Vivre ensemble ou faire ensemble ?

Tout le monde est à peu près d’accord pour dire que le « vivre ensemble » est aujourd’hui problématique dans la plupart des pays. Cela se dit comme un constat : on voit que les rapports sociaux sont tendus, que les guerres civiles se multiplient ou que les groupes sociaux s’éloignent les uns des autres (y compris géographiquement). Et cela se dit également comme une injonction : il faudrait inventer ou recréer des lieux qui favorisent le « vivre ensemble ». Mais je pense que ce n’est qu’une partie du problème.

Une vieille expérience de psychologie sociale

A ce propos, une vieille expérience de psychologie sociale nous donne une piste suggestive. Elle indique, déjà, que le constat n’est pas si récent. En 1954 un groupe de psychologues sociaux décida de tenter une expérience avec des jeunes hommes (autour de 11 ans) pendant une colonie de vacances (je dirai ensuite sur quels points l’expérience a été critiquée). Il a réparti les jeunes dans deux camps. Au début les jeunes ne savaient pas qu’il y avait un deuxième groupe. Au bout d’une semaine, l’existence d’un deuxième groupe fut révélée. Tout de suite des jugements défavorables et des stéréotypes négatifs furent accolés à l’autre groupe (alors même que la constitution de chaque groupe avait été soigneusement pesée pour qu’elle ne reflète pas d’éventuels stéréotypes préexistants). Ces jugements s’accrurent suite à des jeux compétitifs opposant les deux groupes. L’hostilité devint croissante. Comme on peut l’imaginer dans une colonie de vacances, les expéditions punitives de nuit se multiplièrent, etc..

Ensuite le travail consista à voir comment ces jugements négatifs pouvaient revenir en arrière. Les animateurs proposèrent des activités en commun qui s’avérèrent être des échecs. Un repas partagé, entre autres, dégénéra en bataille de nourriture balancée aux ennemis. Ensuite les animateurs créèrent des situations où les deux groupes devaient coopérer pour résoudre un problème : tracter un camion en panne, faire face à une coupure d’eau, etc. Et ce sont ces moments de coopération qui ressoudèrent les deux groupes, au point qu’ils insistèrent pour revenir dans le même bus.

Il ressort, en résumé, de cette expérimentation que la coupure et l’isolement entre deux groupes crée de l’hostilité ; que cette hostilité croît quand les deux groupes sont en compétition les uns avec les autres ; qu’ensuite le simple contact entre les groupes ne suffit pas ; il faut un objectif commun qui nécessite la coopération entre les groupes pour surmonter cette hostilité.

Les critiques de cette expérience

Par la suite, on a d’abord critiqué le fait même d’utiliser des jeunes comme cobayes. On peut adresser cette critique à la plupart des expériences de psychologie sociale. En l’occurrence, je trouve l’expérience moins traumatisante que d’autres, où on a laissé des personnes face à un contexte hostile qui avait été artificiellement créé, sans leur donner les moyens de s’en déprendre. Ici on a au moins essayé (et avec succès) de récréer du lien entre les personnes.

On a aussi mis en doute le caractère artificiel de la situation. Les animateurs, même s’ils se sont surveillés, n’ont pas pu être complètement neutres et on imagine que l’expérience « marchant » ils ont (même faiblement) encouragé les jeunes à continuer. En fait, on a toujours mis en question les expériences qui ont montré que des personnes pouvaient avoir des comportements aussi changeants dans un laps de temps aussi court. Il y a là quelque chose de troublant et de déstabilisant.

Ce que j’en retiens

Mais ce qui m’intéresse le plus, dans cette expérience, est le moment où quelque chose n’a pas marché.
Car il est évident, même dans des situations non artificialisées, que l’isolement crée des stéréotypes stigmatisants. Il est bien connu, également, qu’un conflit crée de l’hostilité plus que l’hostilité ne crée un conflit. C’est parce que des groupes sont en conflit qu’ils ont un apriori négatif les uns sur les autres.
Mais suffit-il d’organiser de la « convivialité », d’organiser des rencontres, de rapprocher des groupes sociaux pour que leur hostilité réciproque diminue (une fois qu’elle est installée) ? C’est là que l’échec temporaire de l’expérience m’intéresse. Car, précisément, la co-présence, la simple rencontre, sont insuffisantes. J’en suis personnellement convaincu, mais c’est un résultat moins banal et moins répertorié. C’est là, en tout cas, que le « vivre ensemble » est un concept trop court.

Une diminution continue des occasions de coopération

Les stéréotypes négatifs, les jugements hâtifs, la méfiance a priori, se sont répandus ces dernières années, dans notre société. L’isolement y a sa part. Le rapport de la fondation Abbé Pierre sur le mal-logement, dont nous avons parlé dans un post précédent, souligne l’insuffisance du logement social. Il souligne également un phénomène plus difficile à identifier, car il ne touche pas directement les personnes les plus pauvres : le prix des logements dans les centre-ville est devenu trop élevé pour beaucoup de personnes qui ont un revenu seulement moyen. Donc ceux qui ne sont pas éligibles au logement social et pour qui le marché est trop cher doivent s’éloigner. Progressivement, les moins favorisés parmi les classes moyennes partent loin des grandes villes. La diversité sociale diminue par le milieu, ce qui est une situation un peu inhabituelle. Et cette fraction de la société qui s’éloigne est la plus réceptive au doute généralisé quant à la sincérité des autres groupes et à la valeur de ce qu’ils professent.

Voilà pour l’isolement. Mais qu’en est-il de la coopération ? La coopération dans le travail a chuté d’un cran, incontestablement. Les collectifs de travail sont de plus en plus petite taille et les systèmes de production virtuels ont pris beaucoup d’ampleur. Un produit, ou un service, ne passe plus tellement de main en main, il voyage, le long d’une chaîne logistique et, le long de cette chaîne, chacun récupère le travail de quelqu’un qu’il ne verra jamais. Ces « supply chain » sont, en plus, régulièrement reconfigurées. Il y a, peut-être, un peu plus de coopération avec l’usager final. Les situations d’interface avec les clients sont plus nombreuses que par le passé. Mais la tendance la plus forte est quand même l’émiettement des chaînes de production et donc, la disparition progressive des situations de coopération en face à face. Même le rapport à la hiérarchie a changé, dans la mesure où les chefs directs eux-mêmes doivent subir des injonctions, des décisions, des manières de faire, qui proviennent de personnes invisibles.

En dehors du travail, les quartiers ouvriers d’autrefois étaient des lieux où des personnes, mal payées, avec des métiers durs et qui vivaient des rapports sociaux souvent brutaux, construisaient ensemble des projets. Les situations d’autoproduction (jardinage, dépannage, couture) étaient souvent des occasions de coopération. Ces quartiers ont été, pour la plupart, laminés par la crise de l’industrie lourde, en France.

De toute manière, la marchandisation croissante des services pousse à l’individualisme. Si on peut acheter quelque chose que l’on devait produire à plusieurs, auparavant, on va, mécaniquement, perdre des relations de coopération. Cela peut être libérateur. Devenir moins dépendant d’un collectif est souvent vécu positivement : le collectif en question était souvent normalisateur, pour ne pas dire moralisateur.

Mais le résultat est qu’il y a de moins en moins de situations où l’on peut coopérer avec des personnes proches de nous et encore moins de situations où on a l’occasion de coopérer avec des personnes différentes de nous.

Dans « communication à distance », c’est surtout « distance » qu’il faut entendre.

