Classement PISA. Ce n'est pas forcément l'école le problème

La publication du classement PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) crée souvent l’événement. On s’empresse de se flageller, de se défendre, de se lamenter et que sais-je encore? La première chose à dire est qu’il faut raison garder. Les résultats en France sont comparables à ceux de l’Allemagne, des Pays-Bas ou de la Suisse. Les commentaires catastrophistes sont donc hors-sujet ; et seuls ceux qui sont intimement convaincus qu’en France nous sommes les meilleurs sont meurtris. Nous sommes, en fait, une nation moyenne au sein des pays riches et, de ce point de vue, de toute manière, nous sommes privilégiés par rapport à un pays pauvre. Naturellement, tous ceux qui pensent que nous sommes, en fait, meilleurs que le classement ne l’indique préfèrent accuser la méthodologie de l’enquête. On entend des commentaires analogues lors de la publication du classement de Shanghai sur les universités. Bien sûr, tout classement a ses biais, et il faut en être conscient. Mais si on veut bien mettre entre parenthèses l’arrogance française qui fait tant sourire à l’étranger, on s’apercevra que la mesure correspond à une réalité. Oui, nous sommes, au sein des pays riches, une nation moyenne et qui n’a rien d’extraordinaire (ni, d’ailleurs, de catastrophique) du point de vue de l’éducation et de la recherche. Pour avoir visité des universités étrangères, fréquenté des colloques internationaux et lu des études comparées sur différents systèmes éducatifs, j’en suis intimement persuadé.

Ensuite, si on sort de la mesure brute de la performance, l’enquête a construit d’autres indicateurs où la France se situe nettement en-dessous de la moyenne et ils m’intéressent davantage. N’en déplaise à certains, l’enquête a, en effet, tiré parti d’études internationales en science de l’éducation et elle a donc posé toute une série de questions aux élèves sur l’environnement et le contexte de leur formation, car on sait que ces éléments peuvent jouer un rôle dans l’acquisition des connaissances. Un certain nombre de ces indicateurs pointent vers des réalités sociales qui ne se réduisent pas à l’école et qui interrogent, à mon avis, bien plus que le système éducatif lui-même.

Mais une telle analyse demande plus de temps, même si un résumé des caractéristiques du cas français est accessible en ligne. Il faut aller fouiller dans des annexes touffues, des fichiers accessibles en ligne et lire des notices techniques plutôt pointues.

Une approche individualiste de l’apprentissage

On a posé, par exemple, aux élèves une série de questions sur la coopération et sur la concurrence.
Sur la coopération, on leur a soumis les formulations suivantes : « les élèves semblent apprécier la coopération » ; « les élèves coopèrent, me semble-t-il, les uns avec les autres » ; « les élèves ont l’impression, en général, que coopérer les uns avec les autres est très important ». Pour chaque formulation ils devaient cocher leur estimation : « pas du tout vrai », « en petite partie vrai », « plutôt vrai », « tout à fait exact ». A partir de ces trois questions les enquêteurs ont construit un indice synthétique.
Sur la compétition, les formulations étaient du même ordre : « les élèves semblent apprécier la compétition » ; « les élèves, me semble-t-il, sont en compétition les uns avec les autres ; « les élèves ont l’impression, en général, qu’être en compétition les uns avec les autres est très important ». Et les enquêteurs ont construit un indice synthétique de la même manière.
On cherche donc à connaître la perception des élèves sur la manière dont ils travaillent ensemble.

Or la France se distingue par un indice de coopération particulièrement bas. Elle est, apparemment, l’avant-dernier pays de l’enquête (le dernier étant l’Argentine). Certains pays ont un indice de coopération élevé et un indice de compétition faible (par exemple les Pays-Bas, le Danemark ou le Japon). D’autres ont des indices de coopération et de compétition du même ordre. D’autres ont un indice de compétition nettement supérieur à l’indice de coopération. On y trouve sans surprise les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Mais on notera, malgré tout, que ces deux pays ont des indices de coopération nettement supérieurs à celui de la France.

En fait, en France, les élèves ne se sentent ni en coopération, ni tellement (à peine plus) en compétition les uns avec les autres. En clair, ils se considèrent comme isolés dans leur parcours scolaire. D’autres questions montrent qu’ils ont des amis et qu’ils nouent des liens forts avec des camarades, à l’école (en l’occurrence au collège, puisque les élèves interrogés ont 15 ans). Mais ces liens sociaux ne sont, apparemment, pas mobilisés pour ce qui est du travail à produire.

Un tel constat fait écho à des observations récurrentes que j’ai pu faire, par le passé. D’abord les étudiants étaient souvent en difficulté lorsqu’on leur demandait un travail en groupe. Ils appréciaient, en général, l’idée mais, dans la pratique, avaient des difficultés énormes pour coopérer lorsque le chantier était un peu complexe.

J’ai eu également l’occasion de discuter avec des cadres qui avaient pu travailler en groupe projet à l’étranger. Tous me disaient à quel point cela leur avait paru facile, comparé aux multiples complications qu’ils avaient rencontrées pour le faire en France.

En fait, ce double constat que l’enquête fait ressortir : une sociabilité développée, d’un côté, mais qui ne soutient pas la coopération autour d’un travail, de l’autre, me semble bien dire quelque chose des difficultés de la vie sociale en France. C’est peut-être l’école qui est défaillante sur ce point. Mais il me semble, en l’occurrence, que l’école n’est que la réplique d’un point dur qui va bien au-delà d’elle-même.

Cette lacune a-t-elle des conséquences sur l’apprentissage ? On peut faire l’hypothèse, en tout cas, qu’elle handicape particulièrement ceux qui sont en difficulté et, pour paraphraser l’Ecclésiaste : « malheur au jeune qui est seul et qui tombe, sans avoir de second pour le relever » (Ecc 4.10).

Des relations pauvres avec les enseignants

Et cette difficulté à investir des relations dans le cas d’un travail à produire se retrouve dans les échanges avec les enseignants qui, vus du point de vue des élèves (puisque c’est eux qui répondent), sont assez peu mobilisateurs.

