Propagande et rapports de force

La propagande, les mensonges grossiers destinés à asseoir un pouvoir brutal et unilatéral, ne sont pas quelque chose de très nouveau. J’ai grandi à l’âge de la guerre froide et, à cette époque, la propagande était habillée d’idéologie : les deux camps, l’Est et l’Ouest, se renvoyaient la balle et s’accusaient mutuellement de tous les maux. Dans les faits, les États-Unis ont maintenu, par la force, des régimes dictatoriaux en place, en Amérique du Sud et ils ont mené des guerres en Asie du Sud-Est ; pendant ce temps l’URSS et la Chine avançaient leurs pions dans la même Asie du Sud-Est et elles soutenaient les guérillas un peu partout dans le monde ; la France n’était pas en reste dans son ancien empire colonial d’Afrique, où elle continuait à tirer les ficelles. Il y avait une différence avec la période actuelle : les mensonges n’étaient pas tout, chacun défendait une vision du monde et justifiait son intervention au nom d’une vision de ce qu’était une bonne société. Intervenir dans un pays tiers, au nom d’une société idéale, s’est souvent révélé hypocrite et désastreux, comme l’intervention américaine en Irak l’a rappelé récemment.

Mais aujourd’hui plus besoin d’idéologie, c’est le pouvoir à l’état brut qui sert de ressort à la propagande. Un peu partout dans le monde, on voit des leaders défendre l’idée que leur pays n’a pas assez de pouvoir sur la scène mondiale et qu’il devrait en avoir plus. Il y a une sorte de retour à la guerre classique où les impérialismes divers se heurtaient les uns aux autres. Les leaders populistes jouent sur cette fibre de l’appel aux rapports sociaux brutaux et ils rencontrent du succès dans bon nombre de pays, dont la France.

Et finalement, aboutissement de cette logique de l’escalade : c’est la guerre en Ukraine, avec un président Russe qui réécrit l’histoire, invente des épisodes, et livre sa mentalité d’assiégé au monde entier, en assiégeant lui-même un pays tiers.

La « faiblesse » des démocraties : une planche de salut

Dans un tel contexte, certains déplorent la faiblesse des démocraties ou la longueur des négociations entre pays européens. Mais si on supprime cette supposée faiblesse, il ne nous reste plus qu’à devenir des pays autoritaires comme les autres et à nous lancer dans la guerre de tous contre tous.

Car le pouvoir est une réalité dangereuse et d’autant plus dangereuse qu’elle est concentrée entre peu de mains. Il faut rappeler, à ce propos, la longue controverse, dans l’Ancien Testament, contre le pouvoir royal. Dieu n’accueille que du bout des lèvres la demande du peuple d’Israël d’avoir un roi, puis il ne cesse de rogner le pouvoir royal en envoyant des prophètes qui critiquent les décisions royales. Même le roi David, plutôt cité en exemple, doit à deux reprises, écouter les remontrances des prophètes Natan, puis Gad : lorsqu’il abuse de son pouvoir personnel pour voler la femme d’un autre (2 S 12) et lorsqu’il se lance dans une politique de puissance en recensant les hommes en arme sur son territoire (2 S 24).

Les dénonciations des exactions et des abus de pouvoir parsèment les livres prophétiques en un tissu serré. Et le Nouveau Testament poursuit cette tradition de grande réserve à l’égard des puissants et des puissances.

En Europe, puis dans le reste du monde, on a, depuis le XVIIIe, instauré des régimes démocratiques (ou qui tentent de l’être) afin de diminuer les abus de pouvoir et d’équilibrer tout pouvoir par un contre-pouvoir. Cela n’empêche pas les démocraties d’être gangrenées par le poids de lobbies, par des passe-droits, des tentatives plus ou moins abouties de corruption et des formes persistantes de propagande. Tout cela paraît bien fragile, mais on voit qu’il n’y a pas d’autre option que cette fragilité. Dès que les coups de menton et les politiques autoritaires refont surface, la guerre économique, la violence, les discriminations, puis la guerre pure et simple, refont surface.

Nous nous sentons faibles et fragiles par rapport à ce qui se passe ces jours-ci en Ukraine. Pensons-y : c’est peut-être une bonne nouvelle.

La France s’ennuie

Je reprends le fil de ce blog, après une période chargée en sollicitations où je n’ai guère eu le loisir de me poser pour écrire. Mais il faut dire, également, que la campagne électorale que nous vivons actuellement est morose. Parmi la droite, toutes tendances confondues, l’obsession sécuritaire a pris une telle place que le discours s’est rétréci, pour se résumer quasiment à un mot d’ordre : non pas, « aimez-vous les uns les autres », mais « méfiez-vous les uns des autres ». Quant aux gros bataillons des électeurs d’extrême-droite, ils semblent penser que tout irait mieux si nous étions « entre-nous ». Mais les Français, livrés à eux-mêmes, s’ennuient ferme.

Le COVID y a sa part, évidemment. Après deux ans d’épidémie, de restrictions diverses, de port du masque régulier, la lassitude domine et ce qui pourrait être de grands projets de société a du mal à percer. Le « monde d’après », dont on parlait en 2020, est, pour l’instant, un monde découragé et fatigué.

Mais, COVID mis à part, j’ai repensé à l’éditorial, resté fameux, que Pierre Viansson-Ponté avait publié dans le journal Le Monde, en mars 1968, peu de jours avant l’explosion des événements de mai, et qui s’intitulait : « Quand la France s’ennuie ».
J’en cite quelques extraits : « Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde. […]
Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter. […]
Cet état de mélancolie devrait normalement servir l’opposition. Les Français ont souvent montré qu’ils aimaient le changement pour le changement, quoi qu’il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l’actuel régime ? […]
On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes. Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion« .

Il n’y aurait pas beaucoup de mots à changer si on voulait publier, aujourd’hui, un tel papier. De fait, pour ce qui est d’administrer le moins mal possible le bien commun, il y a quelques idées et quelques débats, notamment sur la redistribution des très hauts revenus. Mais pour ce qui est d’ouvrir des horizons et de susciter des élans il y a nettement moins de propositions, et ce qui domine le champ médiatique sont des échos de la nostalgie, de la déploration et du ressentiment.

Pourtant il y a beaucoup de choses qu’il vaudrait la peine de faire ensemble

Pourtant il y a des enjeux politiques, aujourd’hui, qui passeraient mieux si, au lieu de dresser les personnes les unes contre les autres, on cherchait à élargir le socle non pas seulement d’un consensus, mais d’un projet partagé dans lequel chacun aurait sa part.

Les défis climatiques, et écologiques en général, par exemple, sont laissés facilement de côté par des candidats (et le communiste Fabien Roussel vient de rajouter son nom à la liste) qui veulent n’y voir que de la culpabilisation. Mais ils sont aussi un formidable enjeu qu’il serait très motivant d’affronter collectivement, en inventant des manières de faire, en imaginant de nouvelles voies, plutôt que de s’enfermer dans un conservatisme inquiet et voué à l’échec.

Et beaucoup d’autres enjeux, comme l’accompagnement du grand âge, l’accès au travail pour le plus grand nombre, la santé publique, la répartition des bénéfices du travail, le financement des retraites, appellent autre chose que des calculs de coin de table et des mesures techniques. Ils nécessitent des débats de fond, au-delà de ce que l’un gagne et de ce que l’autre perd, pour savoir ce que nous avons à gagner, collectivement, en suivant telle ou telle direction.

Et pourquoi de telles questions sont-elles si peu audibles ? Pourquoi rencontrent-elles un si faible écho dans les médias divers, y compris les réseaux sociaux ? Il semble aujourd’hui tellement plus facile de se comporter en grincheux ou en provocateur, que, pour reprendre les mots de Viansson-Ponté, d’ouvrir des horizons et de susciter des élans.