Les outils de communication compensent-ils cet émiettement des collectifs ? Dans certains cas oui. Les logiciels libres, par exemple, sont le résultat de coopérations multiples entre des informaticiens éloignés les uns des autres. Dans le travail par projet, on peut, également, alterner des phases de rencontre en face à face et de communications à distance sans problème. Mais dans la plupart des situations ordinaires, la virtualisation des échanges augmente la distance entre des personnes qui ne sont pas déjà familières les unes avec les autres. Si on pense parler à un interlocuteur que l’on ne connaît pas, que l’on n’a jamais vu et avec qui on n’a jamais coopéré, on parle en fait à une image que l’on se fait de l’interlocuteur en question. On parle à une image fantasmée et très largement déformée. Du coup on se retrouve assez rapidement dans la situation des deux groupes de jeunes hommes, en colonie de vacances, qui ignorant tout de l’autre groupe, leurs prêtaient des intentions hostiles.

Qu’est-ce que la théologie a à dire sur la coopération ?

Maintenant, si on tente une mise en perspective théologique de cette situation, il faut dire que la théologie chrétienne ne s’est pas beaucoup intéressée à l’agir. Je renvoie ici aux remarques que j’avais faites dans : Agir, Travailler, Militer, Une théologie de l’action. Historiquement la théologie a vite mis l’accent sur la contemplation plus que sur l’action. La Réforme a un peu rectifié le tir, mais il n’en demeure pas moins qu’elle a fait beaucoup plus de commentaires sur l’être, sur notre statut devant Dieu, que sur le faire.

Or il se trouve que Jésus formule souvent l’appel qu’il adresse aux humains, dans les paraboles, sous la forme d’un travail. « Aller travailler dans la vigne » est une image fréquente. Le propos n’est pas de « retomber » dans une théologie de la justification par les œuvres. Laissons la justification de côté, un moment. Dieu nous appelle à travailler dans sa vigne parce qu’il nous fait confiance, parce qu’il trouve du plaisir à ce travail. Et cela a des incidences sur notre manière de coopérer avec les autres. Une brève parabole de l’évangile de Matthieu suffira à expliciter ce que je veux dire :  
« Quel est donc le serviteur fidèle et avisé que le maître a établi sur les gens de sa maison pour leur donner la nourriture en temps voulu ? Heureux ce serviteur que son maître en arrivant trouvera en train de faire ce travail. En vérité, je vous le déclare, il l’établira sur tous ses biens. Mais si ce mauvais serviteur se dit en son cœur : “Mon maître tarde”, et qu’il se mette à battre ses compagnons de service, qu’il mange et boive avec les ivrognes, le maître de ce serviteur arrivera au jour qu’il n’attend pas et à l’heure qu’il ne sait pas ; il le chassera et lui fera partager le sort des hypocrites : là seront les pleurs et les grincements de dents » (Mt 24.45-51).

Voilà : au fond de l’humanité dans toutes ses dimensions, il n’y a pas seulement le « vivre ensemble », il y a également, la coopération. C’est plus exigeant, sans doute, mais c’est plus riche et cela nous libère, les uns les autres. Cela nous libère, notamment, de nos projections hostiles à l’égard des autres.

Ce que nous disent (de plutôt surprenant) les conditions de travail

Le suivi de l’actualité n’est pas toujours palpitant. Des événements ponctuels sont montés en épingle et tournent en boucle, sur les sites web, dans les journeaux, à la télévision ou à la radio. On parle de ruptures majeures à propos de tempêtes dans un verre d’eau, pendant que la société évolue, année après année, sans qu’on y prenne toujours garde. Mais il y a au moins une plainte récurrente que l’on entend, ces dernières années : à propos des conditions de travail à l’hôpital.
Jusqu’à quel point la situation est-elle pire qu’ailleurs ? On peut se poser la question et il y a des moyens d’avoir au moins une idée de la réponse. Loin de l’actualité, en effet, la médecine du travail (et les services équivalents pour la fonction publique) mène une enquête dite SUMER : SUrveillance Médicale des Expositions des salariés aux Risques professionnels. Elle est répétée régulièrement (1994, 2003, 2010, 2017) et elle a l’avantage de poser les mêmes questions à tous les salariés quel que soit leur secteur d’activité. Les risques évalués sont de tous ordres : postures, environnement, substances dangereuses et ce qu’on appelle les risques psycho-sociaux qui témoignent de tensions sur l’organisation du travail. C’est ce dernier volet auquel je me suis intéressé et je me suis concentré sur quelques unes des questions qui (je le sais par les enquêtes que j’ai effectuées, par le passé) sont des indicateurs forts des difficultés dans le travail : « Vivez vous des contacts tendus avec le public (même occasionnellement) ? » ; « Vous arrive-t-il (fréquemment) de devoir abandonner une tâche pour une autre non prévue ? » ; « Disposez-vous d’un temps insuffisant pour effectuer votre travail correctement ? » ; « Devez-vous (souvent ou toujours) vous dépêcher ? » + une évaluation synthétique qui rassemble plusieurs items : les salariés qui sont soumis à des fortes demandes tout en ayant une faible latitude décisionnelle.

Les fonctions publiques d’Etat et hospitalière en difficulté

L’enquête a distingué les trois fonctions publiques (Etat, collectivités locales, hôpital) et le secteur privé. Voilà en tableau les résultats que j’ai isolés.

Le premier constat qui saute aux yeux est que, sur tous les items sauf un, c’est à l’hôpital que la situation est la pire. On sera surpris de découvrir, d’ailleurs, que les conditions de travail semblent plus délicates dans la fonction publique que dans le secteur privé. La catégorie « secteur privé » est, évidemment, beaucoup trop large. Elle recouvre des réalités très contrastées. Mais il n’en reste pas moins que les travailleurs de la fonction publique apparaissent, sur plusieurs items, comme plus en difficulté dans leur travail que la moyenne.

Il y a une explication à cela et on peut la détailler en comparant les fonctions publiques entre elles. La fonction publique territoriale se démarque nettement des deux autres avec des résultats bien meilleurs. Si on va sur le terrain, on comprend pourquoi : il y a moins de pression sur les effectifs dans la fonction publique territoriale (ce qui ne laisse pas d’inquiéter d’ailleurs, ceux qui trouvent que les fonctionnaires sont trop nombreux). Mais cette moindre pression résulte du fait que les fonctionnaires territoriaux remplissent des missions visibles localement, que l’on perçoit directement leur utilité, qu’ils ont un accès direct à leur employeur et que, pour l’employeur en question, avoir une bonne qualité de service est un argument électoral.

Les entreprises privées sont, sans doute, plus parcimonieuses dans la gestion des effectifs. La plupart d’entre elles pratiquent la pression à la baisse. Mais, d’un autre côté, elles non plus ne peuvent pas trop dégrader la qualité de service, au risque de perdre des clients. Du coup on retrouve le secteur privé (encore une fois il faudrait aller y voir avec bien plus de détails) dans une position intermédiaire entre la fonction publique territoriale et la fonction publique d’état et hospitalière.

Du côté de l’Etat, la situation est bien plus difficile que dans les collectivités locales. D’abord les missions d’Etat donnent lieu à plus de tension avec le public. Ce sont souvent des missions plus normatives et, en tout cas, elles font moins l’objet d’un débat local, donc d’un accord sur leur utilité. Les effectifs, pour leur part, sont mal régulés, car on manque de critères concrets pour les évaluer. Dès lors, la seule règle de gestion appliquée est celle d’une pression de principe sur les effectifs d’un ministère, sans trop rentrer dans les détails et, au bout du compte, c’est le manque de temps et l’obligation de se dépêcher qui prévalent. Ce sont des arbitrages budgétaires globaux qui décident de ces effectifs, assez souvent dans l’abstrait. Et la dégradation de la qualité de service n’est pas une question politiquement chaude.

