Le religieux dans les sociétés riches (dernière partie)

Parlons donc de l’idolâtrie, et de ses dimensions contemporaines, comme annoncé la semaine dernière.

Il existe, me semble-t-il, un seul texte, dans l’Ancien Testament, qui décrit (sur le mode ironique) son fonctionnement. Cette idolâtrie de l’homme ordinaire est donc peu documentée.
La critique des prophètes part, en effet, du haut de l’échelle sociale : ils s’adressent d’abord aux puissants du moment qui entraînent le peuple dans leurs turpitudes. Les puissants, en l’occurrence, dans le Moyen-Orient ancien, ne se contentaient pas de statuettes pour célébrer leurs cultes. Ils élevaient des statues majestueuses dont la taille nous impressionne encore aujourd’hui.
Mais cette idolâtrie d’en haut s’appuyait, à l’évidence, sur une large diffusion de l’idolâtrie dans l’ensemble du corps social. On devine, par exemple, en lisant les deux livres des Rois, que les sanctuaires païens s’étaient multipliés sur le territoire d’Israël. Et dès l’entame des dix commandements, la question des statuettes, des images taillées, est en jeu (Ex 20.3-4).

Un seul texte, donc, fait plus qu’évoquer la diffusion de ce culte des statuettes et nous donne des détails. Il se trouve dans le livre d’Esaïe :
« L’artisan sur fer appointe un burin, le passe dans les braises, le façonne au marteau, le travaille d’un bras énergique. Mais reste-t-il affamé ? plus d’énergie ! Ne boit-il pas d’eau ? le voilà qui faiblit ! L’artisan sur bois tend le cordeau, trace l’œuvre à la craie, l’exécute au ciseau, oui, la trace au compas, lui donne la tournure d’un homme, la splendeur d’un être humain, pour qu’elle habite un temple, pour qu’on débite des cèdres en son honneur. On prend du rouvre et du chêne, pour soi on les veut robustes, parmi les arbres de la forêt, on plante un pin, et la pluie le fait grandir.
C’est pour l’homme bois à brûler : il en prend et se chauffe, il l’enflamme et cuit du pain. Avec ça il réalise aussi un dieu et il se prosterne, il en fait une idole et il s’incline devant elle. Il en fait flamber la moitié dans le feu et met par-dessus la viande qu’il va manger : il fait rôtir son rôti et se rassasie ; il se chauffe aussi et dit : Ah, ah, je me chauffe, je vois le rougeoiement ! Avec le reste il fait un dieu, son idole, il s’incline et se prosterne devant elle, il lui adresse sa prière, en disant : Délivre-moi, car mon dieu, c’est toi !
Ils ne comprennent pas, ils ne discernent pas, car leurs yeux sont encrassés, au point de ne plus voir ; leurs cœurs le sont aussi, au point de ne plus saisir ! Nul en son cœur ne fait retour à la compréhension et au discernement, de manière à dire : J’en ai fait flamber la moitié dans le feu, j’ai aussi cuit du pain sur les braises, je rôtis de la viande et je la mange, et du surplus, je ferais une abjection, je m’inclinerais devant un bout de bois ! Il s’attache à de la cendre, son cœur abusé l’égare : il ne se verra pas délivré ! Il ne dira pas pour autant : N’est-ce pas tromperie, ce que j’ai en main
 » ? (Es 44.12-20).

Une divinité à portée de main

Ce qui frappe, à la lecture de ce texte, est la profonde continuité entre l’activité ordinaire et l’idole. Il s’agit d’un dieu à portée de main, non seulement parce qu’il a été façonné par la main de l’homme, mais aussi parce que, au-delà de l’ironie du prophète, on voit qu’on navigue dans une sphère bien délimitée : l’habileté professionnelle, le chauffage et la cuisine.

Il s’agit, d’un côté, de mettre la main sur Dieu, en usant de son savoir-faire et, de l’autre, d’invoquer le même Dieu face aux limites sur lesquelles le même savoir-faire bute. Il y a une recherche obstinée de contrôle qui provoque les sarcasmes d’Esaïe, mais on sent qu’il rit jaune : il est, au fond, désespéré qu’autant de gens s’enferment dans une impasse. Or, il faut le dire, cette volonté de contrôle a traversé l’histoire sous des formes diverses, mais avec une grande constance.

Et Esaïe pose la question de fond : qui façonne qui ? D’un côté l’homme prétend façonner Dieu (le verbe revient aux versets 9, 10 et 12). De l’autre Dieu déclare, sobrement : « je t’ai façonné » (v 21).

On peut donc qualifier d’idolâtrie toute tentative de s’assurer le contrôle sur les autres, sur les événements, en clôturant son horizon et en se façonnant un monde à sa main. Et cela éclaire nombre de situations contemporaines !

Les idoles d’aujourd’hui

En fait, tout savoir-faire peut dériver en idolâtrie, si on lui attribue plus que sa valeur et qu’on en attend une position de maîtrise totale sur les événements.
Le savoir-faire économique du riche, par exemple, est longuement critiqué dans les évangiles en montrant que le riche ne parle plus qu’à lui-même : « voici ce que je vais faire, dit, par exemple, le riche d’une parabole, je vais démolir mes greniers, j’en bâtirai de plus grands et j’y rassemblerai tout mon blé et mes biens. Et je me dirai à moi-même : te voilà avec quantité de biens en réserve pour de longues années ; repose-toi, mange, bois, fais bombance » (Luc 12.18-19). Et, de fait, aujourd’hui, les plus riches tentent de construire des cercles où ils sont à l’abri des moins riches et des ennuis qu’ils pourraient leur occasionner, soit en clôturant des zones résidentielles où ils peuvent vivre entre eux, soit en finançant des lobbies qui tentent de les préserver des aléas de la législation. Et, à divers degrés de richesse, la tentation est toujours là : tout moyen financier peut donner l’illusion d’une assurance … que l’on craint de perdre si nos ressources diminuent.

Le savoir-faire technique dérive en idolâtrie si on pense venir à bout de tous les problèmes par un surcroît d’innovation. Les cercles transhumanistes, aujourd’hui, formulent une vision radicale de cette idolâtrie, en pensant éliminer la dernière des péripéties gênantes, à savoir l’homme lui-même ! Le rêve de cette petite clique de technolâtres est de se télécharger sur un ordinateur afin d’échapper aux désagréments du corps. Mais il ne faudrait pas que ce petit groupe d’extrémistes cachent la forêt de la croyance encore fort répandue « qu’on trouvera des solutions » quels que soient les problèmes qui seront devant nous. Il est très difficile pour la plupart des gens, par exemple, d’imaginer sérieusement que le changement climatique provoquera des dérèglements auxquels il n’y aura pas de solution. L’homme de la rue est, aujourd’hui, sceptique et sensible aux méfaits de certaines innovations technique, mais il n’en espère pas moins que les contradictions sur lesquelles il bute seront surmontées par une invention géniale. En tout cas, plutôt que de s’interroger sur son rapport aux autres et au monde naturel, il préfère espérer que quelqu’un trouvera une solution. L’idée que Dieu puisse l’interpeler dans une telle situation fait partie des réalités gênantes qu’il vaut mieux ignorer.

Le savoir-faire médical est lui aussi guetté par l’idolâtrie. Il peut engendre le rêve du corps parfait et sans souffrance. Pourtant, l’explosion des maladies chroniques, ces dernières années, montre, par exemple, que tout ne se guérit pas, même si on peut soulager beaucoup de souffrances. Et les errements de notre vie sociale provoquent des maladies mentales ou physiques dont nous sommes autant les acteurs que les victimes. Là dedans, la médecine peut, sans doute, pour reprendre l’expression de Pierre Dac, changer le pansement, mais pas penser le changement. Et le rêve transhumaniste a également envahi ce champ en tentant d’imaginer des moyens de devenir immortel : on cherche à prolonger la quantité de vie ; on se préoccupe moins de la qualité de la vie qu’on mène. Et là aussi, sur un mode mineur, beaucoup de personnes espèrent étendre les capacités humaines en usant d’artifices médicaux, ce qui, espèrent-elles, règlera leurs problèmes existentiels. On sait que l’usage du dopage, par exemple, n’est nullement limité à la pratique sportive. Dans le monde professionnel, les stimulants de tous ordres servent à améliorer les performances de ceux qui pensent ne pas être « au niveau ». On peut vouloir modifier son corps (et pas seulement le guérir). On peut adresser à la médecine des demandes exorbitantes, en rêvant que tout est possible.

Le savoir-faire policier, pour prendre un quatrième exemple, est lui aussi investi d’attentes déraisonnables. La « sécurité » serait l’alpha et l’oméga d’une vie heureuse. J’ai moi-même été cambriolé et ce n’est pas une expérience agréable. Les agressions physiques sont traumatisantes. Mais passer sa vie en s’imaginant entouré d’ennemis potentiels qu’il faut tenir en respect est encore plus perturbant. Le plus perturbant est de devoir faire face à son isolement une fois que l’on a tenu tous les autres à distance. A l’inverse, faut-il le rappeler, en prenant le risque de vivre avec des personnes qui ne sont pas comme nous, voire en se heurtant à elles, on accède à une vie plus apaisée.

Les rêves et les mirages de l’homme contemporain

Oui, l’homme d’aujourd’hui, dans les sociétés riches, a beaucoup de moyens à sa disposition et, dans la plupart des cas, il préfère se passer de Dieu. Mais Dieu n’est pas un moyen. Ô les tentatives pour manipuler Dieu sont toujours là, même chez les croyants. Mais Dieu est remarquablement résistant à ces tentatives.

L’alternative posée par Esaïe est toujours là : ou bien chercher à absolutiser notre rêve de maîtrise en nous façonnant des gris-gris censés nous tirer d’affaire ; ou bien admettre que Dieu nous a façonnés et qu’il a quelque chose à nous dire. En l’occurrence, ce qu’il a à nous dire n’est pas forcément agréable à entendre, mais, pour l’essentiel, c’est une bonne nouvelle qu’il veut nous communiquer.

Le religieux dans les sociétés riches (deuxième partie)

Lorsque Jacques Ellul publie, en 1973, Les Nouveaux Possédés (dont le fac-similé est accessible en ligne) il cherche à s’élever contre l’opinion dominante, à l’époque, qui voulait que l’on soit dans un monde areligieux et massivement rationnel. Il lui est assez facile de montrer qu’il n’en est rien, et que l’adhésion à l’innovation technique, la célébration de la sexualité, l’espoir révolutionnaire, entre autres choses, fonctionnent comme des quasi-religions. Avec le recul, le livre a un effet assez inattendu : il montre à quel point nous sommes dans un monde différent de celui de 1973. Cela confirme plutôt ce que nous disions la semaine dernière : les substituts du religieux, qui occupaient le devant de la scène dans les années 1970, sont tombés, à leur tour, de leur piédestal.