L’épidémie et l’enfermement dans la passivité

Les deux ans de COVID nous ont ancrés, contraints et forcés, dans la passivité. Ce qui manque aujourd’hui (et pas seulement à cause du COVID) ce sont des enjeux face auxquels tout un chacun pourrait agir, faire quelque chose, avoir la satisfaction de franchir des étapes et de remporter des succès.

Or même si la mondialisation limite la marge d’action du citoyen de base, il reste beaucoup d’enjeux (et j’en ai cité quelques uns) où les acteurs politiques et leurs électeurs pourraient agir de concert.

Tout cela m’évoque (on m’excusera du raccourci) le paralytique porté par ses amis jusqu’à Jésus. Et, s’il faut parler de culpabilité, ou de culpabilisation, on remarquera que les premiers mots de Jésus sont : « tes péchés te sont pardonnés » (Luc 5.20). Dans l’évangile, ces mots dérangent. Mais la suite est forte. C’est l’appel : « lève-toi et marche » (v 23-24). Et si quelqu’un nous assurait, aujourd’hui, que tous nos ressassements, tous nos égoïsmes, toutes nos frontières mal placées étaient pardonnés, comment réagirions-nous ? Est-ce que nous serions prêts, dans la foulée, à nous lever et à nous mettre en mouvement ?

Beaucoup de français, aujourd’hui, iraient mieux s’ils entrevoyaient la possibilité de vivre et d’expérimenter de nouvelles voies et s’ils s’en saisissaient. Pour l’heure, beaucoup d’entre eux s’ennuient.

Les divisions de « la » gauche ; des fractures bien plus profondes que des querelles d’égos

La gauche partira aux élections présidentielles en ordre dispersé. Certains (assez nombreux) semblent croire que c’est là affaire d’appareils, d’égos mal placés, de mauvaise stratégie, etc. Mon diagnostic est tout autre : c’est l’électorat de la gauche qui est profondément divisé et qui s’imagine un peu trop facilement pouvoir être uni derrière un candidat … qui mécontenterait, quel qu’il soit, la majorité dudit électorat.

Il y a eu, de toute manière, des fractures historiques anciennes et répétitives. Je pourrais remonter au congrès de Tours, en 1920 et à la fracture entre la gauche révolutionnaire et la gauche réformiste, qui a couru, pour le moins, jusqu’aux années 1970. Je me limiterai à des événements plus récents. Si je me souviens du gouvernement Jospin (entre 1997 et 2002) je pense que, de tous ceux étiquetés à gauche, depuis 1981, c’est celui qui a mené la politique la plus à gauche. Pourtant une majorité de l’électorat de gauche, probablement prête à voter pour lui au deuxième tour, s’est détournée de Lionel Jospin, au premier tour, en 2002, au motif que cette majorité était insatisfaite de la politique qu’il avait menée. Trois ans plus tard, en 2005, c’est le parti socialiste lui-même qui a éclaté en deux, entre partisans et adversaires du traité européen. Une fois encore, cette fracture s’est vue dans les urnes, elle ne s’est nullement réduite à des stratégies d’appareil. Et ce sont encore les électeurs socialistes qui ont voté pour Benoît Hamon, à la primaire de 2017, faisant écho à tous ceux qui, durant le quinquennat de François Hollande, avaient réclamé une « vraie politique de gauche ». Ces frondeurs représentaient un mouvement, assurément, mais certainement pas de quoi réunir une majorité derrière eux.

La sémantique gauche / droite, qui semble opposer deux blocs homogènes, cache donc un profond éclatement de ce que chacun investit dans le terme de « gauche ». Ce terme est parfois invoqué comme un signifiant religieux : on serait, ou non, de gauche ; il y aurait une vraie et une fausse gauche. Il y a là une erreur de perspective majeure.

La sociologie des électeurs qui votent à gauche ne correspond plus du tout à l’image classique que l’on en a.

Une des raisons qui expliquent cet éclatement est la composition sociologique de l’électorat prêt à voter à gauche. J’ai rendu compte, ici-même, d’une analyse internationale sur les transformations de la sociologie électorale, dans le monde entier. Le livre, paru au Seuil : Clivages politiques et inégalités sociales, Une étude de 50 démocraties (1948-2020) (sous la direction d’Amory Gethin, Clara Martinez-Toledano et Thomas Piketty) montre une lente, mais irrésistible, mutation des caractéristiques des électeurs de gauche dans la plupart des pays riches. Dans ces pays, comme je l’écrivais, « on est passé progressivement, depuis 1948, d’une situation où les personnes les plus riches et les personnes les plus diplômées votaient à droite, tandis que celles qui cumulaient les handicaps sociaux votaient à gauche, à une situation où les plus riches continuent à voter à droite, tandis que les plus diplômés votent nettement à gauche. Dans le même temps, les catégories les moins diplômées et les moins riches se sont également séparées : les unes votant pour des partis populistes marqués à droite, les autres continuant à voter à gauche ».

Les catégories diplômées, vivant souvent en ville, n’ont, on s’en doute, pas les mêmes priorités que les employés et ouvriers vivant en périphérie ou dans le péri-urbain. Celles-là sont probablement disposées à voter à nouveau pour Emmanuel Macron ; les ouvriers et employés beaucoup moins. En tout cas, les diplômés ont plus une approche culturelle de l’idée de gauche et sont moins intéressés par la redistribution. Le clivage est majeur et, dès qu’un candidat proche du centre perce, il le met en évidence. L’adhésion au projet européen est un autre point d’achoppement qui sépare ces deux catégories.

Et cela explique que, même en cumulant tous les candidats relevant plus ou moins de la gauche, on n’arrive pas, aujourd’hui, à des intentions de vote au-delà de 25%, au premier tour des prochaines élections présidentielles. Une partie des ex-électeurs socialistes qui ont voté pour Emmanuel Macron en 2017, sont disposés à le refaire en 2022.

La crise écologique perturbe le logiciel historique des partis de gauche

Je comprends bien, d’ailleurs, que de nombreux électeurs qui ont, par le passé, prêté leur voix à des candidats du centre gauche, n’ont plus envie de jouer les forces d’appoint, déçus qu’ils ont été par la timidité des politiques menées par les candidats qu’ils avaient soutenu.

Les candidats socio-démocrates, de leur côté, arguent qu’ils vont aux limites du possible. Il serait certainement envisageable d’aller plus loin dans la taxation des hauts revenus. Mais l’idée de redistribution prend un tour radicalement nouveau avec la crise écologique : peut-on espérer partager les fruits de la croissance, quand ce que produit ladite croissante nous interroge de plus en plus ? Jean-Luc Mélenchon, continue à croire à une énergie aisément accessible grâce à l’utilisation de l’énergie des vents marins et du mouvement des mers. Il caresse encore des rêves technologiques (et pas seulement dans le domaine de l’énergie) qui laissent d’autres beaucoup plus circonspects.

En fait, les menaces écologiques ne conduisent pas seulement à isoler un électorat écologiste des autres, elles interrogent la manière dont les différents candidats pensent financer leur politique redistributive. Ce qui semble juste, possible et durable, se diffracte en une poussière de points de vue non convergents.

Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ?

Donc la gauche, cette année, en France, est divisée et restera divisée. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ? Mauvaise nouvelle si la conséquence (et c’est ce qui se profile, pour le moment) est de proposer des politiques plus inégalitaires, alors même que toutes les associations protestantes (pour ne parler que d’elles) qui s’activent sur le terrain, témoignent de la précarité croissante de pans, eux aussi croissants, de la population vivant en France.

