Quelle est la valeur de ce que nous achetons ?

Les évangiles comportent de nombreuses mises en garde quant aux erreurs de perspective que produit la valeur monétaire. L’évangile de Luc, en particulier, ne cesse de le répéter : « Attention ! Gardez vous de toute avidité. Ce n’est pas du fait qu’un homme est riche qu’il a sa vie garantie par ses biens » (Lc 12.15). Quand Jésus parle de la vie, il ne pense pas seulement à la vie physique, il pense, plus largement, à la vie morale, à la qualité de vie, à une vie qui « vaut » la peine.

Ce sont des mises en garde que l’on commente, année après année, lorsque les textes du dimanche les mentionnent. Je ne sais pas si les auditeurs en tirent vraiment toutes les conséquences. Lorsque j’étais jeune, j’entendais cela comme une injonction morale dont je ne percevais pas forcément la profondeur. Année après année, j’en suis venu à considérer qu’il s’agit, bien plus largement, d’une question de vie ou de mort pour l’ensemble de nos sociétés et cela devient de plus en plus évident au fur et à mesure que les menaces écologiques s’accroissent.

En fait, dans une économie qui a perdu toute boussole, on ne sait plus très bien ce que l’on achète, pourquoi on l’achète, et à quoi tout cela sert. L’économie prétend régler la question de la valeur en la résumant à un prix, mais, si on fait un pas de côté, on se rend compte rapidement que d’autres choix ont bien plus de valeur. Si on fait un pas de côté, on se rend compte, en fait, que les choix induits par les modes de production et par nos modes de vie sont totalement absurdes et qu’ils nous mènent tout droit dans le mur pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine.

Quelques exemples de dynamiques économiques absurdes

A titre de pas de côté, je vous recommande la lecture de l’ouvrage de Pierre Veltz, L’Économie désirable : Sortir du monde thermo-fossile, paru au Seuil en début d’année. Il ne s’agit nullement d’un pamphlet écologiste, c’est là l’intérêt du livre. L’auteur cherche plutôt une voie raisonnable pour sortir de l’ornière dans laquelle nous sommes coincés. En gros, sa thèse est qu’il faut réorienter les domaines dans lesquels nous investissons et, pour ce faire, il rend compte d’un certain nombre de dérives qui, à vrai dire, laissent pantois.

Premier exemple : nous consommons des quantités astronomiques d’énergie pour un bénéfice qui n’a rien d’évident. La quantité d’énergie dépensée par chaque personne, en moyenne, dans le monde, a été « multipliée par 7 depuis les années 1950« . Multipliée par 7 vraiment ? Mais pour quel bénéfice ? Pouvons-nous dire que nous vivons 7 fois mieux qu’il y a 70 ans ? On ne peut pas mesurer une chose pareille. Mais il n’empêche. Notre vie est devenue plus confortable, assurément. Mais pas 7 fois plus confortable, pour ne pas parler d’autres critères de qualité. Cela signifie que nous empruntons un chemin délirant, en maniant des solutions finalement peu efficaces qui coûtent beaucoup de ressources pour des résultats maigres.

La dérive ne date de 1950. Si on veut remonter un peu plus dans le temps, Pierre Veltz cite les calculs faits par Jean-Marc Jancovici (qui n’ont rien de mystérieux, il est possible de les refaire soi-même). Si on considère l’effort que peut produire une personne humaine faisant un effort intense pendant une journée de travail (par exemple, un esclave) on se rend compte qu’en moyenne, un terrien utilise, aujourd’hui, l’équivalent de 600 esclaves ! En moyenne … en France on approche de trois fois ce chiffre !

Mais que faisons-nous de tous ces équivalents esclaves ? Déjà « à la fin des années 1950, Bertrand de Jouvenel, un des pionniers oubliés de la pensée écologique, en faisait la remarque : n’importe quelle mesure du progrès dans le niveau de vie de l’individu donne un coefficient de progrès incomparablement plus faible que le progrès dans la quantité d’énergie dépensée par habitant. » Betrand de Jouvenel pouvait dire cela car il avait sa propre vision du niveau de vie qui ne se résumait pas à une mesure monétaire. « Il avait perçu l’essentiel, parce qu’il avait l’œil fixé sur la demande et la qualité de la vie, et pas seulement, comme la majorité des économistes d’hier et d’aujourd’hui, sur l’offre. »

Or dans cette offre il y a de tout : de l’utile et du superfétatoire. Nous restons encore formatés par l’économie, que Pierre Veltz appelle « garage-salon-cuisine » : centrée sur la possession d’objets, et que l’on n’interroge pas suffisamment. Dans cette économie, « un des grands moteurs de croissance était la comparaison, ou, pour le dire crûment, la jalousie entre voisins. » Cette jalousie, par définition, n’a pas de fin. On pense aux paroles anciennes de l’Ecclésiaste : « Je vois, moi, que tout le travail, tout le succès d’une œuvre, c’est jalousie des uns envers les autres : cela est aussi vanité et poursuite de vent » (Ec 4.4). Poursuite du vent : c’est l’expression qui convient.

Cette fuite en avant dans la quête sans fin de la différenciation a pris un nouveau tour, ces dernières années, avec la complexification des objets (ce que Pierre Veltz appelle la profondeur technique), qui conduit à consommer des métaux et à les incorporer dans des ensembles où il est difficile de les recycler et à consommer une énergie considérable juste pour fabriquer les objets. Lesdits objets sont difficiles à réparer du fait même de leur complexité et, pour l’utilisateur final, le progrès est mince.

L’absurdité même du tableau conduit à penser qu’il y a forcément des marges de manœuvre importantes et qu’une sobriété modérée est à portée de main. « Vivre avec 300 ou même 200 esclaves (au sens de Janovici) au lieu de 600 ne devrait pas nous faire régresser à l’âge de pierre. L’énormité de notre dépense énergétique et de sa croissance récente rend optimiste, car elle montre qu’on devrait pouvoir la réduire sans nous condamner à une frugalité ascétique dont certains rêvent, mais qui a peu de chances de déclencher un enthousiasme de masse. »

Je citerai un dernier exemple des pas de côté que nous invite à faire Pierre Veltz en parlant de notre consommation de viande. Il cite le blog de Bill Gates : « si le bétail était un pays, il serait le troisième émetteur de gaz à effet de serre du monde, juste derrière les Etats-Unis » ! Là aussi, on se dit qu’entre la consommation effrénée et un véganisme strict il y a une large plage de choix possibles qui sont porteurs de conséquences significatives.

A quoi attribuons-nous de la valeur ?

Tout cela nous renvoie à mes interrogations du début sur ce à quoi nous attribuons de la valeur. Est-ce que cela vaut la peine d’acheter des objets aussi complexes ? Est-ce que nous avons vraiment besoin de tous ces objets, vu la dépense énergétique qu’ils entraînent ? Et puis les conventions économiques provoquent des erreurs de perspective. Pierre Veltz cite l’exemple de la santé qui, du fait qu’elle est financée par l’assurance maladie, apparaît comme un coût ou une charge. Donc une voiture représente une valeur économique et la santé une amputation de cette valeur !

Comme le répète à plusieurs reprises Pierre Veltz, ce qui manque est une boussole, pour que nous nous entendions collectivement sur ce qui a de la valeur. Beaucoup de gens, aujourd’hui, perçoivent la perte de sens du travail auquel ils se consacrent. Et les initiatives pour retrouver une activité qui construit du lien, qui se réancre dans le concret de réseaux de solidarité, pour construire ensemble des modes d’action plus sobres se multiplient. Mais ces initiatives sont encore loin de rassembler des majorités politiques et, pour l’heure, les états sont tétanisés.

Nous avons pris, collectivement, en partie sans nous en rendre compte, un chemin qui nous mène dans le mur. Ce chemin a produit des bénéfices qui ont pu nous éblouir. Mais on voit aujourd’hui les facilités, les raccourcis et les gaspillages colossaux qui ont accompagné ces bénéfices.

On ne parle pas, je le répète, de se contraindre à un ascétisme monacal, mais de reprendre le fil des interrogations des évangiles : qu’est-ce qui a de la valeur ? La question, après tout, n’est pas si compliquée. Si on la prend au sérieux elle peut nous engager dans des choix déstabilisants. Mais c’est là qu’est la vie.

Ce qu’on fait faire aux algorithmes

Une ancienne salariée de Facebook, Frances Haugen, qui a quitté l’entreprise du fait de son désaccord avec sa politique de hiérarchisation et de mise en valeur des contenus, a fait grand bruit, la semaine dernière, en témoignant devant le congrès américain contre son ancien employeur. Mais ce qu’elle révèle est, somme toute, banal : Facebook met en valeur les messages qui suscitent les réactions émotionnelles les plus fortes.

