Le religieux dans les sociétés riches (première partie)

Je mets à profit les vacances (et la pause dans l’actualité qui s’en suit) pour proposer des analyses de plus long terme que d’habitude, sur l’évolution actuelle des sociétés riches. Je veux, en fait, à cette occasion, examiner comment une lecture des dimensions religieuses de ces sociétés peut nourrir ces analyses.

En l’occurrence, il y a deux lignes de lecture, en apparence opposées, mais bizarrement complémentaires.
Il faut dire que « religieux » est un terme vague qui recouvre des phénomènes très divers. Les sociétés dont on nous parle dans l’Ancien Testament étaient, par exemple, intensément religieuses, mais les prophètes juifs n’ont cessé de critiquer les errements de l’idolâtrie et du polythéisme qui éloignaient le peuple du monothéisme. Deux conceptions du « religieux » se heurtaient. On en rend compte, parfois, en opposant la religion et la foi, mais, pour ce qui concerne le rôle social de la croyance, il vaut mieux tout englober sous le vocable de « religion » et voir les oppositions et les tensions internes à ce domaine.

Pour ce qui est d’aujourd’hui, une première ligne de lecture, donc, consiste à mettre l’accent sur la perte d’influence de la croyance en Dieu : ce qu’on appelle la sécularisation. De fait, dans tous les pays riches, un nombre sans cesse croissant de personnes se déclarent sans religion et cela vaut même pour les Etats-Unis. En 2020 (selon les résultats d’une enquête menée régulièrement par Gallup, et publiée fin mars 2021) moins de la moitié des Américains (47%) disaient « être membres d’une église, d’une synagogue ou d’une mosquée ». En l’an 2000, à titre de comparaison, 70% déclaraient l’être.
On va, en général, chercher l’origine de cette ligne de lecture dans les travaux de Max Weber, au début du XXe siècle, avec ce qu’il a appelé « le désenchantement du monde ».

La deuxième ligne de lecture, parle d’un maintien, ou d’une résurgence, de la croyance, sous des formes disséminées et plus proches, précisément, du polythéisme d’autrefois. Il était clair pour Max Weber lui-même que les sociétés modernes qu’il voyait émerger étaient loin d’être rationnelles et qu’elle reposaient sur des ressorts émotionnels très profonds qui continuaient à agir les hommes et à les jeter les uns contre les autres. Max Weber est décédé des suites de la grippe espagnole en 1920, mais il avait eu le temps d’assister à la guerre de 14-18, et de prononcer, en 1919, deux conférences qui ont fait date (publiées, en français, sous le titre : Le savant et le politique). C’est là que l’on trouve une de ses phrases les plus célèbres : « La multitude des dieux antiques sortent de leurs tombes, sous la forme de puissances impersonnelles parce que désenchantées, et ils s’efforcent à nouveau de faire retomber notre vie en leur pouvoir tout en reprenant leurs luttes éternelles. D’où les tourments de l’homme moderne. » La citation montre bien que, pour Weber, les puissances désenchantées n’en restaient pas moins des puissances et qu’elles généraient une situation analogue au polythéisme de jadis.

Donc désenchantement d’un côté, émiettement polythéiste de l’autre : voilà les deux lignes de lecture.

Une première évidence : la perte d’influence de tout ce qui ressemble à une église

Et donc, oui, cela peut être intéressant de relire les conflits religieux entre monothéisme et polythéisme dans l’Ancien Testament. Mais il n’en reste pas moins que le contexte a changé. Si on relit, par exemple, la confrontation entre Elie et les prophètes de Baal, dans 1 Rois 18, on s’aperçoit que les deux groupes qui s’opposent ont à leur tête des personnages qui rassemblent des foules. L’idolâtrie liée au culte de Baal, est une religion qui semble aussi structurée que la foi vétérotestamentaire. Elle a ses prêtres, ses lieux saints et ses prophètes. Et on s’aperçoit, par comparaison, qu’aujourd’hui la figure d’Elie autant que celle de ses adversaires pâlirait du simple fait que le dispositif église-prêtre-lieu saint, fonctionne beaucoup moins bien.

Jean-Paul Willaime a raison de souligner (par exemple dans La guerre des dieux n’aura pas lieu) que le processus de sécularisation s’est étendu très au-delà du cercle des religions traditionnelles. Toute institution qui prétend dire le vrai, ou désigner un sens structurant, est mise en doute. La vérité ne sort plus de l’institution. Et tous les groupes sociaux qui ont cherché à se substituer au clergé et à investir ce qui était le lieu des significations religieuses autrefois : les artistes (lorsqu’ils prétendent à une dimension prophétique), les scientifiques, les enseignants, les leaders politiques, sont frappés, aujourd’hui, du sceau du soupçon. Tout ce qui peut s’apparenter à une église, à une hiérarchie (au sens étymologique du pouvoir des prêtres), à une prétention à être l’instituteur des autres, est dénigré et laissé de côté.

Cela ne veut pas dire que nos contemporains ne croient rien et certainement pas qu’ils ne sont pas crédules ! Il existe toujours des « influenceurs », des acteurs qui manipulent des réseaux sociaux. Mais leur position est bien plus instable que celle des prêtres de naguère. Ils sont au centre des regards pour un temps, mais leur pouvoir est éphémère. Par ailleurs ils ne sont pas « suivis » comme on pouvait suivre, autrefois, les préceptes d’une religion. On les regarde sur les réseaux sociaux, on partage leurs images ou leurs bons mots, mais on ne les croit pas vraiment. Un journaliste américain a bien rendu compte, à mes yeux, du succès d’un personnage comme Donald Trump : d’un côté, disait-il, il y a les journalistes et les experts, qui prennent au sérieux ce qu’il dit, mais ne prennent pas l’homme au sérieux ; d’un autre côté, il y a tous ceux qui prennent l’homme au sérieux, mais ne donnent pas tellement d’importance à ce qu’il dit dans le détail.

Donald Trump est une figure du soupçon généralisé : à ce titre là, il plaît. Mais même les partisans des théories du complot n’adhèrent pas aux théories fumeuses qui soutiennent leur position. Tout ce qui compte, pour eux, est qu’il y ait complot. Il importe avant tout de disqualifier la vérité officielle.

Donc oui, on peut dire que nous vivons dans des sociétés de défiance où ni Elie, ni les prophètes de Baal, ne seraient suivis.

Les croyances cachées

Officiellement, donc, c’est le soupçon qui domine. Mais lorsque l’on observe les choix pratiques que font la majorité de nos concitoyens, ils révèlent des croyances de fait, bien plus fortes qu’on ne l’imaginait.

Les pragmatistes anglo-saxons nous ont appris à discerner les croyances en regardant les pratiques. Chacun de nous, en effet, agit en tenant un certain nombre de choses pour acquises et fait des choix qui révèlent ce à quoi il accorde de la valeur.

Ces valeurs, pour reprendre les mots de Max Weber, ne sont pas forcément « enchantées. » Mais elles ont leur importance. On voit en France, par exemple, que si l’on touche à l’automobile on provoque des réactions violentes. Au-delà même du symbole qu’elle représente, l’automobile a tellement structuré notre mode de vie que, en dehors des centres des grandes villes, toute limitation de son usage fait peur. De fait, alors que l’on sait qu’il faudrait changer énormément d’aspects de notre usage de l’énergie, la transition s’avère complexe, car beaucoup de personnes tiennent à certaines pratiques, parfois au-delà de toute raison. Il y a un attachement exagéré à des usages qui montre que, derrière ces usages, gisent des valeurs, des choix et des croyances, très forts.

Et puis (et là on en revient au polythéisme) même s’il n’y a pas de croyance dominante, dans nos sociétés, une pluralité de groupes ont des comportements très ancrés, auxquels ils tiennent, et des manières de considérer le monde et les autres très marquées.

Alors, comment qualifier ces croyances. Jusqu’à quel point (comme Max Weber le pensait) se rapprochent-elles du polythéisme des sociétés traditionnelles ?

Suite la semaine prochaine …

Les limites des recettes macroéconomiques

Le rapport dit « Blanchard-Tirole », qui a été publié récemment, a l’ambition de faire le tour des « grands défis économiques » qui sont devant nous. Trois grands défis sont identifiés et longuement étudiés : le changement climatique ; les inégalités et l’insécurité économique ; le changement démographique.