Bonne nouvelle si les clivages qui apparaissent (et qui concernent aussi, pour partie, la droite) résonnent comme autant de questions pour l’instant sans réponse, mais auxquelles il importe de trouver une solution. Le mouvement des gilets jaunes, pour ne prendre qu’un exemple, a certainement accéléré la prise de conscience que les politiques environnementales ne pourraient pas être menées sans aider financièrement les groupes sociaux les plus en difficulté. Toutes les contradictions qui apparaissent peuvent ou bien amplifier l’éclatement du corps électoral (toutes tendances confondues), ou bien résonner comme un défi qui appelle autre chose que les recettes plutôt éculées que l’on voit défiler dans bon nombre des propositions politiques que l’on entend ces jours-ci.

L’électorat, dans son ensemble, est profondément déboussolé, et l’épidémie de COVID a accentué cette perte de repères. Mauvais nouvelle si cela provoque des replis identitaires et des politiques inspirées par la méfiance. Bonne nouvelle si c’est l’occasion de prendre conscience que la situation dans laquelle nous vivons a profondément changé et qu’il faut imaginer de nouvelles voies d’action collective.

Les chrétiens devraient être des spécialistes de la bonne nouvelle. En fait, être chrétien, aujourd’hui, en France, recouvre une diversité de points de vue au moins aussi importante que de se positionner comme « à gauche ». Actualiser l’appel du Christ dans le contexte bouleversé que nous connaissons aujourd’hui ne va pas de soi. Et les chrétiens sont profondément divisés, même au sein d’une église donnée, sur leur manière d’investir leur foi dans leur vie pratique. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle? Je ne vais pas répéter mes réponses : elles valent aussi pour l’actualité et la pertinence de la foi, ici et maintenant.

Une année 2022 solidaire … que nous le voulions ou non

On utilise, la plupart du temps, l’adjectif « solidaire » ou le substantif « solidarité » pour parler d’un acte volontaire. Mais il existe d’autres usages, en français. On parle, dans un ensemble mécanique, de pièces solidaires les unes des autres, pour signifier qu’un mouvement imprimé à n’importe laquelle d’entre elles, entraîne toutes les autres. Le mot est dérivé de « solide » et, dans ce sens, il signifie une communauté de destin : nous sommes liés par les choix des autres, sans que nous le voulions.

Solidaires face aux épidémies

Depuis l’année 2020 nous nous redécouvrons solidaires devant les épidémies. Ceux qui réclament plus de liberté de choix, ignorent, souvent, que leur choix a des conséquences sur les autres et que les autres n’ont pas envie de subir les conséquences de leur liberté. De fait, pro et anti-vaccin sont solidaires les uns des autres, même s’ils se critiquent les uns les autres.

Et, dans ce domaine, nous sommes solidaires au niveau international, car, là où le virus circule, il mute. On ne peut donc pas se laver les mains de ce qui se passe ailleurs (où que ce soit) sur la planète.

Solidaires face aux menaces environnementales

Nous subissons, de même, les conséquences de la pollution émise par les autres et les autres subissent les conséquences de notre pollution.
Le climat est un tout, et même ceux qui s’imaginent à l’abri de résidences climatisées, surveillées par des gardes armés, finiront par en subir les conséquences.

Le climat est résistant aux opinions : quel que soit ce qu’on en pense, il suit son cours. Les multiples substances chimiques, que nous répandons à droite et à gauche, agissent, elles aussi, de la même manière sur ceux qui dénient leur influence et sur ceux qui l’admettent.

Solidaires face aux choix politiques de nos concitoyens

En cette année électorale, nous savons que nous devrons faire avec le président, puis les députés, qui sortiront des urnes. Nous devrons vivre, ensuite, pendant 5 ans, avec les conséquences des choix du corps électoral, que ce soit notre choix ou non.

Il est de bon ton de critiquer les mesures gouvernementales, ou les décisions des élus locaux. Mais, en France tout du moins, ils ont été élus. Nous n’avons pas forcément voté pour eux, mais d’autres l’ont fait.

Les prophètes : solidaires, eux aussi

Dans bien d’autres domaines nous sommes dépendants des choix et des pratiques d’autres acteurs. Mais je me suis limité, ici, à des domaines où nos propres choix pèsent sur la vie d’autres que nous.

Tout cela appelle, en conséquence, les chrétiens à un sursaut prophétique. Et, tandis que nombre d’entre eux sombrent dans la facilité et la passivité, il faut souligner que d’autres parlent et agissent avec courage.

Mais il faut noter, à ce propos, que la plupart des prophètes de l’Ancien Testament, ont partagé le sort d’un peuple qui ne les écoutait pas. Dans les grands moments de naufrage, les prophètes sont entraînés avec leurs contemporains, même s’ils leur avaient donné les moyens d’échapper à la catastrophe. Ézéchiel est exilé avec une partie du peuple, à Babylone. Jérémie est entraîné contre son gré, en Egypte (Jr 43.6), alors qu’il avait adjuré le roi de ne pas s’y replier. Dieu calme Baruch, le secrétaire du même Jérémie, qui formait de grands projets, en lui disant qu’il ne peut pas échapper à la débâcle (il lui laisse, simplement, la vie sauve) (Jr 45). Et dans les apocalypses diverses du Nouveau Testament, il n’est dit nulle part que les chrétiens échapperont aux malheurs provoqués par l’injustice et l’aveuglement des hommes. Jésus, pour sa part, pleure sur Jérusalem, et sa destruction future, parce que ses habitants ont refusé le salut qu’il leur apportait. Mais c’est lui qui meurt le premier, quelques jours plus tard, sur la croix (Lc 19.41-43).

Voilà peut-être des considérations bien sombres, pour débuter cette année 2022. Mais, sombre ou lumineux, notre avenir s’écrit au pluriel, et il est temps, pour chacun, d’arrêter de se rêver comme des personnes qui peuvent se livrer sans limite, ni dommage pour les autres, aux aléas de leur fantaisie.

Donnez-nous du temps ! Donnez-nous de la distance ! L’exemple troublant de la convention citoyenne sur le climat

J’ai regardé, sur la chaîne parlementaire, un documentaire tout à fait troublant sur les 150 personnes, tirées au sort, qui ont participé à la convention citoyenne sur le climat. Ce documentaire de 52 minutes peut être regardé encore un certain temps.

Une soudaine prise de conscience de la gravité des enjeux

On avait déjà souligné, au moment de la fin de la convention, qu’il était assez étonnant que le groupe de citoyens arrive à un tel consensus, sur un sujet à priori très controversé. Ce que racontent les personnes, dans le reportage, l’explique. Toutes disent qu’elles ont soudain pris conscience de l’importance et de la réalité du problème, face à des experts qui les ont bouleversées. C’est bien là ce qui m’a estomaqué.

Il faut bien voir que ces experts ne vivent pas dans le secret, qu’ils s’expriment au travers des rapports du GIEC ou au travers d’autres rapports, que ces travaux sont relayés par la presse, qu’il arrive qu’on en voie l’un ou l’autre à la télévision. Donc, d’un certain point de vue, ces personnes n’ont fait que réentendre ce qu’elles avaient déjà entendu. Elles ne disent d’ailleurs pas le contraire. Elles disent simplement que, tout d’un coup, elles ont pris ces messages au sérieux.

Plusieurs ont changé de vie après la convention citoyenne. Certains se sont engagés politiquement, d’autres ont décidé de militer dans les réseaux associatifs, plusieurs ont quitté leur travail, l’un a décidé d’aller travailler tous les jours en vélo et a arrêté de manger de la viande. Quand ils parlent du choc qu’ils ont reçu, ce ne sont donc pas des mots en l’air.

Que s’est-il passé ?