Les journaux, qui relaient avec gourmandise les ennuis de Facebook, devraient un peu réfléchir qu’ils pratiquent des stratégies relativement analogues. Cela date même de bien avant l’apparition d’Internet : les titres à sensation sur la une des journaux sont un classique de la profession. Aujourd’hui, tout organe de presse qui surveille le nombre de clics engendrés par un article donné aura, inévitablement, tendance à multiplier les sujets qui génèrent les débats enfiévrés. Il me suffit, pour mon compte, de regarder le trafic que je génère avec mon blog : dès que j’aborde un sujet qui échauffe les esprits, le nombre de lecteurs est multiplié par deux.

Les faux mystères des algorithmes

Frances Haugen documente précisément le rôle des algorithmes de Facebook. Ils analysent les réactions à une publication donnée et toute expression de colère (par exemple) fait remonter la publication dans le classement. Avant 2018, les fils d’actualité étaient surtout chronologiques. Depuis cette date, les contenus suivent un indicateur appelé « engagement based ranking ». L’engagement en question n’a rien de militant, il se limite à une réaction émotionnelle marquée (et éventuellement éphémère). Le réseau social favorise donc la circulation de contenus, non pas sur la base de leur documentation plus ou moins poussée, mais, simplement, sur la base de l’intensité des échanges qu’ils provoquent. En fait d’algorithme c’est simplissime !

En revanche, ce que dit Frances Haugen et qui est plus grave, c’est que les tentatives pour analyser de plus près les contenus haineux, ont donné lieu à des investissements de faible envergure. Elle même avait, au départ, rejoint l’entreprise pour travailler sur ce sujet, et elle l’a quittée, découragée par l’importance réellement donnée à ce défi. Il est, certes, plus difficile de repérer ces contenus en utilisant l’intelligence artificielle. Mais entre des algorithmes qui ne font que mesurer le buzz et un investissement sur le repérage des contenus haineux insuffisant, le résultat est prévisible.

Mark Zuckerberg se défend mollement, avec son discours technocratique coulé dans le marbre : « L’argument selon lequel nous mettons délibérément en avant du contenu qui rend les gens en colère, pour des profits, est complètement illogique. Nous faisons de l’argent avec les publicités, et les annonceurs nous disent sans arrêt qu’ils ne veulent pas leurs publicités au côté de contenus nuisibles ou véhéments. Et je ne connais aucune compagnie technologique qui se fixe de développer des produits rendant les gens en colère ou déprimés. » Mais tout est dans le « délibérément ». Facebook vend ses chiffres de trafic et l’effet indirect d’une politique axée sur le trafic est de chauffer les émotions à blanc.

Quand les algorithmes font le sale boulot

Quelques jours auparavant, un rapport sénatorial sur le développement des plateformes informatiques de service (chauffeurs uber, livraisons de repas, etc.) a lui aussi pointé le rôle que l’on fait jouer aux algorithmes. L’exemple le plus parlant est celui de la livraison de repas. Les livreurs, en fait, sont payés à la course et ils n’ont aucune garantie, quand ils se déclarent disponibles (pour beaucoup c’est une activité à temps partiel), d’avoir des livraisons à effectuer. Leur temps d’attente entre deux courses n’est pas rémunéré. Quand un client passe une commande, un algorithme affecte cette commande à un livreur (qui peut la refuser, auquel cas l’algorithme la propose à un autre livreur). Le temps est un paramètre décisif (et les plateformes en font un argument commercial). Il y a donc des paramètres aisément compréhensibles : le logiciel optimise la distance entre le domicile du client, le restaurant qui produit le repas et la localisation du livreur. Il peut même prendre en compte l’état de la circulation. Mais il y a d’autres critères plus obscurs. Les livraisons et les livreurs sont notés par les clients. Le logiciel va donc favoriser un livreur bien noté. Un livreur qui prendra tous les risques, sur son deux roues, pour aller,le plus vite possible, au restaurant et, ensuite, au point de livraison, sera, a priori, avantagé et ce, d’autant plus que son déplacement est suivi, en temps réel, par le système informatique (le rapport du Sénat, pointe, d’ailleurs, l’accidentologie élevée de ces situations de travail). Et qui sait ce qu’évalue le client ? On ne peut exclure des critères discriminatoires dans l’évaluation d’au moins une partie d’entre eux. En bref, l’algorithme rempli les fonctions d’un garde-chiourme et d’un contremaître d’autant plus brutal qu’il laisse planer le doute sur les ressorts de sa décision.

Alors même que, dans la plupart des cas, les livreurs ne sont pas salariés, ils sont soumis à un contrôle de leur travail que peu de salariés accepteraient. Mais tout cela est noyé dans les mystères d’un calcul algorithmique que peu d’entreprises consentent à dévoiler.

Les algorithmes ont bon dos

Dans les deux cas, il est évident que ceux qui manient, à leur profit, les algorithmes n’ignorent pas grand chose des conséquences de leur usage. On retrouve, à cette occasion, une configuration qui a été souvent mise en évidence par la sociologie du travail : l’outil technique sert à faire passer un mode d’action qui, s’il était mis en œuvre directement, soulèverait des résistances bien plus fortes.

Mais ne nous lavons pas les mains trop vite, car qui sont les consommateurs des fils d’actualité de Facebook, des sites Internet des journaux et des livraisons à domicile ? Faisons attention à la manière dont nous cliquons. Nous pouvons faire pression. Le rapport sénatorial n’a pas voulu prendre parti sur la requalification comme salariés des travailleurs des plateformes (ce qui a été fait dans d’autres pays). Ce que les élus de gauche regrettent. Et ils ajoutent un commentaire suggestif : « nous aurions souhaité qu’un certain nombre de plateformes qui développent des modèles alternatifs et/ou qui agissent dans d’autres secteurs soient entendues. Par exemple Just Eat, ou encore la plateforme Gorillas qui n’a pas recours à des autoentrepreneurs mais bien à des salariés, pour la plupart en CDI à temps plein, dans ses magasins et prend l’ubérisation comme contre-modèle convaincu de l’enjeu éthique et de la pression des consommateurs, du moins d’une partie grandissante d’entre eux » (p. 151 du rapport).

Et pour ce qui est de notre influence sur les contenus d’information, nous pouvons commencer par ne pas cliquer sur les articles aux titres les plus anxiogènes ou les plus racoleurs.

Attention, en tout cas, aux médiations techniques qui nous font perdre de vue ce que nous faisons faire à d’autres personnes. Pour les uns l’appareillage technique simplifie la vie, pour les autres, il la leur rend plus compliquée et plus douloureuse.

Dire et faire (dans la vie chrétienne et dans la vie publique)

La théologie chrétienne disserte, pratiquement dès l’origine, sur les tensions entre le dire et le faire. Dès le début du ministère de Jésus, dans la synagogue de Nazareth (dans le chapitre 4 de l’évangile de Luc), celui-ci lit le rouleau d’Esaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur« . Puis il dit : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. » Voilà pour le dire. Mais, aussitôt, Jésus soulève lui-même l’objection :  « Sûrement vous allez me citer ce dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm, fais-en donc autant ici dans ta patrie. » Et voilà pour le faire. Plus tard, Jésus polémiquera avec les Pharisiens en déclarant : « ils disent et non font pas » (Mt 23.3). Les épîtres reviendront, ensuite, souvent, sur cette tension.

Puis la balance a penché d’un côté : au fil des premiers siècles de l’église, l’opposition entre contemplation et action a progressivement conduit à imaginer « la vie de perfection », comme une vie de prière libérée des soucis du monde. Les moines, pourtant, travaillaient, mais plus comme une sorte d’hygiène nécessaire à leur vie spirituelle. Au moment de la Réforme, c’est le débat entre foi et œuvres qui a, à nouveau, semé le doute sur la consistance et l’importance de l’action. Lorsque j’ai écrit Agir, travailler, militer, Une théologie de l’action (publié en 2006), mon propos était de montrer que l’action était bien plus intriquée dans toutes les facettes de la théologie biblique qu’on ne le pensait en général. J’arrête ici pour ce très bref survol.

Deux stratégies politiques

Il se trouve que j’ai retrouvé cette tension dans le débat du deuxième tour de la primaire des écologistes. On a parlé du « pragmatisme » de Yannick Jadot et de la « radicalité » de Sandrine Rousseau, mais, au fil de leurs échanges, sur la chaîne LCI, j’ai entendu un peu autre chose. A plusieurs reprises, Sandrine Rousseau a répété : « il faut dire les choses ». Elle a exposé également, combien lui importait de glisser dans la campagne des mots comme la « démobilité » ou la notion « d’homme (masculin) déconstruit ». De son côté Yannick Jadot essayait d’expliquer comment il pourrait agir. Il ne cherchait pas à rassembler pour le plaisir de rassembler, mais pour construire un accord minimal qui lui permettrait d’agir.

