La pauvreté des relations sociales : une pauvreté parmi les autres

On apprend rapidement, au fil d’un cursus de sociologie, que les inégalités se cumulent et se renforcent les unes les autres. En fait, ce cumul est toujours plus important qu’on ne l’imagine spontanément.

Dans l’édition 2025 de France Portrait social, l’INSEE en apporte une nouvelle illustration, à propos du sentiment de solitude. On a posé une question simple aux personnes interrogées : « au cours des quatre dernières semaines vous est-il arrivé de vous sentir seul(e) ? Jamais, parfois, la plupart du temps, tout le temps ? ». On s’attend, dans ce domaine, à un effet d’âge. Mais, à partir de 40 ans, la somme des items « tout le temps », « la plupart du temps » ou « parfois » ne varie guère (autour de 33 % ; et la ventilation entre les trois réponses est proche). L’INSEE a agrégé en une seule catégorie les plus de 65 ans. Il est possible que les résultats soient différents à des âges plus élevés.

Mais l’écart le plus important est lié aux ressources du ménage. Parmi les ménages de plus bas revenu (techniquement : le 1er quintile), la somme des trois items est de 42 %, contre 24 %, seulement, pour les plus hauts revenus (le 5e quintile). La différence est énorme.

Je reproduis ci-dessous le graphique synthétique publié par l’INSEE.

Résumons le tout en une phrase : plus on est pauvre, plus on est seul.

Comment se construit ce lien entre pauvreté et isolement ?

La brève présentation de l’INSEE ne détaille pas les ressorts de cette corrélation. Mais des enquêtes de terrain récurrentes donnent plusieurs pistes.

Il faut dire, d’abord, qu’on parle (en distinguant les quintiles) du niveau de vie du ménage (certes divisé par un coefficient lié aux nombres de personnes dudit ménage) et on sait que plus la taille d’un ménage est faible, plus son niveau de vie est bas. À revenu égal (individu par individu), il est plus coûteux de vivre seul, qu’en couple. Vu ainsi, c’est l’isolement qui rend pauvre.

Dans l’autre sens, et c’est moins connu, les emplois les moins rémunérés ont tendance à désocialiser. Plusieurs enquêtés m’avaient parlé du mal qu’ils avaient à joindre leurs amis du fait qu’ils travaillaient en horaires décalés. Travail de nuit ou en 2×8, horaires variables, journées fractionnées, transforment la vie quotidienne en course poursuite pour parvenir à surnager et les relations amicales en pâtissent, forcément. Les lieux de travail eux-mêmes peuvent être isolés. On imagine que quelqu’un qui travaille dans une base logistique, loin d’un centre urbain, aura moins de relations qu’un salarié travaillant dans un quartier d’affaires. Les emplois de gardien, de nettoyage, de chantier, imposent souvent de longs déplacements depuis le domicile, à des heures mal commodes et coupent, une fois encore, des réseaux locaux.

Tout ceci ne pourrait-il pas être compensé par l’usage du téléphone ? En fait, même dans ce domaine, ne pas être disponible quand les autres le sont est une source d’isolement.

Le chômage et les galères professionnelles sont, pour leur part, source de dépréciation de soi et incitent au repli.

Enfin, le lieu de résidence des personnes moins fortunées, souvent dans des périphéries urbaines difficiles d’accès, conduit ces personnes à ne pas ressortir quand elles sont rentrées chez elles.

Tout cela a été abondamment documenté dans diverses enquêtes de terrain.

La distance sociale est multiforme

La pauvreté, on le voit donc, n’est pas qu’économique. Et cet isolement social a des conséquences politiques et idéologiques connues : on n’attend rien d’une société qui vous tourne le dos. Et si, dans l’Église ou dans des œuvres, on cherche à aller à la rencontre de ceux qui sont éloignés de nous, on voit que les motifs d’éloignement sont pluriels : éloignement géographique, faible nombre de relations, faible estime de soi et éloignement temporel. Comment rejoindre quelqu’un dont le rythme de vie est à l’opposé du rythme social le plus fréquent ? Comment refaire du lien là où les relations de travail et même les démarches administratives, se limitent, pour l’essentiel, à des interfaces informatiques ?

Pourtant « faire lien » est une richesse que tout un chacun peut partager, sans avoir « ni argent ni or » : juste être une présence, disponible quand l’occasion se présente. Les fraternités de la Mission Populaire, pour prendre un exemple, le savent bien : la première chose qu’elles peuvent offrir, c’est l’accueil de la personne, quelle qu’elle soit. On a été tellement loin dans l’éparpillement social, que ce simple accueil est devenu un témoignage et un acte radical.

Faire participer, c’est d’abord admettre des paroles aux formes multiples

J’ai participé, ces dernières années, au conseil de développement de l’intercommunalité où je réside. Il s’agit d’une instance participative, constituée (dans mon cas) sur la base du volontariat, qui étudie des questions et formule des avis ou des préconisations sur divers projets portés par l’intercommunalité. Il semblerait que ce type de structure énerve certains sénateurs, qui ont tenté de supprimer leur caractère obligatoire. C’est assez paradoxal, à l’heure où tout le monde se rend compte du fossé grandissant entre les acteurs politiques et les citoyens.

Ce fossé, pour ce qui me concerne, ne cesse de me questionner. Je ne le ramène pas au « mauvais exemple » que donnerait la classe politique. Il a, j’en suis convaincu, des racines bien plus profondes.

L’approche gestionnaire et technique des questions est excluante

Il faut faire feu de tout bois si on veut renouer les liens. Toutes les tentatives de participation sont bonnes à prendre. Mais elles ne touchent, de loin pas, tous les milieux sociaux. Si je fais le compte des membres du conseil de développement (auquel je participe) qui ont « tenu » pendant toute la durée du mandat, je pense que le niveau de diplôme moyen ne sera pas éloigné du master ! À l’occasion de certains chantiers, nous avons tenté d’associer des personnes moins diplômées. Avec des modes d’animation appropriés, il a été possible de leur donner la parole, mais pas vraiment sur le long terme. Elles se sont vite découragées, ne se sentant pas à leur place, ou « au niveau », et ne parvenant pas à faire réellement entendre ce qu’elles pensaient avec leurs mots.

