L’épidémie ne nous atteint pas seulement physiquement

Pour l’instant, face à la nouveauté de ce qui arrive, jour après jour, la plupart des personnes semblent conserver leur mode de pensée de base. Mais, à vrai dire, c’est le contraire qui serait étonnant. La psychologie sociale ne cesse de répéter, à longueur d’articles, que notre manière d’interpréter les événements est la dernière chose que nous sommes prêts à modifier.
Pour prendre un exemple, les partisans de la théorie du complot ont trouvé une idée : le virus aurait été produit par un laboratoire. Autre variante : « ils savaient » ; c’est à dire que les gouvernants savaient, mais ont tardé à agir. Ces deux rumeurs me frappent, parce qu’elles sont (sans s’en rendre compte) porteuses d’une croyance désespérée dans la toute puissance des élites scientifiques ou politiques. Il semble plus confortable d’imaginer que l’on est la victime de quelques puissances machiavéliques, que d’accepter que personne ne savait, que nous avons tous été pris par surprise et que les scientifiques tâtonnent avant d’en savoir davantage. On pourra mesurer, après coup, ceux qui ont suivi la meilleure stratégie. On pourra gloser sur : « il aurait fallu ». Mais la vérité est que les retours d’expérience récents sur les épidémies antérieures ont joué contre la perception de l’épidémie actuelle. Donc on sait certaines choses. Les médecins peuvent soigner dans certains cas. Mais il y a beaucoup de choses que l’on ne sait pas. Et l’épidémie a pris tout le monde de vitesse. Certains pensent que l’on a confiné trop tard. Mais quand le confinement a été décrété, il a été plutôt mal accepté. Qu’est-ce que cela aurait donné une semaine plus tôt ?

Chacun reprend donc, d’abord, ses chevaux de bataille. Ceux qui pensent que la mondialisation est allée trop loin, soulignent le rôle des transports internationaux dans la diffusion de la pandémie. Les écologistes disent que notre mépris du vivant nous a rendus vulnérables à ce type d’événement. Les nationalistes en profitent pour rappeler qu’ils sont pour la fermeture des frontières. Les partisans du contrôle social soulignent l’efficacité des stratégies de suivi rapproché des individus. Ceux qui défendent le service public se réjouissent que la solidarité nationale et le rôle de l’état soient enfin reconnus à leur juste valeur. Seuls les partisans du libéralisme pur et dur sont un peu à cours d’arguments (mais ils seront au rendez-vous, n’en doutons pas, quand il s’agira de relancer l’économie).

Chacun s’accroche, mais, au fil du temps, il est évident que c’est, pour chacun d’entre nous, une claque magistrale. Notre croyance de base dans la maîtrise (même partielle et mesurée) de notre destinée est profondément ébranlée. Même si nous ne sommes pas touchés directement par la maladie, l’existence même de cette épidémie qui n’est pas sous-contrôle, est une blessure infligée à notre amour propre collectif et à la confiance fragile qui nous habite. Je me souviens d’un psychanalyste évoquant la réaction des ses patients face à l’événement du 11 septembre 2001. Il disait que plusieurs avaient fait écho à leur propre crainte de s’effondrer intérieurement. Je pense que la menace épidémique fait, elle aussi, écho à des craintes profondes en chacun de nous.

Des retentissements à long terme

C’est après, longtemps après, que cette blessure, ce traumatisme, aura des effets. Si je reviens à l’attentat contre les tours jumelles, il est clair qu’il a profondément changé la donne politique et qu’il a donné un coup de pouce décisif aux mouvements populistes. J’ai encore en tête la campagne présidentielle française de l’hiver et du printemps 2002 et sa progressive contamination par des thèmes de plus en plus noirs, jusqu’au 21 avril qui a propulsé Jean-Marie Le Pen au deuxième tour. Et la France n’est qu’un cas parmi d’autres. Dans la plupart des pays, les thèmes xénophobes et sécuritaires qui étaient déjà présents se sont considérablement renforcés, à partir de cette date. Une barrière s’était effondrée dans la protection que les pays riches pensaient avoir contre les attentats de grande ampleur.

Aujourd’hui aussi, une barrière est en train de s’effondrer. On compte les morts et, grâce à la mobilisation de toutes les énergies, il est possible, qu’au final, on arrive à une surmortalité du même ordre de grandeur qu’une mauvaise grippe annuelle (soit, environ, 15.000 décès en France). Mais cela aura été au prix d’un effort sans commune mesure avec la routine d’une grippe hivernale.

Les jours de confinement qui s’ajoutent les uns aux autres, les nouvelles de proches ou de connaissances atteints par la maladie, la difficulté à venir à bout de ce germe, resteront dans les mémoires. Cela n’engendrera pas forcément des effets positifs, pas forcément non plus des effets entièrement négatifs. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, on n’en sait rien.

Le leçon du livre de Job

Je lis ces événements à partir de ma grille d’interprétation personnelle (il n’y a pas de raison que j’échappe à la règle commune) qui est largement le fruit de mon histoire, et notamment l’histoire des claques que j’ai essuyées.
La naissance, puis l’évolution lente et laborieuse d’une fille handicapée, dans mon foyer, a été une de ces claques où, contraint et forcé, j’ai dû constater que le devenir des mes proches m’échappait de manière radicale.

La blessure que j’ai subie (pour ne parler que de moi, mais toute ma famille a été impactée) a prolongé ses effets pendant des années. Elle m’a conduit à lire, puis à relire le livre de Job. J’ai même écrit un ouvrage à un moment de cette lecture (Sur les routes d’une sagesse nouvelle, le livre de Job, Emmaüs, 1998). J’ai encore approfondi ma réception du livre depuis. Dans ce livre, les amis de Job cherchent à avoir une prise rationnelle sur les événements malheureux. Ils ressemblent à ceux qui fantasment sur la toute-puissance des élites : il faut qu’il y ait un coupable. Job, pour sa part, crie que le malheur l’a blessé personnellement et que c’est injuste. Et finalement Dieu répond. Cette réponse ne nous est pas directement accessible, car elle est remplie d’images poétiques dont il faut aller rechercher les codes dans les textes de l’Antiquité. Mais, en gros, Dieu dit à Job qu’il a concédé un espace et un temps pour le mal et que telle est la destinée (de la nature et de l’homme) qu’il a conçue. Job tombe des nues, mais la réponse, finalement, le satisfait.
Les chrétiens repenseront à cette réponse, au cours de la semaine sainte qui commence, où on fait mémoire du moment où le Christ a lui-même payé le prix de cette puissance (limitée mais réelle) concédée au mal. Dieu ne s’est pas payé de mots en répondant à Job : il a assumé en personne cette situation.

