Rentrée morose

La rentrée, cette année, a des colorations plutôt grisâtres. Chacun va reprendre, comme il le peut, des activités lourdement entravées par des gestes barrières, dont on multiplie l’extension, de jour en jour, sans que l’on jugule réellement la reprise, lente mais sûre, de l’épidémie.

L’empêchement d’agir : une problématique très actuelle

Yves Clot, psychologue du travail, a écrit des pages décisives sur « l’empêchement d’agir » : toute forme d’action renvoie, comme à son verso, à toutes les autres actions auxquelles on doit renoncer pour la mener à bien. Dans le champ particulièrement contraint du travail, les empêchements sont parfois bien lourds à porter et de nombreux salariés vont mal, du fait de tout ce qu’ils ne peuvent pas faire. On leur demande d’atteindre un but, mais, dans le même temps, on contraint leurs moyens d’action.

Je pense avec une force particulière à ces travaux d’Yves Clot ces jours-ci. Le mot d’ordre est à la reprise de l’économie et j’en comprends bien la nécessité (encore qu’un peu plus de discernement dans le maniement de « l’économie » en question ne ferait pas de mal). Mais on accompagne cette injonction de toute une série d’empêchements d’agir qui mettent les employeurs autant que les salariés sous tension.

Et, pour des gens comme moi qui ne sont plus sur le marché du travail, l’empêchement est là aussi. Il y a un ensemble d’activités qui tissent, en temps normal, mon quotidien, qui deviennent lourdes et auxquelles je finis parfois par renoncer, car l’empêchement d’agir qui les accompagne les vide de tout sel.

Quand on bute sur des limites

Le fait que l’homme bute sur des limites qui entravent son action ne devrait peut-être pas me surprendre. C’est quand même une vérité théologique. Et puis je ne cesse de défendre les politiques écologistes qui, précisément, incorporent les limites que la société doit admettre dans son fonctionnement.

Mais il y a une différence quand même. Si on prend en compte les conséquences écologiques de nos actes, cela, finalement, relance notre créativité. Nous pouvons imaginer de nouvelles manières de faire qui respectent davantage les équilibres naturels et, ainsi, découvrir de nouvelles richesses que nous ignorons lorsque nous prenons sans cesse les raccourcis de l’économie (de temps, d’argent, d’effort) à court terme.

Dans les circonstances présentes on ne voit pas bien comment transformer la contrainte en créativité. On attend que les choses passent, sans vraiment inventer une nouvelle manière de vivre. Et les discours gouvernementaux ne poussent pas vraiment à cette créativité. On pointe du doigt tel ou tel groupe considéré comme irresponsable. Mais la réalité est assez complexe. Dans les pointages que fait Santé Publique France sur les clusters identifiés (sachant qu’une part importante des contaminations se fait hors cluster), les origines les plus fréquentes des clusters récents sont les suivantes : entreprises publiques et privées (hors établissements de santé) 117, établissements de santé 30, milieu familial élargi (plusieurs familles impliquées) 33, rassemblements temporaires dans le cadre d’événements divers 67. On a donc beau jeu, d’un côté, de pointer du doigt les activités festives des jeunes et, de l’autre, les risques provoqués par les situations de travail. Mais, au total, comment vivre ensemble, que ce soit pour travailler, pour se rencontrer ou pour faire la fête, tout en incorporant les limites auxquelles nous contraint l’épidémie ? Il n’y a, pour l’instant, pas de réponse à cette question.

Quel sens donner aux limites ?

Du coup il faut revenir sur cette histoire de limites. L’idée de démesure (ubris en grec) n’est pas vraiment présente dans la Bible. C’est plutôt quelque chose qui appartient au champ hellénistique. Dieu, dans l’Ancien Testament, n’est pas incommodé par les avancées et les progrès des hommes (nonobstant ce qu’une lecture rapide de l’épisode de la tour de Babel pourrait faire croire). Mais il s’élève contre l’injustice, contre les grands qui piétinent les petits, contre Caïn qui tue Abel. La limite que Dieu pose est là pour rappeler à chaque homme qu’il a à prendre son prochain en considération.

Les limites écologiques ont un sens parce que, en les transgressant, nous atteignons d’autres hommes (ou des générations futures), que nous empoisonnons ou dont nous dégradons l’environnement de vie. Et c’est ensemble que nous devons inventer des formes de vie qui font leur place à chacun.

Dans le cas de l’épidémie, nous respectons des limites pour protéger des personnes vulnérables. Mais il ne me semble pas que nous inventons des formes de vie collectives, même transitoires, qui incorporent les attentes, les besoins, et les nécessités de tout un chacun.

Qu’est-ce qu’être excellent ? (Shanghai et autres classements)

Le 15 août a été publié le très attendu classement de Shanghai qui tente de comparer les universités, les unes avec les autres, à travers le monde. On en a, finalement, peu parlé dans la presse, peut-être parce que les résultats des universités françaises sont moins catastrophiques que d’habitude ! De fait, depuis plusieurs années, des opérations de regroupement entre établissements d’enseignement supérieur et de recherche ont été menées, en France, dans le but de faire meilleure figure à ce classement et, mécaniquement, ces opérations ont fini par porter leurs fruits. Dans la mesure où bon nombre d’items de ce référentiel sont des chiffres absolus, et non pas des pourcentages, plus une université est grande, mieux elle figurera. Cela ne signifie pas, pour autant, qu’elle produit de meilleurs travaux.

L’excellence, un mot valise

Ce classement (même quand on le méprise) a soutenu, à travers le monde, depuis sa création, une course à « l’excellence », mot que l’on emploie souvent sans s’interroger sur son sens.
L’étymologie est intéressante : excellere en latin, signifie, dépasser, être au-dessus. C’est donc un mot relatif et, si on l’emploie dans ce sens, le nombre de personnes excellentes est plus ou moins toujours le même. Ce n’est pas toujours dans ce sens qu’on l’emploie en français. Mais il est clair que les classements divers (entre lycées, entre grandes écoles, entre universités en France et à l’international), désignent toujours un numéro 1, et aussi peu d’institutions dans les dix premiers (dix, exactement !), quel que soit le niveau des établissements en question !

Le Trésor de la langue française propose, à côté de ce sens relatif, une acception plus qualitative ; excellent : « qui possède le maximum de qualités requises pour correspondre, presque parfaitement, à la représentation idéale de sa nature, de sa fonction« . Là cela pose une question plus intéressante : que cherche-t-on à faire le mieux possible dans l’enseignement supérieur et la recherche ? A cela, il y a une pluralité de réponses possibles et c’est, en fait, le propos de ce post.

Je ne vais, il faut le préciser, pas ironiser sur la recherche de l’excellence. Je serais mal placé pour le faire. J’ai dirigé, en effet, un LABEX (laboratoire d’excellence) suite à un appel d’offres mis en place, entre autres, pour contribuer à faire remonter la recherche française dans les classements internationaux. Mais, tout en coordonnant l’équipe qui montait le dossier de candidature, puis tout en dirigeant, ensuite, la structure, je n’ai cessé de me poser la question de savoir en quoi, exactement, on souhaitait exceller.

Se confronter aux autres : différentes manières d’être excellent

Il ne faut, d’abord, pas se cacher derrière son petit doigt : la recherche est un milieu foncièrement compétitif. J’ai dirigé une école doctorale, avant de diriger le LABEX, et, vu que les allocations doctorales sont en nombre limité, j’ai toujours essayé de produire un jugement collectif le plus éclairé possible, afin que les allocations aillent aux « meilleurs » candidats. Quant aux recrutements de maîtres de conférence, ils provoquent un afflux de candidatures : en général, au moins cent dossiers pour un poste! Quel que soit le critère retenu, il faut bien choisir.
On ne cesse d’être comparé aux autres chercheurs, pour l’accès aux revues, pour l’accès aux financements de recherche, dans les colloques ou les séminaires, etc. Cela ne veut pas dire que l’on est obligé de rentrer dans cette concurrence plutôt cruelle : on peut parfaitement mener sa vie de chercheur en se contentant d’une position obscure. Mais si on veut faire passer ses idées, même modestement, il faut être prêt à quelques combats.
Mais la question de l’excellence doit-elle se limiter aux résultats de ces diverses compétitions ?

Une chose qui est apparue, au début des années 2000, quand les premiers classements sont sortis, c’est que les chercheurs français étaient moins présents que d’autres dans les revues internationales. Je peux témoigner que c’était spécialement vrai en sciences sociales. Et il ne faut pas invoquer les « standards anglo-saxons ». La recherche effectuée par des anglophones est bien plus diverse qu’on ne le pense et, en sciences sociales, elle est parfois encore plus marquée à gauche qu’en France ! Cela voulait-il donc dire que les français faisaient de la mauvaise recherche ? Pas vraiment : dès que les jeunes chercheurs ont pris conscience du problème, ils ont publié comme les autres (et pas seulement les anglophones) dans des revues internationales. La seule chose est que la recherche française a dû s’intéresser de plus près à ce qui se publiait à l’étranger, et cela lui a plutôt profité. Et cela a également profité aux pays qui connaissaient mal la recherche française.

Sortir de son environnement habituel et s’intéresser à d’autres points de vue est pratiquement toujours source d’enrichissement. Mais cela ne passe pas forcément par la compétition. Dans le cadre du LABEX nous avions soutenu la constitution de groupes de recherche interlaboratoires sur des sujets émergents. Les (petits) financements étaient faciles à obtenir, du moment que les collectifs travaillaient en réseau à partir de points de vue différents. Le résultat a été une belle créativité, là où les logiques de compétition tendent, au contraire, à favoriser les chercheurs qui se spécialisent dans un objet restreint et creusent un sillon donné où ils deviennent des références.

