives récurrentes. On mesure sans cesse le succès des lobbies, qui cherchent à tordre la législation à leur avantage et à masquer les dangers de leurs partis pris.

Qu’est-ce que les doux iraient faire dans un tel panier de crabes ?

Il y a pourtant une ligne de lecture qui parcourt l’ensemble de la Bible et qui dit que celui qui use de la force ne parvient pas toujours à ses fins. Jésus s’inscrit dans cette lignée. Il cite ici, je l’ai mentionné dans un post précédent, le psaume 37 et il assume. A rebours de l’efficacité supposée du passage en force, les auteurs bibliques parlent de la tragédie du pouvoir. Tragédie dans un double sens : le puissant perd d’abord le sens moral et il finit par perdre également son pouvoir.

Cela vaut la peine de se mettre à l’écoute d’un discours aussi contre-culturel.

Le psaume 37 et la tragédie du pouvoir

Que nous dit, pour commencer, le psaume 37 ?
Ce psaume est, à vrai dire, un peu atypique : c’est plus une litanie, une réflexion distancée, qu’une prière construite au fil d’événements précis. Il appartient au genre des psaumes alphabétiques : chaque groupe de quatre lignes (quatre, dans le cas présent) commence par une lettre de l’alphabet, depuis le aleph, première lettre de l’alphabet hébraïque, au début, et ainsi de suite, dans l’ordre, jusqu’au tav, dernière lettre de l’alphabet, à la fin. Souvent ces psaumes (comme le plus connu : le psaume 119) tournent autour d’un thème qu’ils regardent sous différentes facettes en usant de synonymes pour repasser sur des considérations assez similaires les unes aux autres.

Dans le psaume 37, c’est la formule : « ils hériteront la terre » qui sert de leitmotiv. « Ceux qui espèrent le Seigneur hériteront la terre » (v 9) ; « les doux hériteront la terre » (v 11) ; « ceux qu’il bénit hériteront la terre » (v 22) ; « les justes hériteront la terre » (v 29) ; « espère le Seigneur et garde ses voies, il t’élèvera pour que tu hérites la terre » (v 34). L’idée générale est que les impies s’agitent, semblent remporter des succès, mais finissent par être « arrachés » comme de la mauvaise herbe. Par exemple : « Les impies ont dégainé l’épée et tendu l’arc, pour abattre l’humble [ou le doux]  et le pauvre, pour égorger celui qui marche droit. Mais leur épée entrera dans leur cœur, et leurs arcs se casseront » (v 14-15).

J’ai traduit, ici, « la terre » pour être en ligne avec la version grecque et avec la béatitude. Mais il n’y a qu’un mot, en hébreu, pour dire le pays ou la terre. L’idée du psalmiste semble plutôt être de dire que ce sont, finalement, les doux, les justes, ceux qui espèrent le Seigneur et qui gardent ses voies, qui possèderont le pays. Terre ou pays, on voit la résonance politique de ce psaume : qui, en définitive, sera reconnu comme le propriétaire (ou, au moins, le gestionnaire) légitime du territoire ? A travers les descriptions diverses des intrigants (v 12) dans le fil du psaume, on devine les luttes de pouvoir (les coups d’épée, les tirs à l’arc, v 14), les ruses (v 7), les machinations (les traquenards, v 32), la rapacité (v 21), les coups de force (v 35), autour de cet enjeu. Le juste est exhorté à ne pas s’échauffer inutilement, à ne pas rentrer dans le jeu des violents. « Reste calme, près du Seigneur, espère en lui, ne t’enflamme pas contre celui qui réussit, contre l’homme qui agit avec ruse. Laisse la colère, abandonne la fureur, ne t’enflamme pas ; cela finira mal » (v 7-8).

Sur un mode certes apaisé et distancié, ce texte fait bel et bien écho à la tragédie du pouvoir. Cette tragédie est que celui qui est en position de pouvoir a tendance à en abuser (l’impie abuse de sa force, v 35). Il pense que tout passe par le rapport de force, que l’accès au pouvoir ou le fait de s’y maintenir sont des buts en eux-mêmes qui justifient toutes les manœuvres et tous les coups bas. A l’inverse, les prophètes et les psaumes, ne cessent de souligner que l’on n’accède pas au pouvoir par le pouvoir. Le souverain ne se maintient que parce que suffisamment de gens le considèrent comme légitime et les coups de force entament cette légitimité.

Un cas d’école : l’opposition entre Saül et David

Il y a, de fait, de nombreuses illustrations du souverain qui s’aveugle et se perd dans le mirage du pouvoir pour le pouvoir, dans l’Ancien Testament. Le plus emblématique d’entre eux est le premier roi d’Israël : Saül. Face à lui, David n’est pas un doux, au sens où nous l’entendons. Mais il manifeste un respect du pouvoir royal (en tant qu’institution), une sensibilité aux autres, une écoute de la critique, qui en fait un antitype de Saül. Il possède une forme d’humilité et d’ouverture aux autres qui tranche avec l’orgueil et l’enfermement de Saül.

Saül pense qu’il n’a jamais assez de pouvoir sur les autres. Il se méfie d’eux. Il essaye de les contrôler. Il tente toute une série de manœuvres pour les éliminer ou les marginaliser. Avant même que Dieu ne se détourne de Saül, il y a des descriptions qui mettent mal à l’aise. Saül est un chef de guerre, ce que sera aussi David. Ce n’est pas là ce qui les distingue. Mais souvent on mentionne que le peuple a peur qu’il hésite à partir au combat et que Saül doit user de la menace ou de quelque manœuvre pour les entraîner à sa suite.

Une des premières scènes de la carrière de Saül est une incursion des Ammonites qui sème la panique chez les israélites. On vient en avertir Saül. « L’esprit de Dieu fondit sur Saül quand il entendit ces paroles, et il entra dans une violente colère. Il prit une paire de bœufs, les dépeça et, par l’entremise des messagers, en envoya les morceaux dans tout le territoire d’Israël, en faisant dire : celui qui ne part pas à la guerre derrière Saül et Samuel, voilà ce qu’on fera à ses bœufs ! Le Seigneur fit tomber la terreur sur le peuple, et ils partirent comme un seul homme » (1 S 11.6-7). L’interprétation est ambiguë. Faut-il tout attribuer à l’esprit de Dieu dans cette réaction ? En tout cas, on reconnaît le style de Saül qui n’hésitera pas, par la suite, et pour son compte propre, à manier des arguments frappants de ce genre. Plus tard on nous raconte, par exemple, lors d’un autre combat, que « les hommes d’Israël avaient souffert, ce jour-là, car Saül avait engagé le peuple par cette imprécation : maudit soit l’homme qui prendra de la nourriture avant le soir, avant que je ne me sois vengé de mes ennemis. Dans le peuple, personne n’avait donc goûté de nourriture » (1 S 14.24). On discerne clairement, ici, cette tendance à plier les autres à sa volonté coûte que coûte. Et, dans cet épisode, c’est le propre fils de Saül, Jonathan qui, ignorant la malédiction prononcée par son père, mange du miel sauvage pour se donner des forces. Quand on lui apprend qu’il a transgressé la volonté paternelle, il réagit avec un bon sens rafraîchissant, en disant que, si tout le monde avait mangé, ils auraient remporté la victoire plus vite. « Jonathan dit : mon père a porté malheur au pays. Voyez comme j’ai le regard clair pour avoir goûté un peu de ce miel » (v 29). Mais l’histoire prend un tour tragique car Saül est prêt à tuer son propre fils pour avoir enfreint sa malédiction et c’est, finalement, le peuple qui s’interpose pour sauver la mise à Jonathan (v 45). Saül lance des mécaniques qui broient les relations et les réactions humaines.

