L’épidémie ne nous atteint pas seulement physiquement

Pour l’instant, face à la nouveauté de ce qui arrive, jour après jour, la plupart des personnes semblent conserver leur mode de pensée de base. Mais, à vrai dire, c’est le contraire qui serait étonnant. La psychologie sociale ne cesse de répéter, à longueur d’articles, que notre manière d’interpréter les événements est la dernière chose que nous sommes prêts à modifier.
Pour prendre un exemple, les partisans de la théorie du complot ont trouvé une idée : le virus aurait été produit par un laboratoire. Autre variante : « ils savaient » ; c’est à dire que les gouvernants savaient, mais ont tardé à agir. Ces deux rumeurs me frappent, parce qu’elles sont (sans s’en rendre compte) porteuses d’une croyance désespérée dans la toute puissance des élites scientifiques ou politiques. Il semble plus confortable d’imaginer que l’on est la victime de quelques puissances machiavéliques, que d’accepter que personne ne savait, que nous avons tous été pris par surprise et que les scientifiques tâtonnent avant d’en savoir davantage. On pourra mesurer, après coup, ceux qui ont suivi la meilleure stratégie. On pourra gloser sur : « il aurait fallu ». Mais la vérité est que les retours d’expérience récents sur les épidémies antérieures ont joué contre la perception de l’épidémie actuelle. Donc on sait certaines choses. Les médecins peuvent soigner dans certains cas. Mais il y a beaucoup de choses que l’on ne sait pas. Et l’épidémie a pris tout le monde de vitesse. Certains pensent que l’on a confiné trop tard. Mais quand le confinement a été décrété, il a été plutôt mal accepté. Qu’est-ce que cela aurait donné une semaine plus tôt ?

Chacun reprend donc, d’abord, ses chevaux de bataille. Ceux qui pensent que la mondialisation est allée trop loin, soulignent le rôle des transports internationaux dans la diffusion de la pandémie. Les écologistes disent que notre mépris du vivant nous a rendus vulnérables à ce type d’événement. Les nationalistes en profitent pour rappeler qu’ils sont pour la fermeture des frontières. Les partisans du contrôle social soulignent l’efficacité des stratégies de suivi rapproché des individus. Ceux qui défendent le service public se réjouissent que la solidarité nationale et le rôle de l’état soient enfin reconnus à leur juste valeur. Seuls les partisans du libéralisme pur et dur sont un peu à cours d’arguments (mais ils seront au rendez-vous, n’en doutons pas, quand il s’agira de relancer l’économie).

Chacun s’accroche, mais, au fil du temps, il est évident que c’est, pour chacun d’entre nous, une claque magistrale. Notre croyance de base dans la maîtrise (même partielle et mesurée) de notre destinée est profondément ébranlée. Même si nous ne sommes pas touchés directement par la maladie, l’existence même de cette épidémie qui n’est pas sous-contrôle, est une blessure infligée à notre amour propre collectif et à la confiance fragile qui nous habite. Je me souviens d’un psychanalyste évoquant la réaction des ses patients face à l’événement du 11 septembre 2001. Il disait que plusieurs avaient fait écho à leur propre crainte de s’effondrer intérieurement. Je pense que la menace épidémique fait, elle aussi, écho à des craintes profondes en chacun de nous.

Des retentissements à long terme

C’est après, longtemps après, que cette blessure, ce traumatisme, aura des effets. Si je reviens à l’attentat contre les tours jumelles, il est clair qu’il a profondément changé la donne politique et qu’il a donné un coup de pouce décisif aux mouvements populistes. J’ai encore en tête la campagne présidentielle française de l’hiver et du printemps 2002 et sa progressive contamination par des thèmes de plus en plus noirs, jusqu’au 21 avril qui a propulsé Jean-Marie Le Pen au deuxième tour. Et la France n’est qu’un cas parmi d’autres. Dans la plupart des pays, les thèmes xénophobes et sécuritaires qui étaient déjà présents se sont considérablement renforcés, à partir de cette date. Une barrière s’était effondrée dans la protection que les pays riches pensaient avoir contre les attentats de grande ampleur.

Aujourd’hui aussi, une barrière est en train de s’effondrer. On compte les morts et, grâce à la mobilisation de toutes les énergies, il est possible, qu’au final, on arrive à une surmortalité du même ordre de grandeur qu’une mauvaise grippe annuelle (soit, environ, 15.000 décès en France). Mais cela aura été au prix d’un effort sans commune mesure avec la routine d’une grippe hivernale.

Les jours de confinement qui s’ajoutent les uns aux autres, les nouvelles de proches ou de connaissances atteints par la maladie, la difficulté à venir à bout de ce germe, resteront dans les mémoires. Cela n’engendrera pas forcément des effets positifs, pas forcément non plus des effets entièrement négatifs. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, on n’en sait rien.

Le leçon du livre de Job

Je lis ces événements à partir de ma grille d’interprétation personnelle (il n’y a pas de raison que j’échappe à la règle commune) qui est largement le fruit de mon histoire, et notamment l’histoire des claques que j’ai essuyées.
La naissance, puis l’évolution lente et laborieuse d’une fille handicapée, dans mon foyer, a été une de ces claques où, contraint et forcé, j’ai dû constater que le devenir des mes proches m’échappait de manière radicale.

