A quoi veut-on faire servir la recherche ?

J’ai passé toute ma vie professionnelle de chercheur à répondre à une question récurrente, dans les fêtes de famille et dans les réunions mondaines : à quoi sert ce que tu fais ? Ou, variante : tu es chercheur, mais est-ce que tu trouves ? J’ai souvent déconcerté mes questionneurs (qui étaient plutôt de mauvaise volonté, en général) en leur disant qu’il était assez facile de trouver et que, d’ailleurs, dans chacune des mes recherches j’avais trouvé quelque chose ! Je ne suis pas sûr, en revanche, qu’ils auraient été contents de savoir ce que j’avais trouvé. Les résultats des recherches ne font pas que des heureux.

Cela dit, j’ai quand même toujours admis que la question, même formulée de manière légèrement agressive, avait une certaine légitimité. Toute profession doit rendre compte de son utilité sociale. Et il y a souvent une tension entre ce qu’un financeur de la recherche attend et ce que le chercheur considère comme important et décisif. L’Etat m’a payé pendant toute ma carrière et est-ce que je l’ai servi de manière correcte ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre de manière claire, mais il vaut la peine de se la poser, malgré tout.

Une volonté de pilotage de la recherche par l’aval

Ces tensions (entre financeurs et chercheurs), qui sont aussi vives dans la recherche privée que dans la recherche publique, ont conduit les financeurs, depuis plusieurs années, à vouloir piloter la recherche de manière plus serrée, en liant les financements à des commandes précises. C’est ce qu’on appelle le pilotage par l’aval. C’est une reprise de pouvoir sur des chercheurs dont on considère que, livrés à eux-mêmes, ils se perdent dans des objectifs obscurs et peu valorisables.

L’évolution, depuis plusieurs années, est donc de financer de plus en plus de recherches, y compris les recherches publiques, par des appels d’offre. C’est ce que fait l’Europe depuis assez longtemps. C’est ce que fait également l’Etat français en dotant de moyens sans cesse croissants l’Agence Nationale de la Recherche, qui gère lesdits appels d’offre. La conséquence de ces évolutions est de créer une population de jeunes chercheurs qui vivent sur des contrats temporaires (financés par les appels d’offre) et qui n’obtiennent que tard (ou jamais) un poste fixe.

Le débat est sorti sur la place publique, ces derniers jours, avec le projet de Loi de Programmation de la Recherche. Il y a, dans ce projet de loi, un point qui concerne les postes statutaires : la revalorisation des salaires qui étaient scandaleusement bas (j’en parle d’autant plus librement que j’ai été un chercheur payé sur un statut très particulier et, pour le coup, très bien payé). Pour le reste, la dynamique pèse clairement du côté de la multiplication des postes temporaires : la loi crée des contrats un peu plus longs, mais toujours temporaires ; et elle prévoit d’augmenter les moyens de l’Agence Nationale de la Recherche, plutôt que de créer des postes stables. Tout cela est évidemment mal reçu par la communauté des chercheurs qui sont un peu las de voir des jeunes passer une énergie considérable à sauter de contrat en contrat, et pour certains d’entre eux, se décourager et renoncer à la recherche parce qu’ils sont dans des conditions trop précaires.

Le projet du gouvernement est assez clair : augmenter (un peu) les financements de la recherche, d’accord, mais à condition d’en retirer les bénéfices, en termes d’innovation et de valorisation économique, assez rapidement. Il y a, sous-jacent, une défiance à l’égard de chercheurs jugés incontrôlables, qui, forcément, passe mal.

En fait, je le répète, la volonté du gouvernement de piloter un peu plus par l’aval la recherche ne me choque pas. Mais cela soulève une question plus complexe : est-ce que cette manière de faire produit de la meilleure recherche, une recherche plus utile pour tout le monde ?

Le rêve technologique, sous-jacent au pilotage par l’aval, a ses propres limites

Le raisonnement sous-jacent à ce mode de pilotage est assez simple : nous avons besoin d’innovations dans des domaines identifiables et nous savons assez précisément sur quoi doivent porter les innovations, focalisons donc les efforts autour de ces points durs et l’économie, le développement durable, la qualité de la vie de tout un chacun suivra. Ce raisonnement a une plage de validité et je pense qu’il est correct de piloter une partie de la recherche de cette manière là.

Mais cette approche a aussi ses limites qui n’apparaissent pas à première vue. Par exemple : une des difficultés actuelles dans le développement durable est que les innovations disponibles ne sont pas du tout adoptées par les entreprises qui devraient les mettre en œuvre, les usagers qui pourraient en profiter et les administrations qui sont censées les promouvoir. Et cela résulte d’un raisonnement technologique trop fermé où l’on conçoit des innovations en se coupant des conditions de leur usage. A la fin, on convoque les sciences sociales pour rendre ces innovations plus « acceptables », mais il est bien trop tard. L’usager n’a que faire d’accepter une innovation que l’on a conçue sans lui demander si elle répondait à ses besoins, ou si elle s’insérait dans ses pratiques. On se lamente, alors, sur le côté borné des usagers, sur la résistance au changement des administrations ou sur le manque de hauteur de vue des entreprises ! Tout cela pour dire que, si pilotage il doit y avoir, il ne peut résulter que de concertations beaucoup plus larges, qui incorporent autre chose que la commande publique imaginée dans un cabinet ministériel.

Par ailleurs, pousse-t-on les jeunes chercheurs à faire du meilleur travail en les mettant sans arrêt sous pression, en les laissant dans l’incertitude par rapport à leur avenir et en les faisant naviguer d’un sujet à l’autre au gré des demandes ? A court terme c’est sans doute un calcul qui a sa pertinence : ponctuellement on obtient des résultats identifiables. A long terme, je suis convaincu du contraire. J’ai participé à plusieurs recherches financées par de gros appels d’offre, et employant des jeunes sur contrat. La vérité est que cela les pousse au conformisme et que cela coupe leur réflexion de fond. Or, la recherche est affaire d’innovations incrémentales, assurément, mais elle est aussi affaire de ruptures conceptuelles. Et les ruptures conceptuelles surgissent avec le temps. Elles donnent sans doute lieu à pas mal de gâchis : tous les chercheurs n’ont pas des idées venues d’ailleurs. Mais même si on est plus créatif lorsqu’on est jeune, je suis convaincu que les grandes idées mûrissent et deviennent vraiment pertinentes au bout d’un certain nombre d’années. Il faut donc supporter une partie incontrôlable du travail de recherche si on veut faire des bonds discontinus.

Enfin, la recherche est souvent mal vue parce que les chercheurs se posent trop de questions, sont trop critiques, sont un peu rêveurs et n’ont pas le sens des réalités. Mais ce recul critique est, lui aussi, très utile, dans le contexte actuel où le scepticisme et l’éclatement des lieux de débat, vont devenir des fléaux, si on n’est pas capable de leur donner sens et de leur faire une place officielle dans la société. Il faut pouvoir donner sens aux réserves, au scepticisme et à l’hostilité de pans entiers de la population et donc laisser de la place aux regards critiques.

En résumé, une vision par trop utilitariste de la recherche fait fausse route. Je ne suis pas idiot au point de dire qu’il n’y a jamais de recherches inutiles. Il y en a. Et il y en a même beaucoup. Il y a même beaucoup de ce qu’on appelle, par dérision, de la RANA : de la Recherche Appliquée Non Applicable ! Mais il y a aussi beaucoup d’innovations abouties et industrialisables qui ne trouvent pas leur emploi parce qu’on s’est posé, au départ, des questions trop étroites et trop pointues.

La valeur du non-conformisme

Je suis forcément sensible aux vertus du regard décalé, du fait que j’appartiens à un mouvement religieux qui fait une place centrale au non-conformisme. Ce non-conformisme est d’abord mis en œuvre pour des raisons de foi : on attache de la valeur à des pratiques et des manières de faire qui ne sont pas forcément valorisées dans l’ensemble de la société. Mais il faut constater qu’il finit, parfois, par servir à la société toute entière. Quand un groupe social est dans une impasse, il se tourne assez spontanément vers des groupes qui ont testé d’autres voies, d’autres modes de vie. Et l’innovation socio-technique doit beaucoup à des personnes qui ont fait de grands détours par rapport aux avenues toutes tracées.

En d’autres termes, un Etat a tout intérêt à avoir un budget « têtes de lards » et « non-conformistes ». Ils sont souvent plus utiles à la valorisation de la recherche qu’on ne l’imagine. L’originalité radicale peut se perdre dans les sables de l’utopie. Mais elle peut aussi embrayer de manière surprenante avec un contexte historique. Dans un langage sophistiqué on appelle cela le « modèle de la poubelle » (Cf. Michael D. Cohen, James G. March, Johan P. Olsen, « A Garbage Can Model of Organizational Choice », Administrative Science Quarterly, 17(1), 1972). L’idée de ce « modèle » est que le monde des « problèmes » et celui des « solutions » évoluent chacun de leur côté. Bien sûr, un problème pris au sérieux encourage à trouver une solution. Mais, dans la plupart des cas, les choses ne sont pas aussi linéaires. Les solutions existantes ne sont pas satisfaisantes. A l’inverse, certaines solutions imaginées par X, Y ou un groupe, n’ont jamais pu s’exprimer faute d’un contexte favorable. Et, soudain, le contexte change, une solution qui dormait devient intéressante pour faire face à un nouveau problème.

Voilà en gros l’idée. Tout cela pour dire qu’il est sans doute utile d’améliorer le dialogue entre demande sociale et recherche (et de l’améliorer d’une manière plus large qu’au travers d’appels d’offre qui filtrent fortement la demande sociale). Mais qu’à côté de ce dialogue, il y a place, aussi, pour faire vivre des approfondissements qui appellent du temps et de la sérénité. Tout rabattre sur le temps court et les fausses évidences de l’utilité à court terme est, en fait, stérilisant à long terme.

