Le vivant et sa créativité déroutante

Le développement de l’épidémie de COVID-19 nous confronte, mois après mois, à la « logique » du vivant, une logique que nous n’avons guère l’habitude de suivre (à moins de travailler dans les professions médicales) et qui nous déroute.

On aimerait bien avoir des réponses nettes et définitives. On aimerait bien savoir, par exemple, si le couvre-feu à 18 heures est utile.
J’ai fait le calcul, avec les données à disposition du grand public, en comparant le dernier taux d’incidence connu, celui du 12 janvier (puisque l’on attend quelques jours afin d’avoir toutes les remontées des tests), et celui du 2 janvier, date à laquelle les premiers couvres-feux à 18 heures ont été instaurés dans certains départements. C’est approximatif comme calcul, car ces taux d’incidence sont calculés, à chaque fois, sur les 7 derniers jours. Mais cela donne quand même une idée. J’ai classé, ensuite, les départements, de la plus faible croissance à la plus forte croissance.
J’ai mis en jaune-ocre les départements où on a instauré le couvre-feu dès le 2 janvier, et en vert les départements où on a instauré le couvre-feu dans un deuxième temps (soit le 10, soit le 12 janvier). Voilà les résultats que cela donne :

Il est clair qu’il y a une efficacité. Un grand nombre des départements où on a instauré le couvre-feu dès le 2 janvier se retrouvent en haut de la liste. Cela dit, la mesure a produit un effet limité sur le Territoire de Belfort, la Nièvre et la Saône-et-Loire. Pourquoi ces trois là ? C’est difficile à savoir. Et la mesure n’a, semble-t-il, produit aucun effet dans les Alpes-Maritimes.
Il y a un deuxième effet perceptible. Certains des départements en vert sont assez bien positionnés, alors même que la mesure n’avait pas vraiment eu le temps de faire de l’effet le 12 janvier. On remarque qu’ils sont tous limitrophes de départements qui étaient déjà en couvre-feu avancé. Ils ont donc bénéficié d’un effet de proximité : là où l’épidémie progresse, elle progresse alentour, et là où elle régresse, elle régresse alentour. Le Var, à l’inverse, pour prendre un autre exemple, était limitrophe des Alpes-Maritimes, où l’épidémie continuait à flamber.

Le gouvernement peut donc, à bon droit, dire que le couvre-feu à 18 heures produit de l’effet. Mais il reste une partie de la dynamique de l’épidémie qui échappe à cette mesure. On a invoqué les températures plus basses dans l’est de la France pour expliquer la plus forte contamination dans la moitié est de la France. Mais les Alpes-Maritimes (département le plus touché, à l’heure actuelle) sont, sans doute, un des départements de France où les hivers sont les plus doux. On peut invoquer, pour ce département, la proximité de l’Italie, mais la région limitrophe : la Ligurie, en Italie, n’est pas particulièrement touchée en ce moment.

Au final, il faut plutôt envisager ce qu’on appelle un effet papillon : un événement, ou un moment singulier, ont donné une dynamique particulière à l’épidémie et, ensuite, la contamination engendrant la contamination, cette dynamique a pris de l’ampleur. Une petite cause, au départ, produit un grand effet, à l’arrivée. Un raisonnement du même style est nécessaire pour rendre compte du fait que le département de la Loire a été un épicentre de l’épidémie pendant la deuxième vague : aucune logique de fond n’en rend compte. Simplement, à un moment, l’épidémie reçoit un souffle particulier, même faible et, ensuite, le caractère exponentiel de la contamination fait le reste.

On peut le dire autrement : le nombre de « petites causes » susceptibles d’avoir, au bout d’un moment, de grands effets sur la dynamique de l’épidémie est fort important. Pour un décideur politique, c’est à s’arracher les cheveux ! Un gouvernement essaye de développer des politiques publiques rationnellement pesées : des règles de mobilité (même adaptées à tel ou tel contexte local), des stratégies vaccinales, des gestes barrières. Tout cela produit un « certain » effet, mais d’autres événements surgissent, à droite et à gauche, qui changent la donne.

La vie procède par avancées imprévisibles

Cette situation mouvante et les questions qu’elle soulève renvoient aux travaux anciens, de philosophie de médecine et de la biologie, produits par Georges Canguilhem. Canguilhem n’a eu de cesse, précisément, de lutter contre l’image de l’animal machine forgée par Descartes. Pour lui une machine et un organisme ne fonctionnent pas de la même manière. Je ne cesse, pour ma part, de revenir à son petit texte « machine et organisme », publié en 1952 dans le recueil La connaissance de la vie qui, au départ, a été le support d’une conférence prononcée juste après guerre. Il m’a inspiré, autant à l’époque où j’étudiais des personnes et des groupes sociaux face à des installations industrielles, que plus tard, lorsque j’ai travaillé sur les réseaux de santé et le vécu, par les malades eux-mêmes, de leur maladie, puis, finalement, quand j’ai travaillé sur l’usage des outils de télécommunication par tout un chacun.

Une phrase résume le propos d’ensemble de ce texte :  « la vie est expérience, c’est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences ; elle est tentative dans tous les sens ». C’est exactement ce qui se passe sous nos yeux. Le virus est vivant. Il mute, il utilise les occurrences. Et les sociétés humaines ne sont pas moins, de leur côté, dans l’expérimentation, voire l’improvisation et l’utilisation des occurrences.

On critique volontiers l’improvisation des politiques. Mais, dans certains cas, la meilleure stratégie est de tenter des voies d’action diverses, sans être assuré du succès. De fait, aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’une stratégie globale, face à l’épidémie ait totalement fait ses preuves, en dehors du contrôle autoritaire et massif exercé par la Chine sur les zones de contagion. Pour rester en Europe, tous les pays qui ont semblé mieux s’en sortir que d’autres, à un moment donné, ont connu des fortunes moins positives, par la suite. A long terme, la stratégie vaccinale sera efficace, c’est à peu près certain (cela dit, même dans le domaine des vaccins, l’expérimentation et les tentatives diverses sont de mise ; ce qui était tout l’intérêt de tenter diverses options en parallèle). Mais, en attendant, nous sommes immergés dans des tentatives diverses qui, certes, sont pesées au vu de leur efficacité probables, mais restent incertaines, au moins pour partie.

L’action par tentatives, une action plus pertinente qu’il n’y paraît

En fait, c’est peut-être une bonne nouvelle !
Déjà, si on veut bien y réfléchir un peu, l’action par tentatives est plus répandue qu’on ne le pense. Tout ce qu’on appelle l’expérience est le fruit de tentatives multiples, les unes fructueuses, les autres infructueuses.
Mais, surtout, l’idée de tentative est la seule alternative crédible à une vision du monde par trop instrumentale et rigide. Et la situation présente interroge donc notre rapport aux autres, aux microbes, à la société et aux choses.

Il existe, à ce propos, dans la Bible, un livre à part, qui est le récit d’un technocrate (avant l’heure) revenu de son illusion de maîtrise sur les êtres et les choses. Le parcours, qu’il retrace par écrit, est sinueux et douloureux, mais il finit par parvenir à la conclusion suivante : « Lance ton pain à la surface des eaux, car à la longue tu le retrouveras. Donne une part à sept ou même à huit personnes, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre. Si les nuages se remplissent, ils déversent la pluie sur la terre ; qu’un arbre tombe au sud aussi bien qu’au nord, à l’endroit où il est tombé, il reste. Qui observe le vent ne sème pas, qui regarde les nuages ne moissonne pas. De même que tu ignores le cheminement du souffle vital, comme celui de l’ossification dans le ventre d’une femme enceinte, ainsi tu ne peux connaître l’œuvre de Dieu, Lui qui fait toutes choses. Le matin, sème ta semence, et le soir, ne laisse pas de repos à ta main, car tu ne sais pas, de l’une ou de l’autre activité, celle qui convient, ou si toutes deux sont également bonnes » (Ecclésiaste 11.1-6).

On notera que, dans ce passage, l’œuvre de Dieu elle-même est rangée parmi les réalités incertaines. C’est peut-être déstabilisant pour certains d’entre vous. Mais si on regarde comment Jésus parle du Royaume de Dieu, spécialement dans les paraboles de l’évangile de Matthieu, on s’aperçoit que le roi, ou le personnage central des paraboles, agit lui-même de cette manière-là. Il tente, il ne cesse de tenter, de semer, d’appeler. Il y a là un registre d’action décisif dont nous sous-estimons l’importance.
Et, à l’inverse, notre illusion ou notre espoir de maîtrise nous rendent malades. L’épidémie va-t-elle, paradoxalement, nous guérir de cette illusion ? Ne soyons pas trop optimiste ! En tout cas, elle nous pousse à (re)découvrir, des manières d’agir que nous oublions parfois.

Les mystères de l’adhésion aux fables de Donald Trump

Il est clair que le cas de Donald Trump relève de la maladie mentale. Plusieurs spécialistes, ayant pignon sur rue, ont tenté un diagnostic, forcément arbitraire, du fait qu’il ne repose pas sur des entretiens cliniques. A titre personnel, j’hésite entre la paranoïa (Trump croit à son discours) ou la perversion (Trump prend plaisir à jouer, en connaissance de cause, avec la loi). Les péripéties qui marquent la fin de sa présidence ont, en tout cas, porté ses symptômes à l’incandescence. Mais, au fond, l’essentiel de ma perplexité est ailleurs : qu’un homme malade déraille est assez courant, mais qu’autant de personnes le suivent, l’adorent et le soutiennent est plus perturbant.