Et qu’est-ce qui fait que Dieu se détourne de Saül après l’avoir désigné comme roi ? On nous en fait deux récits (1 S 13 et 15) pas forcément aisés à interpréter. Mais, dans les deux cas, le peuple a peur et Saül a peur du peuple, alors il s’arroge un pouvoir religieux afin d’asseoir son pouvoir sur ledit peuple. Lorsque le prophète Samuel survient, il avertit Saül qu’il a franchi la ligne rouge en allant au-delà de ses prérogatives. Il voulait garder la maîtrise de la situation à tout prix ce qui l’a conduit à abuser de son pouvoir. Et même quand Samuel se retourne pour partir, Saül s’accroche. En l’occurrence, il cherche à saisir un attribut symbolique : le manteau de Samuel. « Quand Samuel se retourna pour partir, Saül attrapa le pan de son manteau, qui fut arraché. Samuel lui dit : le Seigneur t’a arraché la royauté d’Israël, aujourd’hui, et il l’a donnée à un autre, meilleur que toi » (1 S 15.27-28). Le renversement est saisissant : c’est parce que Saül a voulu arracher un morceau du pouvoir religieux de Samuel que Dieu lui arrache la royauté. Il pensait récupérer un lambeau de ce manteau. Ce lambeau devient le signe de ce qui lui est ôté.

Ensuite, le livre de Samuel nous rapporte la longue ascension de David. Saül, forcément, se sent menacé, et (pour le coup) à juste titre. Il essaye, à deux reprises, de tuer David (1 S 18 et 19). Il contraint David à la fuite et le traque sans relâche. Mais l’attitude de David, une fois encore, tranche sur celle de Saül. Il considère que l’on ne peut pas régler la question de la royauté simplement au fil de l’épée. Il ne s’agit pas seulement de tuer ou d’être tué.

A deux reprises David à l’occasion de tuer Saül. A deux reprises il fait marche arrière, pour la même raison. La première fois il coupe, lui aussi, un pan du manteau de Saül : « Après cela, David sentit son cœur battre, parce qu’il avait coupé le pan du manteau de Saül. Il dit à ses hommes : que le Seigneur m’ait en abomination si je fais cela à mon seigneur, le messie du Seigneur. Je ne porterai pas la main sur lui, car il est le messie du Seigneur » (1 S 24.6-7). La deuxième fois Saül dort, mais David retient la main de son lieutenant : « David dit à Avishaï : « Ne le tue pas ! Qui pourrait porter la main sur le messie du Seigneur et demeurer impuni ? » (1 S 26.9). Pour David, Saül, même disgracié, reste roi et aller jusqu’au régicide règlerait le problème à court terme, mais le disqualifierait, lui, David, comme roi futur. Pour David, il y a des limites à ne pas franchir. Ce n’est pas, à proprement parler, de la douceur, mais c’est poser une limite à l’absolu de son pouvoir et c’est ainsi qu’il deviendra un roi légitime.

Qui hérite du pays ? Qui est heureux ?

David pense, dans ces passages, à sa légitimité devant Dieu. Mais sa légitimité devant le peuple est également en jeu. Il y a, d’ailleurs, un élément qui n’est pas directement explicité par le texte, mais qui court en sous-main : David suscite l’adhésion et entraîne à sa suite hommes et femmes (il ira, on le sait, trop loin dans la séduction, à l’occasion), tandis que Saül suscite l’effroi. Il est donc assez normal que, progressivement le peuple se détourne de Saül, ce qui ne fait que renforcer l’aigreur de ce dernier.

Saül acculé joue son va-tout et il tente de remettre la main sur Samuel, pourtant mort (1 S 28). Il va voir une voyante (ce qui était strictement interdit) et quand Samuel remonte des morts il ne fait que répéter ce qu’il lui a dit quand il était vivant. C’est l’aboutissement de la tragédie du pouvoir qui laisse Saül prostré et hébété (1 S 28.20). Trois chapitres plus loin il se suicide suite à une défaite sans gloire, afin de ne pas tomber aux mains de ses ennemis (1 S 31.1-6). Jusqu’au bout, il a voulu rester maître de son destin, alors même que ce destin lui échappait de plus en plus.

David sera un roi heureux, même si toutes sortes d’événements dramatiques et difficiles marqueront son règne. Il sera, disons, à l’aise dans son rôle et restera connecté avec les autres et avec Dieu. Saül est un roi malheureux. La tragédie du pouvoir broie ceux qui y succombent.

Apprenons à lire l’actualité différemment

Nous poursuivrons, la semaine prochaine, la méditation sur la douceur, en suivant, cette fois-ci, l’évangile de Matthieu. Mais arrêtons-nous là, provisoirement.
Le récit biblique nous invite à voir l’actualité différemment. Après tout, nous sommes bien conscients que le pouvoir aveugle, qu’il fait perdre le contact avec la réalité de la vie sociale. Nous entendons parler, régulièrement, de la chute de dictateurs ou de chefs d’état autoritaires. Et nous savons, également, que la légitimité qui fait durer un gestionnaire aussi bien qu’un gouvernant, doit quelque chose à l’écoute des autres.
Alors ?
Alors c’est une invitation à changer de regard et de perspective et à ne pas faire crédit au cynisme qui analyse tout en termes de rapports de force. Il y a d’autres logiques à l’œuvre dans l’histoire : à nous de les discerner et de les mettre en évidence.