En dehors du LABEX, sur le même site géographique, d’autres structures se sont crées pour favoriser les transfert entre recherche et innovation (y compris des innovations sociales) : c’est une autre manière de faire se rencontrer des points de vue différents. Aux Etats-Unis le passage de la recherche au marché est fluide et cela a donné naissance aux GAFA. Il existe peut-être une autre manière de faire. En Europe continentale, on est un peu partout à la recherche de cette autre manière. Les avancées sont laborieuses. Il n’empêche que, là aussi, cela a fait avancer aussi bien les chercheurs que leurs vis-à-vis. Je ne sais pas si les uns et les autres sont devenus excellents, mais ils sont assurément devenus meilleurs.

Au milieu de tout cela, question franco-française, le rapprochement du monde des grandes écoles et de celui des universités a donné lieu a beaucoup de crispations. Mais, une fois de plus, j’en tire un bilan plutôt positif (j’en parle au passé, car j’ai quitté le navire en 2017, en partant à la retraite).

Dans une société de plus en plus cloisonnée, une des missions de la recherche et de l’enseignement supérieur est de ne pas céder au cloisonnement eux-même et de se confronter, de manière créative, à d’autres manières de voir. Je pense que là, c’est un domaine où cela vaut la peine de parler de quête de l’excellence.

Il n’y a pas que les prix Nobel qui sont utiles : l’excellence a une portée bien plus vaste

Le talon d’Achille du classement dit de Shanghai est qu’il donne un poids exagéré aux prix Nobel. 10 % de la note tient compte du nombre d’anciens élèves qui ont eu le prix Nobel (ou la médaille Fields en mathématiques) et 20 % de la note, le nombre de prix Nobel parmi les chercheurs qui travaillent actuellement pour l’institution. Encore 20 % de la note tient compte du nombre de publications dans seulement deux revues : Nature et Science. En clair, on survalorise une toute petite partie des chercheurs, et les universités qui veulent être en tête de liste peuvent parfaitement poursuivre une stratégie élitiste : mettre le paquet sur quelques cracks et se désintéresser de tous les autres.

Cela rejoint peut-être une vision romantique de la science : une histoire héroïque dominée par quelques génies en petit nombre. Mais l’essentiel des avancées scientifiques, depuis 1950 au moins, a été le fait d’une poussière d’individus et de collectifs et c’est la qualité du milieu, dans son ensemble, qui importe, plus que l’existence de telle ou telle tête d’affiche. Il importe donc davantage de créer des écosystèmes innovants, que de monter des écuries de course.

Et puis l’enseignement supérieur et la recherche ont partie liée : nous sommes dans des sociétés complexes et il est, dès lors, indispensable de former des personnes qui seront en mesure de faire face aux enjeux de ces sociétés. Il y a ce qu’on appelle la formation par la recherche (et même ceux qui font des masters professionnels doivent apprendre à se poser des questions, même modestes, qui correspondent à une méthodologie de recherche). Il faut bien mesurer que l’essentiel du transfert entre recherche et hors-recherche passe par les formations de master. On doit donc devenir excellents dans cette capacité de transfert à un maximum de personnes.

Et puis il y a les formations de licence. J’ai plusieurs fois dit, dans ce blog, que le talon d’Achille des sociétés actuelles est la perte massive d’emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés. Si on veut éviter que les enfants de ces personnes se retrouvent sur le carreau, il faut continuer à améliorer les formations de licence. Au jour d’aujourd’hui, en France, on ne sélectionne pas à l’entrée à l’université, mais on tolère des taux d’échecs vertigineux dans les premières années de formation. Or il y aurait moyen de devenir, pas forcément excellents, mais collectivement meilleurs dans ce domaine et cela éviterait pas mal de tensions sociales.

La recherche, une activité comme les autres

Oui, l’exploration scientifique n’est pas une activité tellement différente des autres. Elle remplit certaines missions dans la société et pas seulement des missions platement utilitaristes : elle construit également une certaine approche des choses, un goût pour le questionnement, une familiarité avec des interrogations fondamentales pour tout un chacun. Et, comme toutes les activités, elle est soumise à évaluation. Il est assez facile de se convaincre que l’on est excellent soi-même, mais le regard extérieur est indispensable. Et il faut donc bien inventer des outils d’évaluation, aussi imparfaits soient-ils.

Mais on revient vers la question : que convient-il d’évaluer ? Si je prends une comparaison, je pense que tout le monde sera d’accord avec le fait qu’il y a une différence entre l’état physique général de la population d’un pays et le nombre de médailles que ce pays gagne aux jeux olympiques. Le classement de Shanghai ressemble, finalement, aux jeux olympiques. Il reste donc la grande question : comment dans une société de plus en plus complexe peut-on faire partager un maximum d’enjeux, et comment faire profiter un maximum de personnes de la dynamique d’innovation ?

En conclusion on se souviendra des considérations des évangiles sur le couple gagner / perdre. Par exemple : « que servirait-il à un homme de gagner tout le monde s’ils se perd lui-même ? ». On croit parfois gagner quelque chose, mais au prix de lourdes pertes. On peut gagner un concours d’excellence et perdre de vue l’essentiel : ce qui fait le sens du métier de chercheur et d’enseignant. Oui, cela arrive.

Les occasions fugitives où notre appartenance sociale se construit

(ce que révèlent, en creux, les limites posées par l’épidémie de COVID)

Évidemment on est frappé, quand on compare les sociétés contemporaines à celles d’hier, par l’incroyable individualisme qui y règne. Les solidarités de proximité se sont relâchées. Beaucoup de biens et de services sont accessibles par le marché et ne supposent plus une insertion particulière dans des réseaux sociaux, quels qu’ils soient. Chacun « vit sa vie », pour le meilleur et pour le pire : l’exclusion, la rupture des liens, est le mal du siècle.

Mais, d’un autre côté, ce qui est interdit ou restreint, du fait de l’épidémie de COVID, met en lumière (en creux) une série de moments où l’appartenance collective s’éprouve et se construit. Du fait que nous en sommes sevrés (pour partie ou totalement) aujourd’hui, leur importance nous frappe.

Ces moments où nous avons la sensation concrète de participer à une aventure collective

Donnons quelques exemples :
Beaucoup de réunions de travail peuvent, on l’expérimente, se dérouler via zoom. Quand on revient en arrière on se rend compte, d’ailleurs, que les réunions passées n’étaient pas toutes absolument nécessaires. Il m’est arrivé de me déplacer pour une rencontre qui n’était pas de tout premier intérêt. En tant que chercheur, on participe à des séminaires qui sont parfois poussifs. Mais il reste une réalité : le fait d’être réunis, pendant une heure ou deux, dans la même salle, nous fait toucher du doigt de manière concrète le réseau auquel nous participons. La co-présence physique y suffit. Si, en plus, les interactions sont stimulantes c’est tant mieux !

Pourquoi, autre exemple, les supporters préfèrent-ils aller au stade pour voir un match, plutôt que de le regarder à la télévision ? Parce qu’ils font foule, qu’ils communient dans un collectif et qu’ils forment plus qu’une collection d’individus en train de crier en même temps. Tous participent, de concert, à l’aventure de l’équipe qu’ils soutiennent. Le stade crée quelque chose que les échanges de un à un autour du comptoir d’un café ne remplacent pas, même si on y parle du match de la veille.

Le spectacle vivant, que ce soit un concert, un stand up, du théâtre ou du cirque, réunit, lui aussi, un public qui communie pendant un laps de temps à un événement partagé. Qui a été serré comme une sardine dans une petite salle, au milieu de voisins transpirants ou baigné dans l’ambiance survoltée d’un zenith, voit de quoi je veux parler.

Et, dernier exemple, chanter, lors d’un culte, avec un masque et à distance réglementaire de ses voisins, est un exercice profondément frustrant. On n’entend pas bien les autres chanter et on se sent un peu perdu au milieu d’une communauté qui perd de sa consistance concrète.

Ce sont parfois des moments transitoires, ce sont parfois des histoires communes de plus long terme. Mais, même si nous sommes au milieu d’une rue animée, pendant quelques minutes, il nous en reste quelque chose. Dans les sociétés complexes dans lesquelles nous vivons, la construction de l’appartenance collective se nourrit d’une poussière d’éléments divers et ces moments où nous partageons quelque chose avec d’autres en font partie.

La force des liens faibles ?

Il reste donc du collectif là où tout semble individuel. C’est ce qui émerge, du fait même des entraves que nous éprouvons, en ce moment. Mais il s’agit d’un collectif protéiforme, qui se recompose d’instant en instant, de jour en jour et d’événement en événement. Il est bien difficile de faire fond sur ces sentiments fugitifs d’appartenance pour construire un projet de société partagé.

C’est difficile, mais ce n’est pas, pour autant, impossible. Cela impose au politique (à quelque niveau qu’il soit) de construire des projets mobilisateurs qui réunissent, pour un temps, des supporters. Ces groupes peuvent varier d’un projet à l’autre. Mais l’idée de participer à une aventure partagée n’est pas anachronique. En revanche les différentes propositions politiques ont du mal à être perçues comme des aventures, des défis à relever.

Ces remarques valent aussi pour le domaine religieux. Le succès du jihadisme est venu, dans une large mesure, du fait qu’il a proposé, à des jeunes, un défi à relever, un projet à partager… un projet plutôt sinistre, mais un projet. Bien sûr, le contenu de ce qui est proposé importe ! Mais si le christianisme veut être autre chose qu’un reliquat identitaire, il faut qu’il soit capable, lui aussi, de faire entendre l’appel de l’évangile : lève-toi et marche. Et ce lève-toi peut parfaitement être un « levons-nous ».

Le deuxième tour des municipales et le monde d’après

Je me suis longuement demandé, pendant le confinement, quel serait le retentissement de cet épisode hors norme dans les choix politiques des Français (et des autres).
A l’heure où je commence à écrire ce post, dimanche soir, la télévision tourne en fond et rapporte, les unes après les autres, des victoires des listes écologistes qui étaient, certes, possibles au vu des résultats du premier tour, mais qui étaient, pour plusieurs d’entre elles, improbables.

Je fais le point, lundi matin. La liste est impressionnante : Lyon ainsi que la métropole lyonnaise, ce qui était plutôt attendu ; mais également (par ordre de population décroissante), Strasbourg, Bordeaux, Tours, Poitiers, Annecy, Besançon, Poitiers, Colombes. Par ailleurs Eric Piolle qui fait, aujourd’hui, figure de précurseur, a été réélu à Grenoble.

