Islamo-gauchisme : une caricature, qui occulte un débat de fond autant politique que théorique.

A priori le débat sur l’islamo-gauchisme est mal parti. Un bout de paragraphe extrait de l’interview d’une ministre, des réactions orchestrées à droite et à gauche, des cris, des invectives, un embarras gouvernemental : tout est là pour brouiller les pistes et empêcher d’y voir clair. En fait, derrière ce débat, il y a une question de fond qui a trait à la représentation que l’on se fait de la société française, à sa fragmentation, et à la manière de rendre compte des injustices qui la traversent.

L’intersectionnalité : la question de la dissémination des logiques de domination

Commençons par le commencement. Y aurait-il quelque complaisance de certains gauchistes pour des mouvances islamistes ? C’est possible, mais avouons que, pour l’immense majorité des personnes marquées à gauche (voire très à gauche), ce n’est pas le cas. On brandit donc un chiffon rouge qui masque une question plus dérangeante pour tout le monde, si on retourne le soupçon d’une sympathie exagérée vers la question d’une antipathie exagérée : est-ce que le fait d’être musulman, en France, aujourd’hui, est ce qu’on appelle un stigmate, c’est à dire un handicap social ? C’est une vraie question. Certains, plutôt partisans de la sociologie classique, vont dire que ce n’est pas l’appartenance religieuse le problème, mais l’appartenance à des catégories sociales dominées (ouvriers, employés) définies d’abord dans le champ du travail. On va souligner des problématiques de mobilité sociale : les enfants d’immigrés sont limités dans leurs perspectives par la position sociale de leurs parents, arrivés en France dans des conditions difficiles. Et, même pour la troisième génération, le problème reste visible.

Mais, d’autres courants plus récents de la sociologie (qui sont partis d’Amérique du Nord) disent, pour leur part, qu’il n’y a pas lieu de ramener toutes les logiques de domination à une seule dimension, que ces logiques sont plurielles et s’exercent à partir d’une pluralité de catégories sociales qui dessinent des halos, des réseaux entrecroisés, plutôt que des groupes sociaux aux frontières bien nettes. Cela conduit à dire, par exemple, qu’il vaut mieux être un ouvrier aux convictions religieuses peu affirmées, qu’être ouvrier et musulman. Les deux logiques de domination ont leur dynamique propre et, le cas échéant, elles se renforcent l’une l’autre.

C’est là ce qu’on appelle l’intersectionnalité : nous nous situons tous à l’intersection de hiérarchies sociales diverses et elles jouent toutes un rôle dans les compétitions sociales dont nous sommes partie prenante. Au départ, le concept a été mis en avant par des femmes afro-américaines aux USA, qui soulignaient que les luttes féministes oubliaient souvent qu’être afro-américaine était un handicap social supplémentaire par rapport au fait d’être femme.

Mais, affirmer des choses pareilles est mal vu par ceux qui pensent que la société française a son propre modèle d’intégration, qui dépasse les particularismes ; par ceux qui ont la vision d’une identité centrale et unique à laquelle tout un chacun est censé se référer. A vrai dire, ceux qui se situent près des postes de commande, ne voient pas très nettement les logiques de domination dont ils tirent bénéfice. Il n’y a là rien de nouveau.

Or, disons-le, j’ai bénéficié de l’avantage d’être un homme. Même dans le milieu universitaire, il m’est apparu clairement que les femmes étaient plus contestées que les hommes dans les positions d’autorité. J’ai bénéficié de l’avantage d’être blanc : avec des enseignants qui me prenaient plus au sérieux que des étudiants d’origine africaine, avec des propriétaires bailleurs qui me considéraient comme solvable et de bonne compagnie, et dans toute une série de démarches administratives où je n’ai jamais attiré le soupçon d’être assisté. Et il m’a été plus facile de fêter Noël, Pâques, l’Ascension et la Pentecôte, que, pour d’autres, de faire le Ramadan. Pourtant, il y a quelque chose qui me rend particulièrement sensible à cette dissémination des stigmates, c’est que j’ai appartenu, au sein du christianisme français, à la minorité protestante.

Oui, le fait d’être minoritaire, d’avoir été une sorte de bête curieuse, pendant ma scolarité, d’avoir dû assurer ma légitimité par d’autres moyens que par l’appartenance à la majorité silencieuse, a été une expérience formatrice, pour moi. Et, alors que les concours républicains m’ont propulsé vers une carrière assez facile, je vois bien comment d’autres logiques ont contrecarré cette carrière. En l’occurrence, mes convictions religieuses (même traduites en termes laïcs) m’ont souvent maintenu en marge des grandes cliques qui font les belles carrières. Je ne le regrette pas du tout. Je le note, simplement.

Est-ce que le maniement de ces théories accentue les clivages dans la société française ou est-ce que cela ne fait que les révéler ?

On aura compris que je considère que les études menées autour de la notion d’intersectionnalité ont apporté quelque chose de fécond dans les sciences sociales. Mais voilà qu’on les accuse de jeter de l’huile sur le feu : en désignant des catégories comme le genre, la couleur de la peau, la religion, en tant que lieux de construction d’injustices diverses, on encouragerait les personnes à s’enfermer dans des catégories étroites, à affirmer des identités restreintes et à refuser le dialogue avec l’ensemble de la société. La mise en accusation est autant théorique que pratique et, dans la foulée, on reproche aux tenants de ces approches de confondre science et militantisme et, au total, de souffler sur les braises et d’accroître les clivages qui sont déjà trop présents dans la société française.

On retrouve, en fait, une opposition assez classique, entre ceux qui pensent qu’il vaut mieux expliciter les tensions existantes pour les faire évoluer (et qui sont souvent, en parallèle, des militants) et ceux qui pensent qu’on fait beaucoup de bruit pour rien et qu’il est inexact de donner autant de place à ces dites discriminations, voire qu’il est contreproductif de désespérer des personnes de tenter leur chance dans l’ascenseur social. Le journal Le Monde s’est fait l’écho (le 22 février) d’une pétition (plutôt modérée) signée par 130 universitaires, sous le titre : « Le problème n’est pas tant l’islamo-gauchisme que le dévoiement militant de l’enseignement de la recherche ». Bon, j’ai peut-être l’esprit un peu tordu, mais j’ai compté le nombre de femmes parmi les 130 signataires : il y en a moins de 40. Qu’est-ce à dire ? Que les femmes comprennent mieux l’importance de ces études sur l’intersectionnalité ? Ou bien (ce qui est encore pire) que les personnes qui ont suffisamment de surface sociale pour signer une telle pétition sont, dans une large majorité, des hommes ? Je regrette de le dire, mais on observe là un phénomène, là aussi, plutôt classique : ceux qui détiennent le pouvoir n’ont même pas besoin de militer pour faire prévaloir leur point de vue.

Les écoles de pensée biaisent-elle les évaluations universitaires ?

Mais la ministre Frédérique Vidal justifie la demande d’une « enquête » par le fait que certaines nominations d’enseignants seraient biaisées : il faudrait monter patte blanche et faire allégeance à la « bonne » école théorique pour obtenir un poste dans certains bastions. Première réponse : oui c’est vrai, évidemment. Deuxième réponse : la ministre découvre-t-elle donc que les recrutements se font sur la base de l’allégeance à l’une ou l’autre école de pensée ? J’en suis sidéré ! Exemple : la médecine universitaire a suffisamment étalé ses divergences dans la presse, depuis un an, pour que l’on comprenne qu’autre chose que la simple évaluation scientifique est en jeu dans les carrières médicales.

Donc oui : il y a des cliques ; oui pour être publié dans certaines revues il faut appartenir à une école de pensée donnée ; oui pour obtenir un poste (même un poste temporaire) à l’université il faut partager les présupposés dominants des enseignants du lieu. Mais, non, ce n’est en aucun cas spécifique aux tenants de l’intersectionnalité. Est-ce que tout cela diminue la qualité de la science ? Oui, en partie. En même temps, si cela produit des débats structurés et des questionnements croisés entre points de vue concurrents c’est productif. C’est plutôt là, à mon avis, le facteur décisif : reste-t-on dans un débat et un dialogue argumenté, ou bien chacun s’enferme-t-il dans ses préjugés ? La solution, à mon avis, passe plus par l’organisation de controverses structurées, que par le rêve d’une science pure qui existerait par elle-même, en dehors des intérêts, des convictions et des valeurs fondamentales des chercheurs concernés.

On nous apprend, en sociologie, la notion de neutralité axiologique, élaborée par Max Weber. L’idée est, pendant une phase d’enquête, de suspendre nos jugements de valeur. L’exercice est difficile. Mais Weber n’était pas aveugle au point de penser que toute la science pouvait être traversée, de part en part, par la neutralité axiologique. En effet, ce qu’il a affirmé, également, c’est que le choix de l’objet de recherche que chacun retient était fortement lié à ses valeurs. Voilà ce qu’il écrivit : « Une infime partie de la réalité singulière que l’on examine à chaque fois se laisse colorer par notre intérêt déterminé par (des) idées de valeur ; seule cette partie acquiert une signification pour nous et elle en a une parce qu’elle révèle des relations qui sont importantes par suite de leur liaison avec des idées de valeur » (Max Weber, « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales », trad. franç. in Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965). Il n’y a donc pas de recherche sans investissement du chercheur dans des valeurs qui lui tiennent à cœur. Après, bien sûr, après, il faut être capable de rendre son discours compréhensible par quelqu’un qui ne partage pas lesdites valeurs. Oui, cela c’est un enjeu.


Le faussaire

J’ai relu, ces derniers jours, une de mes nouvelles préférées, écrite par un maître japonais du genre : Yasushi Inoué. Vous n’avez jamais rien lu de cet auteur ? Laissez de côté ses romans, qui passent mal la barrière culturelle, et prenez un recueil de nouvelles, n’importe lequel. C’est profond et transportant.
Inoué est décédé en 1991. La nouvelle dont je parle : « Le faussaire », a été publiée en 1951. De fait, la guerre perdue par le Japon, et le désarroi qui en a résulté, sert de toile de fond au récit. En français, elle a été publiée par Le livre de poche, dans un recueil de nouvelles auquel elle a donné son titre.