La justice et la violence. A propos du procès des attentats du 13 novembre 2015

Ma lecture régulière des comptes-rendus d’audience du procès des attentats du 13 novembre 2015, m’a conduit à revenir sur la question de la violence légitime. L’appareil judiciaire, en l’occurrence, fait usage de la contrainte par corps, puisque les prévenus ne comparaissent pas libres. Le procès lui-même est l’aboutissement d’événements où les forces spéciales ont fait usage de leurs armes à feu et ont tué certains des terroristes. On n’oppose donc pas la violence à une absence de violence. Mais on parle de légitime défense, s’agissant de l’usage d’une arme contre des meurtriers menaçants et, pour ce qui est du juge, on parle de violence légitime, en ce sens qu’elle s’appuie sur le droit et sur un contrôle démocratique pour s’exercer.

Le déroulé du procès montre, à l’évidence, qu’il y a une distance immense entre la violence d’un attentat et la violence légitime. Je vais y revenir. Mais je voudrais commencer par rappeler un vif débat qui a opposé, au XVIe siècle (et plus tard) diverses tendances de la Réforme. Au XVIe siècle, en effet, la question de l’épée a divisé les protestants. La Réforme radicale a considéré que les chrétiens ne devaient en aucune manière user de l’épée, quand bien même ils le feraient dans un cadre judiciaire (au motif que le Christ nous a demandés d’aimer, même nos ennemis). A l’autre pôle, les tenants de ce que l’on a appelé, par la suite, la Réforme magistérielle, disaient, pour leur part, que le chrétien était tout à fait dans son rôle en maniant l’épée au nom d’un pouvoir temporel.

Légitime … mais jusqu’où ?

Il y a eu deux blocs, mais, dans la pratique, toutes les nuances entre les deux positions ont existé.
La difficulté du débat vient du fait que l’usage de l’épée peut renvoyer à des situations très différentes. L’épée n’est pas seulement maniée par un juge. Au XVIe siècle, par exemple, beaucoup de communes entretenaient des milices pour défendre leur ville contre les agressions extérieures. Les chrétiens avaient-ils vocation à participer à ces milices ? Le réformateur Zwingli, est mort sur le champ de bataille alors qu’il accompagnait les zurichois en guerre (religieuse) contre des cantons catholiques. Avait-il raison d’accompagner un tel projet ? Luther et Zwingli ont donné leur aval à la mise à mort de divers opposants (de la Réforme radicale, notamment). Peut-on encore parler d’usage légitime de l’épée dans ce cadre ? Et Luther a écrit, dans son exhortation à la prière contre les Turcs, des phrases qui font peur : « Si vous vous mettez en campagne, à présent, contre le Turc, soyez absolument certains, et n’en doutez pas, que vous ne luttez pas contre des êtres de chair et de sang, autrement dit contre des hommes. (…) Au contraire, soyez certains que vous luttez contre une grande armée de diables, car l’armée du Turc est, à proprement parler, une armée de diables. » Là on soulève la question de la guerre juste. Mais qui décide, sans être juge et partie, qu’une guerre est juste ? On se rend compte que, d’usage de l’épée en usage de l’épée, on franchit, un moment donné, une ligne rouge. Le point de vue d’Erasme (dans son commentaire sur le Psaume 28), plutôt modéré, mérite quand même d’être entendu : « Comme si nous étions d’authentiques chrétiens, nous maudissons les Turcs. (…) Égorger des Turcs, qu’est-ce d’autre que d’offrir un sacrifice à Orcus (dieu païen de la mort et des enfers) ? Posséder ce que le Turc possède, commander à ceux à qui il commande et ne rien viser d’autre, pourra nous rendre plus orgueilleux et plus cupides, mais ne pourra nous rendre plus heureux, et nous courrons le risque de dégénérer en Turcs (nous-mêmes) plus vite que de les unir (eux) au troupeau du Christ. »

L’usage de la force par la puissance publique est-il donc toujours aussi légitime qu’elle le prétend ? On ne peut pas lui donner quitus une fois pour toutes. Il lui arrive de céder, elle aussi, à l’usage de la force au-delà de ce qui serait nécessaire.
Or, justement, le procès des attentats du 13 novembre 2015, montre, de plusieurs manières, comment l’exercice de la loi peut s’éloigner du rapport de force brutal et instaurer un autre espace de vie sociale. Il montre, certes, que l’on ne peut pas tout attendre de la justice, mais qu’elle construit quelque chose qui relève du moindre mal, sans doute, mais du moindre mal, précisément.

Les points forts de ce que la justice construit

Il faut d’abord souligner, dans ce procès, la dimension du temps et de la durée. On critique, volontiers, la lenteur de la justice. Mais dans des affaires aussi graves, une certaine lenteur est nécessaire. Le procès a débuté le 8 septembre dernier et il n’est toujours pas terminé. On en est, donc, à presque 8 mois de débats. L’instruction, en elle-même, a pris presque 6 ans. C’est peut-être trop. Mais on voit, cependant, que ces longs échanges de paroles, ces enquêtes multiples, produisent autre chose que le flash et le caractère expéditif de la violence brute. Les acteurs cherchent, collectivement, à se former une opinion bien pesée, loin des stéréotypes et des jugements à l’emporte pièce qui, non seulement nourrissent les projets terroristes, mais, par un jeu de miroir dangereux, peuvent aussi nourrir notre regard sur les terroristes eux-mêmes et sur des personnes que nous assimilons, un peu vite, à des terroristes en puissance.

Les échanges sont, par ailleurs, contradictoires. Certains des prévenus sont convaincus qu’ils sont chargés sans discussion possible. Mais, précisément, la discussion est possible. Et, là aussi, on rentre dans une type de parole qui devient une curiosité dans la société actuelle : rechercher des preuves, des indices probants et accepter la contradiction, alors que nos journées sont envahies d’affirmations gratuites empilées les unes sur les autres.

L’ensemble du procès est aussi une manière d’interposer un tiers entre les agresseurs et les victimes. On n’est pas dans la vengeance privée. Il arrive souvent, à la fin d’un procès, que l’une ou l’autre des parties s’estime lésée. Mais c’est le propre du tiers que de se tenir à distance des parties et de ne pas se nourrir des rancœurs sans limite et des désirs de vengeance. En l’occurrence, le procès des attentats ne va pas guérir les victimes et les proches des victimes. Leur souffrance restera entière. Mais l’écho public et officiel qui est fait à leur douleur en fait autre chose qu’une affaire individuelle. Cela lui donne une reconnaissance publique.

L’exigence du droit, enfin, implique de respecter des procédures qui limitent le fait du prince. Et l’abolition de la peine de mort construit quelque chose de dissymétrique entre les meurtres qui ont été perpétrés et la réponse de l’état français. C’est cette dissymétrie qui se perd en situation de légitime défense. Or tout ce qui peut nous éloigner d’une réponse en miroir est, je le répète, une bonne chose.

Qu’en conclure ?