La lecture donne l’impression d’un travail plutôt équilibré et qui ne sacrifie pas au libéralisme laissé à lui-même. L’intervention publique y est maintes fois évoquée. Mais cela n’empêche pas un léger malaise de s’installer au fil des pages. On y lit, on y relit, des types de mesure qui ont été appliquées depuis de nombreuses années (non pas dans le détail : il y a des idées nouvelles, mais dans la manière de procéder) et qui, aujourd’hui, se heurtent à des impasses. En gros (et c’est assez normal s’agissant d’un rapport rédigé par des économistes) les incitations sont vues comme l’alpha et l’oméga des politiques publiques, même quand on a vu les limites desdites incitations.

A la recherche des « emplois de qualité »

Je prends un exemple dont j’ai plusieurs fois parlé dans ce blog : le lent, mais irrésistible effacement des emplois moyennement qualifiés. Je cite quelques extraits du rapport sur ce sujet, pour bien montrer qu’il n’a pas pris ce problème à la légère. « On parle beaucoup de « l’érosion de la classe moyenne », c’est-à-dire de la polarisation de l’emploi, les emplois moyennement qualifiés disparaissant au profit d’emplois peu qualifiés. Une récente étude de France Stratégie démontre que la réalité est plus complexe. Elle révèle que la part d’emplois moyennement qualifiés a en effet diminué de 6 % de 1996 à 2007, mais qu’elle s’accompagne d’une hausse presque équivalente de la part d’emplois plus qualifiés tandis que la part d’emplois peu qualifiés reste globalement stable. Il faut y voir une bonne nouvelle, qui s’accompagne toutefois de quatre bémols. » Je cite le troisième bémol qui est, pour moi, au coeur du sujet : « Le  troisième  bémol est  que,  même  si  ces  évolutions  perdurent  et  que de  nombreux  emplois moyennement qualifiés sont remplacés par des emplois très qualifiés, le déclin de ces emplois moyennement qualifiés – le trou dans la distribution des emplois –, rend plus  difficile  de  monter  l’échelle  des  emplois :  il  manque  des  barreaux  au  milieu  de  l’échelle. Alors qu’autrefois une année de lycée supplémentaire pouvait permettre à un travailleur de passer à l’échelon supérieur, il faudra peut-être désormais aller jusqu’au diplôme d’enseignement supérieur, soit un effort beaucoup plus grand. » (pp. 76-77) C’est bien cette rupture dans les possibilités de mobilité sociale qui est problématique. Le quatrième bémol aggrave le problème en disant qu’il n’est même pas certain que la situation actuelle de vase communicant entre emplois moyennement qualifiés et emploi plus qualifiés perdure. Il pourrait y avoir une perte sèche dans cette région de l’espace des qualifications.

Là dessus le rapport évoque diverses voies d’action qui ont toutes trait à des incitations économiques, à la recherche de nouvelles pistes pour la formation, à d’autres modes de redistribution, etc. Je me garderai d’ironiser sur ces voies d’action qui sont déjà, pour nombre d’entre elles, assez ambitieuses. Je cite un nouvel extrait qui concerne l’enseignement : « Il  faut  renforcer  l’attractivité  des  carrières  de  l’enseignement.  Comme  en  Finlande,  plus  d’autonomie (accompagnée de responsabilisation) doit être accordée aux établissements et aux enseignants pour leur permettre de développer des démarches novatrices fondées à  la  fois  sur  l’expérimentation  et  l’analyse  comparative.  La  Finlande  montre  aussi  que l’attractivité des carrières n’est pas qu’une question budgétaire. […] L’autonomie et la liberté des méthodes pédagogiques peuvent y contribuer, ainsi qu’une solide formation continue des professeurs. Ceci dit, les salaires des enseignants étant trop faibles en France, les candidats qualifiés sont trop peu nombreux à se présenter aux postes d’enseignant, en particulier dans les disciplines scientifiques si essentielles aux emplois de qualité. » (p. 80) Tout cela a du sens, mais on voit bien comment tout tourne autour de l’incitation (individuelle ou au niveau de l’établissement de formation).

Et, finalement, on tombe sur le point dur qui est qu’il faudrait intervenir sur l’évolution de la production elle-même. Le régime actuel d’innovation technologique et sa valorisation au travers de la mondialisation conduisent, en effet, à la fameuse disparition des emplois moyennement qualifiés. La conclusion de cette partie du rapport a le mérité de l’honnêteté : « Pour résumer, la redistribution avant et après-production est essentielle, en particulier pour l’éducation et la formation professionnelle. Mais elle a ses limites et il convient d’étudier si la production et le commerce international peuvent être organisés différemment. Il est tout à fait probable que les mutations technologiques et la mondialisation continueront d’exacerber les inégalités et de diminuer les emplois moyennement qualifiés. Nous pensons qu’il est essentiel d’ouvrir la discussion en mettant des idées sur la table. Nous avons conscience que ces idées ne sont pas prêtes à l’usage,mais nous espérons qu’elles conduiront à explorer différentes pistes et à adopter de nouveaux outils de politique publique. » (p. 96)

Je souligne : il convient d’étudier si la production et le commerce international peuvent être organisés différemment. C’est, je le répète, plutôt honnête, de la part des auteurs du rapport, de souligner que les recettes basées sur les incitations classiques butent, ici, sur une limite majeure. Ils parlent d’une organisation différente, peut-être hors de portée, mais qui ne saurait, en tout état de cause, voir le jour en se limitant à des pondérations fiscales.

Être citoyen c’est autre chose que d’être incité

Pendant le même temps, l’actualité politique (l’abstention, cette fois-ci ; les votes populistes, à d’autres occasions) ne cesse de nous rappeler que les citoyens se sentent de moins en moins appartenir à une société qui ne fait que les inciter.

Si l’incitation est l’alpha et l’oméga des politiques publiques, celles-ci se heurtent, dans ce cas, à plusieurs écueils. D’abord elles ne dessinent pas un paysage clair. Les différentes incitations forment un ensemble plutôt obscur dans lequel seuls des virtuoses peuvent se repérer. Elles n’entraînent donc pas l’adhésion du citoyen de base. Ensuite elles provoquent, indirectement, de l’individualisme, chacun décidant pour sa part, de bénéficier ou non de telle ou telle incitation. Et, on l’a vu lors du mouvement des gilets jaunes, un ensemble de règles fiscales ne construit pas une aventure commune à laquelle des majorités peuvent adhérer.

L’économie reste un ressort puissant, mais souvent décevant

Il ne s’agit pas d’être naïf non plus : l’économie reste un ressort puissant et l’argent que tout un chacun a à sa disposition reste une préoccupation majeure, même pour des personnes éloignées de la pauvreté. Mais, une fois que l’on a cédé à cette impulsion, on en voit aussi les limites et les insuffisances. Le piège n’est pas nouveau et le constat non plus. L’évangile de Luc, en particulier, ne cesse de nous le rappeler. « Attention, y dit Jésus, par exemple, gardez-vous de toute avidité, ce n’est pas parce que quelqu’un est dans l’abondance que sa vie lui est fournie par ses biens. » (Lc 12.15) Au bout de l’abondance, il reste la question du sens de la vie et du sens que cela a de vivre avec les autres. La parabole dite du riche insensé, qui suit, dans le texte de Luc, nous montre un être complètement tourné vers lui-même et à qui une question terrible est adressée : « tout ce que tu as accumulé, à qui cela ira-t-il ? » (v 20).

Oui, il y a une contradiction dans le maniement de l’économie : d’un côté cela fait envie, cela provoque même des mouvements, cela fait agir ; mais, ensuite, c’est un ressort plutôt décevant qui, on le voit, finit par détruire le lien social et atomiser les individus.

Les contradictions des politiques macroéconomiques qui n’ont cessé de se développer depuis un siècle, nous sautent aujourd’hui à la figure. La remise en question sera longue et douloureuse et, d’ici là, le risque climatique et le clivage de la société auront, sans doute, produit des dégâts considérables. Mais il faudra bien s’interroger et disons-le, les chrétiens seraient bien inspirés, pour leur part, de s’interroger dès maintenant et de faire connaître leurs interrogations.