Tout ce que l’on vient de dire vaut encore plus pour l’hôpital. Depuis des années c’est la régulation budgétaire qui prévaut. Il est très difficile de poser la question de la qualité des soins, de l’attention au malade et donc des conditions de travail des personnels. Le milieu hospitalier en est en partie responsable, en mettant l’accent sur les plateaux techniques et leur financement. Un débat sur les priorités de la médecine pourrait conduire à favoriser une médecine moins pointue, mais plus attentive au malade et aux soignants. La course à l’investissement de pointe n’est pas forcément une bonne idée. Mais, de toute manière, les décideurs politiques ne se donnent pas les moyens de poser ces questions. Le regard fixé sur le coût de l’assurance maladie ils bottent en touche pour le reste.

En comparant ce qui se passe au niveau de l’Etat et de l’hôpital, d’un côté, et ce qui se passe dans le privé (au moins en moyenne), de l’autre, on voit, finalement, avec quelle facilité l’Etat ou l’hôpital peuvent s’asseoir aussi bien sur les revendications de leurs salariés que sur celles de leurs usagers !

Des déficits d’organisation dans les grandes structures

D’ailleurs, quiconque s’est heurté à un service d’état ou a fait la queue dans un hôpital, sait à quel point il peut se sentir maltraité. Cela favorise, évidemment, les tensions avec le personnel. Le personnel, de son côté, ne peut, en général pas grand chose pour améliorer la situation des usagers, car il est pris dans des formes d’organisation rendues très compliquées par la taille des structures considérées (cf. l’item de l’enquête : fortes demandes et faibles marges d’action).

La croyance de base des spécialistes du secteur hospitalier est qu’un hôpital marchera d’autant mieux qu’il est plus grand. C’est peut-être vrai pour des problèmes aigus. Mais c’est sans doute faux pour un grand nombre d’affections. La complexité organisationnelle met les personnels sous tension et cela finit par nuire à la qualité de la prise en charge et, en bout de piste, à la santé du malade.

L’Etat, au moins, a fait le nécessaire, de puis 40 ans, pour se décentraliser progressivement et on en voit l’effet positif. Il n’en reste pas moins que toute tentative de structurer un service public en fonction de négociations locales est presque toujours soupçonné d’introduire une rupture d’égalité entre les citoyens. Mais au nom de l’égalité de traitement c’est plutôt la maltraitance (autant des personnels que du public) qui prévaut.

Quiconque a fréquenté les bancs d’une église sait qu’utiliser le mot de « service » est facile, mais que le vivre est une autre affaire. Celui qui prétend servir n’est pas toujours attentif aux autres. Il arrive même qu’au nom du service on cherche à asservir. C’était déjà comme cela dans l’église de Corinthe. L’apôtre Paul était consterné : « vous supportez qu’on vous asservisse, qu’on vous dévore, qu’on vous dépouille, qu’on le prenne de haut, qu’on vous frappe au visage » (2 Cor 11.20). Toutes les tartuferies sont possibles, hélas !

Dans le domaine laïc il semblerait qu’il en soit de même : ce n’est pas parce qu’on s’appelle « service public » que l’on est attentif au besoin, ni de ses salariés, ni des usagers que l’on est censé servir.

Réforme des retraites. Quelle justice ?

Il faut que je me lance sur cette question qui fait la une de l’actualité. Cela fait plusieurs semaines que je recule. Mais, au fil des discussions, des revendications, des éléments qui ressortent des débats, les choses deviennent plus concrètes et, en fait, plusieurs questions ayant trait à la justice émergent.

Au départ, l’annonce faite par le candidat Macron dès la campagne électorale, était de promouvoir un système juste. On retrouve cette ambition dans le rapport Delevoye (où nombre des arguments justifiant les grands axes de cette réforme sont développés) avec notamment cette formule, en forme de slogan : « un système où un euro cotisé donne les mêmes droits » (à tous). Dis de cette manière, on a l’impression que l’on a trouvé un critère incontestable de justice. Mais peut-on réduire la complexité de la société, avec l’extrême diversité des situations que l’on y rencontre à une formule aussi simple ?

L’argument, cela dit, est développé de manière intéressante dans l’introduction. Deux options sont opposées : celle où c’est l’Etat qui gère l’ensemble des retraites de la nation, et celle où ce sont des solidarités professionnelles qui prévalent et qui, du coup, gèrent des systèmes particuliers. Par le passé, « l’ambition universelle, dit le rapport, a cédé sous le poids des solidarités professionnelles, d’où nos 42 régimes de retraite ». Or, dans un contexte économique mouvant, « personne ne peut garantir l’avenir de sa profession dans sa pratique, son essence, sa démographie, son statut, son périmètre ». Il y a là une considération fort importante. Les caisses de cadres, par exemple, bénéficient d’une démographie favorable, puisque le nombre de cadres dans la population active ne cesse d’augmenter. Il y a donc beaucoup de jeunes cadres par rapport au nombre de cadres retraités. A l’inverse, le retraite des cheminots est un gouffre, non pas tellement à cause de l’âge du départ à la retraite, que parce que les effectifs de la SNCF ont fondu de manière drastique, année après année (on en est à 0,55 actif par retraité, d’après les calculs de la Cour des Comptes !).

Il est donc normal (et cela semble juste) que l’Etat dépasse des logiques trop locales. Par ailleurs, certains secteurs professionnels ont pu négocier des accords avantageux, à l’inverse d’autres, et cela crée, également, des inégalités. Mais on voit aussi le talon d’Achille d’un tel raisonnement. Car un secteur professionnel peut, à l’inverse, promouvoir une vision de la justice plus concrète, plus proche du terrain et plus adaptée à la variété des situations de travail.

Et donc, en s’adossant, a priori, à un argument abstrait et formel, le gouvernement s’est doublement compliqué la tâche. Il était évident, d’une part, qu’il peinerait à expliquer les bénéfices concrets d’un système justifié d’une manière aussi formelle et qu’il lui serait, d’autre part, difficile d’avoir une boussole pour gérer des négociations face à des revendications précises.

Toutes les exceptions soulevées posent des questions fortes en terme de justice

Le paradoxe est qu’en affichant un critère aussi simple et aussi fort, le projet a fait ressortir un nombre vertigineux de cas problématiques qui montrent à quel point la justice est multidimensionnelle.

La simple lecture du rapport Delevoye soulève déjà plusieurs lièvres. Il y a, d’abord, toute une série de cas qui, d’ailleurs, représentent des avancées, où on envisage de donner des points à des personnes qui ne cotisent pas (chômeurs, parents qui interrompent leur activité pour s’occuper de jeunes enfants, aidants, etc.). Or, déjà, si on veut déterminer une liste « juste » des cas pris en compte et du nombre de points accordés à chacun on rentre dans une négociation où les critères seront complexes à construire.

Mais il y a d’autres cas bien plus critiques.

L’exception des travailleurs indépendants

On lit, par exemple, cette affirmation : « dans le système universel de retraite, les salariés et les fonctionnaires cotiseront au même niveau, pour qu’à rémunération identique, ils aient les mêmes droits à retraite ». Si on est attentif, on s’aperçoit que cette phrase ne parle que des salariés. Et, de fait, il n’est pas prévu d’aligner les travailleurs indépendants sur les mêmes règles. Une authentique contorsion verbale prévaut ici : « Indépendants : un barème de cotisation adapté dans lequel l’équité avec les salariés est davantage recherchée ». L’équité est « davantage recherchée » : belle manière de dire qu’elle ne sera pas atteinte.