Au bout du compte, il n’y a pas de « parce que » et de « pourquoi », il y a une histoire dans laquelle nous sommes embarqués. Quand j’ai admis que ma fille avait une vie diminuée, mais que c’était sa vie, que c’était une vie possible, je suis sorti du tunnel. Et je repense à cette leçon ces jours-ci. Il n’y a pas de « parce que » et de « pourquoi ». Naturellement, on pourra tirer des enseignements de cette expérience. Mais d’autres événements nous surprendront.

Je peux le dire différemment, en citant la parabole de l’ivraie. « Il en va du Royaume des cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu ; par-dessus, il a semé de l’ivraie en plein milieu du blé et il s’en est allé. Quand l’herbe eut poussé et produit l’épi, alors apparut aussi l’ivraie. Les serviteurs du maître de maison vinrent lui dire : Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ? Il leur dit : C’est un ennemi qui a fait cela » (Mt 13.24-28). Voilà : il y a des événements hostiles qui se mettent en travers de notre route.

Alors au bout de la parabole de l’ivraie, au bout du livre de Job, il y a Dieu. Mais ce n’est pas un technocrate éclairé qui vient régler les problèmes en quelques secondes. C’est une présence qui se tient à nos côtés et qui nous rejoint dans notre histoire complexe et difficile, parce qu’il a voulu avoir des enfants qui se confrontent à la réalité du mal, qui fassent leurs choix et qui aient les moyens d’être vainqueurs du mal par le bien. Dieu vient vers nous, comme il est venu en Jésus-Christ : il vient là où nous sommes. Il est, il a été, il sera vainqueur du mal par le bien, mais cela suppose d’être prêt à se heurter au mal en question.

Voilà le fruit de cette histoire qui est la mienne. Elle me donne une assise pendant ces journées chahutées.
Et, finalement, c’est une leçon optimiste : la blessure que j’ai connue m’a, au fil des années, renforcé, elle m’a donné les moyen de faire face à des coups du sort, alors que, pendant longtemps, elle avait commencé par m’affaiblir. Il est donc possible que la cicatrisation nous rende plus forts. Oui, c’est possible.

Paroles

L’inflation verbale se poursuit. Nous sommes réellement submergés par le bruit et le verbiage autour du coronavirus. Les paroles politiques et médicales sont assez cadrées et, il me semble, plutôt modestes, ces temps-ci. Mais c’est tout le reste qui m’accable : ces tentatives de sortir une interprétation intelligente de ce que nous vivons, dans les cinq minutes qui viennent. Pour moi, la pensée relève de l’après-coup et de la prise de distance. Au cœur de l’événement je réagis, je prends des décisions, mais c’est bien après que je suis capable d’en dire quelque chose de sensé. Je suis tout juste en mesure, pour le moment, de rendre compte de mes réactions à court terme.

Une voix, quand même, émerge du lot. Du lundi au vendredi, Wajdi Mouawad, directeur du théâtre de la Colline, délivre, chaque jour, en fin de matinée un podcast d’une douzaine de minutes. Il me rejoint, car il sort, précisément, des discours collés au présent qui nous envahissent, parle des grands textes du passé (religieux ou non), d’œuvres qui l’ont marqué, et, avec ce matériau, met en perspective ses réactions dans une langue poétique, lumineuse et profonde.

Oui, la parole, l’écriture, peuvent nous secourir dans ces moments où nos habitudes sont bouleversées. Mais pas n’importe quelle parole. J’ai pensé plusieurs fois, ces jours derniers, à la formule de l’Ecclésiaste : « les mots sont usés » (Ecc 1.8).

La lecture et la tentation de la réclusion

J’ai évidemment augmenté mon temps de lecture quotidien. J’ai pas mal papillonné. Tous les sites d’information donnent des idées d’œuvres à lire. Ce que je vais écrire, pour ma part, n’a rien d’un conseil. C’est plutôt une expérience significative qui m’est survenue.

J’ai lu à droite et à gauche, pour finir par exhumer, au bout d’un certain temps, du fond de ma bibliothèque, des romans policiers auxquels je ne pensais plus : les enquêtes de Nero Wolfe racontées par Rex Stout. Et je me suis rendu compte que le plaisir que j’avais à relire ces romans (dont j’avais, de toute manière, largement oublié l’intrigue) reposait dans la réclusion volontaire et acharnée du détective qui refuse obstinément de sortir de chez lui.

NeroWolfe

Nero Wolfe (le détective) pèse largement plus de cent kilos, a du mal à se mouvoir et respecte de manière maniaque des rituels immuables : la visite, à heures fixes, à sa serre aux orchidées et des repas raffinés (à heures non moins fixes). Il emploie un jardinier et un cuisinier à plein temps et utilise son factotum Archie Goodwin, pour aller fureter à droite et à gauche et nourrir sa réflexion purement statique. Il se débrouille pour faire venir les gens à son bureau et ne jamais sortir de son domicile.

Le côté complètement régressif du personnage m’est apparu plus nettement, ces jours-ci, que lors de ma première lecture. Il semble s’être arrêté au stade oral, passant son temps à contempler des fleurs et à déguster des saveurs. Et il cultive un art qui est la tentation de tout intellectuel : embrasser le monde depuis son fauteuil, tirer les ficelles, voir clair dans le jeu des autres, sans jamais mettre les mains dans le cambouis.