Ces remarques donnent, premièrement, toute une série de points de repère pour situer les limites de l’action publique. Beaucoup critiquent la « faiblesse » ou la « naïveté » de la réponse de l’état aux crimes et délits. Pour ma part, il m’importe que l’état y apporte une réponse pesée et mesurée. Et c’est toute la force du présent procès, où les services de renseignement sont venus faire état de leurs erreurs, où des points de vue divers ont pu s’exprimer, et où le pacte social qui nous permet de vivre ensemble en sort renforcé, bien plus qu’avec la surenchère sécuritaire voulue par certains.

Après, je l’ai dit, tout cela relève du moindre mal : moindre mais mal, ou mal mais moindre. Une autre attitude est-elle possible ? Assurément, un chrétien peut, à titre personnel, cheminer vers le pardon. D’autres peuvent le faire. On a entendu, dans la bouche de l’un ou l’autre survivant ou proche de victime ces paroles : « vous n’aurez pas ma haine ». C’est peut-être là le point : si la haine s’ajoute à la douleur, elle l’empoisonne et la rend insurmontable. Aller vers le pardon est donc, d’abord et avant tout, un chemin de libération que Dieu propose à celui qui a été blessé.

Après, bien après, on peut aussi entendre les paroles de l’évangile qui nous parlent des offenses que Dieu nous a pardonnées. On peut écouter ce que dit l’apôtre Paul dans l’épître aux Romains, aux juifs et aux païens qui se sont un peu vite persuadés que c’est l’autre groupe qui est le plus coupable. Le pardon vers lequel on se met en marche peut aussi se nourrir de la conscience de tout ce que nous, ou des gens de notre pays, de notre groupe social, avons infligé aux autres. Là c’est sans doute le point ultime.

Il y a, assurément, de nombreuses étapes sur la route qui mène à ce point ultime.

L’agriculture française : révélateur des limites de l’engagement écologique du politique

Qui critique la manière dont la France entend mettre en œuvre les directives (pourtant modérées) de la Politique Agricole Commune ? Un groupuscule gauchiste ? Un lobby d’agriculteurs bios ? Non : la Commission Européenne !

La lettre de la Commission date du 31 mars (on en a reparlé dans la presse, ces derniers jours, à l’occasion de la réponse du Ministre français de l’Agriculture). Elle commence par une introduction plutôt réjouissante, au moment où la guerre en Ukraine sert à certains de bonne raison pour en rester, plus que jamais, à l’agriculture productiviste. Au contraire, dit le courrier, c’est le moment de concevoir une agriculture moins dépendante des intrants qui sont souvent, eux aussi, des produits importés. J’en cite des extraits : « L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la flambée généralisée des prix des produits de base mettent en évidence, de la manière la plus forte qui soit, le lien étroit entre l’action climatique et la sécurité alimentaire. […] Dans ce contexte, et dans le cadre des crises du climat et de la biodiversité, les États membres devraient […] : renforcer la résilience du secteur agricole de l’UE ; réduire leur dépendance aux engrais de synthèse et augmenter la production d’énergie renouvelable ; et transformer leur capacité de production en favorisant des méthodes de production plus durables. Cela implique, entre autres, […] d’étendre l’utilisation des pratiques agroécologiques et de l’agriculture de précision, de réduire la dépendance aux importations d’intrants et de fourrages grâce à des systèmes d’élevage durables et de favoriser la production de protéines végétales. » Et c’est « la stratégie de la ferme à la table » qui devrait prévaloir.

Le hiatus entre affichage politique et mesures concrètes

La France, dans la présentation de ses axes politiques propres, s’est prévalue de l’organisation de la convention citoyenne pour le climat. La Commission Européenne en prend acte, mais ne se prive pas de souligner ce, qu’au fond, tout le monde sait. « La Commission constate que les interventions proposées ne répondent que de manière partielle, voire pas du tout, à certaines conclusions du débat public. » Elle donne, au passage, plusieurs exemples de ces renoncements.

Globalement, les critiques de la commission sont que les soutiens à la transition agroécologique et à l’agriculture de précision sont insuffisants, tandis que les subventions maintenues à l’agriculture actuellement dominante sont trop importantes. Elle souligne également que, souvent, aucun objectif précis n’est annoncé et que la France se contente d’afficher de bonnes intentions.

En bref, elle répète ce que nombre d’observateurs ont souligné : le poids du conservatisme est énorme, dans notre pays, et il existe un hiatus considérable entre les intentions politiques affichées et les politiques bel et bien mises en œuvre.

On se doute que le Ministère de l’Agriculture n’a pas tellement goûté ces remarques. La réponse du ministre est, au reste, assez significative, puisqu’il commence par souligner : « je m’interroge sur le positionnement en opportunité de la Commission, d’autant plus que l’objectif annoncé de la nouvelle PAC était de laisser une plus grande subsidiarité aux Etats membres ». On croirait du Mélenchon : le ministre revendique le droit d’appliquer la politique européenne comme il l’entend !

Ce constat rappelle une remarque faite, en son temps, par Nicolas Hulot, disant qu’il avait rencontré, parfois, plus de conservatisme au Ministère de l’Agriculture que chez les agriculteurs eux-mêmes.

Mais, au fond, quel est le problème ?

Au même moment, l’Autorité Environnementale, rend son rapport annuel qui fait des constats du même ordre : dans beaucoup de secteurs, on garde la même manière de penser, les mêmes logiciels mentaux. Les projets d’aménagement continuent à pleuvoir, imperturbablement, et ils sont accompagnés de justifications qui montrent, qu’au fond, on ne s’est pas posé sérieusement la question d’une alternative radicale.

Un tel conservatisme interroge quand même, car l’idée n’est pas purement et simplement de renoncer à agir, mais d’inventer de nouvelles voies d’action, ce qui peut être tout à fait motivant, plutôt que de continuer à dérouler la morne routine de « solutions » qui soulèvent de plus en plus de problèmes.

Le problème est, à mon avis, le cantonnement de la politique, ces dernières années, à l’évaluation des rapports de force, ici et maintenant. Les décideurs louvoient entre les pressions des lobbies divers. Les lobbies sont conservateurs, par essence : ils ne sont là que pour défendre des positions acquises. Et si les acteurs politiques, au plus haut niveau, ne sont pas capables de tenir des directions qui leur semblent décisives, ils envoient des signaux brouillés aux acteurs de terrain.

L’élection présidentielle vient de montrer l’opposition entre un pôle centriste qui cherche d’abord des mesures techniques et opérationnelles et d’autres pôles qui sont plus orientés par l’idéologie. On voit bien les dangers d’une idéologie qui rêve le réel au lieu de le prendre en compte. Mais on voit bien, également, les limites de politiques techniques qui sont prêtes à des renoncements rapides faute de convictions réellement structurées.