Aujourd’hui, assurément, la plupart des personnes attendent quelque chose de l’innovation technique, mais elles s’en méfient également. La sexualité est vécue comme quelque chose d’important, mais de passablement complexe et qui suscite bien des déceptions. Quand à l’espoir révolutionnaire, il s’est sérieusement évaporé et même l’action politique intéresse peu de monde.

En même temps, plus personne ne doute, aujourd’hui, que nous soyons dans un monde profondément irrationnel où les émotions jouent un rôle décisif, où le débat rationnel est difficile à mener et où les affirmations à l’emporte pièce ont plus d’importance que les argumentations longuement soupesées.

Comment rendre compte d’une telle situation ?

Un autre contraste nous frappe, en lisant Les Nouveaux Possédés, c’est que nous sommes dans une société considérablement plus émiettée : ce qui peut fonctionner comme un ressort religieux aujourd’hui sera, d’abord, limité à des groupes de plus faible taille qu’en 1973, et toute personne sera, par ailleurs, traversée par des ressorts multiples et divergents qui la feront osciller d’un moment à l’autre, entre un ressort et un autre. Enfin les motivations en jeu, aujourd’hui, sont à beaucoup plus faible portée : elles concernent l’espace de vie de chacun avant toute chose.

Le monde dispersé et contradictoire entrevu par Weber au travers de son usage du mot « polythéisme »

En fait il semble que Weber avait vu plus clair en allant chercher du côté du polythéisme. Avant la conférence de 1920, il avait écrit, en 1915, un texte qu’il a révisé en 1920 : un bref texte qui fait une cinquantaine de pages, mais qui fait partie, pour moi, des textes à lire et relire. On en trouvera la traduction française dans le recueil Sociologie des religions (paru en 1996 chez Gallimard). Le titre du texte : « considération intermédiaire » laisse perplexe. En fait, il s’agit d’un chapitre destiné à être inséré, dans son grand ouvrage sur les religions mondiales, entre les études de deux aires culturelles différentes. Le vrai titre est donné ensuite : « degrés et orientations du refus religieux du monde ».

L’argument de Weber est le suivant : les religions qui avaient une visée englobante, cherchant à construire une vie traversée de part en part par des motifs religieux, se sont retrouvées « dans un rapport de tension, non seulement aigu, mais encore permanent avec le monde et ses ordres » (p. 417). De fait, un certain nombre de domaines ont cherché à reconquérir leur autonomie, non seulement à l’égard des injonctions religieuses, mais aussi les uns par rapport aux autres. Weber en cite cinq : l’économie, la politique, l’esthétique, l’érotisme et la vie intellectuelle. Chaque domaine a voulu construire ses propres règles, à partir de considérations internes au domaine en question. Ce que le monothéisme avait réuni, transitoirement, a explosé, chaque sphère d’activité concernée se donnant « sa religion ». De sorte que l’homme moderne (que Weber observe au début du XXe siècle) est non seulement à la remorque de forces qui cherchent à conquérir sans cesse plus de pouvoir et d’autonomie, mais aussi traversé par les contradictions des différents domaines qui le confrontent à des règles de vie hétérogènes les unes avec les autres. « Dans presque toutes les prises de position importantes d’hommes concrets, lit-on dans un autre texte de Weber de la même époque, les sphères de valeurs s’entrecroisent et s’embrouillent. Ce que nous appelons au sens propre la platitude de la vie quotidienne consiste précisément en ce que l’homme qui s’y trouve plongé n’est pas conscient, et surtout ne veut pas prendre conscience, pour des raisons psychologiques ou pragmatiques, de cet enchevêtrement de valeurs foncièrement hostiles les unes aux autres. »

Voilà donc ce que Weber appelait le polythéisme : l’explosion de la société en fragments dominés, un par un, par une logique qui se coupe de plus en plus de toutes les autres logiques relevant des autres fragments (c’est là la « guerre des dieux »). Ceux qui se vouent à un « culte » se ferment aux autres « cultes ». Mais, pour la plupart des personnes, le saut continuel d’une sphère d’activité à une autre et la confrontation qui s’en suit entre des cultes qui ne se raccordent pas est une source de désorientation majeure. C’est certainement une bonne description de ce que nous vivons, à l’heure actuelle. Il est assez étonnant qu’une telle évolution ait déjà été perceptible il y a cent ans. Il est vrai que les sombres heures qui ont entouré la Première Guerre mondiale ont convaincu un grand nombre de gens qu’il vivaient dans des sociétés fragiles et déchirées.

Mais Weber avait-il raison de référer cette évolution au polythéisme d’autrefois, en usant de cette image de la « multitude des dieux antiques qui sortent de leur tombe ? » En fait oui ; en tout cas le rapprochement est éclairant.

La lutte inlassable du prophétisme juif contre les morales partielles et fonctionnelles

L’Ancien Testament ne nous dit pas grand chose sur les cultes de Baal et d’Astarté, qu’il prend pour cible régulièrement. Mais l’archéologie, et les textes que l’on a retrouvés, nous renseignent assez facilement. Baal était un dieu agricole, qui régulait les bonnes récoltes et Astarté était une déesse de la fécondité, qui veillait sur les femmes. On s’en rend compte : c’était des dieux fonctionnels qui concernaient directement l’activité des personnes, hommes ou femmes, de ce lieu. Les agriculteurs avaient leur dieu, les femmes avaient leur déesse et les puissants du moment étaient, eux aussi, entourés de mages et de prophètes qui soutenaient leur pouvoir.

Et c’est ce côté fonctionnel, cette fermeture aux autres groupes sociaux, cette limitation des horizons qui est régulièrement critiquée par les prophètes d’Israël. Leur monothéisme est là pour rappeler que Dieu a créé tout homme et qu’il se préoccupe de ceux que l’on voudrait oublier.
Le conflit entre Caïn et Abel, par exemple, met en scène le conflit récurrent, pour l’usage de l’espace, entre bergers et maraîchers autour des villes de l’époque. Progressivement les maraîchers prennent le dessus. C’est le cas aussi dans l’histoire de Caïn et Abel. Mais Dieu intervient pour rappeler à Caïn qu’Abel était son frère :  « Qu’as-tu fait ? reprit-il. La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi. Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force » (Gn 4.10-12).
Les prophètes associeront, sans cesse, dans leur critique : l’idolâtrie, la quête sans fin du pouvoir et de l’enrichissement, et le mépris pour le pauvre. Le prophète Amos, par exemple, vocifère : « Est-ce que des chevaux (qui servaient uniquement aux armées, à l’époque) galopent sur les rochers, y laboure-t-on avec des bœufs, pour que vous fassiez tourner le droit en poison et le fruit de la justice en ciguë » ? (Amos 6.12).

Et c’est indirectement que l’on saisit ce qui est en jeu, lorsque l’on voit les fléaux que Dieu envoie pour inciter le peuple à se ressaisir : ce sont souvent de mauvaises récoltes ou une défaite militaire ; signe que le peuple a dévié en se focalisant de manière exclusive sur ces domaines.

Il faut dire que cette tendance à s’inventer des forces divines adaptées à son cas a persisté dans le christianisme. Dans le christianisme médiéval, la multiplication des « saints patrons », liés à un corps professionnel donné, en témoigne. La division du travail, qui a connu un coup d’accélérateur à partir du XIIe siècle, a émietté l’horizon religieux. Officiellement, tout le monde allait à la même messe, mais chacun avait son saint protecteur particulier.

Émiettement social et émiettement religieux

Les saints patrons et les dieux adaptés aux préoccupations de chacun ne sont, officiellement, plus de mise aujourd’hui.
Mais il faut déjà remarquer que, parmi les personnes qui continuent à professer une foi classique, les préoccupations à courte vue gauchissent nettement cette foi. Aux Etats-Unis, où le succès économique est une valeur sociale éminente, Dieu est censé, pour beaucoup de fidèles, contribuer à ce succès. En France, même parmi des croyants assez peu pratiquants, il paraît normal de solliciter l’aide de Dieu quand on est malade. Une partie du retour en force de l’Islam, en France, est lié au fait qu’il soutient un sentiment d’injustice et de révolte face à la position subordonnée de beaucoup de personnes d’origine étrangère. Les préoccupations sociales, liées à la position qu’on occupe, envahissent spontanément le champ religieux.

Ensuite l’idée de Weber va plus loin : qu’il y ait « enchantement » ou pas, des forces sociales puissantes, dit-il, construisent des mondes hétérogènes les uns avec les autres.
Or il est clair, pour commencer, qu’il est de plus en plus difficile d’intervenir dans le champ économique avec des préoccupations non économiques. On est accusé de briser la croissance, de provoquer du chômage, d’avoir des idées généreuses contre-productives, etc. Le plus frappant, avec ces arguments, est qu’ils restent à l’intérieur d’un raisonnement économique et qu’ils n’essayent nullement de répondre aux défis éthiques qui seraient extérieurs à ce domaine.
On ne peut que constater, également, le mal que les raisonnements moraux ont à rentrer dans le champ politique, où tout se règle par des coups, des manœuvres et des rapports bruts de pouvoir. La même difficulté s’observe dans le sport de haut niveau, où la perspective de la performance et de la victoire élimine souvent les scrupules.
Quant à ceux qui n’ont pas envie de changer de mode de vie, ils ont inventé l’expression d’écologie « punitive », pour signifier aux raisonnements écologiques qu’ils ne doivent pas critiquer leurs choix. Chacun, d’ailleurs, prétend être « stigmatisé » quand on révèle que son activité a des effets néfaste sur les autres.
La règle d’or que l’on trouve dans l’évangile, mais qui a également été formulée par d’autres civilisations : « ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le de même pour eux » a, aujourd’hui, de plus en plus de mal à passer la rampe. L’idée de se mettre à la place des autres et de s’interroger sur ce qu’on leur fait subir semble saugrenue. Les migrants en difficulté, par exemple, n’ont qu’à se débrouiller … mais comment aimerions-nous être traités si nous étions migrants nous-mêmes ? Une vision hostile de ceux qui viennent de l’étranger s’installe et elle coupe court à toute interrogation éthique.