Il s’agit là d’un écueil que beaucoup de spécialistes de la participation ont pointé du doigt. On m’a signalé, récemment, un article relativement ancien (2005), mais tout à fait suggestif, qui analyse la manière dont le parti socialiste s’est coupé de l’électorat populaire dès la fin du XXe siècle[1]. Les auteurs pointent deux évolutions majeures. Tout d’abord la gestion municipale ou locale, prise en charge par beaucoup d’élus, dont la technicité a rendu plus neutres, moins riches de sens, aux yeux des militants, les projets mis en œuvre. Et qui dit plus technique, dit aussi plus éloigné des perceptions spontanées de tout un chacun. Le deuxième point dur est la focalisation (implicite) sur un type de parole admissible, qui s’éloignait du témoignage direct pour viser d’emblée une formulation en termes de projet. Je cite, ici, deux extraits de l’article : « Nos observations à Lille montrent que les militants d’origine populaire tendent à déserter les assemblées générales qu’ils jugent trop complexes ». Et : « ces règles nouvelles de démocratie interne qui se développent au nom de l’ouverture sur la société civile ont des effets intimidants et excluants sur les adhérents d’origine populaire ou faiblement diplômés ». « Intimidants » et « excluants » sont deux mots forts, mais justes.

La parole populaire n’est pas une parole mal formée, c’est une parole différente

Au-delà du cas du parti socialiste, on se rend compte que cette parole, exclue des instances officielles, a refait surface ailleurs, et notamment sur les réseaux sociaux. Certains acteurs ont investi ces réseaux pour y développer une propagande très structurée. Mais, pour le reste, la plupart des échanges vont de témoignage en témoignage et ils sont, tels quels, quasiment inaudibles par les professionnels de la politique.

Il est facile de dévaloriser de tels échanges, brouillons, désordonnés et peu rationalisés. Mais un tel jugement relève largement d’un préjugé de classe.

Je suis sensible à la valeur de la parole-témoignage, car, entre autres choses, j’ai vécu l’essentiel de ma vie confessionnelle dans des églises évangéliques, et en dialogue avec le protestantisme luthéro-réformé. Un des points de discussion que nous avons souvent eus, dans ces dialogues, est la place conférée au témoignage du membre d’église de base : marque de lacunes théologiques, pour les uns, et d’authenticité, pour les autres.

Pensons-y : faire participer ce n’est pas seulement donner la parole, c’est d’abord admettre une diversité de formes de paroles.


[1] Je remercie Chloé Gaboriaux, professeure à l’Université de Poitiers, de m’avoir, à l’occasion d’une conférence, rendu attentif à cet article : Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, « Le peuple vu par les socialistes », Contribution publiée dans : Frédérique Matonti, dir., La démobilisation électorale, Paris, La Dispute, 2005, p. 69-96.

Giotto : l’incarnation comme relation

Il existe quelques grandes œuvres qui montrent, par contraste, les différentes manières dont les hommes se sont appropriés l’histoire de l’incarnation. Suivant les époques, les lieux et les milieux, on trouve, plus ou moins, tout et son contraire.

Les fresques de Pierro della Francesca à Arrezzo, dont j’ai parlé la fois précédente, témoignent, pour leur part, du lent enkystement du mouvement franciscain. Deux-cents ans après la brève vie de François d’Assise, son souffle de simplicité et de pacifisme a été avalé par l’institutionnalisation de cet ordre, « mendiant » au départ. Ils représente, désormais, un pouvoir comme les autres et, comme tout pouvoir, il tente d’annexer Dieu à ses projets de conquête.

Mais cent ans avant les fresques d’Arrezzo, le souffle franciscain originel ne s’est pas encore totalement évanoui. Certes, si des œuvres d’art sont parvenues jusqu’à nous, c’est qu’elles ont été commandées et payées par des personnes qui avaient des moyens. Mais alors que Pierro della Francesca (au début du XVe siècle) nous dépeignait, en parcourant la légende de la vraie croix, des puissants à distance des simples mortels, on trouve une représentation bien différente de l’incarnation dans l’œuvre de Giotto (datant du début du XIVe).

« La communication affective » entre les personnages des évangiles

Quiconque se penche sur les fresques de Giotto ne peut manquer d’être frappé par l’intensité des regards des différents personnages. D’un point de vue technique la représentation de l’espace est bien moins précise que dans l’œuvre de Pierro della Francesca, qui a tiré parti d’un siècle d’évolutions graphiques. La représentation des monuments et des personnages est moins « réaliste ». Mais leur présence et l’émotion qu’ils dégagent explosent au premier regard.

André Chastel (dans sa monographie sur Giotto) a décrit les regards croisés entre les personnes « comme un jeu de forces qui se répondent », faisant percevoir « une communication affective » entre elles. C’est tout à fait l’impression que l’on a. Le Christ est relation ; et les personnes, aussi bien que les anges, se scrutent les uns les autres, provoquant renvoi sur renvoi.

Dans la scène ci-dessus, alors que Jésus lave les pieds de Pierre, on perçoit parfaitement sa bienveillance, alors qu’il est aux pieds de Pierre. Son regard encourage Pierre à lui faire confiance tandis que le regard de Pierre est perplexe et légèrement sur la défensive.

Dans la trahison de Judas, Jésus fusille ce dernier du regard. Lorsque le Christ meurt en croix les anges pleurent et déchirent leurs vêtements. Lorsque Siméon prend Jésus dans ses bras, au tout début de sa vie, ils se scrutent l’un l’autre tranquillement, comme s’ils se comprenaient.

Je vous laisse regarder des reproductions de ces œuvres, qui sont faciles à trouver sur Internet.

L’entrée en relation ou la mise à distance : le grand enjeu de notre temps

De fait, il y a toujours des échos entre la manière dont les croyants se représentent les scènes religieuses et leur vision du monde social. Plus ils veulent souligner les hiérarchies sociales, plus ils imaginent un Dieu lointain et hautain. A l’inverse, plus les artistes et leurs commanditaires investissent dans la proximité, dans la compassion, dans les rapports directs entre les hommes et les femmes, plus ils vont accentuer l’humanité du Christ dans leurs œuvres.