Là aussi la France est plutôt mal classée. Les questions sont multiples (on demande aux élèves si cela arrive plus ou moins souvent) : « le professeur montre de l’intérêt pour l’apprentissage de chaque élève » ; « le professeur donne une aide particulière à ceux qui en ont besoin » ; « le professeur aide les élèves dans leur apprentissage » ; « le professeur poursuit son cours jusqu’à ce que tout le monde comprenne » ; « le professeur me donne des retours sur mes points forts » ; « le professeur m’explique comment je peux m’améliorer ». Il y a des questions encore plus précises : « lors des deux derniers cours de français que j’ai eus (l’enquête portait cette année sur la maîtrise de la langue) le professeur m’a donné confiance dans mes capacités de bien faire » ; « il a écouté ma manière de faire les choses » ; « j’ai eu l’impression qu’il m’avait compris ».

Quelle que soit la manière dont on tourne la questions la France se trouve toujours nettement au-dessous de la moyenne. Certains trouveront peut-être que cette manière de tourner les questions correspond à une pédagogie marquée par le milieu anglo-saxon. Mais la plupart des pays d’Amérique Latine ont de bons scores à ces questions. Et que penser de l’Albanie, du Portugal, de la Turquie, de la Finlande ou de l’Islande qui ont eux aussi de bons scores ?

Tout cela donne l’impression que la relation enseignant-enseigné reste assez formelle dans le système français (en tout cas comparé à d’autres) et, là aussi, il me semble que ce n’est pas uniquement une question de moyens ou de temps disponible, mais que cela interroge plus profondément le rapport de notre société au savoir. Il semblerait que, sitôt qu’une connaissance soit en jeu, la relation entre les personnes passe au deuxième plan.

Là aussi, si on parle de la maîtrise de la langue, les expériences que j’ai pu faire à l’étranger m’ont beaucoup marqué. Je parle plusieurs langues étrangères, avec des niveaux de maîtrise très différents. Je peux imaginer qu’un anglophone me comprenne sans effort. En revanche un hispanophone devra se montrer plus tolérant et un italien devra vraiment y mettre du sien pour me comprendre. Or dès que j’essaye de communiquer dans la langue du pays où je séjourne, je me trouve face à des interlocuteurs souriants, qui m’encouragent dans mes efforts et qui, avant toute chose, tentent de me comprendre. Ils mettent en avant la situation d’interlocution et, au passage, m’aident à m’améliorer du simple fait qu’ils m’encouragent à parler.

A l’inverse, j’ai remarqué que beaucoup de français s’emploient à corriger un étranger dès qu’il ouvre la bouche. C’est presque irrésistible. Avant de lui dire qu’ils l’ont compris, ils rectifieront ses formulations. Et, à l’inverse, j’ai eu beau assurer à des collègues que les étrangers étaient beaucoup plus tolérants que nous avec l’usage de leur langue, j’ai souvent vu ces collègues paralysés par la peur de faire une faute quand ils devaient parler une autre langue que le français.

En bref, il semblerait que nous ayons beaucoup de mal à mobiliser les multiples ressources des relations humaines lorsqu’il s’agit d’apprendre. C’est comme si le savoir était sacré et qu’il échappait au monde des relations ordinaires.

Et voilà comment notre système scolaire est lourdement inégalitaire

Rappelons que ces questions ne sont pas le fruit du hasard et qu’elles résultent d’études en science de l’éducation qui ont montré leur importance pour l’apprentissage. Il suffit de comparer les scores de performance de la France avec ceux d’autres pays où la coopération entre les élèves et entre les élèves et les enseignants est plus développée pour voir où est le problème. L’enquête a coupé chaque pays en quatre catégories suivant le statut socio-économique des parents d’élèves. On voit tout de suite que la différence se fait sur les catégories les moins favorisées.

Corée du SudFinlandePortugalFrance
Score des plus favorisés552562543550
Score du 2e quart525533501509
Score du 3e quart503509480474
Score des moins favorisés477483448443
Score moyen514520492493

Si on se limite aux plus favorisés, la France est alignée avec la Corée du Sud, elle fait un peu moins bien que la Finlande (qui est un des pays qui affiche les meilleurs résultats) et un peu mieux que le Portugal. Les écarts sont bien plus importants pour les moins favorisés et le Portugal y fait même un peu mieux que la France.

Au-delà de l’enseignement : notre difficulté à vivre ensemble

Je suis contraint aux raccourcis dans ce post de blog qui est déjà bien long.
Plusieurs enseignants critiquent cette enquête en disant qu’elle ne prend pas en considération le travail qu’ils font pour former des citoyens au-delà de la simple transmission d’un savoir.

Or ce qui ressort de cette enquête c’est que le déficit que nous connaissons, aujourd’hui, en France, vient de notre difficulté à agir ensemble, à construire ensemble, à découvrir ensemble et cela, il me semble, a beaucoup à voir avec la citoyenneté. En tout cas, aimer son prochain c’est aussi construire des projets avec lui.

Il faut que je m’arrête …

Le bien-être : de l'animal à l'homme

La question du bien-être animal a fait une entrée remarquée sur la scène médiatique et politique, ces dernières années. Je suis, il faut le dire, parfois plutôt mal à l’aise avec des militants qui semblent très concernés par le sort des animaux, alors que je ne les entends pas parler des millions d’être humains qui vivent dans des conditions déplorables.

Un récent avis du Conseil Economique Social et Environnemental me semble ouvrir un champ de réflexion plus prometteur en soulignant que bien-être animal et humain ont partie liée. Ou encore : les problèmes que l’on voit surgir crûment s’agissant d’animaux, témoignent de conditions de production et de travail qui mettent les humains, eux aussi, en difficulté. Le CESE a prêté une oreille attentive à la démarche dite « one welfare » qui associe bien-être animal, humain et environnemental.

Les conditions de travail : point de rencontre entre l’homme et l’animal

Au-delà du slogan, suggestif en lui-même, le rapport souligne que le lien entre bien-être animal et humain devient très concret si on s’intéresse aux conditions de travail. Le gigantisme des installations qui transforme les animaux en objets passifs, transforme également les travailleurs en pions substituables les uns aux autres et vide leur travail de tout sens. Et le lien fonctionne également dans l’autre sens : c’est parce qu’ils vivent des conditions de travail déshumanisantes qui les font souffrir que des humains finissent par se comporter de manière cruelle et dépersonnalisée à l’égard des animaux.