On pourrait donc dire aujourd’hui, en usant du vocabulaire de Weber, que les dieux de l’économie, du pouvoir politique, du mode de vie confortable ou de l’appartenance nationale, traversent notre quotidien et pèsent sur notre perception des choses. Dans la mesure où nous sommes partie prenante d’un peu tous ces domaines, nous enchaînons, Weber avait raison de le souligner, des arguments contradictoires les uns avec les autres, au fil de nos journées. Il suffit de lire un organe de presse, même réputé « sérieux », pour y voir étalées au grand jour des affirmations qui partent dans tous les sens et que personne n’est en mesure de mettre en perspective. Oui, faute d’en revenir au dieu créateur, qui a non seulement créé tous les hommes, mais qui a également créé tous les êtres animés et inanimés, nous nous perdons dans des raisonnements partiels et à courte vue qui nous font tourner en rond.

Mais il reste une difficulté sur laquelle beaucoup butent : au milieu de tous ces discours désordonnés et contradictoires, la réalité nous échappe et nous cherchons désespérément à trouver des moyens de la maîtriser. C’était là le ressort de l’idolâtrie qui accompagnait le polythéisme.
La suite à la semaine prochaine …

Le religieux dans les sociétés riches (première partie)

Je mets à profit les vacances (et la pause dans l’actualité qui s’en suit) pour proposer des analyses de plus long terme que d’habitude, sur l’évolution actuelle des sociétés riches. Je veux, en fait, à cette occasion, examiner comment une lecture des dimensions religieuses de ces sociétés peut nourrir ces analyses.

En l’occurrence, il y a deux lignes de lecture, en apparence opposées, mais bizarrement complémentaires.
Il faut dire que « religieux » est un terme vague qui recouvre des phénomènes très divers. Les sociétés dont on nous parle dans l’Ancien Testament étaient, par exemple, intensément religieuses, mais les prophètes juifs n’ont cessé de critiquer les errements de l’idolâtrie et du polythéisme qui éloignaient le peuple du monothéisme. Deux conceptions du « religieux » se heurtaient. On en rend compte, parfois, en opposant la religion et la foi, mais, pour ce qui concerne le rôle social de la croyance, il vaut mieux tout englober sous le vocable de « religion » et voir les oppositions et les tensions internes à ce domaine.

Pour ce qui est d’aujourd’hui, une première ligne de lecture, donc, consiste à mettre l’accent sur la perte d’influence de la croyance en Dieu : ce qu’on appelle la sécularisation. De fait, dans tous les pays riches, un nombre sans cesse croissant de personnes se déclarent sans religion et cela vaut même pour les Etats-Unis. En 2020 (selon les résultats d’une enquête menée régulièrement par Gallup, et publiée fin mars 2021) moins de la moitié des Américains (47%) disaient « être membres d’une église, d’une synagogue ou d’une mosquée ». En l’an 2000, à titre de comparaison, 70% déclaraient l’être.
On va, en général, chercher l’origine de cette ligne de lecture dans les travaux de Max Weber, au début du XXe siècle, avec ce qu’il a appelé « le désenchantement du monde ».

La deuxième ligne de lecture, parle d’un maintien, ou d’une résurgence, de la croyance, sous des formes disséminées et plus proches, précisément, du polythéisme d’autrefois. Il était clair pour Max Weber lui-même que les sociétés modernes qu’il voyait émerger étaient loin d’être rationnelles et qu’elle reposaient sur des ressorts émotionnels très profonds qui continuaient à agir les hommes et à les jeter les uns contre les autres. Max Weber est décédé des suites de la grippe espagnole en 1920, mais il avait eu le temps d’assister à la guerre de 14-18, et de prononcer, en 1919, deux conférences qui ont fait date (publiées, en français, sous le titre : Le savant et le politique). C’est là que l’on trouve une de ses phrases les plus célèbres : « La multitude des dieux antiques sortent de leurs tombes, sous la forme de puissances impersonnelles parce que désenchantées, et ils s’efforcent à nouveau de faire retomber notre vie en leur pouvoir tout en reprenant leurs luttes éternelles. D’où les tourments de l’homme moderne. » La citation montre bien que, pour Weber, les puissances désenchantées n’en restaient pas moins des puissances et qu’elles généraient une situation analogue au polythéisme de jadis.

Donc désenchantement d’un côté, émiettement polythéiste de l’autre : voilà les deux lignes de lecture.

Une première évidence : la perte d’influence de tout ce qui ressemble à une église

Et donc, oui, cela peut être intéressant de relire les conflits religieux entre monothéisme et polythéisme dans l’Ancien Testament. Mais il n’en reste pas moins que le contexte a changé. Si on relit, par exemple, la confrontation entre Elie et les prophètes de Baal, dans 1 Rois 18, on s’aperçoit que les deux groupes qui s’opposent ont à leur tête des personnages qui rassemblent des foules. L’idolâtrie liée au culte de Baal, est une religion qui semble aussi structurée que la foi vétérotestamentaire. Elle a ses prêtres, ses lieux saints et ses prophètes. Et on s’aperçoit, par comparaison, qu’aujourd’hui la figure d’Elie autant que celle de ses adversaires pâlirait du simple fait que le dispositif église-prêtre-lieu saint, fonctionne beaucoup moins bien.

Jean-Paul Willaime a raison de souligner (par exemple dans La guerre des dieux n’aura pas lieu) que le processus de sécularisation s’est étendu très au-delà du cercle des religions traditionnelles. Toute institution qui prétend dire le vrai, ou désigner un sens structurant, est mise en doute. La vérité ne sort plus de l’institution. Et tous les groupes sociaux qui ont cherché à se substituer au clergé et à investir ce qui était le lieu des significations religieuses autrefois : les artistes (lorsqu’ils prétendent à une dimension prophétique), les scientifiques, les enseignants, les leaders politiques, sont frappés, aujourd’hui, du sceau du soupçon. Tout ce qui peut s’apparenter à une église, à une hiérarchie (au sens étymologique du pouvoir des prêtres), à une prétention à être l’instituteur des autres, est dénigré et laissé de côté.

Cela ne veut pas dire que nos contemporains ne croient rien et certainement pas qu’ils ne sont pas crédules ! Il existe toujours des « influenceurs », des acteurs qui manipulent des réseaux sociaux. Mais leur position est bien plus instable que celle des prêtres de naguère. Ils sont au centre des regards pour un temps, mais leur pouvoir est éphémère. Par ailleurs ils ne sont pas « suivis » comme on pouvait suivre, autrefois, les préceptes d’une religion. On les regarde sur les réseaux sociaux, on partage leurs images ou leurs bons mots, mais on ne les croit pas vraiment. Un journaliste américain a bien rendu compte, à mes yeux, du succès d’un personnage comme Donald Trump : d’un côté, disait-il, il y a les journalistes et les experts, qui prennent au sérieux ce qu’il dit, mais ne prennent pas l’homme au sérieux ; d’un autre côté, il y a tous ceux qui prennent l’homme au sérieux, mais ne donnent pas tellement d’importance à ce qu’il dit dans le détail.

Donald Trump est une figure du soupçon généralisé : à ce titre là, il plaît. Mais même les partisans des théories du complot n’adhèrent pas aux théories fumeuses qui soutiennent leur position. Tout ce qui compte, pour eux, est qu’il y ait complot. Il importe avant tout de disqualifier la vérité officielle.

Donc oui, on peut dire que nous vivons dans des sociétés de défiance où ni Elie, ni les prophètes de Baal, ne seraient suivis.

Les croyances cachées

Officiellement, donc, c’est le soupçon qui domine. Mais lorsque l’on observe les choix pratiques que font la majorité de nos concitoyens, ils révèlent des croyances de fait, bien plus fortes qu’on ne l’imaginait.

Les pragmatistes anglo-saxons nous ont appris à discerner les croyances en regardant les pratiques. Chacun de nous, en effet, agit en tenant un certain nombre de choses pour acquises et fait des choix qui révèlent ce à quoi il accorde de la valeur.

Ces valeurs, pour reprendre les mots de Max Weber, ne sont pas forcément « enchantées. » Mais elles ont leur importance. On voit en France, par exemple, que si l’on touche à l’automobile on provoque des réactions violentes. Au-delà même du symbole qu’elle représente, l’automobile a tellement structuré notre mode de vie que, en dehors des centres des grandes villes, toute limitation de son usage fait peur. De fait, alors que l’on sait qu’il faudrait changer énormément d’aspects de notre usage de l’énergie, la transition s’avère complexe, car beaucoup de personnes tiennent à certaines pratiques, parfois au-delà de toute raison. Il y a un attachement exagéré à des usages qui montre que, derrière ces usages, gisent des valeurs, des choix et des croyances, très forts.

Et puis (et là on en revient au polythéisme) même s’il n’y a pas de croyance dominante, dans nos sociétés, une pluralité de groupes ont des comportements très ancrés, auxquels ils tiennent, et des manières de considérer le monde et les autres très marquées.

Alors, comment qualifier ces croyances. Jusqu’à quel point (comme Max Weber le pensait) se rapprochent-elles du polythéisme des sociétés traditionnelles ?

Suite la semaine prochaine …

A propos de nos horizons

En ce moment nos horizons s’ouvrent à nouveau, peu à peu. Et cela ne vaut pas uniquement pour nos horizons géographiques : nous avons de nouveau accès à des productions culturelles dont nous avons été coupés pendant des mois.
En même temps, la pandémie que nous traversons, autant que les risques climatiques qui sont devant nous, nous interrogent sur notre pulsion à sans arrêt vouloir aller plus loin. Les transports et la mobilité ne seraient-ils pas devenus, au fil des décennies, une manie et une sorte de réflexe qui ne remplissent pas leurs promesses et comportent toute une série d’inconvénients ?

Vivre entre ses parents le reste de son âge ?