La vérité des microbes

L’épidémie de COVID-19 entraîne toutes sortes de contraintes et de complications pour les personnes qui ne sont pas malades (même si elles pourraient tomber malades par la suite). Il est donc normal qu’elle engendre les théories les plus fantaisistes de la part de ceux qui n’ont pas envie de se plier à ces contraintes. Mais les partisans des théories, dites du complot (ou apparentées), ne sont pas les seuls, il faut le souligner, à confondre leur opinion et ce qui relève du débat scientifique. Dans un interview accordée à l’Obs (publiée le 10 novembre sur le site du journal), l’épidémiologiste John Ioannidis, note que les médecins et les chercheurs eux-mêmes ont parfois confondu les deux registres de discours.
Je cite trois extraits :
« Des chercheurs se sont comportés en activistes en recourant à des lettres ouvertes et des pétitions autour de la gestion du Covid-19 ».
« Certains scientifiques instrumentalisent la science. Le 4 octobre dernier, de grands épidémiologistes ont publié la déclaration de Great Barrington, aussitôt signée par des dizaines de milliers de scientifiques pour exiger des mesures de protection en faveur des personnes les plus vulnérables et l’arrêt du confinement pour le reste de la population. En réponse, une autre déclaration, signée par d’autres éminents scientifiques, est parue quelques jours plus tard dans The Lancet. Ces deux documents ont été largement diffusés, et une guerre a commencé pour salir, décrédibiliser les uns ou les autres. J’ai été stupéfait de ces attaques. Il n’y avait pas de discussion scientifique, il fallait seulement faire taire ceux avec qui l’on n’était pas d’accord ».
« Je n’ai rien contre les mobilisations autour d’enjeux éthiques, mais les débats entre scientifiques ne peuvent se résoudre à travers des guerres de pétitions ».

Bon, on voit l’idée. Et, de fait, les prises de position péremptoires, publiées par des groupes de médecins divers, peuvent impressionner, dans un premier temps, mais l’accumulation de prises de positions contradictoires, que nous vivons, en ce moment, conduit à ce qu’elles s’annulent les unes les autres et qu’elles décrédibilisent la science médicale. Qui plus est, elles utilisent les mêmes ressorts que les théories du complot : des affirmations fortes, des options tranchées, des étiquettes censées témoigner du sérieux de la personne qui parle et, last but nos least, une fermeture complète au point de vue adverse.

Une relecture de Les microbes, guerre et paix, de Bruno Latour

Cette confusion m’a encouragé à revenir vers un classique de la sociologie des sciences : le livre de Bruno Latour (paru en 1984) sur la mise en évidence des microbes par Pasteur et ses associés. Le livre a, d’ailleurs, légèrement changé de titre lors de sa réédition en 2001. Il s’appelle désormais : Pasteur, guerre et paix des microbes. La thèse de Latour est tout à fait en ligne avec ce qui se passe ces temps-ci : il montre que le savoir médical est mobilisé par des acteurs qui veulent l’instrumentaliser pour promouvoir certaines politiques de santé publique. Il n’y a donc pas de cloison étanche entre le savoir scientifique et l’activisme politique. A l’époque de Pasteur, des savants hygiénistes se battaient pour imposer certains équipements publics (comme le tout à l’égout) et certaines pratiques. Ils furent trop contents d’entendre parler des micro-organismes qui justifiaient leurs projets. Les découvertes de Pasteur les arrangeaient. Ils lui ont donc accordé du crédit avant même que les découvertes soient tout à fait probantes. Pasteur, de son côté, s’est montré suffisamment astucieux pour se focaliser, régulièrement, sur des questions un peu « chaudes » et montrer, à chaque fois, que le « truc » des microbes marchait. Il ne faut donc pas avoir une vision trop exclusivement rationnelle de la découverte des microbes : des volontés de pouvoir et des tactiques habiles y ont eu une part, également.

Voilà, en quelques phrases, l’argument du livre. Dans la partie théorique (nommée « irréductions ») Bruno Latour résume sa position en une formule : « La science, c’est la politique continuée par d’autres moyens » (p. 339). S’agissant des politiques de santé publique, il est normal qu’il y ait un mélange des genres et c’est bien ce que nous observons, aujourd’hui. Mais jusqu’où peut-on pousser cet argument ?

Il y a quand même un argument d’un autre ordre, dans le succès des microbes et Bruno Latour ne l’esquive pas. L’hygiène était devenue un fourre-tout de trucs divers que l’on ne parvenait pas à unifier. Les découvertes de Pasteur (et d’autres à la même époque) leur ont soudain donné un socle commun : toutes les mesures empiriques préconisées se rattachaient à une cause identifiable unique. C’est là un argument très fort (qu’on appelle le rasoir d’Ockham) : on privilégiera toujours, dans le domaine scientifique, une théorie qui prédit la plus grande diversité de phénomènes avec la plus petite quantité de concepts.

Par ailleurs, il y a aussi quelque chose de platement objectif : si les microbes avaient été une vue de l’esprit, Pasteur aurait fait illusion un certain temps ; il aurait même pu être défendu au-delà du défendable par des acteurs que ses théories avantageaient, mais, tôt ou tard, la théorie se serait dégonflée.

Donc oui, il y a des zones d’actions hybrides entre projet politique et travail scientifique, mais le travail scientifique produit quelque chose d’irréductible à une volonté politique quelconque. Ou, dit autrement : c’est peut-être de la politique continuée par d’autres moyens, mais les « autres moyens », justement, font toute la différence. Les chercheurs ne sont pas exempts de rêves de pouvoir, mais le fait qu’ils doivent en passer par des « moyens » spécifiques produit une autre régulation sociale et, donc, des affirmations d’un autre ordre.

La science, la politique et la guerre

La formule de Bruno Latour est, bien sûr, un décalque de la formule de Carl von Clausewitz : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Et, là, on voit bien que les moyens importent. Car tous les rapports de pouvoir ne se valent pas. La politique fait, quand même, en général, beaucoup moins de morts que la guerre. Donc, les règles qui président aux compétitions, dans une arène donnée, n’ont rien d’anodin. Elles sont même peut-être l’essentiel. Entre un discours non régulé, comme ce qui circule sur les réseaux sociaux où tout le monde dit ce qui lui passe par la tête, et un discours lourdement régulé, comme celui de la controverse scientifique, il y a d’énormes différences.

On perd un peu cela de vue, aujourd’hui, où des acteurs politiques, qui ne manquent nullement de culot, tendent à tenir des discours qui, précisément, échappent à toute régulation. Mais, de temps en temps, les microbes se vengent. Les trois chefs d’état qui minimisaient le plus l’épidémie de COVID sont tombés malades (sans conséquences majeures).

Pendant ce temps, la prise en charge des malades du COVID progresse, heureusement, à l’écart des polémiques les plus outrancières. Et elle le fait en suivant les protocoles standards, qui n’évitent nullement les compétitions acharnées entre équipes et entre laboratoires sur l’ensemble de la planète, mais qui régulent ces compétitions.

On peut, en effet, tenir n’importe quel discours, mentir de la manière la plus grossière, s’enfermer dans le déni, ou, plus habilement, affirmer quelque chose avec aplomb sans en être totalement sûr, mais ces tactiques n’ont pas la même efficacité suivant l’arène concernée et suivant les « moyens » qui y prévalent.
On devine le cours que suit ma pensée. Donald Trump a gagné beaucoup de batailles dans l’arène du buzz et parmi des populations qui étaient disposées à le croire. Il a pratiqué le déni d’une manière basique, régulière et totalement prévisible. Mais les microbes ont fait de la résistance. On peut même penser que, s’il n’y avait pas eu l’épidémie, il aurait été réélu triomphalement. Aujourd’hui il en est réduit à dénier sa défaite politique. Mais, dans les arènes juridiques, où il faut produire au moins des indices matériels qui appuient ce qu’on affirme, son action semble peu efficace. Et si la démocratie tient, malgré le déni de sa défaite, c’est parce que suffisamment d’acteurs jugent que les moyens qu’il utilise sont inadaptés aux institutions existantes. Il peut continuer à tweeter. Mais là où d’autres moyens prévalent dans la certification des résultats électoraux, ses tweets sont inopérants. Il lui resterait, en fait, un seul moyen : continuer la politique par le moyen de la guerre civile. Il n’est pas loin de cette option. Je ne pense quand même pas qu’il franchira le pas.

On ne peut donc pas dire que l’on est entré, de plain pied, dans le temps de la post-vérité. Il existe, certes, de vastes espaces sociaux où l’affirmation gratuite peut se donner libre cours. Mais il existe toujours d’autres espaces sociaux où les moyens de faire triompher son point de vue continuent d’obéir à des règles précises.

Qu’est-ce que la vérité ?

Et, à vrai dire, cette coexistence de différents régimes de parole n’est pas si nouvelle.

Si je fais un saut en arrière brutal dans un passé lointain, ce hiatus entre des régimes de parole qui obéissent à des fonctionnements différents me rapproche des considérations sur la vérité que l’on trouve dans l’évangile de Jean. Dans le face à face entre Jésus et Pilate, notamment, un morceau de dialogue concerne la question de la vérité : « Jésus dit : je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. Pilate lui répondit : Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18.37-38). Je comprends très bien la question de Pilate. En l’occurrence, il se rend parfaitement compte que les accusateurs de Jésus déforment les choses. Mais a-t-il intérêt à pousser l’enquête trop loin ?

Or, le plus frappant est que Jésus lui a clairement fait entendre, juste avant, qu’ils ne sont pas, l’un et l’autre, dans la même arène et qu’ils n’usent pas des mêmes moyens. Jésus affirme, en effet : « Ma royauté n’est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux mains des autorités juives » (v 36). Il n’entend pas par là qu’il ne s’intéresse qu’à une royauté immatérielle. Il dit simplement à Pilate qu’ils ne sont pas dans la même sphère tous les deux. Pilate manipule le combat, la force armée à l’occasion, et il évalue le rapport de force entre Jésus et ses accusateurs. Ce sont là les moyens qu’il emploie. Mais Jésus use d’autres moyens. Ils ne peuvent donc pas être d’accord sur la vérité.

Humanité virtuelle = humanité diminuée

Les épisodes de confinement nous donnent l’occasion, inattendue, de nous faire une idée du rêve, qui circule dans les cercles transhumanistes et apparentés, d’une humanité dite « augmentée », affranchie des contraintes corporelles par des prothèses diverses, voire téléchargée sur des serveurs totalement virtuels. Eh bien, je le dis tout net : ça ne me fait pas envie !