Cela m’a fait penser à des lectures passées qui m’ont à la fois tenté et posé question : par exemple Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau, récit d’une réclusion volontaire de deux ans, dans une cabane, à l’écart de la civilisation; ou encore Vendredi ou les limbes du Pacifique, de Michel Tournier (relecture de Robinson Crusoé). Oui, il y a quelque chose de tentant dans ces récits de reconstruction d’un monde (de reconstruction du monde) à l’écart de la civilisation. On sent le souffle de l’absolu souffler sur ces œuvres. Mais ce souffle finit par faire long feu. Que serait un monde idéal que l’on habiterait absolument seul ?

Au commencement était la Parole

Alors, forcément, je retourne vers le prologue de l’évangile de Jean : « au commencement était la Parole » (Jn 1.1). Or, cette Parole dont l’évangile nous rapporte les aventures est une parole resserrée, percutante et bouleversante. Des gardes envoyés pour arrêter Jésus reviennent en disant : « jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jn 7.46). C’est une parole qui se heurte aux controverses, aux quiproquos (que l’évangile de Jean nous rapporte d’une manière particulièrement aiguë), aux oppositions.

Et, surtout, c’est une parole qui ne reste pas dans son fauteuil à reconstruire le monde en imagination. « La Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous » (Jn 1.14). Elle est venue se confronter à la réalité du monde, de nos vies limitées, de notre souffrance, de nos errements. Elle est venue dans le monde, même si le monde lui a tourné le dos (Jn 1.10).

Alors que nous sommes isolés les uns des autres, je nous sens particulièrement tentés de laisser tourner notre cerveau en roue libre et de déverser notre logorrhée verbale sans contrôle. Mais la parole authentique se nourrit d’autre chose. Elle passe par le dépouillement, le désarroi et le silence pour atteindre d’autres horizons.

A ce propos, le dernier texte dont j’ai envie de vous parler cette semaine, est signé Charles Singer :
« Arrête la course / ferme la radio / dépose tes livres / éloigne-toi des bavardages / isole-toi dans le calme. Assieds-toi et laisse venir le silence ».
Et, j’ajouterai, dans ce silence, écoute la Parole.

Et l’espérance dans tout cela ?

Il est difficile, ces jours-ci, de parler d’autre chose que de l’épidémie qui occupe tous les esprits. Il est difficile, également, de dire quelque chose d’inédit à son sujet. Les commentaires ont quelque chose de … viral : ils prolifèrent. Les expertises se croisent et, parfois, se contredisent les unes les autres. Les points de vue se multiplient.

Pour ma part, je n’ai pas grand chose à ajouter sur le présent de ce que nous vivons. Ce que j’ai envie d’écrire a plutôt trait à l’espérance.
J’en parlerai d’abord d’une manière laïque (disons compréhensible par quelqu’un qui n’a pas forcément la foi) avant de prolonger cette méditation en parlant de ma foi.

Fort comme la mort est l’amour

Quelle espérance peut-on avoir avec la mort qui frappe au jour le jour et les risques de contagion qui nous environnent ? On peut, certes, relativiser un peu en pensant à d’autres pathologies « ordinaires » qui fauchent chaque année des milliers de personnes (il y a plus de 500.000 morts par an, en France). Il n’en reste pas moins que la saturation des services hospitaliers et le cas de l’Italie où les services de soin sont complètement dépassés font de cet épisode quelque chose de hors du commun. Donc la question de l’espérance face au danger se pose de manière particulière, ces jours-ci.

Alors, pour être de plain pied avec tout un chacun, croyant ou non, je tiens à souligner, pour commencer, que, contrairement à ce qu’on peut penser, la Bible ne parle pas de la mort en sifflotant. Lorsque le roi David apprit la mort de son fils Absalom (qui, pourtant, complotait contre lui), il frémit, monta dans la chambre au-dessus de la porte et il se mit à pleurer. Il disait en marchant : « Mon fils Absalom, mon fils, mon fils Absalom, que ne suis-je mort moi-même à ta place ! Absalom, mon fils, mon fils ! » […] Il s’était voilé le visage. Il criait à pleine voix : « Mon fils Absalom, Absalom, mon fils, mon fils ! » (2 Sam 19.1-5). C’est un exemple parmi d’autres. L’attente de la résurrection n’annule pas la douleur de la séparation. Jésus pleure la mort de son ami Lazare, qu’il va pourtant ressusciter quelques minutes plus tard. Paul parle de la mort comme du « dernier ennemi qui sera détruit » (1 Cor 15.26).

L’espérance dont je parle n’est donc pas une manière commode de sauter par dessus les risques que courent des personnes que je connais (sans parler de moi-même) et d’autres que je ne connais pas.

Pour expliciter l’espérance qui m’habite, je partirai de cette formule que l’on trouve à la fin du Cantique des cantiques : « fort comme la mort est l’amour » (Ct 8.6). Non pas, plus fort que, mais aussi fort. Je vois ainsi l’existence que nous menons comme en tension entre des forces de mort et des forces de vie. Et ces forces de vie doivent toutes quelque chose à l’amour, à l’attention à l’autre, au dépassement de l’égocentrisme.

On peut voir, aujourd’hui, les angoisses les plus profondes que cette crise fait remonter à la surface et le résultat n’est pas toujours beau à voir. Mais, dans le même temps, des soignants font leur travail et, même s’ils essayent de minimiser les risques, ils savent qu’ils se mettent en danger. Des commerçants continuent à nous servir, dans des conditions difficiles et risquées, et ils ne le font pas simplement pour des raisons mercantiles. Certains acceptent de rester chez eux, alors même qu’ils ne sont pas des personnes à risque, afin de préserver d’autres personnes. Le lien social est mis à l’épreuve, ces jours-ci, mais le sentiment d’être tous dans le même bateau est très fort, lui aussi. La maladie et la mort sont là, mais l’amour aussi.