La blessure que j’ai subie (pour ne parler que de moi, mais toute ma famille a été impactée) a prolongé ses effets pendant des années. Elle m’a conduit à lire, puis à relire le livre de Job. J’ai même écrit un ouvrage à un moment de cette lecture (Sur les routes d’une sagesse nouvelle, le livre de Job, Emmaüs, 1998). J’ai encore approfondi ma réception du livre depuis. Dans ce livre, les amis de Job cherchent à avoir une prise rationnelle sur les événements malheureux. Ils ressemblent à ceux qui fantasment sur la toute-puissance des élites : il faut qu’il y ait un coupable. Job, pour sa part, crie que le malheur l’a blessé personnellement et que c’est injuste. Et finalement Dieu répond. Cette réponse ne nous est pas directement accessible, car elle est remplie d’images poétiques dont il faut aller rechercher les codes dans les textes de l’Antiquité. Mais, en gros, Dieu dit à Job qu’il a concédé un espace et un temps pour le mal et que telle est la destinée (de la nature et de l’homme) qu’il a conçue. Job tombe des nues, mais la réponse, finalement, le satisfait.
Les chrétiens repenseront à cette réponse, au cours de la semaine sainte qui commence, où on fait mémoire du moment où le Christ a lui-même payé le prix de cette puissance (limitée mais réelle) concédée au mal. Dieu ne s’est pas payé de mots en répondant à Job : il a assumé en personne cette situation.

Au bout du compte, il n’y a pas de « parce que » et de « pourquoi », il y a une histoire dans laquelle nous sommes embarqués. Quand j’ai admis que ma fille avait une vie diminuée, mais que c’était sa vie, que c’était une vie possible, je suis sorti du tunnel. Et je repense à cette leçon ces jours-ci. Il n’y a pas de « parce que » et de « pourquoi ». Naturellement, on pourra tirer des enseignements de cette expérience. Mais d’autres événements nous surprendront.

Je peux le dire différemment, en citant la parabole de l’ivraie. « Il en va du Royaume des cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu ; par-dessus, il a semé de l’ivraie en plein milieu du blé et il s’en est allé. Quand l’herbe eut poussé et produit l’épi, alors apparut aussi l’ivraie. Les serviteurs du maître de maison vinrent lui dire : Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ? Il leur dit : C’est un ennemi qui a fait cela » (Mt 13.24-28). Voilà : il y a des événements hostiles qui se mettent en travers de notre route.

Alors au bout de la parabole de l’ivraie, au bout du livre de Job, il y a Dieu. Mais ce n’est pas un technocrate éclairé qui vient régler les problèmes en quelques secondes. C’est une présence qui se tient à nos côtés et qui nous rejoint dans notre histoire complexe et difficile, parce qu’il a voulu avoir des enfants qui se confrontent à la réalité du mal, qui fassent leurs choix et qui aient les moyens d’être vainqueurs du mal par le bien. Dieu vient vers nous, comme il est venu en Jésus-Christ : il vient là où nous sommes. Il est, il a été, il sera vainqueur du mal par le bien, mais cela suppose d’être prêt à se heurter au mal en question.

Voilà le fruit de cette histoire qui est la mienne. Elle me donne une assise pendant ces journées chahutées.
Et, finalement, c’est une leçon optimiste : la blessure que j’ai connue m’a, au fil des années, renforcé, elle m’a donné les moyen de faire face à des coups du sort, alors que, pendant longtemps, elle avait commencé par m’affaiblir. Il est donc possible que la cicatrisation nous rende plus forts. Oui, c’est possible.

Paroles

L’inflation verbale se poursuit. Nous sommes réellement submergés par le bruit et le verbiage autour du coronavirus. Les paroles politiques et médicales sont assez cadrées et, il me semble, plutôt modestes, ces temps-ci. Mais c’est tout le reste qui m’accable : ces tentatives de sortir une interprétation intelligente de ce que nous vivons, dans les cinq minutes qui viennent. Pour moi, la pensée relève de l’après-coup et de la prise de distance. Au cœur de l’événement je réagis, je prends des décisions, mais c’est bien après que je suis capable d’en dire quelque chose de sensé. Je suis tout juste en mesure, pour le moment, de rendre compte de mes réactions à court terme.

Une voix, quand même, émerge du lot. Du lundi au vendredi, Wajdi Mouawad, directeur du théâtre de la Colline, délivre, chaque jour, en fin de matinée un podcast d’une douzaine de minutes. Il me rejoint, car il sort, précisément, des discours collés au présent qui nous envahissent, parle des grands textes du passé (religieux ou non), d’œuvres qui l’ont marqué, et, avec ce matériau, met en perspective ses réactions dans une langue poétique, lumineuse et profonde.

Oui, la parole, l’écriture, peuvent nous secourir dans ces moments où nos habitudes sont bouleversées. Mais pas n’importe quelle parole. J’ai pensé plusieurs fois, ces jours derniers, à la formule de l’Ecclésiaste : « les mots sont usés » (Ecc 1.8).

La lecture et la tentation de la réclusion

J’ai évidemment augmenté mon temps de lecture quotidien. J’ai pas mal papillonné. Tous les sites d’information donnent des idées d’œuvres à lire. Ce que je vais écrire, pour ma part, n’a rien d’un conseil. C’est plutôt une expérience significative qui m’est survenue.

J’ai lu à droite et à gauche, pour finir par exhumer, au bout d’un certain temps, du fond de ma bibliothèque, des romans policiers auxquels je ne pensais plus : les enquêtes de Nero Wolfe racontées par Rex Stout. Et je me suis rendu compte que le plaisir que j’avais à relire ces romans (dont j’avais, de toute manière, largement oublié l’intrigue) reposait dans la réclusion volontaire et acharnée du détective qui refuse obstinément de sortir de chez lui.

NeroWolfe

Nero Wolfe (le détective) pèse largement plus de cent kilos, a du mal à se mouvoir et respecte de manière maniaque des rituels immuables : la visite, à heures fixes, à sa serre aux orchidées et des repas raffinés (à heures non moins fixes). Il emploie un jardinier et un cuisinier à plein temps et utilise son factotum Archie Goodwin, pour aller fureter à droite et à gauche et nourrir sa réflexion purement statique. Il se débrouille pour faire venir les gens à son bureau et ne jamais sortir de son domicile.