Les surprises des élections départementales et régionales

L’abstention n’est pas vraiment une surprise

Commençons par ce qui était attendu : la faible participation aux élections départementales et régionales est assez logique.
Pour en rendre compte, il faut d’abord parler d’un échec de la décentralisation, pour ce qui concerne ces deux échelons territoriaux. Sous la présidence de François Hollande, on avait étendu la surface des régions, sans pratiquement toucher à leurs compétences. Il est, de la sorte, toujours aussi difficile de savoir à quoi elles servent et, de ce fait, rédiger une profession de foi relève, pour les candidats, de la gageure. Comment expliquer à un électeur lambda que les collèges relèvent du département et les lycées de la région ? Ou bien, pourquoi la plupart des axes routiers (en dehors des autoroutes) sont-ils désormais entre les mains des départements, tandis que les trains régionaux relèvent des régions ? Allez donc construire une politique cohérente des transports ! Autre paradoxe : l’action sociale est, pour l’essentiel, financée par les départements … sur des budgets très largement bloqués dans la mesure où ils relèvent de politiques d’état (RSA, Aides à la dépendance, etc.). Il y a, certes, des marges de manœuvre, pour ces deux collectivités territoriales, mais elles sont assez minces et difficiles à défendre devant des électeurs.

La commune, à l’inverse, reste un échelon assez concret pour les votants. Là la proximité a un sens, même si elle est en partie un leurre, du fait que beaucoup de politiques relèvent désormais des intercommunalités. Mais disons qu’entre la commune et les intercommunalités, d’un côté, et l’état central, de l’autre, presque personne ne saisit ce à quoi la décentralisation a servi.

Mais la dimension locale du vote surprend

Devant un tel flou, il est logique que seuls des électeurs très motivés se déplacent. Ou alors, c’est le vote protestataire qui s’exprime. Or, c’est la surprise de cette élection : le vote protestataire a été plus faible que d’habitude et ceux qui se sont déplacés pour voter se sont démarqués, cette fois-ci, des élections locales précédentes, où les votes avaient été plus marqués par des enjeux nationaux que locaux.

Cette fois-ci, l’ancrage local a joué un grand rôle. Au niveau des régions, les sortants ont fait des bons scores : signe que, malgré tout, un certain nombre d’électeurs ont compris la teneur des politiques régionales qui ont été menées. A l’inverse, le Rassemblement National, qui avait fait un score flatteur, en 2015, en rassemblant les mécontents, recule nettement, cette fois-ci, du fait de sa faible implantation locale. De même la République en Marche répète son échec des municipales : ses représentants ne sont pas identifiables localement. Les écologistes, pour leur part, font un score mitigé. Leur espoir secret de « se compter » pour peser sur les arbitrages en vue des présidentielles s’est évaporé. Leurs résultats sont honnêtes, mais ils sont devancés nettement par le Parti Socialiste, qui dispose de figures locales plus nombreuses et plus anciennes.

D’où vient cette soudaine dimension locale du vote ? Il y a peut-être un effet de sélection: les votants, peu nombreux, auraient rassemblé les personnes les plus au fait des questions politiques.
On peut aussi penser que les enjeux nationaux étaient assez flous, cette fois-ci.
De fait la politique nationale a été absorbée, récemment, par la gestion de l’épidémie de COVID-19. La plupart des polémiques portées par les partis ont tourné autour de cette gestion. Tous les supports d’information ont été saturés, envahis, par ce qui la concernait. Du coup, les grands dossiers qui occupaient les débats publics, jusqu’à janvier 2020, n’ont pas disparu, mais ils sont comme anesthésiés. La réforme des retraites est en sommeil. La politique climatique de l’état continue à être aussi timide et elle donne lieu à des débats. Mais ils n’ont rien à voir avec l’intensité qu’ils connaissaient il y a dix-huit mois de cela.
Il est donc possible que les électeurs aient attendu que la politique nationale se réveille avant de se déterminer.

Quant aux élections départementales … c’est le brouillard. Au moment où j’écris ces lignes il est impossible d’avoir une vision d’ensemble de ce qui s’y est passé. Les commentateurs et les sondeurs s’en sont complètement désintéressé. Il faudra, de toute façon, attendre le deuxième tour, pour faire le tour des départements qui ont changé de majorité. Simplement, si l’on compare les cartes des premiers tours 2015 et 2021, canton par canton, on a l’impression, là aussi, d’une prime aux sortants avec un net recul du front national.

Un clivage entre votants et non-votants ?

Le clivage entre votants et non-votants s’est donc, cette fois-ci, rapproché du clivage habituel entre les votes qui optent pour un mode de gestion politique et les votes protestataires. Les protestataires sont, apparemment, ce 20 juin, restés chez eux en masse, convaincus qu’ils n’avaient rien à attendre d’un projet politique quel qu’il soit.

Est-ce que tout cela nous dit quelque chose sur la manière dont les français se représentent la vie en société ? Oui, quand même. Revenons à l’abstention : elle signifie, je le répète, que, pour une part notable des électeurs, la politique menée par les régions et les départements est illisible. Les réformes menées, au fil des lois successives de décentralisation, ont généré un mille-feuille administratif qui ne contribue pas du tout à rapprocher la politique du citoyen de base. De fait, les politiques menées par ces deux collectivités territoriales donnent lieu à peu de débats publics et à peu d’affichage.

Il reste donc une minorité qui continue à essayer de suivre et qui a privilégié, cette fois-ci, les acteurs de terrain, ce dont on peut se réjouir.

Mais au total, le constat n’est pas nouveau, la technicité de la politique (tout aussi grande au niveau des départements et des régions qu’au niveau de l’état) l’éloigne du citoyen. Elle alimente donc, de fait, par ricochet, le repli sur soi et les réactions individualistes. Jacques Ellul a parlé, en son temps, de l’Illusion politique. En 1965, à l’époque où il avait écrit ce livre, l’action politique était portée par un investissement religieux. On pensait qu’elle pouvait « changer la vie ». Connaissant Jacques Ellul, on se doute qu’il n’avait pas manqué de souligner, précisément, que la technicité de la politique rendait la communication entre le citoyen de base et les décideurs assez illusoire.

Aujourd’hui la majorité des électeurs est convaincue de l’accès très limité qu’ils peuvent avoir au fond des dossiers. La technicité de l’action politique n’a fait que croître, depuis 1965. Une forme d’aristocratie est, de ce fait, en train de se reconstituer. Des pans entiers de la société française n’ont plus vraiment les moyens de relayer dans les urnes le fond de leurs aspirations. Pendant ce temps, une autre part de la société discute et décide. Mais elle tend, de plus en plus, à ne discuter qu’avec elle-même et on ne peut pas s’en réjouir.

A propos de nos horizons

En ce moment nos horizons s’ouvrent à nouveau, peu à peu. Et cela ne vaut pas uniquement pour nos horizons géographiques : nous avons de nouveau accès à des productions culturelles dont nous avons été coupés pendant des mois.
En même temps, la pandémie que nous traversons, autant que les risques climatiques qui sont devant nous, nous interrogent sur notre pulsion à sans arrêt vouloir aller plus loin. Les transports et la mobilité ne seraient-ils pas devenus, au fil des décennies, une manie et une sorte de réflexe qui ne remplissent pas leurs promesses et comportent toute une série d’inconvénients ?

Vivre entre ses parents le reste de son âge ?

L’interrogation n’est pas si nouvelle. C’est même un ressort narratif plus ou moins immémorial : représenter la quête d’un héros qui bourlingue de par le monde avant de revenir chez lui où il (re)découvre la valeur de ce qu’il a à portée de main. L’Odyssée écrite, semble-t-il, au VIIIe siècle avant Jésus-Christ est le premier exemple développé de ce schéma narratif. Elle marque nos imaginaires comme en témoigne les célèbres vers de Joachim du Bellay : « Heureux qui, comme Ulysse, à fait un beau voyage / Ou comme cestui là qui conquit la toison / Et puis est retourné, plein d’usage et raison / Vivre entre ses parents le reste de son âge. »

On connaît aussi la fin du Candide, que Voltaire écrivit à 60 ans passés, alors que le tremblement de terre de Lisbonne et le début de la guerre de sept ans l’avaient plongé dans le pessimisme. Son héros parcourt le monde, mais finit par revenir dans sa métairie. Candide et ses amis se consacrent, dès lors, à un travail modeste : « chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme« . D’où la morale sur laquelle se clôt le livre : « il faut cultiver notre jardin. »

Oui, on peut s’interroger sur les motifs qui nous font aller ailleurs. Madeleine Delbrêl, figure du catholicisme qui a passé l’essentiel de sa vie dans un quartier ouvrier, à Ivry-sur-Seine, le dit d’une manière forte :  « Mon Dieu, si Vous êtes partout, comment se fait-il que je sois si souvent ailleurs ?. »

Et ce thème n’est pas propre au christianisme ou à la pensée occidentale. Dans les récits asiatiques on voit souvent des héros « renoncer au monde », quand ils atteignent un certain âge, et se retirer dans un ermitage. Le poète japonais Matsuo Bashō raconte, lui aussi, comment il a bourlingué avant de revenir à son ermitage : « Depuis que je me suis retiré de la ville, près de dix ans ont passé, et voilà que la cinquantaine approchant, larve de papillon qui aurait quitté son cocon, colimaçon qui aurait perdu sa coquille, j’ai, d’abord, brûlé mon visage au chaud soleil, dans les provinces du nord, j’ai usé mes talons sur les rudes grèves de la mer septentrionale aux hautes dunes qui rendent la marche pénible, et, cette année, j’erre ici sur les bords du lac. » Les bords du lac en question suffisent, désormais, à nourrir ses méditations.