Nous sommes déjà « augmentés »

Donnons quelques exemples :
– Le contexte, aujourd’hui, est que nous sommes devenus des virtuoses de zoom (et des applications qui y ressemblent). Je fais, plusieurs fois par semaine, des visioconférences, et je bascule, à l’occasion, en partage d’écran pour projeter un powerpoint. Cela permet d’aller beaucoup plus loin que ce qu’on pouvait faire, autrefois, par conférence téléphonique ou par visioconférence d’une salle à l’autre.
– Pendant le laps de temps où il était possible de se déplacer, nous avons cherché, mon épouse et moi, un nouveau logement dans une zone éloignée de notre domicile actuel et nous avons fait l’essentiel de nos recherches sur internet. Les transports étant mal commodes (masque tout le temps du voyage) et à limiter quand même, nous avons fait un tout petit nombre de déplacements sur place en ayant largement déblayé le terrain au préalable.
– Une de mes filles, mon gendre et ma petite-fille habitent, actuellement, en Colombie. Ils doivent zigzaguer entre les confinements français et les confinements colombiens pour traverser l’Atlantique. En attendant, nous communiquons par Skype.
– Dans notre vie d’église nous avons un groupe de prière par Whatsapp et nous organisons, régulièrement, des réunions virtuelles avec, dans certains cas, des post-it virtuels quand on veut favoriser les échanges et les prises de parole diverses.
– Je regarde des concerts en vidéo, au gré de mes envies, et je bénéficie d’une offre considérable.
Voilà, ainsi, quelques exemples de ce que nous expérimentons pendant les phases de confinement.

En bref, nous sommes, d’ores et déjà, des individus augmentés : nos yeux et nos oreilles captent des signaux lointains ; notre voix franchit les mers ; nos limites corporelles sont très largement abolies.
C’est clair, nous avons gagné beaucoup de possibilités. En revanche devoir mettre entre parenthèses une grande partie de notre corps, dans toutes ces occasions, n’est pas du tout un gain. Il est difficile de définir précisément ce que l’on perd, mais le fait d’être privés de la rencontre en chair et en os, nous fait toucher du doigt l’importance de la proximité entre des êtres de chair. Si certains rêvent de se télécharger sur un serveur informatique je ne les suis nullement dans un tel projet. Il faut dire que ces rêves sont largement nourris par des salariés ou des dirigeants des entreprises qui élaborent les nouvelles technologies. Il y a là un biais de perception classique : croire que ce que l’on fait dans son travail est une activité essentielle pour tout le monde !

Réparés et augmentés, ce n’est pas tout à fait la même chose

Bien sûr, le corps est une réalité ambiguë. Il nous impose des limites. Il nous fait souffrir, à l’occasion. A 65 ans j’ai des symptômes de vieillissement assez classiques. Et je suis content de pouvoir disposer de prothèses. J’ai, par exemple, une presbyacousie commençante et je suis content d’avoir des appareils auditifs qui me permettent de mieux dissocier les consonnes dans les conversations.
Mais, justement, la situation présente me fait mieux comprendre la différence entre des prothèses qui me permettent de continuer à mener une vie sociale ordinaire, sans trop de difficultés, et des appareillages qui me transformeraient en cyborg ou en surhomme, comme on voudra : bref quelque chose qui me projetterait hors de la corporéité. Les prothèses que je porte restent au service de mon corps présent. Je les mets et je les enlève au gré de mon désir. Je ne suis nullement annexé à une mécanique qui me dépasse. Et, dans mes interactions avec les autres, je reste au niveau d’une simple humanité, faillible et mortelle, qui non seulement me convient, mais a son charme. La mort ne me réjouit pas. Mais me savoir mortel me donne un certain rapport aux autres et au monde que je trouve essentiel et libérateur. J’échappe à la toute puissance qui est la porte ouverte à tous les délires.

Et incarnatus est

Mon corps colle à ma condition humaine et vivre sans mon corps correspond à une humanité, non pas augmentée, mais diminuée. C’est l’occasion de dire que l’attente de la résurrection n’est pas l’attente d’une vie extra-corporelle, mais l’attente d’un corps autre : « semé corruptible, on ressuscite incorruptible ; semé méprisable, on ressuscite dans la gloire ; semé dans la faiblesse, on ressuscite plein de force ; semé corps animal, on ressuscite corps spirituel. S’il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel » (1 Cor 15.42-44). Je laisse chacun imaginer ce que peut être un corps spirituel, en tout cas, c’est un corps.

Et quand Dieu a voulu venir vers nous il n’a pas considéré notre enveloppe corporelle comme un problème. Il s’est incarné pour venir à notre rencontre. La plus belle célébration de cette incarnation se trouve, d’ailleurs, à mon avis, dans la grande messe en ut mineur de Mozart. Au sein du credo, un passage qui dure plus de 8 minutes, tourne autour de ces simples paroles : « il s’est incarné par le Saint-Esprit, du sein de la vierge Marie et il s’est fait homme ». En latin cela donne : « Et incarnatus est, de Spiritu Sancto, ex Maria Virgine. Et homo factus est ». Et deux tiers de l’air est composé de vocalises sur la voyelle « a » dans le mot « factus ». C’est quand le Christ se fait homme que Mozart se lance dans cette vocalise qui me donne des frissons. C’est au moment où le Christ nous rejoint dans notre corporéité qu’il nous invite à chanter et à nous laisser porter par cet air plein de sensualité.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette page musicale sublime, je vous mets un lien vers une interprétation.

Le transhumanisme est une recherche de puissance parmi d’autres. Et comme toutes les recherches de puissance elle oublie de célébrer ce qui est là, ce qui nous est donné, ce qui est à portée de main et qui a une saveur incomparable.

Les interactions de corps à corps sont complexes et ne sont pas exemptes, elles non plus, de tentatives de prises de pouvoir ou de manipulations diverses. Mais, dans leur mystère, dans leurs limites mêmes, dans leurs contours difficiles à préciser, elles possèdent cette saveur incomparable qui ressort d’autant plus aujourd’hui que nous en sommes en partie privés.

Au reste, l’attente de Paul, il l’a dit plus tôt aux Corinthiens, dans la même épitre, n’est pas de rencontrer le Christ en tant que pur esprit, mais de le rencontrer face à face. Comme je le comprends !

La droite religieuse américaine, histoire d’un naufrage

A l’occasion de l’élection présidentielle, le soutien sans faille apporté par les évangéliques américains à Donald Trump pose question, à l’intérieur même des Etats-Unis. Un article récent du New York Times résume le problème : « Pourquoi les évangéliques ne sont-ils plus ce qu’ils étaient ? » (Elisabeth Bruenig, « Why Evangelicals Aren’t What They Used to Be », article paru le 6 novembre). Les évangéliques américains ont certes toujours plutôt penché vers les Républicains, mais, ces dernières années c’est devenu quasiment un plébiscite. Jugez de la différence : en 1996 les personnes se déclarant elles-mêmes « nées de nouveau » ont voté pour 49 % en faveur de Dole et pour 42 % en faveur de Clinton. L’écart de 7 % est significatif, mais relatif. En 2000, il est monté à 15 %, en 2004 à 24 %, etc. Cette fois-ci les personnes « blanches » se déclarant « nées de nouveau » ont voté à 76 % en faveur de Donald Trump (il y a quand même eu un peu d’érosion depuis 2016 : en 2016, le chiffre était de 81 % !).

Or Elisabeth Bruenig pose la question qui brûle les lèvres de toute personne de bon sens : « Comment un mouvement basé sur des principes chrétiens et fortement influencé par des préoccupations sur le comportement et la personnalité des candidats a-t-il pu contribuer à la victoire de Donald Trump [en 2016 et failli récidiver en 2020] ? ». La réponse est simple et brutale : il y a eu une captation idéologique complète des églises et des chrétiens participant à ce mouvement. De sorte qu’ils ne sont plus des chrétiens plutôt en faveur des options politiques républicaines, ils sont tout simplement devenus des républicains à part entière, prêts à défendre n’importe quel candidat, du moment qu’il soutiendra la politique du parti. D’ailleurs les motifs de leur adhésion, qui reposaient au départ plus sur des questions d’éthique individuelle, sont désormais en ligne avec ceux des républicains dans leur ensemble : ils se préoccupent de l’économie, de la sécurité et de l’immigration, en tout premier lieu.

Un indispensable espace tampon entre les convictions religieuses et la vie politique

Mutatis mutandis, cela m’a rappelé l’aventure des chrétiens européens ou latino-américains séduits par les mouvements marxistes qui, pour nombre d’entre eux, sont passés de chrétiens sympathisants du marxisme à marxistes tout court.
J’ai mes propres convictions politiques (elles sont évidentes pour qui lit régulièrement ce blog), mais ma foi ne se résume jamais à ces options et elles me met, d’ailleurs, toujours en porte à faux avec un mouvement politique quel qu’il soit. Ce n’est pas forcément confortable, mais, pour moi, le chrétien est toujours un peu « ailleurs ». Par le passé, les chrétiens ont longuement pactisé avec les pouvoirs en place. Le christianisme n’en est pas sorti grandi. En France, on a construit « l’ailleurs » dont je parle, autour de la pratique de la laïcité : toute conviction profonde qui oriente la vie ne peut pas, en tant que telle, déborder sur l’espace public. Pour rentrer dans l’espace public elle doit en passer par des compromis, des approximations et des alliances provisoires. Elle doit se formuler dans un langage qui ne présuppose pas les convictions en question. Bref il faut garder une respiration entre foi (quelle qu’elle soit) et projet politique. C’est indispensable si on veut éviter les guerres civiles. Mais on découvre, à travers la dérive des églises évangéliques américaines, que c’est également indispensable pour la foi elle-même.

Je renvoie à l’excellent blog, animé par des universitaires américains : Religion in Public. Ils passent en revue et analysent fort finement les possibilités et les impasses des croisements entre, comme ils le disent, « le sacré et le séculier ». On y lit, dans un post récent (du 24 septembre) à propos des controverses sur le port du masque, la description suivante, qui relève certes d’un cas extrême, mais qui donne néanmoins la chair de poule : « Il existe une minorité déterminée, défendant un ensemble de croyances bien précises, et qui mène la charge contre les mesures de santé publique (refusant, entre autres, de respecter la distanciation sociale ou de porter un masque). [… Cette minorité s’enracine dans] l’évangile de la prospérité. Ce système de croyance repose sur l’hypothèse que ceux qui sont fidèles à Dieu et à l’Église de Dieu n’en récolteront pas seulement des bénéfices dans l’au-delà, mais obtiendront également santé et richesse au cours de cette vie. Enracinés dans le « pouvoir de la pensée positive », les adeptes de l’évangile de la prospérité [… mobilisent leurs croyances] pour atteindre des objectifs terrestres, comme la santé et la richesse. [… Et] un fil conducteur des systèmes de croyance de l’évangile de la prospérité n’est pas seulement que la croyance peut guérir les carences de la vie, mais que l’incrédulité peut nuire. En d’autres termes, la pauvreté et la maladie sont des signes de péché, d’un manque de croyance et peut-être même de l’œuvre du diable. [ … Dès lors un prédicateur comme] Joel Osteen dit explicitement aux adeptes d’éviter les malades et les pauvres: «Vous devez faire attention de qui vous vous entourez, surtout dans les moments difficiles. La misère aime la compagnie ». [… L’idée est] que les individus sont responsables des problèmes sociaux, mais aussi que se regrouper avec d’autres personnes affligées par la maladie ou la pauvreté revient à s’associer au péché ».