Il est d’ailleurs un peu inquiétant qu’il faille en passer par la question de la souffrance animale, pour que l’on finisse par se rendre compte que, dans des abattoirs immenses ou dans des élevages intensifs, on traite les hommes comme du matériel sans importance.

Je repense, à ce propos, au commandement de l’Exode sur le repos du sabbat : « Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, pas plus que ton serviteur, ta servante, tes bêtes ou l’émigré que tu as dans tes villes » (Ex 20.10). Il signifie, indirectement, que le sort des bêtes déteint sur le sort des hommes et que la manière dont on traite des personnes que l’on pourrait être tenté d’exploiter retentit sur notre propre condition.

En parcourant le rapport du CESE on voit parfaitement que le parti exclusivement productiviste qui a guidé les évolutions de l’élevage est en train de nous rendre tous malades : augmentation de l’effet de serre, baisse de qualité de la nourriture, dégradation des conditions de travail, mal-être animal, etc. Le CESE milite pour une restauration du lien concret entre homme et animal, mais aussi entre les éleveurs et les autres habitants de leur territoire.

Au-delà de l’agri-bashing

Ce lien entre les éleveurs et leurs concitoyens est, en effet, fortement distendu, aujourd’hui. C’est l’ensemble de la profession agricole qui manifeste, régulièrement, parce qu’elle en a assez d’être représentée comme une source de pollution. A vrai dire, nous sommes tous des pollueurs, et c’est à chacun de prendre ses responsabilités. Les agriculteurs, comme tous les autres, ont une marge d’action, même si les aides à la conversion vers une agriculture plus respectueuse de la nature sont insuffisantes.

Mais, au fond, le problème est plus grave. En fait, les agriculteurs sont les premières victimes des substances toxiques qu’ils répandent. Et, à plus court terme encore, ils sont les victimes des maigres rémunérations qu’ils touchent, des horaires de travail hallucinants qu’ils subissent, et du vide de sens d’une activité qui a de moins en moins de lien avec un environnement concret.

Les agriculteurs expriment un malaise que de nombreux salariés éprouvent, eux-aussi : pris dans des rapports sociaux où ils sont les derniers rouages d’engrenages qui les dépassent, ils subissent des coups du sort, des aléas économiques, sans pouvoir faire entendre leur aspiration à une vie digne et pleine de sens.

Et, au bout du compte, comme le laisse entendre le livre de l’Exode, c’est l’ensemble de la vie sociale, c’est nous tous, qui sommes menacés par les déraillages productivistes qui nous mènent, aujourd’hui, dans une impasse.

Les mathématiques servent aussi à apprendre à dialoguer !

La n+1ème réforme de l’enseignement des mathématiques, au lycée, fait des vagues (comme souvent !). Un enseignement de spécialité unique a été conçu, pour la classe de première, aussi bien pour ceux qui se destinent à une carrière scientifique, que pour ceux qui pensent simplement utiliser des outils mathématiques dans leur métier. Du coup, la marche est trop haute pour beaucoup d’élèves, qui se trouvent en difficulté, à la sortie d’une classe de seconde qui ne les avait pas préparés à cela. Un épisode chaotique de plus ?

Derrière ces multiples réformes, et les remous qu’elles suscitent, se joue la place sociale des mathématiques dans l’enseignement français et il est clair que le prestige de cette discipline est en recul. Le nombre d’heures prévues dans les programmes diminue, année après année. Les enseignants en école d’ingénieur ou à l’université en voient les conséquences depuis plusieurs années : les étudiants ne maîtrisent plus les mêmes prérequis que naguère.

Il se trouve que ma propre biographie est traversée par cette question du rôle à attribuer aux maths. J’ai suivi, d’abord, un cursus de mathématiques, discipline où j’avais des facilités, jusqu’à entrer à l’Ecole Normale Supérieure (parmi les derniers, quand même !), obtenir l’agrégation de mathématiques et faire quelques (très modestes) travaux de recherche en mathématiques appliquées. C’est ensuite que j’ai bifurqué pour l’administration des Ponts et Chaussées, l’aménagement urbain, puis la sociologie.

Et, donc, que penser du rôle à donner aux mathématiques dans l’enseignement ? Deux lectures me semblent possible : oui, on a donné une place exagérée aux mathématiques ; mais, d’un autre côté, en édulcorant sa place dans l’enseignement on supprime, au passage, une formation à l’argumentation qui fait cruellement défaut aujourd’hui.

Je vais suivre ces deux lectures possibles, l’une après l’autre.

Oui, on a donné une place exagérée aux mathématiques

J’ai eu l’occasion de suivre de près le cursus suivi par les élèves ingénieurs à l’Ecole des Ponts et Chaussées. Vu les professions auxquelles ils se destinent, à la sortie de l’école, seule une minorité d’entre eux a besoin du bagage mathématique que l’on exige d’eux lors du concours d’admission. Ceux qui entament une carrière scientifique et technique, qui travaillent en conception, en recherche développement, en ont besoin. Les autres se destinent plus à des métiers d’ensembliers où ils animent des équipes pluridisciplinaires et où seules des notions techniques générales leur sont utiles.

Ensuite, les mathématiques, cela a été dit et redit, ont été utilisées d’abord comme un outil commode de sélection. Et ce mode de sélection n’est pas dépourvu de biais : il sélectionne des personnalités pas forcément ouvertes aux autres, qui peuvent accorder une foi exagérée aux calculs, sans voir les présupposés qu’ils incluent. Dans le monde de l’aménagement, par exemple, les faces à faces entre ingénieurs et usagers sont souvent grinçants.

De plus, autre argument, beaucoup de logiciels incorporent, aujourd’hui, des calculs tout faits et seuls leurs concepteurs ont besoin d’être au fait des détails de leur fonctionnement. Il suffit, par exemple, d’appuyer sur une pédale de frein pour lancer un logiciel d’assistance au freinage dont très peu d’automobilistes maîtrisent les tenants et les aboutissants. Cela implique que le bénéfice procuré par la maîtrise des outils mathématiques s’en trouve nettement réduit.

Enfin, si on sort des hautes sphères de l’ingénierie, force est de constater que le français moyen ne sait même pas utiliser la multiplication dans la vie courante. Il semblerait en avoir appris suffisamment à la fin du CM2 (pour ne pas dire une classe antérieure) ! Le manque d’usage des notions mathématiques dans la vie de tous les jours provoque une perte de compétences irrémédiable. Dès lors, pourquoi s’acharner à lui apprendre des notions qu’il oubliera très rapidement ?

