Le faussaire

J’ai relu, ces derniers jours, une de mes nouvelles préférées, écrite par un maître japonais du genre : Yasushi Inoué. Vous n’avez jamais rien lu de cet auteur ? Laissez de côté ses romans, qui passent mal la barrière culturelle, et prenez un recueil de nouvelles, n’importe lequel. C’est profond et transportant.
Inoué est décédé en 1991. La nouvelle dont je parle : « Le faussaire », a été publiée en 1951. De fait, la guerre perdue par le Japon, et le désarroi qui en a résulté, sert de toile de fond au récit. En français, elle a été publiée par Le livre de poche, dans un recueil de nouvelles auquel elle a donné son titre.

Le récit

De quoi s’agit-il ? Le narrateur est censé écrire la biographie d’un peintre célèbre, décédé récemment. A priori, le travail devrait être facile, car il connaît bien son œuvre et il écrit régulièrement des articles d’art. Pourtant, pour une raison obscure, son travail n’avance pas. D’année en année, il recule l’échéance où il doit honorer sa commande. Au lieu de cela, insensiblement et progressivement, il se passionne pour un personnage, ancien ami du peintre, qui a peint et vendu de faux tableaux du maître. Il ne se l’avoue pas (c’est le charme de la nouvelle), mais il ne peut s’empêcher de s’enquérir des nombreux détails, qu’il glane au fil de ses pérégrinations (marquées par la guerre et la défaite), qui lui permettraient de se faire une idée de ce faussaire.

La chose étonnante est qu’il finit par se trouver en face d’un tableau peint par ce faussaire sous son vrai nom. Et ce n’est pas si mal, même si cela n’égale pas les œuvres du peintre devenu célèbre. Alors, pourquoi n’a-t-il pas plutôt suivi sa propre voie ? Un autre détail le frappe, quand il tombe sur un bout de journal du peintre renommé : il mentionne très peu de personnes, si ce n’est, précisément, cet ami qui finira par falsifier ses tableaux.

Le faussaire en question erre de lieu en lieu, au gré des scandales qu’il provoque. Il termine sa vie dans un obscur village de montagne, où il se consacre à élaborer des feux d’artifice artisanaux. Le narrateur finit par rencontrer quelqu’un qui l’a assisté dans la réalisation de son dernier feu d’artifice, donné pour les villages de la région. Cet assistant décrit un homme passionné par son projet et complètement absorbé par les gestes qu’il doit enchaîner avec un tempo serré pour que les fusées se succèdent de manière fluide. On devine un investissement émotionnel profond dans cet art mineur, sublimé par la passion. Une fois encore, autre chose que l’imitation de l’œuvre d’un autre affleure.

La sympathie du narrateur pour ce personnage, a priori immoral, ne cesse de croître. Et il finit par comprendre qu’il a eu un destin tragique. C’était « la tragédie d’un homme ordinaire que le contact d’un génie avait écrasé d’un poids trop grand, le laissant broyé. […] Je me disais que, s’il n’avait pas rencontré [ce peintre devenu fameux] et entretenu des liens d’amitié avec lui, sa vie aurait pu prendre une autre tournure. Il aurait fait une carrière de peintre [… et aurait laissé], qui sait, une vague trace dans nos mémoires ».

Les sens d’une telle histoire

Je peux deviner certains des motifs qui ont inspiré cette nouvelle. « Être écrasé par une puissance trop grande » est certainement ce que beaucoup de japonais ressentaient à l’époque. Et la volonté d’imiter l’occupant américain durera de nombreuses années après 1945. D’un point de vue personnel, Yasushi Inoué commence seulement, au moment où il écrit ce texte, à être reconnu comme auteur, alors qu’il arrive à la quarantaine (il est né en 1909). Il entrecroise donc, dans sa tête, ces divers thèmes. Osera-t-il être lui-même ? Arrivera-t-il à être reconnu ou bien devra-t-il, lui aussi, se contenter de se mettre à la remorque d’un style littéraire, d’une culture, d’un chef de file, qu’il ne fera qu’imiter ? En même temps, on sent une grande compassion pour tous les gens qu’il voit, autour de lui, et qui sont contraints de plier l’échine et de vivre une vie inauthentique.

C’est finalement un récit sur l’aliénation et sur tout ce qui nous fait sortir de notre voie pour emprunter des routes moins risquées, plus fréquentées et plus convenues. Qu’aurait pensé Yasushi Inoué de notre monde devenu dépendant des likes, des clics et des taux d’audience ? Prétendre être quelqu’un d’autre que ce que l’on est, parce que l’on se sent écrasé par des modèles lourdement médiatisés est une maladie bien contemporaine.

Les injonctions paradoxales des sociétés contemporaines

De fait, dans les sociétés occidentales d’aujourd’hui, nous sommes soumis à des injonctions paradoxales.
D’un côté, aussi bien le libéralisme économique que la psychologie ordinaire des magazines nous poussent à « être nous-mêmes », à nous « assumer » et à nous comporter en « personnes responsables ». Tout cela renforce notre individualisme (à ne pas confondre avec l’égoïsme).
D’un autre côté, nous sommes sans cesse évalués, mesurés, jaugés et contraints de nous plier à des lois du marché qui favorisent un petit nombre d’individus et en contraignent beaucoup d’autres. Et cela vaut autant dans des petits groupes où des leaders émergent, dans les professions artistiques dont parle la nouvelle, que dans le vaste monde de la mondialisation. Et cette tension conduit beaucoup de personnes à prétendre avoir d’autres goûts, d’autres priorités, d’autres réactions psychologiques, que ce qu’elles ressentent pour de bon. Beaucoup de personnes vivent un clivage entre la personnalité sociale qu’elles endossent et les réactions privées qu’elles dissimulent. Beaucoup d’entre elles sont, de la sorte, installées dans des positions fausses.

Les églises échappent-elles à cette tendance de fond ?

Dans la théologie protestante, le regard de grâce que Dieu jette sur nous est, précisément, une antidote à ce clivage. Dieu nous voit tel que nous sommes, avec nos manquements, avec nos caractéristiques propres et il nous aime (même s’il nous appelle à laisser de côté nos manquements). Jésus s’est comparé lui-même à un berger qui mène un troupeau. A priori, être comparés à un troupeau de moutons n’est guère flatteur. Pourtant, dans cette allégorie du « bon berger », que l’on trouve dans l’évangile de Jean, le berger en question « appelle chaque brebis par son nom » (Jn 10.3).

Et quand les épîtres parlent de l’organisation de l’église, cela se voit. Dans l’épître aux Romains, par exemple, Paul exhorte les membres d’église à ne pas viser trop haut (huperphronein) en cherchant à coller à un modèle inaccessible, mais à respecter (sophronein) la « mesure de foi » propre à chacun (Rm 12.3). Et puis il exhorte, simplement, chaque membre à vivre pleinement le don particulier qu’il a reçu en partage, en le mettant au service des autres.

Oui, il y a là, certainement, un antidote salutaire à la manière dont la société d’aujourd’hui nous prend en étau. Cela dit, la vie d’église concrète n’échappe pas complètement au piège de la comparaison mal placée, des personnalités en vue que beaucoup cherchent à imiter et des fausses pistes dans lesquelles beaucoup de membres d’église se perdent.
C’est une manière de dire qu’il faut, toujours à nouveau, nous convaincre que la grâce de Dieu s’adresse à ce que nous sommes et non pas à ce que nous prétendons être. J’aime bien, à ce propos, le petit commentaire de Martin Buber, dans les Récits hassidiques : « La toute première tâche de chaque homme est de mettre en œuvre ses possibilités uniques, sans précédent et jamais renouvelées, et non pas la répétition de quelque chose qu’un autre, fût-ce le plus grand de tous, aurait déjà accompli. C’est cette idée qu’exprime Rabbi Zousya peu avant sa mort : Dans l’autre monde, on ne me demandera pas : Pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? On me demandera : Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ? ».

La droite religieuse américaine, histoire d’un naufrage

A l’occasion de l’élection présidentielle, le soutien sans faille apporté par les évangéliques américains à Donald Trump pose question, à l’intérieur même des Etats-Unis. Un article récent du New York Times résume le problème : « Pourquoi les évangéliques ne sont-ils plus ce qu’ils étaient ? » (Elisabeth Bruenig, « Why Evangelicals Aren’t What They Used to Be », article paru le 6 novembre). Les évangéliques américains ont certes toujours plutôt penché vers les Républicains, mais, ces dernières années c’est devenu quasiment un plébiscite. Jugez de la différence : en 1996 les personnes se déclarant elles-mêmes « nées de nouveau » ont voté pour 49 % en faveur de Dole et pour 42 % en faveur de Clinton. L’écart de 7 % est significatif, mais relatif. En 2000, il est monté à 15 %, en 2004 à 24 %, etc. Cette fois-ci les personnes « blanches » se déclarant « nées de nouveau » ont voté à 76 % en faveur de Donald Trump (il y a quand même eu un peu d’érosion depuis 2016 : en 2016, le chiffre était de 81 % !).

Or Elisabeth Bruenig pose la question qui brûle les lèvres de toute personne de bon sens : « Comment un mouvement basé sur des principes chrétiens et fortement influencé par des préoccupations sur le comportement et la personnalité des candidats a-t-il pu contribuer à la victoire de Donald Trump [en 2016 et failli récidiver en 2020] ? ». La réponse est simple et brutale : il y a eu une captation idéologique complète des églises et des chrétiens participant à ce mouvement. De sorte qu’ils ne sont plus des chrétiens plutôt en faveur des options politiques républicaines, ils sont tout simplement devenus des républicains à part entière, prêts à défendre n’importe quel candidat, du moment qu’il soutiendra la politique du parti. D’ailleurs les motifs de leur adhésion, qui reposaient au départ plus sur des questions d’éthique individuelle, sont désormais en ligne avec ceux des républicains dans leur ensemble : ils se préoccupent de l’économie, de la sécurité et de l’immigration, en tout premier lieu.

