Les inégalités de diplôme, au cœur des enjeux politiques actuels

Les grandes questions de société ont été comme anesthésiées par l’épidémie de COVID-19. Elles passent au second plan, refont surface faiblement de temps en temps, mais ne parviennent pas à passionner les foules. Quand on pense à la virulence du mouvement des gilets jaunes, puis de la grève des transports, juste avant le début de la pandémie, on doit se frotter les yeux. Les débats sur l’urgence climatique continuent, eux aussi, mezzo-voce. Dans un autre contexte, par exemple, l’examen actuel de la loi « Climat et résilience » aurait donné lieu à bien d’autres expressions publiques.

Il faut se tourner vers des études de fond pour retrouver la sensibilité à des enjeux sociaux qui traversent et mettent en tension nos sociétés. C’est ainsi que j’ai été particulièrement stimulé par le livre collectif : Clivages politiques et inégalités sociales, Une étude de 50 démocraties (1948-2020) (sous la direction d’Amory Gethin, Clara Martinez-Toledano et Thomas Piketty), paru récemment au Seuil. Le propos est simple : sortons de l’étude de l’évolution des votes dans un seul pays et comparons ce qui se passe dans un large panel de pays. Or, on voit que, dans les pays riches, les évolutions sont largement similaires les unes aux autres : au-delà de tel ou tel coup tactique, de l’habileté ou de la maladresse de tel ou tel leader, les mutations sont de même nature. Cela montre que les tensions que nous vivons, à l’heure actuelle, ne sont pas des péripéties, mais qu’elles révèlent des évolutions profondes, qui sont en train de tracer des lignes de fractures majeures et assez nouvelles.

Les personnes les plus diplômées votent de plus en plus à gauche

L’affirmation essentielle du livre est que, dans la plupart des pays riches, on est passé progressivement, depuis 1948, d’une situation où les personnes les plus riches et les personnes les plus diplômées votaient à droite, tandis que celles qui cumulaient les handicaps sociaux votaient à gauche, à une situation où les plus riches continuent à voter à droite, tandis que les plus diplômés votent nettement à gauche. Dans le même temps, les catégories les moins diplômées et les moins riches se sont également séparées : les unes votant pour des partis populistes marqués à droite, les autres continuant à voter à gauche.

Cela produit, dans ces pays, un clivage au sein des forces de gauche : les plus diplômés et les plus urbains sont le cœur de l’électorat écologiste ; les moins riches sont surtout attachés à des politiques redistributives plus affirmées.

L’importance numérique de l’électorat qui a fait de longues études est une nouveauté dans l’histoire : il est le fruit de l’élévation continue du niveau de diplôme moyen et du développement de pans entiers de l’économie qui s’appuient sur des savoirs ou des productions culturelles élaborés, qui n’offrent pas forcément de hauts salaires, mais qui proposent des défis professionnels motivants et qui permettent de développer des projets qui font sens par rapport aux valeurs des personnes concernées. Par ailleurs, pour elles, la dimension internationale est un atout : une source d’échange et un espace d’action qui leur est assez facilement ouvert.

On devine, par contraste, le désarroi de personnes qui ont moins bien réussi dans la compétition scolaire et pour qui ces perspectives n’ont rien de motivant. Elles n’ont pas grand chose à attendre des préoccupations des couches sociales fortement diplômées et, pour lesdites couches sociales, la redistribution est quelque chose de correct, mais pas forcément prioritaire.

Voilà, au-delà des batailles d’égo, les difficultés énormes que rencontrent les forces politiques de gauche pour construire des plateformes communes, alors qu’elles rassemblent des populations aux attentes plutôt hétérogènes.

Quand les hauts salaires finissent par voter démocrate aux Etats-Unis

A droite, la situation n’est pas forcément plus simple. C’est surtout le patrimoine qui est un facteur clair de vote à droite. Mais les leaders populistes ne font pas forcément envie aux nantis. Lors des deux élections présidentielles de 2016 et 2020, les plus hauts salaires ont choisi de voter contre Trump. Le patrimoine accumulé a continué à pousser à voter républicain. Mais on voit que les programmes populistes ne séduisent pas forcément les partisans de l’économie libérale.

Ce qui est frappant, si on s’intéresse au cas des électeurs défavorisés qui votent pour les programmes populistes, est qu’il ne le font sans doute pas pour des raisons économiques. En général, on ne leur promet pas de nouvelles allocations. Ils le font plutôt pour des raisons identitaires : ils choisissent un leader qui réaffirme des valeurs, un mode de vie auxquels ils sont attachés et qui promet de les protéger des influences étrangères.

A propos de la redistribution

Cela montre que la question de la redistribution financière n’est pas tout. Il est évident que taxer les hauts revenus et soutenir les plus pauvres est possible et souhaitable. Mais, pour beaucoup de personnes peu diplômées, aujourd’hui, la question la plus vive est de savoir s’ils vont trouver une place dans une société où le savoir et les compétences spécialisées sont de plus en plus cruciales. On répond à cet enjeu, en général, en soutenant la formation continue. C’est un autre objectif possible et souhaitable, mais sans doute pas suffisant.

Pour beaucoup de personnes qui ont connu l’échec scolaire, penser qu’il faille en passer par un retour vers une expérience de formation est un cauchemar. Il ne suffit donc pas de redistribuer des montants financiers ou des offres de formation. Il faudrait redistribuer des places : travailler à reconstruire des projets motivants, un accès à des formes de travail accessibles pour des pans entiers de la société française. J’ai dit, à plusieurs reprises, dans ce blog, que l’évolution spontanée de l’économie conduit à éliminer progressivement les emplois moyennement qualifiés.

Sur ce point, les partis socio-démocrates ont largement failli. Ils ont, dans les faits, souvent donné la priorité aux électeurs diplômés, en élargissant leurs possibilités d’action. Les projets écologistes pourraient ouvrir une voie en réinvestissant dans des situations professionnelles moins intenses en techniques énergivores. Pour l’heure, on n’en voit pas d’exemple à grande échelle.

Au fond on retrouve un enjeu auquel s’est attelé et s’attèle encore ce qu’on appelle l’éducation populaire : former d’une manière moins scolaire, afin que les savoirs et les compétences s’acquièrent au travers d’un parcours qui est également un parcours de prise d’autonomie et de reconquête d’un projet de vie. Le travail au plus près du terrain qui est à faire, n’est pas d’aller dans les cités distribuer des tracts et discuter avec tout un chacun, mais plutôt d’accompagner la reconstruction de personnes qui se retrouvent exclues de la dynamique sociale dominante. Le protestantisme a une longue tradition d’investissement dans une telle pratique pédagogique. Il peut apporter sa pierre à ce chantier, à sa modeste mesure.

Mais pour l’heure, le minimum serait que les couches sociales diplômées se rendent compte qu’il y a un problème et que la société dite de la connaissance peut être une société bien cruelle.

La sexualité est aussi un rapport social

Bien, je reprends le fil de l’écriture, après une pause liée à mon déménagement. Entre les cartons à remplir, puis les cartons à vider, les démarches, les bricolages de sortie et d’entrée dans un logement, j’ai été peu disponible pour écrire.
En revanche j’ai lu, à petites doses, le livre d’une auteure dont j’apprécie souvent les ouvrages : Clotilde Leguil. Il s’agit de sa dernière publication : Céder n’est pas consentir. Une approche clinique et politique du consentement. L’ouvrage de Vanessa Springora, Le consentement, qui relate la manière dont elle a été abusée sexuellement, comme adolescente, et les multiples séquelles qui s’en sont suivies, est l’impulsion de départ du livre de Clotilde Leguil. Son sous-titre : une approche clinique et politique, trace les contours du propos. Il s’agit à la fois d’une approche psychanalytique et d’une réflexion de philosophie politique sur ce qui est en jeu dans le consentement, et son dévoiement dans le forçage, l’abus sexuel ou la tyrannie. C’est ce double registre que je trouve particulièrement éclairant. En résumé, ce qui se joue dans le registre de l’intime et de l’interpersonnel est largement similaire à ce qui se joue dans le champ du gouvernement des sociétés.

Autour du consentement

Une partie de l’ouvrage, évidemment, explicite la différence entre céder et consentir. Mais un autre propos consiste à dessiner les contours et la valeur du consentement en lui-même et c’est, je l’avoue, la partie du livre la plus déroutante, pour un homme. Clotilde Leguil explicite un mouvement qui se rattache à un désir féminin qui, certes, concerne aussi les hommes (féminin, en l’occurrence, est une étiquette, et non pas l’assignation à un genre), mais est, pour l’heure, surtout présent chez nombre de femmes. C’est l’idée, qu’en situation, et de manière surprenante, une proposition trouve un écho qui prend par surprise, pour des raisons difficilement déchiffrables par le sujet lui-même, qui peut trouver une jouissance à se laisser entraîner sans l’avoir anticipé. Il y a une part d’obscurité dans ce consentement qui en fait autre chose qu’un contrat signé : ce n’est pas parce qu’on acquiesce ici et maintenant que cela vaut accord dans la durée et dans une autre situation.