Nous sommes, de nos jours, loin des hiérarchies sociales du XIVe et du XVe siècle. Mais ces fresques me parlent car elles montrent l’enjeu qui se noue autour de la distance sociale. Dans le monde hyperconnecté qui est le nôtre, nous nous débrouillons pour tenir à distance ceux que nous ne voulons pas fréquenter. Par d’autres moyens qu’autrefois, nous aménageons des barrières et des obstacles pour nous prémunir de ceux qui ne sont pas de notre milieu. Mais le Christ est venu à notre rencontre et il s’est fait homme pour pouvoir nous parler. Et cette incroyable initiative doit nous inspirer, aujourd’hui encore.

Marie et Elisabeth

Or, les regards croisés des personnages de Giotto célèbrent, précisément, la richesse de la rencontre, de l’ouverture à l’autre, des échanges. C’est cette richesse que nous avons besoin de redécouvrir aujourd’hui.

La vraie croix

Quelque part, en Toscane, à un peu plus de 70 km de Florence, se trouve la ville d’Arezzo. Elle est connue, entre autres, pour les fresques de Piero della Francesca (peintes au milieu du XVe siècle), que l’on peut y admirer, à l’intérieur de la Basilique Saint-François. J’ai eu l’occasion de voir ces fresques, il y a quelque cinquante ans, et j’en garde, à vrai dire, un souvenir assez vague. Je m’en fais une idée bien plus précise en feuilletant, aujourd’hui, les ouvrages qui leur sont consacrées. Elles ont, d’ailleurs, été restaurées, depuis l’époque où je suis allé à Arezzo : les couleurs sont redevenues plus vives.

Une légende constantinienne

Ces fresques suivent le thème de « la légende de la vraie croix », telle qu’on la trouve relatée dans l’anthologie médiévale de Jacques de Voragine : La légende dorée. Cette anthologie rapporte (parfois avec un brin de scepticisme) les légendes qui avaient cours, au Moyen-Age, sur les saints les plus divers. Un lecteur moderne ne doit pas y chercher la vraisemblance, mais plutôt s’interroger sur le sens de ces histoires parfois échevelées.

En l’occurrence « la vraie croix » (la croix du calvaire) était censée être apparue en songe à l’empereur Constantin et lui avoir donné, ainsi, la victoire lors du combat contre un autre prétendant au trône : Maxence. Constantin se convertissant au christianisme, à l’issue de cette victoire, on se met à la recherche de la vraie croix, qui a été enterrée quelque part près de Jérusalem. La croix déterrée opère alors toutes sortes de miracles, puis est volée par un païen, mais récupérée par un empereur byzantin à l’issue d’une nouvelle bataille.

On voit le thème, sous-jacent, d’un christianisme de pouvoir. Et la commande des fresques d’Arezzo correspond à une époque où le Pape Pie II projette une nouvelle croisade contre les Turcs, considérés comme des infidèles.

Une adéquation entre la forme et le fond

Que penser des fresques ? Assurément elles ont belle allure, et on les considère comme un des chefs d’œuvre de la Renaissance italienne. Pourtant, à les regarder de plus près, les personnages font un effet bizarre. S’agissant d’une œuvre de la Renaissance, on s’attend à un rendu réaliste, mais ce n’est qu’en partie vrai. Certes, la perspective suit des règles géométriques précises, mais les personnages semblent un peu absents.

J’ai reproduit, ci-dessus, une partie de la fresque qui raconte la visite de la reine de Saba à Salomon (la légende couvre aussi une partie de l’Ancien Testament). Les suivantes de la reine agenouillée, regardent toutes dans une direction différente et plutôt vers le bas. Elles n’interagissent pratiquement pas les unes avec les autres. On a plutôt l’impression d’une collection de statues habilement disposées les unes à côté des autres. L’ambiance est sereine, mais dépourvue d’émotion.

Et c’est là tout le style de Pierro della Francesca : des personnages impassibles, qui regardent dans le vague et restent loin de nous.

Et, s’agissant de fresques qui représentent de grands personnages, l’effet est voulu : l’artiste ne cherche nullement à émouvoir. Il veut plutôt susciter la révérence envers des êtres hors norme, souligner la distance qui sépare le simple spectateur d’eux. Ces nobles souverains ne sont pas censés céder à la bassesse des passions. Ils sont au-dessus des contingences ordinaires.

Même les scènes de bataille semblent se dérouler dans un monde sans souffrance.

On a du mal à croire que ces personnages se battent « pour de vrai ».

Pendant que ces fresques étaient peintes, les armées fourbissaient leurs armes pour partir en croisade. Mais on ne voit, ici, qu’une croisade euphémisée, loin des empoignades et des cris furieux du combat, menée par des êtres assistés par des forces surnaturelles et sûrs de leur fait.

On légitime, ainsi, la domination politique au nom du Christ, mais d’un Christ singulièrement désincarné.

Deux conceptions de l’incarnation

Si on parle d’incarnation, il faut souligner que seule la croix en tant que relique figure ici: elle est un talisman qui fait des prodiges. Elle joue, dans ces épisodes, un rôle bien plus décisif que la mort du Christ, qui n’est pas figurée.

De fait, ces tableaux religieux sont aussi bien une manière de se représenter les forces invisibles, qu’une manière d’asseoir des hiérarchies sociales tout à fait concrètes. Et plus le divin touche au sublime et à l’inaccessible, plus les puissants sont censés, eux aussi, être dans une sphère à part. Si le pouvoir se maintient par la violence il ne s’agit nullement d’une domination arbitraire et brutale, mais d’une juste obéissance à des forces lointaines. Il y a, par exemple, dans les fresques, une scène de torture dépeinte comme un jeu sans conséquences.

La guerre est juste, parce qu’elle est menée contre des infidèles et le souverain est béni parce que la croix lui est apparue en songe. Dieu survole l’histoire de très haut, loin de la figure du Christ se dépouillant lui-même en venant parmi nous.