Un indispensable espace tampon entre les convictions religieuses et la vie politique

Mutatis mutandis, cela m’a rappelé l’aventure des chrétiens européens ou latino-américains séduits par les mouvements marxistes qui, pour nombre d’entre eux, sont passés de chrétiens sympathisants du marxisme à marxistes tout court.
J’ai mes propres convictions politiques (elles sont évidentes pour qui lit régulièrement ce blog), mais ma foi ne se résume jamais à ces options et elles me met, d’ailleurs, toujours en porte à faux avec un mouvement politique quel qu’il soit. Ce n’est pas forcément confortable, mais, pour moi, le chrétien est toujours un peu « ailleurs ». Par le passé, les chrétiens ont longuement pactisé avec les pouvoirs en place. Le christianisme n’en est pas sorti grandi. En France, on a construit « l’ailleurs » dont je parle, autour de la pratique de la laïcité : toute conviction profonde qui oriente la vie ne peut pas, en tant que telle, déborder sur l’espace public. Pour rentrer dans l’espace public elle doit en passer par des compromis, des approximations et des alliances provisoires. Elle doit se formuler dans un langage qui ne présuppose pas les convictions en question. Bref il faut garder une respiration entre foi (quelle qu’elle soit) et projet politique. C’est indispensable si on veut éviter les guerres civiles. Mais on découvre, à travers la dérive des églises évangéliques américaines, que c’est également indispensable pour la foi elle-même.

Je renvoie à l’excellent blog, animé par des universitaires américains : Religion in Public. Ils passent en revue et analysent fort finement les possibilités et les impasses des croisements entre, comme ils le disent, « le sacré et le séculier ». On y lit, dans un post récent (du 24 septembre) à propos des controverses sur le port du masque, la description suivante, qui relève certes d’un cas extrême, mais qui donne néanmoins la chair de poule : « Il existe une minorité déterminée, défendant un ensemble de croyances bien précises, et qui mène la charge contre les mesures de santé publique (refusant, entre autres, de respecter la distanciation sociale ou de porter un masque). [… Cette minorité s’enracine dans] l’évangile de la prospérité. Ce système de croyance repose sur l’hypothèse que ceux qui sont fidèles à Dieu et à l’Église de Dieu n’en récolteront pas seulement des bénéfices dans l’au-delà, mais obtiendront également santé et richesse au cours de cette vie. Enracinés dans le « pouvoir de la pensée positive », les adeptes de l’évangile de la prospérité [… mobilisent leurs croyances] pour atteindre des objectifs terrestres, comme la santé et la richesse. [… Et] un fil conducteur des systèmes de croyance de l’évangile de la prospérité n’est pas seulement que la croyance peut guérir les carences de la vie, mais que l’incrédulité peut nuire. En d’autres termes, la pauvreté et la maladie sont des signes de péché, d’un manque de croyance et peut-être même de l’œuvre du diable. [ … Dès lors un prédicateur comme] Joel Osteen dit explicitement aux adeptes d’éviter les malades et les pauvres: «Vous devez faire attention de qui vous vous entourez, surtout dans les moments difficiles. La misère aime la compagnie ». [… L’idée est] que les individus sont responsables des problèmes sociaux, mais aussi que se regrouper avec d’autres personnes affligées par la maladie ou la pauvreté revient à s’associer au péché ».

Là, à force de se laisser capter par les mirages de la société de consommation et par l’idéologie libérale qui la sous-tend, on a atteint les limites de quelque chose qui n’a plus rien à voir avec la foi chrétienne mais qui relève, purement et simplement, du paganisme.

La sécularisation de la société américaine accentue la droitisation de ces églises (et vice-versa)

On peut se demander, quand même, comment un tel engrenage a pu s’enclencher.

En fait, il semblerait qu’il y ait une double dynamique qui ait accentué le phénomène : chacune des deux dynamiques soutenant l’autre. D’un côté, de plus en plus de jeunes se détournent de la pratique religieuse : de la sorte, ceux qui restent membres des églises sont plus conservateurs que la moyenne. D’un autre côté, les églises deviennent de plus en plus marquées à droite et, de la sorte, elles rebutent de plus en plus de jeunes.

Sur le même blog, un post du 7 octobre fait le point. En 2019, 43 % des personnes nées après 1981 et 47 % des personnes nées après 1995 (chiffre énorme !), déclarent qu’elles n’ont aucune appartenance religieuse ou qu’elles sont athées. Parmi les « boomers » (nés entre 1946 et 1964) le taux est de 26 %. Les auteurs du post ont fait un croisement entre cette désaffection et l’appartenance politique.

Les plus dégagés de toute pratique religieuse ne sont pas ceux qui ont une appartenance démocrate affirmée. Ce sont ceux qui se sentent « plutôt démocrates », ou bien les indépendants. Et c’est là aussi, qu’entre l’enquête de 2018 et 2019, le taux d’abandon de la pratique religieuse est le plus élevé. Du côté républicain, pas grand chose ne bouge. Mais ce qui apparaît nettement est que des personnes plutôt flottantes sont de plus en plus écœurées par les outrances de la droite religieuse.

Des personnes modérées laissent de côté l’église qui a, de la sorte, toute latitude pour développer un discours de plus en plus marqué à droite. Et cette dérive progressive éloigne de l’église les personnes les plus modérées.

Un des plus incroyables naufrage de l’histoire de l’église contemporaine

Que dire en conclusion ? Je me sens personnellement concerné par cette histoire. Jeune protestant, arrivant à l’âge de faire des études, je me suis retrouvé devant le désert d’une église protestante traditionnelle où tous les mouvements de jeunesse avaient volés en éclat, au début des années 1970. Ma foi s’est, de ce fait, largement construite au contact des mouvements évangéliques. J’y ai découvert une foi vivante qui m’a structuré.

Les rapports entre mouvement évangélique français et mouvement évangélique américain ont toujours été complexes. Ils se sont, de toute manière, considérablement relâchés à partir de la chute du mur de Berlin : chaque mouvement suivant, alors, sa dynamique propre (d’ailleurs, un des premiers documents édité par le Conseil National des Evangéliques de France, après sa création, est une dénonciation de l’évangile de la prospérité). Mais j’ai eu l’occasion de participer à des rencontres internationales où j’avais été plutôt impressionné par la ferveur et le nombre de jeunes évangéliques américains.

J’ai, par la suite, rejoint les églises mennonites, qui représentent un chemin très particulier : leur ancrage dans la non-violence et le travail social les a préservées (y compris aux Etats-Unis) des outrances dont je parle ici.

Mais si je pense aux églises évangéliques américaines que j’ai connues pendant les années 1970 (et qui n’étaient, à mes yeux, déjà pas exemptes de toute critique) et à ce qu’elles sont devenues aujourd’hui, je suis obligé de dire que nous avons assisté, en direct, à un des plus grands naufrages contemporains de l’histoire de l’église. Cela ne me fait pas plaisir d’écrire cela. C’est juste ce que je constate. Hélas !

Les occasions fugitives où notre appartenance sociale se construit

(ce que révèlent, en creux, les limites posées par l’épidémie de COVID)

Évidemment on est frappé, quand on compare les sociétés contemporaines à celles d’hier, par l’incroyable individualisme qui y règne. Les solidarités de proximité se sont relâchées. Beaucoup de biens et de services sont accessibles par le marché et ne supposent plus une insertion particulière dans des réseaux sociaux, quels qu’ils soient. Chacun « vit sa vie », pour le meilleur et pour le pire : l’exclusion, la rupture des liens, est le mal du siècle.

Mais, d’un autre côté, ce qui est interdit ou restreint, du fait de l’épidémie de COVID, met en lumière (en creux) une série de moments où l’appartenance collective s’éprouve et se construit. Du fait que nous en sommes sevrés (pour partie ou totalement) aujourd’hui, leur importance nous frappe.

Ces moments où nous avons la sensation concrète de participer à une aventure collective

Donnons quelques exemples :
Beaucoup de réunions de travail peuvent, on l’expérimente, se dérouler via zoom. Quand on revient en arrière on se rend compte, d’ailleurs, que les réunions passées n’étaient pas toutes absolument nécessaires. Il m’est arrivé de me déplacer pour une rencontre qui n’était pas de tout premier intérêt. En tant que chercheur, on participe à des séminaires qui sont parfois poussifs. Mais il reste une réalité : le fait d’être réunis, pendant une heure ou deux, dans la même salle, nous fait toucher du doigt de manière concrète le réseau auquel nous participons. La co-présence physique y suffit. Si, en plus, les interactions sont stimulantes c’est tant mieux !

Pourquoi, autre exemple, les supporters préfèrent-ils aller au stade pour voir un match, plutôt que de le regarder à la télévision ? Parce qu’ils font foule, qu’ils communient dans un collectif et qu’ils forment plus qu’une collection d’individus en train de crier en même temps. Tous participent, de concert, à l’aventure de l’équipe qu’ils soutiennent. Le stade crée quelque chose que les échanges de un à un autour du comptoir d’un café ne remplacent pas, même si on y parle du match de la veille.

Le spectacle vivant, que ce soit un concert, un stand up, du théâtre ou du cirque, réunit, lui aussi, un public qui communie pendant un laps de temps à un événement partagé. Qui a été serré comme une sardine dans une petite salle, au milieu de voisins transpirants ou baigné dans l’ambiance survoltée d’un zenith, voit de quoi je veux parler.

Et, dernier exemple, chanter, lors d’un culte, avec un masque et à distance réglementaire de ses voisins, est un exercice profondément frustrant. On n’entend pas bien les autres chanter et on se sent un peu perdu au milieu d’une communauté qui perd de sa consistance concrète.