Je me souviens, à ce propos, de la formule de Max Weber, aussi réservé à l’égard du socialisme révolutionnaire de son époque, qu’à l’égard de la bureaucratie politique : « on n’aurait jamais atteint le possible si on n’avait pas d’abord visé l’impossible ». Oui : révoquer des projets forts et structurants au nom de l’impossible est devenu une sorte de sport national. Et cela, assurément, nous empêche d’atteindre ce qui, précisément, serait pourtant possible et motivant.

Dans la même veine on peut citer la conclusion du même Max Weber, dans l’essai où il a distingué éthique de conviction et éthique de responsabilité : « On le voit maintenant : l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à la « vocation politique ». » Manquons nous, aujourd’hui, d’hommes et de femmes « authentiques » ? J’en ai peur.

Les séquelles politiques des conflits sociaux

Chaque fois qu’un mouvement social d’ampleur surgit (comme, par exemple, les gilets jaunes), des cohortes d’analystes tentent d’expliquer les racines d’un tel mouvement. On s’interroge beaucoup sur ce qu’il y a en amont de ces conflits, on s’interroge moins sur ce qu’ils produisent en aval. En fait, ces moments de tension génèrent leur propre conflictualité. Ils cristallisent et solidifient des oppositions et, finalement, ils sont autant la cause que la conséquence de clivages sociaux : ils les amplifient, ils les structurent, ils les pérennisent.

On sait que la guerre produit l’hostilité, largement autant que l’hostilité ne produit la guerre. Quelque chose d’équivalent se produit à l’occasion des affrontements qui s’installent dans la durée (qui ne se limitent pas à une journée de manifestation).

Le vote front national des départements d’outre-mer, conséquence directe des mouvements anti-vaccin

Un exemple récent nous est fourni par la soudaine explosion du vote Front National dans les départements d’outre-mer. Le journal Le Monde a publié, à ce sujet, un long article de synthèse. Au deuxième tour de la présidentielle, en 2017, la Guadeloupe avait voté pour Marine Le Pen, a hauteur de 25%, soit moins que la moyenne nationale. En 2022, ce vote s’est élevé à 70% ! La Martinique, pour sa part, est passée de 22% à 61% ; la Guyane de 35 % à 61% ; la Réunion de 40% à 60% ; et Mayotte de 43% à 59%.

Les cas de la Réunion et de Mayotte, montrent que l’importance du vote Le Pen n’est pas forcément récente. Mais l’accroissement de son ampleur est impressionnante !
Là-dessus l’article du Monde que nous citons tente une analyse des raisons de ce vote. Mais les raisons structurelles invoquées n’ont rien de nouveau. Elles n’expliquent nullement pourquoi c’est maintenant et pourquoi avec une telle ampleur que les DOM ont basculé vers le vote Le Pen.

Alors, si l’on scrute des événements récents, il faut se souvenir que les mouvements anti-vaccin ont spécialement proliféré dans les Départements d’Outre-Mer et qu’ils ont donné lieu, à l’occasion, à des manifestations violentes, et à des remises en question frontales de la politique d’état. On a dit que ces mouvements anti-vaccin révélaient un autre rapport à la médecine et au savoir officiel (cela c’est l’amont). Mais ils ont également produit une méfiance majeure par rapport à l’état en général (en aval). Une chose nourrit l’autre : on a vu, en France métropolitaine, également, que les personnes participant à des mouvements anti-vaccin durcissaient leurs positions, au fur et à mesure, se constituaient des communautés de référence où toutes sortes de thèses complotistes circulaient, et mettaient en doute la sincérité même des affirmations scientifiques.

Le complotisme, ainsi, nourrit le complotisme et de nombreuses enquêtes de terrain ont mis en évidence, depuis des années, que les terres d’élection du Front puis du Rassemblement National, généraient un soupçon généralisé envers la presse et les affirmations des responsables politiques nationaux. On s’habitue à la méfiance. On s’habitue aux injures. Les télévisions ont filmé l’annonce des résultats du deuxième tour à Hénin-Beaumont : on y voit une femme libérer un chapelet d’injures à l’annonce de la victoire d’Emmanuel Macron. Cette violence verbale impressionne, mais elle m’a rappelé des échanges auxquels j’ai assisté, en passant, entre des personnes dont c’était la manière de parler ordinaire.

L’hostilité se construit peu à peu, et se renforce de crise en crise.

Quand l’Etat fait de la surenchère

La réponse de l’Etat, de son côté, attise parfois les braises. On excusera la trivialité de mes propos, mais quand Emmanuel Macro a dit, par exemple, qu’il voulait « emmerder les non-vaccinés », on comprend que les personnes en question lui aient répondu que, de leur côté, elles « l’emmerdaient lui aussi ».

Le mouvement des gilets jaunes a, de même, constitué un moment de constitution d’une opposition déterminée. Et la violence du mouvement, autant que la réponse répressive de l’Etat, se sont entretenues l’une l’autre, dans un jeu de miroir plutôt inquiétant. Avant que l’on en vienne au grand débat national, une succession d’émeutes s’est déployée, week-end après week-end, dans les villes françaises. Personne ne sort indemne de tels affrontements.

Les leaders populistes élus et les fractures durables qu’ils provoquent

En résumé, on sous-estime l’importance de ce qui se passe dans les échanges entre camps. Donald Trump, à coups d’affirmations haineuses et à l’emporte pièce, a fini par couper la société américaine en deux. Les lignes de fracture étaient là, mais il les a amplifiées et renforcées. Il est, par exemple, tout simplement incroyable d’entendre qu’une majorité d’électeurs républicains est persuadée que la dernière élection présidentielle a été truquée. On est pourtant dans un pays où la presse est en gros libre et où beaucoup d’instances de vérification, de contre-pouvoirs, existent.

Mais rien n’y fait : la haine engendre la haine. On dit que « la première victime de la guerre c’est la vérité » (l’expression vient, semble-t-il, d’un livre publié pendant la Première Guerre mondiale, par Philippe Snowden, Truth and the War). Et le mensonge, ensuite, entretient la guerre et fait le lit des conflits futurs. On voit toute l’actualité de cette formule, ces mois-ci, en Ukraine.

Fabriquer la paix ou fabriquer la guerre

L’évangile n’a pas une vision simpliste de la paix. Il parle d’artisans de paix, dans les Béatitudes (Mt 5.9). Cela rappelle que le paix se fabrique, tout comme la guerre. En l’occurrence, dans la tradition biblique, la paix inclut la justice. Il ne s’agit pas d’une tranquillité à bon compte qui ignore les souffrances de l’autre.