L’interrogation n’est pas si nouvelle. C’est même un ressort narratif plus ou moins immémorial : représenter la quête d’un héros qui bourlingue de par le monde avant de revenir chez lui où il (re)découvre la valeur de ce qu’il a à portée de main. L’Odyssée écrite, semble-t-il, au VIIIe siècle avant Jésus-Christ est le premier exemple développé de ce schéma narratif. Elle marque nos imaginaires comme en témoigne les célèbres vers de Joachim du Bellay : « Heureux qui, comme Ulysse, à fait un beau voyage / Ou comme cestui là qui conquit la toison / Et puis est retourné, plein d’usage et raison / Vivre entre ses parents le reste de son âge. »

On connaît aussi la fin du Candide, que Voltaire écrivit à 60 ans passés, alors que le tremblement de terre de Lisbonne et le début de la guerre de sept ans l’avaient plongé dans le pessimisme. Son héros parcourt le monde, mais finit par revenir dans sa métairie. Candide et ses amis se consacrent, dès lors, à un travail modeste : « chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme« . D’où la morale sur laquelle se clôt le livre : « il faut cultiver notre jardin. »

Oui, on peut s’interroger sur les motifs qui nous font aller ailleurs. Madeleine Delbrêl, figure du catholicisme qui a passé l’essentiel de sa vie dans un quartier ouvrier, à Ivry-sur-Seine, le dit d’une manière forte :  « Mon Dieu, si Vous êtes partout, comment se fait-il que je sois si souvent ailleurs ?. »

Et ce thème n’est pas propre au christianisme ou à la pensée occidentale. Dans les récits asiatiques on voit souvent des héros « renoncer au monde », quand ils atteignent un certain âge, et se retirer dans un ermitage. Le poète japonais Matsuo Bashō raconte, lui aussi, comment il a bourlingué avant de revenir à son ermitage : « Depuis que je me suis retiré de la ville, près de dix ans ont passé, et voilà que la cinquantaine approchant, larve de papillon qui aurait quitté son cocon, colimaçon qui aurait perdu sa coquille, j’ai, d’abord, brûlé mon visage au chaud soleil, dans les provinces du nord, j’ai usé mes talons sur les rudes grèves de la mer septentrionale aux hautes dunes qui rendent la marche pénible, et, cette année, j’erre ici sur les bords du lac. » Les bords du lac en question suffisent, désormais, à nourrir ses méditations.

Oui, tout cela est un thème, une direction de réflexion que nous a imposé le rétrécissement des horizons lié à la pandémie.

Jusqu’aux extrémités de la terre

Mais ce que nous redécouvrons, au fur et à mesure que nous reprenons pied avec les créations culturelles, est que notre horizon à courte vue a aussi ses limites. Nous entendons, tout d’un coup, nous réentendons, des voix venues d’ailleurs qui nous questionnent, qui nous sortent de nos routines, qui nous font avancer.

Et c’est l’occasion de dire que le thème du retour à la terre natale est fortement contrebalancé, dans le corpus biblique, par le thème de l’exil salvateur. L’histoire fondatrice, celle d’Abraham, est celle d’un départ sans retour. Et l’épître aux Hébreux, reprend cet exemple, dans le Nouveau Testament, en parlant de tous ceux qui sont sortis de leur milieu d’origine : « ils montrent clairement qu’ils sont à la recherche d’une patrie ; et s’ils avaient eu dans l’esprit celle dont ils étaient sortis, ils auraient eu le temps d’y retourner » (Hb 11.14-15). Mais « c’est à une patrie meilleure qu’ils aspirent » (v 16).

Il y a donc quelque chose qui se joue dans l’ailleurs et qui est autre chose qu’une fuite, autre chose que l’exploitation, via des délocalisations, de travailleurs sous-payés, autre chose que le regard limité du touriste. Il y a l’écoute d’un témoignage que nous ne percevons pas lorsque nous sommes ancrés dans nos routines quotidiennes.

De fait, Jésus incite ses disciples, au moment où il va les quitter, à porter leur témoignage aussi loin qu’ils le peuvent : « vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1.8). Et, à l’inverse, il rend attentif ses auditeurs, pendant son ministère, à leurs horizons trop restreints : « je vous le dis, beaucoup viendront de l’orient et de l’occident, pour prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux » (Mt 8.11).

La question du sens nous conduit ailleurs

Et, à vrai dire, c’est cela que j’entends à nouveau, en m’approchant des propositions culturelles qui me redeviennent accessibles : une interrogation sur le sens de ce que je vis, sur la portée de mes choix, sur ce qui vaut la peine que je m’y consacre. Dieu m’appelle à lever les yeux et à dépasser le clôture de mes pratiques habituelles. Je n’ai pas, pour autant, besoin de parcourir le monde comme une toupie, et à m’enivrer de l’oubli des questions décisives, en sautant de lieu en lieu. Il y a « ailleurs » et « ailleurs ». On peut partir loin, mais rester clôturé dans ses névroses ou ses certitudes. Mais on peut aussi chercher à entendre les voix qui, par leur décalage, nous ouvrent à la vie.

La sexualité est aussi un rapport social

Bien, je reprends le fil de l’écriture, après une pause liée à mon déménagement. Entre les cartons à remplir, puis les cartons à vider, les démarches, les bricolages de sortie et d’entrée dans un logement, j’ai été peu disponible pour écrire.
En revanche j’ai lu, à petites doses, le livre d’une auteure dont j’apprécie souvent les ouvrages : Clotilde Leguil. Il s’agit de sa dernière publication : Céder n’est pas consentir. Une approche clinique et politique du consentement. L’ouvrage de Vanessa Springora, Le consentement, qui relate la manière dont elle a été abusée sexuellement, comme adolescente, et les multiples séquelles qui s’en sont suivies, est l’impulsion de départ du livre de Clotilde Leguil. Son sous-titre : une approche clinique et politique, trace les contours du propos. Il s’agit à la fois d’une approche psychanalytique et d’une réflexion de philosophie politique sur ce qui est en jeu dans le consentement, et son dévoiement dans le forçage, l’abus sexuel ou la tyrannie. C’est ce double registre que je trouve particulièrement éclairant. En résumé, ce qui se joue dans le registre de l’intime et de l’interpersonnel est largement similaire à ce qui se joue dans le champ du gouvernement des sociétés.

Autour du consentement

Une partie de l’ouvrage, évidemment, explicite la différence entre céder et consentir. Mais un autre propos consiste à dessiner les contours et la valeur du consentement en lui-même et c’est, je l’avoue, la partie du livre la plus déroutante, pour un homme. Clotilde Leguil explicite un mouvement qui se rattache à un désir féminin qui, certes, concerne aussi les hommes (féminin, en l’occurrence, est une étiquette, et non pas l’assignation à un genre), mais est, pour l’heure, surtout présent chez nombre de femmes. C’est l’idée, qu’en situation, et de manière surprenante, une proposition trouve un écho qui prend par surprise, pour des raisons difficilement déchiffrables par le sujet lui-même, qui peut trouver une jouissance à se laisser entraîner sans l’avoir anticipé. Il y a une part d’obscurité dans ce consentement qui en fait autre chose qu’un contrat signé : ce n’est pas parce qu’on acquiesce ici et maintenant que cela vaut accord dans la durée et dans une autre situation.

Voilà : mes quelques phrases constituent un résumé très réducteur et je vous encourage à lire le livre par vous-mêmes. Pour ma part, j’avoue que c’est cette obscurité du consentement qui reste, à mes yeux, une énigme. Même en sortant du domaine des relations intimes, il m’est évidemment arrivé d’adopter, en situation, une proposition à laquelle je n’avais pas pensé, mais il m’a souvent semblé possible de rendre compte de ce consentement, d’une manière relativement claire.

Cela dit, cette obscurité des ressorts du consentement montre bien comment on peut le manipuler, et basculer du côté du forçage qui conduit le sujet à céder et non plus à consentir.

Un consentement éclairé ?

Par ailleurs, en faisant un pas de côté et en allant explorer ce registre du consentement dans d’autres domaines que celui des relations intimes, cela fournit des mises en perspective suggestives. On parle, par exemple, en médecine, de « consentement éclairé » : le médecin est censé exposer tous les risques potentiels d’une stratégie thérapeutique afin que le malade se décide en connaissance de cause. Mais, pour le coup, Clotilde Leguil a raison de souligner que l’éclairage en question est forcément limité. Ce qui décide le malade, en général, est la confiance qu’il accorde au médecin, plus qu’une hypothétique pesée du pour et du contre qui demeure bien théorique tant que les risques restent potentiels.

Le cas médical dit, à mon avis, quelque chose de fort : il y a, à la base, un rapport social inégal. Le médecin est censé en savoir plus que le malade. Et le consentement est certainement mieux qu’un passage en force, mais il n’annule pas ce rapport social inégal. Les exemples pris, par Clotilde Leguil, dans le champ de la philosophie politique disent la même chose : le sujet d’une démocratie délègue une partie de son pouvoir de décision à des acteurs élus et il consent, en général, à respecter les lois. Cela dessine, là aussi, des positions sociales inégales et l’inégalité est adoucie, mais nullement éliminée, par le consentement accordé par le citoyen.

Faut-il en conclure que le consentement, dans le domaine des relations intimes, est une sorte de pis-aller, qui reflète, malgré tout, la persistance de la domination masculine ? Ce n’est pas le point de vue de l’auteure, qui célèbre, je l’ai dit, le plaisir du consentement. Mais c’est la question que je me suis posée en lisant son livre.

Une comparaison avec d’autres situations de domination

Je me suis d’autant plus posé la question que ce qu’elle décrit m’a rappelé deux situations.
La première a été détaillée par Michel de Certeau dans L’invention du quotidien (paru en 1980). de Certeau expliquait que seul quelqu’un en position de domination peut déployer une stratégie où il pense avoir une vue d’ensemble de la situation. Celui qui est dominé n’a pas d’espace propre pour construire de tels calculs. Il agit pour le mieux en situation et développe des tactiques qui peuvent être tout à fait efficaces, mais qui sont plus locales et plus ad hoc. Juger et agir en situation, c’est bien ce dont il s’agit dans le consentement.
Le deuxième écho concerne la littérature antillaise et la manière dont elle a été théorisée par Patrick Chamoiseau dans Ecrire en pays dominé (paru en 1997). A l’instar de Michel de Certeau, Patrick Chamoiseau dit que la situation de domination empêche d’écrire des histoires linéaires qui sont le propre de ceux qui disposent de moyens d’action suffisants pour déployer un agir technique rationnel et visible. La littérature antillaise, par contraste, est plus sinueuse, elle joue sur la répétition autour d’un but qui se dérobe sans cesse. En d’autres termes l’opposition obscurité / clarté doit quelque chose à la position que l’on occupe dans l’espace social.

L’amour à l’aune de l’amour du prochain

Voilà. Dans une relation à deux, que l’un propose et que l’autre dispose, cela peut s’entendre, à condition que les rôles ne soient pas figés. Clotilde Leguil est prudente, je le répète, et ne décrit nullement un supposé « éternel féminin » qui relèverait de la nature. Mais justement, si on s’interroge sur ce que peut être la relation entre deux êtres qui « aiment leur prochain comme eux-mêmes » pourquoi ne pas attendre et espérer, qu’ils puissent être deux sujets sur un pied d’égalité dont les désirs divergent, sans doute, mais cherchent à s’accorder en suivant des chemins analogues.