Ce sont parfois des moments transitoires, ce sont parfois des histoires communes de plus long terme. Mais, même si nous sommes au milieu d’une rue animée, pendant quelques minutes, il nous en reste quelque chose. Dans les sociétés complexes dans lesquelles nous vivons, la construction de l’appartenance collective se nourrit d’une poussière d’éléments divers et ces moments où nous partageons quelque chose avec d’autres en font partie.

La force des liens faibles ?

Il reste donc du collectif là où tout semble individuel. C’est ce qui émerge, du fait même des entraves que nous éprouvons, en ce moment. Mais il s’agit d’un collectif protéiforme, qui se recompose d’instant en instant, de jour en jour et d’événement en événement. Il est bien difficile de faire fond sur ces sentiments fugitifs d’appartenance pour construire un projet de société partagé.

C’est difficile, mais ce n’est pas, pour autant, impossible. Cela impose au politique (à quelque niveau qu’il soit) de construire des projets mobilisateurs qui réunissent, pour un temps, des supporters. Ces groupes peuvent varier d’un projet à l’autre. Mais l’idée de participer à une aventure partagée n’est pas anachronique. En revanche les différentes propositions politiques ont du mal à être perçues comme des aventures, des défis à relever.

Ces remarques valent aussi pour le domaine religieux. Le succès du jihadisme est venu, dans une large mesure, du fait qu’il a proposé, à des jeunes, un défi à relever, un projet à partager… un projet plutôt sinistre, mais un projet. Bien sûr, le contenu de ce qui est proposé importe ! Mais si le christianisme veut être autre chose qu’un reliquat identitaire, il faut qu’il soit capable, lui aussi, de faire entendre l’appel de l’évangile : lève-toi et marche. Et ce lève-toi peut parfaitement être un « levons-nous ».

L’exercice de la preuve et ses échappatoires

Qui a envie de prouver ce qu’il dit ? Et qui essaye d’examiner si les affirmations de quelqu’un sont prouvées ? En fait, pas grand monde. L’exercice de la preuve est un exercice rébarbatif et, pour couronner le tout, souvent décevant, car on s’aperçoit que l’on doit changer d’avis !

Quand j’ai commencé mon activité de chercheur, mes premières interventions publiques, en dehors du champ de la recherche, ont été plutôt laborieuses : je passais beaucoup trop de temps à essayer de prouver ce que je disais, ce qui, finalement, lassait l’auditoire ! Au fil du temps, je me suis rendu compte que les affirmations gratuites ne gênent pratiquement personne, du moment que ce qu’on dit fait sens aux yeux des auditeurs. Cela m’impose une exigence éthique : c’est à moi de ne pas dire n’importe quoi et de ne pas abuser les autres. J’essaye, en général, de donner des indices assez faciles à exposer, qui soutiennent mon propos (c’est ce que je fais, également, sur ce blog). Mais il est difficile d’aller plus loin et, en fait, un exposé habile est capable, je l’affirme (gratuitement !), de faire passer n’importe quelle opinion.

Et, d’ailleurs, dans la plupart des domaines de notre existence, nous n’avons pas besoin de preuves. La confiance y supplée avantageusement et ce n’est pas moi qui vais ironiser sur la foi ! Je reparlerai de la foi à la fin de ce post.

Mais il y a des domaines où la preuve importe.
On ne juge pas quelqu’un, dans un tribunal, sans preuve : l’enjeu est trop grave.
Et, en principe, l’activité scientifique est régulée par la preuve : pour l’ensemble de la collectivité c’est ce qui est le plus efficace, même si pour chaque chercheur en particulier cela peut être un inconvénient. Le chercheur qui veut publier, et accéder à une certaine notoriété, n’apprécie pas forcément la remise en question de ses affirmations, lorsqu’elles sont mal étayées.

La preuve judiciaire

Commençons par l’activité judiciaire qui met en évidence plusieurs aspects importants :
D’abord, administrer la preuve coûte extrêmement cher. Des bataillons de personnes doivent se déployer pour récolter des témoignages, des indices matériels, des documents divers. Ensuite, il n’y a pas de preuve sans débat contradictoire. Aucune preuve n’est décisive par elle-même. En admettant, par exemple, que l’on ait filmé un crime (ce qui est extrêmement rare), il reste bien des questions ouvertes : y avait-il préméditation ? peut-on considérer que l’auteur a des circonstances atténuantes ? y avait-il des complices ? Toute preuve doit donc s’apprécier dans le cadre d’un procès où accusation et défense se rendent coup pour coup. Les juges ou les jurés doivent délibérer, donc discuter entre eux. Et, dernier point, tout cela prend du temps : on ne se forme pas une opinion éclairée en cinq minutes.

Ce qui me semble décisif est que (dans le domaine judiciaire, comme dans n’importe quel autre domaine), seul celui qui est prêt à être contredit peut valablement dire qu’il cherche des preuves. Dans tous les autres cas on peut parler d’expertise, éventuellement, mais pas de preuve. La preuve scientifique (et, contrairement à ce qu’on pense, cela vaut autant pour les sciences humaines et sociales que pour les sciences dites « dures ») est un protocole qui permet à des personnes de discuter, de se remettre en question les unes les autres et de se donner des moyens de produire un consensus à partir d’autre chose que d’un rapport de force.

Les scientifiques eux-mêmes sont tentés de biaiser avec les exigences de la preuve

C’est, en fait, une disposition d’esprit tellement inconfortable que beaucoup de chercheurs tentent d’y échapper au moins partiellement. J’ai siégé, à la fin de ma carrière, dans des comités de rédaction de revues, dans des comités de sélection de communications pour des colloques, dans des comités de recrutement divers et les rapports de force foisonnent, dans ces lieux qui prennent des décisions importantes pour la carrière des chercheurs. Il m’est arrivé, à deux reprises, de proposer (après lecture à l’aveugle) de refuser un article bâclé, rédigé par un collègue connu (pas deux fois le même !) … à qui on a simplement demandé de mieux argumenter son papier. Mais plus généralement il est clair que les logiques de chapelle, d’alliance, sont extrêmement fortes et cela nuit, d’ailleurs, à la qualité d’ensemble de la recherche. Les papiers soumis à des colloques prestigieux ressemblent les uns aux autres, car ceux qui les soumettent doivent respecter certains prérequis qui les rangent dans une chapelle donnée. Quant aux recrutements, ils ne s’effectuent jamais en double aveugle et le mandarinat peut s’y déployer librement.

La pression qui a été mise, ces dernières années, sur la quantité de publications a engendré, par ailleurs, des dérives, avec des revues (heureusement repérées par les spécialistes, en général) qui publient avec des lecteurs de complaisance, pourvu que celui qui soumet paye. Et même les revues sérieuses ne parviennent pas à se prémunir complètement contre les fausses expérimentations.

La science dans le jeu médiatique : deux types de discours qui cohabitent mal

Voilà le tableau général. Venons-en à des événements plus proches de nous.
On a beaucoup écouté, dans les médias, ces trois derniers mois, des médecins universitaires. Et on a vu, alors, comment le jeu médiatique peut déformer et rendre extrêmement difficile l’exercice de la preuve. Entendons-nous bien : les médecins ont tous accumulé une expérience qui leur donne certaines compétences et une certaine expertise. Il est donc tout à fait normal d’écouter leur avis.

Mais restons sur la question de la preuve qui, je le répète, est autre chose qu’une expertise.
La saga de la chloroquine (mais il y aurait d’autres exemples, moins développés, à citer) me semble tout à fait emblématique de ce qui peut se passer dans une arène médiatique. Ce n’est pas la personnalité du principal acteur de cette saga qui m’intéresse. Je veux plutôt dérouler la manière dont il a raisonné et montrer l’écho qu’il a reçu dans les médias. Le 11 février, alors qu’aucune étude clinique n’est encore disponible, trois chercheurs dont Didier Raoult adressent une brève note à une revue (l’article sera mis en ligne le 15 février) pour rappeler l’intérêt de la chloroquine dans le traitement des maladies virales. J’en extrait deux phrases : « We had 20 years ago proposed to systematically test chloroquine in viral infections because it had been shown to be effective in vitro against a broad range of viruses ». L’argument reste le même 20 ans plus tard : le médicament est actif contre les virus in vitro, il faut donc l’essayer cliniquement. C’est la conclusion de cette note : « If clinical data confirm the biological results, the novel coronavirus-associated disease will have become one of the simplest and cheapest to treat and prevent among infectious respiratory diseases ».

Jusque là, l’argument est tout à fait recevable. Le fait de rappeler que cette idée poursuit les auteurs de l’article depuis 20 ans crée quand même un léger malaise. Cela anticipe sur ce qui va se passer ensuite : l’idée de départ, qui précédait tout essai clinique, va rester inébranlable et toutes les remises en question seront sans effet. Sitôt les premières études cliniques publiées en Chine, Didier Raoult publie une vidéo, le 25 février, pour mettre en avant cette piste thérapeutique. Médiatiquement, c’est un scoop.

Je ne vais pas retracer toute la saga. Il faut souligner que Didier Raoult est un « bon sujet » pour les médias : un look anticonformiste, la langue bien pendue, l’art et la manière de créer l’événement par des déclarations à l’emporte pièce, etc.

Les premières études cliniques qu’il publie sont critiquées : mais toute étude clinique doit l’être, c’est normal. Ayant longuement pratiqué la statistique, j’essaye, pour ma part, de me faire une idée du débat. Le point d’achoppement est clair : vu qu’il prescrit de la chloroquine (je dis chloroquine pour simplifier mon propos, il y a d’autres molécules en jeu) rapidement, à des personnes qui ont encore peu de symptômes, il mélange des personnes qui auraient guéri spontanément et des personnes qui auraient eu besoin d’une assistance médicale de toute manière. Donc, quand on regarde l’évolution de la maladie, on ne peut pas savoir quel est l’effet propre du médicament (sans compter qu’il ne fait pas de test avec un groupe témoin et un placebo). Pour autant que je puisse en juger, ce point d’achoppement restera tout au long de cette histoire et l’auteur ne fera pas grand chose pour répondre aux objections.