Là, à force de se laisser capter par les mirages de la société de consommation et par l’idéologie libérale qui la sous-tend, on a atteint les limites de quelque chose qui n’a plus rien à voir avec la foi chrétienne mais qui relève, purement et simplement, du paganisme.

La sécularisation de la société américaine accentue la droitisation de ces églises (et vice-versa)

On peut se demander, quand même, comment un tel engrenage a pu s’enclencher.

En fait, il semblerait qu’il y ait une double dynamique qui ait accentué le phénomène : chacune des deux dynamiques soutenant l’autre. D’un côté, de plus en plus de jeunes se détournent de la pratique religieuse : de la sorte, ceux qui restent membres des églises sont plus conservateurs que la moyenne. D’un autre côté, les églises deviennent de plus en plus marquées à droite et, de la sorte, elles rebutent de plus en plus de jeunes.

Sur le même blog, un post du 7 octobre fait le point. En 2019, 43 % des personnes nées après 1981 et 47 % des personnes nées après 1995 (chiffre énorme !), déclarent qu’elles n’ont aucune appartenance religieuse ou qu’elles sont athées. Parmi les « boomers » (nés entre 1946 et 1964) le taux est de 26 %. Les auteurs du post ont fait un croisement entre cette désaffection et l’appartenance politique.

Les plus dégagés de toute pratique religieuse ne sont pas ceux qui ont une appartenance démocrate affirmée. Ce sont ceux qui se sentent « plutôt démocrates », ou bien les indépendants. Et c’est là aussi, qu’entre l’enquête de 2018 et 2019, le taux d’abandon de la pratique religieuse est le plus élevé. Du côté républicain, pas grand chose ne bouge. Mais ce qui apparaît nettement est que des personnes plutôt flottantes sont de plus en plus écœurées par les outrances de la droite religieuse.

Des personnes modérées laissent de côté l’église qui a, de la sorte, toute latitude pour développer un discours de plus en plus marqué à droite. Et cette dérive progressive éloigne de l’église les personnes les plus modérées.

Un des plus incroyables naufrage de l’histoire de l’église contemporaine

Que dire en conclusion ? Je me sens personnellement concerné par cette histoire. Jeune protestant, arrivant à l’âge de faire des études, je me suis retrouvé devant le désert d’une église protestante traditionnelle où tous les mouvements de jeunesse avaient volés en éclat, au début des années 1970. Ma foi s’est, de ce fait, largement construite au contact des mouvements évangéliques. J’y ai découvert une foi vivante qui m’a structuré.

Les rapports entre mouvement évangélique français et mouvement évangélique américain ont toujours été complexes. Ils se sont, de toute manière, considérablement relâchés à partir de la chute du mur de Berlin : chaque mouvement suivant, alors, sa dynamique propre (d’ailleurs, un des premiers documents édité par le Conseil National des Evangéliques de France, après sa création, est une dénonciation de l’évangile de la prospérité). Mais j’ai eu l’occasion de participer à des rencontres internationales où j’avais été plutôt impressionné par la ferveur et le nombre de jeunes évangéliques américains.

J’ai, par la suite, rejoint les églises mennonites, qui représentent un chemin très particulier : leur ancrage dans la non-violence et le travail social les a préservées (y compris aux Etats-Unis) des outrances dont je parle ici.

Mais si je pense aux églises évangéliques américaines que j’ai connues pendant les années 1970 (et qui n’étaient, à mes yeux, déjà pas exemptes de toute critique) et à ce qu’elles sont devenues aujourd’hui, je suis obligé de dire que nous avons assisté, en direct, à un des plus grands naufrages contemporains de l’histoire de l’église. Cela ne me fait pas plaisir d’écrire cela. C’est juste ce que je constate. Hélas !

On y retourne !

Oui, ça nous pendait au nez depuis un petit moment : on reconfine. Il suffisait de suivre l’évolution des taux d’incidence, depuis plusieurs semaines, pour voir que les mesures prises ne suffisaient pas à endiguer la marche en avant de l’épidémie. Il y a eu l’un ou l’autre succès local temporaire, mais ils ont tous fini par être annulés les uns après les autres. Il y a, au reste, des mystères : pourquoi le département de la Loire est-il devenu l’épicentre de cette deuxième vague ? Il y a, là-bas, deux fois plus de cas que dans Paris intramuros ! Ces dernières semaines c’est en Ile-de-France que le taux de reproduction est le plus bas (mais il reste supérieur à 1) : autre mystère. Les taux d’incidence de la Lozère, de l’Aveyron et du Tarn, sont au niveau de ceux de la grande couronne parisienne et même nettement plus élevés que celui de la Seine-et-Marne. Comprenne qui pourra !

On pourra sans doute reprocher ceci ou cela au gouvernement, mais il faut quand même dire que c’est le pouvoir en place qui a, le premier, alerté sur la reprise de l’épidémie et qu’il a émis ses messages, semaine après semaine, au milieu d’auditeurs plutôt sceptiques. Par ailleurs, aucun pays d’Europe ne semble, cette fois-ci, tirer tellement mieux son épingle du jeu qu’un autre. Le taux d’incidence, en Suisse (un des pays qui avait bien traversé la première vague) est, aujourd’hui, de 1480 pour 100.000, supérieur à celui de la Belgique et sans commune mesure avec le taux français (440).

C’est, une fois de plus, notre ignorance collective qui frappe : il y a beaucoup de choses que l’on ne sait pas encore. En attendant … on retourne chez nous.

Je comprends assez bien la colère des petits commerces : ce ne sont probablement pas des lieux de contamination majeure. En fait, ils sont les victimes collatérales d’une exigence globale : il faut limiter les motifs de sortie de tout un chacun.

La deuxième fois n’est pas identique à la première

J’y retourne donc, mais cela ne me fait pas le même choc que la première fois. Il faut dire, d’abord, que les restrictions progressives se sont étalées sur une durée plus longue. Et puis, je l’ai dit fin août, il y a toutes sortes d’activités que je n’ai pas reprises depuis le printemps : visiter des expositions masqué ne me dit rien. J’ai considérablement réduit mes déplacements à Paris où tout est compliqué par les gestes barrières divers. Dans la vie d’église, nous n’avons pas repris les agapes qui sont sources de bien trop de risques. De fait, notre vie communautaire est restée en partie en sommeil. Donc le choc a été moins brutal qu’en mars. Et, l’un dans l’autre, la généralisation des masques a aussi permis plus de souplesse dans certaines activités maintenues (au moins pour le moment).

Bref, ce n’est pas la sidération du printemps dernier. Mais la lassitude est là, évidemment.

Cela dit, l’expérience de la première fois m’est utile. Je me suis rendu compte, après coup, des moments forts que j’ai vécus pendant cette parenthèse forcée. Et tout cela me conduit à aborder cette nouvelle période avec plus de philosophie.

Bien sûr, j’ai de nouveau des projets qui sont devenus impossibles d’un seul coup. J’avais pris rendez-vous chez le coiffeur le vendredi 30 octobre : mauvaise pioche ! Je dois annuler plusieurs déplacements importants. Tout cela est énervant.

Mais, au bout du compte, il y a quelque chose de profond qui refait surface : c’est la perception de ma fragilité fondamentale. Pour nous autres, occidentaux, c’est ce que l’on peut imaginer de pire. Pour moi, qui suis un amateur de la littérature japonaise, je vois cela différemment. Au Japon c’est la saison de la lune d’automne et l’on médite sur tout ce qui est en train de disparaître. Il y a, là dedans, de la nostalgie, mais aussi une émotion profonde en repensant à la valeur de tout ce qui est fragile et transitoire. Est-ce là quelque chose qui est propre au bouddhisme ? Pas du tout. On trouve des évocations tout à fait semblables dans la Bible et c’est le développement de la civilisation occidentale qui l’a occulté.
Je pense à l’Ecclésiaste, bien sûr, mais c’est presque trop facile.
Je préfère citer un extrait du Psaume 39 :
« Seigneur, fais-moi connaître ma fin et quelle est la mesure de mes jours, que je sache combien je suis éphémère !
Voici, tu as donné à mes jours une largeur de main, et ma durée n’est presque rien devant toi.
Oui, tout homme solide n’est que du vent !
Oui, l’homme va et vient comme un reflet ! Oui, son agitation, c’est du vent !
Il entasse, et ne sait qui ramassera » (Ps 39.5-7).

Ce n’est pas là, forcément, un discours déprimé et démobilisateur (une fois encore, il faut sortir de nos préjugés occidentaux). C’est une autre manière d’aborder la vie et d’y demeurer.

Il existe des effondrements heureux

Allez ! Un peu d’optimisme dans la conjoncture actuelle qui est plutôt sombre.
Les laborieuses négociations sur la réforme de la Politique Agricole Commune, puis le vote du parlement européen, ont donné lieu à des commentaires désabusés de la part des ONG qui considèrent que la montagne a accouché d’une souris insuffisante pour faire face aux enjeux environnementaux et climatiques.
Les motifs de rigidité, face à l’exigence de changement, sont divers, et ils ne peuvent pas se résumer au « poids des lobbies ». Mais, quand on les examine, on se rend compte que la rigidité pourrait changer de camp et se retourner assez brutalement à l’occasion de ce qu’on appelle une bifurcation : lorsqu’un choix est justifié et renforcé, simplement parce qu’il est majoritaire, il peut changer du tout au tout sur une période brève, lorsque le vent tourne. Il s’agit, si on veut, d’une « catastrophe heureuse ». Les événements se précipitent, soudainement, dans le bon sens.