De fait, à travers l’histoire de l’art, on peut suivre deux conceptions opposées de l’incarnation : soit un Dieu qui se rend proche de nous et qui partage notre condition humaine, avec ses souffrances ; soit un Dieu sublime qui descend de son ciel pour y retourner et qui gouverne l’histoire au profit de ceux qui croient en lui. Et cela débouche sur deux conceptions de la mission des chrétiens : soit se rendre proche des autres, de leurs questions et de leurs souffrances ; soit exercer un pouvoir sans état d’âme, en ignorant les douleurs que l’on inflige aux dominés, en se pensant investi d’une mission divine.

Une légende qui resurgit de manière régulière

Il est frappant de voir que la légende d’une force surnaturelle venant prêter main forte à des armées « chrétiennes » contre des peuples « barbares » a resurgi, à plusieurs reprises. C’est lors de la reconquista, en Espagne, cette guerre visant à reprendre le contrôle du pays contre les arabes, que Saint Jacques est censé être sorti de sa tombe pour venir tuer de son épée les maures. Saint Jacques le matamore (le tueur de maures) était né. Pour les besoins de la cause, il a fallu imaginer que la tombe de Saint Jacques était quelque part en Galice, par suite d’une légende du même acabit que celle de la « vraie croix ».

Dans un style un peu moins légendaire, en 1380, au moment où la Russie commence à se constituer autour de Moscou, mais est dominée par les Tatars (autre figure des « barbares »), le souverain local va consulter Saint-Serge qui lui donne sa bénédiction et l’assurance de la victoire à la bataille de Koulikovo. L’historiographie russe garde en mémoire cet épisode, même si la bataille en question fut suivie d’une défaite qui rétablit la domination tatar pour une bonne centaine d’année. Mais Saint-Serge est resté une figure centrale du projet de la « grande Russie ».

Et jusqu’à aujourd’hui, même dans des sociétés sécularisées, ce rêve d’un appui divin pour justifier une posture militaire contre des « envahisseurs » divers continue à fonctionner. Et, comme dans les fresques d’Arezzo, il n’y a là qu’une action réputée lisse et nécessaire, pour défendre une civilisation « idéale ».

La vraie croix

Quant à la vraie croix, il ne s’agit pas d’un objet, mais d’un événement : le moment où il est devenu évident que nous étions tous des barbares. C’est cela que nous rappelle la mort du Christ.

On connaît l’épisode, dans l’évangile de Jean, où le grand-prêtre, agissant en homme de pouvoir, souhaite se débarrasser du Christ, afin de rétablir le calme et l’ordre idéal où chacun reste à sa place. « Les grands prêtres et les Pharisiens réunirent alors un conseil et dirent : Que faisons-nous ? Cet homme opère beaucoup de signes. Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront et notre saint Lieu et notre nation. L’un d’entre eux, Caïphe, qui était Grand Prêtre en cette année-là, dit : Vous n’y comprenez rien et vous ne percevez même pas que c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière. Ce n’est pas de lui-même qu’il prononça ces paroles, mais, comme il était Grand Prêtre en cette année-là, il fit cette prophétie qu’il fallait que Jésus meure pour la nation » (Jn 11.47-51).

Et Jean ajoute cette précision décisive : « et non seulement pour la nation, mais pour réunir dans l’unité les enfants de Dieu qui sont dispersés » (v 52). C’est précisément devant la croix que l’on mesure que la nation est une entité trop petite pour le projet de Dieu.

Quand les tableaux d’Edward Hopper nous font comprendre l’isolement social post-Covid

Ce blog est destiné à analyser des tendances de fond qui traversent les sociétés contemporaines. Il ne commente qu’à l’occasion les événements politiques. Mais les programmes politiques se sont à ce point détournés desdites tendances de fond qu’il devient difficile d’en parler. Chaque mois qui passe, on a l’impression que les politiques se replient, de plus en plus, vers les fonctions régaliennes de l’Etat (armée, justice et police). Le financement des politiques sociales est régulièrement attaqué. Les politiques environnementales ou culturelles sont sur le reculoir. La santé publique n’est pas mieux lotie. Même si des sommes importantes continuent à être consacrées à ce qui relève de la qualité de la vie et de la vie collective, elles disparaissent du débat politique et n’y reparaissent que lorsqu’il faut sabrer dans une dépense. On ne parvient même plus à donner du sens à l’éducation nationale au point que le métier d’enseignant est de moins en moins attractif.

Que voulons-nous vivre ensemble ? A cette question, un lourd silence répond. Beaucoup préfèrent imaginer que nos difficultés viennent de l’étranger plutôt que de s’interroger sur le vide social qui s’installe progressivement autour de nous.

Je continue à parler ici, à l’occasion, du travail, des enjeux environnementaux, de la santé, des questions liées au sens de la vie collective. Je cite des rapports, des enquêtes, des travaux de fond. Mais j’ai de moins en moins de prise pour le faire.

Il m’a alors semblé nécessaire de faire un détour par des productions artistiques, pour donner forme au malaise insidieux qui colle à la peau de tant de nos contemporains. La logique aurait peut-être voulu que j’analyse les productions qui circulent abondamment, sur Instagram ou sur TikTok. Mais c’est un champ qui ne me parle pas : je ne critique nullement ces supports ; je suis ailleurs, c’est tout.

Au reste, même si je visite régulièrement des expositions dites « d’art contemporain », il m’est souvent compliqué d’en parler, lorsqu’il s’agit d’installations monumentales, difficiles à évoquer dans l’espace de ce blog. En fait, je me rends compte que je picore à travers toutes les époques, à la recherche d’œuvres qui font écho à mon ressenti, même si c’est au prix d’un total anachronisme. Peu importe : j’ai besoin de supports sensibles pour évoquer la crise sociale que nous traversons.

La visite d’une rétrospective Edward Hopper aux tout débuts du COVID

Et c’est ainsi que je garde un vif souvenir d’une rétrospective consacrée à Edward Hopper, à la fondation Beyeler, près de Bâle, au tout début de l’année 2020 (j’avais raté celle de 2012 à Paris). J’en garde un souvenir d’autant plus marquant que je l’ai visitée alors que l’épidémie de COVID commençait à sévir. Elle fut, d’ailleurs, fermée peu après mon passage et rouverte seulement plusieurs mois plus tard.