Le récit

De quoi s’agit-il ? Le narrateur est censé écrire la biographie d’un peintre célèbre, décédé récemment. A priori, le travail devrait être facile, car il connaît bien son œuvre et il écrit régulièrement des articles d’art. Pourtant, pour une raison obscure, son travail n’avance pas. D’année en année, il recule l’échéance où il doit honorer sa commande. Au lieu de cela, insensiblement et progressivement, il se passionne pour un personnage, ancien ami du peintre, qui a peint et vendu de faux tableaux du maître. Il ne se l’avoue pas (c’est le charme de la nouvelle), mais il ne peut s’empêcher de s’enquérir des nombreux détails, qu’il glane au fil de ses pérégrinations (marquées par la guerre et la défaite), qui lui permettraient de se faire une idée de ce faussaire.

La chose étonnante est qu’il finit par se trouver en face d’un tableau peint par ce faussaire sous son vrai nom. Et ce n’est pas si mal, même si cela n’égale pas les œuvres du peintre devenu célèbre. Alors, pourquoi n’a-t-il pas plutôt suivi sa propre voie ? Un autre détail le frappe, quand il tombe sur un bout de journal du peintre renommé : il mentionne très peu de personnes, si ce n’est, précisément, cet ami qui finira par falsifier ses tableaux.

Le faussaire en question erre de lieu en lieu, au gré des scandales qu’il provoque. Il termine sa vie dans un obscur village de montagne, où il se consacre à élaborer des feux d’artifice artisanaux. Le narrateur finit par rencontrer quelqu’un qui l’a assisté dans la réalisation de son dernier feu d’artifice, donné pour les villages de la région. Cet assistant décrit un homme passionné par son projet et complètement absorbé par les gestes qu’il doit enchaîner avec un tempo serré pour que les fusées se succèdent de manière fluide. On devine un investissement émotionnel profond dans cet art mineur, sublimé par la passion. Une fois encore, autre chose que l’imitation de l’œuvre d’un autre affleure.

La sympathie du narrateur pour ce personnage, a priori immoral, ne cesse de croître. Et il finit par comprendre qu’il a eu un destin tragique. C’était « la tragédie d’un homme ordinaire que le contact d’un génie avait écrasé d’un poids trop grand, le laissant broyé. […] Je me disais que, s’il n’avait pas rencontré [ce peintre devenu fameux] et entretenu des liens d’amitié avec lui, sa vie aurait pu prendre une autre tournure. Il aurait fait une carrière de peintre [… et aurait laissé], qui sait, une vague trace dans nos mémoires ».

Les sens d’une telle histoire

Je peux deviner certains des motifs qui ont inspiré cette nouvelle. « Être écrasé par une puissance trop grande » est certainement ce que beaucoup de japonais ressentaient à l’époque. Et la volonté d’imiter l’occupant américain durera de nombreuses années après 1945. D’un point de vue personnel, Yasushi Inoué commence seulement, au moment où il écrit ce texte, à être reconnu comme auteur, alors qu’il arrive à la quarantaine (il est né en 1909). Il entrecroise donc, dans sa tête, ces divers thèmes. Osera-t-il être lui-même ? Arrivera-t-il à être reconnu ou bien devra-t-il, lui aussi, se contenter de se mettre à la remorque d’un style littéraire, d’une culture, d’un chef de file, qu’il ne fera qu’imiter ? En même temps, on sent une grande compassion pour tous les gens qu’il voit, autour de lui, et qui sont contraints de plier l’échine et de vivre une vie inauthentique.

C’est finalement un récit sur l’aliénation et sur tout ce qui nous fait sortir de notre voie pour emprunter des routes moins risquées, plus fréquentées et plus convenues. Qu’aurait pensé Yasushi Inoué de notre monde devenu dépendant des likes, des clics et des taux d’audience ? Prétendre être quelqu’un d’autre que ce que l’on est, parce que l’on se sent écrasé par des modèles lourdement médiatisés est une maladie bien contemporaine.

Les injonctions paradoxales des sociétés contemporaines

De fait, dans les sociétés occidentales d’aujourd’hui, nous sommes soumis à des injonctions paradoxales.
D’un côté, aussi bien le libéralisme économique que la psychologie ordinaire des magazines nous poussent à « être nous-mêmes », à nous « assumer » et à nous comporter en « personnes responsables ». Tout cela renforce notre individualisme (à ne pas confondre avec l’égoïsme).
D’un autre côté, nous sommes sans cesse évalués, mesurés, jaugés et contraints de nous plier à des lois du marché qui favorisent un petit nombre d’individus et en contraignent beaucoup d’autres. Et cela vaut autant dans des petits groupes où des leaders émergent, dans les professions artistiques dont parle la nouvelle, que dans le vaste monde de la mondialisation. Et cette tension conduit beaucoup de personnes à prétendre avoir d’autres goûts, d’autres priorités, d’autres réactions psychologiques, que ce qu’elles ressentent pour de bon. Beaucoup de personnes vivent un clivage entre la personnalité sociale qu’elles endossent et les réactions privées qu’elles dissimulent. Beaucoup d’entre elles sont, de la sorte, installées dans des positions fausses.

Les églises échappent-elles à cette tendance de fond ?

Dans la théologie protestante, le regard de grâce que Dieu jette sur nous est, précisément, une antidote à ce clivage. Dieu nous voit tel que nous sommes, avec nos manquements, avec nos caractéristiques propres et il nous aime (même s’il nous appelle à laisser de côté nos manquements). Jésus s’est comparé lui-même à un berger qui mène un troupeau. A priori, être comparés à un troupeau de moutons n’est guère flatteur. Pourtant, dans cette allégorie du « bon berger », que l’on trouve dans l’évangile de Jean, le berger en question « appelle chaque brebis par son nom » (Jn 10.3).

Et quand les épîtres parlent de l’organisation de l’église, cela se voit. Dans l’épître aux Romains, par exemple, Paul exhorte les membres d’église à ne pas viser trop haut (huperphronein) en cherchant à coller à un modèle inaccessible, mais à respecter (sophronein) la « mesure de foi » propre à chacun (Rm 12.3). Et puis il exhorte, simplement, chaque membre à vivre pleinement le don particulier qu’il a reçu en partage, en le mettant au service des autres.

Oui, il y a là, certainement, un antidote salutaire à la manière dont la société d’aujourd’hui nous prend en étau. Cela dit, la vie d’église concrète n’échappe pas complètement au piège de la comparaison mal placée, des personnalités en vue que beaucoup cherchent à imiter et des fausses pistes dans lesquelles beaucoup de membres d’église se perdent.
C’est une manière de dire qu’il faut, toujours à nouveau, nous convaincre que la grâce de Dieu s’adresse à ce que nous sommes et non pas à ce que nous prétendons être. J’aime bien, à ce propos, le petit commentaire de Martin Buber, dans les Récits hassidiques : « La toute première tâche de chaque homme est de mettre en œuvre ses possibilités uniques, sans précédent et jamais renouvelées, et non pas la répétition de quelque chose qu’un autre, fût-ce le plus grand de tous, aurait déjà accompli. C’est cette idée qu’exprime Rabbi Zousya peu avant sa mort : Dans l’autre monde, on ne me demandera pas : Pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? On me demandera : Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ? ».

Pour un journalisme réflexif

Confinera ? Confinera pas ? Cela fait un bon sujet pour alimenter les journaux et les sites d’information. Mais, en cette circonstance, la profession journalistique a illustré son principal travers, qui s’accentue d’année en année : elle se contente de promener ses micros à droite et à gauche, à l’écoute des doléances diverses et des bruits de couloir, et elle ne prend aucune hauteur, ne fait aucun travail qui permettrait de tracer des perspectives d’ensemble.

Il est plus rentable d’inquiéter, que d’inviter à réfléchir

Je ne parle même pas des chaînes d’information en continu, qui doivent générer de l’événement de minute en minute. Je parle d’organes de presse a priori lus ou consultés par des personnes cherchant à alimenter leurs réflexions. Même ceux-là abusent des termes : « inquiétant », « urgence », ou « inévitable ». Même ceux-là n’ont aucun problème pour faire défiler, des médecins qui disent qu’il faudrait confiner davantage et rapidement, des professionnels de santé harassés, puis des acteurs culturels qui crient au scandale parce qu’ils sont confinés, des restaurateurs en pleine déprime, des personnes qui expliquent qu’elles n’en peuvent plus des restrictions et qui les contournent, d’autres médecins qui exposent les graves troubles de santé mentale que les confinements provoquent, des travailleurs sociaux qui rendent compte de la précarisation galopante de pans entiers de la société française, etc.

Et puis ? Et puis rien. Personne n’a l’air de se rendre compte que l’on est dans une situation où il faut arbitrer entre des intérêts divergents (et pas seulement des intérêts économiques) et que le seul critère du nombre de malades ne suffit pas à prendre une décision. Personne, non plus, n’a l’air de se poser la question suivante : si on confine maintenant, que fera-t-on ensuite ? On déconfinera et on reconfinera une nouvelle fois ?

Et quand une décision tombe, plutôt que de faire l’exercice de restituer comment on peut peser le pour et le contre, il est plus croustillant de rendre compte des débats internes au gouvernement, de la lutte entre le ministre de l’économie et le ministre de la santé, des contradictions entre Matignon et l’Elysée, etc. Ou bien on parle de la faible « acceptabilité » du confinement qui conduit le président à reculer, comme s’il n’y avait pas un problème de fond. Et puis on rapporte, comme solde de toute réflexion, les déclarations des différents ministres, comme si on s’interdisait de réfléchir par soi-même.

On préfère laisser la réflexion à des éditorialistes qui défendent souvent des points de vue intéressants, mais partiels, presque personne ne tentant d’accéder à une vision d’ensemble, forcément contradictoire et difficile à démêler, mais pourtant décisive.

Cela dit, tout cela relève d’une rationalité économique assez basique : dans la course au clic qui permet de rentabiliser les investissements publicitaires, et même dans la course au tirage papier, il est plus rentable d’aligner les cris d’horreur que de se lancer dans de laborieuses réflexions.

Des éléments de réflexion à portée de main

Pourtant il n’est pas si difficile d’au moins déblayer le terrain.