La prime aux comportements majoritaires

Dans beaucoup de domaines il est plus avantageux de faire comme tout le monde. C’est plus reposant, mais c’est surtout souvent moins cher. Les économies d’échelle jouent en faveur d’une solution largement adoptée. Un intrant chimique, pour prendre un exemple, sera d’autant moins cher qu’un grand nombre d’exploitants agricoles l’achèteront. Les coûts énormes de recherche seront d’autant plus facilement amortis que beaucoup de clients achèteront le produit en question.

Par ailleurs, une technologie bien rodée (et cela vaut dans tous les domaines) a bénéficié d’années d’innovations, d’améliorations et de mises au point, tandis qu’une technologie émergente n’a pas encore fait le tour de toutes les bonnes idées qui pourraient la rendre mieux adaptée, plus robuste et plus économique.

Donc, les lobbies conservateurs ont, au départ, un argument de poids en disant que le mode de production qu’ils défendent est plus efficace et moins coûteux que des solutions de rupture qui génèrent des surcoûts, des bugs et de nombreuses déceptions. Mais imaginez que les solutions de rupture se révèlent, au fil du temps, être de bonnes idées et générer des modes de production intéressants. A un moment, ce sera la débandade, pour les uns, et la ruée, pour les autres : tout le monde va se précipiter vers la nouvelle idée qui deviendra encore plus intéressante du fait qu’un plus grand nombre d’acteurs l’adoptera. C’est là que la bifurcation peut se produire.

On est encore loin de cette bifurcation dans le domaine agricole. Mais, en 5 ans, les surfaces agricoles d’exploitation biologiques ont été multipliées par deux, en France. Elles représentent, aujourd’hui, 8,5 % de la surface agricole totale. En termes de nombre d’emplois, de nombres d’exploitations ou de surface cultivées, les taux de croissance annuels sont de l’ordre de 15%, ce qui correspond, en effet, à un doublement en cinq ans. C’est lent, peut-être, trop lent, sans doute, mais la bifurcation n’est pas forcément si loin.

La production d’électricité à un point de bascule

Et cette bifurcation pourrait bien se produire dans la domaine de la production d’électricité. Le think tank Ember fait le point, régulièrement, sur l’évolution de la production d’électricité. En juillet dernier, il a publié un rapport qui montre qu’au cours des 6 premiers mois de 2020, la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité, en Europe, a dépassé, pour la première fois, la part des énergies fossiles. C’est en partie l’effet de l’épidémie de COVID qui a fait chuter la demande. Mais il est intéressant de voir que le chute de la demande a d’abord fait reculer la production d’électricité liée aux énergies fossiles, ce qui montre qu’elles sont en train de devenir un système d’appoint et non plus le système de référence : on y recourt en cas de besoin et on les laisse de côté dès que la demande baisse.

Le graphique suivant montre, en pourcentage, les évolutions pays par pays (en comparant le premier semestre 2020 au premier semestre 2019)

Plusieurs pays ont mis en œuvre des évolutions importantes. L’Allemagne a diminué son utilisation du charbon de 30%. La France a diminué son recours au nucléaire (qui est rangé dans une catégorie à part : ni renouvelable, ni fossile) de 30% également. L’Italie et l’Espagne ont diminué significativement leur recours au gaz. Même la Pologne, pays lourdement dépendant du charbon, a diminué un peu son électricité charbonnière, tout en augmentant son recours aux énergies renouvelables.

Et les prix sont en train de s’inverser. La Pologne est le pays dont l’électricité est la plus chère, du fait de sa dépendance au charbon. Quant au nucléaire, il n’est plus une si bonne affaire. L’électricité est moins chère dans les pays qui sont les plus avancés dans le recours aux énergies renouvelables.

Attention : on ne parle ici que de la production d’électricité et pas de la consommation des véhicules ou des systèmes de chauffage. Mais il n’empêche. On voit que l’évolution est rapide.

L’intérêt des politiques publiques et des avant-gardes

On voit dès lors tout l’intérêt des politiques publiques qui peuvent considérablement accélérer le moment de la bifurcation. Au départ elles soutiennent des solutions de rupture et leurs permettent de devenir plus efficientes. Ensuite il leur suffit d’un coup de pouce pour déplacer légèrement les signaux prix et amorcer la pompe. Au moment de la bifurcation elles n’ont plus grand chose à faire. En clair, en rapprochant dans le temps le moment de la bifurcation, l’argent public injecté a un effet de levier potentiel très important.

Dans le cas de la politique agricole commune, la situation a, en effet, quelque chose d’absurde : si on subventionne tous les types d’agriculture, on retarde le moment de la bifurcation et on injecte de l’argent public pour soutenir des modes de production qui n’ont pas vraiment d’avenir. A l’extrême, une situation où l’on ne subventionnerait personne serait peut-être plus efficace ! En tout cas, s’agissant d’un domaine où la libre concurrence n’a pas cours, et où l’on soutient des producteurs parce que les distributeurs font baisser les prix, il faut s’interroger sérieusement sur ce qu’on fait de l’argent public.

Et à côté des politiques publiques, les minorités qui sont prêtes à expérimenter des solutions nouvelles jouent, également, un rôle décisif. Cela suppose, de leur part, un certain désintéressement : au sens où elles poursuivent, en général, d’autres intérêts que l’intérêt financier immédiat. Leur investissement dans des projets qui, pour elles, ont du sens et de la valeur, est nécessaire pour mettre en œuvre des manières de faire différentes. Si leurs idées finissent par être largement adoptées, leur intérêt décalé finit par devenir intéressant pour tout le monde.

Ces avant-gardes qui expérimentent de nouvelles manières de vivre et de produire ont, pour moi, beaucoup de prix. Elles représentent, à mes yeux, ce que devrait être la vie de foi. Un peu partout dans le monde, la croyance religieuse fait bon ménage avec le conformisme et le conservatisme. Mais il ne devrait pas en être ainsi. La foi des premiers chrétiens était la visée d’un monde réconcilié qui dépassait les hostilités ordinaires et les intérêts matériels les plus plats. Je me souviens, en particulier, de la formule de Paul : « on nous croit pauvres, mais nous faisons tant de riches » (2 Co 6.10). D’autres que des chrétiens pourraient revendiquer un tel credo. Ces richesses authentiques ne sont pas toujours largement reconnues, mais elle demeurent, néanmoins, un réservoir majeur de solutions innovantes, quand une société est dans une impasse.

Guerre et justice

La dernière encyclique du Pape, Fratelli tutti, a reposé la question de ce qui s’est appelé, dans l’histoire de la théologie, la « guerre juste ». Les lecteurs réguliers de ce blog savent que je suis mennonite et que je pense, par conséquent, que le chrétien est appelé à pratiquer la non-violence. Mais cela ne règle pas complètement la question de ce que le chrétien a à dire à la puissance publique sur la question de la guerre. Les premiers mennonites pensaient que les chrétiens n’avaient rien à dire à l’état : chacun vivait dans son monde (il est vrai que les états de l’époque ne leur laissaient pas beaucoup de choix). Mais, à tout le moins, ils refusaient de contribuer personnellement à un conflit armé.

La question de la guerre (juste ou injuste) se pose à partir du moment où on considère que le chrétien peut (voire doit) intervenir dans le débat public, dans un contexte où tout le monde ne partage pas sa foi et où l’état doit faire des compromis. C’est ce que je ne cesse de faire dans ce blog. Cela me conduit à regarder de manière un peu pragmatique ce que l’on peut retirer des réflexions actuelles sur la guerre juste.

Ne pas confondre violence légitime et guerre

Souvent le débat tourne court parce qu’on pense régler la question avec la notion de « violence légitime », chère à Max Weber. Mais, dans le cas de la violence légitime, on parle d’un état qui exerce la justice en tant que tiers non engagé dans un conflit entre deux personnes ou deux groupes. La légitimité, dans ce cas, est patiemment construire pour, précisément, éviter le plus possible les conflits d’intérêts et sortir de l’affrontement entre deux parties qui ont chacune leurs raisons. Or rien de tel n’existe dans une guerre où le tiers fait régulièrement défaut. Les deux belligérants se convainquent donc facilement que leur cause est juste, et personne ne peut les contredire.

Les lambeaux de droit international qui existent sont une tentative pour essayer de construire ce tiers qui fait défaut. Le pape François le mentionne tout en étant fort lucide sur sa portée réelle. Pour que les normes internationales et les structures d’arbitrage soient efficaces il faut, dit-il, « que des intentions spécieuses ne soient pas masquées et que des intérêts particuliers d’un pays ou d’un groupe ne soient pas placés au-dessus du bien commun du monde entier » (§ 257). Mais c’est précisément ce qui est souvent le cas dans un conflit armé !

Dans la plupart des situations on ne peut pas parler de guerre juste au sens d’une guerre qui serait menée par un tiers indépendant des parties en présence. C’est le talon d’Achille majeur de cette doctrine. Car ses tenants ont défini des critères, mais qui va estimer si les critères sont remplis ou non ?

La critique pragmatique et circonstanciée de l’encyclique

Un des intérêts de l’encyclique est de prendre ces critères au sérieux et de montrer (en se situant, précisément, dans une position d’arbitre, de tiers) qu’il est de plus en plus difficile d’y satisfaire, de nos jours.
Je liste une série d’arguments :
Le premier est que la doctrine en question sert plus souvent (pour ne pas dire exclusivement) à justifier une guerre, qu’à y renoncer. « On fait facilement le choix de la guerre sous couvert de toutes sortes de raisons, supposées humanitaires, défensives, ou préventives, même en recourant à la manipulation de l’information. De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. » (§ 258).
Le principe de la guerre juste veut qu’on se limite à la légitime défense, mais « on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel » (id.).
Le principe, encore, veut que l’on n’occasionne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. Mais la puissance actuelle de destruction des armes rend aujourd’hui cette idée plus qu’utopique.
« Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible “guerre juste”. » (id.).

Voilà l’essentiel de la discussion sur les principes. Il y a une autre difficulté qui vient du fait que la nature des belligérants a beaucoup changé. Ce ne sont plus tellement des nations qui se font la guerre, que des groupes (éventuellement soutenus en sous-main par des nations) au sein d’un pays donné. Or les guerres civiles, le terrorisme, la cybercriminalité, appellent d’autres réponses qu’une escalade de la violence.
Par ailleurs, la pauvreté qui est une source permanente d’hostilité est, en elle-même, une injustice à laquelle on ne saurait répondre par une guerre juste.