Le côté complètement régressif du personnage m’est apparu plus nettement, ces jours-ci, que lors de ma première lecture. Il semble s’être arrêté au stade oral, passant son temps à contempler des fleurs et à déguster des saveurs. Et il cultive un art qui est la tentation de tout intellectuel : embrasser le monde depuis son fauteuil, tirer les ficelles, voir clair dans le jeu des autres, sans jamais mettre les mains dans le cambouis.

Cela m’a fait penser à des lectures passées qui m’ont à la fois tenté et posé question : par exemple Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau, récit d’une réclusion volontaire de deux ans, dans une cabane, à l’écart de la civilisation; ou encore Vendredi ou les limbes du Pacifique, de Michel Tournier (relecture de Robinson Crusoé). Oui, il y a quelque chose de tentant dans ces récits de reconstruction d’un monde (de reconstruction du monde) à l’écart de la civilisation. On sent le souffle de l’absolu souffler sur ces œuvres. Mais ce souffle finit par faire long feu. Que serait un monde idéal que l’on habiterait absolument seul ?

Au commencement était la Parole

Alors, forcément, je retourne vers le prologue de l’évangile de Jean : « au commencement était la Parole » (Jn 1.1). Or, cette Parole dont l’évangile nous rapporte les aventures est une parole resserrée, percutante et bouleversante. Des gardes envoyés pour arrêter Jésus reviennent en disant : « jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jn 7.46). C’est une parole qui se heurte aux controverses, aux quiproquos (que l’évangile de Jean nous rapporte d’une manière particulièrement aiguë), aux oppositions.

Et, surtout, c’est une parole qui ne reste pas dans son fauteuil à reconstruire le monde en imagination. « La Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous » (Jn 1.14). Elle est venue se confronter à la réalité du monde, de nos vies limitées, de notre souffrance, de nos errements. Elle est venue dans le monde, même si le monde lui a tourné le dos (Jn 1.10).

Alors que nous sommes isolés les uns des autres, je nous sens particulièrement tentés de laisser tourner notre cerveau en roue libre et de déverser notre logorrhée verbale sans contrôle. Mais la parole authentique se nourrit d’autre chose. Elle passe par le dépouillement, le désarroi et le silence pour atteindre d’autres horizons.

A ce propos, le dernier texte dont j’ai envie de vous parler cette semaine, est signé Charles Singer :
« Arrête la course / ferme la radio / dépose tes livres / éloigne-toi des bavardages / isole-toi dans le calme. Assieds-toi et laisse venir le silence ».
Et, j’ajouterai, dans ce silence, écoute la Parole.

Et l’espérance dans tout cela ?

Il est difficile, ces jours-ci, de parler d’autre chose que de l’épidémie qui occupe tous les esprits. Il est difficile, également, de dire quelque chose d’inédit à son sujet. Les commentaires ont quelque chose de … viral : ils prolifèrent. Les expertises se croisent et, parfois, se contredisent les unes les autres. Les points de vue se multiplient.

Pour ma part, je n’ai pas grand chose à ajouter sur le présent de ce que nous vivons. Ce que j’ai envie d’écrire a plutôt trait à l’espérance.
J’en parlerai d’abord d’une manière laïque (disons compréhensible par quelqu’un qui n’a pas forcément la foi) avant de prolonger cette méditation en parlant de ma foi.

Fort comme la mort est l’amour

Quelle espérance peut-on avoir avec la mort qui frappe au jour le jour et les risques de contagion qui nous environnent ? On peut, certes, relativiser un peu en pensant à d’autres pathologies « ordinaires » qui fauchent chaque année des milliers de personnes (il y a plus de 500.000 morts par an, en France). Il n’en reste pas moins que la saturation des services hospitaliers et le cas de l’Italie où les services de soin sont complètement dépassés font de cet épisode quelque chose de hors du commun. Donc la question de l’espérance face au danger se pose de manière particulière, ces jours-ci.

Alors, pour être de plain pied avec tout un chacun, croyant ou non, je tiens à souligner, pour commencer, que, contrairement à ce qu’on peut penser, la Bible ne parle pas de la mort en sifflotant. Lorsque le roi David apprit la mort de son fils Absalom (qui, pourtant, complotait contre lui), il frémit, monta dans la chambre au-dessus de la porte et il se mit à pleurer. Il disait en marchant : « Mon fils Absalom, mon fils, mon fils Absalom, que ne suis-je mort moi-même à ta place ! Absalom, mon fils, mon fils ! » […] Il s’était voilé le visage. Il criait à pleine voix : « Mon fils Absalom, Absalom, mon fils, mon fils ! » (2 Sam 19.1-5). C’est un exemple parmi d’autres. L’attente de la résurrection n’annule pas la douleur de la séparation. Jésus pleure la mort de son ami Lazare, qu’il va pourtant ressusciter quelques minutes plus tard. Paul parle de la mort comme du « dernier ennemi qui sera détruit » (1 Cor 15.26).

L’espérance dont je parle n’est donc pas une manière commode de sauter par dessus les risques que courent des personnes que je connais (sans parler de moi-même) et d’autres que je ne connais pas.

Pour expliciter l’espérance qui m’habite, je partirai de cette formule que l’on trouve à la fin du Cantique des cantiques : « fort comme la mort est l’amour » (Ct 8.6). Non pas, plus fort que, mais aussi fort. Je vois ainsi l’existence que nous menons comme en tension entre des forces de mort et des forces de vie. Et ces forces de vie doivent toutes quelque chose à l’amour, à l’attention à l’autre, au dépassement de l’égocentrisme.