Par exemple sur le sujet des variants. Il est certes utile d’essayer de ralentir leur diffusion. Mais si on confine, vont-ils s’évaporer par magie ? Dès le déconfinement, leur diffusion repartira de plus belle. Par ailleurs, même s’ils sont plus contagieux, les mesures barrières sont efficaces contre eux également. Donc, de toute manière, il faut essayer de construire un modus vivendi qui soit à peu près soutenable, au moins jusqu’au mois de juin. Et, là-dedans, le confinement, dans toutes ses variantes, n’est qu’un outil parmi d’autres.

Autre exemple : si on essaye d’analyser les données, Santé Publique France, les rend publiques, jour après jour. Elles sont là, à disposition du public, mais qui essaye de les analyser ? Pas grand monde. Il est plus commode de rapporter les analyses fournies par le ministre de la Santé, à qui, évidemment, on reprocherait le goût du secret si les données n’étaient pas dans le domaine public ! Or, que montrent les données ? Elles montrent, déjà, que le couvre-feu à 18 h est faiblement efficace, mais qu’il est efficace. Je renvoie à l’excellent site de CovidTracker qui a travaillé sur ces fameuses données. Le graphique ci-dessous en est extrait :

https://raw.githubusercontent.com/rozierguillaume/covid-19/master/images/charts/france/impact_couvre_feu.jpeg

Les données montrent aussi que le variant anglais se diffuse, tandis que le taux d’incidence n’explose pas. Le taux de reproduction est toujours supérieur à 1, mais il ne s’envole pas. Là aussi, je reproduis un graphique de CovidTracker :

https://raw.githubusercontent.com/rozierguillaume/covid-19/master/images/charts/france/reffectif.jpeg

Et, depuis quelques jours, on assiste même à un phénomène intéressant : le nombre de nouveaux cas augmente très légèrement (ce qui correspond au taux de reproduction de 1,03), tandis que le nombre d’hospitalisations et de personnes admises aux urgences diminue légèrement. C’est peut-être un premier effet de la vaccination progressive des personnes âgées : il y a un peu moins de cas graves parmi les personnes contaminées.

Une situation fragile, qui mérite mieux que d’alimenter les crispations ambiantes

En d’autres termes, l’ensemble des mesures actuellement mises en œuvre et qui, on oublie de le dire, sont quand même très lourdes (le nombre de secteurs à l’arrêt reste élevé), sont justes suffisantes, mais provisoirement suffisantes, pour tenir bon. Nous ne sommes pas à l’abri d’une soudaine flambée, c’est évident. Les services hospitaliers sont fortement sollicités et en continu. La fatigue est là. Mais la lassitude ne concerne pas que les professionnels de santé : elle est générale. Être obligé de ne rien faire est aussi fatiguant que d’être écrasé de travail. Cela ne fatigue pas de la même manière, mais cela use quand même.

Est-il juste, dans ces conditions, de souffler sur les braises et d’alimenter les crispations qui circulent, elles aussi, à un niveau élevé ? Je pense qu’il y a mieux à faire. Nous sommes embarqués, tous ensemble, au moins jusqu’à la fin du printemps, sur un chemin étroit qui peut, certes, à tout moment, diverger. Mais, pour l’instant, chacun essaye de tenir bon. Je ne me prive pas, les lecteurs de ce blog le savent, de critiquer l’action gouvernementale. Mais, au jour d’aujourd’hui, force m’est de constater que ce discours d’une aventure compliquée, partagée et fragile, n’est porté que par le gouvernement.

Et, en tout cas, mon point de vue est que le rôle des chrétiens, dans ce genre de situation, est certes de souligner les contradictions entre des intérêts divergents, certes de pointer les injustices que cette crise accentue, mais également de soutenir tout ce qui peut relever d’une aventure collective, pour peu que l’on pense qu’elle obéit à des motifs bien pesés.

Une nouvelle occasion de s’interroger sur l’usage de la recherche en France : les mésaventures de Sanofi

Sanofi a décidé d’arrêter son projet le plus avancé de vaccin contre la COVID-19 : il n’était pas assez efficace. L’événement a fait quelque bruit en France ; c’est un raté qui fait tache, et il a donné lieu à quelques hyperboles dans la presse. L’évocation de la France « pays de Pasteur » est répété comme un cliché, comme si un événement vieux de plus de cent ans devait mécaniquement continuer à porter du fruit, dans un contexte international bien différent de l’époque.
Le premier commentaire qui s’impose, est qu’il faut quand même ramener cela à de justes proportions : c’est en partie la faute à « pas de chance ». C’est le propre de la recherche de tenter, au risque d’échouer. Sanofi a suivi une piste qui s’est terminée dans une impasse. Il n’est pas le seul.
Autre commentaire : les Français semblent toujours tomber des nues quand ils découvrent qu’ils ne sont pas les meilleurs. Mais quand on représente moins de 1% de la population mondiale, il faut garder le sens de la mesure : logiquement, 99% des bonnes idées viennent d’ailleurs.
Enfin, la France reste un pays riche et privilégié : avec moins de 1% de la population, son PIB représente plus de 3% du PIB mondial.
Voilà pour ne pas aller trop loin dans la déploration.
Donc, mon propos n’est pas de déplorer, mais d’analyser.

Cette péripétie met en évidence des points durs qui ne sont propres ni à cette entreprise, ni au secteur de la pharmacie

Pour ce qui est d’analyser, le Conseil d’Analyse Economique a rédigé une note de synthèse assez suggestive quant au fonctionnement de l’innovation dans le secteur de la pharmacie. Je dois préciser que j’ignore à peu près tout de ce domaine de recherche. Je vais donc, dans un premier temps, ne faire que restituer les remarques qui m’ont le plus frappé, dans ce rapport.

D’abord, il y a quelques constats assez massifs : depuis 10 ans, les fonds publics pour la Recherche et Développement, dans le domaine de la santé, ont diminué de 28 % en France, pendant qu’ils augmentaient de 11 % en Allemagne et de de 16 % au Royaume-Uni (pays pourtant peu connu pour son soutien public à la recherche). C’est le genre de choix stratégique qui ne produit pas d’effet à court terme, mais qui, inévitablement, finit par provoquer des conséquences à moyen terme. Incidemment, le rapport rappelle que les chercheurs français sont mal payés en début de carrière (un tiers de moins que la moyenne des pays de l’OCDE). Alors que la mobilité internationale est bien plus facile aujourd’hui qu’hier, pour les jeunes chercheurs, c’est là aussi une pratique qui finit par avoir des conséquences.

Mais le rapport pointe une faille plus subtile qui n’a pas seulement trait aux volumes de financement. En fait, l’innovation en pharmacie se situe de plus en plus à la frontière de grandes entreprises et de petites start-ups. Chacune a un savoir-faire différent. Pour donner un exemple : BioNTech est une entreprise créée en 2008, qui emploie un millier de salariés (avec cette taille, c’est, d’ailleurs, déjà, plus une fédération de start-ups, qu’une start-up isolée), tandis que Pfizer est une entreprise créée en 1849 et qui emploie 80.000 personnes. Ce type d’alliance provient du fait que la recherche développement est, d’un côté, de plus en plus chère avant de parvenir à un produit commercialisable, elle est donc de plus en plus risquée ; mais, d’un autre côté, les idées de rupture font de plus en plus la différence. Les start-up sont donc des mines à idée, à condition qu’elles bénéficient d’un financement adapté pour couvrir les risques qu’elles courent. Séparer la logique financière des grandes entreprises et celle des start-ups est donc un moyen d’incorporer les nouvelles contraintes de la recherche-développement.

Alors, où est la faille dont je parle ? La France n’est pas dépourvue d’incubateurs pour soutenir le lancement de nouvelles start-ups médicales. Là où notre pays est défaillant c’est sur la suite de la phase d’incubation : entre les premiers pas de l’exploration autour d’une idée et son industrialisation. Je cite un passage du rapport :
« Une difficulté dans la phase de R&D des start‐ups réside dans le financement. Si celles‐ci font appel au capital risque pour financer leur développement, elles ne font généralement pas de profit et leur survie dépend de la rapidité avec laquelle elles vont pouvoir se développer. Sachant que l’activité de recherche nécessite des financements importants sur une longue période (entre cinq et dix ans), garantir des financements pérennes sur une telle durée n’est pas toujours aisé. Le financement public de la phase d’amorçage en France est très important et efficace, qu’il vienne de l’État, des collectivités locales ou de la Banque publique d’investissement (Bpifrance). […] En revanche, les financements sont chroniquement insuffisants sur la durée de vie des start‐ups et rendent la croissance des entreprises difficiles ».

Si on parle d’investissement de long terme, on découvre, en effet, que des fonds nationaux bien organisés structurent le capital des start-ups médicales aux Etats-Unis, ce qui n’est pas le cas en France, comme le montre le graphique ci-dessous :

C’est, on le voit, dans la phase du long développement d’une idée jusqu’à son éventuelle commercialisation que la France est défaillante.

Tous ces commentaires peuvent paraître passablement techniques, mais il me semble qu’ils désignent bien une difficulté de positionnement de la recherche et des chercheurs, en France, et pas seulement dans le domaine médical.

La caricature du chercheur, professeur Tournesol ou professeur Nimbus, a la vie dure

J’ai eu longuement l’occasion d’observer que les entreprises françaises se méfient des chercheurs (qui, souvent, le leur rendent bien !). Même dans les entreprises privées, il y a un clivage entre les chercheurs et les gestionnaires. Dans les domaines qui sont concernés par les grandes écoles d’ingénieur (ce qui n’est pas le cas de la médecine), cela rejoint le clivage universités / grandes écoles. On peut tourner autour de la question de plusieurs côtés, cela converge vers un constat d’ensemble : on compte éventuellement sur un chercheur pour avoir une idée venue d’ailleurs, mais la caricature qui fait du chercheur une personne distraite et peu au fait des contingences matérielles a la vie dure. A l’inverse, des personnes formées au management et à la gestion d’un processus standard sont mal outillées pour développer une idée encore inaboutie ou, tout du moins, elles le croient. J’avais eu l’occasion d’enquêter auprès d’incubateurs divers, à une époque, et ils m’avaient tous souligné le caractère critique de cette phase intermédiaire.