A Marseille la situation reste incertaine. La liste du Printemps Marseillais, emmenée par l’écologiste Michèle Rubirola, mais qui, dès le départ, avait noué des alliances très au-delà du périmètre d’EELV a gagné la majorité relative, mais pas la majorité absolue. A Paris et dans plusieurs autres grandes villes, c’est la situation inverse : quand les socialistes ont accueilli une partie des listes écologistes, entre les deux tours, ils ont fait le plein de voix. A Lille, Martine Aubry ne passe que d’extrême justesse après avoir, elle, refusé ce type d’alliance.

L’indice d’une prise de conscience de la fragilité de notre société et de nos choix de vie

C’est juste un indice. Il est beaucoup trop tôt pour parler d’une tendance de long terme, surtout au vu du taux d’abstention très élevé de ce deuxième tour qui a forcément pesé sur les résultats. En plus il ne faut pas confondre élection locale et élection nationale.

C’est donc juste un indice, mais un indice suggestif. Cela confirme une impression que j’ai eue (mais qui, comme toute impression, devait se frotter aux faits) : beaucoup de personnes se sont rendu compte que nous sommes plus vulnérables devant les phénomènes naturels que nous ne l’imaginions. Il y a eu, en quelque sorte, un écho indirect à ce que disent les scientifiques depuis plusieurs années. Même si on n’a pas rattaché l’épidémie de COVID-19 au réchauffement climatique, par exemple, c’est le tableau d’ensemble des risques que nous courons qui est devenu réalité. Il est devenu palpable que nous sommes dans un environnement menacé et qui finira par nous menacer nous-mêmes, si nous n’y prenons pas garde.

Par ailleurs, la parenthèse forcée dans nos activités, a fait prendre conscience, à certains, que nos choix de vie spontanés avaient quelque chose d’arbitraire et de futile. Ensuite, l’entraide, la solidarité, la mobilisation des ressources locales, qui ont fonctionné au plus fort de la crise du coronavirus a redonné un sens aux réseaux de proximité. Pour une partie des électeurs de gauche lassés par une social-démocratie en mal de projet et souvent cantonnée à des coups de pouce dans des arbitrages économiques complexes, cela constitue un horizon motivant.

Des mouvements locaux qui vont, désormais, devoir s’affronter aux contraintes de la gestion … et c’est une bonne nouvelle

J’ai souligné, la semaine dernière, que les listes écologistes et leurs alliés avaient fait l’objet, dans la dernière ligne droite, d’accusations d’incompétence et d’irresponsabilité plutôt nauséabondes. Manifestement tout cela a laissé les électeurs de marbre. Les résultats du premier tour étaient déjà bons pour les écologistes. Entre temps la dynamique s’est amplifiée.

Mais, bien sûr, les contraintes de la gestion municipale seront là. Et c’est tant mieux.
Je relis, à ce propos, ce que j’ai écrit, ici même, le 16 mars, au lendemain du premier tour : « la bonne nouvelle est la percée massive des listes écologistes dans les grandes villes. C’est une bonne nouvelle pour les villes en question, mais c’est surtout une bonne nouvelle pour le mouvement écologiste. Eric Piolle, qui s’est confronté à la gestion de la ville de Grenoble pendant 6 ans (et qui est en passe d’être reconduit) avait souligné, avant les élections, à quel point le mouvement écologiste devait apprendre à gouverner. Quand une minorité protestataire passe au moment de bascule où elle peut devenir une majorité (ou, au moins, une force politique importante), il faut qu’elle change de logiciel. Et cela n’a rien d’évident. Eh bien gageons que plusieurs équipes auront l’occasion d’apprendre sur le terrain, les contraintes et les joies de l’exercice des responsabilités« .

Ce petit commentaire est plus que jamais d’actualité. L’exercice du pouvoir provoque toujours des déceptions et je ne vois pas pourquoi les écologistes feraient exception à cette règle. Mais il est clair, pour bon nombre d’électeurs, aujourd’hui, que le « green washing » et les mesures d’inspiration écologistes prises au compte goutte ne sont pas une réponse adéquate aux réalités qui nous menacent.

Agir face à des remises en question radicales, l’exemple du prophétisme dans l’Ancien Testament

Tout cela ne sera-t-il qu’un feu de paille ? C’est possible. Mais cela veut quand même dire que l’épidémie de COVID-19 a été perçue comme un avertissement, comme l’occasion pour chacun de se questionner.

Cette dynamique me fait penser au message des prophètes dans l’Ancien Testament. Ils multipliaient les mises en garde, en disant que l’égoïsme, la poursuite de l’enrichissement aveugle et la célébration du dieu Baal, dieu des bonnes récoltes et de l’abondance à tout va, menaient les israélites dans le mur. Parfois ils étaient entendus, souvent ils étaient ignorés, souvent leur message était suivi transitoirement puis ignoré à nouveau. Mais il y a, dans la série des livres prophétiques, l’histoire pleine d’humour de Jonas, qui est presque consterné parce que les habitants de Ninive le prennent au sérieux et décident de se remettre en question pour de bon.

Il arrive que les questionnements profonds soient entendus et qu’ils soient suivis d’effet. La suite dira dans quelle configuration nous sommes aujourd’hui.

L’écologie comme mode de vie

Les 150 propositions de la convention citoyenne

J’ai parcouru la liste des 150 propositions de la convention citoyenne pour le climat. Il s’agit, sans aucun doute, d’une initiative intéressante, qui pourrait avoir pour vertu de légitimer, aux yeux du grand public, un certain nombre de mesures mal comprises et mal acceptées. On verra comment se passe la suite du processus.

Cela dit, à la lecture de cette liste, je n’ai pas échappé à un léger malaise. Dans nombre de cas, la commission reprend l’une ou l’autre mesure qui a déjà fait l’objet d’un affichage public officiel et qui n’a produit aucun effet. J’ai déjà parlé, par exemple, dans ce blog, de l’échec du plan santé environnement et des plans Ecophyto successifs. Il ne suffit pas de décréter une politique publique. Dans beaucoup de cas, si on veut avancer, il faut faire un travail de terrain serré, auprès des acteurs concernés, afin de les accompagner dans un processus de changement. Et c’est ce travail de terrain qui fait défaut, aujourd’hui. On décrète de grands objectifs, on finance des mesures et on abandonne les acteurs à leur initiative sans vraiment les accompagner. Il y a, ainsi, une perte d’efficacité de l’argent investi dans les politiques publiques qui est majeure.

Pour ce qui est de l’isolation des bâtiments existants, autre exemple, on sait qu’un obstacle majeur est le manque de compétence et d’expérience des entreprises du secteur. Il y a bien une mesure envisagée, qui parle de la formation des professionnels du bâtiment, mais, faute de pouvoir accéder au document dans son intégralité, j’ignore comment la mesure a été imaginée. En tout cas, si on veut qu’elle embraye sur le milieu des PME du bâtiment, il faudra autre chose que des mesures incitatives. Même chose pour le développement des infrastructures cyclables (mesure qui figure dans beaucoup de documents publics) : elle n’est pas seulement affaire de financement. Cela suppose une longue concertation avec les usagers du vélo (il est difficile de concevoir les trajets cyclables dans l’abstrait, car on ne perçoit pas les nombreux obstacles auxquels se heurtent, sur le terrain, les cyclistes). Et pour développer l’usage du vélo, il faut un travail d’animation et d’aide à la mise en mouvement non négligeable.
Voilà donc quelques exemples.

En résumé, cela m’a laissé l’impression d’un travail important et sérieux, mais qui n’échappe pas aux failles actuelles de l’action de l’état : une vision technocratique et économiciste, qui fait l’impasse sur les relations sociales à construire.

Et pendant ce temps-là, au niveau des grandes agglomérations …

Pendant ce temps, la campagne du deuxième tour des municipales met sous le feu des projecteurs, dans plusieurs grandes villes, des listes écologistes qui sont en passe de l’emporter … au point, d’ailleurs, de susciter quelques crispations chez leurs adversaires. J’ai parcouru, là aussi, le programme de la liste lyonnaise. Page après page, une ambiance différente de celle des 150 propositions s’en dégage. D’abord il y a, évidemment, une question d’échelle : tout est beaucoup plus concret au niveau d’une grande ville qu’au niveau de la France entière. Ensuite, au fil des pages, on sent que les auteurs se sont d’ores et déjà directement confrontés à certains enjeux, de sorte que leur manière de présenter leur projet est plus précise.

Mais la différence la plus importante est ailleurs. Dans chaque page (pas tout à fait) le projet suppose une articulation entre démarche écologique et relations sociales de proximité renouvelées. Cela m’a touché, car lorsque j’avais rencontré certains acteurs de la transition écologique, j’avais toujours remarqué qu’un des ressorts les plus puissants du changement des pratiques était l’apprentissage collectif (ou l’apprentissage des uns par les autres). Même l’économie verte est conçue, dans ce document, en lien avec l’économie sociale et solidaire.

De fait, il y a un lien plus profond qu’on ne l’imagine entre démarche écologique et investissement dans des réseaux de proximité, entre mise en question de la logique productiviste classique et intérêt pour les interactions sociales.
Pour le comprendre, faisons une brève parenthèse.
De nombreuses études, en psychologie sociale, ont opposé deux systèmes de valeur contrastés chez les individus : les uns sont plus orientés vers l’accumulation de richesse et le succès matériel, les autres sont plus orientés vers l’insertion dans des réseaux sociaux stimulants (naturellement, presque personne n’est complètement dans une case, il y a un continuum). Et les mêmes études ont montré, régulièrement, que les personnes qui sont plus concernées par la dimension matérielle témoignent de plus d’insatisfaction que les autres. Il est, dès lors, logique qu’elles poursuivent, encore et toujours, une satisfaction qui les fuit sans cesse et qu’elles pratiquent la fuite en avant. Que l’on admette, ou non, ce que je dis, ici, de manière schématique et résumée, tout un chacun peut constater que l’enrichissement, même homogène, d’une société (à partir du moment où des conditions de vie dignes sont assurées), ne la rend pas plus sereine ni plus satisfaite.