Voilà : mes quelques phrases constituent un résumé très réducteur et je vous encourage à lire le livre par vous-mêmes. Pour ma part, j’avoue que c’est cette obscurité du consentement qui reste, à mes yeux, une énigme. Même en sortant du domaine des relations intimes, il m’est évidemment arrivé d’adopter, en situation, une proposition à laquelle je n’avais pas pensé, mais il m’a souvent semblé possible de rendre compte de ce consentement, d’une manière relativement claire.

Cela dit, cette obscurité des ressorts du consentement montre bien comment on peut le manipuler, et basculer du côté du forçage qui conduit le sujet à céder et non plus à consentir.

Un consentement éclairé ?

Par ailleurs, en faisant un pas de côté et en allant explorer ce registre du consentement dans d’autres domaines que celui des relations intimes, cela fournit des mises en perspective suggestives. On parle, par exemple, en médecine, de « consentement éclairé » : le médecin est censé exposer tous les risques potentiels d’une stratégie thérapeutique afin que le malade se décide en connaissance de cause. Mais, pour le coup, Clotilde Leguil a raison de souligner que l’éclairage en question est forcément limité. Ce qui décide le malade, en général, est la confiance qu’il accorde au médecin, plus qu’une hypothétique pesée du pour et du contre qui demeure bien théorique tant que les risques restent potentiels.

Le cas médical dit, à mon avis, quelque chose de fort : il y a, à la base, un rapport social inégal. Le médecin est censé en savoir plus que le malade. Et le consentement est certainement mieux qu’un passage en force, mais il n’annule pas ce rapport social inégal. Les exemples pris, par Clotilde Leguil, dans le champ de la philosophie politique disent la même chose : le sujet d’une démocratie délègue une partie de son pouvoir de décision à des acteurs élus et il consent, en général, à respecter les lois. Cela dessine, là aussi, des positions sociales inégales et l’inégalité est adoucie, mais nullement éliminée, par le consentement accordé par le citoyen.

Faut-il en conclure que le consentement, dans le domaine des relations intimes, est une sorte de pis-aller, qui reflète, malgré tout, la persistance de la domination masculine ? Ce n’est pas le point de vue de l’auteure, qui célèbre, je l’ai dit, le plaisir du consentement. Mais c’est la question que je me suis posée en lisant son livre.

Une comparaison avec d’autres situations de domination

Je me suis d’autant plus posé la question que ce qu’elle décrit m’a rappelé deux situations.
La première a été détaillée par Michel de Certeau dans L’invention du quotidien (paru en 1980). de Certeau expliquait que seul quelqu’un en position de domination peut déployer une stratégie où il pense avoir une vue d’ensemble de la situation. Celui qui est dominé n’a pas d’espace propre pour construire de tels calculs. Il agit pour le mieux en situation et développe des tactiques qui peuvent être tout à fait efficaces, mais qui sont plus locales et plus ad hoc. Juger et agir en situation, c’est bien ce dont il s’agit dans le consentement.
Le deuxième écho concerne la littérature antillaise et la manière dont elle a été théorisée par Patrick Chamoiseau dans Ecrire en pays dominé (paru en 1997). A l’instar de Michel de Certeau, Patrick Chamoiseau dit que la situation de domination empêche d’écrire des histoires linéaires qui sont le propre de ceux qui disposent de moyens d’action suffisants pour déployer un agir technique rationnel et visible. La littérature antillaise, par contraste, est plus sinueuse, elle joue sur la répétition autour d’un but qui se dérobe sans cesse. En d’autres termes l’opposition obscurité / clarté doit quelque chose à la position que l’on occupe dans l’espace social.

L’amour à l’aune de l’amour du prochain

Voilà. Dans une relation à deux, que l’un propose et que l’autre dispose, cela peut s’entendre, à condition que les rôles ne soient pas figés. Clotilde Leguil est prudente, je le répète, et ne décrit nullement un supposé « éternel féminin » qui relèverait de la nature. Mais justement, si on s’interroge sur ce que peut être la relation entre deux êtres qui « aiment leur prochain comme eux-mêmes » pourquoi ne pas attendre et espérer, qu’ils puissent être deux sujets sur un pied d’égalité dont les désirs divergent, sans doute, mais cherchent à s’accorder en suivant des chemins analogues.

Un psychanalyste dira peut-être qu’un homme et une femme se construisent à partir d’histoires différentes. Mais différentes jusqu’à quel point ? Est-ce que la différence entre individus du même sexe n’est pas plus importante qu’entre les sexes ? Cela reste, pour moi, des questions ouvertes et il me semble, en tout cas, que la libération de la parole autour des abus sexuels, ces dernières années, pourrait conduire (au-delà de la dénonciation des forçages, indispensable par ailleurs) à vivre différemment la séduction et la vie amoureuse.

Pâques, le jour d’après

En vivant, pour la deuxième année de suite, la fête de Pâques en situation de confinement (même si j’ai pu aller, cette fois-ci, dans un lieu de culte) j’ai relu ce que j’avais écrit l’an dernier au moment de Pâques. Mon état d’esprit était différent. J’étais, comme la plupart des gens, à ce moment-là, en suspens, sans trop savoir ce qui allait se passer par la suite. Aujourd’hui, il m’est un peu plus facile d’imaginer ce qui va se passer dans les mois à venir, même si je me suis habitué aux surprises, bonnes et mauvaises, qui ont marqué les péripéties de cette épidémie. Au nombre des bonnes surprises, il faut quand même rappeler que presque personne n’imaginait, il y a un an, que nous aurions des vaccins efficaces aussi vite. Entre temps, c’est plutôt la résistance à l’usure qui a structuré et structure encore notre vie de tous les jours.

Et finalement, alors que tout le monde glosait, il y a un an, sur le monde d’après, c’est maintenant que je me sens capable de parler de l’après-coup. On a eu, entre temps, l’occasion de voir que le rêve d’un bouleversement total de nos choix de vie, suite à quelques mois d’épidémie, était une chimère. Pourtant nous avons reçu des coups et nous encaissons encore, tous les jours, des contraintes et des désagréments, quand encore nous n’apprenons pas qu’une de nos connaissances est tombée gravement malade. Donc, s’il faut parler de l’après, je pense à l’après-coup.

Et certes, une chose reste et, à mon avis, restera pendant un certain temps : c’est la perception collective de notre vulnérabilité.

Alors, j’ai eu envie de relire, cette année, l’événement de Pâques comme une histoire d’après-coup.

Le chemin d’Emmaüs, une histoire d’après-coup

Déjà, l’an dernier, je m’étais insurgé contre une lecture un peu béate de Pâques. J’avais écrit : on a tendance à interpréter, un peu simplement, la fête de Pâques comme une sorte de slogan : « tout finit par s’arranger ». Mais l’événement de Pâques ne vient pas « arranger » quelque chose, il vient déranger un ordre des choses. Pâques n’est pas seulement une bonne nouvelle, c’est aussi la critique radicale de notre confiance à courte vue et de notre foi mal placée.

Quand Jésus rencontre les deux amis sur le chemin d’Emmaüs, ils parlent du « coup » qu’ils ont subi, du fait que tous leurs espoirs viennent de s’effondrer. « Nous espérions, disent-ils, que Jésus de Nazareth était celui qui allait délivrer Israël » (Lc 24.21). Or Jésus ne leur parle pas d’un monde d’après où, en effet, ils viendrait délivrer leur nation par un coup de baguette magique. Au contraire, il les sermonne vertement : « esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ? » (Lc 24.25-26). En d’autres termes, il leur dit que, malgré le coup qu’ils viennent d’encaisser, ils n’ont toujours rien compris. Et il développe ensuite, on le devine, « en commençant par Moïse et par tous les prophètes » (v 27) le sens de son ministère et le fait que la vérité est, en général, plutôt mal reçue. Lui n’a pu se frayer un chemin et donner du poids à son message et à sa personne ou, dit autrement, « entrer dans sa gloire », qu’en acceptant le rejet profond qu’il suscitait.

Donc ce n’est pas parce que nos espoirs, parfois un peu terre à terre, ont été douchés , que nous avons « compris » quelque chose.

De fait, quand on lit les Actes des apôtres, on s’aperçoit que l’annonce de la résurrection est toujours quelque chose d’aigre doux : bonne nouvelle d’un côté, mais remise en question radicale de l’autre. Si Dieu a fait « Seigneur et Christ » celui que, collectivement, « nous avons crucifié », c’est que nous avons un problème (Ac 2.36).