Un psychanalyste dira peut-être qu’un homme et une femme se construisent à partir d’histoires différentes. Mais différentes jusqu’à quel point ? Est-ce que la différence entre individus du même sexe n’est pas plus importante qu’entre les sexes ? Cela reste, pour moi, des questions ouvertes et il me semble, en tout cas, que la libération de la parole autour des abus sexuels, ces dernières années, pourrait conduire (au-delà de la dénonciation des forçages, indispensable par ailleurs) à vivre différemment la séduction et la vie amoureuse.

Pâques, le jour d’après

En vivant, pour la deuxième année de suite, la fête de Pâques en situation de confinement (même si j’ai pu aller, cette fois-ci, dans un lieu de culte) j’ai relu ce que j’avais écrit l’an dernier au moment de Pâques. Mon état d’esprit était différent. J’étais, comme la plupart des gens, à ce moment-là, en suspens, sans trop savoir ce qui allait se passer par la suite. Aujourd’hui, il m’est un peu plus facile d’imaginer ce qui va se passer dans les mois à venir, même si je me suis habitué aux surprises, bonnes et mauvaises, qui ont marqué les péripéties de cette épidémie. Au nombre des bonnes surprises, il faut quand même rappeler que presque personne n’imaginait, il y a un an, que nous aurions des vaccins efficaces aussi vite. Entre temps, c’est plutôt la résistance à l’usure qui a structuré et structure encore notre vie de tous les jours.

Et finalement, alors que tout le monde glosait, il y a un an, sur le monde d’après, c’est maintenant que je me sens capable de parler de l’après-coup. On a eu, entre temps, l’occasion de voir que le rêve d’un bouleversement total de nos choix de vie, suite à quelques mois d’épidémie, était une chimère. Pourtant nous avons reçu des coups et nous encaissons encore, tous les jours, des contraintes et des désagréments, quand encore nous n’apprenons pas qu’une de nos connaissances est tombée gravement malade. Donc, s’il faut parler de l’après, je pense à l’après-coup.

Et certes, une chose reste et, à mon avis, restera pendant un certain temps : c’est la perception collective de notre vulnérabilité.

Alors, j’ai eu envie de relire, cette année, l’événement de Pâques comme une histoire d’après-coup.

Le chemin d’Emmaüs, une histoire d’après-coup

Déjà, l’an dernier, je m’étais insurgé contre une lecture un peu béate de Pâques. J’avais écrit : on a tendance à interpréter, un peu simplement, la fête de Pâques comme une sorte de slogan : « tout finit par s’arranger ». Mais l’événement de Pâques ne vient pas « arranger » quelque chose, il vient déranger un ordre des choses. Pâques n’est pas seulement une bonne nouvelle, c’est aussi la critique radicale de notre confiance à courte vue et de notre foi mal placée.

Quand Jésus rencontre les deux amis sur le chemin d’Emmaüs, ils parlent du « coup » qu’ils ont subi, du fait que tous leurs espoirs viennent de s’effondrer. « Nous espérions, disent-ils, que Jésus de Nazareth était celui qui allait délivrer Israël » (Lc 24.21). Or Jésus ne leur parle pas d’un monde d’après où, en effet, ils viendrait délivrer leur nation par un coup de baguette magique. Au contraire, il les sermonne vertement : « esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ? » (Lc 24.25-26). En d’autres termes, il leur dit que, malgré le coup qu’ils viennent d’encaisser, ils n’ont toujours rien compris. Et il développe ensuite, on le devine, « en commençant par Moïse et par tous les prophètes » (v 27) le sens de son ministère et le fait que la vérité est, en général, plutôt mal reçue. Lui n’a pu se frayer un chemin et donner du poids à son message et à sa personne ou, dit autrement, « entrer dans sa gloire », qu’en acceptant le rejet profond qu’il suscitait.

Donc ce n’est pas parce que nos espoirs, parfois un peu terre à terre, ont été douchés , que nous avons « compris » quelque chose.

De fait, quand on lit les Actes des apôtres, on s’aperçoit que l’annonce de la résurrection est toujours quelque chose d’aigre doux : bonne nouvelle d’un côté, mais remise en question radicale de l’autre. Si Dieu a fait « Seigneur et Christ » celui que, collectivement, « nous avons crucifié », c’est que nous avons un problème (Ac 2.36).

Et, après-coup, il semble que beaucoup d’auditeurs soient toujours aussi récalcitrants pour entendre le message du Christ. Ses disciples se heurtent aux mêmes oppositions que lui. Pour être plus précis, le monde d’après semble assez nettement partagé entre ceux qui ajoutent foi à l’appel des disciples et ceux qui continuent leur route comme si de rien n’était.

Et je pense qu’il en ira de même de notre vulnérabilité lorsque les choses « iront mieux » : les uns l’oublieront comme un mauvais souvenir, les autres se questionneront davantage et seront prêts à envisager leur vie différemment.

Un destin commun ?

Les amis cheminant vers Emmaüs étaient toujours enfermés dans une préoccupation plutôt nationaliste. Ils pensaient que le Christ allait libérer Israël. Or l’Église qui se constituera, suite à la résurrection, sera, au contraire, le lieu où vivront ensemble juifs et non juifs. C’est ensemble qu’ils ont accédé à la liberté donnée par le Christ.

Et aujourd’hui il est clair, de même, que beaucoup de groupes sociaux sont obsédés par des revendications catégorielles. S’agissant de secteurs entiers de la vie sociale qui ont été mis à l’arrêt pendant des mois, je le comprends très bien. Mais il me semble, en écoutant les prises de position de tel ou tel porte-parole, que le caractère fondamentalement divisé et fractionné de la société française est toujours là, vaguement en sommeil, peut-être, mais prêt à resurgir.

Or aucun de nous ne peut s’attendre à ce que le monde d’après soit celui où ses idées, sa vision des choses et ses intérêts seront enfin au centre de l’attention de tous. Si monde d’après durable et moins vulnérable il doit y avoir, ce sera un monde où nous aurons réappris à coexister avec notre diversité. Ce n’est pas gagné !

Le faussaire

J’ai relu, ces derniers jours, une de mes nouvelles préférées, écrite par un maître japonais du genre : Yasushi Inoué. Vous n’avez jamais rien lu de cet auteur ? Laissez de côté ses romans, qui passent mal la barrière culturelle, et prenez un recueil de nouvelles, n’importe lequel. C’est profond et transportant.
Inoué est décédé en 1991. La nouvelle dont je parle : « Le faussaire », a été publiée en 1951. De fait, la guerre perdue par le Japon, et le désarroi qui en a résulté, sert de toile de fond au récit. En français, elle a été publiée par Le livre de poche, dans un recueil de nouvelles auquel elle a donné son titre.

Le récit

De quoi s’agit-il ? Le narrateur est censé écrire la biographie d’un peintre célèbre, décédé récemment. A priori, le travail devrait être facile, car il connaît bien son œuvre et il écrit régulièrement des articles d’art. Pourtant, pour une raison obscure, son travail n’avance pas. D’année en année, il recule l’échéance où il doit honorer sa commande. Au lieu de cela, insensiblement et progressivement, il se passionne pour un personnage, ancien ami du peintre, qui a peint et vendu de faux tableaux du maître. Il ne se l’avoue pas (c’est le charme de la nouvelle), mais il ne peut s’empêcher de s’enquérir des nombreux détails, qu’il glane au fil de ses pérégrinations (marquées par la guerre et la défaite), qui lui permettraient de se faire une idée de ce faussaire.

La chose étonnante est qu’il finit par se trouver en face d’un tableau peint par ce faussaire sous son vrai nom. Et ce n’est pas si mal, même si cela n’égale pas les œuvres du peintre devenu célèbre. Alors, pourquoi n’a-t-il pas plutôt suivi sa propre voie ? Un autre détail le frappe, quand il tombe sur un bout de journal du peintre renommé : il mentionne très peu de personnes, si ce n’est, précisément, cet ami qui finira par falsifier ses tableaux.

Le faussaire en question erre de lieu en lieu, au gré des scandales qu’il provoque. Il termine sa vie dans un obscur village de montagne, où il se consacre à élaborer des feux d’artifice artisanaux. Le narrateur finit par rencontrer quelqu’un qui l’a assisté dans la réalisation de son dernier feu d’artifice, donné pour les villages de la région. Cet assistant décrit un homme passionné par son projet et complètement absorbé par les gestes qu’il doit enchaîner avec un tempo serré pour que les fusées se succèdent de manière fluide. On devine un investissement émotionnel profond dans cet art mineur, sublimé par la passion. Une fois encore, autre chose que l’imitation de l’œuvre d’un autre affleure.

La sympathie du narrateur pour ce personnage, a priori immoral, ne cesse de croître. Et il finit par comprendre qu’il a eu un destin tragique. C’était « la tragédie d’un homme ordinaire que le contact d’un génie avait écrasé d’un poids trop grand, le laissant broyé. […] Je me disais que, s’il n’avait pas rencontré [ce peintre devenu fameux] et entretenu des liens d’amitié avec lui, sa vie aurait pu prendre une autre tournure. Il aurait fait une carrière de peintre [… et aurait laissé], qui sait, une vague trace dans nos mémoires ».

Les sens d’une telle histoire

Je peux deviner certains des motifs qui ont inspiré cette nouvelle. « Être écrasé par une puissance trop grande » est certainement ce que beaucoup de japonais ressentaient à l’époque. Et la volonté d’imiter l’occupant américain durera de nombreuses années après 1945. D’un point de vue personnel, Yasushi Inoué commence seulement, au moment où il écrit ce texte, à être reconnu comme auteur, alors qu’il arrive à la quarantaine (il est né en 1909). Il entrecroise donc, dans sa tête, ces divers thèmes. Osera-t-il être lui-même ? Arrivera-t-il à être reconnu ou bien devra-t-il, lui aussi, se contenter de se mettre à la remorque d’un style littéraire, d’une culture, d’un chef de file, qu’il ne fera qu’imiter ? En même temps, on sent une grande compassion pour tous les gens qu’il voit, autour de lui, et qui sont contraints de plier l’échine et de vivre une vie inauthentique.