Les charmes de la régression

Ce qui m’apparaît finalement est que le discours de Donald Trump est profondément régressif et que c’est cela qui séduit autant de monde. Si on parvient à faire abstraction du fait que les enjeux pour la démocratie sont sévères, ont se rend compte que le déni de Trump, par rapport à sa défaite, est du niveau d’une cour d’école primaire : « ils » disent que j’ai perdu, mais, en fait j’ai gagné ; « ils » ont triché ; on va recommencer la partie et je vais gagner ; etc.

Cela rejoint la difficulté de chacun de nous à faire face aux difficultés de la vie. Changer une réalité pénible d’un coup de baguette magique, cela fait envie. Il est bien confortable d’imaginer des « solutions » simples à des problèmes complexes, sans se préoccuper de les mettre en œuvre. Bref, c’est tout ce que représente être adulte qui est sans cesse sous la menace de nos pulsions pour la régression. Le discours populiste utilise, on s’en rend compte, ce ressort sans retenue. Et Trump, dans ce genre, restera un virtuose.

Parmi les suiveurs de Trump, qui se laissent aller, à sa suite, à prendre leurs désirs pour des réalités il ne faut pas croire qu’il n’y a que des personnes socialement en difficulté. Il y a aussi des individus formatés par la société de consommation, qui pensent que tout désir peut se monnayer. D’autres ont pris l’habitude d’utiliser une arme pour couper court aux discussions et aux remises en question. D’autres encore confondent Dieu avec un pourvoyeur de solutions rapides. Voilà le tableau d’une Amérique qui nous sidère, mais qui n’est pas si éloignée de tendances identifiables en Europe, également.

Et, ne le négligeons pas, la confusion entre foi et régression nous guette toujours.

La blessure infligée par Jésus à beaucoup de ses suiveurs, après la multiplication des pains

C’est là qu’une scène de l’évangile de Jean me revient en mémoire. André Neher avait déjà noté que la vie au désert, suite à la sortie d’Egypte, telle que rapportée dans la Torah, était l’occasion de multiples régressions : le peuple « murmure » contre ses leaders, mais il ne parle pas vraiment et il passe son temps à vouloir manger ou boire sans effort. Or Jean rapproche explicitement cette vie au désert, la quête de la manne et l’épisode de la multiplication des pains.

Et, voici que le jour suivant cette multiplication, la foule retrouve Jésus et que les paroles de Jésus sont plutôt réfrigérantes : « ce n’est pas parce que vous avez vu des signes que vous me cherchez, mais parce que vous avez mangé des pains à satiété » (Jn 6.26). C’est ensuite l’occasion d’un échange plutôt tendu avec une partie de la foule. Beaucoup sont déçus et s’écartent. Ils étaient prêts à faire de Jésus leur roi, mais s’il se lance dans de telles complications c’est moins séduisant. Le passage culmine, malgré tout, dans la confession de Pierre : « à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle » (Jn 6.68). Mais précisément, cet acte de foi se construit sur autre chose qu’une satiété vite obtenue et vite consommée.

Heureusement, beaucoup de gens sont convaincus que la lucidité face à la vie et à ses difficultés, est une meilleure option que de se replier dans le cocon de ses illusions. Mais il n’en reste pas mois que des leaders comme Trump sont d’autant plus affolants qu’ils nous rappellent la part d’ombre qui sommeille toujours en nous et qui est prête, à tout moment, à se réveiller et à nous faire plonger dans les ténèbres du déni, du repli sur soi et de l’infantilisation.

A quoi veut-on faire servir la recherche ?

J’ai passé toute ma vie professionnelle de chercheur à répondre à une question récurrente, dans les fêtes de famille et dans les réunions mondaines : à quoi sert ce que tu fais ? Ou, variante : tu es chercheur, mais est-ce que tu trouves ? J’ai souvent déconcerté mes questionneurs (qui étaient plutôt de mauvaise volonté, en général) en leur disant qu’il était assez facile de trouver et que, d’ailleurs, dans chacune des mes recherches j’avais trouvé quelque chose ! Je ne suis pas sûr, en revanche, qu’ils auraient été contents de savoir ce que j’avais trouvé. Les résultats des recherches ne font pas que des heureux.

Cela dit, j’ai quand même toujours admis que la question, même formulée de manière légèrement agressive, avait une certaine légitimité. Toute profession doit rendre compte de son utilité sociale. Et il y a souvent une tension entre ce qu’un financeur de la recherche attend et ce que le chercheur considère comme important et décisif. L’Etat m’a payé pendant toute ma carrière et est-ce que je l’ai servi de manière correcte ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre de manière claire, mais il vaut la peine de se la poser, malgré tout.

Une volonté de pilotage de la recherche par l’aval

Ces tensions (entre financeurs et chercheurs), qui sont aussi vives dans la recherche privée que dans la recherche publique, ont conduit les financeurs, depuis plusieurs années, à vouloir piloter la recherche de manière plus serrée, en liant les financements à des commandes précises. C’est ce qu’on appelle le pilotage par l’aval. C’est une reprise de pouvoir sur des chercheurs dont on considère que, livrés à eux-mêmes, ils se perdent dans des objectifs obscurs et peu valorisables.

L’évolution, depuis plusieurs années, est donc de financer de plus en plus de recherches, y compris les recherches publiques, par des appels d’offre. C’est ce que fait l’Europe depuis assez longtemps. C’est ce que fait également l’Etat français en dotant de moyens sans cesse croissants l’Agence Nationale de la Recherche, qui gère lesdits appels d’offre. La conséquence de ces évolutions est de créer une population de jeunes chercheurs qui vivent sur des contrats temporaires (financés par les appels d’offre) et qui n’obtiennent que tard (ou jamais) un poste fixe.

Le débat est sorti sur la place publique, ces derniers jours, avec le projet de Loi de Programmation de la Recherche. Il y a, dans ce projet de loi, un point qui concerne les postes statutaires : la revalorisation des salaires qui étaient scandaleusement bas (j’en parle d’autant plus librement que j’ai été un chercheur payé sur un statut très particulier et, pour le coup, très bien payé). Pour le reste, la dynamique pèse clairement du côté de la multiplication des postes temporaires : la loi crée des contrats un peu plus longs, mais toujours temporaires ; et elle prévoit d’augmenter les moyens de l’Agence Nationale de la Recherche, plutôt que de créer des postes stables. Tout cela est évidemment mal reçu par la communauté des chercheurs qui sont un peu las de voir des jeunes passer une énergie considérable à sauter de contrat en contrat, et pour certains d’entre eux, se décourager et renoncer à la recherche parce qu’ils sont dans des conditions trop précaires.

Le projet du gouvernement est assez clair : augmenter (un peu) les financements de la recherche, d’accord, mais à condition d’en retirer les bénéfices, en termes d’innovation et de valorisation économique, assez rapidement. Il y a, sous-jacent, une défiance à l’égard de chercheurs jugés incontrôlables, qui, forcément, passe mal.

En fait, je le répète, la volonté du gouvernement de piloter un peu plus par l’aval la recherche ne me choque pas. Mais cela soulève une question plus complexe : est-ce que cette manière de faire produit de la meilleure recherche, une recherche plus utile pour tout le monde ?

Le rêve technologique, sous-jacent au pilotage par l’aval, a ses propres limites

Le raisonnement sous-jacent à ce mode de pilotage est assez simple : nous avons besoin d’innovations dans des domaines identifiables et nous savons assez précisément sur quoi doivent porter les innovations, focalisons donc les efforts autour de ces points durs et l’économie, le développement durable, la qualité de la vie de tout un chacun suivra. Ce raisonnement a une plage de validité et je pense qu’il est correct de piloter une partie de la recherche de cette manière là.

Mais cette approche a aussi ses limites qui n’apparaissent pas à première vue. Par exemple : une des difficultés actuelles dans le développement durable est que les innovations disponibles ne sont pas du tout adoptées par les entreprises qui devraient les mettre en œuvre, les usagers qui pourraient en profiter et les administrations qui sont censées les promouvoir. Et cela résulte d’un raisonnement technologique trop fermé où l’on conçoit des innovations en se coupant des conditions de leur usage. A la fin, on convoque les sciences sociales pour rendre ces innovations plus « acceptables », mais il est bien trop tard. L’usager n’a que faire d’accepter une innovation que l’on a conçue sans lui demander si elle répondait à ses besoins, ou si elle s’insérait dans ses pratiques. On se lamente, alors, sur le côté borné des usagers, sur la résistance au changement des administrations ou sur le manque de hauteur de vue des entreprises ! Tout cela pour dire que, si pilotage il doit y avoir, il ne peut résulter que de concertations beaucoup plus larges, qui incorporent autre chose que la commande publique imaginée dans un cabinet ministériel.

Par ailleurs, pousse-t-on les jeunes chercheurs à faire du meilleur travail en les mettant sans arrêt sous pression, en les laissant dans l’incertitude par rapport à leur avenir et en les faisant naviguer d’un sujet à l’autre au gré des demandes ? A court terme c’est sans doute un calcul qui a sa pertinence : ponctuellement on obtient des résultats identifiables. A long terme, je suis convaincu du contraire. J’ai participé à plusieurs recherches financées par de gros appels d’offre, et employant des jeunes sur contrat. La vérité est que cela les pousse au conformisme et que cela coupe leur réflexion de fond. Or, la recherche est affaire d’innovations incrémentales, assurément, mais elle est aussi affaire de ruptures conceptuelles. Et les ruptures conceptuelles surgissent avec le temps. Elles donnent sans doute lieu à pas mal de gâchis : tous les chercheurs n’ont pas des idées venues d’ailleurs. Mais même si on est plus créatif lorsqu’on est jeune, je suis convaincu que les grandes idées mûrissent et deviennent vraiment pertinentes au bout d’un certain nombre d’années. Il faut donc supporter une partie incontrôlable du travail de recherche si on veut faire des bonds discontinus.