Mais (et c’est pour cela que je tiens à dépersonnaliser cette histoire) cela ne nuit aucunement à sa surface médiatique. Seul Médiapart (à ma connaissance) fait, début avril, un travail journalistique sérieux en se renseignant sur les raisons pour lesquelles le CNRS et l’INSERM ont retiré, en 2018, leur label au laboratoire alors dirigé par Didier Raoult (dont les contours ont changé depuis). En d’autres temps, cet article aurait été totalement ravageur. Mais la saga de la chloroquine est devenue une affaire internationale. Et, d’ailleurs, il reste tout à fait possible que le médicament soit efficace (ce n’est pas parce que la démonstration est lacunaire que le résultat est faux).

Et, finalement (je fais un grand bon en avant dans le temps), c’est l’étude parue dans The Lancet qui tombe, le 22 mai. Là les auteurs de l’article se sont vraiment donné les moyens de faire des comparaisons (même si, il faut le souligner, ils n’ont pas recouru à un groupe témoin avec placebo : ils ont comparé l’effet de différentes stratégies thérapeutiques entre des malades aussi comparables que possibles). Les conclusions sont totalement défavorables à la molécule (et ses dérivés et adjuvants). Cette dernière étude est elle-même critiquée : une fois encore, c’est normal. La lettre ouverte envoyée à la rédaction de The Lancet, le 28 mai est dans l’ordre des choses : il faut pouvoir accéder aux données afin de vérifier les dires de l’article. D’autres réactions posent plus question. Didier Raoult qualifie d’emblée l’étude de « foireuse » et finit par dire : « rien n’effacera ce que j’ai vu des mes yeux ». La phrase m’a frappé, car je l’ai entendue à de nombreuses reprises comme objection à des résultats des sciences sociales. L’une ou l’autre personne fait part de son expérience : « moi je sais, car j’ai vu ». Mais, justement, on essaye de faire de longues vérifications pour se prémunir contre les impressions spontanées dont on sait qu’elles peuvent parfaitement être trompeuses.

Là dessus un ancien ministre de la santé, médecin lui-même (et membre du conseil d’administration de l’IHU de Marseille), critique l’étude publiée par le Lancet en disant que les malades n’ont pas tout à fait les mêmes caractéristiques d’un groupe à l’autre. Peut-il ignorer que, précisément, l’avantage des grands nombres et de cette méthodologie est de permettre de comparer, d’un groupe à l’autre, des malades comparables ? En clair, s’il y a 50 malades dans le cas A, dans le groupe 1, et 100 malades dans le même cas dans le groupe 2, on ne va pas comparer globalement le groupe 1 et le groupe 2 : on va comparer les 50 malades du groupe 1 et les 100 malades du groupe 2 qui relèvent, les uns comme les autres, du cas A. Mais peu importe, il a réussi à jeter le trouble et il faut de laborieux efforts de la presse pour expliquer pourquoi cette critique est fallacieuse.

Le temps incompressible de la preuve

Une nouvelle question a surgi, ces derniers jours, concernant la possibilité d’une immunité croisée (certaines personnes pouvant être protégées du COVID-19 par leur résistance passée à des coronavirus moins agressifs). Pour le coup, la plupart des tenants de cette hypothèse usent de prudence et ne lui donnent que le statut d’hypothèse. Pour autant que je puisse en juger, certains indices accréditent cette hypothèse et d’autres la discréditent (notamment l’infection de 70% des marins du Charles de Gaulle). On en est aux indices. Obtenir une preuve est impossible à court terme. Et aucun décideur politique n’aura l’idée de se lancer dans une expérimentation en grandeur réelle !

Pour un chercheur il est absolument normal de faire des hypothèses, et c’est même plutôt stimulant. Mais, en l’occurrence, on voit bien la charge émotionnelle très forte d’une telle hypothèse, qui la fait rentrer dans un champ très étranger au laborieux et long travail de la preuve.
Une fois encore, le champ médiatique est mal adapté aux arguments et contre-arguments qui président, progressivement, au travail de la preuve.

Et la foi ?

Il n’en reste pas moins que la confiance (pour y revenir) est, dans un autre registre que celui de la preuve, un phénomène social tout à fait décisif, y compris dans l’acte thérapeutique. La confiance entre le médecin et le malade est un facteur décisif pour l’efficacité du traitement. L’état d’esprit du malade, son optimisme ou son pessimisme, jouent également un rôle fort.

D’une manière plus générale, la confiance est quelque chose de crucial. Certaines personnes deviennent capables de faire des choses étonnantes simplement parce qu’on leur fait confiance. Et la réciproque est vraie : la défiance détruit.

La confiance dans la vie, en Dieu ou dans les autres, a, pour l’essentiel, trait au sens, à la valeur que l’on attribue à des choix. On se consacre à certaines activités, on passe du temps avec certaines personnes, on développe des relations, parce que l’on est convaincu que cela « vaut la peine ». La foi appartient à ce registre. C’est parce que j’entends dans l’appel de Dieu une parole libératrice, qui me propose un projet de vie motivant, que je lui accorde ma confiance. Et ce projet de vie inclut l’attention aux autres.

Or, c’est parce que je considère que l’on ne doit pas faire n’importe quoi avec les autres, qu’il me semble important, au moins pour certains actes graves et décisifs, de bien peser nos choix, d’examiner jusqu’à quel point ils peuvent être améliorés et, pour ce faire, d’entamer une discussion serrée où autre chose que de simples opinions s’exprime.

Autrefois des théologiens ont tenté de prouver l’existence de Dieu. Mais, pour moi, la dynamique est inverse : c’est parce que je crois en Dieu que je trouve important de prendre le temps de considérer collectivement ce que nous faisons, dans des arènes où on se donne des outils d’évaluation robustes et partagés pour trancher entre plusieurs décisions, plusieurs stratégies possibles, là où le choix n’a rien d’évident a priori. C’est cela prouver. Cela implique que l’on peut se tromper collectivement. Tout connaissance ainsi produite est révisable. Mais c’est, quand les décisions sont lourdes de conséquences, la moins mauvaise manière de décider.

En forêt

Parmi les mesures de réouverture, progressives et contrôlées, du 11 mai, figure l’accès aux forêts.
Je suis donc retourné dès que j’ai pu, le cœur battant, déambuler dans la forêt de Ferrières (la forêt domaniale la plus proche de chez moi), où j’ai vécu tant de moments forts. Dans le livre qui raconte mon parcours méditatif de l’évangile de Marc (Paris / Compostelle), la plupart des méditations parisiennes se déroulent dans ce massif forestier. Je suis revenu saluer les chênes majestueux et la symphonie des chants d’oiseaux qui ont accompagné de nombreuses méditations « franciscaines » à l’écoute des mouvements de la nature.

La forêt était telle qu’en elle-même. Les fossés étaient remplis d’eau, après les chutes de pluie du week-end, et c’est assez habituel en cette saison. Il semble ne s’être rien passé de particulier pendant les deux mois d’absence des promeneurs. La nature a suivi son cours de manière imperturbable. J’ai raté l’éclosion des bourgeons, l’apparition des premières feuilles vert pâle, les chatons des saules, les fleurs des érables. Mais j’ai retrouvé la nature comme elle est, la plupart du temps, au mois de mai. Comme d’habitude, lorsque je suis immergé dans un environnement végétal de vaste ampleur, je suis ramené immédiatement à une échelle bien modeste. Mes préoccupations de bipède ne troublent en rien l’évolution des chênes centenaires. Ici ou là, on voit des traces de sangliers, mais elles ne sont pas non plus spécialement plus nombreuses que d’habitude. Dans des lieux très artificialisés on a remarqué, parfois, que la nature a « repris ses droits » pendant le retrait de l’activité humaine. Ici, la nature a ses droits et elle poursuit sa voie. Peut-être un technicien de l’Office National des Forêts aura-t-il remarqué quelque chose de particulier. Pour ma part je ne vois rien de décisif.

Méditation sur la simplicité

Je l’ai dit : la lecture de l’évangile, ou d’un texte biblique, mêlée à l’environnement forestier, m’a souvent conduit à revenir à une simplicité de type franciscain. Quand je suis pris dans un ensemble d’enjeux, quand je suis encombré de trop de préoccupations, quand j’ai perdu le fil du sens de ce que je fais, j’ai l’occasion de poser les choses, de lâcher prise et de revenir à des priorités plus solides. Souvent je repense à cette exhortation qui sert de socle à plusieurs communautés religieuses protestantes : « Prie et travaille pour qu’Il règne. Que dans ta journée labeur et repos soient vivifiés par la Parole de Dieu. Maintiens en tout le silence intérieur pour demeurer en Christ. Pénètre-toi de l’Esprit des Béatitudes : joie simplicité, miséricorde ». J’ai, en effet, tendance à me compliquer la vie ; et la simplicité, pour moi, est toujours une conquête.

Tout en marchant dans ces allées, je repense, donc, à ces nombreux ressourcements que j’y ai vécus. Or, au bout d’un moment, je m’avise d’une chose plutôt étonnante : aujourd’hui, je suis directement en harmonie avec cette simplicité et je n’ai pas spécialement de « purge » à accomplir. Pourtant, les préoccupations et les frustrations n’ont pas manqué pendant ces jours et elles sont loin de s’être évaporées. Mais je m’aperçois qu’il s’est passé quelque chose. Et cela me fait penser à un passage un peu hardi des Fioretti, où François d’Assise disserte sur la joie parfaite. Je n’ose pas en reproduire l’intégralité à cause du caractère provoquant du passage (que vous trouverez, néanmoins, facilement sur Internet). Je restitue simplement ce qui me rejoint, aujourd’hui. François discute avec Léon et lui dit qu’il pourrait se réjouir du succès de son ordre, voire du succès de sa mission, mais que ce n’est pas la vraie joie. Il imagine plutôt une scène où, un jour de froid, il frappe à la porte de son propre monastère et où on refuse de l’accueillir parce qu’il est trop tard. Il a beau supplier, invoquer l’amour de Dieu, il reste dehors. Eh bien, dit-il, « si je garde patience et ne suis pas ébranlé, en cela est la vraie joie« .