Oui, tout cela est un thème, une direction de réflexion que nous a imposé le rétrécissement des horizons lié à la pandémie.

Jusqu’aux extrémités de la terre

Mais ce que nous redécouvrons, au fur et à mesure que nous reprenons pied avec les créations culturelles, est que notre horizon à courte vue a aussi ses limites. Nous entendons, tout d’un coup, nous réentendons, des voix venues d’ailleurs qui nous questionnent, qui nous sortent de nos routines, qui nous font avancer.

Et c’est l’occasion de dire que le thème du retour à la terre natale est fortement contrebalancé, dans le corpus biblique, par le thème de l’exil salvateur. L’histoire fondatrice, celle d’Abraham, est celle d’un départ sans retour. Et l’épître aux Hébreux, reprend cet exemple, dans le Nouveau Testament, en parlant de tous ceux qui sont sortis de leur milieu d’origine : « ils montrent clairement qu’ils sont à la recherche d’une patrie ; et s’ils avaient eu dans l’esprit celle dont ils étaient sortis, ils auraient eu le temps d’y retourner » (Hb 11.14-15). Mais « c’est à une patrie meilleure qu’ils aspirent » (v 16).

Il y a donc quelque chose qui se joue dans l’ailleurs et qui est autre chose qu’une fuite, autre chose que l’exploitation, via des délocalisations, de travailleurs sous-payés, autre chose que le regard limité du touriste. Il y a l’écoute d’un témoignage que nous ne percevons pas lorsque nous sommes ancrés dans nos routines quotidiennes.

De fait, Jésus incite ses disciples, au moment où il va les quitter, à porter leur témoignage aussi loin qu’ils le peuvent : « vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1.8). Et, à l’inverse, il rend attentif ses auditeurs, pendant son ministère, à leurs horizons trop restreints : « je vous le dis, beaucoup viendront de l’orient et de l’occident, pour prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux » (Mt 8.11).

La question du sens nous conduit ailleurs

Et, à vrai dire, c’est cela que j’entends à nouveau, en m’approchant des propositions culturelles qui me redeviennent accessibles : une interrogation sur le sens de ce que je vis, sur la portée de mes choix, sur ce qui vaut la peine que je m’y consacre. Dieu m’appelle à lever les yeux et à dépasser le clôture de mes pratiques habituelles. Je n’ai pas, pour autant, besoin de parcourir le monde comme une toupie, et à m’enivrer de l’oubli des questions décisives, en sautant de lieu en lieu. Il y a « ailleurs » et « ailleurs ». On peut partir loin, mais rester clôturé dans ses névroses ou ses certitudes. Mais on peut aussi chercher à entendre les voix qui, par leur décalage, nous ouvrent à la vie.

Marche dans une ville au bord du déconfinement

J’ai parcouru, tranquillement, les rues d’un centre-ville que je connais encore mal, car je viens d’emménager. Je voulais me familiariser avec les lieux et voir, au moins, les vitrines de magasins qui n’ouvriront (et encore partiellement) que mercredi prochain. Est-ce à dire (étant moi-même à moitié vacciné et entrevoyant le bout du tunnel) que je vais me jeter dans une ivresse de la consommation dès que les vannes s’ouvriront ? Assurément, il y a des achats que j’ai différés. Mais, à vrai dire, vu que je viens de réduire drastiquement la collection de bibelots inutiles qui étaient stockés dans mon ancien domicile, je ne suis pas pressé de reconstituer un tel stock ! Ce n’est pas la quantité qui me fait envie, mais plutôt la qualité de telle ou telle proposition qui me dit quelque chose sur celui qui l’a imaginée : un élément de décoration intérieure, le titre d’un plat sur une carte de restaurant, une épicerie thématique (ouverte), la vitrine d’un libraire qui met en exergue des livres qui lui ont parlé (lui aussi a pu rester ouvert, cette fois-ci), des boutiques un peu improbables qui ne sont pas la simple déclinaison de chaînes nationales, etc.

Ce qui m’a manqué c’est le commerce

Tout cela me fait prendre conscience que ce que j’attends, avec impatience, est de pouvoir, à nouveau profiter du commerce. Même les lieux qui sont restés ouverts ont dû fonctionner de manière dégradée. Mais « commerce » est à entendre dans un sens particulier, comme lorsque l’on dit que quelqu’un est d’un « commerce agréable ». Le commerce qui m’intéresse est de pouvoir apprécier l’altérité d’une personne ou d’un groupe, au travers d’une offre de service singulière ou d’un produit particulier.

C’est tout à fait semblable à la pénurie de productions culturelles que nous avons subie. Je n’ai pas été coupé des grandes œuvres. J’ai continué à avoir accès à des vidéos musicales, à des visites virtuelles, à des livres ou à des revues. Mais j’ai été coupé de l’unicité d’une exposition dans un lieu donné, de la mise en scène d’une pièce de théâtre, de l’interprétation ici et maintenant portée par un artiste. Je n’ai pas pu commercer avec ces propositions.

Le commerce et son dévoiement

Par contraste je mesure à quel point le formatage, la course aux productions en série, le marketing informatisé, les stratégies d’influence multiples qui veulent nous forcer à acheter un produit dont nous n’avons pas vraiment besoin, bref, à quel point tout cela est un dévoiement du commerce.

On s’interroge pour savoir si la pandémie et les épisodes successifs de confinement vont provoquer une prise de conscience écologique particulière, s’ils vont inciter à la sobriété, ou bien, au contraire, s’ils vont engendrer un gigantesque défoulement. La réaction sera forcément diverse, d’une personne à l’autre. Pour ma part, je me rends compte que, de mois en mois, j’ai vu plus clairement ce qui avait de l’importance, à mes yeux, et ce qui n’était qu’une manipulation grossière pour me pousser à faire tourner, comme on dit, « la machine à saucisse » : c’est à dire accumuler des biens inutiles et toxiques, sans réfléchir.

Ce qui reste, ce qui restera, de la privation

Je relis, au moment où j’écris ces lignes, le post que j’ai publié il y a un an, le 4 mai 2020, et qui s’intitulait « au désert ». Oui, à plusieurs reprises, dans l’histoire du peuple d’Israël relatée dans l’Ancien Testament, l’expérience de la privation (par exemple au désert) est l’occasion de sortir de sa routine, de reconsidérer des priorités, de retourner vers ce qui fait sens.

J’adhère à tout ce que j’ai écrit il y a un an, mais je me rends compte que l’expérience d’une année supplémentaire de privations diverses, a approfondi certaines perceptions, certaines interrogations, certaines prises de parti.

En me promenant dans ce centre-ville, je vois bien la vie urbaine que j’ai envie de mener et celle qui, tout bien pesé, ne m’attire pas vraiment. J’ai vécu, déjà, ce genre d’expérience en marchant sur le Chemin de Saint-Jacques. Mais, cette fois-ci, c’est différent : c’est une marche, si l’on peut dire, dans le quotidien, et je n’ai pas eu la liberté de choisir ce à quoi je renonçais. Mais c’est une expérience forte, assurément et, même si le futur est forcément flou, pour moi et pour tout le monde, cela restera une expérience fondatrice.