Enfin, la recherche est souvent mal vue parce que les chercheurs se posent trop de questions, sont trop critiques, sont un peu rêveurs et n’ont pas le sens des réalités. Mais ce recul critique est, lui aussi, très utile, dans le contexte actuel où le scepticisme et l’éclatement des lieux de débat, vont devenir des fléaux, si on n’est pas capable de leur donner sens et de leur faire une place officielle dans la société. Il faut pouvoir donner sens aux réserves, au scepticisme et à l’hostilité de pans entiers de la population et donc laisser de la place aux regards critiques.

En résumé, une vision par trop utilitariste de la recherche fait fausse route. Je ne suis pas idiot au point de dire qu’il n’y a jamais de recherches inutiles. Il y en a. Et il y en a même beaucoup. Il y a même beaucoup de ce qu’on appelle, par dérision, de la RANA : de la Recherche Appliquée Non Applicable ! Mais il y a aussi beaucoup d’innovations abouties et industrialisables qui ne trouvent pas leur emploi parce qu’on s’est posé, au départ, des questions trop étroites et trop pointues.

La valeur du non-conformisme

Je suis forcément sensible aux vertus du regard décalé, du fait que j’appartiens à un mouvement religieux qui fait une place centrale au non-conformisme. Ce non-conformisme est d’abord mis en œuvre pour des raisons de foi : on attache de la valeur à des pratiques et des manières de faire qui ne sont pas forcément valorisées dans l’ensemble de la société. Mais il faut constater qu’il finit, parfois, par servir à la société toute entière. Quand un groupe social est dans une impasse, il se tourne assez spontanément vers des groupes qui ont testé d’autres voies, d’autres modes de vie. Et l’innovation socio-technique doit beaucoup à des personnes qui ont fait de grands détours par rapport aux avenues toutes tracées.

En d’autres termes, un Etat a tout intérêt à avoir un budget « têtes de lards » et « non-conformistes ». Ils sont souvent plus utiles à la valorisation de la recherche qu’on ne l’imagine. L’originalité radicale peut se perdre dans les sables de l’utopie. Mais elle peut aussi embrayer de manière surprenante avec un contexte historique. Dans un langage sophistiqué on appelle cela le « modèle de la poubelle » (Cf. Michael D. Cohen, James G. March, Johan P. Olsen, « A Garbage Can Model of Organizational Choice », Administrative Science Quarterly, 17(1), 1972). L’idée de ce « modèle » est que le monde des « problèmes » et celui des « solutions » évoluent chacun de leur côté. Bien sûr, un problème pris au sérieux encourage à trouver une solution. Mais, dans la plupart des cas, les choses ne sont pas aussi linéaires. Les solutions existantes ne sont pas satisfaisantes. A l’inverse, certaines solutions imaginées par X, Y ou un groupe, n’ont jamais pu s’exprimer faute d’un contexte favorable. Et, soudain, le contexte change, une solution qui dormait devient intéressante pour faire face à un nouveau problème.

Voilà en gros l’idée. Tout cela pour dire qu’il est sans doute utile d’améliorer le dialogue entre demande sociale et recherche (et de l’améliorer d’une manière plus large qu’au travers d’appels d’offre qui filtrent fortement la demande sociale). Mais qu’à côté de ce dialogue, il y a place, aussi, pour faire vivre des approfondissements qui appellent du temps et de la sérénité. Tout rabattre sur le temps court et les fausses évidences de l’utilité à court terme est, en fait, stérilisant à long terme.

La vérité des microbes

L’épidémie de COVID-19 entraîne toutes sortes de contraintes et de complications pour les personnes qui ne sont pas malades (même si elles pourraient tomber malades par la suite). Il est donc normal qu’elle engendre les théories les plus fantaisistes de la part de ceux qui n’ont pas envie de se plier à ces contraintes. Mais les partisans des théories, dites du complot (ou apparentées), ne sont pas les seuls, il faut le souligner, à confondre leur opinion et ce qui relève du débat scientifique. Dans un interview accordée à l’Obs (publiée le 10 novembre sur le site du journal), l’épidémiologiste John Ioannidis, note que les médecins et les chercheurs eux-mêmes ont parfois confondu les deux registres de discours.
Je cite trois extraits :
« Des chercheurs se sont comportés en activistes en recourant à des lettres ouvertes et des pétitions autour de la gestion du Covid-19 ».
« Certains scientifiques instrumentalisent la science. Le 4 octobre dernier, de grands épidémiologistes ont publié la déclaration de Great Barrington, aussitôt signée par des dizaines de milliers de scientifiques pour exiger des mesures de protection en faveur des personnes les plus vulnérables et l’arrêt du confinement pour le reste de la population. En réponse, une autre déclaration, signée par d’autres éminents scientifiques, est parue quelques jours plus tard dans The Lancet. Ces deux documents ont été largement diffusés, et une guerre a commencé pour salir, décrédibiliser les uns ou les autres. J’ai été stupéfait de ces attaques. Il n’y avait pas de discussion scientifique, il fallait seulement faire taire ceux avec qui l’on n’était pas d’accord ».
« Je n’ai rien contre les mobilisations autour d’enjeux éthiques, mais les débats entre scientifiques ne peuvent se résoudre à travers des guerres de pétitions ».

Bon, on voit l’idée. Et, de fait, les prises de position péremptoires, publiées par des groupes de médecins divers, peuvent impressionner, dans un premier temps, mais l’accumulation de prises de positions contradictoires, que nous vivons, en ce moment, conduit à ce qu’elles s’annulent les unes les autres et qu’elles décrédibilisent la science médicale. Qui plus est, elles utilisent les mêmes ressorts que les théories du complot : des affirmations fortes, des options tranchées, des étiquettes censées témoigner du sérieux de la personne qui parle et, last but nos least, une fermeture complète au point de vue adverse.

Une relecture de Les microbes, guerre et paix, de Bruno Latour

Cette confusion m’a encouragé à revenir vers un classique de la sociologie des sciences : le livre de Bruno Latour (paru en 1984) sur la mise en évidence des microbes par Pasteur et ses associés. Le livre a, d’ailleurs, légèrement changé de titre lors de sa réédition en 2001. Il s’appelle désormais : Pasteur, guerre et paix des microbes. La thèse de Latour est tout à fait en ligne avec ce qui se passe ces temps-ci : il montre que le savoir médical est mobilisé par des acteurs qui veulent l’instrumentaliser pour promouvoir certaines politiques de santé publique. Il n’y a donc pas de cloison étanche entre le savoir scientifique et l’activisme politique. A l’époque de Pasteur, des savants hygiénistes se battaient pour imposer certains équipements publics (comme le tout à l’égout) et certaines pratiques. Ils furent trop contents d’entendre parler des micro-organismes qui justifiaient leurs projets. Les découvertes de Pasteur les arrangeaient. Ils lui ont donc accordé du crédit avant même que les découvertes soient tout à fait probantes. Pasteur, de son côté, s’est montré suffisamment astucieux pour se focaliser, régulièrement, sur des questions un peu « chaudes » et montrer, à chaque fois, que le « truc » des microbes marchait. Il ne faut donc pas avoir une vision trop exclusivement rationnelle de la découverte des microbes : des volontés de pouvoir et des tactiques habiles y ont eu une part, également.

Voilà, en quelques phrases, l’argument du livre. Dans la partie théorique (nommée « irréductions ») Bruno Latour résume sa position en une formule : « La science, c’est la politique continuée par d’autres moyens » (p. 339). S’agissant des politiques de santé publique, il est normal qu’il y ait un mélange des genres et c’est bien ce que nous observons, aujourd’hui. Mais jusqu’où peut-on pousser cet argument ?

Il y a quand même un argument d’un autre ordre, dans le succès des microbes et Bruno Latour ne l’esquive pas. L’hygiène était devenue un fourre-tout de trucs divers que l’on ne parvenait pas à unifier. Les découvertes de Pasteur (et d’autres à la même époque) leur ont soudain donné un socle commun : toutes les mesures empiriques préconisées se rattachaient à une cause identifiable unique. C’est là un argument très fort (qu’on appelle le rasoir d’Ockham) : on privilégiera toujours, dans le domaine scientifique, une théorie qui prédit la plus grande diversité de phénomènes avec la plus petite quantité de concepts.

Par ailleurs, il y a aussi quelque chose de platement objectif : si les microbes avaient été une vue de l’esprit, Pasteur aurait fait illusion un certain temps ; il aurait même pu être défendu au-delà du défendable par des acteurs que ses théories avantageaient, mais, tôt ou tard, la théorie se serait dégonflée.

Donc oui, il y a des zones d’actions hybrides entre projet politique et travail scientifique, mais le travail scientifique produit quelque chose d’irréductible à une volonté politique quelconque. Ou, dit autrement : c’est peut-être de la politique continuée par d’autres moyens, mais les « autres moyens », justement, font toute la différence. Les chercheurs ne sont pas exempts de rêves de pouvoir, mais le fait qu’ils doivent en passer par des « moyens » spécifiques produit une autre régulation sociale et, donc, des affirmations d’un autre ordre.