A chaud, la position de Sandrine Rousseau m’a pas mal irrité. J’y ai retrouvé les travers des universitaires, que j’ai côtoyés tout au long de ma carrière, et qui se persuadent que l’on change le monde en changeant les mots. Son passage sur l’homme déconstruit, par exemple, ressemblait plus à ce qu’on peut dire dans un colloque de sciences sociales, qu’à un discours audible et compréhensible par tout un chacun. Elle reprochait à Yannick Jadot et à son écologie de gouvernement de « ne pas aller au bout du chemin ». Ce dernier a à peine caricaturé sa pensée quand il lui a répliqué : « si gouverner, c’est renoncer, alors il ne faut plus faire de politique ».

Tout cela m’a d’autant plus irrité que j’ai souvent exhorté des chrétiens, prompts à critiquer la marche du monde, à plus de modestie. J’ai, à chaque fois, affirmé qu’il n’est correct de critiquer que si on est capable de mettre en œuvre une autre manière de vivre. Et c’était, là aussi, le propos de mon livre sur l’action.

La libération de la parole

Avec le recul, je me suis quand même avisé d’une chose, c’est que Sandrine Rousseau a construit son parcours autour de la libération de la parole des femmes et de la dénonciation des abus sexuels et du harcèlement y compris dans la rue. Dans ce cadre, certainement, la prise de parole est décisive.

Et, assurément, donner de la voix aux victimes qui sont sans voix fait partie de l’héritage biblique. Dieu parle autant qu’il agit : il dénonce, il interpelle, il propose un chemin de libération.

J’ai, par ailleurs, à plusieurs reprises, critiqué les politiques publiques qui peinaient à donner des perspectives, à proposer un sens pour l’action collective, en se repliant vers des mesures techniques avares de mots.

Donc oui, dire, énoncer et dénoncer, fait partie de l’action politique. Mais l’incantation facile, le double discours et les promesses extravagantes en font partie aussi. Et puis il y a une difficulté, c’est que la nature, mutilée par nos modes de vie et nos choix techniques, est sans voix et qu’elle ne manifeste pas plus dans les rues que les générations à venir qui souffriront de nos choix présents.

L’efficacité du compromis

Pour le reste, le point de clivage entre, non pas seulement les deux candidats, mais plus largement les deux électorats qu’ils représentaient, porte sur le sens du compromis. Les uns pensent que tout compromis est un reniement. Les autres, plus préoccupés par l’idée de faire tout ce qui est possible dans une situation donnée, acceptent de faire des compromis afin de rassembler des majorités de projet qui leur permettent d’agir. Cette deuxième manière de raisonner ressemble plus à ce qui se passe dans un système parlementaire.

Le paradoxe est que tous les candidats écologistes ont réclamé un système moins présidentiel. Or l’idée d’ignorer le compromis et de dérouler son programme sans coup férir, une fois que l’on est élu, relève beaucoup plus d’une présidence régalienne que d’un système parlementaire proportionnel où l’on passe son temps à négocier.

Mais, en l’occurrence, si on veut avancer sur les sujets aussi lourds de l’écologie, il faudra réunir des majorités transitoires. Et pour constituer des majorités transitoires il ne suffit pas de dire en espérant convaincre, il faut aussi écouter et tenir compte du point de vue de l’autre. On doit donc élargir son usage de la parole, afin d’être en mesure d’agir.

Et ce n’est pas être insuffisamment radical que d’accepter d’entendre un point de vue différent du sien. Là aussi, quand je dis cela, je pense à la circulation des convictions religieuses. Les croyants ont souvent confondu radicalité et prosélytisme agressif. Voilà pourquoi, sans doute, je suis spécialement sensible au rapport à la pluralité des opinions dans le champ politique. Et, je le répète, ce n’est pas parce que l’on a des opinions différentes que l’on ne peut rien faire ensemble.

Dialogues : chrétiens, biologie, écologie

Cette semaine je vous propose une forme inhabituelle.

Mon ancien collègue, Nicolas Bouleau, m’a proposé une série de trois dialogues autour de la manière dont j’investissais ma foi dans les questions d’écologie. Lui même est l’auteur d’un ouvrage : Ce que nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers (PUF, 2021). Notre deuxième entretien porte plus particulièrement sur son livre.

J’ai aimé ces moments de dialogue où mon collègue, ouvert à la foi sans partager ce que je crois, m’a poussé à expliciter mon point de vue.

Vous trouverez donc, ci-dessous, ces trois dialogues.

Le corps vacciné (ou non) et la politique

Donc, le grand débat de l’été, le sujet à éviter dans les repas de famille, ce fut : être vacciné ou ne pas être vacciné. Aujourd’hui, plus de 85 % des adultes ont reçu au moins une dose et plus des deux-tiers des 12-17 ans (et, dans cette tranche d’âge, la vaccination continue à croître de manière significative). On peut donc dire qu’une immense majorité de français, avec ou sans enthousiasme, s’est fait vacciner. Mais il reste semble-t-il, environ 10 % de réfractaires qui ont su se rendre visibles en manifestant, et chacun de nous connaît, autour de lui, l’un ou l’autre d’entre eux (manifestant ou non).

On a souligné que, pour les manifestants, la vaccination était un sujet d’opposition au pouvoir, parmi d’autres, et que leur mauvaise humeur ne se limitait pas à cette question. Cela dit, que le débat politique se replie sur une question aussi limitée, montre l’affaiblissement considérable du champ démocratique. Est-ce vraiment tout ce qu’il nous reste à débattre ?

Cela m’a fait penser à une remarque qui a été faite par les sociologues du travail et les ergonomes : quand il devient impossible de protester verbalement contre des conditions de travail trop pénibles, les salariés tombent malades. C’est la seule résistance qui leur reste. On sent, d’ailleurs, que, de la part de bon nombre de manifestants, leur corps est le dernier ilot de résistance qu’ils peuvent encore opposer à des dynamiques sociales sur lesquelles ils n’ont plus de prise.

Mais il n’en reste pas moins que le corps est un sujet politique plus important qu’on ne le pense et que la mise en retrait tant du débat (en récusant tous les arguments construits, au motif qu’ils seraient mensongers) que de l’intervention publique sur les corps, est une stratégie vouée à l’échec. Vouée à l’échec, parce que l’action publique, dans le domaine des maladies contagieuses, est une sorte d’incontournable, depuis l’Antiquité.

Le corps malade : un des plus vieux sujets politiques

Dans l’Antiquité, en effet, l’intervention publique est, pour l’essentiel, réduite aux fonctions régaliennes : faire la guerre et réprimer les délinquants. Mais il y a, à cela, une exception: la protection contre les maladies contagieuses.
Dans la loi de Moïse, par exemple, il existe des règles d’isolement strictes pour les lépreux et pour tous ceux qui souffrent d’un écoulement dont on soupçonne qu’il pourrait transmettre une maladie.
Et puis, la légitimité d’un roi est largement entamée quand une épidémie ravage un territoire ou quand la végétation est malade et que la famine s’installe.

Michel Foucault avait noté que, de l’isolement des lépreux, à la mise en quarantaine de villes entières, à partir du Moyen-Age, en cas de peste, le « biopouvoir » s’était étendu ; et qu’il s’était encore étendu par la suite. Mais la logique de fond reste la même, s’agissant des maladies contagieuses : ce sont, par définition, des maladies sociales, du fait qu’elles se transmettent d’une personne à l’autre et cela légitime l’intervention de l’état. En l’occurrence, mon corps peut être un danger pour autrui et, à ce titre, l’état me contraint. Dans ce domaine, la rhétorique n’est pas celle du juste et de l’injuste, mais plutôt celle du sain et du contagieux. Dans l’Antiquité on glissait de là vers l’opposition du pur et de l’impur.

Or, le paradoxe est que cette opposition du pur et de l’impur a refait surface, ces dernières années. Nombre de personnes craignent d’être « envahies » par d’autres groupes sociaux, ou « contaminées » par d’autres référents culturels, ou encore de voir leur identité « minée » par l’ouverture de la mondialisation. Et on sait, en lisant l’Évangile, que ce raisonnement en pur/impur, génère toutes sortes de préventions. Dans le Nouveau Testament, cela vaut aussi bien pour des substances que l’on se garde d’ingérer, que pour des groupes sociaux que l’on évite de fréquenter. Pour le dire d’une manière générale : on a peur de tout ce qui peut entrer chez soi et on n’accepte ce qui vient de l’extérieur que modulo toute une série de rites de purification. Et, pour revenir à aujourd’hui, dans certains cas, logiquement, on ne veut pas se faire « injecter » un produit étranger.