Toutes ces remarques pourraient conduire à penser que les cris d’alarme que lancent les enseignants en mathématiques sont d’abord les réactions corporatistes d’une profession qui tient à sa place éminente.

Mais les choses ne sont pas si simples.

Les mathématiques, une école de l’argumentation

Je lis de temps en temps les productions d’un ancien camarade de l’Ecole Normale Supérieure (admis, lui, parmi les tout premiers), Jean-Pierre Demailly, sur l’enseignement des mathématiques. J’y retrouve la trace d’une personnalité que j’ai connue : concernée par les questions de la transmission et pas uniquement par l’approfondissement de son savoir.

Une de ses premières prises de position fit suite à une des saillies de Claude Allègre, alors ministre de l’éducation nationale, qui avait déclaré, en 1999 : « les mathématiques sont en train de se dévaluer, de façon quasi inéluctable. Désormais, il y a des machines pour faire les calculs. Idem pour les constructions de courbes ».

On pourra consulter l’ensemble de la réaction de Jean-Pierre Demailly sur sa page personnelle. J’y relève, pour ma part, deux arguments forts. Le premier est de prendre acte du fait que les mathématiques ont une utilité de plus en plus hétérogène au sein de la population. Dans ce cas, il faut privilégier des filières différentes les unes des autres, alors qu’on est, au contraire, en train (au collège, puis au lycée) d’homogénéiser de plus en plus les cursus. Je le cite : « Le grand tort des anciennes filières C, D, E a été d’instituer un système de sélection par les sciences (et, en l’occurrence par les mathématiques), qui a été ressenti par beaucoup comme une dictature des mathématiques sur l’ensemble des autres disciplines – y compris les autres disciplines scientifiques. Le moyen radical trouvé pour supprimer cette « dictature » a été de nier les différences individuelles et le jeu de balance possible entre les disciplines. […] Cela a conduit en fait à un système encore plus inégalitaire qu’autrefois, où seuls les étudiants les plus favorisés et/ou bénéficiant d’un soutien approprié peuvent tirer leur épingle du jeu ». L’épisode actuel, d’un enseignement commun à destination d’élèves qui ont des projets différents, est, on le voit, la poursuite de cette stratégie fatale.

Et le second argument est, à mes yeux, le plus fort : « les bacheliers qui entrent à l’université paraissent très mal préparés [à ce qui les attend] ; bien souvent, leur vision des mathématiques au sortir du lycée se réduit à la pratique aveugle de techniques stéréotypées et une vision figée des mathématiques – comme si jamais ils n’avaient eu l’occasion de se rendre compte que les mathématiques sont avant tout la science du raisonnement plutôt qu’une technologie des recettes de calcul ». A force de simplifier les contenus, on en fait une série de trucs à appliquer et on se détourne de l’apprentissage de la démonstration.

Il est vrai que, sans doute, seul quelqu’un qui n’a pas été en difficulté face aux maths, peut se rendre compte qu’il s’agit, d’abord et avant tout, d’une science du raisonnement. Elle n’est, d’ailleurs, pas la seule. Autrefois, la rhétorique en tenait lieu, également. La dissertation française ou philosophique en font partie, elles aussi. Mais il est certain que l’apprentissage du raisonnement est fortement lacunaire, de nos jours. Claude Allègre, pour parler du lui, tout au long de sa carrière, et avant même d’être ministre, a laissé soupçonner, à plusieurs reprises, qu’il ignorait totalement ce qu’argumenter voulait dire. De ce point de vue, il a été une sorte de précurseur de l’ambiance actuelle, où l’affirmation gratuite et l’invective sont plus facilement entendues qu’une argumentation.

Du bon usage de l’argumentation

La question est donc : que font ceux qui ont eu la chance d’approfondir cette science du raisonnement ? J’entends : que font-ils dans des situations pratiques où les enjeux ne sont pas purement mathématiques ? J’ai pu côtoyer deux cas de figure assez contrastés. Les uns (et cela renvoie à mes premières considérations) utilisent cette gymnastique pour prouver qu’ils ont raison et disqualifier leurs interlocuteurs. Les autres, à l’inverse, mobilisent ce savoir-faire d’une manière symétrique : ils s’en servent également pour clarifier le point de vue de l’autre, en prendre la mesure, le comprendre, le rendre audible et discutable.

A ce propos, un des arguments récurrents des tenants de la formation mathématique est de dire qu’une part majeure de l’innovation repose sur cette discipline. Ce n’est pas entièrement vrai. L’innovation médicale, ou biomédicale, l’innovation informatique et même une part significative de l’innovation industrielle, ne s’appuient pas directement sur les outils mathématiques. En revanche, elles supposent d’utiliser une approche argumentative comparable à celle des mathématiques. Ensuite il y a quelque chose qui renvoie à ce que nous venons de dire : le succès de la Silicon Valley, par exemple, n’a pas reposé seulement sur une excellence scientifique. Les innovations qui y ont vu le jour ont percé parce qu’elles ont su répondre à des attentes, reformuler des demandes, bref traduire le langage de tout un chacun en programme de recherche. Dans ce domaine aussi on voit, donc, que la clarification que permet la formation mathématique est surtout utile quand elle nourrit un dialogue.

J’ai commencé, par exemple, à utiliser Internet avant l’apparition de Google. Je me souviens encore des moteurs de recherche (complexes et laborieux) que j’utilisais à l’époque. Et je me souviens également du jour où un collègue m’a parlé d’un nouveau moteur de recherche qui s’appelait Google. En 5 minutes je l’avais adopté : c’était l’outil qui se rapprochait le plus de ma manière de formuler les questions.

Donc oui, nous avons besoin, nous avons un urgent besoin, de personnes capables de démêler l’écheveau de situations complexes, d’attentes hétérogènes, d’enjeux entrecroisés. Nous avons besoin d’acteurs en mesure de reformuler des attentes d’une manière audible et compréhensible par le plus grand nombre de personnes possible. Il nous faut absolument sortir du jeu actuel des pseudos échanges où chaque partie se contente d’éructer sa vision des choses à destination de ses adversaires.