On peut voir, aujourd’hui, les angoisses les plus profondes que cette crise fait remonter à la surface et le résultat n’est pas toujours beau à voir. Mais, dans le même temps, des soignants font leur travail et, même s’ils essayent de minimiser les risques, ils savent qu’ils se mettent en danger. Des commerçants continuent à nous servir, dans des conditions difficiles et risquées, et ils ne le font pas simplement pour des raisons mercantiles. Certains acceptent de rester chez eux, alors même qu’ils ne sont pas des personnes à risque, afin de préserver d’autres personnes. Le lien social est mis à l’épreuve, ces jours-ci, mais le sentiment d’être tous dans le même bateau est très fort, lui aussi. La maladie et la mort sont là, mais l’amour aussi.

Et face à la douleur, quelle qu’elle soit, nous savons bien que c’est l’amour de personnes proches qui nous permet de nous reconstruire.

Un amour m’attend

Après, on ne regarde évidemment pas la mort (et donc la menace d’une maladie grave) de la même manière si on pense que tout s’arrête là, ou si on pense qu’il y a une suite.

La suite en question reste, évidemment, difficile à imaginer dans le détail, même pour un croyant. En détail non, mais en gros je peux en dire quelque chose. C’est une forme d’amplification de ce que je viens d’écrire. « Dieu, nous dit Jean, nul ne l’a jamais contemplé. Mais si nous nous aimons les uns les autres; Dieu demeure en nous et son amour, en nous, est accompli » (1 Jn 4.12).  Cette parole forme mon attente. La révélation pleine et entière de Dieu prolongera et renouvellera une partie du présent et engloutira ce qui est mortel. L’éternité est, telle que je le comprend, le règne où l’amour a vaincu la mort.

A ce propos, les mots de la prière d’une carmélite (Alice-Aimée Marin) me sont revenus en mémoire :
Ce qui se passera de l’autre côté, quand tout pour moi aura basculé dans l’éternité, je ne le sais pas.
Je crois, je crois seulement, qu’un Amour m’attend.
Je sais pourtant qu’alors il me faudra faire, pauvre et sans poids, le bilan de moi. Mais ne pensez pas que je désespère. Je crois, je crois tellement qu’un Amour m’attend.
Quand je meurs, ne pleurez pas ; c’est un Amour qui me prend.
Si j’ai peur – et pourquoi pas ? Rappelez-moi simplement qu’un Amour, un Amour m’attend.
Il va m’ouvrir tout entière à sa joie, à sa lumière.
Oui, Père, je viens à Toi dans le vent, dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va, vers Ton Amour, Ton Amour qui m’attend. Amen

C’est bien là mon espérance. Et c’est ce qui me donne force et confiance, au jour le jour.

 

 

La présentation de soi, à l’ère des images

Presque tout le monde, aujourd’hui, est censé mettre quelque part une photo de son « profil » pour participer à un réseau social quelconque. Et, d’ailleurs, ma tête apparaît en haut de cette page ! Je suis soumis à cette contrainte depuis assez longtemps. Les organes de presse où j’écris m’ont demandé, régulièrement, une vignette avec mon visage. Cela a provoqué, d’ailleurs, d’amusantes discussions en famille. Une vieille tante m’a supplié, par exemple, de changer ma photo, car j’avais vraiment une tête trop rébarbative. J’ai fini par accepter de le faire. Elle ne m’en a plus jamais parlé. Elle ne m’a, non plus, jamais parlé de ce que j’écrivais et qui en disait, à mon avis, plus long sur ce que j’étais que ma photo.

Mais quelle photo mettre pour parler de soi ? Celle que j’utilise pour ce blog a été faite par un photographe professionnel (sur commande d’un journal où je devais être interviewé). C’est l’occasion, pour moi, de remercier Yann Piriou, qui m’a autorisé à l’utiliser. Je ne sais pas si cette photo est belle (certains directeurs de presse trouvent que non). Pour ma part, elle me plaît car elle dit quelque chose de ce que je suis, à mes propres yeux.

Pour beaucoup de personnes, la question de l’image qui parle de soi est torturante. Au point qu’il semblerait que la manie de la retouche envahisse même le champ des photos des profils sur les réseaux sociaux. Alors j’ai décidé de faire l’expérience. J’ai utilisé, un peu au hasard, un logiciel de retouche automatique gratuit et voici, en même pas trente secondes, ce qu’il a produit.

Avant et après la retouche

J’ai instantanément rajeuni de dix ans ! Ma peau est légèrement plus tendue et surtout beaucoup plus lisse. Je suis mieux rasé et j’ai les cheveux un peu moins grisonnants. Mais le paradoxe est que je n’ai jamais ressemblé à la photo de droite. Dix ans plus tôt j’avais une autre tête. Le vieillissement et la maturité sont des processus globaux et bien plus complexes qu’une simple histoire de peau.

Il y a autre chose qui me met mal à l’aise, avec la photo de droite, c’est que je n’y trouve pas trace des passions qui m’habitent. J’apparais comme un personnage lisse et un peu niais. Est-ce ce genre d’impression que les utilisateurs des logiciels de retouche cherchent à produire ? Il semblerait que oui et que cette tentative soit assez ancienne. Roland Barthes déjà, en 1957, dans les Mythologies, parlait des visages « plans, lisses, poncés par la vertu » des photographies d’acteurs du studio Harcourt.

Des autoportraits d’artistes, quant à eux, pleins de relief

Cette quête du masque d’impassibilité m’interroge et elle m’interroge d’autant plus que les artistes adeptes de l’autoportrait n’ont en général, rien caché de leurs espoirs et de leurs tourments.