Et, après-coup, il semble que beaucoup d’auditeurs soient toujours aussi récalcitrants pour entendre le message du Christ. Ses disciples se heurtent aux mêmes oppositions que lui. Pour être plus précis, le monde d’après semble assez nettement partagé entre ceux qui ajoutent foi à l’appel des disciples et ceux qui continuent leur route comme si de rien n’était.

Et je pense qu’il en ira de même de notre vulnérabilité lorsque les choses « iront mieux » : les uns l’oublieront comme un mauvais souvenir, les autres se questionneront davantage et seront prêts à envisager leur vie différemment.

Un destin commun ?

Les amis cheminant vers Emmaüs étaient toujours enfermés dans une préoccupation plutôt nationaliste. Ils pensaient que le Christ allait libérer Israël. Or l’Église qui se constituera, suite à la résurrection, sera, au contraire, le lieu où vivront ensemble juifs et non juifs. C’est ensemble qu’ils ont accédé à la liberté donnée par le Christ.

Et aujourd’hui il est clair, de même, que beaucoup de groupes sociaux sont obsédés par des revendications catégorielles. S’agissant de secteurs entiers de la vie sociale qui ont été mis à l’arrêt pendant des mois, je le comprends très bien. Mais il me semble, en écoutant les prises de position de tel ou tel porte-parole, que le caractère fondamentalement divisé et fractionné de la société française est toujours là, vaguement en sommeil, peut-être, mais prêt à resurgir.

Or aucun de nous ne peut s’attendre à ce que le monde d’après soit celui où ses idées, sa vision des choses et ses intérêts seront enfin au centre de l’attention de tous. Si monde d’après durable et moins vulnérable il doit y avoir, ce sera un monde où nous aurons réappris à coexister avec notre diversité. Ce n’est pas gagné !

La France et le génocide Rwandais : une responsabilité institutionnelle

La commission Rwanda (commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi) a rendu, vendredi dernier, son rapport au président de la république. Il s’agit d’un document de 900 pages. Je ne vais pas prétendre les avoir lues en un week-end ! Disons que j’en ai lu sérieusement 200. Cela ressemble à un roman fleuve : il y a de grands moments, des pages que l’on tourne avec passion, puis des longueurs.

En fait, et globalement, c’est l’angle d’attaque retenu par cette commission qui m’a intéressé. Elle n’a nullement cherché à faire un travail de type judiciaire, à la recherche de criminels ou de complices divers. Elle s’est plutôt demandé si l’action menée par la France au Rwanda, dans les années qui ont précédé le génocide, l’avait favorisé ou lui avait ouvert la porte. En d’autres termes, les choix politiques et militaires de la France ont-ils constitué un terrain favorable à ce génocide ? Pour ce faire, elle a travaillé sur archives, en relisant les notes, les échanges entre cabinets ministériels et présidentiels, les relevés de décision, les argumentaires, les remontées d’informations diverses, profitant de la déclassification de milliers de documents, à l’occasion de la commande passée par Emmanuel Macron.

Disons-le d’emblée : la réponse est oui. La force de ce document fleuve est de prendre le temps d’examiner les positions diverses, les échanges multiples, les décisions au plus haut niveau, avec suffisamment de détail pour que l’argumentaire soit très largement convaincant. Je ne vais pas en faire 900 pages moi-même ! Le mieux est de vous reporter vous-même au document qui est accessible en ligne.

Comment les acteurs politiques organisent-ils leur aveuglement ?

Je vais me focaliser sur une question, que le rapport aborde, spécialement dans le chapitre conclusif (qui fait 300 pages à lui tout seul !), en se refusant à une montée en généralité, mais en donnant tous les éléments pour nourrir la réflexion de chacun : comment les décideurs français ont-ils refusé d’entendre les nombreuses mises en garde qui leur ont été adressées ?

Car mises en garde il y a eu. Le génocide n’a pas été un pur déchaînement de folie meurtrière, suite à l’attentat qui a coûté la vie au président Habyarimana. Il s’est agi d’une opération méthodique, plutôt bien organisée et donc, sinon préparée, du moins envisagée en amont. Et des massacres de grande ampleur de Tutsis avaient déjà eu lieu dans les mois et les années qui précédaient. Malgré les remontées de terrain, c’est une première réalité que le pouvoir politique a choisi de minimiser.

Mais qu’allait faire la France au Rwanda, au départ ? Aux yeux de François Mitterrand, ce pays semblait être un bon laboratoire de ce que pourrait être une transition vers la démocratie en Afrique. Et, le rapport le souligne, des relations personnelles fortes se sont nouées entre les deux présidents. En fait de démocratie, le président Habyarimana devait faire face à une opposition modérée y compris dans la population Hutu et à un mouvement armé le FPR, soupçonné d’être soutenu en sous-main par l’Ouganda. Et c’est au nom du risque représenté par le FPR que le président Rwandais a obtenu un soutien militaire sans cesse croissant de la France.

Mais à tous les niveaux (commissions indépendantes travaillant sur les droits de l’homme, chercheurs, militaires de terrain et jusqu’à Pierre Joxe quand il était ministre de la Défense) des voix se sont élevées pour signaler que le pouvoir rwandais, loin de se démocratiser, était en train de tomber sous la coupe d’extrémistes dangereux. Par ailleurs, le président rwandais essayait de réactiver l’opposition Hutu / Tutsi pour justifier sa politique répressive (qui s’étendait jusqu’aux Hutus modérés). Pire encore : les conseillers militaires français formaient des hommes qui, ensuite, s’engageaient dans des milices parallèles. L’image de la France, sur le terrain, était désastreuse : elle était perçue comme le soutien d’un pouvoir de plus en plus isolé et de moins en moins légitime. Bref : il était temps de faire machine arrière et de cesser d’encourager la dérive autoritaire du régime.

C’est là que la précision du rapport est importante, car elle montre que François Mitterrand, entouré de son état-major particulier, a non seulement refusé d’entendre ces voix discordantes, mais a aussi usé de son pouvoir pour les faire taire ou les mettre de côté. Cet état-major particulier, véritable état dans l’état, a largement contourné les circuits de commandement habituels et a marginalisé les acteurs du ministère de la défense, des affaires étrangères ou de la coopération.

Résultat : la situation a empiré à bas bruit, des acteurs déterminés fourbissant leurs armes, jusqu’à ce qu’un événement leur ouvre la voie.

La démocratie est toujours un espace fragile soumis aux rapports de force les plus brutaux

La responsabilité politique et militaire de François Mitterrand paraît écrasante, à la lecture du rapport, mais il vaut la peine d’aller au-delà d’une attitude personnelle. Ou disons qu’il faut voir les conséquences de la centralisation du pouvoir provoquée par la montée en puissance d’un état major particulier qui a évolué, ensuite, à l’écart des circuits de contrôle administratifs ou politiques. Au passage, on se souviendra que, dans l’affaire des écoutes de l’Elysée, c’est là aussi une officine directement rattachée au président qui a pratiqué des écoutes sans aucun contrôle judiciaire. En clair, la dérive régalienne progressive de François Mitterrand a provoqué l’émergence de structures incontrôlables, qui ont engendré de lourdes conséquences.

La dynamique de centralisation, de resserrement autour d’un leader et la clôture à l’égard de tout avis hétérodoxe est, en fait, un tropisme récurrent de la pratique politique : tout argumentaire est fléché. Ou bien quelqu’un « nous » soutient et il développe donc la « bonne » vision des choses ; ou bien il a une vision divergente et il est « donc » notre ennemi. Au bout du compte, une remise en question est perçue non pas comme un éclairage potentiel, mais comme une tentative d’affaiblissement.

Le débat démocratique est donc sans cesse traversé par des arguments de mauvaise foi, par des manœuvres, de la propagande, des faits instrumentalisés, etc. L’ironie horrible de l’histoire du Rwanda c’est qu’au moment où la France faisait des leçons de démocratie à un pays africain, elle se laissait manipuler par les instances dirigeantes de ce pays qui profitaient, précisément, des failles non démocratiques de notre système politique. Car, le rapport le dit, c’est aussi une question de système et pas simplement les dérives d’un homme. Ce qui a manqué aux opposants divers, en France, c’est de pouvoir se réunir, croiser leurs points de vue et se constituer en mouvement structuré. La médiatisation du sujet du Rwanda était faible, avant le génocide, et l’opinion publique française savait à peine que le pays existait. A partir de là, les experts, aussi lucides fussent-ils, allaient un par un au casse-pipe, sans parvenir à structurer une opposition déterminée.