Et de fait, dans la manière d’imaginer la vie collective d’une grande commune, je retrouve dans ce programme écologiste cet intérêt pour les réseaux sociaux et la solidarité. La dimension productive est présente, mais elle est évaluée et conçue dans le cadre desdits réseaux. C’est là ce qui semble être le ressort essentiel d’une vie urbaine satisfaisante. L’écologie n’est donc pas seulement une série de mesures, c’est aussi un mode de vie, une manière de vivre ensemble.

Une polémique usée, qui pose question

Et il semblerait que le clivage entre les orientations dominantes, dont je viens de parler, soit en train de produire du clivage politique. Tandis, qu’au niveau national, le gouvernement en place a lancé cette convention citoyenne, sur le terrain, la République en Marche participe assez systématiquement à des coalitions anti-écologistes.

Et ces coalitions usent d’un argumentaire éculé, usé jusqu’à la corde, cuit et recuit depuis (au moins) que je suis né : ces programmes écologistes abriteraient, en sous-marin, de dangereux bolchéviques qui mèneraient les communes concernées à la ruine. Je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer d’une telle rhétorique. En tout cas, elle me semble participer d’un calcul politique à court terme qui pourrait se retourner contre ses auteurs. Une partie de l’électorat écologiste n’est, en effet, pas éloigné du centre. En dramatisant ces oppositions, ces coalitions sont en train de se couper d’électeurs potentiels.

Par ailleurs, il y a un sous-entendu dans cet argument : le mode de croissance actuel bénéficierait à tout le monde. Or depuis le début des années 1980, la croissance économique livrée à elle-même ne contribue plus à résorber les inégalités. Au contraire, le registre d’innovation actuel est en train de faire disparaître une partie des emplois des catégories moyennes de salariés. La croissance, soit disant menacée par ces crypto-bolchéviques, est peut-être satisfaisante pour les tenants des coalitions anti-écologistes, mais elle ne l’est pas pour de larges pans de la population. A l’inverse, c’est dans le programme des écologistes que l’on trouve le souci d’insertion (y compris par le travail) pour tous.

Dès lors on retrouve l’alternative entre tout tabler sur la croissance matérielle (sans évaluer ses conséquences sociales), ou en passer prioritairement par la construction de relations de proximité (dans le travail, dans le quartier, etc.) qui servent de socle à la vie collective. C’est peut-être là ce qui effraye les coalitions que nous pointons du doigt. Ce qui, est au fond, frappant c’est que l’attitude à l’égard de la nature semble être du même ordre que l’attitude à l’égard des autres. Ou bien on essaye de passer en force, face à la nature et aux autres, ou bien on pense que la prise en compte des exigences de la vie naturelle et des attentes des autres vaut la peine.

Mais si on voit du bolchévisme dès que l’on essaye de s’intéresser sincèrement aux autres et notamment aux plus démunis et dès que l’on tente de construire collectivement des modes de vie plus respectueux de la nature et plus respectueux des autres … que dire ? Si c’est là ce que certains pensent, je n’ai qu’une chose à dire : dans ce cas Jésus était bolchévique !

La liberté d’inventer

L’histoire commence par … Top Chef !

J’ai un plaisir particulier à suivre les épisodes de Top Chef, seule émission de téléréalité que je suis régulièrement. Il faut dire que j’aime cuisiner (à un niveau, on l’imagine, qui n’a rien avec voir avec celui de ces professionnels confirmés !). Cette année, un candidat a, à mes yeux, crevé l’écran dès la première émission. Adrien Cachot, chef d’un petit restaurant, à Paris, a tranché dès la première épreuve, en se dirigeant à pas lents vers le garde-manger, pendant que tous les autres candidats se bousculaient. Il a, à vrai dire, dérouté les coachs-chefs de brigade, qui se demandaient s’il était vraiment sérieux, à l’exception de Paul Pairet, chef de restaurants prestigieux et hors norme, à Shanghaï, qui a flairé tout de suite le potentiel de ce candidat atypique.

La suite a été à l’avenant : rapprochement improbable de saveurs, utilisation de produits habituellement délaissés, dessert à la pomme de terre, pâtisserie aux champignons, plat exceptionnel avec de la salade, etc., il n’a cessé de proposer des idées venues d’ailleurs, souvent inventées en temps réel. Adrien Cachot et Paul Pairet ont formé une paire réjouissante, s’entendant comme larrons en foire, Paul Pairet parcourant la scène en faisant l’avion chaque fois que l’un de ses candidats gagnait une épreuve. Lors de la demi-finale, diffusée mercredi dernier, les deux se sont tombés dans les bras, aussi émus l’un que l’autre, quand Adrien s’est qualifié pour la finale;

Paul Pairet dit lui-même qu’il n’a pas toujours compris les idées d’Adrien. Mais plutôt que de s’énerver quand il était dérouté par une de ses initiatives, il préférait éclater de rire. Il est clair que Paul Pairet a retrouvé quelque chose de lui dans ce jeune chef. Dans ce concours où la pression pour gagner est, évidemment, forte, il a fini par dire à Adrien qu’il l’avait choisi, non pas tellement parce qu’il voyait en lui un gagnant en puissance, que parce qu’il discernait en lui un cuisinier en devenir. Et Adrien, de son côté, a abordé les épreuves en usant systématiquement de ce qu’on appelle « la pensée latérale » : ne jamais concentrer ses forces pour aborder l’obstacle de front, mais toujours chercher une autre manière de voir le problème.

Cette rencontre entre un chef confirmé et un jeune chef est d’autant plus touchante qu’Adrien, comme beaucoup de personnes travaillant dans la cuisine, a eu un parcours scolaire difficile. Il dit lui-même : « j’ai été très tôt dans une case : sans avenir ». Enfant rêveur et peu concerné par l’école, il a fini par se découvrir en étant accepté en apprentissage chez un restaurateur. Très ému, en apprenant sa qualification pour la finale il a lâché : « ça a été très long, pendant toute ma vie, de décrocher quelque chose de positif ». De fait, aujourd’hui encore, ses idées stratosphériques ne font pas toujours l’unanimité. Dans le concours, il a souvent provoqué une curiosité bienveillante de la part des jurys, sans emporter tout à fait l’adhésion. Par moments, le courant est passé, mais la créativité a son prix : elle provoque rarement le consensus.

Une société qui manque d’espaces d’invention

Cette situation m’a fait repenser à un livre d’un chercheur américain, Matthew Crawford, Éloge du carburateur : Essai sur le sens et la valeur du travail (trad. franç., La Découverte, 2010). Matthew Crawford, n’est pas que chercheur. Il consacre à peu près un mi-temps à la réparation de vieilles motos. Une partie de sa thèse est assez classique : la division du travail oppose conception et exécution, de sorte que toute une partie de la population n’est pas censée développer ses capacités de conception dans le champ du travail. On se souvient, à ce propos, des remarques grinçantes de Georges Canguilhem : « Il est évidemment désagréable que l’homme ne puisse s’empêcher de penser, (souvent) sans qu’on le lui demande et (toujours) quand on le lui interdit ».

Mais Matthew Crawford va plus loin en disant que cette mise entre parenthèses de la part d’inventivité en chacun de nous s’est répandue dans, pratiquement, tout l’espace social. Entre les processus soi disant optimisés, la communication taillée au cordeau, les recettes toutes faites des consultants, la pesanteur des organisations, la part d’initiative de salariés même assez haut dans la hiérarchie est de plus en plus faible. Il relate, à ce propos, dans un style tragicomique, certaines des missions (assez bien rémunérées) qu’il s’est trouvé devoir remplir et qui étaient totalement dépourvues de sens. Pour ma part, en écoutant ce que racontaient de jeunes consultants de leur travail, j’ai souvent eu l’impression d’un travail incroyablement répétitif, même si les personnes avaient fait de longues études.

En fait, en réparant ses vieilles motos, Matthew Crawford dit que les défis que lui lancent de vieux modèles, dont les pièces détachées ne sont pas en magasin et qui résistent à des procédures rôdées, mobilisent davantage son imagination que les tâches réputées intellectuelles auxquelles il a eu l’occasion de se consacrer. Il parle « d’hypocrisie du travail créatif » et, de fait, ayant eu l’occasion de côtoyer pas mal de personnes assez haut placées dans les hiérarchies d’entreprises et même un grand nombre de chercheurs, je peux témoigner que la créativité n’est pas toujours ce qui est demandé aux salariés. Des personnalités comme Adrien Cachot lâchées dans les organisations verrouillées d’aujourd’hui donnent des sueurs froides à beaucoup de managers. Le paradoxe est que tout le monde a l’innovation à la bouche, mais qu’elle n’est pas si souvent au rendez-vous.

L’exemple de la réparation des motos, et l’exemple que je prends ici, à savoir celui de la cuisine, pourraient faire croire à une nostalgie romantique du travail manuel. Ce n’est pas exactement l’idée de Matthew Crawford : ce qu’il veut pointer du doigt est que nous ne parvenons plus à faire face à un problème concret. Ou bien nous sommes face au problème, mais l’organisation ne nous donne pas la marge d’action pour inventer une solution (et c’est la cause d’un grand nombre de malaises professionnels), ou bien tellement de médiations s’interposent entre le problème et nous, que nous ne mesurons pas en quoi et comment nous agissons sur ledit problème. Et cela vaut pour un problème social, culturel, etc., aussi bien que manuel.

Tout le monde n’a pas le goût d’Adrien Cachot, de Paul Pairet ou de l’auteur de ces lignes, pour les idées décalées. En revanche, je peux témoigner de l’enthousiasme jamais démenti des ouvriers à qui on a proposé de transformer leur environnement de travail pour qu’il fonctionne mieux.