Les inégalités de diplôme, au cœur des enjeux politiques actuels

Les grandes questions de société ont été comme anesthésiées par l’épidémie de COVID-19. Elles passent au second plan, refont surface faiblement de temps en temps, mais ne parviennent pas à passionner les foules. Quand on pense à la virulence du mouvement des gilets jaunes, puis de la grève des transports, juste avant le début de la pandémie, on doit se frotter les yeux. Les débats sur l’urgence climatique continuent, eux aussi, mezzo-voce. Dans un autre contexte, par exemple, l’examen actuel de la loi « Climat et résilience » aurait donné lieu à bien d’autres expressions publiques.

Il faut se tourner vers des études de fond pour retrouver la sensibilité à des enjeux sociaux qui traversent et mettent en tension nos sociétés. C’est ainsi que j’ai été particulièrement stimulé par le livre collectif : Clivages politiques et inégalités sociales, Une étude de 50 démocraties (1948-2020) (sous la direction d’Amory Gethin, Clara Martinez-Toledano et Thomas Piketty), paru récemment au Seuil. Le propos est simple : sortons de l’étude de l’évolution des votes dans un seul pays et comparons ce qui se passe dans un large panel de pays. Or, on voit que, dans les pays riches, les évolutions sont largement similaires les unes aux autres : au-delà de tel ou tel coup tactique, de l’habileté ou de la maladresse de tel ou tel leader, les mutations sont de même nature. Cela montre que les tensions que nous vivons, à l’heure actuelle, ne sont pas des péripéties, mais qu’elles révèlent des évolutions profondes, qui sont en train de tracer des lignes de fractures majeures et assez nouvelles.

Les personnes les plus diplômées votent de plus en plus à gauche

L’affirmation essentielle du livre est que, dans la plupart des pays riches, on est passé progressivement, depuis 1948, d’une situation où les personnes les plus riches et les personnes les plus diplômées votaient à droite, tandis que celles qui cumulaient les handicaps sociaux votaient à gauche, à une situation où les plus riches continuent à voter à droite, tandis que les plus diplômés votent nettement à gauche. Dans le même temps, les catégories les moins diplômées et les moins riches se sont également séparées : les unes votant pour des partis populistes marqués à droite, les autres continuant à voter à gauche.

Cela produit, dans ces pays, un clivage au sein des forces de gauche : les plus diplômés et les plus urbains sont le cœur de l’électorat écologiste ; les moins riches sont surtout attachés à des politiques redistributives plus affirmées.

L’importance numérique de l’électorat qui a fait de longues études est une nouveauté dans l’histoire : il est le fruit de l’élévation continue du niveau de diplôme moyen et du développement de pans entiers de l’économie qui s’appuient sur des savoirs ou des productions culturelles élaborés, qui n’offrent pas forcément de hauts salaires, mais qui proposent des défis professionnels motivants et qui permettent de développer des projets qui font sens par rapport aux valeurs des personnes concernées. Par ailleurs, pour elles, la dimension internationale est un atout : une source d’échange et un espace d’action qui leur est assez facilement ouvert.

On devine, par contraste, le désarroi de personnes qui ont moins bien réussi dans la compétition scolaire et pour qui ces perspectives n’ont rien de motivant. Elles n’ont pas grand chose à attendre des préoccupations des couches sociales fortement diplômées et, pour lesdites couches sociales, la redistribution est quelque chose de correct, mais pas forcément prioritaire.

Voilà, au-delà des batailles d’égo, les difficultés énormes que rencontrent les forces politiques de gauche pour construire des plateformes communes, alors qu’elles rassemblent des populations aux attentes plutôt hétérogènes.

Quand les hauts salaires finissent par voter démocrate aux Etats-Unis

A droite, la situation n’est pas forcément plus simple. C’est surtout le patrimoine qui est un facteur clair de vote à droite. Mais les leaders populistes ne font pas forcément envie aux nantis. Lors des deux élections présidentielles de 2016 et 2020, les plus hauts salaires ont choisi de voter contre Trump. Le patrimoine accumulé a continué à pousser à voter républicain. Mais on voit que les programmes populistes ne séduisent pas forcément les partisans de l’économie libérale.

Ce qui est frappant, si on s’intéresse au cas des électeurs défavorisés qui votent pour les programmes populistes, est qu’il ne le font sans doute pas pour des raisons économiques. En général, on ne leur promet pas de nouvelles allocations. Ils le font plutôt pour des raisons identitaires : ils choisissent un leader qui réaffirme des valeurs, un mode de vie auxquels ils sont attachés et qui promet de les protéger des influences étrangères.

A propos de la redistribution

Cela montre que la question de la redistribution financière n’est pas tout. Il est évident que taxer les hauts revenus et soutenir les plus pauvres est possible et souhaitable. Mais, pour beaucoup de personnes peu diplômées, aujourd’hui, la question la plus vive est de savoir s’ils vont trouver une place dans une société où le savoir et les compétences spécialisées sont de plus en plus cruciales. On répond à cet enjeu, en général, en soutenant la formation continue. C’est un autre objectif possible et souhaitable, mais sans doute pas suffisant.

Pour beaucoup de personnes qui ont connu l’échec scolaire, penser qu’il faille en passer par un retour vers une expérience de formation est un cauchemar. Il ne suffit donc pas de redistribuer des montants financiers ou des offres de formation. Il faudrait redistribuer des places : travailler à reconstruire des projets motivants, un accès à des formes de travail accessibles pour des pans entiers de la société française. J’ai dit, à plusieurs reprises, dans ce blog, que l’évolution spontanée de l’économie conduit à éliminer progressivement les emplois moyennement qualifiés.

Sur ce point, les partis socio-démocrates ont largement failli. Ils ont, dans les faits, souvent donné la priorité aux électeurs diplômés, en élargissant leurs possibilités d’action. Les projets écologistes pourraient ouvrir une voie en réinvestissant dans des situations professionnelles moins intenses en techniques énergivores. Pour l’heure, on n’en voit pas d’exemple à grande échelle.

Au fond on retrouve un enjeu auquel s’est attelé et s’attèle encore ce qu’on appelle l’éducation populaire : former d’une manière moins scolaire, afin que les savoirs et les compétences s’acquièrent au travers d’un parcours qui est également un parcours de prise d’autonomie et de reconquête d’un projet de vie. Le travail au plus près du terrain qui est à faire, n’est pas d’aller dans les cités distribuer des tracts et discuter avec tout un chacun, mais plutôt d’accompagner la reconstruction de personnes qui se retrouvent exclues de la dynamique sociale dominante. Le protestantisme a une longue tradition d’investissement dans une telle pratique pédagogique. Il peut apporter sa pierre à ce chantier, à sa modeste mesure.

Mais pour l’heure, le minimum serait que les couches sociales diplômées se rendent compte qu’il y a un problème et que la société dite de la connaissance peut être une société bien cruelle.

La sexualité est aussi un rapport social

Bien, je reprends le fil de l’écriture, après une pause liée à mon déménagement. Entre les cartons à remplir, puis les cartons à vider, les démarches, les bricolages de sortie et d’entrée dans un logement, j’ai été peu disponible pour écrire.
En revanche j’ai lu, à petites doses, le livre d’une auteure dont j’apprécie souvent les ouvrages : Clotilde Leguil. Il s’agit de sa dernière publication : Céder n’est pas consentir. Une approche clinique et politique du consentement. L’ouvrage de Vanessa Springora, Le consentement, qui relate la manière dont elle a été abusée sexuellement, comme adolescente, et les multiples séquelles qui s’en sont suivies, est l’impulsion de départ du livre de Clotilde Leguil. Son sous-titre : une approche clinique et politique, trace les contours du propos. Il s’agit à la fois d’une approche psychanalytique et d’une réflexion de philosophie politique sur ce qui est en jeu dans le consentement, et son dévoiement dans le forçage, l’abus sexuel ou la tyrannie. C’est ce double registre que je trouve particulièrement éclairant. En résumé, ce qui se joue dans le registre de l’intime et de l’interpersonnel est largement similaire à ce qui se joue dans le champ du gouvernement des sociétés.