La science, la politique et la guerre

La formule de Bruno Latour est, bien sûr, un décalque de la formule de Carl von Clausewitz : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Et, là, on voit bien que les moyens importent. Car tous les rapports de pouvoir ne se valent pas. La politique fait, quand même, en général, beaucoup moins de morts que la guerre. Donc, les règles qui président aux compétitions, dans une arène donnée, n’ont rien d’anodin. Elles sont même peut-être l’essentiel. Entre un discours non régulé, comme ce qui circule sur les réseaux sociaux où tout le monde dit ce qui lui passe par la tête, et un discours lourdement régulé, comme celui de la controverse scientifique, il y a d’énormes différences.

On perd un peu cela de vue, aujourd’hui, où des acteurs politiques, qui ne manquent nullement de culot, tendent à tenir des discours qui, précisément, échappent à toute régulation. Mais, de temps en temps, les microbes se vengent. Les trois chefs d’état qui minimisaient le plus l’épidémie de COVID sont tombés malades (sans conséquences majeures).

Pendant ce temps, la prise en charge des malades du COVID progresse, heureusement, à l’écart des polémiques les plus outrancières. Et elle le fait en suivant les protocoles standards, qui n’évitent nullement les compétitions acharnées entre équipes et entre laboratoires sur l’ensemble de la planète, mais qui régulent ces compétitions.

On peut, en effet, tenir n’importe quel discours, mentir de la manière la plus grossière, s’enfermer dans le déni, ou, plus habilement, affirmer quelque chose avec aplomb sans en être totalement sûr, mais ces tactiques n’ont pas la même efficacité suivant l’arène concernée et suivant les « moyens » qui y prévalent.
On devine le cours que suit ma pensée. Donald Trump a gagné beaucoup de batailles dans l’arène du buzz et parmi des populations qui étaient disposées à le croire. Il a pratiqué le déni d’une manière basique, régulière et totalement prévisible. Mais les microbes ont fait de la résistance. On peut même penser que, s’il n’y avait pas eu l’épidémie, il aurait été réélu triomphalement. Aujourd’hui il en est réduit à dénier sa défaite politique. Mais, dans les arènes juridiques, où il faut produire au moins des indices matériels qui appuient ce qu’on affirme, son action semble peu efficace. Et si la démocratie tient, malgré le déni de sa défaite, c’est parce que suffisamment d’acteurs jugent que les moyens qu’il utilise sont inadaptés aux institutions existantes. Il peut continuer à tweeter. Mais là où d’autres moyens prévalent dans la certification des résultats électoraux, ses tweets sont inopérants. Il lui resterait, en fait, un seul moyen : continuer la politique par le moyen de la guerre civile. Il n’est pas loin de cette option. Je ne pense quand même pas qu’il franchira le pas.

On ne peut donc pas dire que l’on est entré, de plain pied, dans le temps de la post-vérité. Il existe, certes, de vastes espaces sociaux où l’affirmation gratuite peut se donner libre cours. Mais il existe toujours d’autres espaces sociaux où les moyens de faire triompher son point de vue continuent d’obéir à des règles précises.

Qu’est-ce que la vérité ?

Et, à vrai dire, cette coexistence de différents régimes de parole n’est pas si nouvelle.

Si je fais un saut en arrière brutal dans un passé lointain, ce hiatus entre des régimes de parole qui obéissent à des fonctionnements différents me rapproche des considérations sur la vérité que l’on trouve dans l’évangile de Jean. Dans le face à face entre Jésus et Pilate, notamment, un morceau de dialogue concerne la question de la vérité : « Jésus dit : je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. Pilate lui répondit : Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18.37-38). Je comprends très bien la question de Pilate. En l’occurrence, il se rend parfaitement compte que les accusateurs de Jésus déforment les choses. Mais a-t-il intérêt à pousser l’enquête trop loin ?

Or, le plus frappant est que Jésus lui a clairement fait entendre, juste avant, qu’ils ne sont pas, l’un et l’autre, dans la même arène et qu’ils n’usent pas des mêmes moyens. Jésus affirme, en effet : « Ma royauté n’est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux mains des autorités juives » (v 36). Il n’entend pas par là qu’il ne s’intéresse qu’à une royauté immatérielle. Il dit simplement à Pilate qu’ils ne sont pas dans la même sphère tous les deux. Pilate manipule le combat, la force armée à l’occasion, et il évalue le rapport de force entre Jésus et ses accusateurs. Ce sont là les moyens qu’il emploie. Mais Jésus use d’autres moyens. Ils ne peuvent donc pas être d’accord sur la vérité.

La droite religieuse américaine, histoire d’un naufrage

A l’occasion de l’élection présidentielle, le soutien sans faille apporté par les évangéliques américains à Donald Trump pose question, à l’intérieur même des Etats-Unis. Un article récent du New York Times résume le problème : « Pourquoi les évangéliques ne sont-ils plus ce qu’ils étaient ? » (Elisabeth Bruenig, « Why Evangelicals Aren’t What They Used to Be », article paru le 6 novembre). Les évangéliques américains ont certes toujours plutôt penché vers les Républicains, mais, ces dernières années c’est devenu quasiment un plébiscite. Jugez de la différence : en 1996 les personnes se déclarant elles-mêmes « nées de nouveau » ont voté pour 49 % en faveur de Dole et pour 42 % en faveur de Clinton. L’écart de 7 % est significatif, mais relatif. En 2000, il est monté à 15 %, en 2004 à 24 %, etc. Cette fois-ci les personnes « blanches » se déclarant « nées de nouveau » ont voté à 76 % en faveur de Donald Trump (il y a quand même eu un peu d’érosion depuis 2016 : en 2016, le chiffre était de 81 % !).

Or Elisabeth Bruenig pose la question qui brûle les lèvres de toute personne de bon sens : « Comment un mouvement basé sur des principes chrétiens et fortement influencé par des préoccupations sur le comportement et la personnalité des candidats a-t-il pu contribuer à la victoire de Donald Trump [en 2016 et failli récidiver en 2020] ? ». La réponse est simple et brutale : il y a eu une captation idéologique complète des églises et des chrétiens participant à ce mouvement. De sorte qu’ils ne sont plus des chrétiens plutôt en faveur des options politiques républicaines, ils sont tout simplement devenus des républicains à part entière, prêts à défendre n’importe quel candidat, du moment qu’il soutiendra la politique du parti. D’ailleurs les motifs de leur adhésion, qui reposaient au départ plus sur des questions d’éthique individuelle, sont désormais en ligne avec ceux des républicains dans leur ensemble : ils se préoccupent de l’économie, de la sécurité et de l’immigration, en tout premier lieu.

Un indispensable espace tampon entre les convictions religieuses et la vie politique

Mutatis mutandis, cela m’a rappelé l’aventure des chrétiens européens ou latino-américains séduits par les mouvements marxistes qui, pour nombre d’entre eux, sont passés de chrétiens sympathisants du marxisme à marxistes tout court.
J’ai mes propres convictions politiques (elles sont évidentes pour qui lit régulièrement ce blog), mais ma foi ne se résume jamais à ces options et elles me met, d’ailleurs, toujours en porte à faux avec un mouvement politique quel qu’il soit. Ce n’est pas forcément confortable, mais, pour moi, le chrétien est toujours un peu « ailleurs ». Par le passé, les chrétiens ont longuement pactisé avec les pouvoirs en place. Le christianisme n’en est pas sorti grandi. En France, on a construit « l’ailleurs » dont je parle, autour de la pratique de la laïcité : toute conviction profonde qui oriente la vie ne peut pas, en tant que telle, déborder sur l’espace public. Pour rentrer dans l’espace public elle doit en passer par des compromis, des approximations et des alliances provisoires. Elle doit se formuler dans un langage qui ne présuppose pas les convictions en question. Bref il faut garder une respiration entre foi (quelle qu’elle soit) et projet politique. C’est indispensable si on veut éviter les guerres civiles. Mais on découvre, à travers la dérive des églises évangéliques américaines, que c’est également indispensable pour la foi elle-même.

Je renvoie à l’excellent blog, animé par des universitaires américains : Religion in Public. Ils passent en revue et analysent fort finement les possibilités et les impasses des croisements entre, comme ils le disent, « le sacré et le séculier ». On y lit, dans un post récent (du 24 septembre) à propos des controverses sur le port du masque, la description suivante, qui relève certes d’un cas extrême, mais qui donne néanmoins la chair de poule : « Il existe une minorité déterminée, défendant un ensemble de croyances bien précises, et qui mène la charge contre les mesures de santé publique (refusant, entre autres, de respecter la distanciation sociale ou de porter un masque). [… Cette minorité s’enracine dans] l’évangile de la prospérité. Ce système de croyance repose sur l’hypothèse que ceux qui sont fidèles à Dieu et à l’Église de Dieu n’en récolteront pas seulement des bénéfices dans l’au-delà, mais obtiendront également santé et richesse au cours de cette vie. Enracinés dans le « pouvoir de la pensée positive », les adeptes de l’évangile de la prospérité [… mobilisent leurs croyances] pour atteindre des objectifs terrestres, comme la santé et la richesse. [… Et] un fil conducteur des systèmes de croyance de l’évangile de la prospérité n’est pas seulement que la croyance peut guérir les carences de la vie, mais que l’incrédulité peut nuire. En d’autres termes, la pauvreté et la maladie sont des signes de péché, d’un manque de croyance et peut-être même de l’œuvre du diable. [ … Dès lors un prédicateur comme] Joel Osteen dit explicitement aux adeptes d’éviter les malades et les pauvres: «Vous devez faire attention de qui vous vous entourez, surtout dans les moments difficiles. La misère aime la compagnie ». [… L’idée est] que les individus sont responsables des problèmes sociaux, mais aussi que se regrouper avec d’autres personnes affligées par la maladie ou la pauvreté revient à s’associer au péché ».