Les stratégies d’intimidation ont, par ailleurs, leurs limites. « Nous devons nous demander dans quelle mesure un équilibre fondé sur la peur est durable, quand il tend de fait à accroître la peur et à porter atteinte aux relations de confiance entre les peuples. La paix et la stabilité internationales ne peuvent être fondées sur un faux sentiment de sécurité, sur la menace d’une destruction réciproque ou d’un anéantissement total, ou sur le seul maintien d’un équilibre des pouvoirs » (§ 262).

Voilà, en gros, les points que soulèvent l’encyclique.
Il est intéressant de voir qu’ils ont été salués par Mgr Antoine de Romanet en charge du diocèse aux armées. Il rebondit sur le texte de l’encyclique et fait le commentaire suivant (consultable sur le site du diocèse aux armées) : « pour les pacifistes toutes les guerres sont considérées comme immorales. Pour les réalistes les guerres sont amorales, simples rapports de forces. La théorie de la guerre juste quant à elle considère qu’il est impossible de séparer la morale de la guerre, et conduit à un système de valeurs relatives à la justification morale de la guerre, ce qui peut être aussi éclairant que troublant, et ouvre la porte aux manipulations les plus redoutables. […] A chaque fois que la question de la guerre s’est posée dans l’histoire la tradition de la guerre juste a été considérée et scrutée mais aussi instrumentalisée et critiquée. Trop souvent cette référence philosophique essentielle est devenue une ressource idéologique et une forme rhétorique pour cautionner une entrée en guerre. A ceci s’ajoute le fait que le discours de la guerre juste transforme bien vite l’ennemi à combattre par les armes régulières en un criminel qu’il faut punir au nom de principes moraux« .
Venant de quelqu’un qui côtoie les militaires au jour le jour, ces réflexions méritent d’être prises au sérieux.

En tout cas, la dernière remarque est tout à fait vraie : la guerre accroît l’inimitié entre les groupes belligérants et l’invocation de la justice peut aggraver la situation. Chacun criminalise l’autre et se convainc qu’il faut le punir. Nous avons tous des exemples récents en tête. On dit parfois que les guerres font les ennemis, plus que les ennemis ne font la guerre.

Pourtant la guerre ou le rapport de force apparaît toujours comme une solution commode

Ces réflexions à froid montrent que, même en raisonnant sans référence chrétienne particulière, simplement en s’interrogeant sur la justice, la guerre est souvent une mauvaise solution ; mauvaise aussi bien du point de vue moral que du point de vue de ses conséquences pratiques.

Or le paradoxe est qu’elle continue à apparaître à des groupes divers comme une bonne idée. Il semble souvent plus commode d’impressionner, de tenir à distance celui qui nous pose problème, plutôt que d’essayer de s’entendre avec lui. Certes l’encyclique salue tous les lieux et tous les acteurs qui se consacrent à l’arbitrage et à la négociation. Mais les partisans de la négociation sont plutôt sur le reculoir, aujourd’hui. Les tenants des démonstrations de force diverses connaissent une certaine vogue. Les régimes autoritaires fleurissent un peu partout et ils ont une certaine popularité. Il y a sans doute une certaine ivresse à vouloir « en découdre ». Mais les réveils sont ensuite bien douloureux.

Questions d’économistes sur l’économie

(suite de mes deux derniers posts)

J’ai lu, peu avant le confinement, la version anglaise du livre d’Esther Duflo et Abhijit Banerjee (qu’ils avaient écrit avant de savoir qu’ils auraient le prix Nobel d’économie) et j’attendais la sortie de la version française pour en dire quelque chose. Finalement le livre est sorti en France le 12 mars et la brutalité et la soudaineté des événements qui ont marqué le printemps m’a conduit à laisser cette idée de côté. Mais j’y reviens aujourd’hui, pour ajouter une note à mes posts où je questionne :
1 les choix qui président au régime de la croissance actuelle, et
2 les options technologiques endossées sans vraiment de questionnement.

Le livre s’appelle donc Économie utile pour des temps difficiles. La lecture en est plutôt stimulante, certains chapitres plus que d’autres (les auteurs ne sont pas spécialistes de tout !).

La croissance destructrice ne reconstruit pas toujours

Les auteurs s’intéressent (c’est là leur spécialité) à la condition des pauvres et cela les conduit à remettre en question une sorte de crédo qui structure la science économique sur des modes divers :
Chacun reconnaît (premier exemple) que la croissance économique est destructrice (notamment au travers de l’innovation technique) : elle supprime des emplois en rendant obsolètes certaines activités. Mais, ajoute-t-on, immédiatement, tout le monde en profite. Les emplois détruits sont recréés dans d’autres secteurs et, assez rapidement, tout le monde profite de l’innovation technique et devient plus riche.
On explique également que l’ouverture des économies est forcément une bonne nouvelle pour tout le monde : certains secteurs soufrent de la délocalisation de leur production, mais, pendant le même temps, d’autres secteurs bénéficient de l’accès à de nouveaux marchés et, au total, chacun se consacre au domaine dans lequel il est le plus efficace, donc, une fois encore, tout le monde en profite. En résumé : l’évolution économique génère sont lot de mauvaises nouvelles à court terme qui sont toutes de bonnes nouvelles à long terme.
Voilà le type de croyance que le livre remet en question.

Esther Duflo et Abhijit Banerjee montrent, en effet, que cette conviction a priori souffre de nombreux contre-exemples. Le développement du commerce international a, par exemple, appauvri durablement certaines régions sans qu’aucun mécanisme de compensation ne vienne contrebalancer cet appauvrissement (c’est ce qu’ils expliquent dans le chapitre 3).
Et je me permets de citer un peu longuement un paragraphe très suggestif sur les méfaits durables de l’innovation technique :
« Si la vague actuelle d’automatisation ne fait que démarrer, il y en a eu d’autres dans le passé. Comme l’intelligence artificielle aujourd’hui, le métier mécanique à filer et à tisser, la machine à vapeur, [etc…] ont aussi, en leur temps, tout automatisé et réduit les besoins en main d’œuvre humaine.
Ce qui s’est passé à l’époque est ce à quoi on aurait pu s’attendre : en substituant des machines aux travailleurs pour certaines tâches, l’automatisation a eu un puissant effet de remplacement. Elle a rendu des travailleurs inutiles. C’est ce qui est arrivé aux artisans qualifiés qui filaient et tissaient à l’aube de la révolution industrielle. Et
[…] ils n’ont pas apprécié : au début du XIXe siècle, les luddites ont détruit les machines pour protester contre la mécanisation du tissage, qui menaçait leurs moyens de subsistance. Le mot luddite est aujourd’hui surtout utilisé de façon péjorative pour parler de quelqu’un qui refuse aveuglément le progrès, et l’exemple des luddites est souvent convoqué pour jeter le discrédit sur les craintes de chômage massif que pourrait susciter la technologie. Après tout, les luddites se sont trompés : les emplois n’ont pas disparu, et les salaires et les conditions de vie sont aujourd’hui très supérieurs à ce qu’ils étaient à leur époque.
Mais les luddites n’avaient pas aussi tort que cela. Les emplois qu’ils occupaient ont bel et bien disparu avec la révolution industrielle, tout comme ceux d’un grand nombre d’artisans. A long terme, tout est revenu dans l’ordre, mais le long terme a été, en réalité, très, très long. En Grande Bretagne, les salaires réels des ouvriers ont pratiquement baissé de moitié entre 1755 et
[…] le tournant du siècle, et c’est seulement après cette date que les salaires ont commencé à augmenter de nouveau. Ils ne retrouveront leur niveau de 1755 qu’en 1820, soixante-cinq ans plus tard » (pp. 310-311).
65 ans pour attendre les lendemains qui chantent, c’est, en effet, plutôt long !

Cela veut dire que les choix économiques peuvent mettre durablement en difficulté certains groupes sociaux ou certains territoires et que tout ne se lisse pas si vite. Une croyance du même ordre préside aux théories du ruissellement qui voudrait que si un groupe s’enrichit, tous finiront par s’enrichir. Mais c’est assez largement faux.

Quelle est notre marge collective d’arbitrage ?

Donc il ne suffit pas (pour revenir à mes posts précédents) de soutenir « la » croissance, comme s’il n’y avait pas plusieurs chemins possibles dans l’évolution économique. Et il ne suffit pas, non plus, de soutenir « l’innovation » comme si toute innovation était bonne à prendre. En refusant de se poser des questions on met en difficulté des pans entiers de l’espace social et, pour de longues années.

Mais a-t-on le choix ? L’idée prévaut, assez facilement, que les dynamiques économiques et technologiques spontanées sont irrésistibles. Chaque pays veut être bien placé dans la « course à la mondialisation ». Mais il est peut-être possible de se démarquer et de ne pas simplement raisonner en termes de plus et de moins. On pourrait, pour une fois, se poser des questions un peu radicales. Par exemple : est-ce que cela ne vaut pas la peine d’être collectivement un peu moins riches si les inégalités s’en trouvent réduites ?

Par ailleurs (c’est également ce que je suggérais dans mes posts précédents) suivre simplement la plus grande pente économique et technologique est source d’inconvénients majeurs. Est-ce que cela ne vaut pas la peine d’essayer d’éviter ces inconvénients (clivages sociaux, nuisances diverses, hypothèques sur l’avenir, technologies qui nous rendent dépendants, etc.) ?

En l’occurrence il arrive assez souvent que les modes de production plus respectueux de l’environnement fassent également une place plus large à des compétences diverses et à des acteurs locaux. Assurément ils ne permettent pas de produire au même prix. Mais le surcoût est compensé par le fait que l’on peut embarquer bien plus largement l’ensemble de l’espace social. Je dis tout cela en quelques mots : c’est en général vrai (mais pas absolument toujours). C’est quelque chose qui est à construire au coup par coup. C’est plus complexe que de simplement suivre le flux du « main stream » économique et technologique. Mais c’est une voie assurément prometteuse.