J’avoue que, dans un premier temps, j’ai été plutôt désespéré de me rendre compte que, pour la plupart des personnes, le problème n’était pas qu’elles étaient auparavant dérangées dans leur confort, mais simplement qu’elles ne prêtaient pas vraiment attention aux mises en garde des experts, qu’elles les écoutaient d’une oreille distraite.

Ensuite je me suis interrogé sur ce qui s’était passé. Ce qui m’est, finalement, apparu comme évident, c’est que le message n’est pas tout et que le cadre dans lequel il est délivré change complètement la donne. D’abord, se retrouver en chair et en os devant un spécialiste dont on perçoit l’engagement, en tant que personne, dans le problème considéré, fait un autre effet que de juste récupérer son discours. Ensuite, et ce fut là, à mon avis, le ressort essentiel : on a laissé aux scientifiques le temps de parler, de s’expliquer, de répondre à des questions tranquillement, chose qu’ils n’ont jamais la possibilité de faire dans les médias.

Et les auditeurs ont pris le temps d’écouter le message, d’essayer de se faire un opinion, de discuter, de demander des éclaircissements, de soulever des objections. C’est un autre positionnement que de se trouver face au flux déstructuré de la succession d’informations d’un journal télévisé, qu’on laisse glisser sur soi. Du coup, plutôt que de chercher la petite phrase ou la petite formule qui fait mouche, tous ont cherché à approfondir un peu (un peu a suffi) les enjeux.

Il y a d’autres points forts qui ressortent du documentaire. L’un raconte le débat contradictoire qui s’est déroulé à propos de la semaine de travail de quatre jours et l’expérience incroyable de voir l’intelligence des arguments qui s’échangeaient. L’autre dit qu’il a pris conscience qu’il avait quelque chose à dire, alors qu’il se dévalorisait auparavant.

Et puis …

Et puis à la fin, le documentaire y insiste aussi, tous ont la conviction d’avoir participé à un moment incroyable, mais non reproductible. Quand ils doivent trancher entre soumettre leurs propositions par référendum ou les transmettre aux parlementaires, la majorité d’entre eux sont persuadés qu’il sera impossible de mener un débat public de grande ampleur sur ces questions et qu’il vaut mieux s’en remettre aux députés et sénateurs.

Pourquoi sont-ils intimement persuadés que la majorité des français « ne pourra pas comprendre » ce qu’ils ont compris ? A mon avis ils sont assez lucides : ils voient que l’arène où ces questions pourraient prendre de la consistance n’existe pas.

D’un autre côté, ils sous-estiment, sans doute, les pesanteurs multiples qui feront, en définitive, de la loi climat, une pâle évocation de leurs travaux.

Rendez-nous Jean-Baptiste !

Et, alors que je tentais de comprendre ce qui s’était passé, j’ai été ramené aux textes bibliques qu’on lit, au moment de l’avent, et qui nous parlent du ministère de Jean-Baptiste. Il est « la voix qui crie dans le désert » et les gens sortent de la ville pour aller à sa rencontre, au bord du Jourdain. Cette mise en scène peut questionner, mais je me rends compte que, là aussi, le lieu change tout. Prendre le temps de sortir de son quotidien et aller dans un lieu où il y a peu de distractions, rend disponible pour entendre un message qui, sinon, serait brouillé et inaudible.

Et voilà notre problème : nous manquons de déserts, nous manquons de lieux et d’occasions pour sortir de notre quotidien saturé de messages éphémères. Ce n’est pas tellement une défaite de la pensée que nous vivons, qu’une disparition de lieux pour penser. Tous ceux qui ont été filmés dans le documentaire sont reconnaissants d’avoir pu faire un pas de côté et ils ont apprécié d’avoir à se poser des questions.

Et, on le voit, le fonctionnement des organes d’information ne construit pas du tout, aujourd’hui, un lieu pour prendre de la distance, regarder les choses en face tranquillement, et s’interroger sur les grands enjeux de notre existence.

Rendez-nous Jean-Baptiste !

La justice au rabais n’est pas la justice

J’ai lu, comme beaucoup d’autres, la tribune publiée dans le journal Le Monde par plus de 3000 magistrats et 100 greffiers, le 23 novembre dernier, et j’avoue que j’ai été terrifié. Entendons-nous : qu’une profession publique se plaigne de son manque de moyens peut sembler quelque chose de plutôt habituel. Mais ce qui est effrayant ce sont les exemples très concrets de la conséquence de ce manque de moyens qui sont exposés dans le texte.
J’en cite quelques extraits :

« Nous, juges aux affaires familiales, sommes trop souvent contraints de traiter chaque dossier de divorce ou de séparation en quinze minutes et de ne pas donner la parole au couple lorsque chacune des parties est assistée par un avocat, pour ne pas perdre de temps.
Nous, juges civils de proximité, devons présider des audiences de 9 heures à 15 heures, sans pause, pour juger 50 dossiers ; après avoir fait attendre des heures des personnes qui ne parviennent plus à payer leur loyer ou qui sont surendettées, nous n’avons que sept minutes pour écouter et apprécier leur situation dramatique.
Nous, juges des enfants, en sommes réduits à renouveler des mesures de suivi éducatif sans voir les familles, parce que le nombre de dossiers à gérer ne nous permet pas de les recevoir toutes.
Nous, juges correctionnels, du fait de la surcharge des audiences, devons choisir entre juger à minuit des personnes qui encourent des peines d’emprisonnement, ou décider de renvoyer des dossiers aussi complexes que des violences intrafamiliales à une audience qui aura lieu dans un an. A cette date, la décision aura perdu son sens et laissé la vie des justiciables et de leur entourage en suspens.
Nous, substituts du procureur, devons fréquemment nous résoudre à poursuivre devant les tribunaux ou à classer sans suite des procédures sur la base d’un compte rendu téléphonique ou électronique succinct, sans avoir le temps de les lire intégralement avant. »

Il me suffit de m’imaginer dans une des circonstances évoquées pour avoir les cheveux qui se dressent sur la tête.

Les auteurs du texte parlent de « justice maltraitante » et ajoutent ce commentaire : « Nous comprenons que les personnes n’aient plus confiance aujourd’hui en la justice que nous rendons, car nous sommes finalement confrontés à un dilemme intenable : juger vite mais mal, ou juger bien mais dans des délais inacceptables. » Oui, nous comprenons fort bien !

Ce n’est pas le tout d’invoquer la loi et l’ordre, encore faut-il être prêt à en payer le prix

Pendant ce temps-là, l’opinion publique, en France, prête une oreille de plus en plus complaisante à l’égard de ceux qui revendiquent la loi et l’ordre. La campagne présidentielle, qui a débuté, a déjà commencé à livrer son lot de surenchères dans ce domaine.

Il y a, de toute façon, une dérive globale des rapports sociaux, en France comme dans d’autres pays, vers une utilisation de plus en plus fréquente de la plainte judiciaire.

Mais qui est prêt à payer le prix d’une telle dérive ? Pas grand monde, apparemment. D’ailleurs tel ou tel candidat pense toujours s’attirer des voix en promettant de diminuer le nombre de fonctionnaires. Diminuer le nombre de fonctionnaires vraiment ? Dans quel domaine ? De partout, des plaintes analogues à ce qui se dit dans le champ de la justice se font entendre.

Mais restons dans le domaine de la justice. On pourrait imaginer un mode de vie sociale moins conflictuel qui mobilise moins la justice. On se souvient, à ce propos, de l’exhortation du Sermon sur la Montagne : « Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire, tant que tu es encore en chemin avec lui, de peur que cet adversaire ne te livre au juge, le juge au gendarme, et que tu ne sois jeté en prison » (Mt 5.25). On pourrait l’imaginer et, honnêtement, je l’appelle de mes vœux. Mais, depuis des années, nous suivons, collectivement, le chemin inverse : attiser les conflits et les oppositions, dramatiser les différences, faire appel à la force publique à tout propos. Tout cela a un coût. Et, vraiment, on ne peut pas se satisfaire de la justice expéditive que cela engendre.