Mais cette opposition entre le pur et l’impur, entre le valorisé et le dévalorisé a bien d’autres ramifications. Cela vaut aussi, par exemple, pour l’exclusion, qui génère un sentiment d’indignité. Ne plus être « dans le coup », dans le monde du travail, perdre pied face à l’évolution de la société, se retrouver démuni sans avoir commis aucune faute, renvoie à une forme, pas vraiment d’impureté, mais en tout cas de dévalorisation. La société se divise entre les gagnants et les perdants, entre ceux qui sont en vue et ceux qui disparaissent des radars, et des barrières symboliques séparent les deux mondes.

Les théories dites du complot, les esprit qui s’échauffent sur les réseaux sociaux, sont la marque de frontières qui se ferment (depuis le « haut » de l’espace social, autant que depuis le « bas ») et le vaccin, en l’occurrence, est un objet qui essaye de franchir ces frontières.
A titre personnel, concernant le vaccin, j’ai beaucoup de mal à comprendre que l’on puisse se détourner, à ce point, d’affirmations qui sont fortement étayées et qui ont été longuement discutées et vérifiées. J’ai d’ailleurs cosigné un texte demandant aux chrétiens de se faire vacciner et de ne pas, au moins pour leur part, se laisser aller aux rhétoriques antivax.
Mais je peux comprendre ce qui donne naissance à une telle attitude, même si je ne l’approuve pas.

Autrefois, ce sont les maladies qui généraient une perception distordue du pur et de l’impur. Aujourd’hui, ce sont les oppositions sociales et les dévalorisations qui les accompagnent, qui génèrent une perception distordue des maladies.

A propos du pur et de l’impur : un retour nécessaire vers le fond des oppositions sociales

La médecine a parfois erré et, au fil de l’évolution de la pandémie, on a vu que son savoir se construisait au fil de l’eau. Mais pour ce qui est de l’efficacité de la vaccination et des effets secondaires identifiés, il y a peu d’incertitudes. Ce n’est pas là, pour moi, le cœur du débat. Ce qui m’intéresse davantage est la force de cette réaction de défense contre l’immixtion d’une substance dans son corps, et cela rejoint la manière dont Jésus parle du pur et de l’impur, dans l’évangile de Matthieu.

J’en cite des extraits : « Écoutez et comprenez ! (dit Jésus) : Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15.10-11). En fait, ce point de vue est tellement inhabituel que même les disciples de Jésus ne comprennent pas où il veut en venir (v 15). Il développe donc sa pensée : « Ne savez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre, puis est rejeté dans la fosse ? Mais ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Du cœur en effet proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages, injures. C’est là ce qui rend l’homme impur ; mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur » (Mt 15.17-20).

J’entends cela dans un double sens.
La première leçon est que nous sommes forts attentifs à tout ce qui pourrait nous souiller, mais que nous portons moins d’attention à ce que nous déversons sur les autres. Et, de fait, si on change le centre de notre attention vers la violence qui est en nous, les autres nous inquiètent moins.
La deuxième leçon est moins évidente à première lecture. On se rend compte, en fait, que Jésus n’incite pas seulement à un changement de direction (du dedans vers le dehors, plutôt que du dehors vers le dedans), mais qu’il change de sujet : il ne s’occupe plus d’alimentation ou de substances diverses, il se focalise sur les intentions mauvaises, les meurtres, les adultères, les inconduites, les vols, les faux témoignages et les injures. Bref, il s’intéresse à la violence des rapports entre les hommes, plutôt qu’à la propreté. Ce qui sort de la bouche, ce sont des paroles, puis des actes, qui provoquent des blessures majeures.

Et c’est cette deuxième leçon qui m’importe aujourd’hui : sortir des débats sur la pureté, ou non, du vaccin, pour remettre sur le devant de la scène les multiples violences, dominations et dévalorisations, dont notre société est le théâtre.

L’écologie est-elle soluble dans la technocratie ?

J’ai regardé des extraits des débats entre les candidats à la primaire des écologistes, et j’ai été frappé par un décalage.
Parmi les journalistes qui questionnent les candidats, il y a de tout. Les uns semblent tout à fait obtus : ils n’essayent pas du tout de comprendre ce dont parlent les candidats et ils les considèrent, manifestement, comme des hurluberlus. Mais d’autres sont allés plus loin et ils ont questionné, d’une manière plus ouverte, les candidats, sur les mesures politiques qu’ils mettraient en œuvre s’ils étaient élus. C’est là que le décalage m’a semblé le plus visible. Souvent les journalistes demandent comment on pourrait limiter les effets désagréables des mesures mises en œuvre. De même le journal Le Monde a titré : « Transition verte, qui paiera la facture sociale ? » Les candidats se plient de bonne grâce à l’exercice, mais on sent que, pour eux, l’essentiel est ailleurs. En fait, ils ont un autre regard sur les choses et ils voient le monde social avec des yeux différents.

Un autre regard sur ce qui est possible

D’abord (ils essayent de le faire entendre, à l’occasion) il est pour eux évident que la passivité écologique a des effets bien plus désagréables que les mesures qu’ils entendent prendre. On imagine d’autres titres de journaux : « Changement climatique, qui paye (déjà) et qui payera la facture sociale ? » « Pollution atmosphérique, qui paye la facture sociale ? » « Ubérisation de l’économie, qui paye la facture sociale ? » « Risques chimiques sur la santé publique, qui paye et qui payera la facture sociale ? » En clair, la marche spontanée de l’économie est porteuse de souffrances et de coûts multiples et on ne peut pas considérer que les écologistes proposent des mesures coûteuses, tandis que les autres proposent des non-mesures qui ne coûtent rien.

Mais il y a un décalage plus profond, c’est qu’ils n’ont, au fond, pas le même imaginaire technique que ceux qui les interrogent. Ces derniers restent, en réalité, convaincus, qu’à tout problème on peut apporter une solution technique. Donc : parlez-nous de l’innovation, faites-nous rêver, mais n’expliquez pas que l’on doit se restreindre. Le point de vue écologiste repose, à l’inverse sur l’idée qu’il faut, en quelque sorte, dialoguer avec la nature, plutôt que d’essayer de la contraindre. Dialoguer, c’est une image : la nature n’est pas une personne. Mais les processus naturels, dans toute leur complexité, obéissent à des règles qui ont leur rigidité et que l’on ne peut pas tenter de contourner sans dommage. Donc on peut innover, mais en restant dans l’épure de certaines limites. Et reconnaître ces limites change la manière de considérer, les modes de vie, les transports, l’usage de l’énergie, le recours aux intrants chimiques, etc.

L’imaginaire technique de la plupart des journalistes que j’ai écoutés veut, je le répète, que l’on puisse trouver des solutions techniques aux problèmes causés par d’autres techniques. Mais ce n’est pas toujours possible. Certaines substances chimiques provoquent, par exemple, des maladies incurables. Les candidats écologistes, de leur côté, sont persuadés que, dans toute une série de domaines, on bute sur des limites importantes et graves, et qu’il faut en revenir à une attitude plus respectueuse des processus naturels.

Et ce hiatus donne ces échanges bancals, où les écologistes sont prêts à détailler des mesures … qu’ils ont du mal à justifier avec un langage marqué par le présupposé : à problème technique trouvons une solution technique.

Une laïcité écologique ?

Cela soulève la question de savoir comment on en vient à changer de rapport avec la nature, car on voit bien qu’un discours politique habituel est impuissant à produire ce type de changement. Ce changement est en fait le fruit d’une expérience, d’un contexte où on a pu expérimenter un rapport moins impérialiste à la nature. A titre personnel, d’avoir marché, des jours entiers, sur divers chemins de Compostelle, m’a donné l’occasion d’éprouver très concrètement, mes propres limites et ma dépendance à l’égard de certains processus naturels. Je ne me suis nullement privé d’un appareillage technique, mais j’ai laissé de côté certaines prothèses et cela m’a ouvert à une vie dont j’ai découvert la richesse. Pour nombre de personnes, l’expérience du scoutisme, où l’on doit vivre collectivement en étant moins protégé que d’habitude, est décisive. D’autres racontent que c’est quand ils ont eu un enfant qu’ils ont commencé à considérer la vie avec un autre regard.

Une pluralité d’expériences peuvent faire sauter le pas. Mais, dans tout les cas, on saute le pas, parce qu’on se rend compte qu’une attitude où, sans se priver d’innover, on se coule, à la base, dans la logique naturelle en restant à l’écoute de l’effet de nos actions, est quelque chose de libérateur. Cela ressemble à une conversion : on regarde notre vie, les autres, le monde, avec un regard différent.