Je pense que c’est la dernière exposition dont j’ai pu bénéficier avant le confinement et j’y ai repensé à plusieurs reprises pendant le printemps qui a suivi. Mais c’est aujourd’hui, seulement, que je m’avise que l’ambiance très particulière de ces tableaux dit quelque chose sur l’isolement social qui a pris de l’ampleur pendant et après les épisodes de confinement.

On dit couramment que Hopper est le peintre de la solitude. Il faut l’entendre dans un sens particulier, que l’on perçoit, par exemple, dans la reproduction ci-dessous.

People in the Sun, 1960

La scène n’a rien de particulièrement mélancolique. On voit des personnes plutôt aisées si l’on en juge par leurs tenues. On imagine qu’elles sont en vacances. Les couleurs sont vives et saturées. Mais chacun des protagonistes du tableau est dans sa bulle. Personne ne regarde son voisin. Ce sont des solitudes qui s’additionnent, plus qu’un groupe constitué. Et plus on regarde ce tableau, plus, sous couleur de richesse et de bonheur matériel, un malaise se fait jour.

C’est là le cœur du style de Hopper. Il ne parvint pas à vendre ses tableaux avant l’âge de 40 ans, et dû se consacrer, en attendant, et à temps partiel, à des commandes d’illustrations : des couvertures de livres, des croquis publicitaires, etc. Et on retrouve, sous sa palette, quelque chose du graphisme publicitaire, mais totalement vidé de sa substance. L’image ci-dessus pourrait être un publicité pour un hôtel … à quelques détails près qui montrent, au contraire, la vacuité de cette ambiance de villégiature. C’est, tout à la fois, le rêve américain d’une consommation facile et la dénonciation de la vanité de cet objectif.

C’est cette tension entre une croissance économique qui poursuit sa route inexorable et l’isolement qu’elle provoque qui, pour moi, fait écho aux troubles sociaux et intimes qui sont perceptibles, de nos jours.

Des peintures de paysage qui renforcent cette sensation de solitude

La fondation Beyeler c’était concentrée sur une facette de la production d’Edward Hopper : ses peintures de paysage naturel et urbain. Il n’y avait pas beaucoup de figures humaines dans les tableaux présentés. Pourtant il en ressortait la même impression poignante de solitude.

Je ne me souviens plus en détail de toutes les œuvres. Mais, voguant de tableau en tableau, on avait l’impression que même des peintures de rochers exprimaient la minéralité obtuse d’êtres qui ne parvenaient pas à sortir de leur coquille.

Je reproduis ci-dessous une des peintures les plus connues : la maison près d’une voie de chemin de fer.

House by the Railroad.*oil on canvas.*61 x 73,7 cm.*signed b.r.: EDWARD HOPPER.*1925

Cette maison, surgie au milieu de nulle part, et qui regarde, potentiellement, passer des trains qui ne s’arrêtent pas devant elle, est éloquente.

Il n’est pas nécessaire d’en rajouter, on a compris le style de l’artiste. Ici c’est un tableau de ses débuts, en 1925. La reproduction des personnes au soleil, ci-dessus, nous renvoyait 35 ans plus tard, en 1960. L’ambiance est la même : des couleurs, des ombres marquées et une émotion sourde qui nous rejoint, alors que, dans l’espace du tableau, les êtres humains ou inanimés ne parviennent pas à se rejoindre.

De quelle époque parle-t-on ?

Et parlons, donc, d’anachronisme et « d’anatopisme », puisqu’il s’agit d’un autre temps et d’un autre lieu (en fait, l’anatopisme est un un trouble mental dont souffrent les personnes déracinées ; je dévoie, ici, le sens de ce mot). C’est aux USA, dès le début du XXe siècle, qu’Edward Hopper (né en 1882) a produit ces œuvres. Il a, d’ailleurs, fini par être reconnu par des acheteurs américains qui voulaient, entre autres, se distancer de l’art européen. Alors, pourquoi ces tableaux me parlent-ils, ici et maintenant ?

En fait, un tel décalage n’est pas exceptionnel : si on lit des descriptions des troubles sociaux du début du XXe siècle, en Europe, on retrouve des éléments de ce qui nous apparaît aujourd’hui. On juge, à chaque fois, à partir de ce qui a prévalu les années antérieures et, par comparaison, on trouve les mêmes dynamiques à l’œuvre.

L’évolution technique et économique que nous vivons depuis plus d’un siècle creuse toujours le même sillon : celui d’un individualisme qui produit, in fine, de l’isolement. Et l’isolement qui est visible, paradoxalement, aujourd’hui, dans un monde hyperconnecté, où certaines personnes préfèrent parler à des robots qu’à d’autres êtres humains, rend beaucoup d’entre nous malades.

Énergies renouvelables : les surprises d’une enquête d’opinion

Tandis que certains partis politiques prospèrent en dénonçant la production d’énergie renouvelable, et se présentent comme les défenseurs des « petites gens » subissant des investissements à leur porte, ils seraient bien avisés de lire le résultat d’une grosse enquête commandée par ENGIE et récemment publiée par l’IFOP.

De fait ENGIE (dont on rappelle, au passage, qu’il a incorporé, au départ, Gaz de France) ne voulait pas une simple enquête d’opinion, mais voulait connaître avec une certaine finesse les attentes des Français et, pour ce faire, il a financé un important échantillon de 12.000 personnes, afin, notamment, de pouvoir se faire une idée du point de vue des riverains des différentes installations (éoliennes, photovoltaïque, biogaz). Le propos d’ENGIE n’était pas tant de faire le buzz, que d’adapter sa stratégie commerciale.

Et les résultats sont plutôt étonnants.

La proximité d’une installation existante : un contexte favorable pour demander plus d’énergies renouvelables

Dans l’ensemble les Français sont nettement favorables au développement des énergies renouvelables et ils le sont d’autant plus qu’ils habitent à proximité d’une installation existante, comme le montre le graphique ci-dessous.