Là, à force de se laisser capter par les mirages de la société de consommation et par l’idéologie libérale qui la sous-tend, on a atteint les limites de quelque chose qui n’a plus rien à voir avec la foi chrétienne mais qui relève, purement et simplement, du paganisme.

La sécularisation de la société américaine accentue la droitisation de ces églises (et vice-versa)

On peut se demander, quand même, comment un tel engrenage a pu s’enclencher.

En fait, il semblerait qu’il y ait une double dynamique qui ait accentué le phénomène : chacune des deux dynamiques soutenant l’autre. D’un côté, de plus en plus de jeunes se détournent de la pratique religieuse : de la sorte, ceux qui restent membres des églises sont plus conservateurs que la moyenne. D’un autre côté, les églises deviennent de plus en plus marquées à droite et, de la sorte, elles rebutent de plus en plus de jeunes.

Sur le même blog, un post du 7 octobre fait le point. En 2019, 43 % des personnes nées après 1981 et 47 % des personnes nées après 1995 (chiffre énorme !), déclarent qu’elles n’ont aucune appartenance religieuse ou qu’elles sont athées. Parmi les « boomers » (nés entre 1946 et 1964) le taux est de 26 %. Les auteurs du post ont fait un croisement entre cette désaffection et l’appartenance politique.

Les plus dégagés de toute pratique religieuse ne sont pas ceux qui ont une appartenance démocrate affirmée. Ce sont ceux qui se sentent « plutôt démocrates », ou bien les indépendants. Et c’est là aussi, qu’entre l’enquête de 2018 et 2019, le taux d’abandon de la pratique religieuse est le plus élevé. Du côté républicain, pas grand chose ne bouge. Mais ce qui apparaît nettement est que des personnes plutôt flottantes sont de plus en plus écœurées par les outrances de la droite religieuse.

Des personnes modérées laissent de côté l’église qui a, de la sorte, toute latitude pour développer un discours de plus en plus marqué à droite. Et cette dérive progressive éloigne de l’église les personnes les plus modérées.

Un des plus incroyables naufrage de l’histoire de l’église contemporaine

Que dire en conclusion ? Je me sens personnellement concerné par cette histoire. Jeune protestant, arrivant à l’âge de faire des études, je me suis retrouvé devant le désert d’une église protestante traditionnelle où tous les mouvements de jeunesse avaient volés en éclat, au début des années 1970. Ma foi s’est, de ce fait, largement construite au contact des mouvements évangéliques. J’y ai découvert une foi vivante qui m’a structuré.

Les rapports entre mouvement évangélique français et mouvement évangélique américain ont toujours été complexes. Ils se sont, de toute manière, considérablement relâchés à partir de la chute du mur de Berlin : chaque mouvement suivant, alors, sa dynamique propre (d’ailleurs, un des premiers documents édité par le Conseil National des Evangéliques de France, après sa création, est une dénonciation de l’évangile de la prospérité). Mais j’ai eu l’occasion de participer à des rencontres internationales où j’avais été plutôt impressionné par la ferveur et le nombre de jeunes évangéliques américains.

J’ai, par la suite, rejoint les églises mennonites, qui représentent un chemin très particulier : leur ancrage dans la non-violence et le travail social les a préservées (y compris aux Etats-Unis) des outrances dont je parle ici.

Mais si je pense aux églises évangéliques américaines que j’ai connues pendant les années 1970 (et qui n’étaient, à mes yeux, déjà pas exemptes de toute critique) et à ce qu’elles sont devenues aujourd’hui, je suis obligé de dire que nous avons assisté, en direct, à un des plus grands naufrages contemporains de l’histoire de l’église. Cela ne me fait pas plaisir d’écrire cela. C’est juste ce que je constate. Hélas !

Il existe des effondrements heureux

Allez ! Un peu d’optimisme dans la conjoncture actuelle qui est plutôt sombre.
Les laborieuses négociations sur la réforme de la Politique Agricole Commune, puis le vote du parlement européen, ont donné lieu à des commentaires désabusés de la part des ONG qui considèrent que la montagne a accouché d’une souris insuffisante pour faire face aux enjeux environnementaux et climatiques.
Les motifs de rigidité, face à l’exigence de changement, sont divers, et ils ne peuvent pas se résumer au « poids des lobbies ». Mais, quand on les examine, on se rend compte que la rigidité pourrait changer de camp et se retourner assez brutalement à l’occasion de ce qu’on appelle une bifurcation : lorsqu’un choix est justifié et renforcé, simplement parce qu’il est majoritaire, il peut changer du tout au tout sur une période brève, lorsque le vent tourne. Il s’agit, si on veut, d’une « catastrophe heureuse ». Les événements se précipitent, soudainement, dans le bon sens.

La prime aux comportements majoritaires

Dans beaucoup de domaines il est plus avantageux de faire comme tout le monde. C’est plus reposant, mais c’est surtout souvent moins cher. Les économies d’échelle jouent en faveur d’une solution largement adoptée. Un intrant chimique, pour prendre un exemple, sera d’autant moins cher qu’un grand nombre d’exploitants agricoles l’achèteront. Les coûts énormes de recherche seront d’autant plus facilement amortis que beaucoup de clients achèteront le produit en question.

Par ailleurs, une technologie bien rodée (et cela vaut dans tous les domaines) a bénéficié d’années d’innovations, d’améliorations et de mises au point, tandis qu’une technologie émergente n’a pas encore fait le tour de toutes les bonnes idées qui pourraient la rendre mieux adaptée, plus robuste et plus économique.

Donc, les lobbies conservateurs ont, au départ, un argument de poids en disant que le mode de production qu’ils défendent est plus efficace et moins coûteux que des solutions de rupture qui génèrent des surcoûts, des bugs et de nombreuses déceptions. Mais imaginez que les solutions de rupture se révèlent, au fil du temps, être de bonnes idées et générer des modes de production intéressants. A un moment, ce sera la débandade, pour les uns, et la ruée, pour les autres : tout le monde va se précipiter vers la nouvelle idée qui deviendra encore plus intéressante du fait qu’un plus grand nombre d’acteurs l’adoptera. C’est là que la bifurcation peut se produire.

On est encore loin de cette bifurcation dans le domaine agricole. Mais, en 5 ans, les surfaces agricoles d’exploitation biologiques ont été multipliées par deux, en France. Elles représentent, aujourd’hui, 8,5 % de la surface agricole totale. En termes de nombre d’emplois, de nombres d’exploitations ou de surface cultivées, les taux de croissance annuels sont de l’ordre de 15%, ce qui correspond, en effet, à un doublement en cinq ans. C’est lent, peut-être, trop lent, sans doute, mais la bifurcation n’est pas forcément si loin.

La production d’électricité à un point de bascule

Et cette bifurcation pourrait bien se produire dans la domaine de la production d’électricité. Le think tank Ember fait le point, régulièrement, sur l’évolution de la production d’électricité. En juillet dernier, il a publié un rapport qui montre qu’au cours des 6 premiers mois de 2020, la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité, en Europe, a dépassé, pour la première fois, la part des énergies fossiles. C’est en partie l’effet de l’épidémie de COVID qui a fait chuter la demande. Mais il est intéressant de voir que le chute de la demande a d’abord fait reculer la production d’électricité liée aux énergies fossiles, ce qui montre qu’elles sont en train de devenir un système d’appoint et non plus le système de référence : on y recourt en cas de besoin et on les laisse de côté dès que la demande baisse.

Le graphique suivant montre, en pourcentage, les évolutions pays par pays (en comparant le premier semestre 2020 au premier semestre 2019)

Plusieurs pays ont mis en œuvre des évolutions importantes. L’Allemagne a diminué son utilisation du charbon de 30%. La France a diminué son recours au nucléaire (qui est rangé dans une catégorie à part : ni renouvelable, ni fossile) de 30% également. L’Italie et l’Espagne ont diminué significativement leur recours au gaz. Même la Pologne, pays lourdement dépendant du charbon, a diminué un peu son électricité charbonnière, tout en augmentant son recours aux énergies renouvelables.

Et les prix sont en train de s’inverser. La Pologne est le pays dont l’électricité est la plus chère, du fait de sa dépendance au charbon. Quant au nucléaire, il n’est plus une si bonne affaire. L’électricité est moins chère dans les pays qui sont les plus avancés dans le recours aux énergies renouvelables.

Attention : on ne parle ici que de la production d’électricité et pas de la consommation des véhicules ou des systèmes de chauffage. Mais il n’empêche. On voit que l’évolution est rapide.

L’intérêt des politiques publiques et des avant-gardes

On voit dès lors tout l’intérêt des politiques publiques qui peuvent considérablement accélérer le moment de la bifurcation. Au départ elles soutiennent des solutions de rupture et leurs permettent de devenir plus efficientes. Ensuite il leur suffit d’un coup de pouce pour déplacer légèrement les signaux prix et amorcer la pompe. Au moment de la bifurcation elles n’ont plus grand chose à faire. En clair, en rapprochant dans le temps le moment de la bifurcation, l’argent public injecté a un effet de levier potentiel très important.