En Allemagne, par contraste, le doctorat est considéré comme une formation de base standard. Un grand nombre de cadres dirigeants ont un doctorat. En Suisse, autre exemple, les universités technologiques comme les Ecoles Polytechniques Fédérales de Lausanne ou de Zurich sont à la fois à la pointe de la recherche et du dépôt de brevets. Il y a une transition fluide entre recherche fondamentale, développement de start-ups, accompagnement sur le long terme et partenariats avec des entreprises. Cela renvoie à des populations variées qui communiquent entre elles. A l’inverse, le clivage français devient problématique, précisément dans cette zone intermédiaire qui est autre chose que l’émergence d’une idée, mais qui n’est pas encore quelque chose de tout à fait opérationnel. C’est là qu’il y a un espace social peu légitime, car il concerne, potentiellement, des personnes aux compétences mal identifiées qui peuvent mobiliser leur imagination pour peaufiner une idée, voir comment la faire évoluer en fonction des contraintes et des attentes. C’est assurément un défi tout à fait motivant, mais que peu d’institutions publiques ou privées, en France, sont prêtes à soutenir. En tout cas, pour avoir siégé au conseil scientifique d’une structure de ce type, je peux témoigner que, de tous côtés, ces structures engendrent le soupçon et peinent à trouver leur place.

Un clivage social finit toujours par engendrer des tensions et des limites collectives

Sortons du cas particulier de la recherche, pour dire qu’un clivage social finit toujours par émerger au grand jour. On le voit souvent, ces dernières années, au travers d’événements assez brutaux comme le mouvement des gilets jaunes et les tentatives pour le réprimer. On le voit, également, au travers des dialogues de sourds qui se croisent, sans jamais se rencontrer, sur les réseaux sociaux. Le clivage entre conception et exécution, autre exemple, est un classique de la sociologie du travail et on peut dire qu’il résume l’essentiel des conflits du travail.

Cela dit, on est plus habitué à observer des clivages qui ont trait à une forme de hiérarchie : les coupures entre ceux qui occupent le « haut » de l’espace social et ceux qui sont cantonnés en « bas ». Mais il existe également des coupures entre des formes de compétences différentes. Pour avoir tenté de pratiquer des dialogues, disons transfrontaliers, pendant une partie de ma carrière, je peux témoigner du fait que, pour un opérationnel, un chercheur se pose toujours trop de questions, et, qu’à l’inverse, pour un chercheur, un opérationnel ne s’en pose jamais assez. Mais il ne s’agit pas simplement d’une opposition entre des psychologies différentes. Cela correspond également à des institutions, des formes de financement, des valorisations économiques différentes. Il y a, sans doute, des raisons historiques au fait que ce type de coupure soit spécialement marqué en France : les différentes structures ont, pendant longtemps, dans notre pays, pu vivre leur vie indépendamment les unes des autres. C’est devenu plus problématique aujourd’hui. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ? Personnellement, je considère toujours comme une bonne nouvelle que des groupes sociaux séparés les uns des autres soient soudain obligés de coopérer.

Communiquer les uns avec les autres n’est pas seulement un acte optionnel de bienveillance, cela devient quelque fois une nécessité. En tout cas, si on va trop loin dans l’ignorance mutuelle, les tensions et les difficultés finissent par revenir vers nous comme un boomerang. Le rapport du Conseil d’Analyse Economique en donne un exemple, certes pointu et technique, mais qui fait réfléchir.

Les questions existentielles d’un sportif professionnel

Le cycliste hollandais Tom Dumoulin, au palmarès flatteur (il a gagné le tour d’Italie et le championnat du monde du contre la montre, par exemple), vient de provoquer un coup de tonnerre dans le milieu sportif, en annonçant qu’il souhaitait interrompre sa carrière (au moins provisoirement). Il veut prendre du recul et voir s’il a envie de continuer son métier de cycliste professionnel.
Ses motivations m’ont impressionné. Elle rejoignent, en effet, des questions profondes et récurrentes que, me semble-t-il, beaucoup de salariés se posent aujourd’hui. Il s’en est expliqué dans une interview vidéo que vous pouvez regarder (en hollandais sous-titré en anglais) sur Youtube.

Il vaut la peine de la citer un peu longuement, en version française : « Je sens depuis un bon moment, des mois peut-êre, un an en fait, qu’il m’est très difficile de savoir comment trouver mon chemin en tant que « Tom Dumoulin le cycliste ». Avec la pression qui est là, avec les attentes des différentes parties, je cherche simplement à très bien faire. Je veux que l’équipe soit heureuse avec moi. Je veux que les sponsors soient heureux. Je veux que ma femme et ma famille soient heureuses. Donc je veux bien faire, pour plus ou moins tout le monde, y compris mes coéquipiers. Mais, de ce fait, je me suis un peu oublié l’année passée. Qu’est-ce que je veux ? Que veut faire l’homme Tom Dumoulin de sa vie en ce moment ? C’est une question qui bouillonne profondément en mois depuis ces derniers mois. Je n’ai pas le temps de répondre à cette question, parce que la vie en tant que cycliste professionnel continue. On est dans un train express, on va au prochain camp d’entraînement, à la prochaine course, on vise les prochains objectifs. Mais la question reste là, et je n’ai pas le temps d’y répondre. [ …]. Et maintenant j’ai le sentiment que je ne sais plus quoi faire. Et que je continue à laisser les autres répondre à cette question, juste pour faire ce que tout le monde attend de moi. […] C’est pourquoi je vais faire une pause un moment. […] J’ai pris la décision hier. L’équipe me soutient dans cette démarche et ça fait vraiment du bien. C’est vraiment comme si un sac à dos d’une centaine de kilos avait glissé de mes épaules. Je me suis immédiatement réveillé heureux. Ça fait tellement de bien d’avoir finalement pris cette décision de prendre un peu de temps pour moi. »

Cette perte du sens, du travail que l’on fait, parce que l’on est sans cesse soumis aux injonctions et aux attentes des autres, au point de perdre pied soi-même, est une plaie de beaucoup de situations de travail, aujourd’hui. J’ai souvent entendu des personnes exprimer des questions et des souffrances du même ordre, dans des métiers divers et à des âges variés.

On pourrait penser qu’un sportif cherche, d’abord, à accomplir une performance, la meilleure possible, en se centrant, avant tout, sur ses capacités physiques. Mais il n’en est rien. Dans la suite de l’interview, Tom Dumoulin montre parfaitement l’engrenage dans lequel il s’est trouvé pris : « Je suis devenu Tom Dumoulin, « le grand cycliste néerlandais » et je suis censé le rester. Les gens autour de moi, mes proches, l’équipe et même moi, tout le monde a beaucoup d’attentes à cause de cette image. J’étais habitué, auparavant, à ne gérer que mes propres attentes. Et en tant qu’athlète de haut niveau, vos propres attentes sont déjà très difficiles à gérer. Vous êtes impatient et cela, en soi, peut déjà être stressant. Quand d’autres personnes attendent aussi beaucoup de vous, c’est facile de dire : « ne t’occupe pas de cela, ça ne les regarde pas ». C’est facile à dire, mais plus difficile à faire que je ne le pensais. »

S’épuiser dans la quête du regard des autres

Le sport, il est vrai, est un spectacle, et les champions sont soumis aux mêmes contraintes que dans le show-business. Il faut qu’ils tiennent leur rôle. Mais cette dépendance à l’égard du regard des autres, des commentaires qu’ils font, des images qu’ils vous collent à la peau, est répandue bien au-delà des métiers du spectacle. Il faut bien faire, il faut faire bonne figure, il faut se montrer « dans le coup », être « performant », rester au niveau, etc. Mais tout cela conduit-il à faire ce qui a le plus de sens pour soi-même ? En général, non : on fait face à la situation, mais on ne donne pas ce qui fait vraiment la spécificité de sa personne.

L’équipe Jumbo-Visma, à laquelle Tom Dumoulin appartient, est connue, dans le peloton, pour être une organisation redoutable, à la recherche de toutes les innovations, de tous les détails qui peuvent améliorer les performances individuelles et collectives. Elle débauche des coureurs en mettant l’argent qu’il faut sur la table et constitue des équipes faites pour gagner. En cela, elle est à l’image de beaucoup d’entreprises d’aujourd’hui. Or, on voit que cette organisation, pour performante qu’elle soit, laisse facilement de côté la subjectivité des salariés qui la composent.

On peut psychologiser la décision de Tom Dumoulin, et parler de dépression ou de burn-out. Mais ce n’est pas comme cela que je la perçois. Sur la vidéo, le coureur apparaît souriant et soulagé. On ne le sent pas déprimé. Le journaliste qui l’interviewe lui pose d’ailleurs directement la question :
– « Vous le dites avec un sourire. Y a-t-il de la tristesse derrière cela ?« 
– « Pas pour le moment. Non, ça fait vraiment du bien« .
En fait on observe plutôt quelqu’un qui a retrouvé une marge d’action, une marge de décision personnelle qu’il avait perdue. Beaucoup de ruptures de cet ordre, dans le travail, sont des ruptures salutaires. Quand on n’a même plus le temps et l’occasion de s’interroger sur ce que l’on fait, sur ses choix, il est temps de mettre le clignotant.

Soi et les autres : un juste équilibre à trouver

On pourrait trouver la démarche de ce champion égocentrique. Mais je pense qu’il s’agit d’autre chose. J’aime bien, à ce propos, le commentaire légèrement décalé que j’ai entendu, une fois, à propos du commandement : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce commentaire disait qu’il fallait trouver une sorte d’équilibre, de match nul, entre le prochain et nous-mêmes. Ou, dit autrement : nous ne pouvons pas servir authentiquement notre prochain, si nous sommes totalement sortis de nous-mêmes. Il y a donc un dialogue à construire entre les attentes des autres et ce qui fait le cœur de notre être.