On peut se boucher les yeux. Les justiciables qui ont des moyens donnent l’exemple, peu enthousiasmant, d’utiliser des cabinets d’avocats pour ralentir encore le cours de la justice en multipliant les recours procéduriers. Il n’y aurait donc que la misère ordinaire qui serait traitée par-dessous la jambe par des magistrats pris dans l’étau d’une contradiction qui les étouffe eux-mêmes. Oui, on pourrait faire ce calcul cynique et il me semble que certains le font.

Mais tous ceux qui n’ont que la loi et l’ordre à la bouche oublient une chose : il y a plus efficace que de quadriller le terrain par des forces de l’ordre toujours plus nombreuses, c’est de produire une justice qui donne confiance. Or, pour l’instant, on est face à un déni de justice qui touche des couches de plus en plus vastes de la population française et le sentiment de révolte et d’abandon qui en résulte est lourd de conséquences.

On connaît les exhortations du Lévitique :  » Ne commettez pas d’injustice dans les jugements : n’avantage pas le faible et ne favorise pas le grand » (Lv 19.15). Or les conditions dans lesquelles est rendue la justice, pénalise, aujourd’hui, structurellement, le faible, même si le juge s’efforce de rester impartial. Et c’est cela qui met les magistrats hors d’eux. Ce passage du Lévitique est loin d’être anodin. Il se conclut, en effet, après une série d’exhortations, par une formule promise à un grand avenir : « c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19.18). Oui, aimer son prochain est aussi affaire de moyens administratifs et financiers.

Dire et faire (dans la vie chrétienne et dans la vie publique)

La théologie chrétienne disserte, pratiquement dès l’origine, sur les tensions entre le dire et le faire. Dès le début du ministère de Jésus, dans la synagogue de Nazareth (dans le chapitre 4 de l’évangile de Luc), celui-ci lit le rouleau d’Esaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur« . Puis il dit : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. » Voilà pour le dire. Mais, aussitôt, Jésus soulève lui-même l’objection :  « Sûrement vous allez me citer ce dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm, fais-en donc autant ici dans ta patrie. » Et voilà pour le faire. Plus tard, Jésus polémiquera avec les Pharisiens en déclarant : « ils disent et non font pas » (Mt 23.3). Les épîtres reviendront, ensuite, souvent, sur cette tension.

Puis la balance a penché d’un côté : au fil des premiers siècles de l’église, l’opposition entre contemplation et action a progressivement conduit à imaginer « la vie de perfection », comme une vie de prière libérée des soucis du monde. Les moines, pourtant, travaillaient, mais plus comme une sorte d’hygiène nécessaire à leur vie spirituelle. Au moment de la Réforme, c’est le débat entre foi et œuvres qui a, à nouveau, semé le doute sur la consistance et l’importance de l’action. Lorsque j’ai écrit Agir, travailler, militer, Une théologie de l’action (publié en 2006), mon propos était de montrer que l’action était bien plus intriquée dans toutes les facettes de la théologie biblique qu’on ne le pensait en général. J’arrête ici pour ce très bref survol.

Deux stratégies politiques

Il se trouve que j’ai retrouvé cette tension dans le débat du deuxième tour de la primaire des écologistes. On a parlé du « pragmatisme » de Yannick Jadot et de la « radicalité » de Sandrine Rousseau, mais, au fil de leurs échanges, sur la chaîne LCI, j’ai entendu un peu autre chose. A plusieurs reprises, Sandrine Rousseau a répété : « il faut dire les choses ». Elle a exposé également, combien lui importait de glisser dans la campagne des mots comme la « démobilité » ou la notion « d’homme (masculin) déconstruit ». De son côté Yannick Jadot essayait d’expliquer comment il pourrait agir. Il ne cherchait pas à rassembler pour le plaisir de rassembler, mais pour construire un accord minimal qui lui permettrait d’agir.

A chaud, la position de Sandrine Rousseau m’a pas mal irrité. J’y ai retrouvé les travers des universitaires, que j’ai côtoyés tout au long de ma carrière, et qui se persuadent que l’on change le monde en changeant les mots. Son passage sur l’homme déconstruit, par exemple, ressemblait plus à ce qu’on peut dire dans un colloque de sciences sociales, qu’à un discours audible et compréhensible par tout un chacun. Elle reprochait à Yannick Jadot et à son écologie de gouvernement de « ne pas aller au bout du chemin ». Ce dernier a à peine caricaturé sa pensée quand il lui a répliqué : « si gouverner, c’est renoncer, alors il ne faut plus faire de politique ».

Tout cela m’a d’autant plus irrité que j’ai souvent exhorté des chrétiens, prompts à critiquer la marche du monde, à plus de modestie. J’ai, à chaque fois, affirmé qu’il n’est correct de critiquer que si on est capable de mettre en œuvre une autre manière de vivre. Et c’était, là aussi, le propos de mon livre sur l’action.

La libération de la parole

Avec le recul, je me suis quand même avisé d’une chose, c’est que Sandrine Rousseau a construit son parcours autour de la libération de la parole des femmes et de la dénonciation des abus sexuels et du harcèlement y compris dans la rue. Dans ce cadre, certainement, la prise de parole est décisive.

Et, assurément, donner de la voix aux victimes qui sont sans voix fait partie de l’héritage biblique. Dieu parle autant qu’il agit : il dénonce, il interpelle, il propose un chemin de libération.

J’ai, par ailleurs, à plusieurs reprises, critiqué les politiques publiques qui peinaient à donner des perspectives, à proposer un sens pour l’action collective, en se repliant vers des mesures techniques avares de mots.

Donc oui, dire, énoncer et dénoncer, fait partie de l’action politique. Mais l’incantation facile, le double discours et les promesses extravagantes en font partie aussi. Et puis il y a une difficulté, c’est que la nature, mutilée par nos modes de vie et nos choix techniques, est sans voix et qu’elle ne manifeste pas plus dans les rues que les générations à venir qui souffriront de nos choix présents.

L’efficacité du compromis

Pour le reste, le point de clivage entre, non pas seulement les deux candidats, mais plus largement les deux électorats qu’ils représentaient, porte sur le sens du compromis. Les uns pensent que tout compromis est un reniement. Les autres, plus préoccupés par l’idée de faire tout ce qui est possible dans une situation donnée, acceptent de faire des compromis afin de rassembler des majorités de projet qui leur permettent d’agir. Cette deuxième manière de raisonner ressemble plus à ce qui se passe dans un système parlementaire.

Le paradoxe est que tous les candidats écologistes ont réclamé un système moins présidentiel. Or l’idée d’ignorer le compromis et de dérouler son programme sans coup férir, une fois que l’on est élu, relève beaucoup plus d’une présidence régalienne que d’un système parlementaire proportionnel où l’on passe son temps à négocier.

Mais, en l’occurrence, si on veut avancer sur les sujets aussi lourds de l’écologie, il faudra réunir des majorités transitoires. Et pour constituer des majorités transitoires il ne suffit pas de dire en espérant convaincre, il faut aussi écouter et tenir compte du point de vue de l’autre. On doit donc élargir son usage de la parole, afin d’être en mesure d’agir.

Et ce n’est pas être insuffisamment radical que d’accepter d’entendre un point de vue différent du sien. Là aussi, quand je dis cela, je pense à la circulation des convictions religieuses. Les croyants ont souvent confondu radicalité et prosélytisme agressif. Voilà pourquoi, sans doute, je suis spécialement sensible au rapport à la pluralité des opinions dans le champ politique. Et, je le répète, ce n’est pas parce que l’on a des opinions différentes que l’on ne peut rien faire ensemble.