Pour contredire une formule qui souvent justifie l’escalade, je dirais : si tu veux la paix, prépare la paix. Or, souvent, quand un conflit éclate, on oublie tout ce qui l’a précédé et qui a fait le lit d’une tension grandissante que l’on a préféré ignorer. Il y a des causes structurelles à la violence et d’autres qui sont plutôt liées à des processus, à des chemins régulièrement empruntés qui deviennent des habitudes, des manières de faire. Chaque passage en force est un petit caillou de plus semé sur le chemin qui nous mène à de graves crises sociales.

Voilà, c’est fini

J’ai écrit ici, fin février (juste avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie) que la campagne présidentielle était morose. Pendant les deux mois qui se sont écoulés, ensuite, elle m’a donné peu d’occasions de m’enthousiasmer. Nous avons fait le nécessaire pour faire barrage à l’extrême droite, c’est entendu. Mais la conclusion de cette séquence est plutôt triste : quelles perspectives collectives nous laisse-t-elle ?

En regardant le débat de l’entre-deux tours

J’ai regardé une partie du débat télévisé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Je ne vais pas faire de relativisme : le discours de Marine Le Pen était effrayant. Sur chaque sujet elle alignait une collection de poncifs, sans rapport les uns avec les autres, et dans un manque de cohérence parfois criant. Depuis le débat de 2017, elle avait corrigé la forme de son discours, mais nullement le fond : un projet décousu et attrape-tout qui ramasse tous les mécontentements. Au-delà du caractère autoritaire et excluant de son projet, elle m’a spécialement effrayé en me rappelant le style de Donald Trump ou de Boris Johnson (entre autres), eux aussi guidés par la fantaisie du jour et nullement gênés par leurs contradictions et leurs volte-faces. Et on voit les ravages que ces types de gouvernants induisent sur la société civile, les clivages profonds qu’ils provoquent en soufflant sur les braises, les séquelles durables qu’ils laissent après leur passage.

Mais Emmanuel Macron, dans ce débat, n’était nullement enthousiasmant. Il faisait le travail, sans plus. A la collection de poncifs de son adversaire, il opposait une collection de mesures, évidemment mieux structurées, mais sans perspective d’ensemble. Il n’était, d’ailleurs, que partiellement crédible. Il s’est découvert, par exemple, après le premier tour, une passion pour l’environnement qui contraste fortement avec toutes les reculades dont son premier mandat a été l’occasion.

Quant aux échanges entre les deux protagonistes, ils ont illustré ce que sont devenus une grande partie des échanges aujourd’hui. On a dit et redit qu’Emmanuel Macron paraissait arrogant. On a moins souligné que Marine Le Pen ne se départissait guère d’un sourire narquois, comme si elle passait son temps à ricaner. Il y avait beaucoup de mépris réciproque.

Au reste, les résultats du premier tour, qui ont donné une prime jamais vue aux tribuns de tous bords, prompts à l’invective et aux coups de gueule, montre le faible espace qu’il reste pour discuter collectivement un projet de société, en essayant, un tant soit peu, de construire des arguments et des contre-arguments.

Le total, je l’ai dit, me laisse plutôt triste.

Les multiples signes de l’isolement social

Si on veut analyser les choses un peu plus à fond, il faut déjà dire que la sociologie du vote Le Pen est sans surprise. Elle répète ce qui a été observé dans toutes les élections récentes. C’est le vote des ouvriers et des employés qui ne voient pas leur place dans l’évolution actuelle de la société et ce, d’autant plus, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, que ces catégories perdent des effectifs salariés année après année. D’un point de vue géographique, on retrouve la France des périphéries qui s’est mobilisée lors de l’épisode des gilets jaunes. Les analyses menées par Elabe pour le compte du journal L’Express montrent nettement que le vote Le Pen prolifère dans l’habitat dispersé.

En observant les résultats du premier tour, on s’était d’ailleurs rendu compte que l’électorat de Jean-Luc Mélenchon était plus homogène dans l’espace social et dans l’espace géographique, que celui de Marine Le Pen. Ce qui signifie que c’est bien l’isolement et le sentiment d’abandon qui sous-tend le vote pour le Rassemblement National, plus qu’une revendication politique portée par l’espoir d’une société organisée différemment (ce qui correspond davantage au vote Mélenchon).

Et, en face, Emmanuel Macron ne produit pas de mobilisation collective. Il ne dessine pas d’horizon net, comme je l’ai dit. Par ailleurs, en 5 ans, il s’est révélé incapable de faire émerger autour de lui une équipe qui fasse sens. La République en Marche n’est pas un parti où l’on débat et où l’on construit des projets. Et, alors que la question de la succession d’Emmanuel Macron va se poser à moyen terme, on ne voit pas comment une configuration qui doit tant à une personne va pouvoir tenir la route. Or les mouvements structurés à sa périphérie ont été laminés au premier tour. Le vide politique est déjà à l’œuvre et il ne contribue certainement pas à contrecarrer le sentiment d’isolement qui surgit de toutes parts.

Pourtant il reste des enjeux qui nécessitent une mobilisation collective

Le drame est que, dans le même temps, de grands enjeux sont devant nous. Je recopie ce que j’écrivais fin février : les défis climatiques, et écologiques, l’accompagnement du grand âge, l’accès au travail pour le plus grand nombre, la santé publique, la répartition des bénéfices du travail, le financement des retraites, appellent autre chose que des calculs de coin de table et des mesures techniques. Ils nécessitent des débats de fond, au-delà de ce que l’un gagne et de ce que l’autre perd, pour savoir ce que nous avons à gagner, collectivement, en suivant telle ou telle direction.

Disons le tout net : nous sommes mal partis pour affronter de tels enjeux. La focalisation sur les questions économiques (et le pouvoir d’achat en fait partie) ne donnera aucune ressource pour construire quelque chose un peu collectivement. La France de l’isolement va mal et cette campagne vient de montrer qu’elle s’était enfoncée encore un peu plus dans l’atomisation sociale.

Le pèlerinage chrétien aujourd’hui

Les chrétiens peuvent-ils proposer un contre-modèle ? Pour ma part, je me sens, plus que jamais, pèlerin et voyageur sur la Terre. Non pas hors de la Terre, mais à l’écart des logiques qui gouvernent notre société aujourd’hui. Oui, il y a des choses simples qui sont à notre portée : porter attention à la qualité de vie, à la qualité des relations, plutôt qu’à la quantité de ce que nous possédons ; arrêter de brutaliser la nature et de nous brutaliser les uns les autres ; mesurer les coûts autant que les bénéfices d’innovations que l’on nous vend comme des musts ; etc.

D’autres que les chrétiens le font (heureusement). Pendant des années ils sont apparus comme des marginaux utiles et sympathiques, à condition qu’ils restent une minorité. Mais, alors que nous sommes en train, collectivement, de nous empoisonner physiquement autant que socialement, ils deviennent une ressource décisive bien que fragile.

Il est temps de sortir de la sidération et de la passivité devant la course à l’abîme qui nous emporte.