Il y a peut-être de bonnes raisons pour lesquelles un tel alignement serait impossible, voire injuste. Mais il ne relève certainement pas du principe affiché. Dans la pratique, le plafond de cotisation des indépendants (au-delà duquel il n’y a pas de cotisation) sera trois fois plus bas que celui des salariés. Ce qui nous est expliqué de la manière suivante : « le système universel de retraite tiendra compte de la dégressivité actuelle des cotisations, nécessaire à la préservation du modèle économique des travailleurs indépendants ». Le système universel tiendra donc compte de la situation actuelle. Pourquoi pas ? Mais pourquoi limiter cet argument à ce cas précis ? Et surtout, s’il s’agit de préserver le modèle économique en question, il semblerait plus judicieux d’avoir une progressivité (les plus fragiles économiquement cotisant moins) plutôt qu’une dégressivité.

Par ailleurs, si on parle de plafond, l’existence même d’un tel plafond pour les salariés (comme pour les indépendants) a fait débat. Au-delà d’un certain niveau de rémunération, le prélèvement se limite à la fraction qui finance les dimensions les plus sociales du système. Dans ce cas, évidemment, la fraction du revenu qui excède le plafond n’est pas prise en compte dans le calcul de la retraite. Pourquoi pas ? Mais pourquoi ? Cela incitera, de fait, les personnes concernées à investir dans des systèmes de retraite complémentaires que l’on prétend voir disparaître avec la réforme.

L’exception des professions dangereuses

Autre point. Dès le rapport Delevoye, le cas des policiers, des militaires et des pompiers était mentionné.

Je cite toujours. « Des spécificités pourront être conservées pour les fonctionnaires qui exercent des missions régaliennes de maintien de l’ordre et de sécurité publique. […] Pour l’exercice de ces missions, qui se caractérisent par leur dangerosité et par des contraintes importantes, l’État doit en effet disposer de fonctionnaires en pleine possession de leurs capacités physiques et par conséquent relativement jeunes ». On a là un concept nouveau : « la pleine possession des capacités physiques ». Or cela vient peu après un paragraphe plutôt cruel concernant les aides-soignantes, où l’on compare les aides-soignantes de la fonction publique hospitalières qui peuvent partir à 57 ans, à celles qui sont sous statut privé et qui ne le peuvent pas. Devrait-on aller, dans ce cas, vers un moins disant social ? Le rapport ne tranche pas et renvoie à la question générale de la pénibilité (qui fait, d’ailleurs, l’objet de nombreuses différences d’appréciation, et de nombreuses contestations, dans le système actuel). Alors pourquoi tranche-t-il immédiatement dans le cas des missions régaliennes de l’Etat ?

En fait, la question de la diminution des capacités physiques avec l’âge est une question pour beaucoup de professions. Une aide-soignante a un métier physiquement exigeant. Un conducteur de train n’a pas la même concentration après 50 ans. Et faire face à une classe d’élèves moyennement motivés nécessite une « pêche » qui fléchit, elle aussi, avec les années.

On s’aperçoit, alors, que l’argument (sous-jacent à beaucoup de réformes des retraites) de l’espérance de vie qui augmente est une simplification dangereuse. On distingue déjà l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé (qui augmente moins). Mais il faudrait également distinguer la capacité à faire face à une situation fatigante qui diminue bien avant l’âge légal de départ à la retraite. Dans certaines filières professionnelles on gère cette diminution en valorisant l’expérience et la hauteur de vue : donc en dirigeant les personnes d’âge mur davantage vers les fonctions d’expertise, ou les fonctions stratégiques et moins vers les fonctions opérationnelles. Mais ce n’est pas possible pour toutes les filières professionnelles.

La « malchance » de ceux qui ont une progression de carrière régulière

On sent bien que certaines professions bénéficient d’un rapport de force favorable pour négocier des exceptions (et les conducteurs des transports ont, il faut le dire, un pouvoir de blocage qui leur donne du poids dans les négociations). Par ailleurs, plus on rentre dans les détails, plus la complexité se dissémine. C’est une des raisons qui rend un simulateur de retraite extrêmement complexe à élaborer (d’ailleurs, aujourd’hui, le montant exact de la pension que touchera une personne donnée reste partiellement un mystère qu’il est parfois difficile de dissiper).

Il y aura, quand même, des gagnants mécaniques et des perdants mécaniques avec un système par points (quel qu’il soit). En gros, tous ceux qui ont eu une carrière assez plate, avec un salaire qui a assez peu varié, auront accumulé un nombre de points qui leur donnera une retraite assez proche de leur salaire (et, évidemment, c’est l’exemple de quelqu’un qui a eu le même niveau de rémunération toute sa vie qui est détaillé dans le rapport). A l’inverse, quelqu’un dont le salaire aura évolué régulièrement tout au long de sa vie, sera ramené en arrière de plusieurs années quand on calculera la moyenne des points qu’il a accumulé au fil des ans.

On comprend la colère des enseignants. Ils sont pratiquement la profession qui a l’évolution de carrière la plus progressive. Même au sein de la fonction publique leur cas est particulier (je renvoie au bilan qui a été établi par l’INSEE). En gros, ils sont sous-payés à l’embauche par rapport à leur niveau de diplôme et ne parviennent à une rémunération correcte qu’en fin de carrière. Et la perspective d’intégrer leurs primes dans le calcul de leur retraite n’est pas motivante car ils sont, également, un des corps de la catégorie A de la fonction publique qui touche le moins de primes.

Là, la perspective d’une retraite universelle révèle une injustice qui pourrait coûter très cher à l’Etat s’il confirme qu’il entend y remédier (mais le fera-t-il pour de bon ?) : rien ne justifie la courbe de carrière actuelle des enseignants. Il devraient, comme beaucoup d’autres professions du public et du privé, avoir une croissance rapide de leur rémunération en début de carrière, puis connaître, ensuite, une croissance modérée (je précise que je n’étais pas salarié de l’éducation nationale avant de prendre ma retraite !).

Les effets de l’âge d’équilibre sont inégaux socialement

Enfin, dernier exemple, imposer un âge d’équilibre, pour inciter à prendre sa retraite plus tard est, là aussi, une opération mathématique qui a des effets contrastés suivant les personnes. Quelqu’un qui a commencé à cotiser assez tard sera incité, de toute manière, à continuer à travailler pour augmenter son nombre de points. L’âge d’équilibre ne changera pas grand chose pour lui. La mesure touchera, en premier lieu, les personnes qui ont commencé à cotiser jeunes qui, donc, travaillent depuis longtemps et dont on sait qu’elles ont une espérance de vie plus courte que la moyenne. Il y a donc une injustice mécanique dans ce type de mesure.

La justice : une affaire de débats et d’incertitude

Voilà un bref aperçu de quelques points durs qui soulèvent, à chaque fois, des questions importantes que l’on ne peut pas traiter par le mépris. Et beaucoup soulignent, à propos de ce dossier (et d’autres), que l’attitude de l’exécutif, campé sur ses certitudes, et qui ne négocie que du bout des lèvres, contribue à la crispation globale. De fait, prétendre parvenir à la justice d’une manière aussi impersonnelle est choquant, surtout lorsque l’on découvre que certains ont réussi à obtenir, par leur entregent, des entorses aux principes affichés.

Je médite souvent, lorsque la question de la justice est en jeu, la formule du Deutéronome, qui concernait la mise en place d’institutions judiciaires : « la justice, la justice, tu poursuivras » (Dt 16.20). La répétition du mot « justice » qui est une tournure stylistique courante, en hébreu, est une manière d’insister sur le mot, mais, également, de sous-entendre que la justice n’a rien d’évident et qu’elle mérite qu’on y pense et y repense. Le verbe « poursuivre » provoque, en français, un effet détonnant car, dans notre langue, ce sont les prévenus qui sont poursuivis. Ici c’est la justice. On a compris l’idée générale : il est aventureux de penser que l’on a la justice entre les mains. Elle nous échappe sans cesse, mais ce qui compte c’est de continuer à la poursuivre, à y tendre, et cela appelle un travail long et complexe.