On peut mal comprendre ce passage et le prendre comme un encouragement à la résignation. Ce n’était certainement pas le propos de François, homme plutôt décidé dans ses projets. Pour moi la pointe est ailleurs : si je me heurte à toutes sortes d’obstacles et que je me rend compte que quelque chose en moi résiste et n’est pas ébranlé, il y a là le noyau d’une joie qui demeure. Et je « relis », alors, les deux mois que je viens de passer à me heurter à toutes sortes de limites (j’ai déjà dit que j’ai été beaucoup moins limité que d’autres, à cette occasion). Je me rend compte, tout d’un coup, qu’au fil des jours, un espace s’est dessiné en moi qui m’a permis d’accéder à la patience et qui n’a pratiquement pas été ébranlé. Et, effectivement, au milieu de tant d’événements malheureux, il y a là la source d’une joie particulière, qui soudain me submerge et me transporte.

La vraie contemplation

Je continue, alors que je reviens vers ma voiture, à suivre le fil de documents émanant de communautés monastiques, tout en poursuivant mes méditations sur la simplicité. Je me suis nourri, pendant ces deux mois, de la lecture, fragment par fragment, du commentaire de la règle des diaconesses de Reuilly (Soyez le ciel pour vos contemporains, paru chez Olivétan). J’y ai trouvé, notamment, un commentaire lumineux de l’épisode de Marthe et Marie (Lc 10.38-42) qui a si souvent servi, au fil de l’histoire, à disqualifier la vie active (l’opposition Marie / Marthe étant supposée rejoindre l’opposition contemplation / action). Or l’enjeu n’est pas de tourner le dos à la vie active, mais de prendre pied dans l’action avec simplicité. Et c’est le propos de ce commentaire, qui souligne, non pas l’activité de Marthe, mais son souci et son inquiétude.
Voilà ce que cela donne :
Le contraire de la contemplation ce n’est pas l’action, mais le souci qui étouffe la Parole et appesantit l’intelligence. La contemplation est un sabbat du cœur, un repos profond, une non-préoccupation, un accès vers la liberté intérieure. Elle ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire toute chose devant Celui qui appelle à être ce qui n’est pas (p. 93).

Là je m’incline : difficile d’ajouter quelque chose à ces paroles sublimes.
On m’a dit, à l’occasion, que la foi mennonite, que je revendique, correspondait à un monastère sans les murs. Sur cette base là, je suis d’accord.

Au désert …

L’expérience du désert, dans la Bible, est à double face.
C’est (première face) le creuset dans lequel a séjourné le peuple d’Israël pendant 40 ans, suite à sa libération de l’esclavage, ce qui est resté pour lui une expérience fondatrice. Si la Genèse est le récit de la création du monde, l’Exode est le récit de la création d’un peuple, à partir de la sortie d’Egypte, de l’arrivée au désert, du don de la loi et du long séjour dans ce même désert. Plus tard, c’est de là aussi, au début du Nouveau Testament, que Jean-Baptiste proclame l’appel à la repentance qui ouvre la voie à la venue du Christ. Les quatre évangiles rattachent, d’ailleurs, cet appel de Jean-Baptiste à la prophétie d’Esaïe 40, qui annonce une « voix qui crie dans le désert » (Es 40.3). C’est donc un lieu de formation, où on peut reconsidérer ses choix, construire des transitions, voire se replier quand la vie sociale ordinaire est pesante. On peut citer encore, à ce propos, le Psaume 55 : « Mon cœur se crispe dans ma poitrine ; des frayeurs mortelles sont tombées sur moi. Crainte et tremblement me pénètrent, et je suis couvert de frissons. Alors j’ai dit : Ah, si j’avais des ailes de colombe ! Je m’envolerais pour trouver un abri. Oui, je fuirais au loin pour passer la nuit au désert. Je gagnerais en hâte un refuge contre le vent de la tempête » (v 5-9).

Mais l’expérience du désert, pour le peuple sortant d’Egypte, est aussi (deuxième face) une expérience pénible et souvent décevante. C’est, en effet, également le lieu où les frustrations les plus terre à terre s’expriment au grand jour. On nous dit, dans le Pentateuque, que le peuple, une fois dans le désert, « murmurait » régulièrement. Ce n’est pas une parole clairement articulée, c’est juste un murmure, et les revendications du peuple portent beaucoup sur le manger et le boire : il y a, au fond, quelque chose de régressif dans ces épisodes. Le verbe « murmurer » est, d’ailleurs, dérivé d’une racine qui signifie « s’arrêter » comme on dit que l’on s’arrête sur une difficulté et que l’on refuse d’aller plus loin, comme un enfant boudeur. Et plus tard, le désert est également le lieu où Jésus est éprouvé par le diable qui lui expose d’ailleurs des tentations, elles aussi, assez infantiles : manger, dominer, échapper à la pesanteur. C’est là que Jésus tourne le dos radicalement au désir de toute puissance et que son ministère prend son envol. Mais c’est là aussi qu’il a pu toucher du doigt, et comme à vif, ce désir de toute puissance.

L’expérience radicale du désert est donc à double tranchant : elle peut nous épurer, nous aider à voir clair, à prendre un nouveau départ. Elle peut également provoquer notre naufrage, notre régression.

Comment vivons-nous ce dont nous sommes privés ?

On devine le cheminement qu’a suivi ma pensée : que faisons-nous, que ferons-nous, de l’expérience lancinante de la privation que nous vivons en ce moment ? La privation, d’un côté, est une expérience ordinaire, mais il se trouve que nous la vivons de manière vive et amplifiée, ces jours-ci. Et, disons-le immédiatement, certains sont plus privés que d’autres. Le confinement est beaucoup plus dur pour quelqu’un qui vit dans un petit logement. Il est encore plus dur pour quelqu’un, en France ou ailleurs dans le monde, qui tire ses revenus habituels du travail informel et/ou qui n’a pas de logement à proprement parler. Les plus démunis sont encore plus démunis par les limites posées à l’activité de tout un chacun.

Il n’en reste pas moins que chacun, à sa mesure, a l’occasion d’éprouver ses réactions face à cette forme de désert que nous traversons. Quand des ressources que nous avons l’habitude de mobiliser, sans même plus y penser, nous font défaut, que se passe-t-il ? Il est frappant et paradoxal que, dans l’Exode, Dieu libère le peuple de l’esclavage en l’envoyant pérégriner dans un lieu où énormément de choses font défaut. Et le peuple ne manque pas de le relever ! Est-ce qu’une telle liberté en vaut la peine ? Le désert les libère de quelque chose, sans doute. Mais de quoi, et pour quoi, en vue de quoi ?

De quoi ? Pour quoi ? En vue de quoi ? Pour certains cela a un sens et, d’ailleurs, on peut lire, ces jours-ci, de nombreux témoignages de personnes qui ont reconsidéré les automatismes de leurs vies habituelles et qui s’en sont trouvées bien. J’ai, au reste, souvent rencontré des personnes qui ont changé de direction, dans la vie, suite à des parenthèses impromptues. Le simple fait d’interrompre le cours normal d’un existence peut « déprogrammer » des automatismes, engendrer une prise de conscience et donner la force de prendre un nouveau départ. Il y a beaucoup d’éléments de la vie moderne qui ne sont des avantages que pour partie. Pour une autre partie, ils nous intoxiquent et nous rendent dépendants. De ce point de vue, l’expérience du désert est, en effet, une libération. C’est une cure de « détox » comme on dit aujourd’hui. J’ai, pour ma part, commencé à mener une vie plus sobre, à partir du moment où j’ai constaté les bienfaits de ces moments de « détox ». J’espère donc que beaucoup de personnes se souviendront de ces moments où elles ont expérimenté d’autres manières de vivre.

Mais notre vie entravée met aussi nos nerfs à vif. Chacun gère cela à sa manière. Pour ma part je suis gagné, par moments, par une grande lassitude. D’autres sont plus directs dans leur mode d’expression. Les réactions des gens que je connais sont variables, mais il est clair que l’endurance de chacun est mise à rude épreuve. La lecture de la presse (et même des organes les plus respectables) contribue, d’ailleurs, à nous limer les nerfs. On y entend un maximum de voix discordantes et de descriptions catastrophistes. Les informations « inquiétantes », « préoccupantes », « scandaleuses », « inadmissibles », « consternantes », succèdent les unes aux autres. Les experts autoproclamés nous délivrent des prédictions anxiogènes (qu’ils se dispensent, largement, de démontrer). C’est en partie le produit de la « course au clic » des sites internet : il est toujours meilleur de provoquer des frissons si on veut attirer le lecteur. Mais cela traduit aussi, me semble-t-il, une frustration très partagée, qui tourne facilement à l’exaspération. L’invective est, à ce propos, plus que jamais, un mode de communication commun. Le « monde d’après » pourrait donc aussi être un monde du défoulement, du rattrapage, de la lutte de tous contre tous, de la reconquête anxieuse des pouvoirs perdus par chacun.

Sortir du désert

Comment allons-nous sortir du désert ?
Il est suggestif, pour explorer cette question, de constater que, dans son dialogue avec le tentateur, Jésus cite régulièrement le livre du Deutéronome, qui fait le bilan de l’expérience du désert autour de l’exhortation : « souviens-toi ».
Par exemple : « Tu te souviendras de toute la route que le Seigneur ton Dieu t’a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert. [… Il t’a mis dans la privation et] il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. […] Et tu reconnais, à la réflexion, que le Seigneur ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils » (Dt 8, 2,3, 5).