Rembrandt est une sorte de recordman du genre. Entre tableaux, eaux-fortes et dessins il a approché les 90 autoportraits (aujourd’hui accessibles). Certaines de ces œuvres sont des mises en scène. Rembrandt se déguise, à l’occasion, pour évoquer un personnage célèbre. Mais dans la plupart des tableaux on sent plutôt une interrogation, une quête d’identité. On est bien au-delà de la retouche, naturellement, puisqu’il s’agit de peintures. L’artiste nous montre ce qu’il veut bien de lui. Mais on a l’impression qu’il a accentué les reliefs qui le caractérisent plutôt que de les raboter.

Autoportrait de Rembrandt, à la cinquantaine

On m’objectera que cela vaut pour les hommes et que les femmes sont soumises à l’impératif social de paraître. Mais je trouve le même parti pris de mise en relief chez des artistes féminines. Käthe Kollwitz, dont j’ai parlé dans un autre post de ce blog, a, elle aussi, régulièrement pratiqué l’autoportrait. Et il ne semble pas qu’elle ait masqué quoi que ce soit de son vieillissement et de ses tensions. On la voit, ci-dessous, à peu près au même âge que Rembrandt

Autoportrait de Käthe Kollwitz, à 57 ans

Et j’ai été bouleversé, il y a quelques années, en voyant, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, une exposition de l’artiste finlandaise Helene Schjerfbeck (à peu près de la même génération que Käthe Kollwitz), qui, à la fin de sa vie, a scruté son visage au fil de son déclin.

Autoportrait d’ Helene Schjerfbeck à 77 ans

Elle n’a pas hésité, on le voit, à accentuer la dissymétrie de son visage qui est un des sujets de préoccupation majeur de ceux qui retouchent leur portrait.

On observe donc deux stratégies opposées : le gommage des aspérités, d’un côté, et la mise en évidence des arrêtes vives, de l’autre.

Ne pas se livrer tout en se montrant, paradoxe de notre époque

On devine ma sympathie pour les arrêtes vives. Je suis toujours un lecteur assidu et passionné des Psaumes, ce livre de cris, de joies et de larmes. Il y a là bien plus de vie que dans un jardin de statues coulées dans le marbre !

On pense, en général, que ceux qui arrangent leur visage cherchent à plaire. C’est sans doute le fond de l’affaire, mais c’est une recherche assez pathétique. Car ce n’est pas tant la jeunesse ou le rajeunissement le propos. L’idée est plutôt de faire de son visage un moule régulier, donc de se conformer à un standard supposé plaisant et de donner à voir une personne que l’on n’est pas. C’est une manière de ne pas faire trop de vagues, de ne pas afficher une singularité exagérée et d’obtenir une approbation sociale de surface. C’est sans doute ce que cherchent, d’ailleurs, les amateurs de « like ». Et c’est sans doute, également, une contre-partie de la frénésie actuelle de monstration : on finit par se cacher soi-même en prétendant se montrer.

Sortir du moule n’est pas si simple. Les grands artistes y parviennent en suivant leur démarche et leur recherche. Cela vaut-il la peine pour tout un chacun ? Je le crois. Mais c’est affaire de confiance : confiance en l’autre et confiance en soi. Et, ultimement, confiance dans le regard de Dieu qui nous voit et nous aime tels que nous sommes.

Une humanité peu ordinaire

Samedi prochain, le 18 janvier, commence, comme chaque année, la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Cette année, ce sont les églises de Malte qui ont conçu le support d’animation. Elles ont mis en exergue le commentaire du livre des Actes, qui fait suite à l’échouage du bateau de Paul et de ses compagnons sur l’île de Malte (évidemment) : « les habitants du lieu ont fait preuve, à notre égard, d’une humanité peu ordinaire » (Ac 28.2).

Les supports qui sont accessibles en ligne parlent, en premier lieu, de l’accueil mutuel que les différentes églises pourraient et devraient se manifester l’une à l’autre. Mais, naturellement, pour les habitants de Malte, des histoires de navires qui s’échouent sur les côtes sont d’une actualité brûlante. Et j’imagine volontiers que « l’humanité peu ordinaire » dont parle le livre des Actes, contraste violemment, pour eux, avec l’humanité réduite à la portion congrue dont l’Europe témoigne aujourd’hui, à l’égard des réfugiés qui s’échouent en Méditerranée.

Nous sommes tous des naufragés !

Une chose me frappe, dans ce verset, c’est que Luc mentionne cet accueil exceptionnel qu’ils ont reçu. Il s’en étonne et s’en réjouit. Il sort d’un épisode compliqué où, sur le bateau, l’humanité n’a pas toujours été au rendez-vous. A certains moments c’était « chacun pour sa peau » et il a fallu plusieurs interventions de Paul, et du Centurion qui dirigeait le voyage, pour ramener tout le monde à de meilleurs sentiments.

Luc nous montre, ainsi, quelque chose de sa subjectivité : il était prêt à être accueilli. Et même par des barbares ! Le verset dit exactement : « ces étrangers (c’est le mot « barbares » en grec) ont fait preuve d’une philanthropie peu ordinaire ». Voilà le génie de ce passage : Luc renverse la perspective. Il célèbre l’accueil qu’il a reçu de la part de personnes dont la philanthropie n’était pas automatiquement acquise. Luc aurait pu se prendre au sérieux, se voir comme un compagnon de Paul venu apporter la Bonne Nouvelle, venu se défendre d’accusations injustifiées devant l’Empereur. Mais il est juste un homme, rincé par une tempête et un naufrage, qui a cru sa dernière heure arrivée et qui vient de plonger dans l’eau parce que son bateau s’est fendu en deux à l’approche des côtes. Il est encore sous le coup de l’émotion, faible et vulnérable, et il est particulièrement sensible à ces gestes simples que font les habitants de Malte : ils allument un feu pour les réchauffer, car il pleut et il fait froid.