Autour du consentement

Une partie de l’ouvrage, évidemment, explicite la différence entre céder et consentir. Mais un autre propos consiste à dessiner les contours et la valeur du consentement en lui-même et c’est, je l’avoue, la partie du livre la plus déroutante, pour un homme. Clotilde Leguil explicite un mouvement qui se rattache à un désir féminin qui, certes, concerne aussi les hommes (féminin, en l’occurrence, est une étiquette, et non pas l’assignation à un genre), mais est, pour l’heure, surtout présent chez nombre de femmes. C’est l’idée, qu’en situation, et de manière surprenante, une proposition trouve un écho qui prend par surprise, pour des raisons difficilement déchiffrables par le sujet lui-même, qui peut trouver une jouissance à se laisser entraîner sans l’avoir anticipé. Il y a une part d’obscurité dans ce consentement qui en fait autre chose qu’un contrat signé : ce n’est pas parce qu’on acquiesce ici et maintenant que cela vaut accord dans la durée et dans une autre situation.

Voilà : mes quelques phrases constituent un résumé très réducteur et je vous encourage à lire le livre par vous-mêmes. Pour ma part, j’avoue que c’est cette obscurité du consentement qui reste, à mes yeux, une énigme. Même en sortant du domaine des relations intimes, il m’est évidemment arrivé d’adopter, en situation, une proposition à laquelle je n’avais pas pensé, mais il m’a souvent semblé possible de rendre compte de ce consentement, d’une manière relativement claire.

Cela dit, cette obscurité des ressorts du consentement montre bien comment on peut le manipuler, et basculer du côté du forçage qui conduit le sujet à céder et non plus à consentir.

Un consentement éclairé ?

Par ailleurs, en faisant un pas de côté et en allant explorer ce registre du consentement dans d’autres domaines que celui des relations intimes, cela fournit des mises en perspective suggestives. On parle, par exemple, en médecine, de « consentement éclairé » : le médecin est censé exposer tous les risques potentiels d’une stratégie thérapeutique afin que le malade se décide en connaissance de cause. Mais, pour le coup, Clotilde Leguil a raison de souligner que l’éclairage en question est forcément limité. Ce qui décide le malade, en général, est la confiance qu’il accorde au médecin, plus qu’une hypothétique pesée du pour et du contre qui demeure bien théorique tant que les risques restent potentiels.

Le cas médical dit, à mon avis, quelque chose de fort : il y a, à la base, un rapport social inégal. Le médecin est censé en savoir plus que le malade. Et le consentement est certainement mieux qu’un passage en force, mais il n’annule pas ce rapport social inégal. Les exemples pris, par Clotilde Leguil, dans le champ de la philosophie politique disent la même chose : le sujet d’une démocratie délègue une partie de son pouvoir de décision à des acteurs élus et il consent, en général, à respecter les lois. Cela dessine, là aussi, des positions sociales inégales et l’inégalité est adoucie, mais nullement éliminée, par le consentement accordé par le citoyen.

Faut-il en conclure que le consentement, dans le domaine des relations intimes, est une sorte de pis-aller, qui reflète, malgré tout, la persistance de la domination masculine ? Ce n’est pas le point de vue de l’auteure, qui célèbre, je l’ai dit, le plaisir du consentement. Mais c’est la question que je me suis posée en lisant son livre.

Une comparaison avec d’autres situations de domination

Je me suis d’autant plus posé la question que ce qu’elle décrit m’a rappelé deux situations.
La première a été détaillée par Michel de Certeau dans L’invention du quotidien (paru en 1980). de Certeau expliquait que seul quelqu’un en position de domination peut déployer une stratégie où il pense avoir une vue d’ensemble de la situation. Celui qui est dominé n’a pas d’espace propre pour construire de tels calculs. Il agit pour le mieux en situation et développe des tactiques qui peuvent être tout à fait efficaces, mais qui sont plus locales et plus ad hoc. Juger et agir en situation, c’est bien ce dont il s’agit dans le consentement.
Le deuxième écho concerne la littérature antillaise et la manière dont elle a été théorisée par Patrick Chamoiseau dans Ecrire en pays dominé (paru en 1997). A l’instar de Michel de Certeau, Patrick Chamoiseau dit que la situation de domination empêche d’écrire des histoires linéaires qui sont le propre de ceux qui disposent de moyens d’action suffisants pour déployer un agir technique rationnel et visible. La littérature antillaise, par contraste, est plus sinueuse, elle joue sur la répétition autour d’un but qui se dérobe sans cesse. En d’autres termes l’opposition obscurité / clarté doit quelque chose à la position que l’on occupe dans l’espace social.

L’amour à l’aune de l’amour du prochain

Voilà. Dans une relation à deux, que l’un propose et que l’autre dispose, cela peut s’entendre, à condition que les rôles ne soient pas figés. Clotilde Leguil est prudente, je le répète, et ne décrit nullement un supposé « éternel féminin » qui relèverait de la nature. Mais justement, si on s’interroge sur ce que peut être la relation entre deux êtres qui « aiment leur prochain comme eux-mêmes » pourquoi ne pas attendre et espérer, qu’ils puissent être deux sujets sur un pied d’égalité dont les désirs divergent, sans doute, mais cherchent à s’accorder en suivant des chemins analogues.

Un psychanalyste dira peut-être qu’un homme et une femme se construisent à partir d’histoires différentes. Mais différentes jusqu’à quel point ? Est-ce que la différence entre individus du même sexe n’est pas plus importante qu’entre les sexes ? Cela reste, pour moi, des questions ouvertes et il me semble, en tout cas, que la libération de la parole autour des abus sexuels, ces dernières années, pourrait conduire (au-delà de la dénonciation des forçages, indispensable par ailleurs) à vivre différemment la séduction et la vie amoureuse.

Pâques, le jour d’après

En vivant, pour la deuxième année de suite, la fête de Pâques en situation de confinement (même si j’ai pu aller, cette fois-ci, dans un lieu de culte) j’ai relu ce que j’avais écrit l’an dernier au moment de Pâques. Mon état d’esprit était différent. J’étais, comme la plupart des gens, à ce moment-là, en suspens, sans trop savoir ce qui allait se passer par la suite. Aujourd’hui, il m’est un peu plus facile d’imaginer ce qui va se passer dans les mois à venir, même si je me suis habitué aux surprises, bonnes et mauvaises, qui ont marqué les péripéties de cette épidémie. Au nombre des bonnes surprises, il faut quand même rappeler que presque personne n’imaginait, il y a un an, que nous aurions des vaccins efficaces aussi vite. Entre temps, c’est plutôt la résistance à l’usure qui a structuré et structure encore notre vie de tous les jours.

Et finalement, alors que tout le monde glosait, il y a un an, sur le monde d’après, c’est maintenant que je me sens capable de parler de l’après-coup. On a eu, entre temps, l’occasion de voir que le rêve d’un bouleversement total de nos choix de vie, suite à quelques mois d’épidémie, était une chimère. Pourtant nous avons reçu des coups et nous encaissons encore, tous les jours, des contraintes et des désagréments, quand encore nous n’apprenons pas qu’une de nos connaissances est tombée gravement malade. Donc, s’il faut parler de l’après, je pense à l’après-coup.

Et certes, une chose reste et, à mon avis, restera pendant un certain temps : c’est la perception collective de notre vulnérabilité.

Alors, j’ai eu envie de relire, cette année, l’événement de Pâques comme une histoire d’après-coup.

Le chemin d’Emmaüs, une histoire d’après-coup

Déjà, l’an dernier, je m’étais insurgé contre une lecture un peu béate de Pâques. J’avais écrit : on a tendance à interpréter, un peu simplement, la fête de Pâques comme une sorte de slogan : « tout finit par s’arranger ». Mais l’événement de Pâques ne vient pas « arranger » quelque chose, il vient déranger un ordre des choses. Pâques n’est pas seulement une bonne nouvelle, c’est aussi la critique radicale de notre confiance à courte vue et de notre foi mal placée.

Quand Jésus rencontre les deux amis sur le chemin d’Emmaüs, ils parlent du « coup » qu’ils ont subi, du fait que tous leurs espoirs viennent de s’effondrer. « Nous espérions, disent-ils, que Jésus de Nazareth était celui qui allait délivrer Israël » (Lc 24.21). Or Jésus ne leur parle pas d’un monde d’après où, en effet, ils viendrait délivrer leur nation par un coup de baguette magique. Au contraire, il les sermonne vertement : « esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ? » (Lc 24.25-26). En d’autres termes, il leur dit que, malgré le coup qu’ils viennent d’encaisser, ils n’ont toujours rien compris. Et il développe ensuite, on le devine, « en commençant par Moïse et par tous les prophètes » (v 27) le sens de son ministère et le fait que la vérité est, en général, plutôt mal reçue. Lui n’a pu se frayer un chemin et donner du poids à son message et à sa personne ou, dit autrement, « entrer dans sa gloire », qu’en acceptant le rejet profond qu’il suscitait.