Et une campagne électorale ne construit certainement pas un un contexte où tout un chacun peut avoir l’occasion de vivre une expérience décisive de ce type. Alors ? Alors faut-il en rester à un catalogue de mesures, techniquement bien présentées, qui rassurent les auditeurs sur le sérieux de telle ou telle tête d’affiche ? L’exercice a ses limites. Car il y a autre chose à faire entendre.

Je reste convaincu, pour ma part, que l’adhésion à un point de vue écologiste, est une transformation qui ressemble à une conversion religieuse. Et cela me fait prendre conscience que les mouvements écologistes doivent relever un défi semblable au défi que les croyants doivent relever dans une société laïque : comment faire comprendre quelque chose de la force de vie et des ressources d’une vision du monde et d’un choix de vie, sans pour autant demander aux personnes d’adhérer pleinement à une telle conviction ?

Il me semble qu’il y a là un espace de parole qui est autre chose qu’une liste de mesures plus ou moins rébarbatives. Je poursuis la métaphore religieuse, en disant que, spontanément, l’espace politique cantonne les écologistes dans l’annonce des mauvaises nouvelles. Mais (re)construire un rapport moins tendu avec la nature est une bonne nouvelle. La société de consommation nous sature de faux besoins qui, pour une large part, augmentent notre frustration. Or une autre vie est possible. Faire entrevoir cette autre vie à des personnes qui n’ont pas eu l’occasion d’en faire l’expérience, c’est là tout l’enjeu auxquels les mouvements écologistes doivent s’atteler.

Et si l’on veut bien admettre que la foi chrétienne est autre chose qu’une confession de foi, qu’elle est, elle aussi, la promesse d’un mode de vie libérateur, on voit l’enjeu qui est, également, devant les chrétiens. En l’espèce, d’ailleurs, il existe de nombreuses zones de recouvrement entre ces deux combats.

Quand un film nous parle de nos lectures

Je suis allé voir Drive my car, le film du japonais Ryūsuke Hamaguchi, un film long (3 heures) et méditatif qui m’a, à vrai dire, totalement transporté.
Le film a été remarqué au dernier festival de Cannes, puisqu’il a obtenu le prix du scénario et le prix du jury œcuménique. Il est inspiré d’une nouvelle (qui porte le même titre) du romancier Haruki Murakami, ce qui m’a un peu étonné, car je suis assez hermétique, en général, à l’univers de Murakami (alors que j’apprécie énormément la littérature japonaise). J’ai donc, par curiosité, lu la nouvelle et j’ai découvert (finalement sans surprise) que l’essentiel de ce qui m’a retenu dans le film a été ajouté par Hamaguchi quand il a écrit (ou plutôt co-écrit) le scénario. Hamaguchi et son compère Takamasa Oé ont, d’une part, ajouté certains éléments d’autres nouvelles du même recueil (« Shéhérazade » et « Le bar de Kino ») et, d’autre part, inscrit le film dans le cadre d’une répétition de la pièce de Tchekhov Oncle Vania, thème qui est à peine effleuré dans la nouvelle d’origine. Or c’est précisément l’articulation entre le texte de Tchekhov et les péripéties de la vie des personnages contemporains qui fait tout le sel et la valeur du film.

« Répondre au texte »

De quoi s’agit-il ? Le personnage principal de Drive my car est un acteur qui, progressivement, devient incapable de jouer Oncle Vania, car cela rejoint de trop près sa vie : elle est comme exposée et disséquée par le texte de Tchekhov. Cette pièce sombre et désespérée met à vif sa tristesse et les impasses de son existence. Il se range donc du côté de la mise en scène et confie le rôle titre à un jeune acteur, plutôt superficiel et impulsif (dont il sait, par ailleurs, qu’il a été l’amant de sa femme, désormais décédée ; ce thème-là vient de Murakami).

Il fait répéter une troupe hétéroclite, de Japonais, de Chinois, de Coréens, chacun lisant le texte de Tchekhov dans sa langue. Une des actrices s’exprime en langue des signes. Mais il leur impose des séances interminables de lecture avant de les autoriser à jouer. Les acteurs s’impatientent. Il insiste. Il veut qu’ils se pénètrent du texte lui-même. A un moment, il fait un petit essai de jeu, notamment avec le jeune acteur qui doit incarner Oncle Vania, mais il lui fait remarquer que son jeu n’est pas convaincant, car il ne s’appuie pas assez sur le texte : il interagit bien avec l’actrice qui partage la scène avec lui, mais il n’interagit pas avec le texte. Il devrait, c’est ce qu’il dit, « répondre au texte », accepter que Tchekhov l’interroge au travers du texte.

Pendant ce temps, entre les répétitions, le metteur en scène se fait véhiculer (on lui a imposé), par une jeune femme taciturne et peu avenante. Pendant la route, il fait tourner une cassette où le texte de la pièce est enregistré. A l’occasion il dit les répliques d’Oncle Vania, parfois il se tait. Et la magie opère : la jeune femme s’empare du texte, accepte ses questions et se met à interpeller le metteur en scène lui-même. En répondant au texte, chacun pour sa part, ils se mettent à dialoguer l’un avec l’autre.

Voilà, en gros, le ressort du film, que je vous recommande d’aller voir, de toute manière, car j’ai laissé de côté toute une série de thèmes qui nourrissent cet axe central.

J’ai adhéré à son propos, car il explicite ce qui, pour moi, est l’essentiel dans une grande œuvre : elle porte la parole de quelqu’un avec qui nous essayons d’entrer en dialogue. Dans les hebdomadaires ou à la télévision, on demande, parfois, à qui veut, de parler d’un livre qui a « changé sa vie ». Mais cette formulation me semble en partie erronée (et souvent exagérée). Ce qui arrive c’est que, au travers d’un texte, on entend une voix qui nous questionne, qui cherche à entrer en dialogue avec nous et qui nous conduit à apporter une réponse. Cette réponse change peut-être notre vie, mais c’est cette esquisse de dialogue qui est, pour moi, l’essentiel.

Répondre au texte biblique

On devine la suite de mes réflexions : que dire de la Bible ? Évidemment elle n’est pas, pour moi, un livre comme les autres. Mais, elle est aussi un livre comme les autres et ce que je viens de dire sur les grandes œuvres s’y applique parfaitement. Qui veut bien la lire avec attention entend la voix de témoins qui nous questionnent. Or on peut parfaitement faire fausse route en la lisant : les uns y cherchent un répertoire de choses vraies, les autres y voient une suite de leçons de morale ou de recettes pour faire face aux difficultés de la vie, d’autres n’y voient que les ratiocinations d’hommes qui se sont égarés. Or si l’on s’approche de ce texte avec la disponibilité dont parle Drive my car à propos de Tchekhov, on devine la voix de personnes qui ont été saisies par des événements forts et particuliers et qui nous en font état. Ces voix nous parlent et attendent notre réponse, que nous soyons croyants ou non.

Oui, même les croyants font parfois fausse route en lisant la Bible. L’évangile de Jean rapporte, par exemple, une controverse entre Jésus et les Pharisiens où Jésus déclare : « Vous scrutez les Écritures parce que vous pensez acquérir par elles la vie éternelle ; or ce sont elles qui rendent témoignage à mon sujet » (Jn 5.39). « Acquérir » est une bonne traduction (il s’agit du verbe avoir, en grec). On se trompe, en effet, si on pense pouvoir mettre la main sur un texte et en tirer un bénéfice. La portée et le sens d’un texte est de nous mettre en relation (certes, d’une manière particulière) avec quelqu’un qui nous parle.

Alors, bien sûr, derrière l’ensemble de ces témoignages, je discerne, pour ma part, la voix de Dieu. Mais je pense que tout un chacun, même s’il ne va pas jusque là, peut, à tout le moins, entendre la force de la parole de cette nuée de témoins qui ont pris parti, qui ont pris des risques personnels, dans des situations tendues, et qui nous racontent ce qui a fait sens pour eux, dans ces circonstances.

Le collectif aux jeux olympiques … et dans la vie quotidienne

Le constat a de quoi surprendre : les équipes françaises ont connu un succès plutôt inhabituel, aux derniers jeux olympiques, là où beaucoup d’individualités ont obtenu des résultats en retrait par rapport à leurs attentes. Qu’on en juge. Sur les 10 médailles d’or obtenues par la délégation française, quatre seulement sont le fait d’individualités (une en escrime, une au tir, une au judo, une au karaté), trois concernent des sports collectifs (handball hommes et femmes et volley-ball hommes), deux des compétitions par équipe dans des sports individuels (judo et escrime) et une l’aviron, où pratiquement toutes les épreuves voient s’affronter des embarcations avec plusieurs rameurs par bateau. Mais le constat ne s’applique pas seulement aux médailles d’or. Il faut encore y ajouter une médaille d’argent en aviron, deux autres en escrime par équipe, deux autres, encore, en sport collectif (rugby à 7 féminin et basket masculin), puis une médaille de bronze en triathlon par équipe (là où les individualités avaient déçu), une autre en concours complet d’équitation par équipe, deux autres encore en cyclisme par équipe (vitesse par équipe et américaine), encore un sport collectif (basket féminin), enfin une épreuve de voile à deux. Cela fait une somme de 17 médailles sur un total de 33 : plus de la moitié, dans un contexte où l’écrasante majorité des épreuves sont individuelles.