Et, on le voit, si le champ de bataille ne peut pas se dérouler dans le domaine du langage, il finit par se répandre sur le terrain et provoque des hécatombes. Je suis, à ce propos, parfois surpris par la violence des paroles de Siméon, dans l’évangile de Luc, quand il vient saluer le toute jeune enfant dans lequel il voit le messie à venir. Il ne lui prédit pas à un ministère glorieux, mais des tensions continuelles. Voilà ses mots : « il est là pour la chute et le relèvement de beaucoup, en Israël et il sera un signe de contradiction, de sorte que seront révélés les débats de bien des cœurs » et toi-même, dit-il à Marie, « un glaive te transpercera l’âme » (Lc 2.34-35). L’ambiance est sombre. Pourtant, on le voit, si les signes de contradictions s’éteignent, c’est la guerre civile, les massacres racistes, et l’horreur qui se donnent libre cours.

Le projet de loi « climat et résilience » et les limites actuelles de la démocratie

Toutes les instances qui ont eu à évaluer le projet de loi dit (en résumé) « climat et résilience », le disent : il est très en retrait par rapport aux propositions de la convention citoyenne sur le climat. Cela se fait sur plusieurs modes. Certaines de ces propositions sont tronquées : par exemple, les limitations de la publicité pour les produits dont l’empreinte carbone est problématique. Dans d’autres cas ce sont les délais de mise en œuvre qui sont allongés, de sorte que, même en cas de réélection des mêmes forces politiques, les gouvernements n’auront pas de compte à rendre sur les mesures concernées. Parfois les critères sont assouplis : ainsi pour les lignes aériennes intérieures. Ce qui avait été fait pour favoriser le train par rapport à l’avion est assez largement vidé de sa substance. Le conseil économique social et environnemental souligne, par ailleurs, que peu est prévu pour assurer le suivi des politiques dans le temps, et évaluer si elles sont sur la bonne trajectoire ; alors que l’on sait que c’est là le principal défaut de la législation actuelle : elle dérive sans cesse par rapport aux objectifs affichés.

Bref, il reste quelque chose, assurément, mais tout cela n’est pas de nature à mettre la France sur une trajectoire compatible avec les engagements de la COP21.

L’écart est particulièrement frappant du fait de la déclaration liminaire du président de la république devant la convention citoyenne pour le climat : « Ce qui sortira de cette convention, je m’y engage, sera soumis sans filtre soit au vote du Parlement, soit à référendum, soit à application réglementaire directe ». Et, manifestement, filtre il y a eu !

Les « filtres » de la démocratie

Et, en effet, on peut s’interroger : pourquoi, après tout, ne pas avoir soumis les propositions telles quelles au parlement ? Il n’y avait pas lieu que la convention décide à la place du parlement. Mais il aurait été intéressant, pour le moins, de rendre le débat public, que chacun avance ses arguments et se positionne. Cela aurait clarifié les positions et les projets des différents partis et des différents lobbies.

Au lieu de cela, le gouvernement a préféré commencer par négocier, dans l’ombre, avec les secteurs concernés, qui tous, pris un par un, ont, on s’en doute, expliqué que les mesures étaient trop contraignantes, qu’elles allaient mettre en péril l’économie, qu’il fallait attendre encore un peu, etc. Bref, le gouvernement s’est privé, précisément, de la principale ressource de la démocratie, à savoir : s’entendre collectivement sur des mesures qui, certes, contreviennent à certains intérêts, mais dont on juge qu’elles sont bénéfiques pour le plus grand nombre. Le gouvernement n’a pas reculé devant tous les intérêts privés et les vifs débats en commission montrent que lesdits intérêts continuent à s’agiter, en coulisse, pour que la législation soit encore plus édulcorée. Mais il a tranché en technocrate : jugeant telle mesure réaliste et telle autre irréaliste, avant même que l’on puisse en débattre au grand jour.

Or mettre les questions d’environnement sur la place publique est un enjeu crucial. Il devient indispensable de construire une adhésion (au moins majoritaire) aux mesures environnementales, si on veut aller de l’avant dans des politiques qui, faute d’adhésion, seront vues comme des tracasseries administratives. Et si on n’est pas capable de discuter ouvertement de ces questions, si on continue à transiger dans l’ombre avec des organisations professionnelles, on n’obtiendra aucune adhésion collective.

Que voulons-nous vivre ensemble ?

En fait les débats en commission rapportés, par exemple, par le journal Le Monde, montrent qu’il y a des divergences fondamentales sur les projets de vie en société. Pour les écologistes et une partie de la gauche, il faut envisager un vivre ensemble qui incorpore de manière centrale le respect de l’environnement. Le « ensemble » du vivre ensemble important au plus haut point : cela suppose de ne pas prendre les plus pauvres comme otages de ces évolutions. Cela implique d’adopter d’autres critères d’évaluation des politiques publiques et de ne pas se situer dans le simple prolongement de dynamiques existantes que l’on cherche à simplement infléchir.

Pour la droite libérale, à l’inverse, il peut être question de pourcentages, éventuellement, d’actions à la marge. Mais, pour elle, le modèle de développement est le bon et les critères économiques classiques sont les meilleures évaluations que l’on possède.

L’écologie apparaît, finalement, comme une question très clivante et qui fait revenir sur le devant de la scène, l’opposition droite / gauche. Je trouve très dommageable que ce débat de société n’ait pas lieu, qu’il se déroule en sous-main et qu’il soit noyé dans une série de débats techniques, certes essentiels, mais qui font perdre de vue la perspective d’ensemble. Après tout, ce n’est pas si souvent qu’un enjeu législatif nous questionne de manière aussi centrale sur la manière dont nous voulons vivre, les uns avec les autres.

Séparatisme ou destin commun ?

Pendant le même temps, le gouvernement et certaines parties de l’opinion s’inquiètent du « séparatisme » de certaines fractions de la société française. Certains groupes sociaux « mettent le clignotant » car ils n’ont plus envie de participer à un modèle de vie en société dans lequel ils ne se reconnaissent pas. Mais l’arsenal répressif de la loi sur le séparatisme est-il le seul moyen de répondre à ces questionnements ?

Je pense que si l’on n’est pas capables, collectivement, de nous interroger et de discuter sur ce que nous voulons vivre, collectivement, si on préfère discuter dans l’ombre de questions qui mériteraient d’être discutées au grand jour, les réactions séparatistes sont inévitables. Et, d’ailleurs, les lobbies ont leur propre séparatisme : ils entendent pouvoir continuer à mener leur vie sans tenir compte des contraintes collectives.

Cela me fait penser à certaines phrases un peu énigmatiques de l’évangile : « Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu. Parce que tout ce que vous avez dit dans l’ombre sera entendu au grand jour ; et ce que vous avez dit à l’oreille dans la cave sera proclamé sur les terrasses » (Luc 12.2-3). En l’occurrence, Jésus critique ceux qui tiennent un double discours et complotent dans l’ombre pour faire avancer leurs intérêts. Oui, je pense que le critère de savoir jusqu’à quel point tel groupe social est prêt à mettre sur la table ses intérêts, ses projets, ou sa vision de la vie collective, est une bonne manière d’évaluer sa volonté de travailler au bien commun.

Dans le cas présent, la part énorme d’ombre qui préside aux processus de décision est le signe indéfectible que nous sommes assez largement capturés par des intérêts qui ne profitent pas au plus grand nombre.

Bienvenue dans le monde merveilleux des robots !

Plusieurs personnes me l’ont signalé : il est impossible de relayer mes posts sur Facebook. L’interface leur répond que le contenu est inapproprié !??? Naturellement j’ai fait plusieurs tentatives pour joindre Facebook et demander quel était le problème. A chaque fois un robot me répond que ma demande a bien été prise en compte et me remercie pour ma démarche. Mais je n’ai jamais reçu de réponse.

Pendant ce temps, WordPress, qui héberge ce blog, m’envoie des mails tout aussi robotisés et tout aussi remplis de formules de politesse pour me proposer des services. Il vient de me renvoyer un mail enthousiaste pour m’informer que mon abonnement (payant) va être renouvelé. Comme j’ai regardé sur les forums et que d’autres ont le même problème que moi, certains pensant que c’est la manière dont l’adresse des posts est formulée par WordPress qui pose problème, je leur ai soumis mon problème. J’ai reçu, une nouvelle fois, une réponse d’un robot qui me dit que le problème est chez moi et qui m’invite à parcourir les « normes de la communauté » de Facebook. Je les parcours et ne vois vraiment pas où il y a un problème. Et comme Facebook ne me dit pas non plus où est le problème, c’est assez kafkaïen. Du coup j’écris un nouveau mail à WordPress en leur disant de faire un effort. J’obtiens une nouvelle réponse où, là, il semble qu’une personne ait pris la plume. Mais son intervention se borne à me transmettre un tutoriel sur l’art et la manière de débloquer un site pour que Facebook accepte de le relayer.