Les magistrats savent bien que rendre la justice se fait au terme de débats contradictoires, que ce moment est précédé d’enquêtes plus ou moins longues, d’un temps de délibéré et qu’un appel est toujours ouvert, afin que d’autres rejugent ce qui a été jugé une première fois. On se plaint de la lenteur de la justice, dans certaines affaires. Elle n’est pas toujours un inconvénient. On devrait d’ailleurs se méfier des appels incessants, dans l’opinion et dans le monde politique, à multiplier les procédures de comparution immédiate.

En dehors de la situation judiciaire, il faut souligner que la justice est, dans la société, plus un objet de débats et de confrontation, qu’un espace de consensus. Et, pour aller au-delà du bout de phrase du Deutéronome, on notera que les prophètes de l’Ancien Testament ont passé beaucoup de temps à critiquer la justice à courte vue des puissants de leur temps. A courte vue … précisément parce qu’ils avaient fait taire leurs contradicteurs.

Et donc, que va-t-il se passer finalement, sur le front des retraites ? Il semblerait que, dans les coulisses, on discute plus qu’on ne veut bien le dire publiquement. C’est souvent le cas. Quel sera le résultat ? On l’ignore aujourd’hui. Il est clair, en tout cas, que le système dit universel comportera de nombreuses exceptions. Une partie d’entre elles, au moins, devra quelque chose à des rapports de force plus qu’à des considérations d’équité. Il est inévitable qu’il en soit ainsi. Mais à l’heure du bilan, quand on fera le compte des gagnants et des perdants, tout un chacun jugera de la justice de l’opération menée avec de tout autres critères que celui des droits soit disant égaux accordés pour tout euro versé.

Classement PISA. Ce n’est pas forcément l’école le problème

La publication du classement PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) crée souvent l’événement. On s’empresse de se flageller, de se défendre, de se lamenter et que sais-je encore? La première chose à dire est qu’il faut raison garder. Les résultats en France sont comparables à ceux de l’Allemagne, des Pays-Bas ou de la Suisse. Les commentaires catastrophistes sont donc hors-sujet ; et seuls ceux qui sont intimement convaincus qu’en France nous sommes les meilleurs sont meurtris. Nous sommes, en fait, une nation moyenne au sein des pays riches et, de ce point de vue, de toute manière, nous sommes privilégiés par rapport à un pays pauvre. Naturellement, tous ceux qui pensent que nous sommes, en fait, meilleurs que le classement ne l’indique préfèrent accuser la méthodologie de l’enquête. On entend des commentaires analogues lors de la publication du classement de Shanghai sur les universités. Bien sûr, tout classement a ses biais, et il faut en être conscient. Mais si on veut bien mettre entre parenthèses l’arrogance française qui fait tant sourire à l’étranger, on s’apercevra que la mesure correspond à une réalité. Oui, nous sommes, au sein des pays riches, une nation moyenne et qui n’a rien d’extraordinaire (ni, d’ailleurs, de catastrophique) du point de vue de l’éducation et de la recherche. Pour avoir visité des universités étrangères, fréquenté des colloques internationaux et lu des études comparées sur différents systèmes éducatifs, j’en suis intimement persuadé.

Ensuite, si on sort de la mesure brute de la performance, l’enquête a construit d’autres indicateurs où la France se situe nettement en-dessous de la moyenne et ils m’intéressent davantage. N’en déplaise à certains, l’enquête a, en effet, tiré parti d’études internationales en science de l’éducation et elle a donc posé toute une série de questions aux élèves sur l’environnement et le contexte de leur formation, car on sait que ces éléments peuvent jouer un rôle dans l’acquisition des connaissances. Un certain nombre de ces indicateurs pointent vers des réalités sociales qui ne se réduisent pas à l’école et qui interrogent, à mon avis, bien plus que le système éducatif lui-même.

Mais une telle analyse demande plus de temps, même si un résumé des caractéristiques du cas français est accessible en ligne. Il faut aller fouiller dans des annexes touffues, des fichiers accessibles en ligne et lire des notices techniques plutôt pointues.

Une approche individualiste de l’apprentissage

On a posé, par exemple, aux élèves une série de questions sur la coopération et sur la concurrence.
Sur la coopération, on leur a soumis les formulations suivantes : « les élèves semblent apprécier la coopération » ; « les élèves coopèrent, me semble-t-il, les uns avec les autres » ; « les élèves ont l’impression, en général, que coopérer les uns avec les autres est très important ». Pour chaque formulation ils devaient cocher leur estimation : « pas du tout vrai », « en petite partie vrai », « plutôt vrai », « tout à fait exact ». A partir de ces trois questions les enquêteurs ont construit un indice synthétique.
Sur la compétition, les formulations étaient du même ordre : « les élèves semblent apprécier la compétition » ; « les élèves, me semble-t-il, sont en compétition les uns avec les autres ; « les élèves ont l’impression, en général, qu’être en compétition les uns avec les autres est très important ». Et les enquêteurs ont construit un indice synthétique de la même manière.
On cherche donc à connaître la perception des élèves sur la manière dont ils travaillent ensemble.

Or la France se distingue par un indice de coopération particulièrement bas. Elle est, apparemment, l’avant-dernier pays de l’enquête (le dernier étant l’Argentine). Certains pays ont un indice de coopération élevé et un indice de compétition faible (par exemple les Pays-Bas, le Danemark ou le Japon). D’autres ont des indices de coopération et de compétition du même ordre. D’autres ont un indice de compétition nettement supérieur à l’indice de coopération. On y trouve sans surprise les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Mais on notera, malgré tout, que ces deux pays ont des indices de coopération nettement supérieurs à celui de la France.

En fait, en France, les élèves ne se sentent ni en coopération, ni tellement (à peine plus) en compétition les uns avec les autres. En clair, ils se considèrent comme isolés dans leur parcours scolaire. D’autres questions montrent qu’ils ont des amis et qu’ils nouent des liens forts avec des camarades, à l’école (en l’occurrence au collège, puisque les élèves interrogés ont 15 ans). Mais ces liens sociaux ne sont, apparemment, pas mobilisés pour ce qui est du travail à produire.

Un tel constat fait écho à des observations récurrentes que j’ai pu faire, par le passé. D’abord les étudiants étaient souvent en difficulté lorsqu’on leur demandait un travail en groupe. Ils appréciaient, en général, l’idée mais, dans la pratique, avaient des difficultés énormes pour coopérer lorsque le chantier était un peu complexe.

J’ai eu également l’occasion de discuter avec des cadres qui avaient pu travailler en groupe projet à l’étranger. Tous me disaient à quel point cela leur avait paru facile, comparé aux multiples complications qu’ils avaient rencontrées pour le faire en France.

En fait, ce double constat que l’enquête fait ressortir : une sociabilité développée, d’un côté, mais qui ne soutient pas la coopération autour d’un travail, de l’autre, me semble bien dire quelque chose des difficultés de la vie sociale en France. C’est peut-être l’école qui est défaillante sur ce point. Mais il me semble, en l’occurrence, que l’école n’est que la réplique d’un point dur qui va bien au-delà d’elle-même.

Cette lacune a-t-elle des conséquences sur l’apprentissage ? On peut faire l’hypothèse, en tout cas, qu’elle handicape particulièrement ceux qui sont en difficulté et, pour paraphraser l’Ecclésiaste : « malheur au jeune qui est seul et qui tombe, sans avoir de second pour le relever » (Ecc 4.10).