Et face à la douleur, quelle qu’elle soit, nous savons bien que c’est l’amour de personnes proches qui nous permet de nous reconstruire.

Un amour m’attend

Après, on ne regarde évidemment pas la mort (et donc la menace d’une maladie grave) de la même manière si on pense que tout s’arrête là, ou si on pense qu’il y a une suite.

La suite en question reste, évidemment, difficile à imaginer dans le détail, même pour un croyant. En détail non, mais en gros je peux en dire quelque chose. C’est une forme d’amplification de ce que je viens d’écrire. « Dieu, nous dit Jean, nul ne l’a jamais contemplé. Mais si nous nous aimons les uns les autres; Dieu demeure en nous et son amour, en nous, est accompli » (1 Jn 4.12).  Cette parole forme mon attente. La révélation pleine et entière de Dieu prolongera et renouvellera une partie du présent et engloutira ce qui est mortel. L’éternité est, telle que je le comprend, le règne où l’amour a vaincu la mort.

A ce propos, les mots de la prière d’une carmélite (Alice-Aimée Marin) me sont revenus en mémoire :
Ce qui se passera de l’autre côté, quand tout pour moi aura basculé dans l’éternité, je ne le sais pas.
Je crois, je crois seulement, qu’un Amour m’attend.
Je sais pourtant qu’alors il me faudra faire, pauvre et sans poids, le bilan de moi. Mais ne pensez pas que je désespère. Je crois, je crois tellement qu’un Amour m’attend.
Quand je meurs, ne pleurez pas ; c’est un Amour qui me prend.
Si j’ai peur – et pourquoi pas ? Rappelez-moi simplement qu’un Amour, un Amour m’attend.
Il va m’ouvrir tout entière à sa joie, à sa lumière.
Oui, Père, je viens à Toi dans le vent, dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va, vers Ton Amour, Ton Amour qui m’attend. Amen

C’est bien là mon espérance. Et c’est ce qui me donne force et confiance, au jour le jour.

 

 

Les municipales au temps du coronavirus

A titre personnel

A titre personnel, le cœur n’y était pas. Étant président d’une association cultuelle, j’ai passé toute la fin de la semaine en contacts pour réorganiser notre activité, suite aux annonces successives des pouvoirs publics. Nous devions avoir notre assemblée générale dimanche. Entre jeudi et vendredi, nous avons décidé de l’annuler (même si nous sommes largement moins de 100 membres) afin de garder une valeur à la dimension collective de l’église : entre ceux qui pouvaient être contagieux et ceux qui sont des personnes à risque, il aurait manqué beaucoup de monde. Et samedi soir, à 20 heures, j’apprends que nous devons annuler le culte toutes affaires cessantes (encore une fois, nous sommes moins de 100 personnes au culte et le dimanche précédent nous avions respecté les gestes barrières). Le premier ministre fait la morale aux français, les exhorte à faire des efforts … et considère qu’il est trop tard pour annuler les élections. J’ai bien aimé la formule d’un élu : cela revient à dire « je ferme tout sauf mon bac à sable »

Étant titulaire de la procuration de quelqu’un, je me suis quand même senti obligé d’aller voter. Arrivé au bureau de vote, je découvre que le talon de la demande de procuration ne leur est pas parvenu (la présidente du bureau de vote se montre sceptique quand je lui signale que ce n’est pas la première fois que cela arrive). Le récépissé que j’exhibe ne les impressionne pas du tout : ils me demandent d’aller au tribunal. Le tribunal est sur mon chemin pour rentrer chez moi. J’y vais : ils me déclarent que la procuration a été établie au commissariat de police et qu’ils ne peuvent donc rien faire. Par un geste de folie (et ayant un peu de temps devant moi) je me rends au commissariat de Police. Là je tombe sur des fonctionnaires très dévoués qui essayent vraiment de régler mon problème. Ils retrouvent la demande de procuration. Le commissaire de police arrive et dit que normalement le bureau de vote les appelle pour vérification dans ce genre de cas (comme la vie pourrait être simple !). Mais puisque je suis là, ils prennent l’initiative d’appeler la mairie. Il leur faut pas moins de 4 coups de fil pour tomber sur quelqu’un qui leur suggère de m’envoyer au tribunal ! Un agent assermenté écrit sur mon récépissé qu’il a vérifié la validité de la procuration et donne un coup de tampon républicain. Je retourne au bureau de vote (près d’une heure s’est écoulée depuis mon premier passage). Une cheffe descend et me réexplique depuis le début tout ce que je sais depuis une heure. Faut-il le dire, on m’a d’abord demandé si la demande était récente, mais elle date du 21 février. On m’a demandé ensuite si j’étais dans le bon bureau de vote, mais le mandant figure bien sur la liste des électeurs de ce bureau. La cheffe en question n’admet pas que le tribunal m’ait envoyé sur les roses et me propose comme toute solution d’y retourner.

Dans ma naïveté, j’imaginais que ce genre de comportement administratif relevait d’une période révolue. Je rentre chez moi, frustré et furibard.

Mais il s’est quand même passé quelque chose

Quand j’entends, ensuite, le président Macron justifier le maintien des élections par l’exigence du maintien d’une vie démocratique, je ris jaune. Qu’est-ce qu’une démocratie quand tant de gens ne peuvent pas voter ou renoncent à le faire ? L’argument du gouvernement a été d’insister sur la possibilité d’établir des procurations (là je ne ris même plus). En quoi la démocratie aurait-elle été menacée, si on avait décalé les élections à un moment où la sérénité des électeurs leur aurait permis de se déterminer sans avoir l’esprit occupé par d’autres préoccupations ?

Mais finalement, au vu des résultats, je m’aperçois qu’il s’est quand même passé quelque chose (et qu’il est bien dommage, du coup, que cette tendance ne puisse pas être validée par un taux de participation moins famélique). D’abord, le manque d’implantation locale de LREM explose. Il faut ajouter à ce manque d’implantation que rien, dans la politique menée par le gouvernement depuis 2017, n’a concerné les enjeux qui font le cœur des scrutins municipaux. La dimension abstraite et technocratique des argumentaires de LREM, que j’ai régulièrement pointée du doigt dans ce blog, prédestinait ce mouvement à un échec complet aux municipales.