Et plus ils sont près de l’installation, meilleure est leur image. C’est vrai, il faut le souligner, y compris pour la production de biogaz.

Une attitude globale plutôt raisonnable

Les réponses, dans leur ensemble, sont, d’ailleurs, assez sensées. Oui, une majorité de Français et, même, une majorité de Français votant pour l’extrême droite, ont une bonne ou très bonne image des énergies renouvelables. Ce qui distingue les électeurs d’extrême droite est qu’ils préfèrent (de peu) le nucléaire (68 % de points de vue favorables) aux énergies renouvelables (61 %).

Et, logiquement, une majorité de Français souhaitent le développement de la production d’énergies renouvelables et considèrent (pour 62 % d’entre eux) que l’on ne va pas assez vite, en France, dans cette direction.

Cela ne veut pas dire qu’ils rejettent le nucléaire : ils le considèrent comme devant faire partie du mix énergétique global.

Et cela ne veut pas dire, non plus, qu’ils ne sont pas attentifs à quelques points de vigilance, notamment le coût de production des EnR. Le bruit des éoliennes et l’odeur des centres de méthanisation sont également mentionnés et c’est là que le point de vue des riverains est intéressant : ils ne semblent pas gênés outre mesure.

De comment on construit un discours politique

Pour ce qui est de sa stratégie d’investissement et de son discours commercial, Engie a du grain à moudre.

Pour moi, tout ceci illustre la manière dont on pourrait construire un discours politique qui soit autre chose que des invectives. Il est devenu de bon ton (et pas seulement à l’extrême droite) de ronchonner contre les politiques environnementales. Il est, certainement, plus rentable, politiquement, de capitaliser sur la mauvaise humeur, la méfiance et la peur de l’inconnu. Mais une large majorité des Français semble bien plus lucide et pourquoi ne parvient-on pas à articuler un discours construit et négocié sur cette base ?

Finalement, c’est là un mystère : il y a un espace pour obtenir un consensus plutôt large sur ces questions énergétiques et pour afficher des objectifs partagés. Préférerions-nous nous détruire les uns les autres, plutôt que de nous serrer les coudes et de construire ensemble des programmes mobilisateurs ? L’époque est troublée, mais elle semblerait, sur ce point, être plus troublée par un emballement du discours politique en lui-même que par des obstacles objectifs.

« Qui sème le vent récolte la tempête » : je pensais qu’il s’agissait d’un aphorisme du livre des Proverbes. En fait, cela se trouve au milieu d’une prophétie d’Osée (8.7) qui parle des errements du Royaume du Nord. Oui, il y a un moment où l’arme du dénigrement et de la haine finit par s’autoamplifier et tout renverser sur son passage.

Partout on confond paix et sécurité

La formule n’est pas de moi, mais de Dietrich Bonhoeffer. Il la prononce lors d’une allocution à la conférence œcuménique de Fanö en 1934. À ce moment, en Allemagne, l’église confessante a commencé à prendre ses distances avec le gouvernement nazi (chronologiquement, on se situe, fin août 1934, entre la déclaration de Barmen et celle de Dahlem). L’espoir de Bonhoeffer, à l’époque, est qu’une interpellation de l’ensemble des Églises, de tous pays, pour appeler à la paix, pourrait avoir le poids qu’aucune église nationale isolée n’aurait jamais. Il était, hélas, exagérément optimiste.

Il était néanmoins lucide : « l’heure presse, le monde est hérissé de baïonnettes ; effrayante, la méfiance se lit dans tous les regards » et « qui sait si nous nous retrouverons l’an prochain »[1], ajoute-t-il.

Au reste, si je ne partage pas le relatif optimisme de Bonhoeffer, je pense qu’il a parfaitement mis le doigt sur les impasses dans lesquelles nos pays, aujourd’hui encore, s’égarent, et sur la spécificité, dans ce domaine, du point de vue chrétien.

Le chemin de la paix n’est pas celui de la sécurité

Il explicite, en effet, son propos, en disant qu’en aucun cas la recherche de la sécurité n’apportera la paix. « La paix doit être audacieuse ; elle est l’unique grand risque à prendre, et ne pourra jamais être assurée. La paix est le contraire d’une garantie. Exiger des assurances signifie se méfier, et se méfier engendre la guerre ». Voilà le cœur de son argument. On se rend compte, aujourd’hui, qu’aucun état ni aucune société civile ne sont prêts à prendre de tels risques. Et encore moins le risque de combats qui sont « gagnés même lorsque le chemin mène à la croix », comme il l’écrit.

Mais il y a quelque chose de profond dans son discours. Aujourd’hui, on n’envisage rien d’autre (aussi bien au niveau international, qu’en termes de politique intérieure) qu’un équilibre des forces. On tente de parvenir à des cessez-le-feu, on tient les manifestants en respect, on se méfie des oppositions. Et peut-être, dans le meilleur des cas, que cela permettra d’éviter un embrasement généralisé.

Mais cela ne produira pas la paix. Disons que la paix dont parle le Christ et que les chrétiens sont appelés à vivre et à professer, c’est autre chose.

La paix et le risque

J’aime cette idée d’associer la paix au risque, car c’est souvent l’objection que l’on rencontre quand on veut être artisan de paix : c’est beaucoup trop risqué.

Et l’enjeu est là : accepter le risque, ou bien rechercher la sécurité.

Or les politiques publiques, aujourd’hui, s’enferment, de plus en plus, dans des bétonnages juridiques, dans une surenchère sécuritaire, dans la poursuite illusoire du risque minimum. Et elles renforcent, ce faisant, les comportements agressifs.

Je ne pense pas que les acteurs politiques et encore moins leurs électeurs soient disposés à entendre, actuellement, cet appel au risque. Mais être chrétien peut (devrait) mettre en mesure de prendre le risque de la main tendue. C’est là le chemin de la paix annoncée par le Christ (et c’est bien au nom du Christ que Bonhoeffer appelait à la paix) qui n’est, en rien, celui de la sécurité.

Et je pense que nos sociétés ont un besoin urgent de la respiration que pourrait leur donner un groupe de gens disposés à sortir des vertiges sécuritaires de tous ordres.