J’apprends qu’il y a 4 raisons possibles pour lesquelles mon blog a pu être bloqué : 1 Vous avez enfreint les normes de la communauté de Facebook 2 L’algorithme de Facebook a fait une erreur 3 Votre site a été infecté par des logiciels malveillants 4 Un autre compte vous a signalé. Mais je n’ai toujours aucun moyen de savoir, finalement, quel est le problème. On me renvoie vers un onglet « qualité de la page » mais qui ne sert qu’à évaluer les pages Facebook.

Bref je suis dans une impasse.

Tout cela n’est pas de la censure, c’est juste un bug, quelque part dans le réseau et dans les ordinateurs d’un gestionnaire de réseaux sociaux. Et ce gestionnaire n’a, semble-t-il, pas d’intérêt à essayer de m’aider à régler mon problème.

J’avoue que ça me donne à penser. Que pourrait-il se passer, à l’avenir, si de plus en plus de nos pratiques étaient gérées par des interfaces robotisées ? Eh bien, si l’un de nous tombe dans un trou structurel où personne n’a envie de venir le repêcher, bonne chance ! Oui, ça fait réfléchir !

Islamo-gauchisme : une caricature, qui occulte un débat de fond autant politique que théorique.

A priori le débat sur l’islamo-gauchisme est mal parti. Un bout de paragraphe extrait de l’interview d’une ministre, des réactions orchestrées à droite et à gauche, des cris, des invectives, un embarras gouvernemental : tout est là pour brouiller les pistes et empêcher d’y voir clair. En fait, derrière ce débat, il y a une question de fond qui a trait à la représentation que l’on se fait de la société française, à sa fragmentation, et à la manière de rendre compte des injustices qui la traversent.

L’intersectionnalité : la question de la dissémination des logiques de domination

Commençons par le commencement. Y aurait-il quelque complaisance de certains gauchistes pour des mouvances islamistes ? C’est possible, mais avouons que, pour l’immense majorité des personnes marquées à gauche (voire très à gauche), ce n’est pas le cas. On brandit donc un chiffon rouge qui masque une question plus dérangeante pour tout le monde, si on retourne le soupçon d’une sympathie exagérée vers la question d’une antipathie exagérée : est-ce que le fait d’être musulman, en France, aujourd’hui, est ce qu’on appelle un stigmate, c’est à dire un handicap social ? C’est une vraie question. Certains, plutôt partisans de la sociologie classique, vont dire que ce n’est pas l’appartenance religieuse le problème, mais l’appartenance à des catégories sociales dominées (ouvriers, employés) définies d’abord dans le champ du travail. On va souligner des problématiques de mobilité sociale : les enfants d’immigrés sont limités dans leurs perspectives par la position sociale de leurs parents, arrivés en France dans des conditions difficiles. Et, même pour la troisième génération, le problème reste visible.

Mais, d’autres courants plus récents de la sociologie (qui sont partis d’Amérique du Nord) disent, pour leur part, qu’il n’y a pas lieu de ramener toutes les logiques de domination à une seule dimension, que ces logiques sont plurielles et s’exercent à partir d’une pluralité de catégories sociales qui dessinent des halos, des réseaux entrecroisés, plutôt que des groupes sociaux aux frontières bien nettes. Cela conduit à dire, par exemple, qu’il vaut mieux être un ouvrier aux convictions religieuses peu affirmées, qu’être ouvrier et musulman. Les deux logiques de domination ont leur dynamique propre et, le cas échéant, elles se renforcent l’une l’autre.

C’est là ce qu’on appelle l’intersectionnalité : nous nous situons tous à l’intersection de hiérarchies sociales diverses et elles jouent toutes un rôle dans les compétitions sociales dont nous sommes partie prenante. Au départ, le concept a été mis en avant par des femmes afro-américaines aux USA, qui soulignaient que les luttes féministes oubliaient souvent qu’être afro-américaine était un handicap social supplémentaire par rapport au fait d’être femme.

Mais, affirmer des choses pareilles est mal vu par ceux qui pensent que la société française a son propre modèle d’intégration, qui dépasse les particularismes ; par ceux qui ont la vision d’une identité centrale et unique à laquelle tout un chacun est censé se référer. A vrai dire, ceux qui se situent près des postes de commande, ne voient pas très nettement les logiques de domination dont ils tirent bénéfice. Il n’y a là rien de nouveau.

Or, disons-le, j’ai bénéficié de l’avantage d’être un homme. Même dans le milieu universitaire, il m’est apparu clairement que les femmes étaient plus contestées que les hommes dans les positions d’autorité. J’ai bénéficié de l’avantage d’être blanc : avec des enseignants qui me prenaient plus au sérieux que des étudiants d’origine africaine, avec des propriétaires bailleurs qui me considéraient comme solvable et de bonne compagnie, et dans toute une série de démarches administratives où je n’ai jamais attiré le soupçon d’être assisté. Et il m’a été plus facile de fêter Noël, Pâques, l’Ascension et la Pentecôte, que, pour d’autres, de faire le Ramadan. Pourtant, il y a quelque chose qui me rend particulièrement sensible à cette dissémination des stigmates, c’est que j’ai appartenu, au sein du christianisme français, à la minorité protestante.

Oui, le fait d’être minoritaire, d’avoir été une sorte de bête curieuse, pendant ma scolarité, d’avoir dû assurer ma légitimité par d’autres moyens que par l’appartenance à la majorité silencieuse, a été une expérience formatrice, pour moi. Et, alors que les concours républicains m’ont propulsé vers une carrière assez facile, je vois bien comment d’autres logiques ont contrecarré cette carrière. En l’occurrence, mes convictions religieuses (même traduites en termes laïcs) m’ont souvent maintenu en marge des grandes cliques qui font les belles carrières. Je ne le regrette pas du tout. Je le note, simplement.

Est-ce que le maniement de ces théories accentue les clivages dans la société française ou est-ce que cela ne fait que les révéler ?

On aura compris que je considère que les études menées autour de la notion d’intersectionnalité ont apporté quelque chose de fécond dans les sciences sociales. Mais voilà qu’on les accuse de jeter de l’huile sur le feu : en désignant des catégories comme le genre, la couleur de la peau, la religion, en tant que lieux de construction d’injustices diverses, on encouragerait les personnes à s’enfermer dans des catégories étroites, à affirmer des identités restreintes et à refuser le dialogue avec l’ensemble de la société. La mise en accusation est autant théorique que pratique et, dans la foulée, on reproche aux tenants de ces approches de confondre science et militantisme et, au total, de souffler sur les braises et d’accroître les clivages qui sont déjà trop présents dans la société française.

On retrouve, en fait, une opposition assez classique, entre ceux qui pensent qu’il vaut mieux expliciter les tensions existantes pour les faire évoluer (et qui sont souvent, en parallèle, des militants) et ceux qui pensent qu’on fait beaucoup de bruit pour rien et qu’il est inexact de donner autant de place à ces dites discriminations, voire qu’il est contreproductif de désespérer des personnes de tenter leur chance dans l’ascenseur social. Le journal Le Monde s’est fait l’écho (le 22 février) d’une pétition (plutôt modérée) signée par 130 universitaires, sous le titre : « Le problème n’est pas tant l’islamo-gauchisme que le dévoiement militant de l’enseignement de la recherche ». Bon, j’ai peut-être l’esprit un peu tordu, mais j’ai compté le nombre de femmes parmi les 130 signataires : il y en a moins de 40. Qu’est-ce à dire ? Que les femmes comprennent mieux l’importance de ces études sur l’intersectionnalité ? Ou bien (ce qui est encore pire) que les personnes qui ont suffisamment de surface sociale pour signer une telle pétition sont, dans une large majorité, des hommes ? Je regrette de le dire, mais on observe là un phénomène, là aussi, plutôt classique : ceux qui détiennent le pouvoir n’ont même pas besoin de militer pour faire prévaloir leur point de vue.

Les écoles de pensée biaisent-elle les évaluations universitaires ?

Mais la ministre Frédérique Vidal justifie la demande d’une « enquête » par le fait que certaines nominations d’enseignants seraient biaisées : il faudrait monter patte blanche et faire allégeance à la « bonne » école théorique pour obtenir un poste dans certains bastions. Première réponse : oui c’est vrai, évidemment. Deuxième réponse : la ministre découvre-t-elle donc que les recrutements se font sur la base de l’allégeance à l’une ou l’autre école de pensée ? J’en suis sidéré ! Exemple : la médecine universitaire a suffisamment étalé ses divergences dans la presse, depuis un an, pour que l’on comprenne qu’autre chose que la simple évaluation scientifique est en jeu dans les carrières médicales.