De la revendication à l’invention

Dès lors, la seule position restante, pour ceux qui sont bridés dans leur inventivité, est la revendication. On sait que les français sont réputés pour leur insubordination. Personnellement, je me demande si c’est vraiment là la question de fond. Je pense plutôt que c’est un fruit du faible espace d’initiative que l’on donne aux enfants, aux écoliers, aux lycéens et aux étudiants, aux salariés, etc. Même dans les professions artistiques les règles et les contraintes de la production culturelle produisent du formatage. Est-ce plus le cas en France qu’ailleurs ? Si on compare la France à d’autres pays qui ont les mêmes possibilités économiques, j’ai tendance à le penser.

Quoiqu’il en soit, l’inventivité sociale est une ressource dont on aurait tort de se priver. Dans l’initiative qu’a prise Bruno Latour, pour aider tout un chacun à tirer des enseignements de l’épidémie de COVID19, et du confinement qui s’en est suivi, j’aime bien la troisième grande question qu’il pose : qu’est-ce qu’on invente ?
Mais qui va inventer ? Est-ce que c’est là quelque chose que nous devons déléguer, une fois de plus à des spécialistes de la question ?
Bruno Latour propose, précisément, pour éviter cet écueil, que chacun commence par faire retour « sur une expérience personnelle directement vécue. Il ne s’agit pas seulement, ajoute-t-il, d’exprimer une opinion qui vous viendrait à l’esprit, mais de décrire une situation. C’est seulement par la suite, si vous vous donnez les moyens de combiner les réponses pour composer le paysage créé par la superposition des descriptions, que vous déboucherez sur une expression politique incarnée et concrète, mais pas avant« .

De fait, si on veut inventer d’autres manières de vivre ensemble, le préalable est de libérer la capacité d’inventer qui sommeille (même si c’est à des degrés divers), chez tout un chacun.

Et cela renvoie, au passage, à des questions qui touchent l’organisation de l’église elle-même. Les protestants défendent l’idée du sacerdoce universel : chaque croyant est prêtre, à sa manière, et n’a pas à plier devant un magistère qui lui dit quoi penser et quoi croire. Met-on toujours en œuvre un tel sacerdoce universel ? Non, sans doute. Mais je peux témoigner que, lorsque l’on parvient à le mettre en œuvre, pour de bon, dans l’Eglise, on est étonné du résultat.

Respect du droit et confiance

Dans le contexte de manifestations tendues, où les forces de police sont taxées de pratiques discriminatoires, Jacques Toubon, Défenseur des droits, saisi par un tribunal dans une affaire de contrôles répétés et abusifs, a parlé de « discrimination systémique ». La formule m’a frappé, sortant de la bouche de Jacques Toubon, qui n’est pas réputé pour manier à la légère ce genre de vocabulaire.

Du coup, hasard du calendrier ou contribution au contexte actuel, le Défenseur des droits et l’Agence des Droits Fondamentaux de l’Union Européenne ont publié, vendredi dernier, des documents issus d’un séminaire européen qu’ils ont tenu, en octobre dernier, à Paris, sur les relations police-population.

L’intérêt d’un exercice de la police basé sur le respect des droits fondamentaux

Ce séminaire a été ouvert par Michael O’Flaherty qui dirige l’Agence Européenne en question. En termes de rapports police – population, Michael O’Flaherty parle de son expérience dans un contexte plutôt compliqué : celui de l’Irlande du Nord. Son point de vue est aussi simple que radical : « J’ai pu constater par moi-même comment une approche fondée sur le respect des droits fondamentaux peut changer la culture, les pratiques et les perceptions des services de police, même après des décennies de confrontation et de méfiance. Et j’ai pu constater également comment elle peut améliorer la protection des droits, contribuer à une lutte plus efficace contre la criminalité et aider à rendre justice aux victimes » (ma traduction : le discours est en anglais).

En d’autres termes, l’idée qui prévaut, parfois, que des situations d’exception supposent, dans un souci d’efficacité, de passer outre au respect de certains droits fondamentaux, lui semble totalement erronée. Je le cite encore : « on entend souvent dire que l’on doit choisir entre le respect des droits fondamentaux et une sécurité renforcée. Mais je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas un jeu à somme nulle. Le respect des droits fondamentaux n’est pas un obstacle à la sécurité ; c’est, au contraire, une voie vers une sécurité renforcée et de meilleure qualité ».

Ce qu’il souligne est que quand un groupe se sent discriminé et perd confiance dans les forces de police il ne lui communique plus aucun renseignement, ni aucune alerte, il ne porte plus plainte et laisse la criminalité proliférer en son sein. Il souligne, d’ailleurs, que les immigrants récents ont, à leur arrivée, une plus grande confiance dans les forces de police que les autochtones, mais que cette confiance se dégrade très vite dès qu’ils se sentent discriminés.

Et la discrimination à l’égard de certains groupes passe par de multiples canaux. Elle possède, en effet, un caractère systémique, pour reprendre les mots de Jacques Toubon. En clair, elle n’est pas nécessairement attribuable à une personne en particulier, elle relève d’un ensemble de pratiques qui se renforcent l’une l’autre. Au nombre de ces pratiques figure le « profilage », où on essaye de se faire une idée a priori de l’auteur d’un crime. Or souligne O’Flaherty, ce profilage est souvent tellement rustique et grossier qu’il est, d’abord, largement inefficace et, ensuite, l’expression, pure et simple, de stéréotypes discriminatoires. C’est donc le meilleur moyen de ne pas retrouver l’auteur du crime. Plus que le profilage lui-même qui, bien employé, peut être relativement efficace, c’est son dévoiement que dénonce le conférencier.

Et du côté des victimes la sous-déclaration des infractions subies est, là aussi, très largement contreproductive. « Les enquêtes réalisées montrent que seulement 7% des personnes ayant subi un profilage illégal l’ont signalé. Entre 4% et 19% (suivant les enquêtes) seulement des victimes de haine ont déclaré avoir été victimes d’incidents. Et environ une femme sur trois victime de violences physiques ou sexuelles a contacté la police ou une organisation d’aide aux victimes. La raison principale ? Les victimes pensent souvent que rien ne changerait si elles se présentaient. C’est clairement inquiétant. En conséquence, les auteurs peuvent mener leurs activités en toute impunité, ces crimes restant invisibles et ne faisant pas l’objet de poursuites ».

Au-delà de la simple question de l’efficacité à court terme

C’est volontairement que Michael O’Flaherty (MOF) s’est tenu, dans son discours, au registre de l’efficacité. On sent bien, chez lui, des préoccupations d’un autre ordre, mais on sent, également, qu’il a trop entendu le discours à courte vue de ceux qui sont prêts à s’asseoir sur le droit des personnes pour obtenir un résultat.

Or les effets sont, une fois encore, systémiques : quand on met entre parenthèses le droit des personnes, il y a un effet qui va au-delà d’une simple relation de personne à personne : ce sont les relations entre un groupe et un autre qui se dégradent. Et il suffit, comme le rappelle MOF, d’une minorité, au sein d’un groupe, qui dérape, pour que la confiance s’étiole.

On m’interpelle souvent, quand je fais une conférence sur la non-violence, sur ce que je pense des forces de police. N’y aurait-il pas, malgré tout, une « violence légitime » ? En tout cas, ce qui ressort de la brève conférence de MOF, c’est que la notion de légitimité ne doit pas être dévoyée. En clair, si l’on s’assoit, pour des raisons conjoncturelles, dans le feu de l’action, par penchant ou par habitude, par lassitude ou par vengeance, sur le respect du droit, l’escalade de la violence n’est pas loin. Cela peut sembler très contraignant et très difficile pour un agent de la force publique de sans cesse être bridé et surveillé par le droit. Mais MOF souligne que c’est un calcul rentable à long terme : cela fait baisser la violence et cela permet de cibler réellement les délinquants. Tout le monde, y compris les forces de police, a à y gagner.

La vie sociale dans son ensemble (c’est ce que je réponds quand on me pose la question) n’obéit pas aux mêmes ressorts que le choix que peut faire tel ou tel chrétien de pratiquer la non-violence. Dans l’espace social on vit de compromis et on adopte le point de vue d’une majorité. Mais cela ne signifie pas pour autant que tous les compromis se vaillent. La confiance mutuelle entre des groupes sociaux est une réalité fragile et menacée, aujourd’hui. Et il est vain de penser que l’on résoudra cette question par un surcroît de sévérité.

Le droit n’est qu’une approximation par rapport à ce que peuvent être des rapports sociaux justes. Mais cela reste un socle sur lequel beaucoup de choses se construisent et, notamment la confiance que tout un chacun peut avoir dans les institutions publiques. L’opposition n’est pas, comme certains le pensent, entre laxisme et sévérité, elle est entre rapport de force et confiance mutuelle construite de concert. On ne parle pas d’aimer son prochain mais, au moins, d’essayer de vivre avec lui sur un autre mode que la guerre de tous contre tous.

L’exercice de la preuve et ses échappatoires

Qui a envie de prouver ce qu’il dit ? Et qui essaye d’examiner si les affirmations de quelqu’un sont prouvées ? En fait, pas grand monde. L’exercice de la preuve est un exercice rébarbatif et, pour couronner le tout, souvent décevant, car on s’aperçoit que l’on doit changer d’avis !

Quand j’ai commencé mon activité de chercheur, mes premières interventions publiques, en dehors du champ de la recherche, ont été plutôt laborieuses : je passais beaucoup trop de temps à essayer de prouver ce que je disais, ce qui, finalement, lassait l’auditoire ! Au fil du temps, je me suis rendu compte que les affirmations gratuites ne gênent pratiquement personne, du moment que ce qu’on dit fait sens aux yeux des auditeurs. Cela m’impose une exigence éthique : c’est à moi de ne pas dire n’importe quoi et de ne pas abuser les autres. J’essaye, en général, de donner des indices assez faciles à exposer, qui soutiennent mon propos (c’est ce que je fais, également, sur ce blog). Mais il est difficile d’aller plus loin et, en fait, un exposé habile est capable, je l’affirme (gratuitement !), de faire passer n’importe quelle opinion.