L’action publique est-elle soluble dans la sous-traitance ?

Le Sénat a publié, la semaine dernière, un rapport d’enquête au titre sans concession : Un phénomène tentaculaire : l’influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques. Le titre d’un des chapitres situe le problème : « Les dépenses de conseil de l’État dépassent le milliard d’euros en 2021 et ont plus que doublé pendant le quinquennat ». Un milliard d’euros, en tant que tel, cela n’est pas forcément énorme, cela représente à peu près l’équivalent de 1% des rémunérations des agents de l’état (le pourcentage exact peut varier suivant le périmètre des charges salariales que l’on prend en compte). Mais le chiffre reste impressionnant, surtout si l’on considère que ces cabinets contribuent de manière majeure à l’élaboration de décisions stratégiques qui sont portées, en temps normal, par un nombre assez restreint de fonctionnaires. Rapporté à ces effectifs bien plus limités, leur poids est très supérieur à 1%. Par ailleurs, le doublement en cinq ans témoigne d’une accélération qui pose problème.

Pourquoi préfère-t-on s’appuyer sur des ressources externes plutôt que sur des ressources internes ?

La lente, mais inexorable, dynamique de sous-traitance de l’action publique

En fait, ce contournement des structures administratives classiques est la poursuite d’une dynamique plutôt ancienne que l’on peut dater au moins des années 1960 (il y a des exemples plus anciens encore) et qui vise à multiplier les structures telles que les agences, qui n’emploient pas forcément des agents publics, qui ont parfois des ressources en partie privées et qui ne sont pas astreintes à toutes les règles de la gestion publique. On espère d’elles souplesse et efficacité et parfois, d’une manière moins avouable, la possibilité d’afficher une diminution du nombre de fonctionnaires tout en employant, indirectement, un nombre croissant de personnes. Je cite deux exemples anciens : l’Office National des Forêts, créé en 1964, pratiquement en substitution des missions antérieures de l’administration des eaux et forêts, et l’Agence Nationale pour l’Emploi, créée en 1967, au moment où le nombre de chômeurs devient significatif et où on ne souhaite pas que le Ministère du Travail ou de l’Industrie prenne en charge directement la gestion des personnes sans emploi.

Le terme d’agence étant assez flou, on peut avoir des comptages assez différents de leur nombre. Mais quel que soit le mode de comptage retenu, on observe une multiplication, année après année, de leur nombre. Un rapport du Conseil d’Etat de 2012, avait retenu une définition assez restrictive. Il dénombrait 10 agences en 1960, 25 en 1980, 50 en 2000 et 100 en 2010 (une multiplication par deux, en l’espace de 10 ans seulement). Parmi les plus connues sont les Agences Régionales de Santé (créées en 2009-2010) qui amplifient le périmètre antérieur des Agences Régionales Hospitalières (créées en 1996-1997). Mais le rapport du Conseil d’Etat liste une série de domaines où les agences se sont multipliées : les affaires étrangères ; les affaires sociales et la santé ; l’agriculture; l’économie, la finance et le budget ; l’éducation nationale, la jeunesse et le sport ; l’enseignement supérieur et la recherche ; le logement ; les transports ; le travail et l’emploi ; la ville ; et même l’intérieur et la justice. Bref, aucun domaine de l’action publique n’a été épargné par la création d’agences qui, dans certains cas, prennent en charge des missions nouvelles, dans d’autres cas, se substituent aux administrations préexistantes.

La raison avouée ou inavouée de ces créations est que les décideurs politiques pensent qu’il sera plus facile de faire agir une agence que les administrations dont ils ont la tutelle. Or, les rapports qui ont tenté d’évaluer, après coup, la validité d’une telle hypothèse sont plutôt circonspects. Disons qu’ils sont partagés : effectivement dans le cadre de missions nouvelles, la réactivité de structures plus souples est un avantage. Mais les agences deviennent, ensuite, rapidement aussi incontrôlables et conservatrices que les administrations antérieures et elles engendrent, à l’occasion, une dérive des coûts, et notamment des coûts de personnel, liée au fait qu’elles ne sont pas contraintes par les statuts de la fonction publique et que, même si leur nombre de postes est suivi de près, il leur est, souvent, plus facile de négocier ce nombre à la hausse qu’à des administrations classiques. Bref, les missions s’ajoutent aux missions et les effectifs aux effectifs et la question cruciale de savoir si les agences sont des meilleures courroies de transmission de l’action publique est loin d’être tranchée.

Mais l’externalisation de l’action publique ne passe pas seulement par les agences. C’est tout le secteur du social et du médico-social qui est sous-traité à des associations, souvent financées, quasi intégralement, par des fonds publics. La persistance et l’amplification de la précarité a contraint, entre autres, l’état à créer des structures pour accompagner les populations en difficulté. La gestion déléguée à des associations est peut-être plus adaptée. Elle est aussi un moyen, pour l’état, de ne pas voir de trop près ces laissés pour compte de l’évolution économique. En résumant schématiquement, on pourrait dire que l’état se garde la gestion des citoyens dans la norme, et externalise la gestion de tous ceux qui ne sont pas « dans les clous ». La conséquence est une perte de remontées des problèmes des populations en difficulté. Les associations ne manquent pas de construire des plaidoyers pour tirer des sonnettes d’alarme, mais elles ne sont pas écoutées d’aussi près que si les services de l’état eux-mêmes faisaient remonter les tensions et les impasses de l’évolution de la société.

Et donc, désormais, c’est la construction des décisions publiques qui est elle-même sous-traitée à des bureaux de conseil. Une partie de cette sous-traitance (environ la moitié) est absurde : elle concerne des prestations informatiques. Vu que l’état ne rémunère pas suffisamment ses propres informaticiens, il n’a pas d’effectifs suffisants, et doit faire appel à des sociétés extérieures qui lui coûtent beaucoup plus cher que s’il effectuait le travail en interne. Une autre partie concerne, à proprement parler, des changements d’organisation ou du pilotage stratégique et là on peut vraiment s’interroger. Certes les administrations sont souvent conservatrices et font barrage à des changements d’orientation politique. Mais les bureaux de conseil ont leur propre conservatisme et ils placent souvent des recettes passe-partout qui ne sont pas forcément adaptées à la question en jeu. Ils connaissent beaucoup moins bien que les administrations le détail de ce qui se passe sur le terrain. Leurs « solutions » ont donc beaucoup plus de chances d’être mal mises en œuvre. Et puis, une partie de leur fond de commerce n’est pas loin du conflit d’intérêt : ils proposent souvent de diminuer les effectifs des administrations … ce qui les rend, ensuite, plus dépendantes de ressources externes.