Donc oui : il y a des cliques ; oui pour être publié dans certaines revues il faut appartenir à une école de pensée donnée ; oui pour obtenir un poste (même un poste temporaire) à l’université il faut partager les présupposés dominants des enseignants du lieu. Mais, non, ce n’est en aucun cas spécifique aux tenants de l’intersectionnalité. Est-ce que tout cela diminue la qualité de la science ? Oui, en partie. En même temps, si cela produit des débats structurés et des questionnements croisés entre points de vue concurrents c’est productif. C’est plutôt là, à mon avis, le facteur décisif : reste-t-on dans un débat et un dialogue argumenté, ou bien chacun s’enferme-t-il dans ses préjugés ? La solution, à mon avis, passe plus par l’organisation de controverses structurées, que par le rêve d’une science pure qui existerait par elle-même, en dehors des intérêts, des convictions et des valeurs fondamentales des chercheurs concernés.

On nous apprend, en sociologie, la notion de neutralité axiologique, élaborée par Max Weber. L’idée est, pendant une phase d’enquête, de suspendre nos jugements de valeur. L’exercice est difficile. Mais Weber n’était pas aveugle au point de penser que toute la science pouvait être traversée, de part en part, par la neutralité axiologique. En effet, ce qu’il a affirmé, également, c’est que le choix de l’objet de recherche que chacun retient était fortement lié à ses valeurs. Voilà ce qu’il écrivit : « Une infime partie de la réalité singulière que l’on examine à chaque fois se laisse colorer par notre intérêt déterminé par (des) idées de valeur ; seule cette partie acquiert une signification pour nous et elle en a une parce qu’elle révèle des relations qui sont importantes par suite de leur liaison avec des idées de valeur » (Max Weber, « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales », trad. franç. in Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965). Il n’y a donc pas de recherche sans investissement du chercheur dans des valeurs qui lui tiennent à cœur. Après, bien sûr, après, il faut être capable de rendre son discours compréhensible par quelqu’un qui ne partage pas lesdites valeurs. Oui, cela c’est un enjeu.


Le faussaire

J’ai relu, ces derniers jours, une de mes nouvelles préférées, écrite par un maître japonais du genre : Yasushi Inoué. Vous n’avez jamais rien lu de cet auteur ? Laissez de côté ses romans, qui passent mal la barrière culturelle, et prenez un recueil de nouvelles, n’importe lequel. C’est profond et transportant.
Inoué est décédé en 1991. La nouvelle dont je parle : « Le faussaire », a été publiée en 1951. De fait, la guerre perdue par le Japon, et le désarroi qui en a résulté, sert de toile de fond au récit. En français, elle a été publiée par Le livre de poche, dans un recueil de nouvelles auquel elle a donné son titre.

Le récit

De quoi s’agit-il ? Le narrateur est censé écrire la biographie d’un peintre célèbre, décédé récemment. A priori, le travail devrait être facile, car il connaît bien son œuvre et il écrit régulièrement des articles d’art. Pourtant, pour une raison obscure, son travail n’avance pas. D’année en année, il recule l’échéance où il doit honorer sa commande. Au lieu de cela, insensiblement et progressivement, il se passionne pour un personnage, ancien ami du peintre, qui a peint et vendu de faux tableaux du maître. Il ne se l’avoue pas (c’est le charme de la nouvelle), mais il ne peut s’empêcher de s’enquérir des nombreux détails, qu’il glane au fil de ses pérégrinations (marquées par la guerre et la défaite), qui lui permettraient de se faire une idée de ce faussaire.

La chose étonnante est qu’il finit par se trouver en face d’un tableau peint par ce faussaire sous son vrai nom. Et ce n’est pas si mal, même si cela n’égale pas les œuvres du peintre devenu célèbre. Alors, pourquoi n’a-t-il pas plutôt suivi sa propre voie ? Un autre détail le frappe, quand il tombe sur un bout de journal du peintre renommé : il mentionne très peu de personnes, si ce n’est, précisément, cet ami qui finira par falsifier ses tableaux.

Le faussaire en question erre de lieu en lieu, au gré des scandales qu’il provoque. Il termine sa vie dans un obscur village de montagne, où il se consacre à élaborer des feux d’artifice artisanaux. Le narrateur finit par rencontrer quelqu’un qui l’a assisté dans la réalisation de son dernier feu d’artifice, donné pour les villages de la région. Cet assistant décrit un homme passionné par son projet et complètement absorbé par les gestes qu’il doit enchaîner avec un tempo serré pour que les fusées se succèdent de manière fluide. On devine un investissement émotionnel profond dans cet art mineur, sublimé par la passion. Une fois encore, autre chose que l’imitation de l’œuvre d’un autre affleure.

La sympathie du narrateur pour ce personnage, a priori immoral, ne cesse de croître. Et il finit par comprendre qu’il a eu un destin tragique. C’était « la tragédie d’un homme ordinaire que le contact d’un génie avait écrasé d’un poids trop grand, le laissant broyé. […] Je me disais que, s’il n’avait pas rencontré [ce peintre devenu fameux] et entretenu des liens d’amitié avec lui, sa vie aurait pu prendre une autre tournure. Il aurait fait une carrière de peintre [… et aurait laissé], qui sait, une vague trace dans nos mémoires ».

Les sens d’une telle histoire

Je peux deviner certains des motifs qui ont inspiré cette nouvelle. « Être écrasé par une puissance trop grande » est certainement ce que beaucoup de japonais ressentaient à l’époque. Et la volonté d’imiter l’occupant américain durera de nombreuses années après 1945. D’un point de vue personnel, Yasushi Inoué commence seulement, au moment où il écrit ce texte, à être reconnu comme auteur, alors qu’il arrive à la quarantaine (il est né en 1909). Il entrecroise donc, dans sa tête, ces divers thèmes. Osera-t-il être lui-même ? Arrivera-t-il à être reconnu ou bien devra-t-il, lui aussi, se contenter de se mettre à la remorque d’un style littéraire, d’une culture, d’un chef de file, qu’il ne fera qu’imiter ? En même temps, on sent une grande compassion pour tous les gens qu’il voit, autour de lui, et qui sont contraints de plier l’échine et de vivre une vie inauthentique.

C’est finalement un récit sur l’aliénation et sur tout ce qui nous fait sortir de notre voie pour emprunter des routes moins risquées, plus fréquentées et plus convenues. Qu’aurait pensé Yasushi Inoué de notre monde devenu dépendant des likes, des clics et des taux d’audience ? Prétendre être quelqu’un d’autre que ce que l’on est, parce que l’on se sent écrasé par des modèles lourdement médiatisés est une maladie bien contemporaine.

Les injonctions paradoxales des sociétés contemporaines

De fait, dans les sociétés occidentales d’aujourd’hui, nous sommes soumis à des injonctions paradoxales.
D’un côté, aussi bien le libéralisme économique que la psychologie ordinaire des magazines nous poussent à « être nous-mêmes », à nous « assumer » et à nous comporter en « personnes responsables ». Tout cela renforce notre individualisme (à ne pas confondre avec l’égoïsme).
D’un autre côté, nous sommes sans cesse évalués, mesurés, jaugés et contraints de nous plier à des lois du marché qui favorisent un petit nombre d’individus et en contraignent beaucoup d’autres. Et cela vaut autant dans des petits groupes où des leaders émergent, dans les professions artistiques dont parle la nouvelle, que dans le vaste monde de la mondialisation. Et cette tension conduit beaucoup de personnes à prétendre avoir d’autres goûts, d’autres priorités, d’autres réactions psychologiques, que ce qu’elles ressentent pour de bon. Beaucoup de personnes vivent un clivage entre la personnalité sociale qu’elles endossent et les réactions privées qu’elles dissimulent. Beaucoup d’entre elles sont, de la sorte, installées dans des positions fausses.

Les églises échappent-elles à cette tendance de fond ?

Dans la théologie protestante, le regard de grâce que Dieu jette sur nous est, précisément, une antidote à ce clivage. Dieu nous voit tel que nous sommes, avec nos manquements, avec nos caractéristiques propres et il nous aime (même s’il nous appelle à laisser de côté nos manquements). Jésus s’est comparé lui-même à un berger qui mène un troupeau. A priori, être comparés à un troupeau de moutons n’est guère flatteur. Pourtant, dans cette allégorie du « bon berger », que l’on trouve dans l’évangile de Jean, le berger en question « appelle chaque brebis par son nom » (Jn 10.3).

Et quand les épîtres parlent de l’organisation de l’église, cela se voit. Dans l’épître aux Romains, par exemple, Paul exhorte les membres d’église à ne pas viser trop haut (huperphronein) en cherchant à coller à un modèle inaccessible, mais à respecter (sophronein) la « mesure de foi » propre à chacun (Rm 12.3). Et puis il exhorte, simplement, chaque membre à vivre pleinement le don particulier qu’il a reçu en partage, en le mettant au service des autres.