En tout cas, j’apprécie quand des économistes prennent du recul par rapport à leur discipline, remettent en question des hypothèses et cherchent d’autres voies.
Et j’ajouterai une note personnelle : il y a quelque chose qui me réjouit dans le parcours et dans les choix scientifiques d’Esther Duflo. Je retrouve, en effet, chez elle, un activisme et un côté légèrement iconoclaste tout à fait typique du protestantisme français et des mouvements de scoutisme protestants auxquels elle a participé. Iconoclaste, mais ni utopique, ni purement théorique, c’est là aussi un trait tout à fait typique de ce milieu.
En tout cas il y a matière à considérer, individuellement et collectivement nos choix. Nous ne sommes pas dans un train fou qui a échappé à tout contrôle.

La 5G et les Amish

La sortie d’Emmanuel Macron sur les Amish a, étonnamment, suscité pas mal de réactions. Difficile de savoir si la petite phrase était préparée d’avance où si elle lui est venue en direct. En tout cas, c’est intéressant de voir qu’un signifiant religieux est venu colorer ce débat sur l’implantation, ou non, d’une nouvelle technologie sur le sol français.
Un verbatim s’impose pour commencer : « La France va prendre le tournant de la 5G, parce que c’est le tournant de l’innovation. J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ! Je ne crois pas au modèle Amish. Et, je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine ».

Je me sens forcément concerné par cette sortie, car les Amish appartiennent à la mouvance Mennonite, à laquelle j’appartiens moi-même. Il en représentent, certes, une aile très particulière, mais je partage avec eux certaines convictions. A vrai dire, cela m’a plutôt retenu d’intervenir dans le débat, au départ. Ensuite, mon ami Francis Godard, m’a encouragé à dire quelque chose sur les enjeux de la 5G, donc je me suis décidé.

A propos des Amish

Commençons par les Amish. Plusieurs personnes ont souligné qu’ils n’étaient pas, par principe, hostiles à l’innovation technique, mais qu’ils cherchaient à en peser, collectivement, les effets sur la vie sociale, avant d’adopter ou non une technologie. On en ferait presque un modèle de démocratie technique ! Il ne faut pas non plus exagérer. Il s’agit d’une micro-société patriarcale bien plus que d’une démocratie. Et il est vrai qu’ils ont quand même un apriori négatif par rapport à toute innovation technique.

Cela dit, j’ai eu l’occasion de visiter (comme touriste religieux, si on veut) des communautés Amish aux Etats-Unis. Et il ne faut pas imaginer qu’ils vivent dans la misère et la frustration. Ce sont des gens plutôt bien dans leur peau, qui ne dédaignent pas le confort et qui vivent des tensions dans leur vie collective qui ne m’ont pas paru plus graves que celles que nous connaissons tous.

Au fond, ils me semblent porteurs d’une idée plutôt intéressante : ce n’est pas l’objet technique qu’il faut examiner en tant que tel, c’est le mode de vie dans lequel il s’insère qui importe, et la manière dont il va peser sur ce mode de vie (il faut, en effet, raisonner dans les deux sens : les modes de vie existants et les objets techniques qui s’y insèrent agissent réciproquement les uns sur les autres).

A propos de complexité

Pour revenir à l’intervention d’Emmanuel Macron, je suis d’accord que la question est relativement complexe. Mais, du coup, on ne peut pas user d’un argument aussi simpliste que de taxer ceux qui sont dubitatifs de tenants de la lampe à huile. Une fois de plus on retrouve, dans cette sortie, la caricature du discours technocratique : la question est complexe donc taisez-vous, vous n’y comprenez rien. C’est, assurément, un discours qui ne passe plus du tout la rampe aujourd’hui.

Je me suis demandé, cela dit, si on n’avait pas un peu surinterprété la sortie d’Emmanuel Macron, qu’il aurait fallu entendre sur le mode badin ou ironique. Mais la capture vidéo m’a révélé autre chose : un homme en colère et pas du tout en train de faire de l’humour. Ce qui signifie qu’il est, au fond, atteint par la remise en question qu’il affronte et qu’il ne trouve pas d’autre argument que : « c’est le tournant de l’innovation » et : on ne peut tout de même pas revenir à « la lampe à huile« . L’invocation des Amish laisse entendre qu’il y aurait en jeu une question de croyance. Et cela ne semble pas entièrement faux : croyance (presque aveugle) dans les vertus de l’innovation technologique, d’un côté, et doute de principe, de l’autre. Or la question de la croyance, à mes yeux, ne peut pas se limiter à la foi du charbonnier. Il faut en venir, pour le moins, à des convictions bien pesées. Et c’est ce que je vais essayer de faire.

Et si on creuse un peu, on s’aperçoit que la question de la 5G entraîne bien d’autres questions que celle d’une technologie ponctuelle. Elle interroge, en fait, les modes de vie urbains que nous voulons privilégier. Et donc le « modèle Amish », pour le coup, a quelque pertinence si on veut bien s’interroger un peu et ne pas céder par principe à l’adoption d’une nouvelle technologie pour être « moderne ».

Certains risques sont limités

Avant d’en venir à des considérations systémiques, mentionnons déjà certains des risques soulevés par les opposants de cette technologie. Certains de ces risques sont, a priori, assez faibles (ce qui ne veut pas dire qu’ils sont nuls). J’ai, naguère, assisté à une conférence de citoyens sur la question des antennes relais (j’ai assisté à une intervention qui précédait la mienne). Un expert en santé publique, assez équilibré dans ses propos, avait déjà souligné que s’il y avait un risque de santé publique lié aux ondes il serait beaucoup plus élevé à cause des téléphones (que l’on approche de son corps) que des antennes. Au jour d’aujourd’hui, les quelques risques mis en évidence sont extrêmement faibles, mais, avait déjà dit l’expert, un risque faible, à horizon de 10 ans, peut être fort à horizon de 30 ans. Il y a là des choses qu’on ne sait pas.

Le risque de captation des données par des tiers ne me semble pas non plus tellement plus accentué que lorsque l’on utilise une technologie comme le Wi-Fi, relativement peu sécurisée. Disons que si l’on porte attention à ce risque, il sera sans doute possible de s’en affranchir.

La question de l’empreinte carbone va beaucoup plus loin. Prises une par une, les antennes 5G seront moins gourmandes en énergie que les antennes des générations antérieures. Mais ce sont toutes les pratiques induites qu’il faut prendre en considération. Il est évident que cela va provoquer une augmentation des flux de données et un renouvellement du matériel de réception, toutes choses qui ont une empreinte carbone significative.

Et cette question de l’empreinte carbone nous renvoie vers la question des usages et donc vers les modes de vie urbains de demain.

La ville hyper-instrumentée : rêve, cauchemar ou fausse-piste ?

Si on lit les argumentaires des promoteurs de la 5G on y voit que l’usager lambda n’a pas grand chose à en attendre. Regarder des vidéos en plus haute définition en situation de mobilité n’a pas forcément beaucoup d’intérêt. Et le concept « d’internet des objets » ne me semble pas promettre beaucoup plus que des gadgets, pour l’homme de la rue (et sans doute pas nécessiter d’importants flux de données). Le besoin en flux de données plus efficaces est, aujourd’hui, surtout le fait des entreprises qui envisagent d’implémenter des innovations en utilisant bien plus de données mobiles qu’aujourd’hui.

Un premier champ est tout ce qui concerne le contrôle des process industriels. L’idée d’avoir des usines avec encore moins de présence humaine ne me semble pas forcément être une idée très intéressante. On est déjà allé très loin dans ce sens. Mais, surtout, je ne vois pas ce qu’une technologie mobile apporte, par rapport à une technologie filaire (avec une liaison par câble, par exemple).

Des remarques du même genre s’imposent pour tout ce qui concerne la médecine, voire la chirurgie à distance. Si on connecte deux sites, le fait que la technologie soit mobile n’apporte pas de bénéfice. Et on se dit, au passage, que la question des déserts médicaux reste presque entière, même si on arrive à faire bénéficier des structures rapprochées d’une expertise éloignée.

La 5G aura vraiment du sens si on l’implante dans des objets mobiles. Si elle sert à connecter des bâtiments l’intérêt est mince. On peut considérer comme plus simple, à la limite, la gestion d’un réseau de capteurs éparpillés sur un territoire et qui n’ont pas à se raccorder, un par un, à un réseau filaire. Alors cela débouche sur quoi ? L’aide à la conduite ? Peut-être, mais le partage d’informations en temps réel est déjà bien avancé. L’avancée sera plus évidente avec les véhicules autonomes qui auront, en effet, besoin d’énormément d’informations en temps réel. Sinon il y a tout ce qu’on appelle la « ville intelligente » où l’on essaye de rassembler des informations en temps réel sur ce qui se passe sur un territoire donné.

Tout cela vaut-il la peine ? Je donne ici la perception de quelqu’un qui a suivi d’assez près des projets d’innovation sur la ville intelligente, sans en être un spécialiste. Ma perception, donc, est que, dans ce domaine, on fait souvent fausse route quant à l’essentiel. On peut, par exemple, mesurer en temps réel la pollution dans une agglomération. Cela donne une connaissance plus fine que ce que des modèles peuvent produire. Mais l’essentiel est ailleurs : diminuer le taux de pollution. Et sur ce plan, affiner la connaissance ne sert pas à grand chose : on connaît les sources de pollution et on sait comment agir dessus. Le point dur est d’imaginer une organisation urbaine qui soit moins dépendante des transports. Certains imaginent (autre exemple) pouvoir instrumenter encore plus finement l’activité agricole. Mais les technologies de proximité, dans le domaine de l’entretien des sols et de leur préservation, semblent beaucoup plus prometteuses qu’un surcroît d’informations déversées par un algorithme. Les usagers des transports en commun (dernier exemple) pourraient accéder à des données plus fiables sur la situation en temps réel des autobus, si les capteurs GPS étaient mieux maintenus et les systèmes d’information suivis au jour le jour : là aussi c’est plus une question d’organisation de la maintenance que de saut technologique qui est en jeu.

Reste le véhicule autonome. Est-ce un rêve ou un cauchemar ? A priori cela semble bien de pouvoir disposer de moyens de transport souples et accessibles à chacun. Mais la question de l’occupation de l’espace se posera de toute manière. Et il reste donc décisif que la « marchabilité » de la ville soit accrue, sinon on sera simplement devenus dépendants d’un système de mobilité relativement énergivore (moins qu’une voiture individuelle, mais plus qu’un transport en commun) surtout si plus de personnes qu’aujourd’hui l’utilisent.