Oui, il sera utile de nous souvenir de ce qui, « à la réflexion » nous a fait le plus défaut pendant ces jours et donc de ce à quoi nous tenons vraiment. A titre personnel voici ma liste : pouvoir rencontrer mes proches et mes amis ; aller flâner dans l’ambiance urbaine et goûter sa diversité ; passer du temps à me confronter à des œuvres (ce que le surf sur Internet ne remplace pas totalement) ; célébrer Dieu en groupe. En fait, tout a trait à l’expérience de l’altérité.
Certains ont fait des expériences beaucoup plus dures et ont connu (et vont continuer à connaître) des difficultés matérielles très importantes. L’altérité, dans ce cas, veut dire que la solidarité ne doit pas faiblir dans les semaines et les mois qui viennent.

Pour tous (avec ou sans difficultés matérielles) je pense que les entraves à la parole vive, avec les personnes qui nous importent et qui nous stimulent, restera une expérience marquante. Donc souvenons-nous que l’homme ne vit pas seulement de pain (il vit aussi de pain). L’homme est un être de parole et il vaut mieux que les invectives et les jugements à l’emporte-pièce. Tout le monde n’aura pas forcément découvert ou redécouvert Dieu, pendant ces jours. Mais tout le monde aura pris conscience que c’est notre rapport à la parole, à l’autre, qui construit notre humanité (pour le meilleur ou pour le pire).

Voyage à l’intérieur de ma bibliothèque

Ces jours ne me portent pas forcément à l’introspection. Il semblerait que « l’intérieur » se nourrisse de « l’extérieur », qu’il se construise comme en dialogue avec nos rencontres, les aléas ou encore les lieux que nous traversons.
En revanche, j’ai l’occasion de revisiter d’une manière particulière certaines parties de ma bibliothèque. Je dois y faire de la place et je balaye des pans entiers de rayonnages avec, il faut le dire, une certaine perplexité. Je me souviens vaguement de ce que j’ai attendu de tel ou tel livre, je me souviens éventuellement de ce que j’en ai retiré le moment venu, mais je suis, aujourd’hui, tellement loin de ces années, que je me regarde moi-même en arrière avec un brin d’ironie.
J’ai relu, également, un article que j’ai publié, en 1998, dans une revue assez prestigieuse : assurément je ne l’écrirais plus de cette manière aujourd’hui !
Je suis ailleurs.

La fausse recherche du langage comme levier d’action

Je perçois bien la tentation qui m’habitait alors : trouver des mots, des formulations, qui décrivent le monde (ou moi-même, ou les autres, ou Dieu) de manière adéquate, afin d’y agir ou de me comporter de manière pertinente et efficace.
Et cela m’a fait repenser à un très bref texte d’Erri De Luca (que j’ai relu, lui, avec bonheur), intitulé : « En haut, à gauche ». Ce texte a été traduit en français dans un recueil qui porte le même titre (Ed. Rivages, 1996). Erri De Luca raconte les quelques mois où il a accompagné son père frappé d’un cancer des os. Le paradoxe est que son père appartenait à la bourgeoisie intellectuelle, tandis qu’Erri, pour sa part, a filé une veine ouvriériste. Il a tourné le dos à l’héritage paternel, mais, pendant ces derniers mois, il retrouve son père autour des livres. Et son père lui fait comprendre que lui, le fils rebelle, accorde trop de foi aux livres, qu’il est, finalement, plus intellectuel que lui. « Tu aimes, lui dit-il, les pages absolues, les nécessaires, à l’abri des goûts. Mais les livres c’est nous, des gens qui tombent malades, s’effilochent, jaunissent et qu’on oublie. Ils sont à l’image de notre vie » (p. 145). Le père défend une pratique plus empathique de la lecture : suivre un auteur dans son récit, comme on accompagne une connaissance. « C’est beau, dit-il encore, de tourner la page lue et de porter mon regard en haut à gauche » (Id.). Et finalement, ajoute-t-il, il en va de même de ton travail : « en sortant de chez toi, le matin, pour te rendre au chantier, tu tourneras le dos au nord et tu verras poindre ce jour-là, derrière les maisons, le profil des champs, derrière la clôture, à l’est, en haut et à gauche » (p. 147).

« En haut, à gauche », autrement dit : passons à la page suivante. Cette formule décrit parfaitement le tournant (qui s’est étalé sur plusieurs années) que j’ai vécu. Il y a quelque chose de spécialement touchant, pour moi, dans ce texte d’Erri De Luca : c’est que cet accès à un rapport à la lecture et à l’écriture moins obsédé par la recherche « de l’absolu et du nécessaire », m’a aussi fait reconsidérer quelque chose qui habitait mon père. Mais le scénario était inverse : c’est en m’éloignant du style de mon père que j’ai rejoint un autre rapport à l’écrit.

J’ai (autre manière de parler de la même chose) une longue carrière de prédicateur laïc, derrière moi. Depuis des années je prêche environ une fois par mois. Et si je relis une prédication d’autrefois je retrouve cette manie « de l’absolu et du nécessaire ». Elle a fini par s’effacer au profit d’une autre formule proposée par le père d’Erri : « trouver des mots d’accompagnement pour l’expérience que l’on fait dans le monde » (p. 142). Et c’est bien ce que je cherche à faire ces jours-ci, et c’est bien aussi pourquoi je résiste à donner un sens « absolu et nécessaire » à ce qui se passe en ce moment.

La parole nouée à une relation

On trouvera peut-être étonnant qu’un chercheur en sciences sociales tienne un tel discours. Mais les sciences sociales sont au moins autant là pour donner sens à ce que tout un chacun vit, que pour proposer des explications définitives sur le monde.
Ou bien, encore, on dira que la théologie est un discours articulé, qui comprend des disciplines formelles comme la dogmatique. Oui : c’est un discours qui existe, mais qui est une construction à partir d’un texte de base, le texte biblique, qui n’a certainement pas cette forme.

En fait, tout cela me fait penser à la rencontre de Dieu et de Moïse, au début de livre de l’Exode. Moïse demande à Dieu son nom : il est à la recherche du mot qui fera se lever les hébreux et plier Pharaon. Mais Dieu lui répond : « Je serai qui Je serai » (Ex 3.14 ; le verbe « être » est, ici, à l’inaccompli, temps qui a plutôt une nuance de futur). Manière de dire : n’essaye pas de m’enfermer dans un mot « absolu et nécessaire ». Contente-toi de savoir que je serai à tes côtés. Puis il ajoute : « Le Seigneur, Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous. C’est là mon nom à jamais, c’est ainsi qu’on m’invoquera d’âge en âge » (Ex 3.16). Il est le Dieu qui a accompagné les patriarches, qui accompagnera Moïse et le peuple et qui nous accompagne aujourd’hui encore.

Le Christ est la Parole (pour reprendre la formule de l’évangile de Jean), mais il est, avant tout, une personne qui nous parle parce qu’il a voulu se rendre proche de nous. Sa parole est nouée aux relations qu’il entretient avec les hommes. D’ailleurs, dans l’évangile de Jean, les quiproquos se multiplient. Des interlocuteurs comprennent de travers ce qu’il dit parce qu’ils lui sont hostiles. L’enjeu n’est pas d’emmagasiner ses mots, mais des les comprendre, de les entendre et de s’en nourrir.

Voilà à quoi j’ai pensé en regardant d’un peu près une partie des rayonnages de ma bibliothèque. Une bibliothèque n’est, finalement, que le rassemblement des témoignages des amis (que, la plupart du temps, nous n’avons pas rencontré en direct) qui nous ont accompagné au fil de notre vie. J’ai attendu de certains livres plus que ce qu’ils pouvaient me donner, assurément. Avec le recul, il reste certaines voix qui ont, pour moi, une force particulière. J’ai encore envie de les écouter, car elles m’accompagnent, encore et toujours, dans ce que je vis dans le monde. Elles m’accompagnent, en particulier, pendant ces journées très particulières.

Une déambulation spirituelle à 1 km de chez soi ? C’est possible !

Je suis un grand adepte de la marche méditative. J’ai parcouru des milliers de kilomètres en lisant, mâchant et méditant des textes bibliques. En 2013, par exemple, j’ai utilisé un compte épargne temps pour interrompre mon activité professionnelle pendant trois mois et marcher depuis chez moi jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle (environ 2000 km) tout en méditant l’évangile de Jean, les épîtres de Jean et l’Apocalypse. De ce fait, je me sens particulièrement bridé de devoir, en ce moment, me limiter à un petit périmètre autour de chez moi.

Mais j’ai soudain repensé à quelque chose que j’avais découvert, en 2013 précisément, en passant à Périgueux. Dans le cloître de la cathédrale, il y a une petite explication qui donne un sens symbolique à chaque côté du cloître, ce qui permet de marcher lentement tout en tournant autour du cloître en méditant côté par côté sur le thème du segment. Cela donne une brève méditation qui s’interrompt lorsque l’on tourne le coin pour passer à autre chose. Mais on y revient au bout de quatre virages et on peut, ainsi, repasser sur la méditation antérieure autant de fois qu’on le souhaite. Dans le cloître de Périgueux, la notice s’est inspirée d’un vieil ouvrage médiéval : Le manuel des divins offices, écrit en 1286 par Guillaume Durand, alors évêque de Mende. L’ouvrage est devenu un classique et il a été traduit du latin au français au milieu du XIXe siècle. Les formulations de ce livre sont marquées par la sévérité du style médiéval, on va le voir. Mais ce qui m’avait marqué, en 2013, est que, modulo une petite reformulation, je pouvais me laisser inspirer par cette proposition. « Dans le cloître, écrit le manuel, il y a quatre murailles, qui sont le mépris de soi-même, le mépris du monde, l’amour du prochain et l’amour de Dieu. Et chaque côté a sa rangée de colonnes » (p. 30 de la traduction). « Mépris de soi » et du monde, ou « rejet de soi » et du monde (comme c’est écrit à Périgueux), sont des termes qui ne me vont pas. Mais être dé-préoccupé de moi et être dé-préoccupé de l’avis ou de l’opinion des autres (de ma considération sociale), sont des sujets de méditation qui, eux, me parlent. C’est ainsi que j’avais déambulé, quelques minutes, dans le cloître de la cathédrale. Et je l’ai refait, à l’occasion, dans d’autres cloîtres que j’ai eu l’occasion de visiter.