Dans beaucoup de communes, la population a donné quitus aux équipes en place, ce qui montre qu’elles ont fait le travail (cela vaut aussi pour les listes du Rassemblement National, quoi qu’on pense de leurs options).

Et, donc, la bonne nouvelle est la percée massive des listes écologistes dans les grandes villes. C’est une bonne nouvelle pour les villes en question, mais c’est surtout une bonne nouvelle pour le mouvement écologiste. Eric Piolle, qui s’est confronté à la gestion de la ville de Grenoble pendant 6 ans (et qui est en passe d’être reconduit) avait souligné, avant les élections, à quel point le mouvement écologiste devait apprendre à gouverner. Quand une minorité protestataire passe au moment de bascule où elle peut devenir une majorité (ou, au moins, une force politique importante), il faut qu’elle change de logiciel. Et cela n’a rien d’évident. Eh bien gageons que plusieurs équipes auront l’occasion d’apprendre sur le terrain, les contraintes et les joies de l’exercice des responsabilités.

Et, on l’imagine, j’ai beaucoup plus appétence pour une préoccupation pour la vie qui inclut une mobilisation du lien social et une recherche d’une vie en société de qualité construite sur le long terme, que pour un isolement organisé en catastrophe. Je ne nie pas la nécessité d’une stratégie de court terme face à une épidémie. Mais il serait peut-être temps de se préoccuper des, environ, un million de morts prématurées engendrées par la pollution atmosphérique en Chine, chaque année, 85.000 en Italie et 50.000 en France. Et encore, tout cela n’est qu’une partie du problème. Que penser de la qualité de vie médiocre de tant de personnes dans des pays comme les nôtres qui ont pourtant tant de moyens ?

Que voulons-nous construire ensemble ? Une question qui reste sans réponse, même dans les programmes municipaux.

Je regarde les programmes des trois listes qui se présentent aux municipales, dans ma commune. Mon lieu de résidence n’a jamais attiré une personnalité politique en vue. Il s’agit d’une petite commune de 20.000 habitants dans l’Est Parisien (incluse, plus ou moins par hasard, dans le périmètre de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée). On a donc des programmes montés par des équipes locales et qui évitent plutôt d’afficher leur couleur politique (au moins pour deux d’entre elles). A lire les programmes, je me rends compte, d’ailleurs, que les listes se sont copiées les unes les autres. Sur certains points il est difficile de les départager, même si elles défendent, sur le fond, des priorités différentes.

Les catalogues de projets d’infrastructure restent la solution de facilité

Et au-delà des divergences politiques (qui sont quand même perceptibles, pour qui fait un peu attention), il y a un parti pris commun qui reste fort : ces programmes sont d’abord des catalogues de projets d’infrastructure. Les uns veulent construire une « maison » de ci ou de ça (sans vraiment s’interroger sur l’efficacité d’un tel investissement). Les autres veulent construire des pistes cyclables, des parkings à vélo, des parkings pour pouvoir accéder aux commerces. Si certains revendiquent l’idée des circuits courts, ils proposent en premier l’idée d’une ferme modèle pour encourager les projets de maraîchage.

Je m’arrête là dans ma liste : aucun ne définit clairement quelle type de ville ils proposent de construire, ou comment ils envisagent de faire évoluer la société locale. Or faire évoluer les usages de la ville est autant affaire d’accompagnement, de mobilisation des énergies locales, de proposition d’un horizon partagé, que d’investissements lourds. Même la liste la plus marquée par son orientation écologiste ne propose pas de vision globale de ce que pourrait être une commune « durable ».

Il y a là, sans aucun doute, le fruit de dizaines d’années de politiques municipales qui ont d’abord été des politiques d’équipement. Et ces équipements ont fait perdre de vue leur raison d’être. La concurrence entre communes proches a parfois été une motivation suffisante pour avoir des équipements comparables.

Entre politiques nationales et politiques locales : la même difficulté à articuler un projet de société cohérent

On retrouve, en fait, au niveau local, la difficulté sur laquelle butent les politiques nationales : ces dernières sont toujours trop technocratiques et jamais suffisamment chargées de sens. Les gouvernants manient des ressorts macro-économiques, font évoluer le droit, proposent des subventions et des taxations. Mais le sens de tout cela est plutôt mal défini et mal défendu.

Au niveau local, les préoccupations des électeurs sont souvent assez basiques. Mais les politiques ne seraient pas obligés de leur emboîter le pas. Ou, tout du moins, ils pourraient répondre à ces préoccupations basiques en fixant des objectifs plus globaux. Et faute de le faire, ils se retrouvent en train de gérer une poussière de revendications sans lien les unes avec les autres.

La seule réponse au populisme : expliciter l’intérêt de faire ensemble plutôt que de s’isoler

Tout cela est peut-être difficile à mettre en œuvre. Pourtant je pense que c’est la seule réponse qui vaille aux populismes divers : expliciter en quoi il est intéressant de participer à des projets collectifs, en quoi faire ensemble est mieux que s’isoler, en quoi coopérer est mieux que de céder au soupçon et à la haine.

En lisant les trois programmes locaux que j’ai sous les yeux, je ne trouve aucune réponse à ces questions pourtant essentielles.

Vivre ensemble ou faire ensemble ?

Tout le monde est à peu près d’accord pour dire que le « vivre ensemble » est aujourd’hui problématique dans la plupart des pays. Cela se dit comme un constat : on voit que les rapports sociaux sont tendus, que les guerres civiles se multiplient ou que les groupes sociaux s’éloignent les uns des autres (y compris géographiquement). Et cela se dit également comme une injonction : il faudrait inventer ou recréer des lieux qui favorisent le « vivre ensemble ». Mais je pense que ce n’est qu’une partie du problème.