Des relations pauvres avec les enseignants

Et cette difficulté à investir des relations dans le cas d’un travail à produire se retrouve dans les échanges avec les enseignants qui, vus du point de vue des élèves (puisque c’est eux qui répondent), sont assez peu mobilisateurs.

Là aussi la France est plutôt mal classée. Les questions sont multiples (on demande aux élèves si cela arrive plus ou moins souvent) : « le professeur montre de l’intérêt pour l’apprentissage de chaque élève » ; « le professeur donne une aide particulière à ceux qui en ont besoin » ; « le professeur aide les élèves dans leur apprentissage » ; « le professeur poursuit son cours jusqu’à ce que tout le monde comprenne » ; « le professeur me donne des retours sur mes points forts » ; « le professeur m’explique comment je peux m’améliorer ». Il y a des questions encore plus précises : « lors des deux derniers cours de français que j’ai eus (l’enquête portait cette année sur la maîtrise de la langue) le professeur m’a donné confiance dans mes capacités de bien faire » ; « il a écouté ma manière de faire les choses » ; « j’ai eu l’impression qu’il m’avait compris ».

Quelle que soit la manière dont on tourne la questions la France se trouve toujours nettement au-dessous de la moyenne. Certains trouveront peut-être que cette manière de tourner les questions correspond à une pédagogie marquée par le milieu anglo-saxon. Mais la plupart des pays d’Amérique Latine ont de bons scores à ces questions. Et que penser de l’Albanie, du Portugal, de la Turquie, de la Finlande ou de l’Islande qui ont eux aussi de bons scores ?

Tout cela donne l’impression que la relation enseignant-enseigné reste assez formelle dans le système français (en tout cas comparé à d’autres) et, là aussi, il me semble que ce n’est pas uniquement une question de moyens ou de temps disponible, mais que cela interroge plus profondément le rapport de notre société au savoir. Il semblerait que, sitôt qu’une connaissance soit en jeu, la relation entre les personnes passe au deuxième plan.

Là aussi, si on parle de la maîtrise de la langue, les expériences que j’ai pu faire à l’étranger m’ont beaucoup marqué. Je parle plusieurs langues étrangères, avec des niveaux de maîtrise très différents. Je peux imaginer qu’un anglophone me comprenne sans effort. En revanche un hispanophone devra se montrer plus tolérant et un italien devra vraiment y mettre du sien pour me comprendre. Or dès que j’essaye de communiquer dans la langue du pays où je séjourne, je me trouve face à des interlocuteurs souriants, qui m’encouragent dans mes efforts et qui, avant toute chose, tentent de me comprendre. Ils mettent en avant la situation d’interlocution et, au passage, m’aident à m’améliorer du simple fait qu’ils m’encouragent à parler.

A l’inverse, j’ai remarqué que beaucoup de français s’emploient à corriger un étranger dès qu’il ouvre la bouche. C’est presque irrésistible. Avant de lui dire qu’ils l’ont compris, ils rectifieront ses formulations. Et, à l’inverse, j’ai eu beau assurer à des collègues que les étrangers étaient beaucoup plus tolérants que nous avec l’usage de leur langue, j’ai souvent vu ces collègues paralysés par la peur de faire une faute quand ils devaient parler une autre langue que le français.

En bref, il semblerait que nous ayons beaucoup de mal à mobiliser les multiples ressources des relations humaines lorsqu’il s’agit d’apprendre. C’est comme si le savoir était sacré et qu’il échappait au monde des relations ordinaires.

Et voilà comment notre système scolaire est lourdement inégalitaire

Rappelons que ces questions ne sont pas le fruit du hasard et qu’elles résultent d’études en science de l’éducation qui ont montré leur importance pour l’apprentissage. Il suffit de comparer les scores de performance de la France avec ceux d’autres pays où la coopération entre les élèves et entre les élèves et les enseignants est plus développée pour voir où est le problème. L’enquête a coupé chaque pays en quatre catégories suivant le statut socio-économique des parents d’élèves. On voit tout de suite que la différence se fait sur les catégories les moins favorisées.

Corée du SudFinlandePortugalFrance
Score des plus favorisés552562543550
Score du 2e quart525533501509
Score du 3e quart503509480474
Score des moins favorisés477483448443
Score moyen514520492493

Si on se limite aux plus favorisés, la France est alignée avec la Corée du Sud, elle fait un peu moins bien que la Finlande (qui est un des pays qui affiche les meilleurs résultats) et un peu mieux que le Portugal. Les écarts sont bien plus importants pour les moins favorisés et le Portugal y fait même un peu mieux que la France.

Au-delà de l’enseignement : notre difficulté à vivre ensemble

Je suis contraint aux raccourcis dans ce post de blog qui est déjà bien long.
Plusieurs enseignants critiquent cette enquête en disant qu’elle ne prend pas en considération le travail qu’ils font pour former des citoyens au-delà de la simple transmission d’un savoir.

Or ce qui ressort de cette enquête c’est que le déficit que nous connaissons, aujourd’hui, en France, vient de notre difficulté à agir ensemble, à construire ensemble, à découvrir ensemble et cela, il me semble, a beaucoup à voir avec la citoyenneté. En tout cas, aimer son prochain c’est aussi construire des projets avec lui.

Il faut que je m’arrête …

Livreurs et livraisons

Avons-nous besoin de nous faire livrer des repas, sous le coup de l’envie du moment ? Je répète : sous le coup de l’envie du moment ? Je ne parle pas des personnes dépendantes qui reçoivent des repas dans le cadre de tournées régulières. Je ne parle pas non plus de repas prévus plusieurs jours à l’avance et qu’on se fait livrer. C’est le paramètre de temps qui m’interroge. Ah quoi bon cette frénésie d’instantanéité ? On dira que la vie urbaine pousse à vivre dans l’instant. Peut-être. Mais cette improvisation, assumée et revendiquée, est payée au prix fort par ceux qui sont censés la satisfaire.

La logistique sur les petits volumes est vouée à l’échec

Il y a une loi d’airain de la logistique : elle fonctionne d’autant mieux que les volumes transportés sont importants. On imagine bien que si un seul livreur fait une tournée où il dépose 500 kg de marchandises, on n’est pas dans la même équation économique que lorsqu’un livreur livre 10 kg à chaque fois. La notion de tournée est cruciale et c’est ainsi que fonctionnent les entreprises qui livrent des colis. Or, la tournée suppose un minimum d’anticipation.

Dès que l’on va vers de la livraison express et, encore plus, si on parle de livraison dans la demi-heure, on rentre dans un autre monde. Ou bien quelqu’un est prêt à payer très cher cette vitesse (cf. les offres de Chronopost), ou bien … Ou bien il est inévitable que les livreurs soient payés au lance-pierre et qu’ils travaillent dans un stress permanent. Et cela ne vaut pas simplement pour la livraison de repas. Les enseignes qui proposent des livraisons de colis en un jour jouent également sur des conditions de travail dégradées.

Les enseignes de la grande distribution ont, par exemple, préféré investir dans des Drive où les clients peuvent venir récupérer eux-mêmes leur commande, parce que la livraison des courses à domicile leur coûtait trop cher. Et encore, on ne parlait pas de livraison instantanée.

Il est certainement possible d’optimiser le groupage et le dégroupage grâce à des outils informatiques, mais ce qu’on appelle « le dernier kilomètre » reste le cauchemar des entreprises de logistique et, en dessous d’un certain paramètre de temps, ce sont forcément les livreurs qui servent de variable d’ajustement.