Or, un jour, contribuant à une journée de formation, j’ai proposé à l’animateur de la journée de faire, après le repas de midi, ce même exercice en tournant autour du pâté de maisons (cela avait un rapport avec le thème de la journée). Il fallait une dizaine de minutes pour parcourir ce tour. Chacun des participants était invité à méditer en silence sur les quatre thèmes (être dé-préoccupé de soi, être dé-préoccupé de l’opinion des autres, l’amour de Dieu, l’amour du prochain) et à changer de thème au moment où il tournait le coin de la rue. L’idée était de faire le tour trois fois pour une durée totale d’environ une demi-heure. Au bout de la demi-heure, quelques participants ont accepté de partager certaines des méditations qui leur étaient venues. C’était profond et impressionnant quand on songeait à la brièveté de ce moment.

L’écoute de Dieu au coin de la rue

C’est ainsi que j’ai pensé, l’autre jour, qu’il serait parfaitement possible de réaliser cette déambulation en suivant un carré approximatif, dans les rues, à proximité de chez moi. Et je me suis mis en route.
Dès les premières minutes, j’ai été soulagé de toutes les questions sur ce que « je » pouvais faire pendant ces jours. Mon importance s’est, d’un seul coup, trouvée ramenée à sa juste mesure et, par ricochet, l’importance des questions que je me posais. Le 4e côté, sur l’amour du prochain, m’a, ensuite, offert un contraste bienvenu avec les questions sur « moi » et sur « l’opinion des autres ». Il se mêle, dans tout altruisme, des préoccupations intéressées : amour du prochain ou volonté de se faire valoir, de se donner de l’importance ? De tour en tour j’ai démêlé cet écheveau. C’est ainsi que je me suis retrouvé renvoyé à mon utilité par défaut (être utile surtout en ne faisant pas un certain nombre de choses, plutôt qu’en me consacrant à une activité) sans, pour autant, me morfondre dans mon trou. Et c’est ainsi aussi que j’ai mieux discerné ce que pouvait vouloir dire « aimer son prochain » dans ces circonstances où la présence directe est souvent impossible.

Méditer sur l’amour de Dieu (dans les deux sens : l’amour que Dieu nous porte et l’amour que nous sommes appelés à lui porter) peut sembler être un peu abstrait. De fait, sur ce côté du carré, j’ai plus éprouvé une co-présence bienveillante, sans que des mots précis me viennent. Je suis soudain devenu attentif au chant des oiseaux dans les arbres, autour de moi. Et je me suis trouvé rempli d’une confiance, d’un élan, qui ont continué à m’habiter quand j’ai médité, d’une manière nouvelle et libérée sur l’amour du prochain.

Mon stress, il faut le dire, a chuté de manière vertigineuse, dès la fin du premier tour. Et, vu que je surveillais ma montre pour tenir dans l’espace d’une heure, je me suis rendu compte que mon pas a ralenti a chaque tour (j’en ai fait quatre). Il m’a fallu entre 12 et 13 minutes pour boucler ma première circonférence et pratiquement 15 minutes la dernière fois. Je suis revenu chez moi, nettoyé, apaisé et renouvelé.

Je me suis, pendant cette petite heure, retrouvé dans l’ambiance de la marche méditative (et dès les premières minutes, en fait), sur ce petit espace. Tout n’était pas comparable au parcours de vastes espaces. Mais l’expérience m’est quand même apparue comme très familière.

Un souvenir d’Espagne

Et j’ai repensé, du coup, à la visite d’un autre cloître (en 2017 : cette fois-là, je ne faisais « que » mille kilomètres, en marchant de Séville à Saint-Jacques de Compostelle) à Salamanque. Partant de Séville, j’avais vu le mausolée consacré à Christophe Colomb dans la cathédrale de Séville. A Salamanque, donc, dans un couvent dominicain, il y avait, par contraste, une rétrospective sur l’action des dominicains pour lutter contre l’exploitation des indiens dans le nouveau monde. Les couvents de l’époque s’étaient mis en réseau et ils soutenaient des frères envoyés sur place, aux Amériques. C’est par leur intermédiaire, entre autres, que Bartolomé de las Casas fut converti à la cause des indiens.

Dans l’espace limité de leur cloître ils avaient réussi à se sortir suffisamment de la logique dominante pour percevoir que quelque chose n’allait pas. Ils vivaient à la fois dans l’espace d’un réseau transatlantique et dans la pratique d’une méditation individuelle et communautaire qui leur donnait un regard décalé sur la marche du monde.

Le petit pas de côté que permet la déambulation méditative est, de fait, toujours salutaire. En ces jours où nous sommes facilement envahis par la cacophonie des opinions et la soudaineté des événements il est plus que jamais salutaire. Et si, comme moi, vous avez du mal à appuyer sur la touche « pause » en restant chez vous, essayez le tour du pâté de maisons sur le mode de la déambulation dans un cloître et vous verrez ! Au centre des cloîtres il y a presque toujours un puits qui symbolise la source de vie. Là je n’ai pas vu de puits, on s’en doute. Mais j’ai bel et bien été abreuvé par la source de vie.

« Il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir »

S’approprier la résurrection du Christ dans le contexte actuel

La fête de Pâques nous porte, habituellement, à l’optimisme. Il y a, il faut le dire, un collage, un peu ambigu, entre le calendrier liturgique et les rythmes naturels. La fête de Noël survient au moment où la nature est endormie, et la fête de Pâques, au moment où elle se réveille. Les jours rallongent, la lumière du printemps est là et le froid s’estompe. Et on a tendance à interpréter, un peu simplement, la fête de Pâques comme une sorte de slogan : « tout finit par s’arranger ».

Mais, au jour d’aujourd’hui, nous ne voyons pas vraiment le bout du tunnel du confinement dans lequel nous sommes installés, ni de la litanie du nombre de décès quotidiens, même si des lueurs apparaissent ici ou là. Il est donc plus difficile de comprendre Pâques 2020 de cette manière et, de ce point de vue, c’est peut-être une chance.

Pâques, au-delà des rythmes naturels

Le rapprochement avec les rythmes naturels est, en effet, trompeur. D’abord la fête de Noël ne correspond à aucune donnée biblique. Sa date a purement et simplement été collée sur la fête préexistante de la lumière. On pourrait fêter l’événement de l’incarnation à n’importe quel moment dans l’année.

Les évangiles, en revanche, rapprochent tous, et à dessein, la mort et la résurrection de Jésus de la Pâque juive. Les liens entre fêtes agricoles et fêtes juives sont complexes. Mais les liens entre activité agricole et fête sont plus marqués pour le don de la loi (qui est devenu la Pentecôte chez les chrétiens) et les fêtes du 7e mois, à l’automne. La Pâque est, d’abord et avant tout, la mémoire de la libération de l’esclavage, de la sortie d’Egypte et de l’entrée au désert. A ce titre elle se situe au cours du premier mois de l’année dans le calendrier juif. « Ce mois sera pour vous le premier des mois, c’est lui que vous mettrez au commencement de l’année » (Ex 12.2). Il y a, d’ailleurs, apparemment, eu un flottement, dans l’histoire, entre ce calendrier commençant au printemps et un autre commençant à l’automne (où se trouve toujours la fête de Roch Hachana = Début de l’année). Ce mois sera au « commencement » de l’année, dit le livre de l’Exode. Le livre de la Genèse raconte le « commencement » du monde. Le livre de l’Exode raconte le « commencement » d’une histoire nouvelle, marquée par les actes libérateurs de Dieu.

La Pâque est donc l’histoire de la libération de l’esclavage et la résurrection du Christ, de son côté, marque la libération de nos esclavages multiples et variés. De ce point de vue, il y a une différence de nature entre la résurrection du Christ et les autres résurrections que Jésus a opérées pendant son ministère (Lazare, le fils de la veuve de Naïn, la fille de Jaïrus). Lazare et les autres ont été réanimés et ont repris leur vie là où ils l’avaient laissée. La résurrection de Jésus est autre chose qu’une réanimation. D’après les récits des rencontres de la résurrection on s’aperçoit, d’abord, que l’enveloppe corporelle de Jésus n’est plus tout à fait la même. Il apparaît puis disparaît, sans que l’on en comprenne les ressorts, même si les disciples sont capables de le toucher et mangent avec lui. Mais, surtout, sa résurrection a une portée plus vaste qu’une simple réanimation.

La résurrection du Christ, fondement d’une nouvelle histoire

Alors que tant de morts surviennent autour de nous, est-il décent de penser à la résurrection ? Oui, parce que, justement, la résurrection traverse la mort. On peut en rendre compte de deux manières. Avant sa mort (dans l’évangile de Jean) Jésus use d’une image : « si, dit-il, le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance » (Jn 12.24). Manière de dire que sa manière d’être fécond passe par le chemin de la mort. C’est parce qu’il accepte de donner sa vie qu’il accomplit sa mission.

Après sa mort, quand Pierre, le jour de la Pentecôte présente le ministère de Jésus il proclame : « Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir » (Ac 2.24). Jésus échappe au pouvoir de la mort car il y a en lui quelque chose qui lui est profondément étranger.