Une vieille expérience de psychologie sociale

A ce propos, une vieille expérience de psychologie sociale nous donne une piste suggestive. Elle indique, déjà, que le constat n’est pas si récent. En 1954 un groupe de psychologues sociaux décida de tenter une expérience avec des jeunes hommes (autour de 11 ans) pendant une colonie de vacances (je dirai ensuite sur quels points l’expérience a été critiquée). Il a réparti les jeunes dans deux camps. Au début les jeunes ne savaient pas qu’il y avait un deuxième groupe. Au bout d’une semaine, l’existence d’un deuxième groupe fut révélée. Tout de suite des jugements défavorables et des stéréotypes négatifs furent accolés à l’autre groupe (alors même que la constitution de chaque groupe avait été soigneusement pesée pour qu’elle ne reflète pas d’éventuels stéréotypes préexistants). Ces jugements s’accrurent suite à des jeux compétitifs opposant les deux groupes. L’hostilité devint croissante. Comme on peut l’imaginer dans une colonie de vacances, les expéditions punitives de nuit se multiplièrent, etc..

Ensuite le travail consista à voir comment ces jugements négatifs pouvaient revenir en arrière. Les animateurs proposèrent des activités en commun qui s’avérèrent être des échecs. Un repas partagé, entre autres, dégénéra en bataille de nourriture balancée aux ennemis. Ensuite les animateurs créèrent des situations où les deux groupes devaient coopérer pour résoudre un problème : tracter un camion en panne, faire face à une coupure d’eau, etc. Et ce sont ces moments de coopération qui ressoudèrent les deux groupes, au point qu’ils insistèrent pour revenir dans le même bus.

Il ressort, en résumé, de cette expérimentation que la coupure et l’isolement entre deux groupes crée de l’hostilité ; que cette hostilité croît quand les deux groupes sont en compétition les uns avec les autres ; qu’ensuite le simple contact entre les groupes ne suffit pas ; il faut un objectif commun qui nécessite la coopération entre les groupes pour surmonter cette hostilité.

Les critiques de cette expérience

Par la suite, on a d’abord critiqué le fait même d’utiliser des jeunes comme cobayes. On peut adresser cette critique à la plupart des expériences de psychologie sociale. En l’occurrence, je trouve l’expérience moins traumatisante que d’autres, où on a laissé des personnes face à un contexte hostile qui avait été artificiellement créé, sans leur donner les moyens de s’en déprendre. Ici on a au moins essayé (et avec succès) de récréer du lien entre les personnes.

On a aussi mis en doute le caractère artificiel de la situation. Les animateurs, même s’ils se sont surveillés, n’ont pas pu être complètement neutres et on imagine que l’expérience « marchant » ils ont (même faiblement) encouragé les jeunes à continuer. En fait, on a toujours mis en question les expériences qui ont montré que des personnes pouvaient avoir des comportements aussi changeants dans un laps de temps aussi court. Il y a là quelque chose de troublant et de déstabilisant.

Ce que j’en retiens

Mais ce qui m’intéresse le plus, dans cette expérience, est le moment où quelque chose n’a pas marché.
Car il est évident, même dans des situations non artificialisées, que l’isolement crée des stéréotypes stigmatisants. Il est bien connu, également, qu’un conflit crée de l’hostilité plus que l’hostilité ne crée un conflit. C’est parce que des groupes sont en conflit qu’ils ont un apriori négatif les uns sur les autres.
Mais suffit-il d’organiser de la « convivialité », d’organiser des rencontres, de rapprocher des groupes sociaux pour que leur hostilité réciproque diminue (une fois qu’elle est installée) ? C’est là que l’échec temporaire de l’expérience m’intéresse. Car, précisément, la co-présence, la simple rencontre, sont insuffisantes. J’en suis personnellement convaincu, mais c’est un résultat moins banal et moins répertorié. C’est là, en tout cas, que le « vivre ensemble » est un concept trop court.

Une diminution continue des occasions de coopération

Les stéréotypes négatifs, les jugements hâtifs, la méfiance a priori, se sont répandus ces dernières années, dans notre société. L’isolement y a sa part. Le rapport de la fondation Abbé Pierre sur le mal-logement, dont nous avons parlé dans un post précédent, souligne l’insuffisance du logement social. Il souligne également un phénomène plus difficile à identifier, car il ne touche pas directement les personnes les plus pauvres : le prix des logements dans les centre-ville est devenu trop élevé pour beaucoup de personnes qui ont un revenu seulement moyen. Donc ceux qui ne sont pas éligibles au logement social et pour qui le marché est trop cher doivent s’éloigner. Progressivement, les moins favorisés parmi les classes moyennes partent loin des grandes villes. La diversité sociale diminue par le milieu, ce qui est une situation un peu inhabituelle. Et cette fraction de la société qui s’éloigne est la plus réceptive au doute généralisé quant à la sincérité des autres groupes et à la valeur de ce qu’ils professent.

Voilà pour l’isolement. Mais qu’en est-il de la coopération ? La coopération dans le travail a chuté d’un cran, incontestablement. Les collectifs de travail sont de plus en plus petite taille et les systèmes de production virtuels ont pris beaucoup d’ampleur. Un produit, ou un service, ne passe plus tellement de main en main, il voyage, le long d’une chaîne logistique et, le long de cette chaîne, chacun récupère le travail de quelqu’un qu’il ne verra jamais. Ces « supply chain » sont, en plus, régulièrement reconfigurées. Il y a, peut-être, un peu plus de coopération avec l’usager final. Les situations d’interface avec les clients sont plus nombreuses que par le passé. Mais la tendance la plus forte est quand même l’émiettement des chaînes de production et donc, la disparition progressive des situations de coopération en face à face. Même le rapport à la hiérarchie a changé, dans la mesure où les chefs directs eux-mêmes doivent subir des injonctions, des décisions, des manières de faire, qui proviennent de personnes invisibles.