Dans le cas de la politique agricole commune, la situation a, en effet, quelque chose d’absurde : si on subventionne tous les types d’agriculture, on retarde le moment de la bifurcation et on injecte de l’argent public pour soutenir des modes de production qui n’ont pas vraiment d’avenir. A l’extrême, une situation où l’on ne subventionnerait personne serait peut-être plus efficace ! En tout cas, s’agissant d’un domaine où la libre concurrence n’a pas cours, et où l’on soutient des producteurs parce que les distributeurs font baisser les prix, il faut s’interroger sérieusement sur ce qu’on fait de l’argent public.

Et à côté des politiques publiques, les minorités qui sont prêtes à expérimenter des solutions nouvelles jouent, également, un rôle décisif. Cela suppose, de leur part, un certain désintéressement : au sens où elles poursuivent, en général, d’autres intérêts que l’intérêt financier immédiat. Leur investissement dans des projets qui, pour elles, ont du sens et de la valeur, est nécessaire pour mettre en œuvre des manières de faire différentes. Si leurs idées finissent par être largement adoptées, leur intérêt décalé finit par devenir intéressant pour tout le monde.

Ces avant-gardes qui expérimentent de nouvelles manières de vivre et de produire ont, pour moi, beaucoup de prix. Elles représentent, à mes yeux, ce que devrait être la vie de foi. Un peu partout dans le monde, la croyance religieuse fait bon ménage avec le conformisme et le conservatisme. Mais il ne devrait pas en être ainsi. La foi des premiers chrétiens était la visée d’un monde réconcilié qui dépassait les hostilités ordinaires et les intérêts matériels les plus plats. Je me souviens, en particulier, de la formule de Paul : « on nous croit pauvres, mais nous faisons tant de riches » (2 Co 6.10). D’autres que des chrétiens pourraient revendiquer un tel credo. Ces richesses authentiques ne sont pas toujours largement reconnues, mais elle demeurent, néanmoins, un réservoir majeur de solutions innovantes, quand une société est dans une impasse.

Crises de croissances

J’ai souvent lu avec intérêt les éditos et les billets de Laurent Joffrin, lorsqu’il était directeur du journal Libération. Que j’aie été d’accord ou pas d’accord avec ce qu’il écrivait, il m’intéressait parce qu’il recherchait, de manière assez pragmatique, les marges d’action à disposition pour essayer de construire des modes de vivre ensemble plus satisfaisants.
J’ai, cela dit, toujours eu un point de désaccord avec lui : sa célébration de la croissance, qu’il pare de toutes les vertus (même s’il admet, sans l’ombre d’une hésitation, le sérieux des contraintes écologiques à prendre en compte).
Alors qu’il essaye, aujourd’hui, de monter un mouvement de concertation et de réflexion, il récidive, dans un entretien accordé à l’Obs. Je le cite : « Je ne pense pas que la décroissance de la production soit souhaitable ni même possible. Cela ferait baisser le pouvoir d’achat des classes populaires. Au lieu de 300 000 « gilets jaunes », on en aurait des millions. Pour moi, la question sociale est une condition de la question écologique. Ceux qui crient haro sur la croissance oublient que c’est cette croissance qui a financé les écoles, les services publics, les hôpitaux. On doit compter sur la science, l’intelligence humaine pour découpler production et pollution. Cela suppose un changement des modes de vie mais aussi un progrès des technologies ».

L’argument se tient, mais toutes les questions cachées que ces quelques lignes ignorent, me semblent parfaitement révélatrices des difficultés de la classe politique, et des intellectuels qui gravitent autour, pour changer de logiciel et aborder les questions différemment.

Ce n’est pas la décroissance le problème, c’est le manque d’interrogations sur les conséquences du mode de croissance actuel

Commençons par dire que la notion de dé-croissance ne me convient pas vraiment. Elle entraîne, en effet, trop vite, avec elle, toutes les ambiguïtés de la notion de croissance. La croissance est une sorte de vaste fourre-tout où l’on répertorie tous les échanges marchands entre les personnes, quel qu’en soit l’objet. Les dépenses publiques, pour leur part, sont assimilées, dans le calcul du PIB (et donc de la croissance) à des échanges quasi marchands, où les contribuables payent pour les services qu’ils reçoivent. Quelqu’un qui se livre à une activité bénévole, pour le compte des autres, ne contribue pas à la croissance mesurée. La croissance n’est donc qu’un chiffre. On peut très bien utiliser moins de matières premières, moins d’énergie et multiplier les services que l’on se rend, moyennant finance, les uns aux autres : cela engendrera, mathématiquement, de la croissance.

La croissance, on le voit, n’est qu’un mot qui peut recouvrir des réalités bien différentes. Donc, pour moi, l’idée n’est pas de suivre, à l’envers, le chemin qui a été suivi par le passé, mais d’en inventer un autre.

Puisque l’on parle de gilets jaunes, il faut dire que la manière de valoriser économiquement, aujourd’hui, l’innovation technique, est en train de siphonner les emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés et que toute politique qui entend continuer sur ces rails se heurtera aux gilets jaunes. Beaucoup de gens ne sont pas intéressés par la croissance, aujourd’hui, car cette croissance ne leur promet rien.

Et l’argument redistributif sous-jacent qui veut que la croissance paye les hôpitaux, les écoles et les services publics, a été beaucoup plus vrai entre 1945 et 1980, qu’entre 1980 et 2020. Depuis 1980 (environ) la croissance ne contribue plus à résorber les inégalités et les services financés par l’impôt sont en crise chronique. Et ce n’est pas seulement affaire de volonté politique, de poids des lobbys, de mondialisation ou de tout ce qu’on voudra : c’est aussi, et fondamentalement, parce que l’on a investi dans certains secteurs, que l’on a consacré du temps à certaines activités, bref, qu’implicitement, au travers des allocations de moyens on a fait des choix qui sont défavorables à des pans entiers de l’espace social.

Les enjeux soulevés par les mouvements écologistes, aujourd’hui, ne sont pas seulement portés par des « menaces ». Ils concernent également la possibilité d’investir dans des activités dont plus de personnes tirent bénéfice et qui laissent moins de gens sur le carreau (aussi bien du côté des travailleurs que des bénéficiaires de leurs activités).

Donc détricoter les logiques dominantes de la croissance actuelle est indispensable, y compris (et même surtout) pour ceux qui ont des fins de mois difficiles.

La construction d’un projet commun, talon d’Achille de l’offre politique actuelle

Ces derniers n’adhèrent pas à l’offre politique dominante. Ils ne sont pas les seuls. Le manque d’adhésion aux projets politiques nationaux est aujourd’hui largement répandu. Pour ceux qui tirent profit, spontanément, de la marche des affaires, ce n’est pas un problème. Pour les autres, la simple idée de redistribution, de partage du gâteau ne suffit plus à construire un projet commun. C’est l’échec de toutes les politiques marquées à gauche : n’avoir tenté de faire que de la macro-économie et laisser largement de côté le soutien à des projets construits en commun.

Or ce qui est en train d’émerger est que l’idée de construire des manières de vivre plus respectueuses de l’environnement est un axe autour duquel quelque chose comme un projet commun peut émerger. On se rend compte, justement, que ce n’est pas seulement affaire d’innovation technologique pointue et de grands investissements. Cela suppose également de s’interroger sur ce que l’on peut organiser localement, sur les ressources communes que l’on peut agréger et mettre en synergie. Et se battre ensemble pour tenter de surmonter les obstacles qui sont devant nous est mobilisateur.

Lors des élections municipales certains ont tenté de discréditer les programmes écologistes en parlant d’écologie punitive. Peut-être qu’eux se sentaient punis. Mais du côté des électeurs il me semble qu’il y a plutôt l’enthousiasme de retrousser ses manches tous ensemble et de fédérer les bonnes idées.

Pas d’angélisme : la politique écologique a ses contradictions et ses luttes de pouvoir, comme toute politique. Ce que je veux plutôt souligner est qu’il est illusoire, aujourd’hui, de penser réunir des électeurs autour de l’idée de poursuite de la croissance, sans remise en question forte et de redistribution des « fruits » de ladite croissance qui, aux yeux de beaucoup de personnes, apparaissent, aujourd’hui, comme des fruits pourris.

Les valeurs monétaires sont des valeurs faibles

Que les fruits soient pourris ou pas, de toute manière, les politiques gestionnaires qui se limitent à agir sur des paramètres économiques génèrent peu d’adhésion. Tout le monde a envie de s’enrichir, mais l’enrichissement ne suffit pas à créer un projet de vie collective. On peut même dire que la monétarisation croissante des activités les a assez largement vidées de leur sens. Ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois se sentent évidemment concernés par leurs conditions matérielles de vie. Mais ils ont également besoin de se sentir pris en considération et de participer à quelque chose de collectif (chose que le mouvement des gilets jaunes a souvent permis).

Le constat sur la faible adhésion engendrée par des politiques qui n’ont d’autre horizon que de gérer des indicateurs n’est pas nouveau. C’était déjà la thèse de Jürgen Habermas dans Raison et légimité, Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé (l’ouvrage en allemand date de 1973). Mais il semblerait que la leçon n’ait guère été entendue par les gouvernements successifs qui se sont pratiquement tous noyés dans la gymnastique des grands agrégats et des comptes publics.

Bien sûr, tout cela rejoint (faut-il le souligner ?) les évangiles et leur inlassable questionnement sur l’attention que nous accordons à l’argent. J’en citerai cette fois-ci une formule assez étonnante : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Comme si la dynamique que nous pouvons construire avec des proches, les liens que nous pouvons nouer, les projets que nous pouvons faire les uns avec les autres étaient assez forts, assez puissants pour contrebalancer tout ce que la monétarisation stérilise. Mais c’est l’enjeu et la question que nous renvoient sans cesse aussi bien les défis de la transition écologique que la longue confrontation à l’épidémie de COVID : que faisons-nous, que construisons-nous, que vivons-nous ensemble ?