Comment comprendre cela ? Jésus est venu proposer un chemin, donner un sens à nos existences, ouvrir la voie pour nous rapprocher de Dieu par sa grâce. Il s’est heurté aux forces de mort en ce monde. Mais sa résurrection est l’attestation du fait que c’est bien la lumière qui est venue chez nous, que c’est bien le Fils que nous avons vus, et que la mort ne peut pas prévaloir contre lui. Autrement dit : quelles que soit les vicissitudes de notre existence et même si les logiques de mort prennent le dessus, provisoirement, sur nous, c’est la voie qui donne du sens à ce que nous faisons. Il faut élargir le sens que l’on donne aux mots « vie » et « mort ». On peut vivre, mais être mort intérieurement. On peut mourir, mais avoir témoigné de la force de vie qui est nous.

Ce que nous dit la résurrection du Christ c’est qu’il nous a rejoints dans nos vies ambiguës, puis qu’il nous a précédé dans sa victoire sur la mort, après nous avoir indiqué le chemin de la vraie vie.

Alors oui, nous voyons des êtres disparaître autour de nous et oui, même si je n’ai pas de maladie chronique particulière, mon âge me range à la frontière des personnes à risque. Mais la question essentielle est ailleurs : qu’est-ce que je fais de ma vie, ici et maintenant ? Est-ce que je suis au bénéfice de la vie ouverte par le Christ, ou bien est-ce que je suis enkysté dans les logiques de mort, d’enfermement et d’égoïsme ? C’est là la grande question.

L’épidémie ne nous atteint pas seulement physiquement

Pour l’instant, face à la nouveauté de ce qui arrive, jour après jour, la plupart des personnes semblent conserver leur mode de pensée de base. Mais, à vrai dire, c’est le contraire qui serait étonnant. La psychologie sociale ne cesse de répéter, à longueur d’articles, que notre manière d’interpréter les événements est la dernière chose que nous sommes prêts à modifier.
Pour prendre un exemple, les partisans de la théorie du complot ont trouvé une idée : le virus aurait été produit par un laboratoire. Autre variante : « ils savaient » ; c’est à dire que les gouvernants savaient, mais ont tardé à agir. Ces deux rumeurs me frappent, parce qu’elles sont (sans s’en rendre compte) porteuses d’une croyance désespérée dans la toute puissance des élites scientifiques ou politiques. Il semble plus confortable d’imaginer que l’on est la victime de quelques puissances machiavéliques, que d’accepter que personne ne savait, que nous avons tous été pris par surprise et que les scientifiques tâtonnent avant d’en savoir davantage. On pourra mesurer, après coup, ceux qui ont suivi la meilleure stratégie. On pourra gloser sur : « il aurait fallu ». Mais la vérité est que les retours d’expérience récents sur les épidémies antérieures ont joué contre la perception de l’épidémie actuelle. Donc on sait certaines choses. Les médecins peuvent soigner dans certains cas. Mais il y a beaucoup de choses que l’on ne sait pas. Et l’épidémie a pris tout le monde de vitesse. Certains pensent que l’on a confiné trop tard. Mais quand le confinement a été décrété, il a été plutôt mal accepté. Qu’est-ce que cela aurait donné une semaine plus tôt ?

Chacun reprend donc, d’abord, ses chevaux de bataille. Ceux qui pensent que la mondialisation est allée trop loin, soulignent le rôle des transports internationaux dans la diffusion de la pandémie. Les écologistes disent que notre mépris du vivant nous a rendus vulnérables à ce type d’événement. Les nationalistes en profitent pour rappeler qu’ils sont pour la fermeture des frontières. Les partisans du contrôle social soulignent l’efficacité des stratégies de suivi rapproché des individus. Ceux qui défendent le service public se réjouissent que la solidarité nationale et le rôle de l’état soient enfin reconnus à leur juste valeur. Seuls les partisans du libéralisme pur et dur sont un peu à cours d’arguments (mais ils seront au rendez-vous, n’en doutons pas, quand il s’agira de relancer l’économie).

Chacun s’accroche, mais, au fil du temps, il est évident que c’est, pour chacun d’entre nous, une claque magistrale. Notre croyance de base dans la maîtrise (même partielle et mesurée) de notre destinée est profondément ébranlée. Même si nous ne sommes pas touchés directement par la maladie, l’existence même de cette épidémie qui n’est pas sous-contrôle, est une blessure infligée à notre amour propre collectif et à la confiance fragile qui nous habite. Je me souviens d’un psychanalyste évoquant la réaction des ses patients face à l’événement du 11 septembre 2001. Il disait que plusieurs avaient fait écho à leur propre crainte de s’effondrer intérieurement. Je pense que la menace épidémique fait, elle aussi, écho à des craintes profondes en chacun de nous.

Des retentissements à long terme

C’est après, longtemps après, que cette blessure, ce traumatisme, aura des effets. Si je reviens à l’attentat contre les tours jumelles, il est clair qu’il a profondément changé la donne politique et qu’il a donné un coup de pouce décisif aux mouvements populistes. J’ai encore en tête la campagne présidentielle française de l’hiver et du printemps 2002 et sa progressive contamination par des thèmes de plus en plus noirs, jusqu’au 21 avril qui a propulsé Jean-Marie Le Pen au deuxième tour. Et la France n’est qu’un cas parmi d’autres. Dans la plupart des pays, les thèmes xénophobes et sécuritaires qui étaient déjà présents se sont considérablement renforcés, à partir de cette date. Une barrière s’était effondrée dans la protection que les pays riches pensaient avoir contre les attentats de grande ampleur.

Aujourd’hui aussi, une barrière est en train de s’effondrer. On compte les morts et, grâce à la mobilisation de toutes les énergies, il est possible, qu’au final, on arrive à une surmortalité du même ordre de grandeur qu’une mauvaise grippe annuelle (soit, environ, 15.000 décès en France). Mais cela aura été au prix d’un effort sans commune mesure avec la routine d’une grippe hivernale.

Les jours de confinement qui s’ajoutent les uns aux autres, les nouvelles de proches ou de connaissances atteints par la maladie, la difficulté à venir à bout de ce germe, resteront dans les mémoires. Cela n’engendrera pas forcément des effets positifs, pas forcément non plus des effets entièrement négatifs. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, on n’en sait rien.

Le leçon du livre de Job

Je lis ces événements à partir de ma grille d’interprétation personnelle (il n’y a pas de raison que j’échappe à la règle commune) qui est largement le fruit de mon histoire, et notamment l’histoire des claques que j’ai essuyées.
La naissance, puis l’évolution lente et laborieuse d’une fille handicapée, dans mon foyer, a été une de ces claques où, contraint et forcé, j’ai dû constater que le devenir des mes proches m’échappait de manière radicale.

La blessure que j’ai subie (pour ne parler que de moi, mais toute ma famille a été impactée) a prolongé ses effets pendant des années. Elle m’a conduit à lire, puis à relire le livre de Job. J’ai même écrit un ouvrage à un moment de cette lecture (Sur les routes d’une sagesse nouvelle, le livre de Job, Emmaüs, 1998). J’ai encore approfondi ma réception du livre depuis. Dans ce livre, les amis de Job cherchent à avoir une prise rationnelle sur les événements malheureux. Ils ressemblent à ceux qui fantasment sur la toute-puissance des élites : il faut qu’il y ait un coupable. Job, pour sa part, crie que le malheur l’a blessé personnellement et que c’est injuste. Et finalement Dieu répond. Cette réponse ne nous est pas directement accessible, car elle est remplie d’images poétiques dont il faut aller rechercher les codes dans les textes de l’Antiquité. Mais, en gros, Dieu dit à Job qu’il a concédé un espace et un temps pour le mal et que telle est la destinée (de la nature et de l’homme) qu’il a conçue. Job tombe des nues, mais la réponse, finalement, le satisfait.
Les chrétiens repenseront à cette réponse, au cours de la semaine sainte qui commence, où on fait mémoire du moment où le Christ a lui-même payé le prix de cette puissance (limitée mais réelle) concédée au mal. Dieu ne s’est pas payé de mots en répondant à Job : il a assumé en personne cette situation.

Au bout du compte, il n’y a pas de « parce que » et de « pourquoi », il y a une histoire dans laquelle nous sommes embarqués. Quand j’ai admis que ma fille avait une vie diminuée, mais que c’était sa vie, que c’était une vie possible, je suis sorti du tunnel. Et je repense à cette leçon ces jours-ci. Il n’y a pas de « parce que » et de « pourquoi ». Naturellement, on pourra tirer des enseignements de cette expérience. Mais d’autres événements nous surprendront.

Je peux le dire différemment, en citant la parabole de l’ivraie. « Il en va du Royaume des cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu ; par-dessus, il a semé de l’ivraie en plein milieu du blé et il s’en est allé. Quand l’herbe eut poussé et produit l’épi, alors apparut aussi l’ivraie. Les serviteurs du maître de maison vinrent lui dire : Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ? Il leur dit : C’est un ennemi qui a fait cela » (Mt 13.24-28). Voilà : il y a des événements hostiles qui se mettent en travers de notre route.

Alors au bout de la parabole de l’ivraie, au bout du livre de Job, il y a Dieu. Mais ce n’est pas un technocrate éclairé qui vient régler les problèmes en quelques secondes. C’est une présence qui se tient à nos côtés et qui nous rejoint dans notre histoire complexe et difficile, parce qu’il a voulu avoir des enfants qui se confrontent à la réalité du mal, qui fassent leurs choix et qui aient les moyens d’être vainqueurs du mal par le bien. Dieu vient vers nous, comme il est venu en Jésus-Christ : il vient là où nous sommes. Il est, il a été, il sera vainqueur du mal par le bien, mais cela suppose d’être prêt à se heurter au mal en question.

Voilà le fruit de cette histoire qui est la mienne. Elle me donne une assise pendant ces journées chahutées.
Et, finalement, c’est une leçon optimiste : la blessure que j’ai connue m’a, au fil des années, renforcé, elle m’a donné les moyen de faire face à des coups du sort, alors que, pendant longtemps, elle avait commencé par m’affaiblir. Il est donc possible que la cicatrisation nous rende plus forts. Oui, c’est possible.