Le corps vacciné (ou non) et la politique

Donc, le grand débat de l’été, le sujet à éviter dans les repas de famille, ce fut : être vacciné ou ne pas être vacciné. Aujourd’hui, plus de 85 % des adultes ont reçu au moins une dose et plus des deux-tiers des 12-17 ans (et, dans cette tranche d’âge, la vaccination continue à croître de manière significative). On peut donc dire qu’une immense majorité de français, avec ou sans enthousiasme, s’est fait vacciner. Mais il reste semble-t-il, environ 10 % de réfractaires qui ont su se rendre visibles en manifestant, et chacun de nous connaît, autour de lui, l’un ou l’autre d’entre eux (manifestant ou non).

On a souligné que, pour les manifestants, la vaccination était un sujet d’opposition au pouvoir, parmi d’autres, et que leur mauvaise humeur ne se limitait pas à cette question. Cela dit, que le débat politique se replie sur une question aussi limitée, montre l’affaiblissement considérable du champ démocratique. Est-ce vraiment tout ce qu’il nous reste à débattre ?

Cela m’a fait penser à une remarque qui a été faite par les sociologues du travail et les ergonomes : quand il devient impossible de protester verbalement contre des conditions de travail trop pénibles, les salariés tombent malades. C’est la seule résistance qui leur reste. On sent, d’ailleurs, que, de la part de bon nombre de manifestants, leur corps est le dernier ilot de résistance qu’ils peuvent encore opposer à des dynamiques sociales sur lesquelles ils n’ont plus de prise.

Mais il n’en reste pas moins que le corps est un sujet politique plus important qu’on ne le pense et que la mise en retrait tant du débat (en récusant tous les arguments construits, au motif qu’ils seraient mensongers) que de l’intervention publique sur les corps, est une stratégie vouée à l’échec. Vouée à l’échec, parce que l’action publique, dans le domaine des maladies contagieuses, est une sorte d’incontournable, depuis l’Antiquité.

Le corps malade : un des plus vieux sujets politiques

Dans l’Antiquité, en effet, l’intervention publique est, pour l’essentiel, réduite aux fonctions régaliennes : faire la guerre et réprimer les délinquants. Mais il y a, à cela, une exception: la protection contre les maladies contagieuses.
Dans la loi de Moïse, par exemple, il existe des règles d’isolement strictes pour les lépreux et pour tous ceux qui souffrent d’un écoulement dont on soupçonne qu’il pourrait transmettre une maladie.
Et puis, la légitimité d’un roi est largement entamée quand une épidémie ravage un territoire ou quand la végétation est malade et que la famine s’installe.

Michel Foucault avait noté que, de l’isolement des lépreux, à la mise en quarantaine de villes entières, à partir du Moyen-Age, en cas de peste, le « biopouvoir » s’était étendu ; et qu’il s’était encore étendu par la suite. Mais la logique de fond reste la même, s’agissant des maladies contagieuses : ce sont, par définition, des maladies sociales, du fait qu’elles se transmettent d’une personne à l’autre et cela légitime l’intervention de l’état. En l’occurrence, mon corps peut être un danger pour autrui et, à ce titre, l’état me contraint. Dans ce domaine, la rhétorique n’est pas celle du juste et de l’injuste, mais plutôt celle du sain et du contagieux. Dans l’Antiquité on glissait de là vers l’opposition du pur et de l’impur.

Or, le paradoxe est que cette opposition du pur et de l’impur a refait surface, ces dernières années. Nombre de personnes craignent d’être « envahies » par d’autres groupes sociaux, ou « contaminées » par d’autres référents culturels, ou encore de voir leur identité « minée » par l’ouverture de la mondialisation. Et on sait, en lisant l’Évangile, que ce raisonnement en pur/impur, génère toutes sortes de préventions. Dans le Nouveau Testament, cela vaut aussi bien pour des substances que l’on se garde d’ingérer, que pour des groupes sociaux que l’on évite de fréquenter. Pour le dire d’une manière générale : on a peur de tout ce qui peut entrer chez soi et on n’accepte ce qui vient de l’extérieur que modulo toute une série de rites de purification. Et, pour revenir à aujourd’hui, dans certains cas, logiquement, on ne veut pas se faire « injecter » un produit étranger.

Mais cette opposition entre le pur et l’impur, entre le valorisé et le dévalorisé a bien d’autres ramifications. Cela vaut aussi, par exemple, pour l’exclusion, qui génère un sentiment d’indignité. Ne plus être « dans le coup », dans le monde du travail, perdre pied face à l’évolution de la société, se retrouver démuni sans avoir commis aucune faute, renvoie à une forme, pas vraiment d’impureté, mais en tout cas de dévalorisation. La société se divise entre les gagnants et les perdants, entre ceux qui sont en vue et ceux qui disparaissent des radars, et des barrières symboliques séparent les deux mondes.

Les théories dites du complot, les esprit qui s’échauffent sur les réseaux sociaux, sont la marque de frontières qui se ferment (depuis le « haut » de l’espace social, autant que depuis le « bas ») et le vaccin, en l’occurrence, est un objet qui essaye de franchir ces frontières.
A titre personnel, concernant le vaccin, j’ai beaucoup de mal à comprendre que l’on puisse se détourner, à ce point, d’affirmations qui sont fortement étayées et qui ont été longuement discutées et vérifiées. J’ai d’ailleurs cosigné un texte demandant aux chrétiens de se faire vacciner et de ne pas, au moins pour leur part, se laisser aller aux rhétoriques antivax.
Mais je peux comprendre ce qui donne naissance à une telle attitude, même si je ne l’approuve pas.

Autrefois, ce sont les maladies qui généraient une perception distordue du pur et de l’impur. Aujourd’hui, ce sont les oppositions sociales et les dévalorisations qui les accompagnent, qui génèrent une perception distordue des maladies.

A propos du pur et de l’impur : un retour nécessaire vers le fond des oppositions sociales

La médecine a parfois erré et, au fil de l’évolution de la pandémie, on a vu que son savoir se construisait au fil de l’eau. Mais pour ce qui est de l’efficacité de la vaccination et des effets secondaires identifiés, il y a peu d’incertitudes. Ce n’est pas là, pour moi, le cœur du débat. Ce qui m’intéresse davantage est la force de cette réaction de défense contre l’immixtion d’une substance dans son corps, et cela rejoint la manière dont Jésus parle du pur et de l’impur, dans l’évangile de Matthieu.

J’en cite des extraits : « Écoutez et comprenez ! (dit Jésus) : Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15.10-11). En fait, ce point de vue est tellement inhabituel que même les disciples de Jésus ne comprennent pas où il veut en venir (v 15). Il développe donc sa pensée : « Ne savez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre, puis est rejeté dans la fosse ? Mais ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Du cœur en effet proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages, injures. C’est là ce qui rend l’homme impur ; mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur » (Mt 15.17-20).

J’entends cela dans un double sens.
La première leçon est que nous sommes forts attentifs à tout ce qui pourrait nous souiller, mais que nous portons moins d’attention à ce que nous déversons sur les autres. Et, de fait, si on change le centre de notre attention vers la violence qui est en nous, les autres nous inquiètent moins.
La deuxième leçon est moins évidente à première lecture. On se rend compte, en fait, que Jésus n’incite pas seulement à un changement de direction (du dedans vers le dehors, plutôt que du dehors vers le dedans), mais qu’il change de sujet : il ne s’occupe plus d’alimentation ou de substances diverses, il se focalise sur les intentions mauvaises, les meurtres, les adultères, les inconduites, les vols, les faux témoignages et les injures. Bref, il s’intéresse à la violence des rapports entre les hommes, plutôt qu’à la propreté. Ce qui sort de la bouche, ce sont des paroles, puis des actes, qui provoquent des blessures majeures.