C’est finalement un récit sur l’aliénation et sur tout ce qui nous fait sortir de notre voie pour emprunter des routes moins risquées, plus fréquentées et plus convenues. Qu’aurait pensé Yasushi Inoué de notre monde devenu dépendant des likes, des clics et des taux d’audience ? Prétendre être quelqu’un d’autre que ce que l’on est, parce que l’on se sent écrasé par des modèles lourdement médiatisés est une maladie bien contemporaine.

Les injonctions paradoxales des sociétés contemporaines

De fait, dans les sociétés occidentales d’aujourd’hui, nous sommes soumis à des injonctions paradoxales.
D’un côté, aussi bien le libéralisme économique que la psychologie ordinaire des magazines nous poussent à « être nous-mêmes », à nous « assumer » et à nous comporter en « personnes responsables ». Tout cela renforce notre individualisme (à ne pas confondre avec l’égoïsme).
D’un autre côté, nous sommes sans cesse évalués, mesurés, jaugés et contraints de nous plier à des lois du marché qui favorisent un petit nombre d’individus et en contraignent beaucoup d’autres. Et cela vaut autant dans des petits groupes où des leaders émergent, dans les professions artistiques dont parle la nouvelle, que dans le vaste monde de la mondialisation. Et cette tension conduit beaucoup de personnes à prétendre avoir d’autres goûts, d’autres priorités, d’autres réactions psychologiques, que ce qu’elles ressentent pour de bon. Beaucoup de personnes vivent un clivage entre la personnalité sociale qu’elles endossent et les réactions privées qu’elles dissimulent. Beaucoup d’entre elles sont, de la sorte, installées dans des positions fausses.

Les églises échappent-elles à cette tendance de fond ?

Dans la théologie protestante, le regard de grâce que Dieu jette sur nous est, précisément, une antidote à ce clivage. Dieu nous voit tel que nous sommes, avec nos manquements, avec nos caractéristiques propres et il nous aime (même s’il nous appelle à laisser de côté nos manquements). Jésus s’est comparé lui-même à un berger qui mène un troupeau. A priori, être comparés à un troupeau de moutons n’est guère flatteur. Pourtant, dans cette allégorie du « bon berger », que l’on trouve dans l’évangile de Jean, le berger en question « appelle chaque brebis par son nom » (Jn 10.3).

Et quand les épîtres parlent de l’organisation de l’église, cela se voit. Dans l’épître aux Romains, par exemple, Paul exhorte les membres d’église à ne pas viser trop haut (huperphronein) en cherchant à coller à un modèle inaccessible, mais à respecter (sophronein) la « mesure de foi » propre à chacun (Rm 12.3). Et puis il exhorte, simplement, chaque membre à vivre pleinement le don particulier qu’il a reçu en partage, en le mettant au service des autres.

Oui, il y a là, certainement, un antidote salutaire à la manière dont la société d’aujourd’hui nous prend en étau. Cela dit, la vie d’église concrète n’échappe pas complètement au piège de la comparaison mal placée, des personnalités en vue que beaucoup cherchent à imiter et des fausses pistes dans lesquelles beaucoup de membres d’église se perdent.
C’est une manière de dire qu’il faut, toujours à nouveau, nous convaincre que la grâce de Dieu s’adresse à ce que nous sommes et non pas à ce que nous prétendons être. J’aime bien, à ce propos, le petit commentaire de Martin Buber, dans les Récits hassidiques : « La toute première tâche de chaque homme est de mettre en œuvre ses possibilités uniques, sans précédent et jamais renouvelées, et non pas la répétition de quelque chose qu’un autre, fût-ce le plus grand de tous, aurait déjà accompli. C’est cette idée qu’exprime Rabbi Zousya peu avant sa mort : Dans l’autre monde, on ne me demandera pas : Pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? On me demandera : Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ? ».

La droite religieuse américaine, histoire d’un naufrage

A l’occasion de l’élection présidentielle, le soutien sans faille apporté par les évangéliques américains à Donald Trump pose question, à l’intérieur même des Etats-Unis. Un article récent du New York Times résume le problème : « Pourquoi les évangéliques ne sont-ils plus ce qu’ils étaient ? » (Elisabeth Bruenig, « Why Evangelicals Aren’t What They Used to Be », article paru le 6 novembre). Les évangéliques américains ont certes toujours plutôt penché vers les Républicains, mais, ces dernières années c’est devenu quasiment un plébiscite. Jugez de la différence : en 1996 les personnes se déclarant elles-mêmes « nées de nouveau » ont voté pour 49 % en faveur de Dole et pour 42 % en faveur de Clinton. L’écart de 7 % est significatif, mais relatif. En 2000, il est monté à 15 %, en 2004 à 24 %, etc. Cette fois-ci les personnes « blanches » se déclarant « nées de nouveau » ont voté à 76 % en faveur de Donald Trump (il y a quand même eu un peu d’érosion depuis 2016 : en 2016, le chiffre était de 81 % !).

Or Elisabeth Bruenig pose la question qui brûle les lèvres de toute personne de bon sens : « Comment un mouvement basé sur des principes chrétiens et fortement influencé par des préoccupations sur le comportement et la personnalité des candidats a-t-il pu contribuer à la victoire de Donald Trump [en 2016 et failli récidiver en 2020] ? ». La réponse est simple et brutale : il y a eu une captation idéologique complète des églises et des chrétiens participant à ce mouvement. De sorte qu’ils ne sont plus des chrétiens plutôt en faveur des options politiques républicaines, ils sont tout simplement devenus des républicains à part entière, prêts à défendre n’importe quel candidat, du moment qu’il soutiendra la politique du parti. D’ailleurs les motifs de leur adhésion, qui reposaient au départ plus sur des questions d’éthique individuelle, sont désormais en ligne avec ceux des républicains dans leur ensemble : ils se préoccupent de l’économie, de la sécurité et de l’immigration, en tout premier lieu.

Un indispensable espace tampon entre les convictions religieuses et la vie politique

Mutatis mutandis, cela m’a rappelé l’aventure des chrétiens européens ou latino-américains séduits par les mouvements marxistes qui, pour nombre d’entre eux, sont passés de chrétiens sympathisants du marxisme à marxistes tout court.
J’ai mes propres convictions politiques (elles sont évidentes pour qui lit régulièrement ce blog), mais ma foi ne se résume jamais à ces options et elles me met, d’ailleurs, toujours en porte à faux avec un mouvement politique quel qu’il soit. Ce n’est pas forcément confortable, mais, pour moi, le chrétien est toujours un peu « ailleurs ». Par le passé, les chrétiens ont longuement pactisé avec les pouvoirs en place. Le christianisme n’en est pas sorti grandi. En France, on a construit « l’ailleurs » dont je parle, autour de la pratique de la laïcité : toute conviction profonde qui oriente la vie ne peut pas, en tant que telle, déborder sur l’espace public. Pour rentrer dans l’espace public elle doit en passer par des compromis, des approximations et des alliances provisoires. Elle doit se formuler dans un langage qui ne présuppose pas les convictions en question. Bref il faut garder une respiration entre foi (quelle qu’elle soit) et projet politique. C’est indispensable si on veut éviter les guerres civiles. Mais on découvre, à travers la dérive des églises évangéliques américaines, que c’est également indispensable pour la foi elle-même.

Je renvoie à l’excellent blog, animé par des universitaires américains : Religion in Public. Ils passent en revue et analysent fort finement les possibilités et les impasses des croisements entre, comme ils le disent, « le sacré et le séculier ». On y lit, dans un post récent (du 24 septembre) à propos des controverses sur le port du masque, la description suivante, qui relève certes d’un cas extrême, mais qui donne néanmoins la chair de poule : « Il existe une minorité déterminée, défendant un ensemble de croyances bien précises, et qui mène la charge contre les mesures de santé publique (refusant, entre autres, de respecter la distanciation sociale ou de porter un masque). [… Cette minorité s’enracine dans] l’évangile de la prospérité. Ce système de croyance repose sur l’hypothèse que ceux qui sont fidèles à Dieu et à l’Église de Dieu n’en récolteront pas seulement des bénéfices dans l’au-delà, mais obtiendront également santé et richesse au cours de cette vie. Enracinés dans le « pouvoir de la pensée positive », les adeptes de l’évangile de la prospérité [… mobilisent leurs croyances] pour atteindre des objectifs terrestres, comme la santé et la richesse. [… Et] un fil conducteur des systèmes de croyance de l’évangile de la prospérité n’est pas seulement que la croyance peut guérir les carences de la vie, mais que l’incrédulité peut nuire. En d’autres termes, la pauvreté et la maladie sont des signes de péché, d’un manque de croyance et peut-être même de l’œuvre du diable. [ … Dès lors un prédicateur comme] Joel Osteen dit explicitement aux adeptes d’éviter les malades et les pauvres: «Vous devez faire attention de qui vous vous entourez, surtout dans les moments difficiles. La misère aime la compagnie ». [… L’idée est] que les individus sont responsables des problèmes sociaux, mais aussi que se regrouper avec d’autres personnes affligées par la maladie ou la pauvreté revient à s’associer au péché ».

Là, à force de se laisser capter par les mirages de la société de consommation et par l’idéologie libérale qui la sous-tend, on a atteint les limites de quelque chose qui n’a plus rien à voir avec la foi chrétienne mais qui relève, purement et simplement, du paganisme.

La sécularisation de la société américaine accentue la droitisation de ces églises (et vice-versa)

On peut se demander, quand même, comment un tel engrenage a pu s’enclencher.

En fait, il semblerait qu’il y ait une double dynamique qui ait accentué le phénomène : chacune des deux dynamiques soutenant l’autre. D’un côté, de plus en plus de jeunes se détournent de la pratique religieuse : de la sorte, ceux qui restent membres des églises sont plus conservateurs que la moyenne. D’un autre côté, les églises deviennent de plus en plus marquées à droite et, de la sorte, elles rebutent de plus en plus de jeunes.

Sur le même blog, un post du 7 octobre fait le point. En 2019, 43 % des personnes nées après 1981 et 47 % des personnes nées après 1995 (chiffre énorme !), déclarent qu’elles n’ont aucune appartenance religieuse ou qu’elles sont athées. Parmi les « boomers » (nés entre 1946 et 1964) le taux est de 26 %. Les auteurs du post ont fait un croisement entre cette désaffection et l’appartenance politique.