Ces dernières questions sont présentes, naturellement, dans les réflexions de Laurent Joffrin. Mais elles me semblent être présentes de loin, au niveau national plus que local, et ne pas s’accrocher à des formes d’action concrètes. C’est là que les partis politiques nationaux ont failli, en ne retenant du militantisme qu’une manière commode de ramasser des voix, sans vraiment renvoyer l’ascenseur en essayant de faire fructifier la poussière des projets collectifs locaux.

Les occasions fugitives où notre appartenance sociale se construit

(ce que révèlent, en creux, les limites posées par l’épidémie de COVID)

Évidemment on est frappé, quand on compare les sociétés contemporaines à celles d’hier, par l’incroyable individualisme qui y règne. Les solidarités de proximité se sont relâchées. Beaucoup de biens et de services sont accessibles par le marché et ne supposent plus une insertion particulière dans des réseaux sociaux, quels qu’ils soient. Chacun « vit sa vie », pour le meilleur et pour le pire : l’exclusion, la rupture des liens, est le mal du siècle.

Mais, d’un autre côté, ce qui est interdit ou restreint, du fait de l’épidémie de COVID, met en lumière (en creux) une série de moments où l’appartenance collective s’éprouve et se construit. Du fait que nous en sommes sevrés (pour partie ou totalement) aujourd’hui, leur importance nous frappe.

Ces moments où nous avons la sensation concrète de participer à une aventure collective

Donnons quelques exemples :
Beaucoup de réunions de travail peuvent, on l’expérimente, se dérouler via zoom. Quand on revient en arrière on se rend compte, d’ailleurs, que les réunions passées n’étaient pas toutes absolument nécessaires. Il m’est arrivé de me déplacer pour une rencontre qui n’était pas de tout premier intérêt. En tant que chercheur, on participe à des séminaires qui sont parfois poussifs. Mais il reste une réalité : le fait d’être réunis, pendant une heure ou deux, dans la même salle, nous fait toucher du doigt de manière concrète le réseau auquel nous participons. La co-présence physique y suffit. Si, en plus, les interactions sont stimulantes c’est tant mieux !

Pourquoi, autre exemple, les supporters préfèrent-ils aller au stade pour voir un match, plutôt que de le regarder à la télévision ? Parce qu’ils font foule, qu’ils communient dans un collectif et qu’ils forment plus qu’une collection d’individus en train de crier en même temps. Tous participent, de concert, à l’aventure de l’équipe qu’ils soutiennent. Le stade crée quelque chose que les échanges de un à un autour du comptoir d’un café ne remplacent pas, même si on y parle du match de la veille.

Le spectacle vivant, que ce soit un concert, un stand up, du théâtre ou du cirque, réunit, lui aussi, un public qui communie pendant un laps de temps à un événement partagé. Qui a été serré comme une sardine dans une petite salle, au milieu de voisins transpirants ou baigné dans l’ambiance survoltée d’un zenith, voit de quoi je veux parler.

Et, dernier exemple, chanter, lors d’un culte, avec un masque et à distance réglementaire de ses voisins, est un exercice profondément frustrant. On n’entend pas bien les autres chanter et on se sent un peu perdu au milieu d’une communauté qui perd de sa consistance concrète.

Ce sont parfois des moments transitoires, ce sont parfois des histoires communes de plus long terme. Mais, même si nous sommes au milieu d’une rue animée, pendant quelques minutes, il nous en reste quelque chose. Dans les sociétés complexes dans lesquelles nous vivons, la construction de l’appartenance collective se nourrit d’une poussière d’éléments divers et ces moments où nous partageons quelque chose avec d’autres en font partie.

La force des liens faibles ?

Il reste donc du collectif là où tout semble individuel. C’est ce qui émerge, du fait même des entraves que nous éprouvons, en ce moment. Mais il s’agit d’un collectif protéiforme, qui se recompose d’instant en instant, de jour en jour et d’événement en événement. Il est bien difficile de faire fond sur ces sentiments fugitifs d’appartenance pour construire un projet de société partagé.

C’est difficile, mais ce n’est pas, pour autant, impossible. Cela impose au politique (à quelque niveau qu’il soit) de construire des projets mobilisateurs qui réunissent, pour un temps, des supporters. Ces groupes peuvent varier d’un projet à l’autre. Mais l’idée de participer à une aventure partagée n’est pas anachronique. En revanche les différentes propositions politiques ont du mal à être perçues comme des aventures, des défis à relever.

Ces remarques valent aussi pour le domaine religieux. Le succès du jihadisme est venu, dans une large mesure, du fait qu’il a proposé, à des jeunes, un défi à relever, un projet à partager… un projet plutôt sinistre, mais un projet. Bien sûr, le contenu de ce qui est proposé importe ! Mais si le christianisme veut être autre chose qu’un reliquat identitaire, il faut qu’il soit capable, lui aussi, de faire entendre l’appel de l’évangile : lève-toi et marche. Et ce lève-toi peut parfaitement être un « levons-nous ».

Le deuxième tour des municipales et le monde d’après

Je me suis longuement demandé, pendant le confinement, quel serait le retentissement de cet épisode hors norme dans les choix politiques des Français (et des autres).
A l’heure où je commence à écrire ce post, dimanche soir, la télévision tourne en fond et rapporte, les unes après les autres, des victoires des listes écologistes qui étaient, certes, possibles au vu des résultats du premier tour, mais qui étaient, pour plusieurs d’entre elles, improbables.

Je fais le point, lundi matin. La liste est impressionnante : Lyon ainsi que la métropole lyonnaise, ce qui était plutôt attendu ; mais également (par ordre de population décroissante), Strasbourg, Bordeaux, Tours, Poitiers, Annecy, Besançon, Poitiers, Colombes. Par ailleurs Eric Piolle qui fait, aujourd’hui, figure de précurseur, a été réélu à Grenoble.

A Marseille la situation reste incertaine. La liste du Printemps Marseillais, emmenée par l’écologiste Michèle Rubirola, mais qui, dès le départ, avait noué des alliances très au-delà du périmètre d’EELV a gagné la majorité relative, mais pas la majorité absolue. A Paris et dans plusieurs autres grandes villes, c’est la situation inverse : quand les socialistes ont accueilli une partie des listes écologistes, entre les deux tours, ils ont fait le plein de voix. A Lille, Martine Aubry ne passe que d’extrême justesse après avoir, elle, refusé ce type d’alliance.

L’indice d’une prise de conscience de la fragilité de notre société et de nos choix de vie

C’est juste un indice. Il est beaucoup trop tôt pour parler d’une tendance de long terme, surtout au vu du taux d’abstention très élevé de ce deuxième tour qui a forcément pesé sur les résultats. En plus il ne faut pas confondre élection locale et élection nationale.

C’est donc juste un indice, mais un indice suggestif. Cela confirme une impression que j’ai eue (mais qui, comme toute impression, devait se frotter aux faits) : beaucoup de personnes se sont rendu compte que nous sommes plus vulnérables devant les phénomènes naturels que nous ne l’imaginions. Il y a eu, en quelque sorte, un écho indirect à ce que disent les scientifiques depuis plusieurs années. Même si on n’a pas rattaché l’épidémie de COVID-19 au réchauffement climatique, par exemple, c’est le tableau d’ensemble des risques que nous courons qui est devenu réalité. Il est devenu palpable que nous sommes dans un environnement menacé et qui finira par nous menacer nous-mêmes, si nous n’y prenons pas garde.

Par ailleurs, la parenthèse forcée dans nos activités, a fait prendre conscience, à certains, que nos choix de vie spontanés avaient quelque chose d’arbitraire et de futile. Ensuite, l’entraide, la solidarité, la mobilisation des ressources locales, qui ont fonctionné au plus fort de la crise du coronavirus a redonné un sens aux réseaux de proximité. Pour une partie des électeurs de gauche lassés par une social-démocratie en mal de projet et souvent cantonnée à des coups de pouce dans des arbitrages économiques complexes, cela constitue un horizon motivant.

Des mouvements locaux qui vont, désormais, devoir s’affronter aux contraintes de la gestion … et c’est une bonne nouvelle

J’ai souligné, la semaine dernière, que les listes écologistes et leurs alliés avaient fait l’objet, dans la dernière ligne droite, d’accusations d’incompétence et d’irresponsabilité plutôt nauséabondes. Manifestement tout cela a laissé les électeurs de marbre. Les résultats du premier tour étaient déjà bons pour les écologistes. Entre temps la dynamique s’est amplifiée.

Mais, bien sûr, les contraintes de la gestion municipale seront là. Et c’est tant mieux.
Je relis, à ce propos, ce que j’ai écrit, ici même, le 16 mars, au lendemain du premier tour : « la bonne nouvelle est la percée massive des listes écologistes dans les grandes villes. C’est une bonne nouvelle pour les villes en question, mais c’est surtout une bonne nouvelle pour le mouvement écologiste. Eric Piolle, qui s’est confronté à la gestion de la ville de Grenoble pendant 6 ans (et qui est en passe d’être reconduit) avait souligné, avant les élections, à quel point le mouvement écologiste devait apprendre à gouverner. Quand une minorité protestataire passe au moment de bascule où elle peut devenir une majorité (ou, au moins, une force politique importante), il faut qu’elle change de logiciel. Et cela n’a rien d’évident. Eh bien gageons que plusieurs équipes auront l’occasion d’apprendre sur le terrain, les contraintes et les joies de l’exercice des responsabilités« .