Le résultat est conjoncturel et il est probable qu’il ne se reproduira pas. Mais cela dit-il quelque chose sur la société française présente, comparée à d’autres pays ? On a tellement répété que les français étaient individualistes qu’on hésite à le dire !

La fragilité des individus face à l’exigence de performance

Il est certain que l’isolement des athlètes à cause de la COVID a créé un contexte particulier et pas seulement pour les athlètes français. Plusieurs ont témoigné (et pas seulement aux jeux olympiques) qu’ils étaient fragilisés du fait qu’ils se retrouvés coupés de personnes qui les soutenaient en temps normal. Plusieurs, aussi, ont témoigné de la difficulté de concourir sans public. L’américaine Simone Biles s’est ajoutée à la liste de tous les compétiteurs qui ont avoué ouvertement être en grande difficulté du fait des « bulles » qu’on leur imposait.

Devoir porter sur ses épaules le poids des attentes de performance est souvent écrasant. Cela a été dit depuis longtemps à propos des situations de travail, où, précisément, on prend souvent les sportifs de haut niveau comme modèle idéal, en ignorant l’organisation, les collectifs qui les entourent.

Est-ce à dire que les français vivraient ce contraste entre isolement et soutien collectif d’une manière plus aiguë que d’autres ? Eh bien, c’est possible.

Le poids des collectifs de proximité en France

Le rapport des français à l’état est certainement très particulier : un mélange d’amour et de haine sans doute plus détonnant que dans d’autres pays moins centralisés. Mais là on ne parle pas de rapport à l’état : on parle de collectifs de proximité qui font face dans des situations exigeantes.

Il est certain que la vie en société, en France, se nourrit de moments de convivialité nombreux. Beaucoup d’étrangers sont sidérés, par exemple, du temps que nous passons à manger ensemble ou à boire un verre, à plusieurs, au café. On sait aussi que l’ampleur du réseau de sociabilité vient redoubler les inégalités de manière plus forte en France qu’ailleurs : être pauvre, c’est aussi y être isolé.

Plus ou moins qu’ailleurs ? C’est difficile à savoir, mais les règles de distanciation sociale ont montré, par contraste, l’importance des moments de fête collective, pour les français.

En tout cas, il ne me paraît pas faux de dire que les individus français sont moins solides, moins sûrs d’eux, que les individus d’autres sociétés, qui forment plus à l’autonomie. Cela a, également, souvent été souligné : l’éducation, en France, est critique et met beaucoup d’élèves sur la défensive, tandis que la pratique, dans d’autres pays, est de souligner les points forts de chacun.

Toutes ces bribes d’analyse (bien répertoriées) peuvent rendre compte de ce qu’effectivement, dans un contexte d’isolement et de mise en difficulté des sportifs, les collectifs aient tenu et se soient montrés particulièrement soudés parmi les français.

De ensemble à tous ensemble

Il faut, évidemment, souligner la différence entre des collectifs soudés par la compétition et la vision d’une société de partage ouverte à tous. Ce n’est pas nouveau : les évangiles, déjà, marquaient l’écart entre aimer ceux qui nous aiment et étendre cet amour même à ceux qui nous sont ou qui nous apparaissent hostiles.

Mais il n’en reste pas moins que la mise en tension des relations sociales, du fait de l’épidémie de COVID, fait ressortir des points de fragilité et des points de force et de résistance dignes d’intérêt. En France plus qu’ailleurs ? Peut-être.

Le religieux dans les sociétés riches (dernière partie)

Parlons donc de l’idolâtrie, et de ses dimensions contemporaines, comme annoncé la semaine dernière.

Il existe, me semble-t-il, un seul texte, dans l’Ancien Testament, qui décrit (sur le mode ironique) son fonctionnement. Cette idolâtrie de l’homme ordinaire est donc peu documentée.
La critique des prophètes part, en effet, du haut de l’échelle sociale : ils s’adressent d’abord aux puissants du moment qui entraînent le peuple dans leurs turpitudes. Les puissants, en l’occurrence, dans le Moyen-Orient ancien, ne se contentaient pas de statuettes pour célébrer leurs cultes. Ils élevaient des statues majestueuses dont la taille nous impressionne encore aujourd’hui.
Mais cette idolâtrie d’en haut s’appuyait, à l’évidence, sur une large diffusion de l’idolâtrie dans l’ensemble du corps social. On devine, par exemple, en lisant les deux livres des Rois, que les sanctuaires païens s’étaient multipliés sur le territoire d’Israël. Et dès l’entame des dix commandements, la question des statuettes, des images taillées, est en jeu (Ex 20.3-4).

Un seul texte, donc, fait plus qu’évoquer la diffusion de ce culte des statuettes et nous donne des détails. Il se trouve dans le livre d’Esaïe :
« L’artisan sur fer appointe un burin, le passe dans les braises, le façonne au marteau, le travaille d’un bras énergique. Mais reste-t-il affamé ? plus d’énergie ! Ne boit-il pas d’eau ? le voilà qui faiblit ! L’artisan sur bois tend le cordeau, trace l’œuvre à la craie, l’exécute au ciseau, oui, la trace au compas, lui donne la tournure d’un homme, la splendeur d’un être humain, pour qu’elle habite un temple, pour qu’on débite des cèdres en son honneur. On prend du rouvre et du chêne, pour soi on les veut robustes, parmi les arbres de la forêt, on plante un pin, et la pluie le fait grandir.
C’est pour l’homme bois à brûler : il en prend et se chauffe, il l’enflamme et cuit du pain. Avec ça il réalise aussi un dieu et il se prosterne, il en fait une idole et il s’incline devant elle. Il en fait flamber la moitié dans le feu et met par-dessus la viande qu’il va manger : il fait rôtir son rôti et se rassasie ; il se chauffe aussi et dit : Ah, ah, je me chauffe, je vois le rougeoiement ! Avec le reste il fait un dieu, son idole, il s’incline et se prosterne devant elle, il lui adresse sa prière, en disant : Délivre-moi, car mon dieu, c’est toi !
Ils ne comprennent pas, ils ne discernent pas, car leurs yeux sont encrassés, au point de ne plus voir ; leurs cœurs le sont aussi, au point de ne plus saisir ! Nul en son cœur ne fait retour à la compréhension et au discernement, de manière à dire : J’en ai fait flamber la moitié dans le feu, j’ai aussi cuit du pain sur les braises, je rôtis de la viande et je la mange, et du surplus, je ferais une abjection, je m’inclinerais devant un bout de bois ! Il s’attache à de la cendre, son cœur abusé l’égare : il ne se verra pas délivré ! Il ne dira pas pour autant : N’est-ce pas tromperie, ce que j’ai en main
 » ? (Es 44.12-20).

Une divinité à portée de main

Ce qui frappe, à la lecture de ce texte, est la profonde continuité entre l’activité ordinaire et l’idole. Il s’agit d’un dieu à portée de main, non seulement parce qu’il a été façonné par la main de l’homme, mais aussi parce que, au-delà de l’ironie du prophète, on voit qu’on navigue dans une sphère bien délimitée : l’habileté professionnelle, le chauffage et la cuisine.

Il s’agit, d’un côté, de mettre la main sur Dieu, en usant de son savoir-faire et, de l’autre, d’invoquer le même Dieu face aux limites sur lesquelles le même savoir-faire bute. Il y a une recherche obstinée de contrôle qui provoque les sarcasmes d’Esaïe, mais on sent qu’il rit jaune : il est, au fond, désespéré qu’autant de gens s’enferment dans une impasse. Or, il faut le dire, cette volonté de contrôle a traversé l’histoire sous des formes diverses, mais avec une grande constance.

Et Esaïe pose la question de fond : qui façonne qui ? D’un côté l’homme prétend façonner Dieu (le verbe revient aux versets 9, 10 et 12). De l’autre Dieu déclare, sobrement : « je t’ai façonné » (v 21).

On peut donc qualifier d’idolâtrie toute tentative de s’assurer le contrôle sur les autres, sur les événements, en clôturant son horizon et en se façonnant un monde à sa main. Et cela éclaire nombre de situations contemporaines !