A l’inverse, le rapport du Sénat cite en exemple certaines structures qui ont préféré créer en interne leur propre service de conseil afin d’accumuler de la compétence et une juste appréciation de ce qui se passe sur le terrain.

L’échange marchand ou l’approche contractuelle sont-ils de meilleures voies d’action que la négociation ?

Toutes ces évolutions relèvent de la même croyance : il est plus efficace de contractualiser avec une structure ou d’acheter une prestation, que de négocier, en interne, avec les acteurs de terrain. Cette croyance n’est pas dépourvue de fondement. J’ai côtoyé de suffisamment près l’administration pour mesurer les obstacles parfois épuisants auxquelles les négociations se heurtent.

Mais si on désespère totalement de la négociation, on suit la pente, actuellement très dangereuse, de tous les rapports sociaux qui préfèrent le passage en force au dialogue. On a dit et redit que, sur les réseaux sociaux, l’invective avait remplacé le dialogue. Dans toute une série de pratiques sociales, l’achat s’est substitué à l’échange de personne à personne. Et désormais, ce serait l’action publique elle-même qui s’affranchirait des contraintes du dialogue ? Qui ne voit le risque politique énorme que l’état court en amplifiant cette dynamique ? On parle sans cesse du fossé grandissant entre les citoyens et les élus. Or si les élus eux-mêmes se coupent de leurs administrations ils élargissent encore un peu ce gouffre.

Si la vie sociale devient hermétique à l’échange interpersonnel on va au devant de conflits sociaux brutaux et majeurs. Et ce n’est pas seulement une prophétie d’avenir : c’est quelque chose que l’on observe d’ores et déjà.

Je ne parle même pas d’amour du prochain, mais simplement d’écoute et de négociation. C’est quand même le minimum pour qu’une société puisse exister.

C’est parti pour durer …

Je n’imagine pas Vladimir Poutine faire marche arrière, désormais. Il est allé trop loin pour se déjuger. Il ira jusqu’au bout, même si, pendant ce temps-là, la diplomatie fait ce qu’elle peut. Et jusqu’au bout, cela peut être long. Pensons à un exemple récent. Il a fallu 9 ans avant que l’armée rouge se retire d’Afghanistan. Un empire ne concède jamais une défaite qu’au terme de longues déconvenues. Les sanctions économiques font de l’effet, mais l’exemple de l’Iran montre qu’un pays peut survivre à des sanctions économiques sur la longue durée. Et, pour l’instant, l’intimidation et le recours à la force suffisent à tenir les opposants russes en respect. Donc, hélas, il faut envisager une guerre durable.

Et tout cela ne nous dit pas seulement quelque chose sur l’homme Poutine. Cela nous invite à nous interroger sur les raisons pour lesquelles un tel personnage a pu émerger. Car s’il se maintient, aujourd’hui, par la violence et la peur, il n’est pas arrivé là par hasard.

La fin de l’homme rouge

J’avais été impressionné, il y a quelques années, en lisant La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, de l’écrivaine biélorusse Svetlana Aleksievitch (je l’ai lu après qu’elle ait obtenu le prix Nobel de littérature, en 2015). Ce livre restitue des entretiens auprès de personnes diverses qui parlent avec nostalgie de la grandeur perdue de l’URSS. Les entretiens sont réécrits. Il ne s’agit pas d’un travail scientifique d’enquête. L’auteure ne se cache pas d’avoir sélectionné les propos pour construire une œuvre qui fasse sens. Il n’empêche que c’est le travail le plus éclairant que j’ai pu lire sur ce qui se passe en Russie ces dernières années.

Ce qui ressort de ces pages est que ce qui, vu de l’ouest, a été perçu, entre 1989 et 1991, comme la fin de la tutelle sur toute une série de pays satellites, a été perçu, par nombre de russes, comme une humiliation. Et, en contrepartie, les bénéfices de la démocratie ne sont pas apparus comme évidents pour beaucoup de personnes. Mikhaïl Gorbatchev est, aujourd’hui, une des personnes les plus impopulaires de Russie. Pendant qu’il était aux commandes, l’économie russe s’est effondrée et les inégalités économiques n’ont pas tardé à exploser, tandis que le marché foncier évoluait avec brutalité, jetant de nombreuses personnes hors de leur logement.

Poutine s’est donc fait élire avec la promesse de rendre à la Russie sa grandeur (le slogan « Great again », a, par la suite, été utilisé avec succès dans d’autres pays). Il a donc massivement investi dans les armements. Et pour le reste, d’un point de vue économique, son bilan est mauvais. Comme le rappelle Sophie Kaufmann dans un article du Monde, tandis qu’il investissait dans les dépenses militaires, l’économie globale stagnait. Le pouvoir d’achat des ménages est aujourd’hui, inférieur à son niveau de 2014. Et le niveau d’inégalité, d’un bout à l’autre de l’espace social, est supérieur à celui d’un pays émergent comme la Chine.

Les sanctions économiques vont, sans aucun doute, aggraver la situation des ménages, mais de quel secteur de la société russe pourra venir la volonté de mettre fin à un tel conflit, ce qui résonnerait comme une humiliation de plus ? Il est frappant, dans le livre de Svetlana Aleksievitch, de voir évoquer Staline avec nostalgie, non pas certes, pour le régime de terreur qu’il avait instauré, mais pour la victoire de Stalingrad contre les allemands.

Le mirage mortifère de la grandeur

Ainsi donc, il faudrait être grand. Nous sommes mal venus, en France, pour critiquer un tel rêve. L’arrogance française fait sourire (jaune) dans le monde entier. Mais notre prétention ressemble plus à la volonté comique de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Nous n’avons pas les moyens de réaliser notre rêve. La Russie en revanche, peut, hélas, tenter d’accroître sa grandeur. On en voit les ravages aujourd’hui. Et tout cela sert à quoi ?

On connaît la formule de Martin Luther King : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. » Mais il semblerait que la perspective de mourir tous ensemble comme des idiots en fascine plus un. C’est une course à l’abîme qui procure une sorte d’ivresse.

Et comment tout cela prend-il fin ? Aujourd’hui je ne vais pas me lancer dans des prédictions. Mais il y a longtemps que l’humanité a réfléchi à cette question. Toute la littérature apocalyptique, deux siècles avant Jésus-Christ et plus tard, a évoqué la fin longue, inexorable et pénible des empires dominants. A la fin c’est la chute, mais celui qui tombe entraîne avec lui de nombreuses victimes.

Tel que le conflit est parti, aujourd’hui, je n’imagine pas d’autre fin que la chute des instances dirigeantes actuelles de la Russie. Mais de quelles souffrances ce chemin déchiré sera-t-il parsemé ? Je l’ignore. Il n’est pas interdit d’espérer. Cela n’empêche pas d’être lucide.