Les personnes qui ont eu une formation à une discipline logique ont acquis des compétences pour ce faire. J’ai souvent rendu grâce à mon parcours mathématique quand j’ai dû animer des réunions foisonnantes, menacées de partir dans tous les sens.

Mais il reste un vide intersidéral, dans l’enseignement : les lieux où l’on discute sont peu nombreux ; ils reposent beaucoup sur les choix pédagogiques personnels de l’enseignant. Et l’école est dépendante des logiques sociales d’exclusion et de classement qui pervertissent, aux yeux de beaucoup de catégories sociales, la confiance dans les institutions et donc dans les arguments formels, quels qu’ils soient.

Donc oui, les mathématiques peuvent être une école du raisonnement, mais encore faut-il construire des lieux où le dialogue raisonné a droit de cité. Et c’est là que nous sommes collectivement défaillants.

Aux racines de la Réforme radicale

L’apostrophe d’une œuvre graphique saisissante

Le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg propose, en ce moment, une rétrospective consacrée à l’artiste allemande Käthe Kollwitz. L’essentiel de ses travaux sont des gravures, des dessins en noir et blanc et des statues, qu’elle a produits pendant la première moitié du XXe siècle. Il est difficile de la classer dans un genre. On a pu la qualifier d’expressionniste et il est vrai que ses œuvres ont une grande force expressive. Mais là s’arrête la proximité.

Käthe Kollwitz peint la misère et la souffrance qu’elle voit à sa porte. Elle était proche de la social-démocratie allemande, mais son approche est plus sensible que politique ou idéologique. Elle a produit, par exemple, une gravure représentant l’enterrement du leader spartakiste Karl Liebknecht, mis à mort alors qu’il tentait de provoquer une révolution dans l’Allemagne vaincue, juste après la guerre de 14-18. Elle écrivit à cette occasion : « En tant qu’artiste, j’ai le droit d’extraire le contenu émotionnel de toute chose, de le laisser agir sur moi et de l’extérioriser. J’ai par conséquent le droit de représenter l’adieu des ouvriers à Liebknecht, sans suivre Liebknecht dans ses idées politiques ».

Gedenkblatt für Karl Liebknecht (Hommage à Karl Liebknecht), 1919, gravure sur bois, 34x49, éd. de 100.
En mémoire de Karl Liebknecht

Les commentateurs ont, évidemment, noté que, sur cette gravure, Karl Liebknecht repose comme un Christ gisant. De fait, les symboles religieux sont souvent présents dans le travail de cette artiste. Il y a une raison à cela : son grand-père maternel (Julius Rupp) et son père (Carl Schmidt) ont été des acteurs majeurs du mouvement des « communautés protestantes libres », sorte de christianisme social à l’allemande où la vie chrétienne se voulait tout à la fois communautaire, dégagée des contraintes ecclésiastiques institutionnelles et sensible aux questions sociales.

Cela explique, notamment, le cycle sur la guerre des paysans que Kathe Kollwitz a réalisé entre 1901 et 1908. Cette guerre, qui a marqué une rupture majeure dans la Réforme, était un événement ancien (1524-1525), mais elle avait fait l’objet d’un ouvrage de référence quelques années auparavant. Le livre de Wilhem Zimmerman, La grande guerre des paysans allemands (1843), était devenu un classique. Des éditions illustrées circulaient dans le mouvement ouvrier allemand. On faisait donc couramment des ponts entre cet épisode et les revendications ouvrières du moment.

Quand on regarde ces gravures, aujourd’hui, on a l’impression d’un trait jaillit d’un seul coup, à partir d’une émotion violente. Mais, au contraire, ce sont des œuvres longuement mûries, travaillées et retravaillées, jusqu’à parvenir à un résultat satisfaisant. Il n’en reste pas moins que ces tableaux montrent le caractère impérieux et irrépressible de ces révoltes.

GP (1) Laboureurs
Les laboureurs

Ces laboureurs penchés en avant, jusqu’aux limites de leurs forces, illustrent, avec une économie de moyens remarquable, la misère et le désespoir des travailleurs de la terre.

GP (5) Soulèvement
Soulèvement

Quant au soulèvement, il est comme une explosion qui témoigne de la colère accumulée par des années de misère et d’humiliations.

Retour sur l’histoire de la guerre des paysans

Avant de me conduire à lire le présent, ces dessins me renvoient aux événements des années 1524 et 1525. Ils furent l’occasion, pour Luther, d’écrire les pages les plus lamentables et les plus horribles de son œuvre. Käthe Kollwitz a évidemment relu le passé à partir des misères du présent. Mais sa sensibilité à la souffrance des autres contraste avec l’insensibilité de Luther. Dans les Propos de table, ce dernier dévoile l’ampleur de son aveuglement : « Les grands souverains et grands princes ont à s’occuper d’affaires et de négociations fort importantes, ils n’en ont que plus de soucis et ne courent que plus de dangers. Les paysans, au contraire, coulent des jours heureux, ils sont en sécurité, n’ont guère de soucis, et peu leur importent les procès ou la marche des affaires. Si les paysans savaient les dangers que courent les princes et les soucis qu’ils ont, ils remercieraient Dieu de n’être que des paysans, et de les avoir placés dans la classe la plus sûre et la plus heureuse. (…) Les paysans voient tout croître autour d’eux, grâce aux bénédictions du ciel, sans grand travail ni soucis particuliers. Ce qu’ils font croître, ils le vendent avec bénéfice, et vivent sans aucun tracas, n’ayant qu’à payer leurs impôts et la dîme, car c’est aux princes qu’appartient la guerre » (pp. 311-312 de l’édition en français).

La question paysanne a, en effet, resurgi, à cette époque. La Réforme initiée par Luther, à partir de 1517, a, en effet, rapidement réveillé les revendications populaires et, dès 1520, des personnalités religieuses ont considéré que la Réforme devait faire droit à ces revendications et ne pas montrer de respect trop marqué à l’égard des princes et de la féodalité. Luther, se sentant déjà en danger, fut vite effrayé par cette évolution. Tout ne se résuma pas, pourtant, à des émeutes soudaines. Dans plusieurs villes, des groupes aspirant à une autonomie communale rejoignirent l’idée d’une réforme détachée de la tutelle des princes et prêtèrent une oreille bienveillante aux revendications des paysans. Une démarche officielle conduisit à rédiger des revendications par écrit : douze articles adressés à la ligue de Souabe.