En résumé, avons-nous besoin de la 5G ? Tout dépend du but que l’on se fixe.

Le miroir technique aux alouettes

C’est certainement plus enivrant de penser à une nouvelle technologie que de s’affronter à des problèmes complexes d’organisation urbaine, de rapports sociaux tendus, de jeux d’intérêts contradictoires. Et c’est sans doute aussi pour cela que la critique d’une option technique est particulièrement désagréable pour des acteurs qui espèrent contourner les enjeux sociaux en déplaçant les limites techniques.

Il faut bien voir que toutes les entreprises qui sont actives sur le marché de l’informatique, de la téléphonie et des capteurs électroniques ont intérêt à faire croire qu’elles disposent de solutions miracles. Je ne suis pas hostile à l’innovation technique. Mais je pense qu’il y a d’autres domaines où des personnes innovent et inventent de nouvelles manières de faire. Elles ont sans doute moins de poids que les grandes entreprises qui dominent les marchés, aujourd’hui. Mais elles proposent des innovations qui me semblent être plus au cœur du sujet.

La croyance dont nous avons parlé au début de ce post, oriente le regard : ou bien on espère que la fuite en avant dans la ville interconnectée et massivement instrumentée va, par principe, venir à bout des enjeux écologiques, ou bien on porte attention à ce qui se vit, ici et maintenant, aux modes de vie sobres et à ce qu’ils inventent (collectivement) et on cherche à développer cette dynamique.
Il y a là, en effet, quelque chose de l’ordre du religieux : ce sont des convictions lourdement ancrées, des visions du monde qui s’opposent les unes aux autres et qui structurent la manière de penser et de vivre. Mais il n’y a pas d’un côté le complexe et de l’autre le rustique : il n’y a que de la complexité, de longues élaborations et des trouvailles, de part et d’autre.

Voilà : je n’ai pas répondu à toutes les questions soulevées par mon ami Francis (voir son commentaire à la fin du post sur la rentrée morose). Pour aujourd’hui, ce sera tout !

Crises de croissances

J’ai souvent lu avec intérêt les éditos et les billets de Laurent Joffrin, lorsqu’il était directeur du journal Libération. Que j’aie été d’accord ou pas d’accord avec ce qu’il écrivait, il m’intéressait parce qu’il recherchait, de manière assez pragmatique, les marges d’action à disposition pour essayer de construire des modes de vivre ensemble plus satisfaisants.
J’ai, cela dit, toujours eu un point de désaccord avec lui : sa célébration de la croissance, qu’il pare de toutes les vertus (même s’il admet, sans l’ombre d’une hésitation, le sérieux des contraintes écologiques à prendre en compte).
Alors qu’il essaye, aujourd’hui, de monter un mouvement de concertation et de réflexion, il récidive, dans un entretien accordé à l’Obs. Je le cite : « Je ne pense pas que la décroissance de la production soit souhaitable ni même possible. Cela ferait baisser le pouvoir d’achat des classes populaires. Au lieu de 300 000 « gilets jaunes », on en aurait des millions. Pour moi, la question sociale est une condition de la question écologique. Ceux qui crient haro sur la croissance oublient que c’est cette croissance qui a financé les écoles, les services publics, les hôpitaux. On doit compter sur la science, l’intelligence humaine pour découpler production et pollution. Cela suppose un changement des modes de vie mais aussi un progrès des technologies ».

L’argument se tient, mais toutes les questions cachées que ces quelques lignes ignorent, me semblent parfaitement révélatrices des difficultés de la classe politique, et des intellectuels qui gravitent autour, pour changer de logiciel et aborder les questions différemment.

Ce n’est pas la décroissance le problème, c’est le manque d’interrogations sur les conséquences du mode de croissance actuel

Commençons par dire que la notion de dé-croissance ne me convient pas vraiment. Elle entraîne, en effet, trop vite, avec elle, toutes les ambiguïtés de la notion de croissance. La croissance est une sorte de vaste fourre-tout où l’on répertorie tous les échanges marchands entre les personnes, quel qu’en soit l’objet. Les dépenses publiques, pour leur part, sont assimilées, dans le calcul du PIB (et donc de la croissance) à des échanges quasi marchands, où les contribuables payent pour les services qu’ils reçoivent. Quelqu’un qui se livre à une activité bénévole, pour le compte des autres, ne contribue pas à la croissance mesurée. La croissance n’est donc qu’un chiffre. On peut très bien utiliser moins de matières premières, moins d’énergie et multiplier les services que l’on se rend, moyennant finance, les uns aux autres : cela engendrera, mathématiquement, de la croissance.

La croissance, on le voit, n’est qu’un mot qui peut recouvrir des réalités bien différentes. Donc, pour moi, l’idée n’est pas de suivre, à l’envers, le chemin qui a été suivi par le passé, mais d’en inventer un autre.

Puisque l’on parle de gilets jaunes, il faut dire que la manière de valoriser économiquement, aujourd’hui, l’innovation technique, est en train de siphonner les emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés et que toute politique qui entend continuer sur ces rails se heurtera aux gilets jaunes. Beaucoup de gens ne sont pas intéressés par la croissance, aujourd’hui, car cette croissance ne leur promet rien.

Et l’argument redistributif sous-jacent qui veut que la croissance paye les hôpitaux, les écoles et les services publics, a été beaucoup plus vrai entre 1945 et 1980, qu’entre 1980 et 2020. Depuis 1980 (environ) la croissance ne contribue plus à résorber les inégalités et les services financés par l’impôt sont en crise chronique. Et ce n’est pas seulement affaire de volonté politique, de poids des lobbys, de mondialisation ou de tout ce qu’on voudra : c’est aussi, et fondamentalement, parce que l’on a investi dans certains secteurs, que l’on a consacré du temps à certaines activités, bref, qu’implicitement, au travers des allocations de moyens on a fait des choix qui sont défavorables à des pans entiers de l’espace social.

Les enjeux soulevés par les mouvements écologistes, aujourd’hui, ne sont pas seulement portés par des « menaces ». Ils concernent également la possibilité d’investir dans des activités dont plus de personnes tirent bénéfice et qui laissent moins de gens sur le carreau (aussi bien du côté des travailleurs que des bénéficiaires de leurs activités).

Donc détricoter les logiques dominantes de la croissance actuelle est indispensable, y compris (et même surtout) pour ceux qui ont des fins de mois difficiles.

La construction d’un projet commun, talon d’Achille de l’offre politique actuelle

Ces derniers n’adhèrent pas à l’offre politique dominante. Ils ne sont pas les seuls. Le manque d’adhésion aux projets politiques nationaux est aujourd’hui largement répandu. Pour ceux qui tirent profit, spontanément, de la marche des affaires, ce n’est pas un problème. Pour les autres, la simple idée de redistribution, de partage du gâteau ne suffit plus à construire un projet commun. C’est l’échec de toutes les politiques marquées à gauche : n’avoir tenté de faire que de la macro-économie et laisser largement de côté le soutien à des projets construits en commun.

Or ce qui est en train d’émerger est que l’idée de construire des manières de vivre plus respectueuses de l’environnement est un axe autour duquel quelque chose comme un projet commun peut émerger. On se rend compte, justement, que ce n’est pas seulement affaire d’innovation technologique pointue et de grands investissements. Cela suppose également de s’interroger sur ce que l’on peut organiser localement, sur les ressources communes que l’on peut agréger et mettre en synergie. Et se battre ensemble pour tenter de surmonter les obstacles qui sont devant nous est mobilisateur.

Lors des élections municipales certains ont tenté de discréditer les programmes écologistes en parlant d’écologie punitive. Peut-être qu’eux se sentaient punis. Mais du côté des électeurs il me semble qu’il y a plutôt l’enthousiasme de retrousser ses manches tous ensemble et de fédérer les bonnes idées.

Pas d’angélisme : la politique écologique a ses contradictions et ses luttes de pouvoir, comme toute politique. Ce que je veux plutôt souligner est qu’il est illusoire, aujourd’hui, de penser réunir des électeurs autour de l’idée de poursuite de la croissance, sans remise en question forte et de redistribution des « fruits » de ladite croissance qui, aux yeux de beaucoup de personnes, apparaissent, aujourd’hui, comme des fruits pourris.

Les valeurs monétaires sont des valeurs faibles

Que les fruits soient pourris ou pas, de toute manière, les politiques gestionnaires qui se limitent à agir sur des paramètres économiques génèrent peu d’adhésion. Tout le monde a envie de s’enrichir, mais l’enrichissement ne suffit pas à créer un projet de vie collective. On peut même dire que la monétarisation croissante des activités les a assez largement vidées de leur sens. Ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois se sentent évidemment concernés par leurs conditions matérielles de vie. Mais ils ont également besoin de se sentir pris en considération et de participer à quelque chose de collectif (chose que le mouvement des gilets jaunes a souvent permis).

Le constat sur la faible adhésion engendrée par des politiques qui n’ont d’autre horizon que de gérer des indicateurs n’est pas nouveau. C’était déjà la thèse de Jürgen Habermas dans Raison et légimité, Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé (l’ouvrage en allemand date de 1973). Mais il semblerait que la leçon n’ait guère été entendue par les gouvernements successifs qui se sont pratiquement tous noyés dans la gymnastique des grands agrégats et des comptes publics.

Bien sûr, tout cela rejoint (faut-il le souligner ?) les évangiles et leur inlassable questionnement sur l’attention que nous accordons à l’argent. J’en citerai cette fois-ci une formule assez étonnante : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Comme si la dynamique que nous pouvons construire avec des proches, les liens que nous pouvons nouer, les projets que nous pouvons faire les uns avec les autres étaient assez forts, assez puissants pour contrebalancer tout ce que la monétarisation stérilise. Mais c’est l’enjeu et la question que nous renvoient sans cesse aussi bien les défis de la transition écologique que la longue confrontation à l’épidémie de COVID : que faisons-nous, que construisons-nous, que vivons-nous ensemble ?

Ces dernières questions sont présentes, naturellement, dans les réflexions de Laurent Joffrin. Mais elles me semblent être présentes de loin, au niveau national plus que local, et ne pas s’accrocher à des formes d’action concrètes. C’est là que les partis politiques nationaux ont failli, en ne retenant du militantisme qu’une manière commode de ramasser des voix, sans vraiment renvoyer l’ascenseur en essayant de faire fructifier la poussière des projets collectifs locaux.