Les idoles d’aujourd’hui

En fait, tout savoir-faire peut dériver en idolâtrie, si on lui attribue plus que sa valeur et qu’on en attend une position de maîtrise totale sur les événements.
Le savoir-faire économique du riche, par exemple, est longuement critiqué dans les évangiles en montrant que le riche ne parle plus qu’à lui-même : « voici ce que je vais faire, dit, par exemple, le riche d’une parabole, je vais démolir mes greniers, j’en bâtirai de plus grands et j’y rassemblerai tout mon blé et mes biens. Et je me dirai à moi-même : te voilà avec quantité de biens en réserve pour de longues années ; repose-toi, mange, bois, fais bombance » (Luc 12.18-19). Et, de fait, aujourd’hui, les plus riches tentent de construire des cercles où ils sont à l’abri des moins riches et des ennuis qu’ils pourraient leur occasionner, soit en clôturant des zones résidentielles où ils peuvent vivre entre eux, soit en finançant des lobbies qui tentent de les préserver des aléas de la législation. Et, à divers degrés de richesse, la tentation est toujours là : tout moyen financier peut donner l’illusion d’une assurance … que l’on craint de perdre si nos ressources diminuent.

Le savoir-faire technique dérive en idolâtrie si on pense venir à bout de tous les problèmes par un surcroît d’innovation. Les cercles transhumanistes, aujourd’hui, formulent une vision radicale de cette idolâtrie, en pensant éliminer la dernière des péripéties gênantes, à savoir l’homme lui-même ! Le rêve de cette petite clique de technolâtres est de se télécharger sur un ordinateur afin d’échapper aux désagréments du corps. Mais il ne faudrait pas que ce petit groupe d’extrémistes cachent la forêt de la croyance encore fort répandue « qu’on trouvera des solutions » quels que soient les problèmes qui seront devant nous. Il est très difficile pour la plupart des gens, par exemple, d’imaginer sérieusement que le changement climatique provoquera des dérèglements auxquels il n’y aura pas de solution. L’homme de la rue est, aujourd’hui, sceptique et sensible aux méfaits de certaines innovations technique, mais il n’en espère pas moins que les contradictions sur lesquelles il bute seront surmontées par une invention géniale. En tout cas, plutôt que de s’interroger sur son rapport aux autres et au monde naturel, il préfère espérer que quelqu’un trouvera une solution. L’idée que Dieu puisse l’interpeler dans une telle situation fait partie des réalités gênantes qu’il vaut mieux ignorer.

Le savoir-faire médical est lui aussi guetté par l’idolâtrie. Il peut engendre le rêve du corps parfait et sans souffrance. Pourtant, l’explosion des maladies chroniques, ces dernières années, montre, par exemple, que tout ne se guérit pas, même si on peut soulager beaucoup de souffrances. Et les errements de notre vie sociale provoquent des maladies mentales ou physiques dont nous sommes autant les acteurs que les victimes. Là dedans, la médecine peut, sans doute, pour reprendre l’expression de Pierre Dac, changer le pansement, mais pas penser le changement. Et le rêve transhumaniste a également envahi ce champ en tentant d’imaginer des moyens de devenir immortel : on cherche à prolonger la quantité de vie ; on se préoccupe moins de la qualité de la vie qu’on mène. Et là aussi, sur un mode mineur, beaucoup de personnes espèrent étendre les capacités humaines en usant d’artifices médicaux, ce qui, espèrent-elles, règlera leurs problèmes existentiels. On sait que l’usage du dopage, par exemple, n’est nullement limité à la pratique sportive. Dans le monde professionnel, les stimulants de tous ordres servent à améliorer les performances de ceux qui pensent ne pas être « au niveau ». On peut vouloir modifier son corps (et pas seulement le guérir). On peut adresser à la médecine des demandes exorbitantes, en rêvant que tout est possible.

Le savoir-faire policier, pour prendre un quatrième exemple, est lui aussi investi d’attentes déraisonnables. La « sécurité » serait l’alpha et l’oméga d’une vie heureuse. J’ai moi-même été cambriolé et ce n’est pas une expérience agréable. Les agressions physiques sont traumatisantes. Mais passer sa vie en s’imaginant entouré d’ennemis potentiels qu’il faut tenir en respect est encore plus perturbant. Le plus perturbant est de devoir faire face à son isolement une fois que l’on a tenu tous les autres à distance. A l’inverse, faut-il le rappeler, en prenant le risque de vivre avec des personnes qui ne sont pas comme nous, voire en se heurtant à elles, on accède à une vie plus apaisée.

Les rêves et les mirages de l’homme contemporain

Oui, l’homme d’aujourd’hui, dans les sociétés riches, a beaucoup de moyens à sa disposition et, dans la plupart des cas, il préfère se passer de Dieu. Mais Dieu n’est pas un moyen. Ô les tentatives pour manipuler Dieu sont toujours là, même chez les croyants. Mais Dieu est remarquablement résistant à ces tentatives.

L’alternative posée par Esaïe est toujours là : ou bien chercher à absolutiser notre rêve de maîtrise en nous façonnant des gris-gris censés nous tirer d’affaire ; ou bien admettre que Dieu nous a façonnés et qu’il a quelque chose à nous dire. En l’occurrence, ce qu’il a à nous dire n’est pas forcément agréable à entendre, mais, pour l’essentiel, c’est une bonne nouvelle qu’il veut nous communiquer.

Le religieux dans les sociétés riches (deuxième partie)

Lorsque Jacques Ellul publie, en 1973, Les Nouveaux Possédés (dont le fac-similé est accessible en ligne) il cherche à s’élever contre l’opinion dominante, à l’époque, qui voulait que l’on soit dans un monde areligieux et massivement rationnel. Il lui est assez facile de montrer qu’il n’en est rien, et que l’adhésion à l’innovation technique, la célébration de la sexualité, l’espoir révolutionnaire, entre autres choses, fonctionnent comme des quasi-religions. Avec le recul, le livre a un effet assez inattendu : il montre à quel point nous sommes dans un monde différent de celui de 1973. Cela confirme plutôt ce que nous disions la semaine dernière : les substituts du religieux, qui occupaient le devant de la scène dans les années 1970, sont tombés, à leur tour, de leur piédestal.

Aujourd’hui, assurément, la plupart des personnes attendent quelque chose de l’innovation technique, mais elles s’en méfient également. La sexualité est vécue comme quelque chose d’important, mais de passablement complexe et qui suscite bien des déceptions. Quand à l’espoir révolutionnaire, il s’est sérieusement évaporé et même l’action politique intéresse peu de monde.

En même temps, plus personne ne doute, aujourd’hui, que nous soyons dans un monde profondément irrationnel où les émotions jouent un rôle décisif, où le débat rationnel est difficile à mener et où les affirmations à l’emporte pièce ont plus d’importance que les argumentations longuement soupesées.

Comment rendre compte d’une telle situation ?

Un autre contraste nous frappe, en lisant Les Nouveaux Possédés, c’est que nous sommes dans une société considérablement plus émiettée : ce qui peut fonctionner comme un ressort religieux aujourd’hui sera, d’abord, limité à des groupes de plus faible taille qu’en 1973, et toute personne sera, par ailleurs, traversée par des ressorts multiples et divergents qui la feront osciller d’un moment à l’autre, entre un ressort et un autre. Enfin les motivations en jeu, aujourd’hui, sont à beaucoup plus faible portée : elles concernent l’espace de vie de chacun avant toute chose.

Le monde dispersé et contradictoire entrevu par Weber au travers de son usage du mot « polythéisme »

En fait il semble que Weber avait vu plus clair en allant chercher du côté du polythéisme. Avant la conférence de 1920, il avait écrit, en 1915, un texte qu’il a révisé en 1920 : un bref texte qui fait une cinquantaine de pages, mais qui fait partie, pour moi, des textes à lire et relire. On en trouvera la traduction française dans le recueil Sociologie des religions (paru en 1996 chez Gallimard). Le titre du texte : « considération intermédiaire » laisse perplexe. En fait, il s’agit d’un chapitre destiné à être inséré, dans son grand ouvrage sur les religions mondiales, entre les études de deux aires culturelles différentes. Le vrai titre est donné ensuite : « degrés et orientations du refus religieux du monde ».