C’est là que les chemins de Luther et des revendications populaires se séparèrent. Alors que le mouvement prend de l’ampleur il écrit : « mon sentiment est net, mieux vaut la mort de tous les paysans que celle des princes et des magistrats« . Si on lit l’ensemble de son traité Contre les hordes criminelles et pillardes des paysans, on est effrayé par les outrances dans lesquelles il est tombé.

Finalement c’est un massacre. 100.000 paysans sont tués. Luther est critiqué, mais il assume. « L’âne veut avoir des coups, et la plèbe être gouvernée par la force » écrira-t-il après coup !

Et ensuite …

Ensuite Luther se ferme. Il suffit de lire ce qu’il a écrit avant et après 1525 pour en être convaincu. A la fin de l’année 1525, ses écrits qui respirent l’ouverture et la liberté sont derrière lui. Et la rupture entre l’église officielle et les revendications populaires se poursuivra longtemps. Au milieu du XIXe siècle elle était encore vivace, en Allemagne, comme en témoignent l’ouvrage de Zimmerman, la création des communautés protestantes libres qui avaient besoin de s’affranchir de la position officielle de l’église, et les dessins de Käthe Kollwitz.

Et de l’autre côté ? Du côté des survivants de ces mouvements, qu’est-il arrivé ? L’ouvrage récent de Neal Blough (Les révoltés de l’évangile) montre que le projet d’une Réforme communale était bien plus qu’une utopie et qu’il n’a pas été loin de se réaliser. Mais, là aussi, la répression a été sans merci. Hubmaïer, un de ses principaux promoteurs, meurt sur le bûcher en 1528.

Quelles options reste-t-il alors ? En 1527 un groupe se réunit, non loin de Zurich, à Schleitheim, et jette les bases de l’anabaptisme non-violent. L’échec de la révolte armée a marqué les esprits et ceux qui, dès le départ, privilégiaient une vie de paix, à l’exemple du Christ, sont plus écoutés. Ainsi vont émerger des groupes, souvent ancrés dans la paysannerie (entre autres du fait de la répression qui sévit en milieu urbain), qui vont constituer des communautés non-violentes. Mais, par la force des choses, ils choisiront le repli au sein de leur cercle, plutôt que l’enracinement dans la vie communale.

Et aujourd’hui …

L’émergence de sociétés démocratiques a changé la donne et a ouvert de nouvelles possibilités. Mais ces toiles de Käthe Kollwitz soulèvent toujours, pour moi, une alternative fondamentale : ou bien notre vie de foi est capable d’entendre la souffrance et la colère des opprimés, ou bien elle lui tourne le dos. Mais, dans ce deuxième cas, où est l’amour du prochain ? Ces toiles ne proposent pas une voie politique plutôt qu’une autre. Elles mettent simplement en scène ce que tout être humain devrait percevoir.

Ensuite, les questions soulevées dans les différents projets qui ont coexisté au sein de la Réforme radicale demeurent : action locale ? action armée ? action non-violente ? rôle de la communauté des croyants ?
On connaît mon attachement à l’action non-violente, mais, dans cette formule, il ne faut en aucun cas oublier le mot « action ».

Dynamique de paix ou dynamique de guerre ?

On vient de célébrer, le 9 novembre, les 30 ans de la chute du mur de Berlin. L’an dernier, on célébrait, le 11 novembre, le centenaire de la fin de la guerre de 14-18. Ces deux dates marquent la fin de deux conflits de natures différentes. La grande guerre avait mis aux prises, directement, des nations puissantes. La guerre froide avait surtout donné lieu à des conflits délocalisés, éparpillés sur l’ensemble du globe, les acteurs essentiels avançant leurs pions loin de leur territoire. Mais, dans les deux cas, la question a été posée : quelle conclusion tirer de la fin de tels conflits ?

Pour la guerre de 14-18 on connaît hélas la réponse : le conflit sous-jacent n’a été que mis entre parenthèses. Il a couvé pendant 30 ans, avant de reprendre de plus belle.

Pour la guerre froide, la réponse est plus complexe. J’ai visionné l’interview de Gorbatchev réalisée par Werner Herzog en 2018. Gorbatchev y fait un commentaire assez fort. Parlant des accords de désarmement, il dit que la logique de désescalade aurait pu aller plus loin si les Américains n’avaient pas considéré qu’ils « avaient gagné la guerre froide ». Mais, dit Gorbatchev, « qu’est-ce qu’ils avaient gagné ? » C’est là la grande question, que l’on ne se pose pas suffisamment à la fin d’un conflit. Même s’il y a un vainqueur, qu’a-t-il gagné, finalement ?

La reprise de la logique d’affrontement

En l’occurrence, dès le début des années 1990, les logiques d’affrontement et de course à la puissance ont repris le dessus, même si les acteurs concernés ont changé. L’attentat contre les tours jumelles, en septembre 2001, a sans doute marqué un tournant. Mais c’était déjà l’aboutissement d’un processus en cours.

On a l’impression que beaucoup de monde est prêt à en découdre. Du côté de l’ancien empire soviétique, les livres d’entretiens romancés de Svetlana Alexievitch, notamment La fin de l’homme rouge, montrent des populations nostalgiques de la grandeur passée de leur nation et notamment de sa grandeur militaire. De l’autre côté de l’ancienne barrière, on connaît aussi la fortune récente du slogan : Make America great again. Mais ces rêves de grandeur habitent beaucoup de nations, à commencer par la France. Et si une majorité de Britanniques ont voté pour sortir de l’Europe, c’est parce qu’ils trouvaient que la grandeur de leur pays n’était pas reconnue à se juste valeur.

A quoi cela sert-il donc d’être grand ? Cela console sans doute du mal de vivre. Mais est-ce que ce ne serait pas plus intéressant d’être grands tous ensemble ?
De fait, la compétition qu’elle soit économique, sportive, politique ou militaire, fait vibrer. Un simple jeu de société peut déchaîner des passions inattendues chez des personnes en général calmes.

Quoi qu’il en soit, le quant à soi, les politiques sécuritaires, les interventions prétendues préventives, la militarisation de la diplomatie et la course aux armements, ont fait de grands progrès depuis le début du XXIe siècle.