Et, d’ailleurs, dans la plupart des domaines de notre existence, nous n’avons pas besoin de preuves. La confiance y supplée avantageusement et ce n’est pas moi qui vais ironiser sur la foi ! Je reparlerai de la foi à la fin de ce post.

Mais il y a des domaines où la preuve importe.
On ne juge pas quelqu’un, dans un tribunal, sans preuve : l’enjeu est trop grave.
Et, en principe, l’activité scientifique est régulée par la preuve : pour l’ensemble de la collectivité c’est ce qui est le plus efficace, même si pour chaque chercheur en particulier cela peut être un inconvénient. Le chercheur qui veut publier, et accéder à une certaine notoriété, n’apprécie pas forcément la remise en question de ses affirmations, lorsqu’elles sont mal étayées.

La preuve judiciaire

Commençons par l’activité judiciaire qui met en évidence plusieurs aspects importants :
D’abord, administrer la preuve coûte extrêmement cher. Des bataillons de personnes doivent se déployer pour récolter des témoignages, des indices matériels, des documents divers. Ensuite, il n’y a pas de preuve sans débat contradictoire. Aucune preuve n’est décisive par elle-même. En admettant, par exemple, que l’on ait filmé un crime (ce qui est extrêmement rare), il reste bien des questions ouvertes : y avait-il préméditation ? peut-on considérer que l’auteur a des circonstances atténuantes ? y avait-il des complices ? Toute preuve doit donc s’apprécier dans le cadre d’un procès où accusation et défense se rendent coup pour coup. Les juges ou les jurés doivent délibérer, donc discuter entre eux. Et, dernier point, tout cela prend du temps : on ne se forme pas une opinion éclairée en cinq minutes.

Ce qui me semble décisif est que (dans le domaine judiciaire, comme dans n’importe quel autre domaine), seul celui qui est prêt à être contredit peut valablement dire qu’il cherche des preuves. Dans tous les autres cas on peut parler d’expertise, éventuellement, mais pas de preuve. La preuve scientifique (et, contrairement à ce qu’on pense, cela vaut autant pour les sciences humaines et sociales que pour les sciences dites « dures ») est un protocole qui permet à des personnes de discuter, de se remettre en question les unes les autres et de se donner des moyens de produire un consensus à partir d’autre chose que d’un rapport de force.

Les scientifiques eux-mêmes sont tentés de biaiser avec les exigences de la preuve

C’est, en fait, une disposition d’esprit tellement inconfortable que beaucoup de chercheurs tentent d’y échapper au moins partiellement. J’ai siégé, à la fin de ma carrière, dans des comités de rédaction de revues, dans des comités de sélection de communications pour des colloques, dans des comités de recrutement divers et les rapports de force foisonnent, dans ces lieux qui prennent des décisions importantes pour la carrière des chercheurs. Il m’est arrivé, à deux reprises, de proposer (après lecture à l’aveugle) de refuser un article bâclé, rédigé par un collègue connu (pas deux fois le même !) … à qui on a simplement demandé de mieux argumenter son papier. Mais plus généralement il est clair que les logiques de chapelle, d’alliance, sont extrêmement fortes et cela nuit, d’ailleurs, à la qualité d’ensemble de la recherche. Les papiers soumis à des colloques prestigieux ressemblent les uns aux autres, car ceux qui les soumettent doivent respecter certains prérequis qui les rangent dans une chapelle donnée. Quant aux recrutements, ils ne s’effectuent jamais en double aveugle et le mandarinat peut s’y déployer librement.

La pression qui a été mise, ces dernières années, sur la quantité de publications a engendré, par ailleurs, des dérives, avec des revues (heureusement repérées par les spécialistes, en général) qui publient avec des lecteurs de complaisance, pourvu que celui qui soumet paye. Et même les revues sérieuses ne parviennent pas à se prémunir complètement contre les fausses expérimentations.

La science dans le jeu médiatique : deux types de discours qui cohabitent mal

Voilà le tableau général. Venons-en à des événements plus proches de nous.
On a beaucoup écouté, dans les médias, ces trois derniers mois, des médecins universitaires. Et on a vu, alors, comment le jeu médiatique peut déformer et rendre extrêmement difficile l’exercice de la preuve. Entendons-nous bien : les médecins ont tous accumulé une expérience qui leur donne certaines compétences et une certaine expertise. Il est donc tout à fait normal d’écouter leur avis.

Mais restons sur la question de la preuve qui, je le répète, est autre chose qu’une expertise.
La saga de la chloroquine (mais il y aurait d’autres exemples, moins développés, à citer) me semble tout à fait emblématique de ce qui peut se passer dans une arène médiatique. Ce n’est pas la personnalité du principal acteur de cette saga qui m’intéresse. Je veux plutôt dérouler la manière dont il a raisonné et montrer l’écho qu’il a reçu dans les médias. Le 11 février, alors qu’aucune étude clinique n’est encore disponible, trois chercheurs dont Didier Raoult adressent une brève note à une revue (l’article sera mis en ligne le 15 février) pour rappeler l’intérêt de la chloroquine dans le traitement des maladies virales. J’en extrait deux phrases : « We had 20 years ago proposed to systematically test chloroquine in viral infections because it had been shown to be effective in vitro against a broad range of viruses ». L’argument reste le même 20 ans plus tard : le médicament est actif contre les virus in vitro, il faut donc l’essayer cliniquement. C’est la conclusion de cette note : « If clinical data confirm the biological results, the novel coronavirus-associated disease will have become one of the simplest and cheapest to treat and prevent among infectious respiratory diseases ».

Jusque là, l’argument est tout à fait recevable. Le fait de rappeler que cette idée poursuit les auteurs de l’article depuis 20 ans crée quand même un léger malaise. Cela anticipe sur ce qui va se passer ensuite : l’idée de départ, qui précédait tout essai clinique, va rester inébranlable et toutes les remises en question seront sans effet. Sitôt les premières études cliniques publiées en Chine, Didier Raoult publie une vidéo, le 25 février, pour mettre en avant cette piste thérapeutique. Médiatiquement, c’est un scoop.

Je ne vais pas retracer toute la saga. Il faut souligner que Didier Raoult est un « bon sujet » pour les médias : un look anticonformiste, la langue bien pendue, l’art et la manière de créer l’événement par des déclarations à l’emporte pièce, etc.

Les premières études cliniques qu’il publie sont critiquées : mais toute étude clinique doit l’être, c’est normal. Ayant longuement pratiqué la statistique, j’essaye, pour ma part, de me faire une idée du débat. Le point d’achoppement est clair : vu qu’il prescrit de la chloroquine (je dis chloroquine pour simplifier mon propos, il y a d’autres molécules en jeu) rapidement, à des personnes qui ont encore peu de symptômes, il mélange des personnes qui auraient guéri spontanément et des personnes qui auraient eu besoin d’une assistance médicale de toute manière. Donc, quand on regarde l’évolution de la maladie, on ne peut pas savoir quel est l’effet propre du médicament (sans compter qu’il ne fait pas de test avec un groupe témoin et un placebo). Pour autant que je puisse en juger, ce point d’achoppement restera tout au long de cette histoire et l’auteur ne fera pas grand chose pour répondre aux objections.

Mais (et c’est pour cela que je tiens à dépersonnaliser cette histoire) cela ne nuit aucunement à sa surface médiatique. Seul Médiapart (à ma connaissance) fait, début avril, un travail journalistique sérieux en se renseignant sur les raisons pour lesquelles le CNRS et l’INSERM ont retiré, en 2018, leur label au laboratoire alors dirigé par Didier Raoult (dont les contours ont changé depuis). En d’autres temps, cet article aurait été totalement ravageur. Mais la saga de la chloroquine est devenue une affaire internationale. Et, d’ailleurs, il reste tout à fait possible que le médicament soit efficace (ce n’est pas parce que la démonstration est lacunaire que le résultat est faux).

Et, finalement (je fais un grand bon en avant dans le temps), c’est l’étude parue dans The Lancet qui tombe, le 22 mai. Là les auteurs de l’article se sont vraiment donné les moyens de faire des comparaisons (même si, il faut le souligner, ils n’ont pas recouru à un groupe témoin avec placebo : ils ont comparé l’effet de différentes stratégies thérapeutiques entre des malades aussi comparables que possibles). Les conclusions sont totalement défavorables à la molécule (et ses dérivés et adjuvants). Cette dernière étude est elle-même critiquée : une fois encore, c’est normal. La lettre ouverte envoyée à la rédaction de The Lancet, le 28 mai est dans l’ordre des choses : il faut pouvoir accéder aux données afin de vérifier les dires de l’article. D’autres réactions posent plus question. Didier Raoult qualifie d’emblée l’étude de « foireuse » et finit par dire : « rien n’effacera ce que j’ai vu des mes yeux ». La phrase m’a frappé, car je l’ai entendue à de nombreuses reprises comme objection à des résultats des sciences sociales. L’une ou l’autre personne fait part de son expérience : « moi je sais, car j’ai vu ». Mais, justement, on essaye de faire de longues vérifications pour se prémunir contre les impressions spontanées dont on sait qu’elles peuvent parfaitement être trompeuses.

Là dessus un ancien ministre de la santé, médecin lui-même (et membre du conseil d’administration de l’IHU de Marseille), critique l’étude publiée par le Lancet en disant que les malades n’ont pas tout à fait les mêmes caractéristiques d’un groupe à l’autre. Peut-il ignorer que, précisément, l’avantage des grands nombres et de cette méthodologie est de permettre de comparer, d’un groupe à l’autre, des malades comparables ? En clair, s’il y a 50 malades dans le cas A, dans le groupe 1, et 100 malades dans le même cas dans le groupe 2, on ne va pas comparer globalement le groupe 1 et le groupe 2 : on va comparer les 50 malades du groupe 1 et les 100 malades du groupe 2 qui relèvent, les uns comme les autres, du cas A. Mais peu importe, il a réussi à jeter le trouble et il faut de laborieux efforts de la presse pour expliquer pourquoi cette critique est fallacieuse.