Donc ce n’est pas parce que nos espoirs, parfois un peu terre à terre, ont été douchés , que nous avons « compris » quelque chose.

De fait, quand on lit les Actes des apôtres, on s’aperçoit que l’annonce de la résurrection est toujours quelque chose d’aigre doux : bonne nouvelle d’un côté, mais remise en question radicale de l’autre. Si Dieu a fait « Seigneur et Christ » celui que, collectivement, « nous avons crucifié », c’est que nous avons un problème (Ac 2.36).

Et, après-coup, il semble que beaucoup d’auditeurs soient toujours aussi récalcitrants pour entendre le message du Christ. Ses disciples se heurtent aux mêmes oppositions que lui. Pour être plus précis, le monde d’après semble assez nettement partagé entre ceux qui ajoutent foi à l’appel des disciples et ceux qui continuent leur route comme si de rien n’était.

Et je pense qu’il en ira de même de notre vulnérabilité lorsque les choses « iront mieux » : les uns l’oublieront comme un mauvais souvenir, les autres se questionneront davantage et seront prêts à envisager leur vie différemment.

Un destin commun ?

Les amis cheminant vers Emmaüs étaient toujours enfermés dans une préoccupation plutôt nationaliste. Ils pensaient que le Christ allait libérer Israël. Or l’Église qui se constituera, suite à la résurrection, sera, au contraire, le lieu où vivront ensemble juifs et non juifs. C’est ensemble qu’ils ont accédé à la liberté donnée par le Christ.

Et aujourd’hui il est clair, de même, que beaucoup de groupes sociaux sont obsédés par des revendications catégorielles. S’agissant de secteurs entiers de la vie sociale qui ont été mis à l’arrêt pendant des mois, je le comprends très bien. Mais il me semble, en écoutant les prises de position de tel ou tel porte-parole, que le caractère fondamentalement divisé et fractionné de la société française est toujours là, vaguement en sommeil, peut-être, mais prêt à resurgir.

Or aucun de nous ne peut s’attendre à ce que le monde d’après soit celui où ses idées, sa vision des choses et ses intérêts seront enfin au centre de l’attention de tous. Si monde d’après durable et moins vulnérable il doit y avoir, ce sera un monde où nous aurons réappris à coexister avec notre diversité. Ce n’est pas gagné !

La France et le génocide Rwandais : une responsabilité institutionnelle

La commission Rwanda (commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi) a rendu, vendredi dernier, son rapport au président de la république. Il s’agit d’un document de 900 pages. Je ne vais pas prétendre les avoir lues en un week-end ! Disons que j’en ai lu sérieusement 200. Cela ressemble à un roman fleuve : il y a de grands moments, des pages que l’on tourne avec passion, puis des longueurs.

En fait, et globalement, c’est l’angle d’attaque retenu par cette commission qui m’a intéressé. Elle n’a nullement cherché à faire un travail de type judiciaire, à la recherche de criminels ou de complices divers. Elle s’est plutôt demandé si l’action menée par la France au Rwanda, dans les années qui ont précédé le génocide, l’avait favorisé ou lui avait ouvert la porte. En d’autres termes, les choix politiques et militaires de la France ont-ils constitué un terrain favorable à ce génocide ? Pour ce faire, elle a travaillé sur archives, en relisant les notes, les échanges entre cabinets ministériels et présidentiels, les relevés de décision, les argumentaires, les remontées d’informations diverses, profitant de la déclassification de milliers de documents, à l’occasion de la commande passée par Emmanuel Macron.

Disons-le d’emblée : la réponse est oui. La force de ce document fleuve est de prendre le temps d’examiner les positions diverses, les échanges multiples, les décisions au plus haut niveau, avec suffisamment de détail pour que l’argumentaire soit très largement convaincant. Je ne vais pas en faire 900 pages moi-même ! Le mieux est de vous reporter vous-même au document qui est accessible en ligne.

Comment les acteurs politiques organisent-ils leur aveuglement ?

Je vais me focaliser sur une question, que le rapport aborde, spécialement dans le chapitre conclusif (qui fait 300 pages à lui tout seul !), en se refusant à une montée en généralité, mais en donnant tous les éléments pour nourrir la réflexion de chacun : comment les décideurs français ont-ils refusé d’entendre les nombreuses mises en garde qui leur ont été adressées ?

Car mises en garde il y a eu. Le génocide n’a pas été un pur déchaînement de folie meurtrière, suite à l’attentat qui a coûté la vie au président Habyarimana. Il s’est agi d’une opération méthodique, plutôt bien organisée et donc, sinon préparée, du moins envisagée en amont. Et des massacres de grande ampleur de Tutsis avaient déjà eu lieu dans les mois et les années qui précédaient. Malgré les remontées de terrain, c’est une première réalité que le pouvoir politique a choisi de minimiser.

Mais qu’allait faire la France au Rwanda, au départ ? Aux yeux de François Mitterrand, ce pays semblait être un bon laboratoire de ce que pourrait être une transition vers la démocratie en Afrique. Et, le rapport le souligne, des relations personnelles fortes se sont nouées entre les deux présidents. En fait de démocratie, le président Habyarimana devait faire face à une opposition modérée y compris dans la population Hutu et à un mouvement armé le FPR, soupçonné d’être soutenu en sous-main par l’Ouganda. Et c’est au nom du risque représenté par le FPR que le président Rwandais a obtenu un soutien militaire sans cesse croissant de la France.

Mais à tous les niveaux (commissions indépendantes travaillant sur les droits de l’homme, chercheurs, militaires de terrain et jusqu’à Pierre Joxe quand il était ministre de la Défense) des voix se sont élevées pour signaler que le pouvoir rwandais, loin de se démocratiser, était en train de tomber sous la coupe d’extrémistes dangereux. Par ailleurs, le président rwandais essayait de réactiver l’opposition Hutu / Tutsi pour justifier sa politique répressive (qui s’étendait jusqu’aux Hutus modérés). Pire encore : les conseillers militaires français formaient des hommes qui, ensuite, s’engageaient dans des milices parallèles. L’image de la France, sur le terrain, était désastreuse : elle était perçue comme le soutien d’un pouvoir de plus en plus isolé et de moins en moins légitime. Bref : il était temps de faire machine arrière et de cesser d’encourager la dérive autoritaire du régime.

C’est là que la précision du rapport est importante, car elle montre que François Mitterrand, entouré de son état-major particulier, a non seulement refusé d’entendre ces voix discordantes, mais a aussi usé de son pouvoir pour les faire taire ou les mettre de côté. Cet état-major particulier, véritable état dans l’état, a largement contourné les circuits de commandement habituels et a marginalisé les acteurs du ministère de la défense, des affaires étrangères ou de la coopération.

Résultat : la situation a empiré à bas bruit, des acteurs déterminés fourbissant leurs armes, jusqu’à ce qu’un événement leur ouvre la voie.

La démocratie est toujours un espace fragile soumis aux rapports de force les plus brutaux

La responsabilité politique et militaire de François Mitterrand paraît écrasante, à la lecture du rapport, mais il vaut la peine d’aller au-delà d’une attitude personnelle. Ou disons qu’il faut voir les conséquences de la centralisation du pouvoir provoquée par la montée en puissance d’un état major particulier qui a évolué, ensuite, à l’écart des circuits de contrôle administratifs ou politiques. Au passage, on se souviendra que, dans l’affaire des écoutes de l’Elysée, c’est là aussi une officine directement rattachée au président qui a pratiqué des écoutes sans aucun contrôle judiciaire. En clair, la dérive régalienne progressive de François Mitterrand a provoqué l’émergence de structures incontrôlables, qui ont engendré de lourdes conséquences.

La dynamique de centralisation, de resserrement autour d’un leader et la clôture à l’égard de tout avis hétérodoxe est, en fait, un tropisme récurrent de la pratique politique : tout argumentaire est fléché. Ou bien quelqu’un « nous » soutient et il développe donc la « bonne » vision des choses ; ou bien il a une vision divergente et il est « donc » notre ennemi. Au bout du compte, une remise en question est perçue non pas comme un éclairage potentiel, mais comme une tentative d’affaiblissement.