J’y vois un fort écho à un autre texte de Luc : la parabole du bon Samaritain. C’est comme si Luc se voyait, à son tour, comme un homme laissé sur le bord de la route, blessé et souffrant et qu’un « barbare » le relevait pour l’emmener à l’auberge.

Et, pour parler de nous et de ce que les églises de Malte nous proposent de méditer, je pense que, dans ces histoires de naufrages et de réfugiés, le point décisif est de savoir si nous nous considérons (ou pas) comme des personnes à qui, à l’occasion, quelqu’un a manifesté une humanité peu ordinaire.

Deviens peu ordinaire toi-même !

Si je prends conscience que j’ai été au bénéfice de la philanthropie d’autres personnes, il me sera facile de comprendre ce que dit Jésus à la fin de la parabole du bon Samaritain : « va et toi fais de même ». Si, à l’inverse, je pense que je dois tout à mes efforts, à mon travail ou à mes mérites, la perspective de devoir accueillir quelqu’un d’autre m’apparaîtra comme une corvée.

La société d’aujourd’hui est dure pour beaucoup de personnes. La concurrence pour l’accès à l’emploi est sévère, le travail est exigeant. Beaucoup de gens redoutent de se retrouver sur le bord de la route et sans secours. Il est assez logique, dans ces conditions, qu’ils considèrent des personnes en difficulté, qui s’échouent sur les côtes, sans se sentir redevables, à leur égard, d’une humanité particulière.

Cela dit, je propose à tout un chacun, en ce début d’année, un exercice salutaire. Même dans ce contexte tendu, même au milieu de relations sociales complexes et vites agressives, il arrive que telle ou telle personne nous manifeste une humanité peu ordinaire. Et il est bien d’en faire l’inventaire. Cela nous donne un autre regard sur la vie. Pour ma part, quand je pense aux quelques situations de ce genre que j’ai vécues, ne serait-ce que l’année passée, cela me fournit un trésor qui me donne force et courage pour aborder l’année qui vient.

Aux racines de la Réforme radicale

L’apostrophe d’une œuvre graphique saisissante

Le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg propose, en ce moment, une rétrospective consacrée à l’artiste allemande Käthe Kollwitz. L’essentiel de ses travaux sont des gravures, des dessins en noir et blanc et des statues, qu’elle a produits pendant la première moitié du XXe siècle. Il est difficile de la classer dans un genre. On a pu la qualifier d’expressionniste et il est vrai que ses œuvres ont une grande force expressive. Mais là s’arrête la proximité.

Käthe Kollwitz peint la misère et la souffrance qu’elle voit à sa porte. Elle était proche de la social-démocratie allemande, mais son approche est plus sensible que politique ou idéologique. Elle a produit, par exemple, une gravure représentant l’enterrement du leader spartakiste Karl Liebknecht, mis à mort alors qu’il tentait de provoquer une révolution dans l’Allemagne vaincue, juste après la guerre de 14-18. Elle écrivit à cette occasion : « En tant qu’artiste, j’ai le droit d’extraire le contenu émotionnel de toute chose, de le laisser agir sur moi et de l’extérioriser. J’ai par conséquent le droit de représenter l’adieu des ouvriers à Liebknecht, sans suivre Liebknecht dans ses idées politiques ».

Gedenkblatt für Karl Liebknecht (Hommage à Karl Liebknecht), 1919, gravure sur bois, 34x49, éd. de 100.
En mémoire de Karl Liebknecht

Les commentateurs ont, évidemment, noté que, sur cette gravure, Karl Liebknecht repose comme un Christ gisant. De fait, les symboles religieux sont souvent présents dans le travail de cette artiste. Il y a une raison à cela : son grand-père maternel (Julius Rupp) et son père (Carl Schmidt) ont été des acteurs majeurs du mouvement des « communautés protestantes libres », sorte de christianisme social à l’allemande où la vie chrétienne se voulait tout à la fois communautaire, dégagée des contraintes ecclésiastiques institutionnelles et sensible aux questions sociales.

Cela explique, notamment, le cycle sur la guerre des paysans que Kathe Kollwitz a réalisé entre 1901 et 1908. Cette guerre, qui a marqué une rupture majeure dans la Réforme, était un événement ancien (1524-1525), mais elle avait fait l’objet d’un ouvrage de référence quelques années auparavant. Le livre de Wilhem Zimmerman, La grande guerre des paysans allemands (1843), était devenu un classique. Des éditions illustrées circulaient dans le mouvement ouvrier allemand. On faisait donc couramment des ponts entre cet épisode et les revendications ouvrières du moment.

Quand on regarde ces gravures, aujourd’hui, on a l’impression d’un trait jaillit d’un seul coup, à partir d’une émotion violente. Mais, au contraire, ce sont des œuvres longuement mûries, travaillées et retravaillées, jusqu’à parvenir à un résultat satisfaisant. Il n’en reste pas moins que ces tableaux montrent le caractère impérieux et irrépressible de ces révoltes.

GP (1) Laboureurs
Les laboureurs

Ces laboureurs penchés en avant, jusqu’aux limites de leurs forces, illustrent, avec une économie de moyens remarquable, la misère et le désespoir des travailleurs de la terre.

GP (5) Soulèvement
Soulèvement

Quant au soulèvement, il est comme une explosion qui témoigne de la colère accumulée par des années de misère et d’humiliations.