Des entreprises sans scrupule et des clients qui devraient hésiter davantage

Les livreurs (et heureusement) mettent régulièrement sur la place publique (ils le font en ce moment), la question de leur rémunération et de leurs conditions de travail. Leurs donneurs d’ordre apparaissent souvent comme des entreprises sans scrupule qui tirent parti de l’existence d’une frange de la main d’œuvre qui cherche désespérément du travail. On l’a vu, également, pour les services de taxi indépendants, ou pour les rechargeurs de trottinettes électriques.

Mais l’usager de ces services ne devrait-il pas réfléchir avant d’y recourir ? On connaît la « règle d’or » : ne pas faire aux autres ce que nous n’aimerions pas qu’ils nous fassent. En l’occurrence, je n’aurais aucune envie (à supposer même que je sois plus jeune) de tourner comme une toupie, pour une faible rémunération, et sans avoir les moyens de m’organiser un minimum.

Les entreprises dont nous parlons n’agissent pas par philanthropie. Mais elles comprennent très bien l’argument du portefeuille : l’offre s’éteindra si le public s’en détourne. Au jour d’aujourd’hui, d’ailleurs, elles ne sont pas profitables et il n’y a rien d’étonnant à cela.

On fait de grands efforts pour avoir une traçabilité sur les conditions dans lesquelles les produits que nous achetons ont été fabriqués. Mais, ici, pas besoin d’une traçabilité compliquée : tout un chacun peut se faire une idée du travail des livreurs, pour peu qu’il habite une grande ville.

L’improvisation en temps réel peut sembler être un jeu innocent et plutôt grisant. Mais elle a aussi (pas systématiquement, mais, en fait, souvent) un coût humain dont il faut prendre la mesure.

Notre déficit d’incarnation

De passage chez une de mes filles, je tombe sur un livre paru il y a une dizaine d’années : Éloge du carburateur. Le livre a été traduit en français, en 2010, aux éditions La Découverte. Il est paru une année auparavant aux États-Unis. L’auteur, Matthew Crawford, possède la double activité d’enseignant en philosophie et de réparateur de vieilles motos. Sa thèse, pour la résumer en quelques mots, est que tout a été fait, dans les pays riches, pour nous détourner des activités manuelles aux profits d’activités réputées intellectuelles ou conceptuelles, mais qui mobilisent, en fait, peu notre réflexion.

Ayant moi-même, à l’occasion, interviewé des personnes qui avaient travaillé comme consultants, j’avais été frappé du caractère répétitif et peu réflexif de leur travail : ils appliquaient des procédures rigides, plaquaient sur les situations des grilles préétablies, suivaient des protocoles établis par d’autres. Matthew Crawford a lui-même exercé des emplois divers : dans un think tank qui s’est révélé être à la solde d’un lobby, et dans une entreprise qui lui demandait de rédiger des résumés d’articles scientifiques sans en pénétrer le sens. Il a donc une expérience de première main de ces emplois dépourvus de sens, alors même qu’ils demandent un niveau de diplôme minimum pour pouvoir être exercés.

En dehors même du travail, souligne-t-il, le fait que nous achetions de plus en plus de biens sans nous préoccuper de leur fonctionnement, nous coupe de tout ancrage dans la matérialité.

Le paradoxe est, qu’à l’inverse, une activité comme la réparation de vieilles motos lance des défis permanents à la réflexion. On bute sur des obstacles, on doit aller à la recherche de pannes difficiles à identifier, faire des hypothèses, bref mobiliser sa jugeote et son imagination. Matthew Crawford ajoute un commentaire qui me touche particulièrement, en soulignant, qu’à l’inverse, « l’intellectuel qui poursuit une carrière universitaire tend à se professionnaliser à l’excès et parfois à cesser de penser ». J’ai, hélas, constaté, à de nombreuses reprises, cette évolution chez des collègues enfermés dans des logiques de carrière qui supposent de se rattacher à une école, d’employer les bons concepts, de s’assurer de la reconnaissance par un petit milieu et d’aller de colloque en colloque en répétant les mêmes idées. Si rien, dans l’activité de chercheur, ne ressemble à une moto récalcitrante, il est clair que la stérilisation menace.

En cherchant à éliminer, progressivement, les contraintes liées à la dimension matérielle de notre existence, nous nous enfermons dans des vies hors sol qui nous abrutissent.

La révélation divine comme incarnation

Tout cela m’a fait réfléchir à l’incarnation. Il est intéressant de voir, d’ailleurs, que, dans l’histoire de la théologie, la coexistence de l’humanité et de la divinité a souvent posé problème. Certains ont du mal à imaginer un Dieu qui vient se mêler aux contraintes de la vie incarnée. Ils préfèreraient un Dieu qui, du haut du ciel, délivrerait des messages à destination d’une humanité pataugeant dans le boue.

Mais Jésus est précisément venu se confronter à des situations concrètes. Il a rencontré des interlocuteurs rétifs. Il a affronté la fatigue et la faim. Il a rencontré des malades. Il a accompagné, pendant plusieurs années, un groupe de disciples qui avait du mal à comprendre où il voulait en venir. Il s’est déplacé à pied, d’un lieu à l’autre, prenant le temps de parcourir des contrées parfois inhospitalières. Et, pour finir, il ne s’est pas dérobé devant la mort.

C’est justement cette incarnation qui nous fait souvent défaut aujourd’hui. Or cette incarnation n’est pas une dimension gênante de notre existence. Elle est une grâce qui permet de donner sens et valeur à notre activité.

J’ai, une fois, interrogé un ouvrier de l’administration de l’équipement, qui faisait la peinture sur les routes. Il m’a raconté sa satisfaction, une fois sa journée de travail terminée, de faire demi-tour et de parcourir au fil des kilomètres, le résultat de son activité du jour (une activité, soit dit en passant, non dépourvue d’obstacles et d’aléas divers).

Les leçons de la cuisine et de la marche

Je perçois, en fait, le plus fortement, la pertinence des remarques de Matthew Crawford au travers de deux activités que j’ai investies : la cuisine et la marche.

J’aime bien cuisiner et un des charmes de la cuisine est qu’elle ne marche jamais tout à fait comme on s’y attend. Il y a toujours des incidents à régler. Elle me met sans arrêt sur le qui-vive. Je dois corriger des gestes, adapter une recette, modifier des proportions parce que les ingrédients évoluent au fil de la saison (une tomate de début juin n’est pas équivalente à une tomate de fin août, par exemple). Bien sûr, j’ai investi ma subjectivité de chercheur dans cette activité et j’explore régulièrement de nouvelles possibilités. A chaque fois c’est une expérience qui nécessite une mobilisation conjointe de mes mains et de ma tête. C’est, assurément, aussi stimulant que d’essayer de démêler une situation sociale difficile à interpréter.

Du côté de la marche c’est autre chose. Je parcours, régulièrement, des chemins pendant plusieurs jours de suite, avec mon sac sur le dos. Il faut limiter son chargement, se concentrer sur l’essentiel, affronter un temps variable, écouter les signaux qu’envoie mon corps pour ne pas en faire trop. Perdu au fond de la nature, je retrouve, à chaque fois, une modestie fondamentale. Et les incidents se multiplient : on compte se ravitailler dans un village dont l’épicerie vient de fermer ; ou alors les horaires d’ouverture ont changé ; on se trompe de route et il faut faire demi-tour ; on calcule mal les provisions d’eau ; on arrive dans un hébergement inconfortable ; etc. Tout cela, une fois encore, convoque autant des réactions corporelles que l’imagination nécessaire pour trouver une parade à ce qui survient.

Dans les deux cas c’est, en effet, l’incarnation qui me constitue comme un être non divisé et qui me restitue à ma vraie place.