Le débat démocratique est donc sans cesse traversé par des arguments de mauvaise foi, par des manœuvres, de la propagande, des faits instrumentalisés, etc. L’ironie horrible de l’histoire du Rwanda c’est qu’au moment où la France faisait des leçons de démocratie à un pays africain, elle se laissait manipuler par les instances dirigeantes de ce pays qui profitaient, précisément, des failles non démocratiques de notre système politique. Car, le rapport le dit, c’est aussi une question de système et pas simplement les dérives d’un homme. Ce qui a manqué aux opposants divers, en France, c’est de pouvoir se réunir, croiser leurs points de vue et se constituer en mouvement structuré. La médiatisation du sujet du Rwanda était faible, avant le génocide, et l’opinion publique française savait à peine que le pays existait. A partir de là, les experts, aussi lucides fussent-ils, allaient un par un au casse-pipe, sans parvenir à structurer une opposition déterminée.

Et, on le voit, si le champ de bataille ne peut pas se dérouler dans le domaine du langage, il finit par se répandre sur le terrain et provoque des hécatombes. Je suis, à ce propos, parfois surpris par la violence des paroles de Siméon, dans l’évangile de Luc, quand il vient saluer le toute jeune enfant dans lequel il voit le messie à venir. Il ne lui prédit pas à un ministère glorieux, mais des tensions continuelles. Voilà ses mots : « il est là pour la chute et le relèvement de beaucoup, en Israël et il sera un signe de contradiction, de sorte que seront révélés les débats de bien des cœurs » et toi-même, dit-il à Marie, « un glaive te transpercera l’âme » (Lc 2.34-35). L’ambiance est sombre. Pourtant, on le voit, si les signes de contradictions s’éteignent, c’est la guerre civile, les massacres racistes, et l’horreur qui se donnent libre cours.

Le projet de loi « climat et résilience » et les limites actuelles de la démocratie

Toutes les instances qui ont eu à évaluer le projet de loi dit (en résumé) « climat et résilience », le disent : il est très en retrait par rapport aux propositions de la convention citoyenne sur le climat. Cela se fait sur plusieurs modes. Certaines de ces propositions sont tronquées : par exemple, les limitations de la publicité pour les produits dont l’empreinte carbone est problématique. Dans d’autres cas ce sont les délais de mise en œuvre qui sont allongés, de sorte que, même en cas de réélection des mêmes forces politiques, les gouvernements n’auront pas de compte à rendre sur les mesures concernées. Parfois les critères sont assouplis : ainsi pour les lignes aériennes intérieures. Ce qui avait été fait pour favoriser le train par rapport à l’avion est assez largement vidé de sa substance. Le conseil économique social et environnemental souligne, par ailleurs, que peu est prévu pour assurer le suivi des politiques dans le temps, et évaluer si elles sont sur la bonne trajectoire ; alors que l’on sait que c’est là le principal défaut de la législation actuelle : elle dérive sans cesse par rapport aux objectifs affichés.

Bref, il reste quelque chose, assurément, mais tout cela n’est pas de nature à mettre la France sur une trajectoire compatible avec les engagements de la COP21.

L’écart est particulièrement frappant du fait de la déclaration liminaire du président de la république devant la convention citoyenne pour le climat : « Ce qui sortira de cette convention, je m’y engage, sera soumis sans filtre soit au vote du Parlement, soit à référendum, soit à application réglementaire directe ». Et, manifestement, filtre il y a eu !

Les « filtres » de la démocratie

Et, en effet, on peut s’interroger : pourquoi, après tout, ne pas avoir soumis les propositions telles quelles au parlement ? Il n’y avait pas lieu que la convention décide à la place du parlement. Mais il aurait été intéressant, pour le moins, de rendre le débat public, que chacun avance ses arguments et se positionne. Cela aurait clarifié les positions et les projets des différents partis et des différents lobbies.

Au lieu de cela, le gouvernement a préféré commencer par négocier, dans l’ombre, avec les secteurs concernés, qui tous, pris un par un, ont, on s’en doute, expliqué que les mesures étaient trop contraignantes, qu’elles allaient mettre en péril l’économie, qu’il fallait attendre encore un peu, etc. Bref, le gouvernement s’est privé, précisément, de la principale ressource de la démocratie, à savoir : s’entendre collectivement sur des mesures qui, certes, contreviennent à certains intérêts, mais dont on juge qu’elles sont bénéfiques pour le plus grand nombre. Le gouvernement n’a pas reculé devant tous les intérêts privés et les vifs débats en commission montrent que lesdits intérêts continuent à s’agiter, en coulisse, pour que la législation soit encore plus édulcorée. Mais il a tranché en technocrate : jugeant telle mesure réaliste et telle autre irréaliste, avant même que l’on puisse en débattre au grand jour.

Or mettre les questions d’environnement sur la place publique est un enjeu crucial. Il devient indispensable de construire une adhésion (au moins majoritaire) aux mesures environnementales, si on veut aller de l’avant dans des politiques qui, faute d’adhésion, seront vues comme des tracasseries administratives. Et si on n’est pas capable de discuter ouvertement de ces questions, si on continue à transiger dans l’ombre avec des organisations professionnelles, on n’obtiendra aucune adhésion collective.

Que voulons-nous vivre ensemble ?

En fait les débats en commission rapportés, par exemple, par le journal Le Monde, montrent qu’il y a des divergences fondamentales sur les projets de vie en société. Pour les écologistes et une partie de la gauche, il faut envisager un vivre ensemble qui incorpore de manière centrale le respect de l’environnement. Le « ensemble » du vivre ensemble important au plus haut point : cela suppose de ne pas prendre les plus pauvres comme otages de ces évolutions. Cela implique d’adopter d’autres critères d’évaluation des politiques publiques et de ne pas se situer dans le simple prolongement de dynamiques existantes que l’on cherche à simplement infléchir.

Pour la droite libérale, à l’inverse, il peut être question de pourcentages, éventuellement, d’actions à la marge. Mais, pour elle, le modèle de développement est le bon et les critères économiques classiques sont les meilleures évaluations que l’on possède.

L’écologie apparaît, finalement, comme une question très clivante et qui fait revenir sur le devant de la scène, l’opposition droite / gauche. Je trouve très dommageable que ce débat de société n’ait pas lieu, qu’il se déroule en sous-main et qu’il soit noyé dans une série de débats techniques, certes essentiels, mais qui font perdre de vue la perspective d’ensemble. Après tout, ce n’est pas si souvent qu’un enjeu législatif nous questionne de manière aussi centrale sur la manière dont nous voulons vivre, les uns avec les autres.

Séparatisme ou destin commun ?

Pendant le même temps, le gouvernement et certaines parties de l’opinion s’inquiètent du « séparatisme » de certaines fractions de la société française. Certains groupes sociaux « mettent le clignotant » car ils n’ont plus envie de participer à un modèle de vie en société dans lequel ils ne se reconnaissent pas. Mais l’arsenal répressif de la loi sur le séparatisme est-il le seul moyen de répondre à ces questionnements ?

Je pense que si l’on n’est pas capables, collectivement, de nous interroger et de discuter sur ce que nous voulons vivre, collectivement, si on préfère discuter dans l’ombre de questions qui mériteraient d’être discutées au grand jour, les réactions séparatistes sont inévitables. Et, d’ailleurs, les lobbies ont leur propre séparatisme : ils entendent pouvoir continuer à mener leur vie sans tenir compte des contraintes collectives.

Cela me fait penser à certaines phrases un peu énigmatiques de l’évangile : « Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu. Parce que tout ce que vous avez dit dans l’ombre sera entendu au grand jour ; et ce que vous avez dit à l’oreille dans la cave sera proclamé sur les terrasses » (Luc 12.2-3). En l’occurrence, Jésus critique ceux qui tiennent un double discours et complotent dans l’ombre pour faire avancer leurs intérêts. Oui, je pense que le critère de savoir jusqu’à quel point tel groupe social est prêt à mettre sur la table ses intérêts, ses projets, ou sa vision de la vie collective, est une bonne manière d’évaluer sa volonté de travailler au bien commun.

Dans le cas présent, la part énorme d’ombre qui préside aux processus de décision est le signe indéfectible que nous sommes assez largement capturés par des intérêts qui ne profitent pas au plus grand nombre.