En dehors du travail, les quartiers ouvriers d’autrefois étaient des lieux où des personnes, mal payées, avec des métiers durs et qui vivaient des rapports sociaux souvent brutaux, construisaient ensemble des projets. Les situations d’autoproduction (jardinage, dépannage, couture) étaient souvent des occasions de coopération. Ces quartiers ont été, pour la plupart, laminés par la crise de l’industrie lourde, en France.

De toute manière, la marchandisation croissante des services pousse à l’individualisme. Si on peut acheter quelque chose que l’on devait produire à plusieurs, auparavant, on va, mécaniquement, perdre des relations de coopération. Cela peut être libérateur. Devenir moins dépendant d’un collectif est souvent vécu positivement : le collectif en question était souvent normalisateur, pour ne pas dire moralisateur.

Mais le résultat est qu’il y a de moins en moins de situations où l’on peut coopérer avec des personnes proches de nous et encore moins de situations où on a l’occasion de coopérer avec des personnes différentes de nous.

Dans « communication à distance », c’est surtout « distance » qu’il faut entendre.

Les outils de communication compensent-ils cet émiettement des collectifs ? Dans certains cas oui. Les logiciels libres, par exemple, sont le résultat de coopérations multiples entre des informaticiens éloignés les uns des autres. Dans le travail par projet, on peut, également, alterner des phases de rencontre en face à face et de communications à distance sans problème. Mais dans la plupart des situations ordinaires, la virtualisation des échanges augmente la distance entre des personnes qui ne sont pas déjà familières les unes avec les autres. Si on pense parler à un interlocuteur que l’on ne connaît pas, que l’on n’a jamais vu et avec qui on n’a jamais coopéré, on parle en fait à une image que l’on se fait de l’interlocuteur en question. On parle à une image fantasmée et très largement déformée. Du coup on se retrouve assez rapidement dans la situation des deux groupes de jeunes hommes, en colonie de vacances, qui ignorant tout de l’autre groupe, leurs prêtaient des intentions hostiles.

Qu’est-ce que la théologie a à dire sur la coopération ?

Maintenant, si on tente une mise en perspective théologique de cette situation, il faut dire que la théologie chrétienne ne s’est pas beaucoup intéressée à l’agir. Je renvoie ici aux remarques que j’avais faites dans : Agir, Travailler, Militer, Une théologie de l’action. Historiquement la théologie a vite mis l’accent sur la contemplation plus que sur l’action. La Réforme a un peu rectifié le tir, mais il n’en demeure pas moins qu’elle a fait beaucoup plus de commentaires sur l’être, sur notre statut devant Dieu, que sur le faire.

Or il se trouve que Jésus formule souvent l’appel qu’il adresse aux humains, dans les paraboles, sous la forme d’un travail. « Aller travailler dans la vigne » est une image fréquente. Le propos n’est pas de « retomber » dans une théologie de la justification par les œuvres. Laissons la justification de côté, un moment. Dieu nous appelle à travailler dans sa vigne parce qu’il nous fait confiance, parce qu’il trouve du plaisir à ce travail. Et cela a des incidences sur notre manière de coopérer avec les autres. Une brève parabole de l’évangile de Matthieu suffira à expliciter ce que je veux dire :  
« Quel est donc le serviteur fidèle et avisé que le maître a établi sur les gens de sa maison pour leur donner la nourriture en temps voulu ? Heureux ce serviteur que son maître en arrivant trouvera en train de faire ce travail. En vérité, je vous le déclare, il l’établira sur tous ses biens. Mais si ce mauvais serviteur se dit en son cœur : “Mon maître tarde”, et qu’il se mette à battre ses compagnons de service, qu’il mange et boive avec les ivrognes, le maître de ce serviteur arrivera au jour qu’il n’attend pas et à l’heure qu’il ne sait pas ; il le chassera et lui fera partager le sort des hypocrites : là seront les pleurs et les grincements de dents » (Mt 24.45-51).

Voilà : au fond de l’humanité dans toutes ses dimensions, il n’y a pas seulement le « vivre ensemble », il y a également, la coopération. C’est plus exigeant, sans doute, mais c’est plus riche et cela nous libère, les uns les autres. Cela nous libère, notamment, de nos projections hostiles à l’égard des autres.

Ce que nous disent (de plutôt surprenant) les conditions de travail

Le suivi de l’actualité n’est pas toujours palpitant. Des événements ponctuels sont montés en épingle et tournent en boucle, sur les sites web, dans les journeaux, à la télévision ou à la radio. On parle de ruptures majeures à propos de tempêtes dans un verre d’eau, pendant que la société évolue, année après année, sans qu’on y prenne toujours garde. Mais il y a au moins une plainte récurrente que l’on entend, ces dernières années : à propos des conditions de travail à l’hôpital.
Jusqu’à quel point la situation est-elle pire qu’ailleurs ? On peut se poser la question et il y a des moyens d’avoir au moins une idée de la réponse. Loin de l’actualité, en effet, la médecine du travail (et les services équivalents pour la fonction publique) mène une enquête dite SUMER : SUrveillance Médicale des Expositions des salariés aux Risques professionnels. Elle est répétée régulièrement (1994, 2003, 2010, 2017) et elle a l’avantage de poser les mêmes questions à tous les salariés quel que soit leur secteur d’activité. Les risques évalués sont de tous ordres : postures, environnement, substances dangereuses et ce qu’on appelle les risques psycho-sociaux qui témoignent de tensions sur l’organisation du travail. C’est ce dernier volet auquel je me suis intéressé et je me suis concentré sur quelques unes des questions qui (je le sais par les enquêtes que j’ai effectuées, par le passé) sont des indicateurs forts des difficultés dans le travail : « Vivez vous des contacts tendus avec le public (même occasionnellement) ? » ; « Vous arrive-t-il (fréquemment) de devoir abandonner une tâche pour une autre non prévue ? » ; « Disposez-vous d’un temps insuffisant pour effectuer votre travail correctement ? » ; « Devez-vous (souvent ou toujours) vous dépêcher ? » + une évaluation synthétique qui rassemble plusieurs items : les salariés qui sont soumis à des fortes demandes tout en ayant une faible latitude décisionnelle.