Pour situer le dialogue dont je parle, je voudrais citer un épisode peu connu du livre des Juges, au moment où les israélites envisagent de désigner, parmi eux, un roi. Un prophète vient alors et leur raconte la parabole suivante : « Les arbres s’étaient mis en route pour aller oindre celui qui serait leur roi. Ils dirent à l’olivier : Règne donc sur nous. L’olivier leur dit : Vais-je renoncer à mon huile que les dieux et les hommes apprécient en moi, pour aller m’agiter au-dessus des arbres ? Les arbres dirent au figuier : Viens donc, toi, régner sur nous. Le figuier leur dit : Vais-je renoncer à ma douceur et à mon bon fruit, pour aller m’agiter au-dessus des arbres ? Les arbres dirent alors à la vigne : Viens donc, toi, régner sur nous. La vigne leur dit : Vais-je renoncer à mon vin qui réjouit les dieux et les hommes pour aller m’agiter au-dessus des arbres ? » (Jg 9.8-13). On devine la fin de l’histoire : seul le buisson d’épines accepte de régner ! Mais ce qui m’importe est que chaque arbre résiste à la demande qui lui est faite, au nom de tout ce qu’il peut faire de mieux pour les autres.

Aujourd’hui, cette question du rapport entre ce que je suis prêt à faire et la demande des autres est régulée par le marché. Et c’est ce que nous raconte Tom Dumoulin : les sponsors, ses employeurs et le public, forment un système qui lui adresse des demandes solvables. Mais ces demandes solvables finissent par écraser sa subjectivité. Il y a là une faille majeure dans les sociétés modernes, ce que l’on appelle parfois : les défaillances du marché. Un grand nombre de biens et de services d’une grande valeur ne sont pas bien représentés par le marché.

C’est un beau et un grand sujet de méditation ! Il devrait nous conduire à élaborer des projets qui obéissent à une autre logique ; des projets qui permettent de construire un dialogue, les uns avec les autres, plus riche et plus ouvert.

Le vivant et sa créativité déroutante

Le développement de l’épidémie de COVID-19 nous confronte, mois après mois, à la « logique » du vivant, une logique que nous n’avons guère l’habitude de suivre (à moins de travailler dans les professions médicales) et qui nous déroute.

On aimerait bien avoir des réponses nettes et définitives. On aimerait bien savoir, par exemple, si le couvre-feu à 18 heures est utile.
J’ai fait le calcul, avec les données à disposition du grand public, en comparant le dernier taux d’incidence connu, celui du 12 janvier (puisque l’on attend quelques jours afin d’avoir toutes les remontées des tests), et celui du 2 janvier, date à laquelle les premiers couvres-feux à 18 heures ont été instaurés dans certains départements. C’est approximatif comme calcul, car ces taux d’incidence sont calculés, à chaque fois, sur les 7 derniers jours. Mais cela donne quand même une idée. J’ai classé, ensuite, les départements, de la plus faible croissance à la plus forte croissance.
J’ai mis en jaune-ocre les départements où on a instauré le couvre-feu dès le 2 janvier, et en vert les départements où on a instauré le couvre-feu dans un deuxième temps (soit le 10, soit le 12 janvier). Voilà les résultats que cela donne :

Il est clair qu’il y a une efficacité. Un grand nombre des départements où on a instauré le couvre-feu dès le 2 janvier se retrouvent en haut de la liste. Cela dit, la mesure a produit un effet limité sur le Territoire de Belfort, la Nièvre et la Saône-et-Loire. Pourquoi ces trois là ? C’est difficile à savoir. Et la mesure n’a, semble-t-il, produit aucun effet dans les Alpes-Maritimes.
Il y a un deuxième effet perceptible. Certains des départements en vert sont assez bien positionnés, alors même que la mesure n’avait pas vraiment eu le temps de faire de l’effet le 12 janvier. On remarque qu’ils sont tous limitrophes de départements qui étaient déjà en couvre-feu avancé. Ils ont donc bénéficié d’un effet de proximité : là où l’épidémie progresse, elle progresse alentour, et là où elle régresse, elle régresse alentour. Le Var, à l’inverse, pour prendre un autre exemple, était limitrophe des Alpes-Maritimes, où l’épidémie continuait à flamber.

Le gouvernement peut donc, à bon droit, dire que le couvre-feu à 18 heures produit de l’effet. Mais il reste une partie de la dynamique de l’épidémie qui échappe à cette mesure. On a invoqué les températures plus basses dans l’est de la France pour expliquer la plus forte contamination dans la moitié est de la France. Mais les Alpes-Maritimes (département le plus touché, à l’heure actuelle) sont, sans doute, un des départements de France où les hivers sont les plus doux. On peut invoquer, pour ce département, la proximité de l’Italie, mais la région limitrophe : la Ligurie, en Italie, n’est pas particulièrement touchée en ce moment.

Au final, il faut plutôt envisager ce qu’on appelle un effet papillon : un événement, ou un moment singulier, ont donné une dynamique particulière à l’épidémie et, ensuite, la contamination engendrant la contamination, cette dynamique a pris de l’ampleur. Une petite cause, au départ, produit un grand effet, à l’arrivée. Un raisonnement du même style est nécessaire pour rendre compte du fait que le département de la Loire a été un épicentre de l’épidémie pendant la deuxième vague : aucune logique de fond n’en rend compte. Simplement, à un moment, l’épidémie reçoit un souffle particulier, même faible et, ensuite, le caractère exponentiel de la contamination fait le reste.

On peut le dire autrement : le nombre de « petites causes » susceptibles d’avoir, au bout d’un moment, de grands effets sur la dynamique de l’épidémie est fort important. Pour un décideur politique, c’est à s’arracher les cheveux ! Un gouvernement essaye de développer des politiques publiques rationnellement pesées : des règles de mobilité (même adaptées à tel ou tel contexte local), des stratégies vaccinales, des gestes barrières. Tout cela produit un « certain » effet, mais d’autres événements surgissent, à droite et à gauche, qui changent la donne.

La vie procède par avancées imprévisibles

Cette situation mouvante et les questions qu’elle soulève renvoient aux travaux anciens, de philosophie de médecine et de la biologie, produits par Georges Canguilhem. Canguilhem n’a eu de cesse, précisément, de lutter contre l’image de l’animal machine forgée par Descartes. Pour lui une machine et un organisme ne fonctionnent pas de la même manière. Je ne cesse, pour ma part, de revenir à son petit texte « machine et organisme », publié en 1952 dans le recueil La connaissance de la vie qui, au départ, a été le support d’une conférence prononcée juste après guerre. Il m’a inspiré, autant à l’époque où j’étudiais des personnes et des groupes sociaux face à des installations industrielles, que plus tard, lorsque j’ai travaillé sur les réseaux de santé et le vécu, par les malades eux-mêmes, de leur maladie, puis, finalement, quand j’ai travaillé sur l’usage des outils de télécommunication par tout un chacun.

Une phrase résume le propos d’ensemble de ce texte :  « la vie est expérience, c’est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences ; elle est tentative dans tous les sens ». C’est exactement ce qui se passe sous nos yeux. Le virus est vivant. Il mute, il utilise les occurrences. Et les sociétés humaines ne sont pas moins, de leur côté, dans l’expérimentation, voire l’improvisation et l’utilisation des occurrences.

On critique volontiers l’improvisation des politiques. Mais, dans certains cas, la meilleure stratégie est de tenter des voies d’action diverses, sans être assuré du succès. De fait, aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’une stratégie globale, face à l’épidémie ait totalement fait ses preuves, en dehors du contrôle autoritaire et massif exercé par la Chine sur les zones de contagion. Pour rester en Europe, tous les pays qui ont semblé mieux s’en sortir que d’autres, à un moment donné, ont connu des fortunes moins positives, par la suite. A long terme, la stratégie vaccinale sera efficace, c’est à peu près certain (cela dit, même dans le domaine des vaccins, l’expérimentation et les tentatives diverses sont de mise ; ce qui était tout l’intérêt de tenter diverses options en parallèle). Mais, en attendant, nous sommes immergés dans des tentatives diverses qui, certes, sont pesées au vu de leur efficacité probables, mais restent incertaines, au moins pour partie.

L’action par tentatives, une action plus pertinente qu’il n’y paraît

En fait, c’est peut-être une bonne nouvelle !
Déjà, si on veut bien y réfléchir un peu, l’action par tentatives est plus répandue qu’on ne le pense. Tout ce qu’on appelle l’expérience est le fruit de tentatives multiples, les unes fructueuses, les autres infructueuses.
Mais, surtout, l’idée de tentative est la seule alternative crédible à une vision du monde par trop instrumentale et rigide. Et la situation présente interroge donc notre rapport aux autres, aux microbes, à la société et aux choses.

Il existe, à ce propos, dans la Bible, un livre à part, qui est le récit d’un technocrate (avant l’heure) revenu de son illusion de maîtrise sur les êtres et les choses. Le parcours, qu’il retrace par écrit, est sinueux et douloureux, mais il finit par parvenir à la conclusion suivante : « Lance ton pain à la surface des eaux, car à la longue tu le retrouveras. Donne une part à sept ou même à huit personnes, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre. Si les nuages se remplissent, ils déversent la pluie sur la terre ; qu’un arbre tombe au sud aussi bien qu’au nord, à l’endroit où il est tombé, il reste. Qui observe le vent ne sème pas, qui regarde les nuages ne moissonne pas. De même que tu ignores le cheminement du souffle vital, comme celui de l’ossification dans le ventre d’une femme enceinte, ainsi tu ne peux connaître l’œuvre de Dieu, Lui qui fait toutes choses. Le matin, sème ta semence, et le soir, ne laisse pas de repos à ta main, car tu ne sais pas, de l’une ou de l’autre activité, celle qui convient, ou si toutes deux sont également bonnes » (Ecclésiaste 11.1-6).

On notera que, dans ce passage, l’œuvre de Dieu elle-même est rangée parmi les réalités incertaines. C’est peut-être déstabilisant pour certains d’entre vous. Mais si on regarde comment Jésus parle du Royaume de Dieu, spécialement dans les paraboles de l’évangile de Matthieu, on s’aperçoit que le roi, ou le personnage central des paraboles, agit lui-même de cette manière-là. Il tente, il ne cesse de tenter, de semer, d’appeler. Il y a là un registre d’action décisif dont nous sous-estimons l’importance.
Et, à l’inverse, notre illusion ou notre espoir de maîtrise nous rendent malades. L’épidémie va-t-elle, paradoxalement, nous guérir de cette illusion ? Ne soyons pas trop optimiste ! En tout cas, elle nous pousse à (re)découvrir, des manières d’agir que nous oublions parfois.