La fascination devant les outrances des autocrates

Un tel programme d’action est sans doute complexe à mettre en œuvre, aujourd’hui, tant la fascination devant les outrances des autocrates, leur capacité à ignorer toutes les règles, leur recours décomplexé au mensonge et au rapport de force, occupent le devant de la scène. Cela fait, assurément, de bons titres pour les médias. Cela encourage, également, les penchants de tout un chacun pour le passage en force et pour la construction de forteresses qui découragent des assaillants éventuels.

De fait, le niveau international, où se situait Bonhoeffer, me semble hors de portée, au moins à court terme. Au niveau microsocial, en revanche, nous avons une marge d’action importante, en lien avec d’autres acteurs prêts à prendre les risques de la paix. Entre les deux, il y a le niveau national où nous pouvons, au moins, nous positionner comme des acteurs qui refusent l’enfermement dans le dialogue de sourds et les parodies de négociation.

Les chances d’aboutir à quelque chose sont difficiles à estimer … mais, pour le coup, c’est là le risque qu’il faut être prêt à prendre !


[1] Le texte de cette allocution est reproduit, en français, Bonhoeffer, Textes choisis, Labor et Fides et Le Centurion, 1970, pp. 186-189.

Engrenages

Comme chaque année, je suis parti marcher, une douzaine de jours, en lisant de manière tranquille et cursive un livre de la Bible : en l’occurrence la fin du livre d’Esaïe, que j’avais laissé inachevé lors d’une marche précédente. Or, il arrive que cette lecture méditative rejoigne, de manière inattendue, les thèmes que charrie l’actualité. Au détour du chapitre 57, je suis, ainsi, tombé sur cette description assez surprenante : « les méchants sont comme une mer agitée qui ne peut se calmer et dont les eaux agitent la boue et la vase » (Es 57.20).

C’est cet impossible qui m’a soudain frappé. Lorsque l’on a cédé à la logique de la violence, de l’oppression et du mépris de l’autre, il arrive un moment où il est tout simplement impossible de faire marche arrière. Une telle attitude peut, au départ, relever d’un calcul tactique, où l’on espère obtenir tel résultat, tel avantage. Mais, au bout d’un moment, un engrenage irréversible se met en place, un choix en entraîne un autre et, même si les victoires s’accumulent, les portes se ferment les unes après les autres. Il devient, progressivement, impossible de faire marche arrière. Seules la chute et la défaite peuvent interrompre la course folle de celui qui a perdu les manettes de sa propre violence.

Pour l’instant les stratégies autoritaires et brutales tiennent la corde

On a tendance à oublier, aujourd’hui, la fin brutale des autocrates, car l’actualité ne nous en a pas donné d’exemple tout récent. Dans la conjoncture actuelle ceux qui abusent du rapport de force sont gagnants. Cela dit, on peut remarquer, d’ores et déjà, que rien ne parvient à les calmer et qu’ils sont, bel et bien, prisonniers des stratégies autoritaires qu’ils ont inaugurées. Ils n’ont pas vraiment de plan B, sinon de continuer à s’enfoncer dans la guerre avec les mensonges, les erreurs de perspectives, les aveuglements, qu’un tel choix provoque. Ils agitent, assurément, la boue et la vase et semblent hermétiques au moindre échange raisonné. « Il n’y a pas de paix pour le méchant », continue le texte d’Esaïe. C’est une menace, sans doute. C’est un constat, assurément : celui qui a tourné le dos à la paix n’a aucun moyen de la retrouver. L’oppression engendre sa propre poursuite.

Un éclairage sur ce que peut être l’attitude des chrétiens au milieu d’une brutalité omniprésente

Face au déchaînement actuel de la brutalité tous azimuts, il y a, bien sûr, plusieurs niveaux d’intervention possible. Les états se tiennent sur la corde raide, entre la pression et la diplomatie. Mais, à vrai dire, même en interne, les états ont du mal à gérer les simples conflits sociaux. De nombreux observateurs étrangers soulignent, par exemple, que la France a augmenté, ces dernières années, son penchant répressif face à des manifestations diverses. Pour l’heure, les Églises françaises multiplient les prises de position pour appeler à une attitude plus apaisée et pour dénoncer les exactions et les guerres prétendues justes. À vrai dire, il est clair que, pour certains, ces prises de position ne sont même plus du tout audibles.

À côté, il reste une autre voie, certainement pas plus efficace que celles que nous venons d’évoquer, mais autre : celle de développer, justement, une pratique de paix, de respect et d’écoute qui permet de continuer à voir clair, de ne pas se laisser entraîner par les sirènes de la violence, de ne pas perdre pied comme une mer agitée incapable de se calmer. Celui qui recherche la paix est volontiers considéré comme naïf. En fait, il reste souvent plus lucide que celui qui a sombré dans l’ivresse de l’affrontement brut.

En fait, la rhétorique du livre d’Esaïe, dans ses différentes sections, est assez constante. Elle nous décrit, d’un côté, un monde fracturé, traversé par l’injustice. C’est ainsi que le chapitre 67 commence : « le juste périt, et nul n’y prête attention » (Es 67.1). Au milieu de cette situation confuse, et par contraste, Dieu provoque la chute des tyrans, annonce le salut à ceux qui lui font confiance. Mais l’histoire continue, avec son fracas et ses tensions. Et, d’époque en époque, Dieu doit à nouveau intervenir.

Ce n’est sans doute pas un discours résolument optimiste, mais c’est une boussole, une grille de lecture que je trouve éclairante. En tout cas, ces contrastes m’ont accompagné pendant ma récente marche et j’y ai puisé une force et une sérénité paradoxale, alors que tant de mers continuent à s’agiter de manière inexorable.

Un ouvrage pour encourager ceux qui veulent résister à l’envahissement général du rapport de force

Ceux qui suivent ce blog régulièrement savent à quel point l’épisode de juin-juillet dernier, avec la dissolution de l’assemblée nationale et le risque de venue au pouvoir du rassemblement national m’ont préoccupé.

Avec un peu de recul, c’est le peu de réaction de chrétiens souvent sidérés ou dépassés qui m’a le plus interrogé. Il est peu probable que ceux qui votent ou ont voté pour les candidats d’extrême droite s’intéressent beaucoup à ce que j’écris. Mais les autres ?