Retour sur l’histoire de la guerre des paysans

Avant de me conduire à lire le présent, ces dessins me renvoient aux événements des années 1524 et 1525. Ils furent l’occasion, pour Luther, d’écrire les pages les plus lamentables et les plus horribles de son œuvre. Käthe Kollwitz a évidemment relu le passé à partir des misères du présent. Mais sa sensibilité à la souffrance des autres contraste avec l’insensibilité de Luther. Dans les Propos de table, ce dernier dévoile l’ampleur de son aveuglement : « Les grands souverains et grands princes ont à s’occuper d’affaires et de négociations fort importantes, ils n’en ont que plus de soucis et ne courent que plus de dangers. Les paysans, au contraire, coulent des jours heureux, ils sont en sécurité, n’ont guère de soucis, et peu leur importent les procès ou la marche des affaires. Si les paysans savaient les dangers que courent les princes et les soucis qu’ils ont, ils remercieraient Dieu de n’être que des paysans, et de les avoir placés dans la classe la plus sûre et la plus heureuse. (…) Les paysans voient tout croître autour d’eux, grâce aux bénédictions du ciel, sans grand travail ni soucis particuliers. Ce qu’ils font croître, ils le vendent avec bénéfice, et vivent sans aucun tracas, n’ayant qu’à payer leurs impôts et la dîme, car c’est aux princes qu’appartient la guerre » (pp. 311-312 de l’édition en français).

La question paysanne a, en effet, resurgi, à cette époque. La Réforme initiée par Luther, à partir de 1517, a, en effet, rapidement réveillé les revendications populaires et, dès 1520, des personnalités religieuses ont considéré que la Réforme devait faire droit à ces revendications et ne pas montrer de respect trop marqué à l’égard des princes et de la féodalité. Luther, se sentant déjà en danger, fut vite effrayé par cette évolution. Tout ne se résuma pas, pourtant, à des émeutes soudaines. Dans plusieurs villes, des groupes aspirant à une autonomie communale rejoignirent l’idée d’une réforme détachée de la tutelle des princes et prêtèrent une oreille bienveillante aux revendications des paysans. Une démarche officielle conduisit à rédiger des revendications par écrit : douze articles adressés à la ligue de Souabe.

C’est là que les chemins de Luther et des revendications populaires se séparèrent. Alors que le mouvement prend de l’ampleur il écrit : « mon sentiment est net, mieux vaut la mort de tous les paysans que celle des princes et des magistrats« . Si on lit l’ensemble de son traité Contre les hordes criminelles et pillardes des paysans, on est effrayé par les outrances dans lesquelles il est tombé.

Finalement c’est un massacre. 100.000 paysans sont tués. Luther est critiqué, mais il assume. « L’âne veut avoir des coups, et la plèbe être gouvernée par la force » écrira-t-il après coup !

Et ensuite …

Ensuite Luther se ferme. Il suffit de lire ce qu’il a écrit avant et après 1525 pour en être convaincu. A la fin de l’année 1525, ses écrits qui respirent l’ouverture et la liberté sont derrière lui. Et la rupture entre l’église officielle et les revendications populaires se poursuivra longtemps. Au milieu du XIXe siècle elle était encore vivace, en Allemagne, comme en témoignent l’ouvrage de Zimmerman, la création des communautés protestantes libres qui avaient besoin de s’affranchir de la position officielle de l’église, et les dessins de Käthe Kollwitz.

Et de l’autre côté ? Du côté des survivants de ces mouvements, qu’est-il arrivé ? L’ouvrage récent de Neal Blough (Les révoltés de l’évangile) montre que le projet d’une Réforme communale était bien plus qu’une utopie et qu’il n’a pas été loin de se réaliser. Mais, là aussi, la répression a été sans merci. Hubmaïer, un de ses principaux promoteurs, meurt sur le bûcher en 1528.

Quelles options reste-t-il alors ? En 1527 un groupe se réunit, non loin de Zurich, à Schleitheim, et jette les bases de l’anabaptisme non-violent. L’échec de la révolte armée a marqué les esprits et ceux qui, dès le départ, privilégiaient une vie de paix, à l’exemple du Christ, sont plus écoutés. Ainsi vont émerger des groupes, souvent ancrés dans la paysannerie (entre autres du fait de la répression qui sévit en milieu urbain), qui vont constituer des communautés non-violentes. Mais, par la force des choses, ils choisiront le repli au sein de leur cercle, plutôt que l’enracinement dans la vie communale.

Et aujourd’hui …

L’émergence de sociétés démocratiques a changé la donne et a ouvert de nouvelles possibilités. Mais ces toiles de Käthe Kollwitz soulèvent toujours, pour moi, une alternative fondamentale : ou bien notre vie de foi est capable d’entendre la souffrance et la colère des opprimés, ou bien elle lui tourne le dos. Mais, dans ce deuxième cas, où est l’amour du prochain ? Ces toiles ne proposent pas une voie politique plutôt qu’une autre. Elles mettent simplement en scène ce que tout être humain devrait percevoir.

Ensuite, les questions soulevées dans les différents projets qui ont coexisté au sein de la Réforme radicale demeurent : action locale ? action armée ? action non-violente ? rôle de la communauté des croyants ?
On connaît mon attachement à l’action non-violente, mais, dans cette formule, il ne faut en aucun cas oublier le mot « action ».

Quand l’imprévisible nous tarabuste

L’imprévisible et le risque sont devenus des questions hypersensibles, dans le monde lourdement instrumentalisé qui est le nôtre. La chimère d’un monde dépourvu d’aléas, où les alarmes antivol seraient totalement efficaces, où personne ne pourrait franchir de frontières sans des papiers en règle, où toutes les épidémies seraient sous contrôle, où aucun commerce d’arme clandestin ne fleurirait, où le monde politique serait transparent et sincère, etc… cette chimère hante bien des esprits.