Les mystères de l’adhésion aux fables de Donald Trump

Il est clair que le cas de Donald Trump relève de la maladie mentale. Plusieurs spécialistes, ayant pignon sur rue, ont tenté un diagnostic, forcément arbitraire, du fait qu’il ne repose pas sur des entretiens cliniques. A titre personnel, j’hésite entre la paranoïa (Trump croit à son discours) ou la perversion (Trump prend plaisir à jouer, en connaissance de cause, avec la loi). Les péripéties qui marquent la fin de sa présidence ont, en tout cas, porté ses symptômes à l’incandescence. Mais, au fond, l’essentiel de ma perplexité est ailleurs : qu’un homme malade déraille est assez courant, mais qu’autant de personnes le suivent, l’adorent et le soutiennent est plus perturbant.

Les charmes de la régression

Ce qui m’apparaît finalement est que le discours de Donald Trump est profondément régressif et que c’est cela qui séduit autant de monde. Si on parvient à faire abstraction du fait que les enjeux pour la démocratie sont sévères, ont se rend compte que le déni de Trump, par rapport à sa défaite, est du niveau d’une cour d’école primaire : « ils » disent que j’ai perdu, mais, en fait j’ai gagné ; « ils » ont triché ; on va recommencer la partie et je vais gagner ; etc.

Cela rejoint la difficulté de chacun de nous à faire face aux difficultés de la vie. Changer une réalité pénible d’un coup de baguette magique, cela fait envie. Il est bien confortable d’imaginer des « solutions » simples à des problèmes complexes, sans se préoccuper de les mettre en œuvre. Bref, c’est tout ce que représente être adulte qui est sans cesse sous la menace de nos pulsions pour la régression. Le discours populiste utilise, on s’en rend compte, ce ressort sans retenue. Et Trump, dans ce genre, restera un virtuose.

Parmi les suiveurs de Trump, qui se laissent aller, à sa suite, à prendre leurs désirs pour des réalités il ne faut pas croire qu’il n’y a que des personnes socialement en difficulté. Il y a aussi des individus formatés par la société de consommation, qui pensent que tout désir peut se monnayer. D’autres ont pris l’habitude d’utiliser une arme pour couper court aux discussions et aux remises en question. D’autres encore confondent Dieu avec un pourvoyeur de solutions rapides. Voilà le tableau d’une Amérique qui nous sidère, mais qui n’est pas si éloignée de tendances identifiables en Europe, également.

Et, ne le négligeons pas, la confusion entre foi et régression nous guette toujours.

La blessure infligée par Jésus à beaucoup de ses suiveurs, après la multiplication des pains

C’est là qu’une scène de l’évangile de Jean me revient en mémoire. André Neher avait déjà noté que la vie au désert, suite à la sortie d’Egypte, telle que rapportée dans la Torah, était l’occasion de multiples régressions : le peuple « murmure » contre ses leaders, mais il ne parle pas vraiment et il passe son temps à vouloir manger ou boire sans effort. Or Jean rapproche explicitement cette vie au désert, la quête de la manne et l’épisode de la multiplication des pains.

Et, voici que le jour suivant cette multiplication, la foule retrouve Jésus et que les paroles de Jésus sont plutôt réfrigérantes : « ce n’est pas parce que vous avez vu des signes que vous me cherchez, mais parce que vous avez mangé des pains à satiété » (Jn 6.26). C’est ensuite l’occasion d’un échange plutôt tendu avec une partie de la foule. Beaucoup sont déçus et s’écartent. Ils étaient prêts à faire de Jésus leur roi, mais s’il se lance dans de telles complications c’est moins séduisant. Le passage culmine, malgré tout, dans la confession de Pierre : « à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle » (Jn 6.68). Mais précisément, cet acte de foi se construit sur autre chose qu’une satiété vite obtenue et vite consommée.

Heureusement, beaucoup de gens sont convaincus que la lucidité face à la vie et à ses difficultés, est une meilleure option que de se replier dans le cocon de ses illusions. Mais il n’en reste pas mois que des leaders comme Trump sont d’autant plus affolants qu’ils nous rappellent la part d’ombre qui sommeille toujours en nous et qui est prête, à tout moment, à se réveiller et à nous faire plonger dans les ténèbres du déni, du repli sur soi et de l’infantilisation.

L’empreinte carbone du numérique, les surprises d’une évaluation enfin précise

On glose beaucoup sur l’empreinte carbone de l’usage d’Internet et des réseaux de communication. J’ai, par le passé, essayé de démêler ce qu’il en était exactement et j’ai eu la surprise de découvrir qu’il n’y avait aucune estimation un peu complète et précise du phénomène. D’article en article, on trouve des évaluations partielles et sommaires, des affirmations pas toujours solides et mal raccordées entre elles. On crie au loup, mais sans s’assurer de ce qu’on dit. Même les sites officiels ne donnaient que des bouts de calcul. C’est, en fait, le type d’attitude qui dessert, inévitablement, le but qu’on prétend suivre : si on veut rendre attentif aux conséquences de certains choix, il est contreproductif de tirer le signal d’alarme sans savoir exactement quelle est l’étendue de l’alarme. Les sceptiques ont, ensuite, beau jeu de dire que l’on s’affole pour rien.

L’étude remarquable du collectif GreenIT

En septembre 2019, enfin, le collectif GreenIT a fait paraître une étude transversale, qui précise le champ étudié ainsi que les éléments pris en compte et qui essaye de peser globalement la contribution des différents éléments de la chaîne du numérique. La méthode employée est celle du cycle de vie : on analyse l’ensemble de l’empreinte d’un équipement (puis d’une chaîne d’équipements connectés entre eux) tout au long de sa durée de vie, depuis sa construction, en passant par sa commercialisation et son usage, puis sa mise au rebut (ou son recyclage). Le périmètre de l’étude porte sur tous les systèmes qui se terminent par un équipement qui utilise des données numériques : ordinateurs, smartphones, imprimantes, consoles de jeu vidéo, télévisions connectées à une box, etc. Et elle inclut aussi bien l’usage des entreprises que celui des particuliers.

L’empreinte environnementale ne se limite pas à l’empreinte carbone. Plusieurs critères sont pris en compte. La consommation de métaux rares, par exemple, est un des enjeux. Le récent rapport de l’ARCEP (autorité de régulation du secteur du numérique) Pour un numérique soutenable a tenté une synthèse en pondérant les différents critères. Suivant que l’on regarde plutôt l’empreinte carbone ou plutôt la consommation des ressources les pourcentages respectifs ne sont pas exactement les mêmes. Mais les ordres de grandeur sont quand même assez semblables d’un critère à l’autre. Les différentes empreintes augmentent, au fil du temps. Là, rien de nouveau. La valeur de l’étude est plus de peser le poids respectif des divers éléments. Voilà ce que cela donne, en se concentrant sur tout ce qui transite par Internet (pour des résultats plus fins, on invite le lecteur à se reporter au rapport de GreenIT sur lequel s’appuie largement le rapport de l’ARCEP).

Champ: tout ce qui transite par Internet

Et là, surprise : on glose beaucoup sur la consommation des centres de données (les data centers, en anglais) et sur les flux vidéos, mais ce n’est pas là l’essentiel du problème. Ce qui se passe est que les centres de données ont fait des économies d’énergie considérables, ces dernières années et ont inventé des solutions de climatisation de leurs installations bien plus efficientes. En fait, le point dur est la multiplication et le renouvellement incessant des terminaux. Les écrans sont plus grands (et notamment les télévisions) consomment plus d’électricité pour fonctionner et plus de ressources (métaux et énergie) pour leur fabrication. Par ailleurs, les supports se diversifient sans cesse ; la dernière tendance à la mode sont les objets connectés. Au total, la consommation des équipements connectés (faible, équipement par équipement) est bien plus élevée que celle des datas centers et leur fabrication a une empreinte environnementale énorme. En général l’empreinte liée à la fabrication est plus importante que l’empreinte liée à l’usage. Comme le rappelle le rapport de l’ARCEP : « La production d’un téléphone mobile nécessite soixante métaux différents dont seulement une vingtaine sont recyclables et 32 kg de matière brute sont requis pour produire une puce électronique de 2 grammes ».

En clair, l’action la plus efficace que l’on peut avoir pour préserver l’environnement est de limiter le nombre d’interfaces que l’on utilise, de racheter moins souvent lesdits équipements et de limiter la taille des écrans (notamment de télévision). Voilà quelque chose qui est à la portée de chacun et qui montre l’entrelacement subtil des pratiques publicitaires des fabricants, de la course à la dernière nouveauté de la part des consommateurs et de l’obsolescence programmée. Quant à l’usage des équipements que l’on possède, il a certes un effet, mais de deuxième rang.

De la difficulté d’y voir clair

Ces considérations peuvent sembler passablement techniques, mais elles montrent la difficulté qu’il y a, aujourd’hui, à agir à bon escient et la facilité avec laquelle on peut se contenter de raisonnements partiels et d’affirmations approximatives. Qui dit vie instrumentée et technicisée, dit complication des critères de choix. Est-ce que des médiateurs ne peuvent pas nous déblayer le terrain et simplifier les questions ? Si, c’est précisément ce qu’a fait le collectif GreenIT. Mais cela montre aussi l’importance, pour tout un chacun, de faire pression sur les organes d’information pour qu’ils fassent mieux leur travail. Il est bien plus facile d’écrire un article avec un titre racoleur et d’enfiler quelques bribes de constats collectés à droite et à gauche que de creuser une question jusqu’à parvenir à une vision d’ensemble du problème.

On déplore, dans les milieux cultivés, la prolifération des fake news et des arguments populistes. D’accord. Pour ma part je suis las de lire des articles de presse bâclés qui, mis bout à bout, finissent par dire tout et son contraire et ne fournissent aucun repère pour que le lecteur de bonne volonté se fasse sa propre opinion. En l’espèce, d’ailleurs, je vous recommande de vous reporter vous-mêmes aux rapports que j’ai cités ici, plutôt que de vous limiter au résumé sommaire que j’en ai fait.