Le temps incompressible de la preuve

Une nouvelle question a surgi, ces derniers jours, concernant la possibilité d’une immunité croisée (certaines personnes pouvant être protégées du COVID-19 par leur résistance passée à des coronavirus moins agressifs). Pour le coup, la plupart des tenants de cette hypothèse usent de prudence et ne lui donnent que le statut d’hypothèse. Pour autant que je puisse en juger, certains indices accréditent cette hypothèse et d’autres la discréditent (notamment l’infection de 70% des marins du Charles de Gaulle). On en est aux indices. Obtenir une preuve est impossible à court terme. Et aucun décideur politique n’aura l’idée de se lancer dans une expérimentation en grandeur réelle !

Pour un chercheur il est absolument normal de faire des hypothèses, et c’est même plutôt stimulant. Mais, en l’occurrence, on voit bien la charge émotionnelle très forte d’une telle hypothèse, qui la fait rentrer dans un champ très étranger au laborieux et long travail de la preuve.
Une fois encore, le champ médiatique est mal adapté aux arguments et contre-arguments qui président, progressivement, au travail de la preuve.

Et la foi ?

Il n’en reste pas moins que la confiance (pour y revenir) est, dans un autre registre que celui de la preuve, un phénomène social tout à fait décisif, y compris dans l’acte thérapeutique. La confiance entre le médecin et le malade est un facteur décisif pour l’efficacité du traitement. L’état d’esprit du malade, son optimisme ou son pessimisme, jouent également un rôle fort.

D’une manière plus générale, la confiance est quelque chose de crucial. Certaines personnes deviennent capables de faire des choses étonnantes simplement parce qu’on leur fait confiance. Et la réciproque est vraie : la défiance détruit.

La confiance dans la vie, en Dieu ou dans les autres, a, pour l’essentiel, trait au sens, à la valeur que l’on attribue à des choix. On se consacre à certaines activités, on passe du temps avec certaines personnes, on développe des relations, parce que l’on est convaincu que cela « vaut la peine ». La foi appartient à ce registre. C’est parce que j’entends dans l’appel de Dieu une parole libératrice, qui me propose un projet de vie motivant, que je lui accorde ma confiance. Et ce projet de vie inclut l’attention aux autres.

Or, c’est parce que je considère que l’on ne doit pas faire n’importe quoi avec les autres, qu’il me semble important, au moins pour certains actes graves et décisifs, de bien peser nos choix, d’examiner jusqu’à quel point ils peuvent être améliorés et, pour ce faire, d’entamer une discussion serrée où autre chose que de simples opinions s’exprime.

Autrefois des théologiens ont tenté de prouver l’existence de Dieu. Mais, pour moi, la dynamique est inverse : c’est parce que je crois en Dieu que je trouve important de prendre le temps de considérer collectivement ce que nous faisons, dans des arènes où on se donne des outils d’évaluation robustes et partagés pour trancher entre plusieurs décisions, plusieurs stratégies possibles, là où le choix n’a rien d’évident a priori. C’est cela prouver. Cela implique que l’on peut se tromper collectivement. Tout connaissance ainsi produite est révisable. Mais c’est, quand les décisions sont lourdes de conséquences, la moins mauvaise manière de décider.

La santé, une question de long terme

On commence à avoir des données d’un peu plus long terme sur l’épidémie de COVID-19 en France. Cela permet de s’inscrire dans une autre temporalité que celle de l’événement quotidien et de mettre en exergue d’autres éléments.
En effet, beaucoup de décisions décisives se sont jouées, au plus fort de la crise, au jour près. Mais cette épidémie met en relief des questions de santé publique récurrentes, sur lesquelles les pays riches (pour ne parler que d’eux) buttent depuis de nombreuses années.

Un premier constat étonnant : une surmortalité, puis une sous-mortalité, par rapport aux années précédentes

L’INSEE fait, depuis plusieurs semaines, le pointage de la surmortalité en France, par rapport aux années 2018 et 2019. Premier constat : jusqu’au 28 avril, on arrive à des chiffres de surmortalité qui sont très proches du nombre de morts du COVID identifiés et publiés par le Ministère de la Santé. Je donne les détails : entre le 1er mars et le 28 avril, le Ministère a recensé 23.660 morts (à l’hôpital, en EHPAD ou en établissement médico-social). Pendant cette même période, la surmortalité par rapport à 2019 a été (pointage de l’INSEE) de 25.242 personnes et, par rapport à 2018 (année plus meurtrière) de « seulement » 17.210. On est donc, sans conteste, dans la fourchette et dans le bon ordre de grandeur. Le résultat peut surprendre, car on imagine de nombreuses personnes décédant chez elles sans diagnostic. Mais il faut en conclure que, probablement, cette situation n’a pas été si fréquente. On a donc une représentation à peu près correcte de l’ampleur des décès liés à l’épidémie. Cela coupe court, déjà, à pas mal du supputations.

La comparaison avec les chiffres de 2018 (qui pourrait laisser penser que la mortalité par le COVID semble surestimée) suggère une interprétation complémentaire. Si on parle de surmortalité, il faut prendre en compte qu’un certain nombre de personnes seraient décédées de toute manière, éventuellement d’une autre pathologie, à la même époque. Le COVID a joué le rôle, si on veut, d’affection opportuniste pour des personnes en fin de vie. La différence entre morts du COVID et surmortalité est donc la somme de deux phénomènes qui s’annulent en partie dans les comptes : d’un côté, un certain nombre de personnes décédées sans être diagnostiquées et, d’un autre côté, un certain nombre de personnes qui auraient figuré, de toute manière, dans le décompte des personnes décédées (avec une autre cause de mort).

Il faut penser à ces situations de fin de vie, si on veut rendre compte d’un fait bien plus troublant : depuis le 29 avril, l’année 2020 est en sous-mortalité par rapport à 2018 et 2019 (entre le 1er et le 11 mai, il y a eu 481 décès de moins qu’en 2018 et 1136 de moins qu’en 2019, soit cent de moins chaque jour). Ce qui se passe est que le COVID a précipité la fin de personnes qui sont décédées avec quelques semaines d’avance, de sorte qu’ensuite, la mortalité baisse. Déjà en 2018, la prolongation de l’épidémie de grippe avait provoqué, d’abord, une surmortalité, par rapport à 2019, puis une sous-mortalité, une fois l’épidémie passée. Un cas de plus long terme bien répertorié, est celui de la canicule de 2003, qui a entraîné, pendant l’année 2004, une sous-mortalité.

Ce que l’on retire de ces considérations est que l’épidémie, dans le contexte des fins de vie, n’est pas venue créer de toutes pièces un contexte sanitaire dramatique, elle est venue, au moins en partie, amplifier des problèmes de santé préexistants.

Une épidémie qui, paradoxalement, fait ressortir des problèmes de santé publique récurrents

Et cette remarque a une portée bien plus générale. Dans les pays développés on a oublié, c’est l’évidence, l’importance des maladies infectieuses. On s’est focalisé sur les maladies chroniques, dites non transmissibles, liées pour une part importante au mode de vie sédentaire (diabète, surpoids, hypertension artérielle), à la pollution atmosphérique (pathologies cardiaques ou respiratoires), ou à des pratiques à risques (alcoolisme ou tabagisme). Le paradoxe est que l’épidémie a fait ressortir ces maladies chroniques au lieu de les mettre au deuxième plan. Seuls les fumeurs ont, semble-t-il, été protégés, par un effet encore mal élucidé de la nicotine. Pour tous les autres, le COVID est venu aggraver leur maladie chronique.

Cela a été maintes fois répété : le Ministère de la Santé a indiqué que 80 % des personnes qui ont développé des formes graves de la maladie et qui se sont retrouvées en réanimation avaient une comorbidité chronique. Le pourcentage est encore un peu plus élevé pour les décès.

On peut donc dire que le virus est venu frapper des pays dont la santé publique était problématique. On peut imaginer ce qu’aurait été la gestion de l’épidémie avec cinq fois moins de personnes en réanimation et cinq fois moins de décès. On aurait été dans un autre monde. Au reste, les grandes épidémies ont toujours frappé des populations affaiblies, autrefois, par la famine ou par la guerre. C’est aujourd’hui la richesse et l’équipement technique de nos modes de vie qui nous rendent malades.

… et des problèmes sociaux récurrents

Les tensions sur la santé publique révèlent également des problèmes sociaux. Le diabète et le surpoids, par exemple, sont typiquement des problèmes de « pauvres dans les pays riches ». Cela souligne les inégalités dans l’accès à l’alimentation de qualité : la nourriture la moins chère est aussi celle qui a le moins bon ratio « nutriments utiles / apports caloriques ».

Des journalistes du Monde ont, par ailleurs, examiné, à titre de coup de loupe, les raisons qui ont conduit à une surmortalité assez différente entre les différents départements d’Ile-de-France. En Seine-et-Marne (département le moins dense de la région) la surmortalité entre le 1er mars et le 28 avril a été de 65 %. En Seine-Saint-Denis (département 93), elle a été de 129 %. Mais la densité n’est pas la seule source de la différence. On retrouve, sans surprise, l’incidence du diabète chez les personnes âgées, particulièrement élevée dans le 93.

D’autres facteurs, liés au travail, sont suggestifs. Le 93 ne se distingue pas tellement par son pourcentage de personnels soignants. En revanche on retrouve une population massive de vendeurs et de livreurs. On retrouve également beaucoup de personnes qui doivent sortir de leur département d’origine (et donc faire de longs déplacements) pour se rendre à leur travail.

Enfin c’est aussi dans le 93 que le nombre de m2 par personne, dans les logements, est le plus faible, ce qui, d’une part, rend le confinement plus difficile à vivre, et d’autre part, augmente les risques de contamination au sein du ménage.