Oui, il y a là, certainement, un antidote salutaire à la manière dont la société d’aujourd’hui nous prend en étau. Cela dit, la vie d’église concrète n’échappe pas complètement au piège de la comparaison mal placée, des personnalités en vue que beaucoup cherchent à imiter et des fausses pistes dans lesquelles beaucoup de membres d’église se perdent.
C’est une manière de dire qu’il faut, toujours à nouveau, nous convaincre que la grâce de Dieu s’adresse à ce que nous sommes et non pas à ce que nous prétendons être. J’aime bien, à ce propos, le petit commentaire de Martin Buber, dans les Récits hassidiques : « La toute première tâche de chaque homme est de mettre en œuvre ses possibilités uniques, sans précédent et jamais renouvelées, et non pas la répétition de quelque chose qu’un autre, fût-ce le plus grand de tous, aurait déjà accompli. C’est cette idée qu’exprime Rabbi Zousya peu avant sa mort : Dans l’autre monde, on ne me demandera pas : Pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? On me demandera : Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ? ».

Pour un journalisme réflexif

Confinera ? Confinera pas ? Cela fait un bon sujet pour alimenter les journaux et les sites d’information. Mais, en cette circonstance, la profession journalistique a illustré son principal travers, qui s’accentue d’année en année : elle se contente de promener ses micros à droite et à gauche, à l’écoute des doléances diverses et des bruits de couloir, et elle ne prend aucune hauteur, ne fait aucun travail qui permettrait de tracer des perspectives d’ensemble.

Il est plus rentable d’inquiéter, que d’inviter à réfléchir

Je ne parle même pas des chaînes d’information en continu, qui doivent générer de l’événement de minute en minute. Je parle d’organes de presse a priori lus ou consultés par des personnes cherchant à alimenter leurs réflexions. Même ceux-là abusent des termes : « inquiétant », « urgence », ou « inévitable ». Même ceux-là n’ont aucun problème pour faire défiler, des médecins qui disent qu’il faudrait confiner davantage et rapidement, des professionnels de santé harassés, puis des acteurs culturels qui crient au scandale parce qu’ils sont confinés, des restaurateurs en pleine déprime, des personnes qui expliquent qu’elles n’en peuvent plus des restrictions et qui les contournent, d’autres médecins qui exposent les graves troubles de santé mentale que les confinements provoquent, des travailleurs sociaux qui rendent compte de la précarisation galopante de pans entiers de la société française, etc.

Et puis ? Et puis rien. Personne n’a l’air de se rendre compte que l’on est dans une situation où il faut arbitrer entre des intérêts divergents (et pas seulement des intérêts économiques) et que le seul critère du nombre de malades ne suffit pas à prendre une décision. Personne, non plus, n’a l’air de se poser la question suivante : si on confine maintenant, que fera-t-on ensuite ? On déconfinera et on reconfinera une nouvelle fois ?

Et quand une décision tombe, plutôt que de faire l’exercice de restituer comment on peut peser le pour et le contre, il est plus croustillant de rendre compte des débats internes au gouvernement, de la lutte entre le ministre de l’économie et le ministre de la santé, des contradictions entre Matignon et l’Elysée, etc. Ou bien on parle de la faible « acceptabilité » du confinement qui conduit le président à reculer, comme s’il n’y avait pas un problème de fond. Et puis on rapporte, comme solde de toute réflexion, les déclarations des différents ministres, comme si on s’interdisait de réfléchir par soi-même.

On préfère laisser la réflexion à des éditorialistes qui défendent souvent des points de vue intéressants, mais partiels, presque personne ne tentant d’accéder à une vision d’ensemble, forcément contradictoire et difficile à démêler, mais pourtant décisive.

Cela dit, tout cela relève d’une rationalité économique assez basique : dans la course au clic qui permet de rentabiliser les investissements publicitaires, et même dans la course au tirage papier, il est plus rentable d’aligner les cris d’horreur que de se lancer dans de laborieuses réflexions.

Des éléments de réflexion à portée de main

Pourtant il n’est pas si difficile d’au moins déblayer le terrain.

Par exemple sur le sujet des variants. Il est certes utile d’essayer de ralentir leur diffusion. Mais si on confine, vont-ils s’évaporer par magie ? Dès le déconfinement, leur diffusion repartira de plus belle. Par ailleurs, même s’ils sont plus contagieux, les mesures barrières sont efficaces contre eux également. Donc, de toute manière, il faut essayer de construire un modus vivendi qui soit à peu près soutenable, au moins jusqu’au mois de juin. Et, là-dedans, le confinement, dans toutes ses variantes, n’est qu’un outil parmi d’autres.

Autre exemple : si on essaye d’analyser les données, Santé Publique France, les rend publiques, jour après jour. Elles sont là, à disposition du public, mais qui essaye de les analyser ? Pas grand monde. Il est plus commode de rapporter les analyses fournies par le ministre de la Santé, à qui, évidemment, on reprocherait le goût du secret si les données n’étaient pas dans le domaine public ! Or, que montrent les données ? Elles montrent, déjà, que le couvre-feu à 18 h est faiblement efficace, mais qu’il est efficace. Je renvoie à l’excellent site de CovidTracker qui a travaillé sur ces fameuses données. Le graphique ci-dessous en est extrait :

https://raw.githubusercontent.com/rozierguillaume/covid-19/master/images/charts/france/impact_couvre_feu.jpeg

Les données montrent aussi que le variant anglais se diffuse, tandis que le taux d’incidence n’explose pas. Le taux de reproduction est toujours supérieur à 1, mais il ne s’envole pas. Là aussi, je reproduis un graphique de CovidTracker :

https://raw.githubusercontent.com/rozierguillaume/covid-19/master/images/charts/france/reffectif.jpeg

Et, depuis quelques jours, on assiste même à un phénomène intéressant : le nombre de nouveaux cas augmente très légèrement (ce qui correspond au taux de reproduction de 1,03), tandis que le nombre d’hospitalisations et de personnes admises aux urgences diminue légèrement. C’est peut-être un premier effet de la vaccination progressive des personnes âgées : il y a un peu moins de cas graves parmi les personnes contaminées.

Une situation fragile, qui mérite mieux que d’alimenter les crispations ambiantes

En d’autres termes, l’ensemble des mesures actuellement mises en œuvre et qui, on oublie de le dire, sont quand même très lourdes (le nombre de secteurs à l’arrêt reste élevé), sont justes suffisantes, mais provisoirement suffisantes, pour tenir bon. Nous ne sommes pas à l’abri d’une soudaine flambée, c’est évident. Les services hospitaliers sont fortement sollicités et en continu. La fatigue est là. Mais la lassitude ne concerne pas que les professionnels de santé : elle est générale. Être obligé de ne rien faire est aussi fatiguant que d’être écrasé de travail. Cela ne fatigue pas de la même manière, mais cela use quand même.

Est-il juste, dans ces conditions, de souffler sur les braises et d’alimenter les crispations qui circulent, elles aussi, à un niveau élevé ? Je pense qu’il y a mieux à faire. Nous sommes embarqués, tous ensemble, au moins jusqu’à la fin du printemps, sur un chemin étroit qui peut, certes, à tout moment, diverger. Mais, pour l’instant, chacun essaye de tenir bon. Je ne me prive pas, les lecteurs de ce blog le savent, de critiquer l’action gouvernementale. Mais, au jour d’aujourd’hui, force m’est de constater que ce discours d’une aventure compliquée, partagée et fragile, n’est porté que par le gouvernement.

Et, en tout cas, mon point de vue est que le rôle des chrétiens, dans ce genre de situation, est certes de souligner les contradictions entre des intérêts divergents, certes de pointer les injustices que cette crise accentue, mais également de soutenir tout ce qui peut relever d’une aventure collective, pour peu que l’on pense qu’elle obéit à des motifs bien pesés.

Une nouvelle occasion de s’interroger sur l’usage de la recherche en France : les mésaventures de Sanofi

Sanofi a décidé d’arrêter son projet le plus avancé de vaccin contre la COVID-19 : il n’était pas assez efficace. L’événement a fait quelque bruit en France ; c’est un raté qui fait tache, et il a donné lieu à quelques hyperboles dans la presse. L’évocation de la France « pays de Pasteur » est répété comme un cliché, comme si un événement vieux de plus de cent ans devait mécaniquement continuer à porter du fruit, dans un contexte international bien différent de l’époque.
Le premier commentaire qui s’impose, est qu’il faut quand même ramener cela à de justes proportions : c’est en partie la faute à « pas de chance ». C’est le propre de la recherche de tenter, au risque d’échouer. Sanofi a suivi une piste qui s’est terminée dans une impasse. Il n’est pas le seul.
Autre commentaire : les Français semblent toujours tomber des nues quand ils découvrent qu’ils ne sont pas les meilleurs. Mais quand on représente moins de 1% de la population mondiale, il faut garder le sens de la mesure : logiquement, 99% des bonnes idées viennent d’ailleurs.
Enfin, la France reste un pays riche et privilégié : avec moins de 1% de la population, son PIB représente plus de 3% du PIB mondial.
Voilà pour ne pas aller trop loin dans la déploration.
Donc, mon propos n’est pas de déplorer, mais d’analyser.