Il faut beaucoup de temps pour creuser une question, mais on peut aussi passer beaucoup de temps à sautiller de droite à gauche et à surfer sur des textes qui restent à la surface des choses.

Je défends là, sans doute, une conception plutôt exigeante de la vérité, mais cette « porte étroite », pour reprendre l’expression de l’évangile (Mt 7.13-14), est celle qui est porteuse de vie. Les larges avenues des affirmations hâtives, péremptoires et vite contredites ne nous mènent nulle part.

A quoi veut-on faire servir la recherche ?

J’ai passé toute ma vie professionnelle de chercheur à répondre à une question récurrente, dans les fêtes de famille et dans les réunions mondaines : à quoi sert ce que tu fais ? Ou, variante : tu es chercheur, mais est-ce que tu trouves ? J’ai souvent déconcerté mes questionneurs (qui étaient plutôt de mauvaise volonté, en général) en leur disant qu’il était assez facile de trouver et que, d’ailleurs, dans chacune des mes recherches j’avais trouvé quelque chose ! Je ne suis pas sûr, en revanche, qu’ils auraient été contents de savoir ce que j’avais trouvé. Les résultats des recherches ne font pas que des heureux.

Cela dit, j’ai quand même toujours admis que la question, même formulée de manière légèrement agressive, avait une certaine légitimité. Toute profession doit rendre compte de son utilité sociale. Et il y a souvent une tension entre ce qu’un financeur de la recherche attend et ce que le chercheur considère comme important et décisif. L’Etat m’a payé pendant toute ma carrière et est-ce que je l’ai servi de manière correcte ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre de manière claire, mais il vaut la peine de se la poser, malgré tout.

Une volonté de pilotage de la recherche par l’aval

Ces tensions (entre financeurs et chercheurs), qui sont aussi vives dans la recherche privée que dans la recherche publique, ont conduit les financeurs, depuis plusieurs années, à vouloir piloter la recherche de manière plus serrée, en liant les financements à des commandes précises. C’est ce qu’on appelle le pilotage par l’aval. C’est une reprise de pouvoir sur des chercheurs dont on considère que, livrés à eux-mêmes, ils se perdent dans des objectifs obscurs et peu valorisables.

L’évolution, depuis plusieurs années, est donc de financer de plus en plus de recherches, y compris les recherches publiques, par des appels d’offre. C’est ce que fait l’Europe depuis assez longtemps. C’est ce que fait également l’Etat français en dotant de moyens sans cesse croissants l’Agence Nationale de la Recherche, qui gère lesdits appels d’offre. La conséquence de ces évolutions est de créer une population de jeunes chercheurs qui vivent sur des contrats temporaires (financés par les appels d’offre) et qui n’obtiennent que tard (ou jamais) un poste fixe.

Le débat est sorti sur la place publique, ces derniers jours, avec le projet de Loi de Programmation de la Recherche. Il y a, dans ce projet de loi, un point qui concerne les postes statutaires : la revalorisation des salaires qui étaient scandaleusement bas (j’en parle d’autant plus librement que j’ai été un chercheur payé sur un statut très particulier et, pour le coup, très bien payé). Pour le reste, la dynamique pèse clairement du côté de la multiplication des postes temporaires : la loi crée des contrats un peu plus longs, mais toujours temporaires ; et elle prévoit d’augmenter les moyens de l’Agence Nationale de la Recherche, plutôt que de créer des postes stables. Tout cela est évidemment mal reçu par la communauté des chercheurs qui sont un peu las de voir des jeunes passer une énergie considérable à sauter de contrat en contrat, et pour certains d’entre eux, se décourager et renoncer à la recherche parce qu’ils sont dans des conditions trop précaires.

Le projet du gouvernement est assez clair : augmenter (un peu) les financements de la recherche, d’accord, mais à condition d’en retirer les bénéfices, en termes d’innovation et de valorisation économique, assez rapidement. Il y a, sous-jacent, une défiance à l’égard de chercheurs jugés incontrôlables, qui, forcément, passe mal.

En fait, je le répète, la volonté du gouvernement de piloter un peu plus par l’aval la recherche ne me choque pas. Mais cela soulève une question plus complexe : est-ce que cette manière de faire produit de la meilleure recherche, une recherche plus utile pour tout le monde ?

Le rêve technologique, sous-jacent au pilotage par l’aval, a ses propres limites

Le raisonnement sous-jacent à ce mode de pilotage est assez simple : nous avons besoin d’innovations dans des domaines identifiables et nous savons assez précisément sur quoi doivent porter les innovations, focalisons donc les efforts autour de ces points durs et l’économie, le développement durable, la qualité de la vie de tout un chacun suivra. Ce raisonnement a une plage de validité et je pense qu’il est correct de piloter une partie de la recherche de cette manière là.

Mais cette approche a aussi ses limites qui n’apparaissent pas à première vue. Par exemple : une des difficultés actuelles dans le développement durable est que les innovations disponibles ne sont pas du tout adoptées par les entreprises qui devraient les mettre en œuvre, les usagers qui pourraient en profiter et les administrations qui sont censées les promouvoir. Et cela résulte d’un raisonnement technologique trop fermé où l’on conçoit des innovations en se coupant des conditions de leur usage. A la fin, on convoque les sciences sociales pour rendre ces innovations plus « acceptables », mais il est bien trop tard. L’usager n’a que faire d’accepter une innovation que l’on a conçue sans lui demander si elle répondait à ses besoins, ou si elle s’insérait dans ses pratiques. On se lamente, alors, sur le côté borné des usagers, sur la résistance au changement des administrations ou sur le manque de hauteur de vue des entreprises ! Tout cela pour dire que, si pilotage il doit y avoir, il ne peut résulter que de concertations beaucoup plus larges, qui incorporent autre chose que la commande publique imaginée dans un cabinet ministériel.

Par ailleurs, pousse-t-on les jeunes chercheurs à faire du meilleur travail en les mettant sans arrêt sous pression, en les laissant dans l’incertitude par rapport à leur avenir et en les faisant naviguer d’un sujet à l’autre au gré des demandes ? A court terme c’est sans doute un calcul qui a sa pertinence : ponctuellement on obtient des résultats identifiables. A long terme, je suis convaincu du contraire. J’ai participé à plusieurs recherches financées par de gros appels d’offre, et employant des jeunes sur contrat. La vérité est que cela les pousse au conformisme et que cela coupe leur réflexion de fond. Or, la recherche est affaire d’innovations incrémentales, assurément, mais elle est aussi affaire de ruptures conceptuelles. Et les ruptures conceptuelles surgissent avec le temps. Elles donnent sans doute lieu à pas mal de gâchis : tous les chercheurs n’ont pas des idées venues d’ailleurs. Mais même si on est plus créatif lorsqu’on est jeune, je suis convaincu que les grandes idées mûrissent et deviennent vraiment pertinentes au bout d’un certain nombre d’années. Il faut donc supporter une partie incontrôlable du travail de recherche si on veut faire des bonds discontinus.

Enfin, la recherche est souvent mal vue parce que les chercheurs se posent trop de questions, sont trop critiques, sont un peu rêveurs et n’ont pas le sens des réalités. Mais ce recul critique est, lui aussi, très utile, dans le contexte actuel où le scepticisme et l’éclatement des lieux de débat, vont devenir des fléaux, si on n’est pas capable de leur donner sens et de leur faire une place officielle dans la société. Il faut pouvoir donner sens aux réserves, au scepticisme et à l’hostilité de pans entiers de la population et donc laisser de la place aux regards critiques.

En résumé, une vision par trop utilitariste de la recherche fait fausse route. Je ne suis pas idiot au point de dire qu’il n’y a jamais de recherches inutiles. Il y en a. Et il y en a même beaucoup. Il y a même beaucoup de ce qu’on appelle, par dérision, de la RANA : de la Recherche Appliquée Non Applicable ! Mais il y a aussi beaucoup d’innovations abouties et industrialisables qui ne trouvent pas leur emploi parce qu’on s’est posé, au départ, des questions trop étroites et trop pointues.

La valeur du non-conformisme

Je suis forcément sensible aux vertus du regard décalé, du fait que j’appartiens à un mouvement religieux qui fait une place centrale au non-conformisme. Ce non-conformisme est d’abord mis en œuvre pour des raisons de foi : on attache de la valeur à des pratiques et des manières de faire qui ne sont pas forcément valorisées dans l’ensemble de la société. Mais il faut constater qu’il finit, parfois, par servir à la société toute entière. Quand un groupe social est dans une impasse, il se tourne assez spontanément vers des groupes qui ont testé d’autres voies, d’autres modes de vie. Et l’innovation socio-technique doit beaucoup à des personnes qui ont fait de grands détours par rapport aux avenues toutes tracées.

En d’autres termes, un Etat a tout intérêt à avoir un budget « têtes de lards » et « non-conformistes ». Ils sont souvent plus utiles à la valorisation de la recherche qu’on ne l’imagine. L’originalité radicale peut se perdre dans les sables de l’utopie. Mais elle peut aussi embrayer de manière surprenante avec un contexte historique. Dans un langage sophistiqué on appelle cela le « modèle de la poubelle » (Cf. Michael D. Cohen, James G. March, Johan P. Olsen, « A Garbage Can Model of Organizational Choice », Administrative Science Quarterly, 17(1), 1972). L’idée de ce « modèle » est que le monde des « problèmes » et celui des « solutions » évoluent chacun de leur côté. Bien sûr, un problème pris au sérieux encourage à trouver une solution. Mais, dans la plupart des cas, les choses ne sont pas aussi linéaires. Les solutions existantes ne sont pas satisfaisantes. A l’inverse, certaines solutions imaginées par X, Y ou un groupe, n’ont jamais pu s’exprimer faute d’un contexte favorable. Et, soudain, le contexte change, une solution qui dormait devient intéressante pour faire face à un nouveau problème.

Voilà en gros l’idée. Tout cela pour dire qu’il est sans doute utile d’améliorer le dialogue entre demande sociale et recherche (et de l’améliorer d’une manière plus large qu’au travers d’appels d’offre qui filtrent fortement la demande sociale). Mais qu’à côté de ce dialogue, il y a place, aussi, pour faire vivre des approfondissements qui appellent du temps et de la sérénité. Tout rabattre sur le temps court et les fausses évidences de l’utilité à court terme est, en fait, stérilisant à long terme.