La médecine elle-même progresse lentement

Au milieu de tout cela, on a adressé des sortes de demandes éclair à la médecine. Mais, là aussi, on s’est heurté à des réalités de plus long terme. Tout le monde a pu prendre conscience que la crise de l’hôpital, dont on parlait depuis des mois, était bien plus qu’un slogan. La logique gestionnaire, qui a prévalu depuis des années, a fini par mettre le système hospitalier en danger.

L’autre réalité de long terme est que les avancées médicales prennent du temps. Le mirage du remède miracle a fait long feu et j’imagine que les spécialistes des maladies virales n’en ont pas été trop surpris. Les malades du SIDA, par exemple, survivent aujourd’hui, mais ils ne guérissent pas : ils doivent prendre des médicaments à vie. Il est probable que certaines molécules améliorent l’état de certains malades du COVID, mais on est dans le domaine des effets limités, donc difficiles à prouver. Et on a vu que tous ceux qui ont crié victoire trop tôt se sont vus rappeler à l’ordre.

Ce qui vaut dans le domaine des maladies virales, vaut pour les maladies chroniques : ces maladies sont le fruit autant des progrès de la médecine que de ses limites. On est capable, aujourd’hui, d’accompagner sur le long terme des personnes qui, autrefois, seraient décédées dans des délais assez brefs. Mais on ne les guérit pas. On améliore leur santé, on ne la rétablit pas.

La médecine est devenue une affaire d’accompagnement et, à ce propos, l’accompagnement social, sous des formes diverses, joue un rôle non négligeable.

De grandes questions sur notre manière de nous accompagner les uns les autres

Cet enjeu de l’accompagnement nous renvoie, en effet, à de grandes questions :

La question de la vieillesse, de son accompagnement, de la dépendance progressive qui s’installe, de la fin de vie, est très largement devant nous. On sait qu’en temps normal elle coûte beaucoup d’argent. Les maladies chroniques sont d’ailleurs, aggravées par le vieillissement.
On a privilégié, et on privilégie encore, face à l’épidémie, la stratégie de l’isolement. Elle est sans doute pertinente à court terme. A moyen terme, on sait que les personnes âgées vont mal aussi parce qu’elles sont isolées. La longévité n’est, d’ailleurs, pas le seul objectif à prendre en compte. La qualité de vie, pendant le vieillissement, est au moins aussi importante. Or on sait que, depuis plusieurs années, l’espérance de vie augmente, mais que l’espérance de vie en bonne santé stagne. Et cela vaut également pour la santé mentale des personnes âgées, qui souffrent souvent de dépression.

Une autre manière de parler d’accompagnement est de souligner ce que tout un chacun a pu redécouvrir : la santé nous rend solidaires les uns des autres, de gré ou de force. Les plus pauvres payent, on l’a dit, un tribu plus lourd, que ce soit pour des raisons de maladie chronique ou d’exposition aux épidémies. Mais personne ne peut s’en laver les mains. Je ne parle pas, là, de raisons morales qui sont, par ailleurs, évidentes. Si une maladie contagieuse est active sur un bout de territoire, elle constitue une menace pour bien d’autres territoires. Et si on entend maintenir en action des services essentiels, on se rend compte, soudain, qu’ils reposent sur des personnels (livreurs ou vendeurs, par exemple) qui passent facilement inaperçus en temps normal.

C’est aussi en s’isolant, momentanément, les uns des autres que l’on s’est rendu compte à quel point les interactions sociales sont décisives. Nous sommes dans des sociétés fractionnées. Mais nous avons besoin, lourdement besoin, les uns des autres.

Et toutes ces questions resteront posées dans les années qui viennent, quel que soit le devenir de cette infection virale. La santé se construit sur le long terme et elle met un jeu plus que des individus : des groupes sociaux, des nations entières et des relations internationales.

En forêt

Parmi les mesures de réouverture, progressives et contrôlées, du 11 mai, figure l’accès aux forêts.
Je suis donc retourné dès que j’ai pu, le cœur battant, déambuler dans la forêt de Ferrières (la forêt domaniale la plus proche de chez moi), où j’ai vécu tant de moments forts. Dans le livre qui raconte mon parcours méditatif de l’évangile de Marc (Paris / Compostelle), la plupart des méditations parisiennes se déroulent dans ce massif forestier. Je suis revenu saluer les chênes majestueux et la symphonie des chants d’oiseaux qui ont accompagné de nombreuses méditations « franciscaines » à l’écoute des mouvements de la nature.

La forêt était telle qu’en elle-même. Les fossés étaient remplis d’eau, après les chutes de pluie du week-end, et c’est assez habituel en cette saison. Il semble ne s’être rien passé de particulier pendant les deux mois d’absence des promeneurs. La nature a suivi son cours de manière imperturbable. J’ai raté l’éclosion des bourgeons, l’apparition des premières feuilles vert pâle, les chatons des saules, les fleurs des érables. Mais j’ai retrouvé la nature comme elle est, la plupart du temps, au mois de mai. Comme d’habitude, lorsque je suis immergé dans un environnement végétal de vaste ampleur, je suis ramené immédiatement à une échelle bien modeste. Mes préoccupations de bipède ne troublent en rien l’évolution des chênes centenaires. Ici ou là, on voit des traces de sangliers, mais elles ne sont pas non plus spécialement plus nombreuses que d’habitude. Dans des lieux très artificialisés on a remarqué, parfois, que la nature a « repris ses droits » pendant le retrait de l’activité humaine. Ici, la nature a ses droits et elle poursuit sa voie. Peut-être un technicien de l’Office National des Forêts aura-t-il remarqué quelque chose de particulier. Pour ma part je ne vois rien de décisif.

Méditation sur la simplicité

Je l’ai dit : la lecture de l’évangile, ou d’un texte biblique, mêlée à l’environnement forestier, m’a souvent conduit à revenir à une simplicité de type franciscain. Quand je suis pris dans un ensemble d’enjeux, quand je suis encombré de trop de préoccupations, quand j’ai perdu le fil du sens de ce que je fais, j’ai l’occasion de poser les choses, de lâcher prise et de revenir à des priorités plus solides. Souvent je repense à cette exhortation qui sert de socle à plusieurs communautés religieuses protestantes : « Prie et travaille pour qu’Il règne. Que dans ta journée labeur et repos soient vivifiés par la Parole de Dieu. Maintiens en tout le silence intérieur pour demeurer en Christ. Pénètre-toi de l’Esprit des Béatitudes : joie simplicité, miséricorde ». J’ai, en effet, tendance à me compliquer la vie ; et la simplicité, pour moi, est toujours une conquête.

Tout en marchant dans ces allées, je repense, donc, à ces nombreux ressourcements que j’y ai vécus. Or, au bout d’un moment, je m’avise d’une chose plutôt étonnante : aujourd’hui, je suis directement en harmonie avec cette simplicité et je n’ai pas spécialement de « purge » à accomplir. Pourtant, les préoccupations et les frustrations n’ont pas manqué pendant ces jours et elles sont loin de s’être évaporées. Mais je m’aperçois qu’il s’est passé quelque chose. Et cela me fait penser à un passage un peu hardi des Fioretti, où François d’Assise disserte sur la joie parfaite. Je n’ose pas en reproduire l’intégralité à cause du caractère provoquant du passage (que vous trouverez, néanmoins, facilement sur Internet). Je restitue simplement ce qui me rejoint, aujourd’hui. François discute avec Léon et lui dit qu’il pourrait se réjouir du succès de son ordre, voire du succès de sa mission, mais que ce n’est pas la vraie joie. Il imagine plutôt une scène où, un jour de froid, il frappe à la porte de son propre monastère et où on refuse de l’accueillir parce qu’il est trop tard. Il a beau supplier, invoquer l’amour de Dieu, il reste dehors. Eh bien, dit-il, « si je garde patience et ne suis pas ébranlé, en cela est la vraie joie« .

On peut mal comprendre ce passage et le prendre comme un encouragement à la résignation. Ce n’était certainement pas le propos de François, homme plutôt décidé dans ses projets. Pour moi la pointe est ailleurs : si je me heurte à toutes sortes d’obstacles et que je me rend compte que quelque chose en moi résiste et n’est pas ébranlé, il y a là le noyau d’une joie qui demeure. Et je « relis », alors, les deux mois que je viens de passer à me heurter à toutes sortes de limites (j’ai déjà dit que j’ai été beaucoup moins limité que d’autres, à cette occasion). Je me rend compte, tout d’un coup, qu’au fil des jours, un espace s’est dessiné en moi qui m’a permis d’accéder à la patience et qui n’a pratiquement pas été ébranlé. Et, effectivement, au milieu de tant d’événements malheureux, il y a là la source d’une joie particulière, qui soudain me submerge et me transporte.

La vraie contemplation

Je continue, alors que je reviens vers ma voiture, à suivre le fil de documents émanant de communautés monastiques, tout en poursuivant mes méditations sur la simplicité. Je me suis nourri, pendant ces deux mois, de la lecture, fragment par fragment, du commentaire de la règle des diaconesses de Reuilly (Soyez le ciel pour vos contemporains, paru chez Olivétan). J’y ai trouvé, notamment, un commentaire lumineux de l’épisode de Marthe et Marie (Lc 10.38-42) qui a si souvent servi, au fil de l’histoire, à disqualifier la vie active (l’opposition Marie / Marthe étant supposée rejoindre l’opposition contemplation / action). Or l’enjeu n’est pas de tourner le dos à la vie active, mais de prendre pied dans l’action avec simplicité. Et c’est le propos de ce commentaire, qui souligne, non pas l’activité de Marthe, mais son souci et son inquiétude.
Voilà ce que cela donne :
Le contraire de la contemplation ce n’est pas l’action, mais le souci qui étouffe la Parole et appesantit l’intelligence. La contemplation est un sabbat du cœur, un repos profond, une non-préoccupation, un accès vers la liberté intérieure. Elle ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire toute chose devant Celui qui appelle à être ce qui n’est pas (p. 93).

Là je m’incline : difficile d’ajouter quelque chose à ces paroles sublimes.
On m’a dit, à l’occasion, que la foi mennonite, que je revendique, correspondait à un monastère sans les murs. Sur cette base là, je suis d’accord.