Le populisme se nourrit de telles attentes. Le secteur de la sécurité, pour sa part, est un marché fort rentable. Et la peur de perdre une partie de son avoir est un source majeure d’inquiétude, autour de nous.

Il semblerait que le risque soit une phénomène résistant à toutes les tentatives menées pour en venir à bout. Malgré l’impressionnante maîtrise que l’humanité a gagné sur la matière et sur les processus biologiques, elle se heurte toujours à un futur ouvert qui pourrait la réjouir, mais qui l’inquiète fondamentalement.

Une parabole subversive

A ce propos, un texte, en apparence aussi simple, et aussi connu des lecteurs de la Bible, que la parabole du semeur (Mt 13.3-9, Mc 4.2-9, Lc 8.5-8) est un texte profondément subversif et dérangeant. Jésus y raconte tout ce qui rend le métier d’agriculteur pénible : certaines graines ne poussent pas, la brusque chaleur fait péricliter une pousse, les ravageurs font des dégâts, etc. Sans être agriculteur, il suffit d’avoir un carré de jardin pour comprendre parfaitement de quoi il parle. Les événements tournent sans cesse d’une manière frustrante et imprévisible. Et, en dehors même de l’agriculture (amateure ou professionnelle), c’est là tout ce qui nous pourrit la vie. Les retours des journées de travail, dans les chaumières, sont l’occasion de longs échanges où toutes les frustrations de la journée sont passées en revue. La plainte ordinaire, que l’on entend au café, dans les dîners en famille ou entre amis, ressasse tout ce qui se met en travers de notre route, tout ce qui fait obstacle au déroulement que nous aimerions plus lisse et plus prévisible, du cours de nos actions.

Un Dieu très éloigné de l’imaginaire technique

Or Jésus nous choque en prenant cette situation comme exemple, comme modèle de la manière dont Dieu agit ! Dieu se préoccupe des résultats, assurément, mais ces résultats passent par une somme d’échecs et un petit nombre de succès qui, eux, sont particulièrement prolifiques. Là aussi, quiconque a essayé de faire pousser quelque chose voit très bien de quoi il retourne : quand tout d’un coup une plante produit, c’est à profusion. Les arbres, d’ailleurs, produisent, annuellement, des milliers de graines susceptibles de donner naissance à de nouveaux arbres. Pour l’essentiel c’est en pure perte. Pourtant, si on abandonne la nature à elle-même, on se retrouve, au bout de quelques années, avec un taillis touffu.

Or qu’est-ce qui fait que, finalement, c’est telle graine plutôt que telle autre qui produit ? C’est difficile à savoir.

Sortons, une fois encore de l’agriculture, et pensons à ce que la somme de nos diverses actions produit. Si on est un peu lucide, on se retrouve dans une ambiance pas si éloignée de la parabole du semeur. Beaucoup de projets se terminent dans des impasses. Nous nous heurtons à toutes sortes d’oppositions. Les revers de fortune ne manquent pas. Pourtant, quelque chose se passe, finalement. Mais quoi ? Comment ? Par qui ? Quand ? Mystère.

Et Jésus a l’air de dire que toutes ces questions qui nous tarabustent ne préoccupent pas vraiment Dieu lui-même. Certains objecteront que Dieu sait tout, ce qui lui donne un avantage sur nous. Mais avouons que si nous savions d’avance ce qui marcherait et ce qui ne marcherait pas, nous n’agirions pas de cette manière.

En fait, beaucoup de ce qui fait l’imaginaire technique est une tentative pour réduire la part d’imprévisible dans nos actions, pour, si possible, agir efficacement et à coup sûr, pour optimiser les ressources afin de les mobiliser dans les procédés les plus efficaces. Manifestement Dieu se détourne radicalement d’une telle manière de raisonner. Il sème à profusion et récolte à profusion, au travers d’un processus très largement déroutant !

Des techniques matérielles aux techniques sociales : le grand piège

Le propos de Jésus n’est certes pas de formuler un précis d’agriculture. A travers la parabole du semeur et sa cousine, la parabole de l’ivraie, il nous enseigne plutôt quelque chose sur le rapport aux autres. Si Dieu se permet autant d’ouverture et de risque d’échec dans la transmission de sa parole, nous devons nous en accommoder et laisser, nous-mêmes, autant de marge de manœuvre aux autres.

Or c’est là que l’imaginaire technique dérape. Il est tentant d’utiliser des technologies diverses pour mettre les autres à distance et se prémunir contre les intrusions. Mais les voleurs, pour citer à nouveau l’évangile, continuent à « percer et dérober ». Et puis les choses vont plus loin. La tentative de mieux maîtriser les réalités matérielles se diffuse, insensiblement, vers les réalités sociales. Le rapport aux choses déteint sur le rapport aux personnes. Et voilà comment on cherche à instrumentaliser la communication, à mobiliser la publicité ou la propagande, pour conduire les autres à faire ce qui nous arrange. Cela vaut dans le champ politique, dans l’entreprise, mais aussi dans n’importe quel groupement, y compris une communauté religieuse.

Or Dieu ne nous demande pas d’agir en pure perte, de nous désintéresser des résultats de ce que nous faisons, ou de nous croiser les bras : il nous propose de donner avec générosité et d’attendre, au moins un moment, avant d’en voir les fruits. Et il semble qu’il y ait une fécondité plus importante, un surgissement plus créatif, là où nous acceptons de lâcher prise. A l’inverse (faut-il l’ajouter ?) à force de considérer l’autre comme un obstacle ou comme une menace, c’est le rétrécissement et la sclérose qui nous guettent.