Les fonctions publiques d’Etat et hospitalière en difficulté

L’enquête a distingué les trois fonctions publiques (Etat, collectivités locales, hôpital) et le secteur privé. Voilà en tableau les résultats que j’ai isolés.

Le premier constat qui saute aux yeux est que, sur tous les items sauf un, c’est à l’hôpital que la situation est la pire. On sera surpris de découvrir, d’ailleurs, que les conditions de travail semblent plus délicates dans la fonction publique que dans le secteur privé. La catégorie « secteur privé » est, évidemment, beaucoup trop large. Elle recouvre des réalités très contrastées. Mais il n’en reste pas moins que les travailleurs de la fonction publique apparaissent, sur plusieurs items, comme plus en difficulté dans leur travail que la moyenne.

Il y a une explication à cela et on peut la détailler en comparant les fonctions publiques entre elles. La fonction publique territoriale se démarque nettement des deux autres avec des résultats bien meilleurs. Si on va sur le terrain, on comprend pourquoi : il y a moins de pression sur les effectifs dans la fonction publique territoriale (ce qui ne laisse pas d’inquiéter d’ailleurs, ceux qui trouvent que les fonctionnaires sont trop nombreux). Mais cette moindre pression résulte du fait que les fonctionnaires territoriaux remplissent des missions visibles localement, que l’on perçoit directement leur utilité, qu’ils ont un accès direct à leur employeur et que, pour l’employeur en question, avoir une bonne qualité de service est un argument électoral.

Les entreprises privées sont, sans doute, plus parcimonieuses dans la gestion des effectifs. La plupart d’entre elles pratiquent la pression à la baisse. Mais, d’un autre côté, elles non plus ne peuvent pas trop dégrader la qualité de service, au risque de perdre des clients. Du coup on retrouve le secteur privé (encore une fois il faudrait aller y voir avec bien plus de détails) dans une position intermédiaire entre la fonction publique territoriale et la fonction publique d’état et hospitalière.

Du côté de l’Etat, la situation est bien plus difficile que dans les collectivités locales. D’abord les missions d’Etat donnent lieu à plus de tension avec le public. Ce sont souvent des missions plus normatives et, en tout cas, elles font moins l’objet d’un débat local, donc d’un accord sur leur utilité. Les effectifs, pour leur part, sont mal régulés, car on manque de critères concrets pour les évaluer. Dès lors, la seule règle de gestion appliquée est celle d’une pression de principe sur les effectifs d’un ministère, sans trop rentrer dans les détails et, au bout du compte, c’est le manque de temps et l’obligation de se dépêcher qui prévalent. Ce sont des arbitrages budgétaires globaux qui décident de ces effectifs, assez souvent dans l’abstrait. Et la dégradation de la qualité de service n’est pas une question politiquement chaude.

Tout ce que l’on vient de dire vaut encore plus pour l’hôpital. Depuis des années c’est la régulation budgétaire qui prévaut. Il est très difficile de poser la question de la qualité des soins, de l’attention au malade et donc des conditions de travail des personnels. Le milieu hospitalier en est en partie responsable, en mettant l’accent sur les plateaux techniques et leur financement. Un débat sur les priorités de la médecine pourrait conduire à favoriser une médecine moins pointue, mais plus attentive au malade et aux soignants. La course à l’investissement de pointe n’est pas forcément une bonne idée. Mais, de toute manière, les décideurs politiques ne se donnent pas les moyens de poser ces questions. Le regard fixé sur le coût de l’assurance maladie ils bottent en touche pour le reste.

En comparant ce qui se passe au niveau de l’Etat et de l’hôpital, d’un côté, et ce qui se passe dans le privé (au moins en moyenne), de l’autre, on voit, finalement, avec quelle facilité l’Etat ou l’hôpital peuvent s’asseoir aussi bien sur les revendications de leurs salariés que sur celles de leurs usagers !

Des déficits d’organisation dans les grandes structures

D’ailleurs, quiconque s’est heurté à un service d’état ou a fait la queue dans un hôpital, sait à quel point il peut se sentir maltraité. Cela favorise, évidemment, les tensions avec le personnel. Le personnel, de son côté, ne peut, en général pas grand chose pour améliorer la situation des usagers, car il est pris dans des formes d’organisation rendues très compliquées par la taille des structures considérées (cf. l’item de l’enquête : fortes demandes et faibles marges d’action).

La croyance de base des spécialistes du secteur hospitalier est qu’un hôpital marchera d’autant mieux qu’il est plus grand. C’est peut-être vrai pour des problèmes aigus. Mais c’est sans doute faux pour un grand nombre d’affections. La complexité organisationnelle met les personnels sous tension et cela finit par nuire à la qualité de la prise en charge et, en bout de piste, à la santé du malade.

L’Etat, au moins, a fait le nécessaire, de puis 40 ans, pour se décentraliser progressivement et on en voit l’effet positif. Il n’en reste pas moins que toute tentative de structurer un service public en fonction de négociations locales est presque toujours soupçonné d’introduire une rupture d’égalité entre les citoyens. Mais au nom de l’égalité de traitement c’est plutôt la maltraitance (autant des personnels que du public) qui prévaut.

Quiconque a fréquenté les bancs d’une église sait qu’utiliser le mot de « service » est facile, mais que le vivre est une autre affaire. Celui qui prétend servir n’est pas toujours attentif aux autres. Il arrive même qu’au nom du service on cherche à asservir. C’était déjà comme cela dans l’église de Corinthe. L’apôtre Paul était consterné : « vous supportez qu’on vous asservisse, qu’on vous dévore, qu’on vous dépouille, qu’on le prenne de haut, qu’on vous frappe au visage » (2 Cor 11.20). Toutes les tartuferies sont possibles, hélas !

Dans le domaine laïc il semblerait qu’il en soit de même : ce n’est pas parce qu’on s’appelle « service public » que l’on est attentif au besoin, ni de ses salariés, ni des usagers que l’on est censé servir.