Cette péripétie met en évidence des points durs qui ne sont propres ni à cette entreprise, ni au secteur de la pharmacie

Pour ce qui est d’analyser, le Conseil d’Analyse Economique a rédigé une note de synthèse assez suggestive quant au fonctionnement de l’innovation dans le secteur de la pharmacie. Je dois préciser que j’ignore à peu près tout de ce domaine de recherche. Je vais donc, dans un premier temps, ne faire que restituer les remarques qui m’ont le plus frappé, dans ce rapport.

D’abord, il y a quelques constats assez massifs : depuis 10 ans, les fonds publics pour la Recherche et Développement, dans le domaine de la santé, ont diminué de 28 % en France, pendant qu’ils augmentaient de 11 % en Allemagne et de de 16 % au Royaume-Uni (pays pourtant peu connu pour son soutien public à la recherche). C’est le genre de choix stratégique qui ne produit pas d’effet à court terme, mais qui, inévitablement, finit par provoquer des conséquences à moyen terme. Incidemment, le rapport rappelle que les chercheurs français sont mal payés en début de carrière (un tiers de moins que la moyenne des pays de l’OCDE). Alors que la mobilité internationale est bien plus facile aujourd’hui qu’hier, pour les jeunes chercheurs, c’est là aussi une pratique qui finit par avoir des conséquences.

Mais le rapport pointe une faille plus subtile qui n’a pas seulement trait aux volumes de financement. En fait, l’innovation en pharmacie se situe de plus en plus à la frontière de grandes entreprises et de petites start-ups. Chacune a un savoir-faire différent. Pour donner un exemple : BioNTech est une entreprise créée en 2008, qui emploie un millier de salariés (avec cette taille, c’est, d’ailleurs, déjà, plus une fédération de start-ups, qu’une start-up isolée), tandis que Pfizer est une entreprise créée en 1849 et qui emploie 80.000 personnes. Ce type d’alliance provient du fait que la recherche développement est, d’un côté, de plus en plus chère avant de parvenir à un produit commercialisable, elle est donc de plus en plus risquée ; mais, d’un autre côté, les idées de rupture font de plus en plus la différence. Les start-up sont donc des mines à idée, à condition qu’elles bénéficient d’un financement adapté pour couvrir les risques qu’elles courent. Séparer la logique financière des grandes entreprises et celle des start-ups est donc un moyen d’incorporer les nouvelles contraintes de la recherche-développement.

Alors, où est la faille dont je parle ? La France n’est pas dépourvue d’incubateurs pour soutenir le lancement de nouvelles start-ups médicales. Là où notre pays est défaillant c’est sur la suite de la phase d’incubation : entre les premiers pas de l’exploration autour d’une idée et son industrialisation. Je cite un passage du rapport :
« Une difficulté dans la phase de R&D des start‐ups réside dans le financement. Si celles‐ci font appel au capital risque pour financer leur développement, elles ne font généralement pas de profit et leur survie dépend de la rapidité avec laquelle elles vont pouvoir se développer. Sachant que l’activité de recherche nécessite des financements importants sur une longue période (entre cinq et dix ans), garantir des financements pérennes sur une telle durée n’est pas toujours aisé. Le financement public de la phase d’amorçage en France est très important et efficace, qu’il vienne de l’État, des collectivités locales ou de la Banque publique d’investissement (Bpifrance). […] En revanche, les financements sont chroniquement insuffisants sur la durée de vie des start‐ups et rendent la croissance des entreprises difficiles ».

Si on parle d’investissement de long terme, on découvre, en effet, que des fonds nationaux bien organisés structurent le capital des start-ups médicales aux Etats-Unis, ce qui n’est pas le cas en France, comme le montre le graphique ci-dessous :

C’est, on le voit, dans la phase du long développement d’une idée jusqu’à son éventuelle commercialisation que la France est défaillante.

Tous ces commentaires peuvent paraître passablement techniques, mais il me semble qu’ils désignent bien une difficulté de positionnement de la recherche et des chercheurs, en France, et pas seulement dans le domaine médical.

La caricature du chercheur, professeur Tournesol ou professeur Nimbus, a la vie dure

J’ai eu longuement l’occasion d’observer que les entreprises françaises se méfient des chercheurs (qui, souvent, le leur rendent bien !). Même dans les entreprises privées, il y a un clivage entre les chercheurs et les gestionnaires. Dans les domaines qui sont concernés par les grandes écoles d’ingénieur (ce qui n’est pas le cas de la médecine), cela rejoint le clivage universités / grandes écoles. On peut tourner autour de la question de plusieurs côtés, cela converge vers un constat d’ensemble : on compte éventuellement sur un chercheur pour avoir une idée venue d’ailleurs, mais la caricature qui fait du chercheur une personne distraite et peu au fait des contingences matérielles a la vie dure. A l’inverse, des personnes formées au management et à la gestion d’un processus standard sont mal outillées pour développer une idée encore inaboutie ou, tout du moins, elles le croient. J’avais eu l’occasion d’enquêter auprès d’incubateurs divers, à une époque, et ils m’avaient tous souligné le caractère critique de cette phase intermédiaire.

En Allemagne, par contraste, le doctorat est considéré comme une formation de base standard. Un grand nombre de cadres dirigeants ont un doctorat. En Suisse, autre exemple, les universités technologiques comme les Ecoles Polytechniques Fédérales de Lausanne ou de Zurich sont à la fois à la pointe de la recherche et du dépôt de brevets. Il y a une transition fluide entre recherche fondamentale, développement de start-ups, accompagnement sur le long terme et partenariats avec des entreprises. Cela renvoie à des populations variées qui communiquent entre elles. A l’inverse, le clivage français devient problématique, précisément dans cette zone intermédiaire qui est autre chose que l’émergence d’une idée, mais qui n’est pas encore quelque chose de tout à fait opérationnel. C’est là qu’il y a un espace social peu légitime, car il concerne, potentiellement, des personnes aux compétences mal identifiées qui peuvent mobiliser leur imagination pour peaufiner une idée, voir comment la faire évoluer en fonction des contraintes et des attentes. C’est assurément un défi tout à fait motivant, mais que peu d’institutions publiques ou privées, en France, sont prêtes à soutenir. En tout cas, pour avoir siégé au conseil scientifique d’une structure de ce type, je peux témoigner que, de tous côtés, ces structures engendrent le soupçon et peinent à trouver leur place.

Un clivage social finit toujours par engendrer des tensions et des limites collectives

Sortons du cas particulier de la recherche, pour dire qu’un clivage social finit toujours par émerger au grand jour. On le voit souvent, ces dernières années, au travers d’événements assez brutaux comme le mouvement des gilets jaunes et les tentatives pour le réprimer. On le voit, également, au travers des dialogues de sourds qui se croisent, sans jamais se rencontrer, sur les réseaux sociaux. Le clivage entre conception et exécution, autre exemple, est un classique de la sociologie du travail et on peut dire qu’il résume l’essentiel des conflits du travail.

Cela dit, on est plus habitué à observer des clivages qui ont trait à une forme de hiérarchie : les coupures entre ceux qui occupent le « haut » de l’espace social et ceux qui sont cantonnés en « bas ». Mais il existe également des coupures entre des formes de compétences différentes. Pour avoir tenté de pratiquer des dialogues, disons transfrontaliers, pendant une partie de ma carrière, je peux témoigner du fait que, pour un opérationnel, un chercheur se pose toujours trop de questions, et, qu’à l’inverse, pour un chercheur, un opérationnel ne s’en pose jamais assez. Mais il ne s’agit pas simplement d’une opposition entre des psychologies différentes. Cela correspond également à des institutions, des formes de financement, des valorisations économiques différentes. Il y a, sans doute, des raisons historiques au fait que ce type de coupure soit spécialement marqué en France : les différentes structures ont, pendant longtemps, dans notre pays, pu vivre leur vie indépendamment les unes des autres. C’est devenu plus problématique aujourd’hui. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ? Personnellement, je considère toujours comme une bonne nouvelle que des groupes sociaux séparés les uns des autres soient soudain obligés de coopérer.

Communiquer les uns avec les autres n’est pas seulement un acte optionnel de bienveillance, cela devient quelque fois une nécessité. En tout cas, si on va trop loin dans l’ignorance mutuelle, les tensions et les difficultés finissent par revenir vers nous comme un boomerang. Le rapport du Conseil d’Analyse Economique en donne un exemple, certes pointu et technique, mais qui fait réfléchir.