Est-ce que ce jeu dangereux, qui tend à se banaliser, ne va pas finir par nous exploser à la figure, un beau jour ? C’est une hypothèse qu’on ne peut pas exclure.

La paix et la réconciliation ne sont pas réservées aux naïfs

Récapitulons nos questions : A la fin d’un conflit qu’est-ce que le vainqueur gagne, finalement ? A quoi cela sert-il d’être grand ? Est-ce que ce ne serait pas plus intéressant d’être grands tous ensembles ? Est-ce que ce jeu dangereux ne va pas finir par nous exploser à la figure, un beau jour ? Si on les prend au sérieux, on se rendra compte que la solution rapide et évidente, devant une difficulté, qui consiste à tenter de passer en force et à ne pas tenir compte des objections ou de la souffrance des autres, est finalement un raccourci de court terme qui ne résout rien.

Or, vu que j’appartiens à un branche pacifiste du protestantisme, j’entends souvent objecter que la non-violence est utopique, voire naïve. Mais est-ce qu’elle n’est pas la seul voie porteuse d’avenir, finalement ? Est-ce qu’il n’y a pas plus de promesses et plus de vie à essayer de se mettre d’accord avec son adversaire ?

Que penser de ceux qui cherchent à se grandir sans limite ? Il ne sont pas forcément naïfs, mais ils sont assurément infantiles. Et me vient à l’esprit le mot de l’Ecclésiaste : « Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant » (Ecc 10.16). A titre personnel, je ne souhaite pas être gouverné par un enfant. Et le premier pas du réalisme est, dès lors, d’essayer de construire quelque chose avec l’autre, aussi différent soit-il de moi.

Quand l’art contemporain aide à déchiffrer la politique

Je reviens de la Biennale d’art contemporain de Venise qui a eu la bonne idée, depuis quelques années, d’étendre sa durée jusqu’à mi-novembre. Chaque biennale porte la marque du commissaire à qui elle a été confiée. Il n’en reste pas moins qu’elle permet de voir les thèmes récurrents qui retiennent les artistes au travers des continents. L’art est mondialisé, comme tout le reste, et cela donne des dialogues intéressants entre contextes locaux et préoccupations transversales. Or, une des approches régulièrement convoquée, cette année, a été celle du mélange entre des expressions culturelles hétérogènes.

Le commentaire proposé, par le catalogue, sur l’œuvre de Rosemarie Trockel donnera une idée de cette ambiance d’ensemble : « Son travail suggère un réseau de libres associations : un monde archipel, un rhizome. Elle présente souvent des objets, des images ou des corps en relation les uns avec les autres, plutôt que de privilégier une œuvre d’art unique en tant qu’entité isolée. [… La proposition présentée à la Biennale] met en relation des registres d’image différents : des collages, des instantanés, des extraits de revue de mode, etc. ».

Rosemarie Trockel, One Eye too Many, Installation à la Biennale de Venise 2019

Le peintre Kenyan, Michael Armitage, peint, pour sa part, des tableaux qui mêlent des représentations « exotiques » de l’Afrique, des références à l’art classique, des récits mythologiques, des scènes de rue, en faisant s’entrechoquer des mondes disparates.

Michael Armitage, The accomplice (le complice), tableau exposé à la Biennale de Venise 2019

Le croisement entre art populaire et art savant, entre images brutes circulant sur les réseaux sociaux et œuvres plus travaillées, entre registres symboliques et référents culturels différents, se retrouve de salle en salle. L’introduction rédigée par le commissaire Ralph Rugoff revendiquait, d’ailleurs, « une pratique consistant à multiplier les perspectives et à juxtaposer diverses manières de donner un sens au monde ».

De l’éclatement des schèmes culturels à l’émergence de leaders politiques versatiles

Tout cela « donne à penser » comme on dit. Cela souligne surtout une expérience ordinaire : nous passons nos journées à sauter d’un message à un autre, d’une image à la suivante, d’une opinion exprimée à son contraire, d’instantanés à des réflexions de fond, ou encore d’une histoire à une autre. A la Biennale, au bout d’une ou deux heures de ce régime de déplacements multiples, j’ai fini par m’aviser d’une réalité plutôt troublante : tous les leaders politiques, « forts en gueule », versatiles, surfant sur l’écume des choses, faisant de la politique à coups de tweets et de petites phrases, représentent, en fait, quelque chose. Ils correspondent à ces mises en scène, à ces images mouvantes. S’ils sont au pouvoir, cela n’est pas le fruit de hasards improbables. Ils sont en ligne avec la pratique quotidienne de leur électorat. Ils parlent un langage protéiforme et déstructuré auquel ce dernier est habitué.

Je me souviens du commentaire fait par un intellectuel américain à propos de Donald Trump : les journalistes (formés à la construction rationnelle des points de vue) l’écoutent, mais ne le prennent pas au sérieux ; ses électeurs, à l’inverse, ne l’écoutent pas, mais le prennent au sérieux. Qu’il change d’avis comme de chemise, qu’il menace puis se rétracte, qu’il tienne des propos contradictoires, n’a pour eux rien d’extraordinaire. C’est à l’image du flux d’images, d’émotions et de prises de positions hétérogènes, qui les submerge, jour après jour.

L’opposition entre les longs discours de Barack Obama et les tweets rageurs de Donald Trump est massive. Cela montre que les deux voies restent ouvertes : ou bien l’élaboration d’un discours argumenté et charpenté, ou bien l’expression de réactions instantanées et instinctives. Je ne départage pas ces deux approches a priori. Dans les deux cas, ce qui m’importe est la prise en compte de l’autre. On peut parfaitement tenir un discours technocratique impeccable qui ignore les points de vue contradictoire. On peut également exprimer un élan de sympathie de manière directe. Disons quand même que, dans le champ politique où les luttes de pouvoir sont permanentes, l’affichage direct de son hostilité et de son mépris de l’autre me semble plus dangereux.

Et sur les réseaux sociaux, c’est cette agressivité ouverte qui, souvent, me dérange. Il semble que, pour beaucoup de nos contemporains, elle soit devenue banale. On glisse dessus, on passe à autre chose. Mais les blessures demeurent. C’est cela aussi qui est rendu visible dans les œuvres présentées à la Biennale. Certains voudraient cacher le côté obscur de cette versatilité. Il n’en existe pas moins. Au bout du compte on parle d’existences humaines, de victimes, d’oppression, de censure, de régimes autoritaires : des réalités fort classiques, ma foi, mais qui ont la vie dure et qui, elles, s’inscrivent dans la durée.