Les plus dégagés de toute pratique religieuse ne sont pas ceux qui ont une appartenance démocrate affirmée. Ce sont ceux qui se sentent « plutôt démocrates », ou bien les indépendants. Et c’est là aussi, qu’entre l’enquête de 2018 et 2019, le taux d’abandon de la pratique religieuse est le plus élevé. Du côté républicain, pas grand chose ne bouge. Mais ce qui apparaît nettement est que des personnes plutôt flottantes sont de plus en plus écœurées par les outrances de la droite religieuse.

Des personnes modérées laissent de côté l’église qui a, de la sorte, toute latitude pour développer un discours de plus en plus marqué à droite. Et cette dérive progressive éloigne de l’église les personnes les plus modérées.

Un des plus incroyables naufrage de l’histoire de l’église contemporaine

Que dire en conclusion ? Je me sens personnellement concerné par cette histoire. Jeune protestant, arrivant à l’âge de faire des études, je me suis retrouvé devant le désert d’une église protestante traditionnelle où tous les mouvements de jeunesse avaient volés en éclat, au début des années 1970. Ma foi s’est, de ce fait, largement construite au contact des mouvements évangéliques. J’y ai découvert une foi vivante qui m’a structuré.

Les rapports entre mouvement évangélique français et mouvement évangélique américain ont toujours été complexes. Ils se sont, de toute manière, considérablement relâchés à partir de la chute du mur de Berlin : chaque mouvement suivant, alors, sa dynamique propre (d’ailleurs, un des premiers documents édité par le Conseil National des Evangéliques de France, après sa création, est une dénonciation de l’évangile de la prospérité). Mais j’ai eu l’occasion de participer à des rencontres internationales où j’avais été plutôt impressionné par la ferveur et le nombre de jeunes évangéliques américains.

J’ai, par la suite, rejoint les églises mennonites, qui représentent un chemin très particulier : leur ancrage dans la non-violence et le travail social les a préservées (y compris aux Etats-Unis) des outrances dont je parle ici.

Mais si je pense aux églises évangéliques américaines que j’ai connues pendant les années 1970 (et qui n’étaient, à mes yeux, déjà pas exemptes de toute critique) et à ce qu’elles sont devenues aujourd’hui, je suis obligé de dire que nous avons assisté, en direct, à un des plus grands naufrages contemporains de l’histoire de l’église. Cela ne me fait pas plaisir d’écrire cela. C’est juste ce que je constate. Hélas !

Les occasions fugitives où notre appartenance sociale se construit

(ce que révèlent, en creux, les limites posées par l’épidémie de COVID)

Évidemment on est frappé, quand on compare les sociétés contemporaines à celles d’hier, par l’incroyable individualisme qui y règne. Les solidarités de proximité se sont relâchées. Beaucoup de biens et de services sont accessibles par le marché et ne supposent plus une insertion particulière dans des réseaux sociaux, quels qu’ils soient. Chacun « vit sa vie », pour le meilleur et pour le pire : l’exclusion, la rupture des liens, est le mal du siècle.

Mais, d’un autre côté, ce qui est interdit ou restreint, du fait de l’épidémie de COVID, met en lumière (en creux) une série de moments où l’appartenance collective s’éprouve et se construit. Du fait que nous en sommes sevrés (pour partie ou totalement) aujourd’hui, leur importance nous frappe.

Ces moments où nous avons la sensation concrète de participer à une aventure collective

Donnons quelques exemples :
Beaucoup de réunions de travail peuvent, on l’expérimente, se dérouler via zoom. Quand on revient en arrière on se rend compte, d’ailleurs, que les réunions passées n’étaient pas toutes absolument nécessaires. Il m’est arrivé de me déplacer pour une rencontre qui n’était pas de tout premier intérêt. En tant que chercheur, on participe à des séminaires qui sont parfois poussifs. Mais il reste une réalité : le fait d’être réunis, pendant une heure ou deux, dans la même salle, nous fait toucher du doigt de manière concrète le réseau auquel nous participons. La co-présence physique y suffit. Si, en plus, les interactions sont stimulantes c’est tant mieux !

Pourquoi, autre exemple, les supporters préfèrent-ils aller au stade pour voir un match, plutôt que de le regarder à la télévision ? Parce qu’ils font foule, qu’ils communient dans un collectif et qu’ils forment plus qu’une collection d’individus en train de crier en même temps. Tous participent, de concert, à l’aventure de l’équipe qu’ils soutiennent. Le stade crée quelque chose que les échanges de un à un autour du comptoir d’un café ne remplacent pas, même si on y parle du match de la veille.

Le spectacle vivant, que ce soit un concert, un stand up, du théâtre ou du cirque, réunit, lui aussi, un public qui communie pendant un laps de temps à un événement partagé. Qui a été serré comme une sardine dans une petite salle, au milieu de voisins transpirants ou baigné dans l’ambiance survoltée d’un zenith, voit de quoi je veux parler.

Et, dernier exemple, chanter, lors d’un culte, avec un masque et à distance réglementaire de ses voisins, est un exercice profondément frustrant. On n’entend pas bien les autres chanter et on se sent un peu perdu au milieu d’une communauté qui perd de sa consistance concrète.

Ce sont parfois des moments transitoires, ce sont parfois des histoires communes de plus long terme. Mais, même si nous sommes au milieu d’une rue animée, pendant quelques minutes, il nous en reste quelque chose. Dans les sociétés complexes dans lesquelles nous vivons, la construction de l’appartenance collective se nourrit d’une poussière d’éléments divers et ces moments où nous partageons quelque chose avec d’autres en font partie.

La force des liens faibles ?

Il reste donc du collectif là où tout semble individuel. C’est ce qui émerge, du fait même des entraves que nous éprouvons, en ce moment. Mais il s’agit d’un collectif protéiforme, qui se recompose d’instant en instant, de jour en jour et d’événement en événement. Il est bien difficile de faire fond sur ces sentiments fugitifs d’appartenance pour construire un projet de société partagé.

C’est difficile, mais ce n’est pas, pour autant, impossible. Cela impose au politique (à quelque niveau qu’il soit) de construire des projets mobilisateurs qui réunissent, pour un temps, des supporters. Ces groupes peuvent varier d’un projet à l’autre. Mais l’idée de participer à une aventure partagée n’est pas anachronique. En revanche les différentes propositions politiques ont du mal à être perçues comme des aventures, des défis à relever.

Ces remarques valent aussi pour le domaine religieux. Le succès du jihadisme est venu, dans une large mesure, du fait qu’il a proposé, à des jeunes, un défi à relever, un projet à partager… un projet plutôt sinistre, mais un projet. Bien sûr, le contenu de ce qui est proposé importe ! Mais si le christianisme veut être autre chose qu’un reliquat identitaire, il faut qu’il soit capable, lui aussi, de faire entendre l’appel de l’évangile : lève-toi et marche. Et ce lève-toi peut parfaitement être un « levons-nous ».

L’exercice de la preuve et ses échappatoires

Qui a envie de prouver ce qu’il dit ? Et qui essaye d’examiner si les affirmations de quelqu’un sont prouvées ? En fait, pas grand monde. L’exercice de la preuve est un exercice rébarbatif et, pour couronner le tout, souvent décevant, car on s’aperçoit que l’on doit changer d’avis !

Quand j’ai commencé mon activité de chercheur, mes premières interventions publiques, en dehors du champ de la recherche, ont été plutôt laborieuses : je passais beaucoup trop de temps à essayer de prouver ce que je disais, ce qui, finalement, lassait l’auditoire ! Au fil du temps, je me suis rendu compte que les affirmations gratuites ne gênent pratiquement personne, du moment que ce qu’on dit fait sens aux yeux des auditeurs. Cela m’impose une exigence éthique : c’est à moi de ne pas dire n’importe quoi et de ne pas abuser les autres. J’essaye, en général, de donner des indices assez faciles à exposer, qui soutiennent mon propos (c’est ce que je fais, également, sur ce blog). Mais il est difficile d’aller plus loin et, en fait, un exposé habile est capable, je l’affirme (gratuitement !), de faire passer n’importe quelle opinion.

Et, d’ailleurs, dans la plupart des domaines de notre existence, nous n’avons pas besoin de preuves. La confiance y supplée avantageusement et ce n’est pas moi qui vais ironiser sur la foi ! Je reparlerai de la foi à la fin de ce post.

Mais il y a des domaines où la preuve importe.
On ne juge pas quelqu’un, dans un tribunal, sans preuve : l’enjeu est trop grave.
Et, en principe, l’activité scientifique est régulée par la preuve : pour l’ensemble de la collectivité c’est ce qui est le plus efficace, même si pour chaque chercheur en particulier cela peut être un inconvénient. Le chercheur qui veut publier, et accéder à une certaine notoriété, n’apprécie pas forcément la remise en question de ses affirmations, lorsqu’elles sont mal étayées.

La preuve judiciaire

Commençons par l’activité judiciaire qui met en évidence plusieurs aspects importants :
D’abord, administrer la preuve coûte extrêmement cher. Des bataillons de personnes doivent se déployer pour récolter des témoignages, des indices matériels, des documents divers. Ensuite, il n’y a pas de preuve sans débat contradictoire. Aucune preuve n’est décisive par elle-même. En admettant, par exemple, que l’on ait filmé un crime (ce qui est extrêmement rare), il reste bien des questions ouvertes : y avait-il préméditation ? peut-on considérer que l’auteur a des circonstances atténuantes ? y avait-il des complices ? Toute preuve doit donc s’apprécier dans le cadre d’un procès où accusation et défense se rendent coup pour coup. Les juges ou les jurés doivent délibérer, donc discuter entre eux. Et, dernier point, tout cela prend du temps : on ne se forme pas une opinion éclairée en cinq minutes.

Ce qui me semble décisif est que (dans le domaine judiciaire, comme dans n’importe quel autre domaine), seul celui qui est prêt à être contredit peut valablement dire qu’il cherche des preuves. Dans tous les autres cas on peut parler d’expertise, éventuellement, mais pas de preuve. La preuve scientifique (et, contrairement à ce qu’on pense, cela vaut autant pour les sciences humaines et sociales que pour les sciences dites « dures ») est un protocole qui permet à des personnes de discuter, de se remettre en question les unes les autres et de se donner des moyens de produire un consensus à partir d’autre chose que d’un rapport de force.