L’argument de Weber est le suivant : les religions qui avaient une visée englobante, cherchant à construire une vie traversée de part en part par des motifs religieux, se sont retrouvées « dans un rapport de tension, non seulement aigu, mais encore permanent avec le monde et ses ordres » (p. 417). De fait, un certain nombre de domaines ont cherché à reconquérir leur autonomie, non seulement à l’égard des injonctions religieuses, mais aussi les uns par rapport aux autres. Weber en cite cinq : l’économie, la politique, l’esthétique, l’érotisme et la vie intellectuelle. Chaque domaine a voulu construire ses propres règles, à partir de considérations internes au domaine en question. Ce que le monothéisme avait réuni, transitoirement, a explosé, chaque sphère d’activité concernée se donnant « sa religion ». De sorte que l’homme moderne (que Weber observe au début du XXe siècle) est non seulement à la remorque de forces qui cherchent à conquérir sans cesse plus de pouvoir et d’autonomie, mais aussi traversé par les contradictions des différents domaines qui le confrontent à des règles de vie hétérogènes les unes avec les autres. « Dans presque toutes les prises de position importantes d’hommes concrets, lit-on dans un autre texte de Weber de la même époque, les sphères de valeurs s’entrecroisent et s’embrouillent. Ce que nous appelons au sens propre la platitude de la vie quotidienne consiste précisément en ce que l’homme qui s’y trouve plongé n’est pas conscient, et surtout ne veut pas prendre conscience, pour des raisons psychologiques ou pragmatiques, de cet enchevêtrement de valeurs foncièrement hostiles les unes aux autres. »

Voilà donc ce que Weber appelait le polythéisme : l’explosion de la société en fragments dominés, un par un, par une logique qui se coupe de plus en plus de toutes les autres logiques relevant des autres fragments (c’est là la « guerre des dieux »). Ceux qui se vouent à un « culte » se ferment aux autres « cultes ». Mais, pour la plupart des personnes, le saut continuel d’une sphère d’activité à une autre et la confrontation qui s’en suit entre des cultes qui ne se raccordent pas est une source de désorientation majeure. C’est certainement une bonne description de ce que nous vivons, à l’heure actuelle. Il est assez étonnant qu’une telle évolution ait déjà été perceptible il y a cent ans. Il est vrai que les sombres heures qui ont entouré la Première Guerre mondiale ont convaincu un grand nombre de gens qu’il vivaient dans des sociétés fragiles et déchirées.

Mais Weber avait-il raison de référer cette évolution au polythéisme d’autrefois, en usant de cette image de la « multitude des dieux antiques qui sortent de leur tombe ? » En fait oui ; en tout cas le rapprochement est éclairant.

La lutte inlassable du prophétisme juif contre les morales partielles et fonctionnelles

L’Ancien Testament ne nous dit pas grand chose sur les cultes de Baal et d’Astarté, qu’il prend pour cible régulièrement. Mais l’archéologie, et les textes que l’on a retrouvés, nous renseignent assez facilement. Baal était un dieu agricole, qui régulait les bonnes récoltes et Astarté était une déesse de la fécondité, qui veillait sur les femmes. On s’en rend compte : c’était des dieux fonctionnels qui concernaient directement l’activité des personnes, hommes ou femmes, de ce lieu. Les agriculteurs avaient leur dieu, les femmes avaient leur déesse et les puissants du moment étaient, eux aussi, entourés de mages et de prophètes qui soutenaient leur pouvoir.

Et c’est ce côté fonctionnel, cette fermeture aux autres groupes sociaux, cette limitation des horizons qui est régulièrement critiquée par les prophètes d’Israël. Leur monothéisme est là pour rappeler que Dieu a créé tout homme et qu’il se préoccupe de ceux que l’on voudrait oublier.
Le conflit entre Caïn et Abel, par exemple, met en scène le conflit récurrent, pour l’usage de l’espace, entre bergers et maraîchers autour des villes de l’époque. Progressivement les maraîchers prennent le dessus. C’est le cas aussi dans l’histoire de Caïn et Abel. Mais Dieu intervient pour rappeler à Caïn qu’Abel était son frère :  « Qu’as-tu fait ? reprit-il. La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi. Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force » (Gn 4.10-12).
Les prophètes associeront, sans cesse, dans leur critique : l’idolâtrie, la quête sans fin du pouvoir et de l’enrichissement, et le mépris pour le pauvre. Le prophète Amos, par exemple, vocifère : « Est-ce que des chevaux (qui servaient uniquement aux armées, à l’époque) galopent sur les rochers, y laboure-t-on avec des bœufs, pour que vous fassiez tourner le droit en poison et le fruit de la justice en ciguë » ? (Amos 6.12).

Et c’est indirectement que l’on saisit ce qui est en jeu, lorsque l’on voit les fléaux que Dieu envoie pour inciter le peuple à se ressaisir : ce sont souvent de mauvaises récoltes ou une défaite militaire ; signe que le peuple a dévié en se focalisant de manière exclusive sur ces domaines.

Il faut dire que cette tendance à s’inventer des forces divines adaptées à son cas a persisté dans le christianisme. Dans le christianisme médiéval, la multiplication des « saints patrons », liés à un corps professionnel donné, en témoigne. La division du travail, qui a connu un coup d’accélérateur à partir du XIIe siècle, a émietté l’horizon religieux. Officiellement, tout le monde allait à la même messe, mais chacun avait son saint protecteur particulier.

Émiettement social et émiettement religieux

Les saints patrons et les dieux adaptés aux préoccupations de chacun ne sont, officiellement, plus de mise aujourd’hui.
Mais il faut déjà remarquer que, parmi les personnes qui continuent à professer une foi classique, les préoccupations à courte vue gauchissent nettement cette foi. Aux Etats-Unis, où le succès économique est une valeur sociale éminente, Dieu est censé, pour beaucoup de fidèles, contribuer à ce succès. En France, même parmi des croyants assez peu pratiquants, il paraît normal de solliciter l’aide de Dieu quand on est malade. Une partie du retour en force de l’Islam, en France, est lié au fait qu’il soutient un sentiment d’injustice et de révolte face à la position subordonnée de beaucoup de personnes d’origine étrangère. Les préoccupations sociales, liées à la position qu’on occupe, envahissent spontanément le champ religieux.

Ensuite l’idée de Weber va plus loin : qu’il y ait « enchantement » ou pas, des forces sociales puissantes, dit-il, construisent des mondes hétérogènes les uns avec les autres.
Or il est clair, pour commencer, qu’il est de plus en plus difficile d’intervenir dans le champ économique avec des préoccupations non économiques. On est accusé de briser la croissance, de provoquer du chômage, d’avoir des idées généreuses contre-productives, etc. Le plus frappant, avec ces arguments, est qu’ils restent à l’intérieur d’un raisonnement économique et qu’ils n’essayent nullement de répondre aux défis éthiques qui seraient extérieurs à ce domaine.
On ne peut que constater, également, le mal que les raisonnements moraux ont à rentrer dans le champ politique, où tout se règle par des coups, des manœuvres et des rapports bruts de pouvoir. La même difficulté s’observe dans le sport de haut niveau, où la perspective de la performance et de la victoire élimine souvent les scrupules.
Quant à ceux qui n’ont pas envie de changer de mode de vie, ils ont inventé l’expression d’écologie « punitive », pour signifier aux raisonnements écologiques qu’ils ne doivent pas critiquer leurs choix. Chacun, d’ailleurs, prétend être « stigmatisé » quand on révèle que son activité a des effets néfaste sur les autres.
La règle d’or que l’on trouve dans l’évangile, mais qui a également été formulée par d’autres civilisations : « ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le de même pour eux » a, aujourd’hui, de plus en plus de mal à passer la rampe. L’idée de se mettre à la place des autres et de s’interroger sur ce qu’on leur fait subir semble saugrenue. Les migrants en difficulté, par exemple, n’ont qu’à se débrouiller … mais comment aimerions-nous être traités si nous étions migrants nous-mêmes ? Une vision hostile de ceux qui viennent de l’étranger s’installe et elle coupe court à toute interrogation éthique.

On pourrait donc dire aujourd’hui, en usant du vocabulaire de Weber, que les dieux de l’économie, du pouvoir politique, du mode de vie confortable ou de l’appartenance nationale, traversent notre quotidien et pèsent sur notre perception des choses. Dans la mesure où nous sommes partie prenante d’un peu tous ces domaines, nous enchaînons, Weber avait raison de le souligner, des arguments contradictoires les uns avec les autres, au fil de nos journées. Il suffit de lire un organe de presse, même réputé « sérieux », pour y voir étalées au grand jour des affirmations qui partent dans tous les sens et que personne n’est en mesure de mettre en perspective. Oui, faute d’en revenir au dieu créateur, qui a non seulement créé tous les hommes, mais qui a également créé tous les êtres animés et inanimés, nous nous perdons dans des raisonnements partiels et à courte vue qui nous font tourner en rond.

Mais il reste une difficulté sur laquelle beaucoup butent : au milieu de tous ces discours désordonnés et contradictoires, la réalité nous échappe et nous cherchons désespérément à trouver des moyens de la maîtriser. C’était là le ressort de l’idolâtrie qui accompagnait le polythéisme.
La suite à la semaine prochaine …