Et c’est cette deuxième leçon qui m’importe aujourd’hui : sortir des débats sur la pureté, ou non, du vaccin, pour remettre sur le devant de la scène les multiples violences, dominations et dévalorisations, dont notre société est le théâtre.

L’écologie est-elle soluble dans la technocratie ?

J’ai regardé des extraits des débats entre les candidats à la primaire des écologistes, et j’ai été frappé par un décalage.
Parmi les journalistes qui questionnent les candidats, il y a de tout. Les uns semblent tout à fait obtus : ils n’essayent pas du tout de comprendre ce dont parlent les candidats et ils les considèrent, manifestement, comme des hurluberlus. Mais d’autres sont allés plus loin et ils ont questionné, d’une manière plus ouverte, les candidats, sur les mesures politiques qu’ils mettraient en œuvre s’ils étaient élus. C’est là que le décalage m’a semblé le plus visible. Souvent les journalistes demandent comment on pourrait limiter les effets désagréables des mesures mises en œuvre. De même le journal Le Monde a titré : « Transition verte, qui paiera la facture sociale ? » Les candidats se plient de bonne grâce à l’exercice, mais on sent que, pour eux, l’essentiel est ailleurs. En fait, ils ont un autre regard sur les choses et ils voient le monde social avec des yeux différents.

Un autre regard sur ce qui est possible

D’abord (ils essayent de le faire entendre, à l’occasion) il est pour eux évident que la passivité écologique a des effets bien plus désagréables que les mesures qu’ils entendent prendre. On imagine d’autres titres de journaux : « Changement climatique, qui paye (déjà) et qui payera la facture sociale ? » « Pollution atmosphérique, qui paye la facture sociale ? » « Ubérisation de l’économie, qui paye la facture sociale ? » « Risques chimiques sur la santé publique, qui paye et qui payera la facture sociale ? » En clair, la marche spontanée de l’économie est porteuse de souffrances et de coûts multiples et on ne peut pas considérer que les écologistes proposent des mesures coûteuses, tandis que les autres proposent des non-mesures qui ne coûtent rien.

Mais il y a un décalage plus profond, c’est qu’ils n’ont, au fond, pas le même imaginaire technique que ceux qui les interrogent. Ces derniers restent, en réalité, convaincus, qu’à tout problème on peut apporter une solution technique. Donc : parlez-nous de l’innovation, faites-nous rêver, mais n’expliquez pas que l’on doit se restreindre. Le point de vue écologiste repose, à l’inverse sur l’idée qu’il faut, en quelque sorte, dialoguer avec la nature, plutôt que d’essayer de la contraindre. Dialoguer, c’est une image : la nature n’est pas une personne. Mais les processus naturels, dans toute leur complexité, obéissent à des règles qui ont leur rigidité et que l’on ne peut pas tenter de contourner sans dommage. Donc on peut innover, mais en restant dans l’épure de certaines limites. Et reconnaître ces limites change la manière de considérer, les modes de vie, les transports, l’usage de l’énergie, le recours aux intrants chimiques, etc.

L’imaginaire technique de la plupart des journalistes que j’ai écoutés veut, je le répète, que l’on puisse trouver des solutions techniques aux problèmes causés par d’autres techniques. Mais ce n’est pas toujours possible. Certaines substances chimiques provoquent, par exemple, des maladies incurables. Les candidats écologistes, de leur côté, sont persuadés que, dans toute une série de domaines, on bute sur des limites importantes et graves, et qu’il faut en revenir à une attitude plus respectueuse des processus naturels.

Et ce hiatus donne ces échanges bancals, où les écologistes sont prêts à détailler des mesures … qu’ils ont du mal à justifier avec un langage marqué par le présupposé : à problème technique trouvons une solution technique.

Une laïcité écologique ?

Cela soulève la question de savoir comment on en vient à changer de rapport avec la nature, car on voit bien qu’un discours politique habituel est impuissant à produire ce type de changement. Ce changement est en fait le fruit d’une expérience, d’un contexte où on a pu expérimenter un rapport moins impérialiste à la nature. A titre personnel, d’avoir marché, des jours entiers, sur divers chemins de Compostelle, m’a donné l’occasion d’éprouver très concrètement, mes propres limites et ma dépendance à l’égard de certains processus naturels. Je ne me suis nullement privé d’un appareillage technique, mais j’ai laissé de côté certaines prothèses et cela m’a ouvert à une vie dont j’ai découvert la richesse. Pour nombre de personnes, l’expérience du scoutisme, où l’on doit vivre collectivement en étant moins protégé que d’habitude, est décisive. D’autres racontent que c’est quand ils ont eu un enfant qu’ils ont commencé à considérer la vie avec un autre regard.

Une pluralité d’expériences peuvent faire sauter le pas. Mais, dans tout les cas, on saute le pas, parce qu’on se rend compte qu’une attitude où, sans se priver d’innover, on se coule, à la base, dans la logique naturelle en restant à l’écoute de l’effet de nos actions, est quelque chose de libérateur. Cela ressemble à une conversion : on regarde notre vie, les autres, le monde, avec un regard différent.

Et une campagne électorale ne construit certainement pas un un contexte où tout un chacun peut avoir l’occasion de vivre une expérience décisive de ce type. Alors ? Alors faut-il en rester à un catalogue de mesures, techniquement bien présentées, qui rassurent les auditeurs sur le sérieux de telle ou telle tête d’affiche ? L’exercice a ses limites. Car il y a autre chose à faire entendre.

Je reste convaincu, pour ma part, que l’adhésion à un point de vue écologiste, est une transformation qui ressemble à une conversion religieuse. Et cela me fait prendre conscience que les mouvements écologistes doivent relever un défi semblable au défi que les croyants doivent relever dans une société laïque : comment faire comprendre quelque chose de la force de vie et des ressources d’une vision du monde et d’un choix de vie, sans pour autant demander aux personnes d’adhérer pleinement à une telle conviction ?

Il me semble qu’il y a là un espace de parole qui est autre chose qu’une liste de mesures plus ou moins rébarbatives. Je poursuis la métaphore religieuse, en disant que, spontanément, l’espace politique cantonne les écologistes dans l’annonce des mauvaises nouvelles. Mais (re)construire un rapport moins tendu avec la nature est une bonne nouvelle. La société de consommation nous sature de faux besoins qui, pour une large part, augmentent notre frustration. Or une autre vie est possible. Faire entrevoir cette autre vie à des personnes qui n’ont pas eu l’occasion d’en faire l’expérience, c’est là tout l’enjeu auxquels les mouvements écologistes doivent s’atteler.

Et si l’on veut bien admettre que la foi chrétienne est autre chose qu’une confession de foi, qu’elle est, elle aussi, la promesse d’un mode de vie libérateur, on voit l’enjeu qui est, également, devant les chrétiens. En l’espèce, d’ailleurs, il existe de nombreuses zones de recouvrement entre ces deux combats.

Les limites des recettes macroéconomiques

Le rapport dit « Blanchard-Tirole », qui a été publié récemment, a l’ambition de faire le tour des « grands défis économiques » qui sont devant nous. Trois grands défis sont identifiés et longuement étudiés : le changement climatique ; les inégalités et l’insécurité économique ; le changement démographique.

La lecture donne l’impression d’un travail plutôt équilibré et qui ne sacrifie pas au libéralisme laissé à lui-même. L’intervention publique y est maintes fois évoquée. Mais cela n’empêche pas un léger malaise de s’installer au fil des pages. On y lit, on y relit, des types de mesure qui ont été appliquées depuis de nombreuses années (non pas dans le détail : il y a des idées nouvelles, mais dans la manière de procéder) et qui, aujourd’hui, se heurtent à des impasses. En gros (et c’est assez normal s’agissant d’un rapport rédigé par des économistes) les incitations sont vues comme l’alpha et l’oméga des politiques publiques, même quand on a vu les limites desdites incitations.