Ce petit commentaire est plus que jamais d’actualité. L’exercice du pouvoir provoque toujours des déceptions et je ne vois pas pourquoi les écologistes feraient exception à cette règle. Mais il est clair, pour bon nombre d’électeurs, aujourd’hui, que le « green washing » et les mesures d’inspiration écologistes prises au compte goutte ne sont pas une réponse adéquate aux réalités qui nous menacent.

Agir face à des remises en question radicales, l’exemple du prophétisme dans l’Ancien Testament

Tout cela ne sera-t-il qu’un feu de paille ? C’est possible. Mais cela veut quand même dire que l’épidémie de COVID-19 a été perçue comme un avertissement, comme l’occasion pour chacun de se questionner.

Cette dynamique me fait penser au message des prophètes dans l’Ancien Testament. Ils multipliaient les mises en garde, en disant que l’égoïsme, la poursuite de l’enrichissement aveugle et la célébration du dieu Baal, dieu des bonnes récoltes et de l’abondance à tout va, menaient les israélites dans le mur. Parfois ils étaient entendus, souvent ils étaient ignorés, souvent leur message était suivi transitoirement puis ignoré à nouveau. Mais il y a, dans la série des livres prophétiques, l’histoire pleine d’humour de Jonas, qui est presque consterné parce que les habitants de Ninive le prennent au sérieux et décident de se remettre en question pour de bon.

Il arrive que les questionnements profonds soient entendus et qu’ils soient suivis d’effet. La suite dira dans quelle configuration nous sommes aujourd’hui.

L’écologie comme mode de vie

Les 150 propositions de la convention citoyenne

J’ai parcouru la liste des 150 propositions de la convention citoyenne pour le climat. Il s’agit, sans aucun doute, d’une initiative intéressante, qui pourrait avoir pour vertu de légitimer, aux yeux du grand public, un certain nombre de mesures mal comprises et mal acceptées. On verra comment se passe la suite du processus.

Cela dit, à la lecture de cette liste, je n’ai pas échappé à un léger malaise. Dans nombre de cas, la commission reprend l’une ou l’autre mesure qui a déjà fait l’objet d’un affichage public officiel et qui n’a produit aucun effet. J’ai déjà parlé, par exemple, dans ce blog, de l’échec du plan santé environnement et des plans Ecophyto successifs. Il ne suffit pas de décréter une politique publique. Dans beaucoup de cas, si on veut avancer, il faut faire un travail de terrain serré, auprès des acteurs concernés, afin de les accompagner dans un processus de changement. Et c’est ce travail de terrain qui fait défaut, aujourd’hui. On décrète de grands objectifs, on finance des mesures et on abandonne les acteurs à leur initiative sans vraiment les accompagner. Il y a, ainsi, une perte d’efficacité de l’argent investi dans les politiques publiques qui est majeure.

Pour ce qui est de l’isolation des bâtiments existants, autre exemple, on sait qu’un obstacle majeur est le manque de compétence et d’expérience des entreprises du secteur. Il y a bien une mesure envisagée, qui parle de la formation des professionnels du bâtiment, mais, faute de pouvoir accéder au document dans son intégralité, j’ignore comment la mesure a été imaginée. En tout cas, si on veut qu’elle embraye sur le milieu des PME du bâtiment, il faudra autre chose que des mesures incitatives. Même chose pour le développement des infrastructures cyclables (mesure qui figure dans beaucoup de documents publics) : elle n’est pas seulement affaire de financement. Cela suppose une longue concertation avec les usagers du vélo (il est difficile de concevoir les trajets cyclables dans l’abstrait, car on ne perçoit pas les nombreux obstacles auxquels se heurtent, sur le terrain, les cyclistes). Et pour développer l’usage du vélo, il faut un travail d’animation et d’aide à la mise en mouvement non négligeable.
Voilà donc quelques exemples.

En résumé, cela m’a laissé l’impression d’un travail important et sérieux, mais qui n’échappe pas aux failles actuelles de l’action de l’état : une vision technocratique et économiciste, qui fait l’impasse sur les relations sociales à construire.

Et pendant ce temps-là, au niveau des grandes agglomérations …

Pendant ce temps, la campagne du deuxième tour des municipales met sous le feu des projecteurs, dans plusieurs grandes villes, des listes écologistes qui sont en passe de l’emporter … au point, d’ailleurs, de susciter quelques crispations chez leurs adversaires. J’ai parcouru, là aussi, le programme de la liste lyonnaise. Page après page, une ambiance différente de celle des 150 propositions s’en dégage. D’abord il y a, évidemment, une question d’échelle : tout est beaucoup plus concret au niveau d’une grande ville qu’au niveau de la France entière. Ensuite, au fil des pages, on sent que les auteurs se sont d’ores et déjà directement confrontés à certains enjeux, de sorte que leur manière de présenter leur projet est plus précise.

Mais la différence la plus importante est ailleurs. Dans chaque page (pas tout à fait) le projet suppose une articulation entre démarche écologique et relations sociales de proximité renouvelées. Cela m’a touché, car lorsque j’avais rencontré certains acteurs de la transition écologique, j’avais toujours remarqué qu’un des ressorts les plus puissants du changement des pratiques était l’apprentissage collectif (ou l’apprentissage des uns par les autres). Même l’économie verte est conçue, dans ce document, en lien avec l’économie sociale et solidaire.

De fait, il y a un lien plus profond qu’on ne l’imagine entre démarche écologique et investissement dans des réseaux de proximité, entre mise en question de la logique productiviste classique et intérêt pour les interactions sociales.
Pour le comprendre, faisons une brève parenthèse.
De nombreuses études, en psychologie sociale, ont opposé deux systèmes de valeur contrastés chez les individus : les uns sont plus orientés vers l’accumulation de richesse et le succès matériel, les autres sont plus orientés vers l’insertion dans des réseaux sociaux stimulants (naturellement, presque personne n’est complètement dans une case, il y a un continuum). Et les mêmes études ont montré, régulièrement, que les personnes qui sont plus concernées par la dimension matérielle témoignent de plus d’insatisfaction que les autres. Il est, dès lors, logique qu’elles poursuivent, encore et toujours, une satisfaction qui les fuit sans cesse et qu’elles pratiquent la fuite en avant. Que l’on admette, ou non, ce que je dis, ici, de manière schématique et résumée, tout un chacun peut constater que l’enrichissement, même homogène, d’une société (à partir du moment où des conditions de vie dignes sont assurées), ne la rend pas plus sereine ni plus satisfaite.

Et de fait, dans la manière d’imaginer la vie collective d’une grande commune, je retrouve dans ce programme écologiste cet intérêt pour les réseaux sociaux et la solidarité. La dimension productive est présente, mais elle est évaluée et conçue dans le cadre desdits réseaux. C’est là ce qui semble être le ressort essentiel d’une vie urbaine satisfaisante. L’écologie n’est donc pas seulement une série de mesures, c’est aussi un mode de vie, une manière de vivre ensemble.

Une polémique usée, qui pose question

Et il semblerait que le clivage entre les orientations dominantes, dont je viens de parler, soit en train de produire du clivage politique. Tandis, qu’au niveau national, le gouvernement en place a lancé cette convention citoyenne, sur le terrain, la République en Marche participe assez systématiquement à des coalitions anti-écologistes.

Et ces coalitions usent d’un argumentaire éculé, usé jusqu’à la corde, cuit et recuit depuis (au moins) que je suis né : ces programmes écologistes abriteraient, en sous-marin, de dangereux bolchéviques qui mèneraient les communes concernées à la ruine. Je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer d’une telle rhétorique. En tout cas, elle me semble participer d’un calcul politique à court terme qui pourrait se retourner contre ses auteurs. Une partie de l’électorat écologiste n’est, en effet, pas éloigné du centre. En dramatisant ces oppositions, ces coalitions sont en train de se couper d’électeurs potentiels.

Par ailleurs, il y a un sous-entendu dans cet argument : le mode de croissance actuel bénéficierait à tout le monde. Or depuis le début des années 1980, la croissance économique livrée à elle-même ne contribue plus à résorber les inégalités. Au contraire, le registre d’innovation actuel est en train de faire disparaître une partie des emplois des catégories moyennes de salariés. La croissance, soit disant menacée par ces crypto-bolchéviques, est peut-être satisfaisante pour les tenants des coalitions anti-écologistes, mais elle ne l’est pas pour de larges pans de la population. A l’inverse, c’est dans le programme des écologistes que l’on trouve le souci d’insertion (y compris par le travail) pour tous.

Dès lors on retrouve l’alternative entre tout tabler sur la croissance matérielle (sans évaluer ses conséquences sociales), ou en passer prioritairement par la construction de relations de proximité (dans le travail, dans le quartier, etc.) qui servent de socle à la vie collective. C’est peut-être là ce qui effraye les coalitions que nous pointons du doigt. Ce qui, est au fond, frappant c’est que l’attitude à l’égard de la nature semble être du même ordre que l’attitude à l’égard des autres. Ou bien on essaye de passer en force, face à la nature et aux autres, ou bien on pense que la prise en compte des exigences de la vie naturelle et des attentes des autres vaut la peine.

Mais si on voit du bolchévisme dès que l’on essaye de s’intéresser sincèrement aux autres et notamment aux plus démunis et dès que l’on tente de construire collectivement des modes de vie plus respectueux de la nature et plus respectueux des autres … que dire ? Si c’est là ce que certains pensent, je n’ai qu’une chose à dire : dans ce cas Jésus était bolchévique !