Les scientifiques eux-mêmes sont tentés de biaiser avec les exigences de la preuve

C’est, en fait, une disposition d’esprit tellement inconfortable que beaucoup de chercheurs tentent d’y échapper au moins partiellement. J’ai siégé, à la fin de ma carrière, dans des comités de rédaction de revues, dans des comités de sélection de communications pour des colloques, dans des comités de recrutement divers et les rapports de force foisonnent, dans ces lieux qui prennent des décisions importantes pour la carrière des chercheurs. Il m’est arrivé, à deux reprises, de proposer (après lecture à l’aveugle) de refuser un article bâclé, rédigé par un collègue connu (pas deux fois le même !) … à qui on a simplement demandé de mieux argumenter son papier. Mais plus généralement il est clair que les logiques de chapelle, d’alliance, sont extrêmement fortes et cela nuit, d’ailleurs, à la qualité d’ensemble de la recherche. Les papiers soumis à des colloques prestigieux ressemblent les uns aux autres, car ceux qui les soumettent doivent respecter certains prérequis qui les rangent dans une chapelle donnée. Quant aux recrutements, ils ne s’effectuent jamais en double aveugle et le mandarinat peut s’y déployer librement.

La pression qui a été mise, ces dernières années, sur la quantité de publications a engendré, par ailleurs, des dérives, avec des revues (heureusement repérées par les spécialistes, en général) qui publient avec des lecteurs de complaisance, pourvu que celui qui soumet paye. Et même les revues sérieuses ne parviennent pas à se prémunir complètement contre les fausses expérimentations.

La science dans le jeu médiatique : deux types de discours qui cohabitent mal

Voilà le tableau général. Venons-en à des événements plus proches de nous.
On a beaucoup écouté, dans les médias, ces trois derniers mois, des médecins universitaires. Et on a vu, alors, comment le jeu médiatique peut déformer et rendre extrêmement difficile l’exercice de la preuve. Entendons-nous bien : les médecins ont tous accumulé une expérience qui leur donne certaines compétences et une certaine expertise. Il est donc tout à fait normal d’écouter leur avis.

Mais restons sur la question de la preuve qui, je le répète, est autre chose qu’une expertise.
La saga de la chloroquine (mais il y aurait d’autres exemples, moins développés, à citer) me semble tout à fait emblématique de ce qui peut se passer dans une arène médiatique. Ce n’est pas la personnalité du principal acteur de cette saga qui m’intéresse. Je veux plutôt dérouler la manière dont il a raisonné et montrer l’écho qu’il a reçu dans les médias. Le 11 février, alors qu’aucune étude clinique n’est encore disponible, trois chercheurs dont Didier Raoult adressent une brève note à une revue (l’article sera mis en ligne le 15 février) pour rappeler l’intérêt de la chloroquine dans le traitement des maladies virales. J’en extrait deux phrases : « We had 20 years ago proposed to systematically test chloroquine in viral infections because it had been shown to be effective in vitro against a broad range of viruses ». L’argument reste le même 20 ans plus tard : le médicament est actif contre les virus in vitro, il faut donc l’essayer cliniquement. C’est la conclusion de cette note : « If clinical data confirm the biological results, the novel coronavirus-associated disease will have become one of the simplest and cheapest to treat and prevent among infectious respiratory diseases ».

Jusque là, l’argument est tout à fait recevable. Le fait de rappeler que cette idée poursuit les auteurs de l’article depuis 20 ans crée quand même un léger malaise. Cela anticipe sur ce qui va se passer ensuite : l’idée de départ, qui précédait tout essai clinique, va rester inébranlable et toutes les remises en question seront sans effet. Sitôt les premières études cliniques publiées en Chine, Didier Raoult publie une vidéo, le 25 février, pour mettre en avant cette piste thérapeutique. Médiatiquement, c’est un scoop.

Je ne vais pas retracer toute la saga. Il faut souligner que Didier Raoult est un « bon sujet » pour les médias : un look anticonformiste, la langue bien pendue, l’art et la manière de créer l’événement par des déclarations à l’emporte pièce, etc.

Les premières études cliniques qu’il publie sont critiquées : mais toute étude clinique doit l’être, c’est normal. Ayant longuement pratiqué la statistique, j’essaye, pour ma part, de me faire une idée du débat. Le point d’achoppement est clair : vu qu’il prescrit de la chloroquine (je dis chloroquine pour simplifier mon propos, il y a d’autres molécules en jeu) rapidement, à des personnes qui ont encore peu de symptômes, il mélange des personnes qui auraient guéri spontanément et des personnes qui auraient eu besoin d’une assistance médicale de toute manière. Donc, quand on regarde l’évolution de la maladie, on ne peut pas savoir quel est l’effet propre du médicament (sans compter qu’il ne fait pas de test avec un groupe témoin et un placebo). Pour autant que je puisse en juger, ce point d’achoppement restera tout au long de cette histoire et l’auteur ne fera pas grand chose pour répondre aux objections.

Mais (et c’est pour cela que je tiens à dépersonnaliser cette histoire) cela ne nuit aucunement à sa surface médiatique. Seul Médiapart (à ma connaissance) fait, début avril, un travail journalistique sérieux en se renseignant sur les raisons pour lesquelles le CNRS et l’INSERM ont retiré, en 2018, leur label au laboratoire alors dirigé par Didier Raoult (dont les contours ont changé depuis). En d’autres temps, cet article aurait été totalement ravageur. Mais la saga de la chloroquine est devenue une affaire internationale. Et, d’ailleurs, il reste tout à fait possible que le médicament soit efficace (ce n’est pas parce que la démonstration est lacunaire que le résultat est faux).

Et, finalement (je fais un grand bon en avant dans le temps), c’est l’étude parue dans The Lancet qui tombe, le 22 mai. Là les auteurs de l’article se sont vraiment donné les moyens de faire des comparaisons (même si, il faut le souligner, ils n’ont pas recouru à un groupe témoin avec placebo : ils ont comparé l’effet de différentes stratégies thérapeutiques entre des malades aussi comparables que possibles). Les conclusions sont totalement défavorables à la molécule (et ses dérivés et adjuvants). Cette dernière étude est elle-même critiquée : une fois encore, c’est normal. La lettre ouverte envoyée à la rédaction de The Lancet, le 28 mai est dans l’ordre des choses : il faut pouvoir accéder aux données afin de vérifier les dires de l’article. D’autres réactions posent plus question. Didier Raoult qualifie d’emblée l’étude de « foireuse » et finit par dire : « rien n’effacera ce que j’ai vu des mes yeux ». La phrase m’a frappé, car je l’ai entendue à de nombreuses reprises comme objection à des résultats des sciences sociales. L’une ou l’autre personne fait part de son expérience : « moi je sais, car j’ai vu ». Mais, justement, on essaye de faire de longues vérifications pour se prémunir contre les impressions spontanées dont on sait qu’elles peuvent parfaitement être trompeuses.

Là dessus un ancien ministre de la santé, médecin lui-même (et membre du conseil d’administration de l’IHU de Marseille), critique l’étude publiée par le Lancet en disant que les malades n’ont pas tout à fait les mêmes caractéristiques d’un groupe à l’autre. Peut-il ignorer que, précisément, l’avantage des grands nombres et de cette méthodologie est de permettre de comparer, d’un groupe à l’autre, des malades comparables ? En clair, s’il y a 50 malades dans le cas A, dans le groupe 1, et 100 malades dans le même cas dans le groupe 2, on ne va pas comparer globalement le groupe 1 et le groupe 2 : on va comparer les 50 malades du groupe 1 et les 100 malades du groupe 2 qui relèvent, les uns comme les autres, du cas A. Mais peu importe, il a réussi à jeter le trouble et il faut de laborieux efforts de la presse pour expliquer pourquoi cette critique est fallacieuse.

Le temps incompressible de la preuve

Une nouvelle question a surgi, ces derniers jours, concernant la possibilité d’une immunité croisée (certaines personnes pouvant être protégées du COVID-19 par leur résistance passée à des coronavirus moins agressifs). Pour le coup, la plupart des tenants de cette hypothèse usent de prudence et ne lui donnent que le statut d’hypothèse. Pour autant que je puisse en juger, certains indices accréditent cette hypothèse et d’autres la discréditent (notamment l’infection de 70% des marins du Charles de Gaulle). On en est aux indices. Obtenir une preuve est impossible à court terme. Et aucun décideur politique n’aura l’idée de se lancer dans une expérimentation en grandeur réelle !

Pour un chercheur il est absolument normal de faire des hypothèses, et c’est même plutôt stimulant. Mais, en l’occurrence, on voit bien la charge émotionnelle très forte d’une telle hypothèse, qui la fait rentrer dans un champ très étranger au laborieux et long travail de la preuve.
Une fois encore, le champ médiatique est mal adapté aux arguments et contre-arguments qui président, progressivement, au travail de la preuve.

Et la foi ?

Il n’en reste pas moins que la confiance (pour y revenir) est, dans un autre registre que celui de la preuve, un phénomène social tout à fait décisif, y compris dans l’acte thérapeutique. La confiance entre le médecin et le malade est un facteur décisif pour l’efficacité du traitement. L’état d’esprit du malade, son optimisme ou son pessimisme, jouent également un rôle fort.

D’une manière plus générale, la confiance est quelque chose de crucial. Certaines personnes deviennent capables de faire des choses étonnantes simplement parce qu’on leur fait confiance. Et la réciproque est vraie : la défiance détruit.

La confiance dans la vie, en Dieu ou dans les autres, a, pour l’essentiel, trait au sens, à la valeur que l’on attribue à des choix. On se consacre à certaines activités, on passe du temps avec certaines personnes, on développe des relations, parce que l’on est convaincu que cela « vaut la peine ». La foi appartient à ce registre. C’est parce que j’entends dans l’appel de Dieu une parole libératrice, qui me propose un projet de vie motivant, que je lui accorde ma confiance. Et ce projet de vie inclut l’attention aux autres.

Or, c’est parce que je considère que l’on ne doit pas faire n’importe quoi avec les autres, qu’il me semble important, au moins pour certains actes graves et décisifs, de bien peser nos choix, d’examiner jusqu’à quel point ils peuvent être améliorés et, pour ce faire, d’entamer une discussion serrée où autre chose que de simples opinions s’exprime.

Autrefois des théologiens ont tenté de prouver l’existence de Dieu. Mais, pour moi, la dynamique est inverse : c’est parce que je crois en Dieu que je trouve important de prendre le temps de considérer collectivement ce que nous faisons, dans des arènes où on se donne des outils d’évaluation robustes et partagés pour trancher entre plusieurs décisions, plusieurs stratégies possibles, là où le choix n’a rien d’évident a priori. C’est cela prouver. Cela implique que l’on peut se tromper collectivement. Tout connaissance ainsi produite est révisable. Mais c’est, quand les décisions sont lourdes de conséquences, la moins mauvaise manière de décider.