La vérité des microbes

L’épidémie de COVID-19 entraîne toutes sortes de contraintes et de complications pour les personnes qui ne sont pas malades (même si elles pourraient tomber malades par la suite). Il est donc normal qu’elle engendre les théories les plus fantaisistes de la part de ceux qui n’ont pas envie de se plier à ces contraintes. Mais les partisans des théories, dites du complot (ou apparentées), ne sont pas les seuls, il faut le souligner, à confondre leur opinion et ce qui relève du débat scientifique. Dans un interview accordée à l’Obs (publiée le 10 novembre sur le site du journal), l’épidémiologiste John Ioannidis, note que les médecins et les chercheurs eux-mêmes ont parfois confondu les deux registres de discours.
Je cite trois extraits :
« Des chercheurs se sont comportés en activistes en recourant à des lettres ouvertes et des pétitions autour de la gestion du Covid-19 ».
« Certains scientifiques instrumentalisent la science. Le 4 octobre dernier, de grands épidémiologistes ont publié la déclaration de Great Barrington, aussitôt signée par des dizaines de milliers de scientifiques pour exiger des mesures de protection en faveur des personnes les plus vulnérables et l’arrêt du confinement pour le reste de la population. En réponse, une autre déclaration, signée par d’autres éminents scientifiques, est parue quelques jours plus tard dans The Lancet. Ces deux documents ont été largement diffusés, et une guerre a commencé pour salir, décrédibiliser les uns ou les autres. J’ai été stupéfait de ces attaques. Il n’y avait pas de discussion scientifique, il fallait seulement faire taire ceux avec qui l’on n’était pas d’accord ».
« Je n’ai rien contre les mobilisations autour d’enjeux éthiques, mais les débats entre scientifiques ne peuvent se résoudre à travers des guerres de pétitions ».

Bon, on voit l’idée. Et, de fait, les prises de position péremptoires, publiées par des groupes de médecins divers, peuvent impressionner, dans un premier temps, mais l’accumulation de prises de positions contradictoires, que nous vivons, en ce moment, conduit à ce qu’elles s’annulent les unes les autres et qu’elles décrédibilisent la science médicale. Qui plus est, elles utilisent les mêmes ressorts que les théories du complot : des affirmations fortes, des options tranchées, des étiquettes censées témoigner du sérieux de la personne qui parle et, last but nos least, une fermeture complète au point de vue adverse.

Une relecture de Les microbes, guerre et paix, de Bruno Latour

Cette confusion m’a encouragé à revenir vers un classique de la sociologie des sciences : le livre de Bruno Latour (paru en 1984) sur la mise en évidence des microbes par Pasteur et ses associés. Le livre a, d’ailleurs, légèrement changé de titre lors de sa réédition en 2001. Il s’appelle désormais : Pasteur, guerre et paix des microbes. La thèse de Latour est tout à fait en ligne avec ce qui se passe ces temps-ci : il montre que le savoir médical est mobilisé par des acteurs qui veulent l’instrumentaliser pour promouvoir certaines politiques de santé publique. Il n’y a donc pas de cloison étanche entre le savoir scientifique et l’activisme politique. A l’époque de Pasteur, des savants hygiénistes se battaient pour imposer certains équipements publics (comme le tout à l’égout) et certaines pratiques. Ils furent trop contents d’entendre parler des micro-organismes qui justifiaient leurs projets. Les découvertes de Pasteur les arrangeaient. Ils lui ont donc accordé du crédit avant même que les découvertes soient tout à fait probantes. Pasteur, de son côté, s’est montré suffisamment astucieux pour se focaliser, régulièrement, sur des questions un peu « chaudes » et montrer, à chaque fois, que le « truc » des microbes marchait. Il ne faut donc pas avoir une vision trop exclusivement rationnelle de la découverte des microbes : des volontés de pouvoir et des tactiques habiles y ont eu une part, également.

Voilà, en quelques phrases, l’argument du livre. Dans la partie théorique (nommée « irréductions ») Bruno Latour résume sa position en une formule : « La science, c’est la politique continuée par d’autres moyens » (p. 339). S’agissant des politiques de santé publique, il est normal qu’il y ait un mélange des genres et c’est bien ce que nous observons, aujourd’hui. Mais jusqu’où peut-on pousser cet argument ?

Il y a quand même un argument d’un autre ordre, dans le succès des microbes et Bruno Latour ne l’esquive pas. L’hygiène était devenue un fourre-tout de trucs divers que l’on ne parvenait pas à unifier. Les découvertes de Pasteur (et d’autres à la même époque) leur ont soudain donné un socle commun : toutes les mesures empiriques préconisées se rattachaient à une cause identifiable unique. C’est là un argument très fort (qu’on appelle le rasoir d’Ockham) : on privilégiera toujours, dans le domaine scientifique, une théorie qui prédit la plus grande diversité de phénomènes avec la plus petite quantité de concepts.

Par ailleurs, il y a aussi quelque chose de platement objectif : si les microbes avaient été une vue de l’esprit, Pasteur aurait fait illusion un certain temps ; il aurait même pu être défendu au-delà du défendable par des acteurs que ses théories avantageaient, mais, tôt ou tard, la théorie se serait dégonflée.

Donc oui, il y a des zones d’actions hybrides entre projet politique et travail scientifique, mais le travail scientifique produit quelque chose d’irréductible à une volonté politique quelconque. Ou, dit autrement : c’est peut-être de la politique continuée par d’autres moyens, mais les « autres moyens », justement, font toute la différence. Les chercheurs ne sont pas exempts de rêves de pouvoir, mais le fait qu’ils doivent en passer par des « moyens » spécifiques produit une autre régulation sociale et, donc, des affirmations d’un autre ordre.

La science, la politique et la guerre

La formule de Bruno Latour est, bien sûr, un décalque de la formule de Carl von Clausewitz : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Et, là, on voit bien que les moyens importent. Car tous les rapports de pouvoir ne se valent pas. La politique fait, quand même, en général, beaucoup moins de morts que la guerre. Donc, les règles qui président aux compétitions, dans une arène donnée, n’ont rien d’anodin. Elles sont même peut-être l’essentiel. Entre un discours non régulé, comme ce qui circule sur les réseaux sociaux où tout le monde dit ce qui lui passe par la tête, et un discours lourdement régulé, comme celui de la controverse scientifique, il y a d’énormes différences.

On perd un peu cela de vue, aujourd’hui, où des acteurs politiques, qui ne manquent nullement de culot, tendent à tenir des discours qui, précisément, échappent à toute régulation. Mais, de temps en temps, les microbes se vengent. Les trois chefs d’état qui minimisaient le plus l’épidémie de COVID sont tombés malades (sans conséquences majeures).

Pendant ce temps, la prise en charge des malades du COVID progresse, heureusement, à l’écart des polémiques les plus outrancières. Et elle le fait en suivant les protocoles standards, qui n’évitent nullement les compétitions acharnées entre équipes et entre laboratoires sur l’ensemble de la planète, mais qui régulent ces compétitions.

On peut, en effet, tenir n’importe quel discours, mentir de la manière la plus grossière, s’enfermer dans le déni, ou, plus habilement, affirmer quelque chose avec aplomb sans en être totalement sûr, mais ces tactiques n’ont pas la même efficacité suivant l’arène concernée et suivant les « moyens » qui y prévalent.
On devine le cours que suit ma pensée. Donald Trump a gagné beaucoup de batailles dans l’arène du buzz et parmi des populations qui étaient disposées à le croire. Il a pratiqué le déni d’une manière basique, régulière et totalement prévisible. Mais les microbes ont fait de la résistance. On peut même penser que, s’il n’y avait pas eu l’épidémie, il aurait été réélu triomphalement. Aujourd’hui il en est réduit à dénier sa défaite politique. Mais, dans les arènes juridiques, où il faut produire au moins des indices matériels qui appuient ce qu’on affirme, son action semble peu efficace. Et si la démocratie tient, malgré le déni de sa défaite, c’est parce que suffisamment d’acteurs jugent que les moyens qu’il utilise sont inadaptés aux institutions existantes. Il peut continuer à tweeter. Mais là où d’autres moyens prévalent dans la certification des résultats électoraux, ses tweets sont inopérants. Il lui resterait, en fait, un seul moyen : continuer la politique par le moyen de la guerre civile. Il n’est pas loin de cette option. Je ne pense quand même pas qu’il franchira le pas.

On ne peut donc pas dire que l’on est entré, de plain pied, dans le temps de la post-vérité. Il existe, certes, de vastes espaces sociaux où l’affirmation gratuite peut se donner libre cours. Mais il existe toujours d’autres espaces sociaux où les moyens de faire triompher son point de vue continuent d’obéir à des règles précises.

Qu’est-ce que la vérité ?

Et, à vrai dire, cette coexistence de différents régimes de parole n’est pas si nouvelle.

Si je fais un saut en arrière brutal dans un passé lointain, ce hiatus entre des régimes de parole qui obéissent à des fonctionnements différents me rapproche des considérations sur la vérité que l’on trouve dans l’évangile de Jean. Dans le face à face entre Jésus et Pilate, notamment, un morceau de dialogue concerne la question de la vérité : « Jésus dit : je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. Pilate lui répondit : Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18.37-38). Je comprends très bien la question de Pilate. En l’occurrence, il se rend parfaitement compte que les accusateurs de Jésus déforment les choses. Mais a-t-il intérêt à pousser l’enquête trop loin ?

Or, le plus frappant est que Jésus lui a clairement fait entendre, juste avant, qu’ils ne sont pas, l’un et l’autre, dans la même arène et qu’ils n’usent pas des mêmes moyens. Jésus affirme, en effet : « Ma royauté n’est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux mains des autorités juives » (v 36). Il n’entend pas par là qu’il ne s’intéresse qu’à une royauté immatérielle. Il dit simplement à Pilate qu’ils ne sont pas dans la même sphère tous les deux. Pilate manipule le combat, la force armée à l’occasion, et il évalue le rapport de force entre Jésus et ses accusateurs. Ce sont là les moyens qu’il emploie. Mais Jésus use d’autres moyens. Ils ne peuvent donc pas être d’accord sur la vérité.