A la recherche des « emplois de qualité »

Je prends un exemple dont j’ai plusieurs fois parlé dans ce blog : le lent, mais irrésistible effacement des emplois moyennement qualifiés. Je cite quelques extraits du rapport sur ce sujet, pour bien montrer qu’il n’a pas pris ce problème à la légère. « On parle beaucoup de « l’érosion de la classe moyenne », c’est-à-dire de la polarisation de l’emploi, les emplois moyennement qualifiés disparaissant au profit d’emplois peu qualifiés. Une récente étude de France Stratégie démontre que la réalité est plus complexe. Elle révèle que la part d’emplois moyennement qualifiés a en effet diminué de 6 % de 1996 à 2007, mais qu’elle s’accompagne d’une hausse presque équivalente de la part d’emplois plus qualifiés tandis que la part d’emplois peu qualifiés reste globalement stable. Il faut y voir une bonne nouvelle, qui s’accompagne toutefois de quatre bémols. » Je cite le troisième bémol qui est, pour moi, au coeur du sujet : « Le  troisième  bémol est  que,  même  si  ces  évolutions  perdurent  et  que de  nombreux  emplois moyennement qualifiés sont remplacés par des emplois très qualifiés, le déclin de ces emplois moyennement qualifiés – le trou dans la distribution des emplois –, rend plus  difficile  de  monter  l’échelle  des  emplois :  il  manque  des  barreaux  au  milieu  de  l’échelle. Alors qu’autrefois une année de lycée supplémentaire pouvait permettre à un travailleur de passer à l’échelon supérieur, il faudra peut-être désormais aller jusqu’au diplôme d’enseignement supérieur, soit un effort beaucoup plus grand. » (pp. 76-77) C’est bien cette rupture dans les possibilités de mobilité sociale qui est problématique. Le quatrième bémol aggrave le problème en disant qu’il n’est même pas certain que la situation actuelle de vase communicant entre emplois moyennement qualifiés et emploi plus qualifiés perdure. Il pourrait y avoir une perte sèche dans cette région de l’espace des qualifications.

Là dessus le rapport évoque diverses voies d’action qui ont toutes trait à des incitations économiques, à la recherche de nouvelles pistes pour la formation, à d’autres modes de redistribution, etc. Je me garderai d’ironiser sur ces voies d’action qui sont déjà, pour nombre d’entre elles, assez ambitieuses. Je cite un nouvel extrait qui concerne l’enseignement : « Il  faut  renforcer  l’attractivité  des  carrières  de  l’enseignement.  Comme  en  Finlande,  plus  d’autonomie (accompagnée de responsabilisation) doit être accordée aux établissements et aux enseignants pour leur permettre de développer des démarches novatrices fondées à  la  fois  sur  l’expérimentation  et  l’analyse  comparative.  La  Finlande  montre  aussi  que l’attractivité des carrières n’est pas qu’une question budgétaire. […] L’autonomie et la liberté des méthodes pédagogiques peuvent y contribuer, ainsi qu’une solide formation continue des professeurs. Ceci dit, les salaires des enseignants étant trop faibles en France, les candidats qualifiés sont trop peu nombreux à se présenter aux postes d’enseignant, en particulier dans les disciplines scientifiques si essentielles aux emplois de qualité. » (p. 80) Tout cela a du sens, mais on voit bien comment tout tourne autour de l’incitation (individuelle ou au niveau de l’établissement de formation).

Et, finalement, on tombe sur le point dur qui est qu’il faudrait intervenir sur l’évolution de la production elle-même. Le régime actuel d’innovation technologique et sa valorisation au travers de la mondialisation conduisent, en effet, à la fameuse disparition des emplois moyennement qualifiés. La conclusion de cette partie du rapport a le mérité de l’honnêteté : « Pour résumer, la redistribution avant et après-production est essentielle, en particulier pour l’éducation et la formation professionnelle. Mais elle a ses limites et il convient d’étudier si la production et le commerce international peuvent être organisés différemment. Il est tout à fait probable que les mutations technologiques et la mondialisation continueront d’exacerber les inégalités et de diminuer les emplois moyennement qualifiés. Nous pensons qu’il est essentiel d’ouvrir la discussion en mettant des idées sur la table. Nous avons conscience que ces idées ne sont pas prêtes à l’usage,mais nous espérons qu’elles conduiront à explorer différentes pistes et à adopter de nouveaux outils de politique publique. » (p. 96)

Je souligne : il convient d’étudier si la production et le commerce international peuvent être organisés différemment. C’est, je le répète, plutôt honnête, de la part des auteurs du rapport, de souligner que les recettes basées sur les incitations classiques butent, ici, sur une limite majeure. Ils parlent d’une organisation différente, peut-être hors de portée, mais qui ne saurait, en tout état de cause, voir le jour en se limitant à des pondérations fiscales.

Être citoyen c’est autre chose que d’être incité

Pendant le même temps, l’actualité politique (l’abstention, cette fois-ci ; les votes populistes, à d’autres occasions) ne cesse de nous rappeler que les citoyens se sentent de moins en moins appartenir à une société qui ne fait que les inciter.

Si l’incitation est l’alpha et l’oméga des politiques publiques, celles-ci se heurtent, dans ce cas, à plusieurs écueils. D’abord elles ne dessinent pas un paysage clair. Les différentes incitations forment un ensemble plutôt obscur dans lequel seuls des virtuoses peuvent se repérer. Elles n’entraînent donc pas l’adhésion du citoyen de base. Ensuite elles provoquent, indirectement, de l’individualisme, chacun décidant pour sa part, de bénéficier ou non de telle ou telle incitation. Et, on l’a vu lors du mouvement des gilets jaunes, un ensemble de règles fiscales ne construit pas une aventure commune à laquelle des majorités peuvent adhérer.

L’économie reste un ressort puissant, mais souvent décevant

Il ne s’agit pas d’être naïf non plus : l’économie reste un ressort puissant et l’argent que tout un chacun a à sa disposition reste une préoccupation majeure, même pour des personnes éloignées de la pauvreté. Mais, une fois que l’on a cédé à cette impulsion, on en voit aussi les limites et les insuffisances. Le piège n’est pas nouveau et le constat non plus. L’évangile de Luc, en particulier, ne cesse de nous le rappeler. « Attention, y dit Jésus, par exemple, gardez-vous de toute avidité, ce n’est pas parce que quelqu’un est dans l’abondance que sa vie lui est fournie par ses biens. » (Lc 12.15) Au bout de l’abondance, il reste la question du sens de la vie et du sens que cela a de vivre avec les autres. La parabole dite du riche insensé, qui suit, dans le texte de Luc, nous montre un être complètement tourné vers lui-même et à qui une question terrible est adressée : « tout ce que tu as accumulé, à qui cela ira-t-il ? » (v 20).

Oui, il y a une contradiction dans le maniement de l’économie : d’un côté cela fait envie, cela provoque même des mouvements, cela fait agir ; mais, ensuite, c’est un ressort plutôt décevant qui, on le voit, finit par détruire le lien social et atomiser les individus.

Les contradictions des politiques macroéconomiques qui n’ont cessé de se développer depuis un siècle, nous sautent aujourd’hui à la figure. La remise en question sera longue et douloureuse et, d’ici là, le risque climatique et le clivage de la société auront, sans doute, produit des dégâts considérables. Mais il faudra bien s’interroger et disons-le, les chrétiens seraient bien inspirés, pour leur part, de s’interroger dès maintenant et de faire connaître leurs interrogations.