J’ai décidé de reprendre la plume pour écrire un ouvrage qui, notamment, revient sur ce qui s’est passé, au XXe siècle, dans l’entre-deux guerres avec la montée, un peu partout en Europe, des partis et gouvernements autoritaires. A l’époque, les chrétiens ont tardé à réagir et je pense que cet exemple doit nous instruire.

Le livre qui en est sorti vient d’être publié.

Je recopie ci-dessous la quatrième de couverture :
« Les signaux sont au rouge un peu partout. Dans pratiquement tous les pays riches, ou émergents, les oppositions sociales deviennent plus brutales.
L’affrontement et le rapport de force sans nuance sont souvent perçus comme la meilleure solution pour régler les problèmes sociaux.
Frédéric de Coninck est saisi par l’urgence et la gravité de la situation.
Pour cette raison, ce livre est différent de ceux qu’il a écrits jusqu’à présent.
Dieu nous appelle à vivre en paix, avec tous les hommes (pour autant que cela dépend de nous) et les Béatitudes nous encouragent à fabriquer de la paix.
Quand les logiques d’affrontement et de guerre prennent tant de place, un chrétien ne peut plus garder le silence, y compris quant aux choix politiques qui s’offrent à nous.
Cri de souffrance, cri d’alerte, cri d’appel : ce livre est une exhortation pour tous les chrétiens à aimer encore plus nos ennemis au moment où cela devient de plus en plus difficile.
Et il y a aussi un cri d’espoir : même quand tout semble perdu, le petite flamme de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain continue à brûler et à donner du sens à ce que nous pouvons vivre ».

On l’imagine : les développements récents de l’actualité ne font, hélas, que confirmer, à mes yeux, l’urgence de se faire entendre et d’agir.

Les difficultés du management en France

Alors que l’actualité poursuit sa progression furieuse, il existe des travaux de fond qui font réfléchir, et qui engagent autre chose que des coups de chaud, face à des événements qui nous sidèrent.

C’est ainsi que l’inspection générale des affaires sociales a produit un travail de synthèse, à partir de diverses enquêtes européennes, sur le vécu des relations de travail[1]. Le rapport date d’un an et il a peu été relayé par la presse. Pourtant il désigne un certain nombre de points durs dans le vécu du travail, en France, qui ont, assurément, des conséquences en dehors du travail lui-même.

L’angle d’entrée du rapport est celui des pratiques managériales. D’abord, ce qui est perçu comme un « bon management » ne varie pas beaucoup d’un pays à l’autre. Il est partout « décrit comme celui qui se caractérise par un fort degré de participation des travailleurs, d’une part, et qui assure la reconnaissance du travail accompli, d’autre part ». Quelques items viennent préciser ce qu’on entend par là : « autonomie, clarté des rôles, décentralisation de la décision ». Au fil du rapport apparaissent d’autres critères majeurs, comme le soutien de la hiérarchie, sa disponibilité ou la confiance qu’elle accorde aux subordonnés. Or, c’est dans tous ces items relationnels que le management français apparaît en nette difficulté, par rapport aux autres pays européens.

Des relations de travail formelles et verticales en France

En France, par comparaison, le management (à tous les niveaux) apparaît comme distant, vertical et peu concerné par les personnes encadrées. On pense souvent à l’Europe du Nord comme modèle d’une société plus coopérative. Mais la France est en recul, même si on la compare à des pays comme l’Irlande ou l’Italie. La reconnaissance du travail accompli y est médiocre. L’autonomie s’apparente plus à de l’isolement qu’à du pouvoir d’action. En résumé, les relations de travail apparaissent comme pauvres et décevantes.

Le rapport pointe du doigt, à ce propos, « la formation des managers très académique et peu tournée vers la coopération ». Je suis assez d’accord avec ce point de vue. Et, parlant de formation, cela m’a remis en mémoire des parties peu commentées des enquêtes PISA, sur le niveau scolaire des élèves dans différents pays, où les élèves français disaient rencontrer peu de soutien de leurs enseignants quand ils étaient face à une difficulté. Là aussi, ayant eu l’occasion de côtoyer des élèves et des enseignants dans d’autres pays, je mesure la dureté des relations sociales d’enseignement, en France.

Un dernier point qui m’a intéressé dans le rapport est, à l’inverse, le dispositif législatif qui encadre les relations de travail, et qui est bien plus fourni en France qu’ailleurs ; comme si l’existence du droit écrit suffisait à régler les questions, et dispensait de s’en préoccuper. Une fois encore, cela renvoie à un trait général de la société française, que j’ai pu observer, par contraste, en me promenant hors de France : une sorte de croyance magique dans les vertus du droit.

Un déficit coopératif qui a de lourdes conséquences sociales

Je ne vais pas me lancer dans une analyse des origines de cette spécificité française. Prenons-la, ici, comme un état de fait. Or, ce qui se vit dans le monde du travail a des effets délétères sur la santé mentale des salariés, qui est spécialement mauvaise, chez nous.

Et, alors que nous sommes face, en France comme ailleurs, à des défis majeurs qui nécessiteraient des coopérations renforcées, il est illusoire d’espérer que la législation suffira à y faire face.

Les Églises, les associations d’entraide, les tiers lieux, les coopératives en tout genre, ne pourront pas, à eux tout seuls, inverser la tendance. Mais ils peuvent, au moins, être des espaces où la valeur de la coopération est reconnue et mise en œuvre. Le vrai défi est que ce qui se vit dans ces cercles limités puisse faire tache d’huile au-dehors et inspirer d’autres options.

Ce qui me frappe, en lisant le rapport de l’IGAS, est que, pour le coup, ce n’est pas forcément la logique économique qui est en cause (car elle est largement semblable au travers de tous les pays européens), mais plutôt une histoire sociale. Et cela doit nous interroger.


[1] IGAS, Pratiques managériales dans les entreprises et politiques sociales en France : Les enseignements d’une comparaison internationale (Allemagne, Irlande, Italie, Suède) et de la recherche, JUIN 2024.