Ce qui menace vraiment les classes populaires

Et voilà que le Président de la République et le Premier Ministre nous ressortent un débat sur l’immigration au motif, dixit Emmanuel Macron, que « les bourgeois n’ont pas de problème avec [l’immigration] : ils ne la croisent pas ». Tandis que « les classes populaires vivent avec ». Les arrières-pensées électoralistes sont évidentes, mais l’argument est fallacieux. D’ailleurs, ceux qui votent le plus en fonction de la question de l’immigration ne sont pas forcément ceux qui « vivent avec ». Les immigrés sont concentrés dans le centre des grandes villes et dans leur première couronne, tandis que le vote Front National est plus important dans les grandes couronnes et les espaces périurbains ou ruraux.

Il est évident qu’une partie des ouvriers et employés se sentent menacés par l’immigration, mais pas parce qu’ils vivent avec. La menace qu’ils ressentent provient d’ailleurs.

Classes populaires ou classes moyennes inférieures : un flou sémantique, mais un déclassement évident

Il se trouve que, ces jours-ci, la presse relaye les résultats d’une enquête menée par l’IFOP. On a demandé aux personnes interrogées (2.000 en l’occurrence) de se situer socialement. EN 2008 70% des français se situaient dans la classe moyenne. Ils ne sont plus que 58% aujourd’hui. Du coup, l’IFOP utilise le vocable de « classe moyenne inférieure » sans que l’on sache très bien où la frontière passe. Il est clair, en tout cas, que les populations d’employés (qui sont souvent des employées) sont proches des ouvriers. Le cas des professions dites « intermédiaires » est plus difficile à trancher : cadres moyens, techniciens ou travailleurs sociaux, ils ont des destins contrastés. Mais les signes d’une fracture majeure, au sein de la classe moyenne, se multiplient d’année en année.

Quelles que soient les étiquettes que l’on emploie, il apparaît que le continuum qui avait marqué, depuis l’après-guerre, les économies dites développées, avec une classe moyenne dominante, au sein de laquelle la mobilité sociale était possible, est en train de disparaître. Dans tous les pays riches on observe une polarisation de l’emploi. Cette évolution n’est pas récente, mais elle devient de plus en plus visible, au fil du temps. Le graphique ci-dessous a été établi par le bureau du recensement aux USA.

Chart1_share-of-employment

Il oppose travail routinier et travail non-routinier. L’évolution semble implacable. Ce qu’il faut savoir est qu’il subsiste des emplois considérés comme non-routiniers tout en bas de la hiérarchie sociale : tout ce qui relève du service à la personne ou du gardiennage, par exemple. Une évaluation relativement ancienne de la commission européenne est plus claire encore, dans sa présentation.

Chiffres pour l’Union Européenne

On voit parfaitement que ce sont les qualifications moyennes qui s’effondrent. La faute à qui ou à quoi ? En fait, après tout un temps où l’automatisation s’est plutôt substituée au travail non qualifié, elle mord désormais sur le travail moyennement qualifié.

Des choix de mode de vie remis en question

Dans ces couches sociales, si on travaille, il est clair que les salaires sont tirés à la baisse, du fait de la faible demande d’emploi. Du coup, l’IFOP rapporte le cas fréquent de ménages « de la classe moyenne inférieure » qui calculent de plus en plus juste. Les choix de mode de vie de long terme, comme le logement, sont rigides. Il faut donc rogner sur le reste. Et voilà comment on retrouve une population que l’on connaît bien : faite d’ouvriers et d’employés, habitant loin des centres-villes pour pouvoir accéder à la propriété, devenus dépendants d’une automobile qui leur coûte cher, elle aussi, et obligés de rogner sur des dépenses de court terme : l’alimentation en fin de mois, les loisirs, le chauffage, etc.

Dans ces zones périphériques, une fois encore, on trouve peu d’immigrés. Et ils ne menacent pas (au moins pour la première génération) le segment du marché du travail dont nous parlons. Ils sont eux-mêmes, ou fortement qualifiés, ou porteurs d’une qualification qui n’est pas reconnue, de sorte qu’ils occupent des emplois peu qualifiés. Mais le trou qui est en train de se creuser, au milieu de l’espace des qualifications, inquiète ceux qui se demandent de quel côté ils vont basculer. La perspective de rejoindre les emplois les moins qualifiés, occupés de fait, aujourd’hui, par un nombre significatif d’immigrés, fait peur.

Et ce ne sont pas des politiques régaliennes et des coups de menton autoritaires qui vont faire avancer ce problème qui relève de choix techniques et économiques.

Il faudra quand même bien trouver des voies d’action …

En dehors même de motifs altruistes, il faudra quand même bien agir avant que ce clivage n’explose, socialement et politiquement. A Libsonne, en l’an 2000, l’Union Européenne a voulu promouvoir la « société de la connaissance ». 20 ans plus tard, on ne peut pas dire que les résultats soient significatifs. Investir dans la formation est une des voies possibles. C’est ce qu’a timidement tenté de faire le gouvernement depuis 2017.

Mais, au fond, il y a une remise en question plus profonde et qui émerge à peine, aujourd’hui : il faut sortir du récit enchanté de l’innovation technique. Elle n’est pas la solution à tous nos problèmes. Ce que je viens d’écrire montre même qu’elle crée des problèmes de société aigus. La crise écologique nous montre également le coût des appareillages techniques divers que nous utilisons. Le problème, si on renonce à cet enchantement, est qu’il ne restera plus qu’un désenchantement radical. Peu de gens, autour de nous, cherchent un sens à leur vie dans un dialogue avec Dieu. L’élévation du niveau de vie et le progrès technique restent les seuls vecteurs d’espérance, pour bon nombre de nos concitoyens. Et les fractures qui apparaissent au grand jour annoncent donc une crise majeure.

Au milieu de tout cela, les petits calculs électoralistes et la stigmatisation des immigrés sont des dérivatifs peu honorables qui masquent, mais pour combien de temps encore, l’ampleur des questions qui sont devant nous.