La parole a été faite chair

Pour revenir à l’incarnation de Jésus, on connaît les mots de l’évangile de Jean : « la parole a été faite chair et elle a habité parmi nous » (Jn 1.14).

L’incarnation va avec la cohabitation et cela situe le problème : la désincarnation de nos existences provient aussi du désir de ne pas habiter avec des êtres ou des réalités qui nous remettent trop en question. Nous sous-traitons la production de pans entiers de nos existences dans des usines, dans des centres d’appel, dans des fermes informatiques, situés à l’autre bout du monde. Les règles de gestion qui président à beaucoup de décisions lourdes de conséquences, sont une manière de rendre abstraites des réalités bien plus gênantes dans leur dimension concrète.

C’est aussi l’autre, notre prochain, que nous ignorons en nous détournant de la dimension matérielle de l’existence. Retourner vers l’incarnation, c’est retourner vers l’autre, avec ses limites, mais aussi toute la grâce de ce que sa présence peut nous apporter.

Le mouvement des gilets jaunes, symptôme d’une crise profonde

Quand des inégalités construites par et autour de la mobilité se révèlent au grand jour

Il m’a longtemps été difficile de tirer des fils d’analyse clairs d’un mouvement aussi divers que celui des gilets jaunes. Je n’ai, d’ailleurs, pas la prétention d’en proposer un tableau complet. Des mouvements opportunistes se greffent, par exemple, toujours, sur des mouvements de ce type. Certains veulent en découdre, d’autres en profitent pour ressasser leur haine et leurs préjugés. Mais ce qui m’intéresse est d’un autre ordre. Cela a à voir avec que l’Ancien Testament nomme le « cri du pauvre ». Il est correct je pense d’évoquer un « cri ». Au bout d’une somme de frustrations, de souffrances et d’humiliations, il serait assez outrecuidant de demander, pour couronner le tout, à celui qui « gueule » d’avoir un langage plus châtié et plus facile à comprendre !

C’est, de fait, le caractère désordonné, partant dans plusieurs directions différentes, associant des revendications hétérogènes, du mouvement qui m’a, à la fois, intrigué et longtemps laissé perplexe. Il est assez difficile de savoir qui exactement descend dans la rue. Mais l’IFOP a usé d’une démarche indirecte assez astucieuse pour y voir clair. Il a cherché à savoir, non pas qui manifeste ici ou là (ce qui serait impossible à capter avec un sondage), mais quelles catégories de personnes se sentent proches de, voire tout à fait en ligne avec les manifestants. Et finalement cela confirme une impression intuitive: on voit ressortir les catégories d’ouvrier et d’employé et, d’un point de vue géographique, les zones périurbaines. Naturellement il s’agit de tendances générales qui ne disent rien sur la particularité de telle ou telle configuration locale.

Or si je rapproche ces catégories de la question essentielle qui a lancé le mouvement, à savoir l’usage de l’automobile, cela m’évoque plusieurs éléments qui ressortaient d’enquêtes auxquelles j’avais participé, il y a quelques années, dans le Laboratoire Ville, Mobilité, Transport.

De la mobilité choisie à la mobilité subie

Disons-le en une formule : il y a quelque chose de pourri dans l’usage de la mobilité. L’après-guerre a été marqué par l’accès progressif de toutes les couches de la société à l’automobile. Et on a beaucoup glosé sur l’inégalité d’accès des uns et des autres à la mobilité. On a aussi beaucoup scruté la structuration des lignes de transport en commun qui, à densité de population égale, désavantageaient parfois les quartiers pauvres.
Mais il y a quelque chose de moins visible et de pourtant critique : le fait que tout le monde puisse, finalement, bouger assez facilement a été utilisé par les riches (ou ceux qui sont en situation de pouvoir) pour que les pauvres (ou ceux qui dépendent d’eux) se déplacent à leur place.
La mobilité n’est donc pas toujours l’équivalent de liberté ou de découverte. Elle peut aussi être le signe d’une dépendance : un pis aller, une contrainte que l’on subit.

Une fois que l’on a pris conscience de ce phénomène, toute une série de constats surgissent.
La région Ile-de-France, par exemple, mène une fois tous les dix ans (à peu près) une grande enquête pour connaître les déplacements quotidiens des franciliens. Il s’agit d’une enquête énorme (plus de 40.000 personnes sont interrogées) ce qui permet de regarder les choses très en détail. Lors de la dernière enquête (en 2010), un constat qui heurte les représentations spontanées ressortait nettement : parmi les salariés, les cadres étaient les plus gros utilisateurs des transports en commun (et ceux qui utilisaient le moins leur voiture) et les ouvriers ceux qui utilisaient le moins les transports en commun (et le plus leur voiture).

Source : Observatoire de la Mobilité en Ile-de-France, EGT 2010

La raison essentielle de cet écart est que le lieu de travail des ouvriers est souvent situé dans des zones périphériques, mal desservies par les transports en commun et qu’un nombre significatif d’ouvriers travaillent en horaires décalés, à l’heure où les transports publics sont sporadiques, voire inexistants. Et il en va de même, jusqu’à un certain point, pour le lieu de résidence : beaucoup de cadres habitent dans des centres urbains, bien reliés au métro ou au réseau de trains de banlieue, là où le coût du foncier est dissuasif pour les ouvriers.
Ce que de telles considérations révèlent est que l’usage de l’automobile n’est plus guère un plaisir en elle-même (son usage n’augmente plus que faiblement depuis une quinzaine d’années). Sitôt qu’il est possible de faire le même déplacement, de manière assez rapide et confortable avec les transports en commun, les gens basculent. Et c’est ce que l’on observe dans cette enquête de 2010.
Et cela met en évidence des inégalités d’un nouveau genre : les personnes qui ont les moyens habitent des quartiers bien équipés, bien desservis par les réseaux de transport public et elles ont tout à portée de la main ; les autres sont rejetées dans des quartiers périphériques où l’usage de la voiture est une nécessité (et pas forcément un plaisir).

Et cette inégalité se renforce, du fait que l’approvisionnement des centres-villes est assuré par des réseaux logistiques nombreux et complexes … au sein desquels les ouvriers travaillent comme chauffeurs et/ou livreurs, ou comme manutentionnaires dans des entrepôts. C’est ce que je disais : les pauvres se déplacent pour les riches tandis qu’ils ne profitent pas, pour leur part, des aménités qu’ils produisent.

De fait, beaucoup de métiers d’exécution (ouvriers ou employés) supposent aujourd’hui de se déplacer. Les ouvriers travaillent de moins en moins en usine et de plus en plus, soit dans des entrepôts périphériques, soit sur des lieux variables, au cœur des villes. Une évolution moindre, mais semblable, touche aussi les employés. Les chiffres du ministère du travail sur les tendances actuelles de l’évolution du marché du travail montrent, globalement, un tassement des métiers d’ouvriers et d’employés qualifiés. Cela, déjà, met ces groupes sociaux en situation de faiblesse, car ce n’est justement pas de l’autre côté de la rue qu’ils peuvent trouver du travail. Ils doivent, souvent, se résoudre à aller loin de leur domicile pour en trouver. Par ailleurs, un grand nombre des sous-catégories d’ouvriers ou d’employés qui tirent leur épingle du jeu, dans ce contexte globalement défavorable, ont trait à la logistique ou supposent des déplacements sur site : aides à domicile, gardiens et agents de sécurité, ouvriers du bâtiment, agents d’entretien, employés de maison, conducteurs de véhicule, ouvriers de la manutention, agent d’exploitation des transports. Même des tâches comme la maintenance relèvent de plus en plus de contrats de sous-traitance où des équipes mobiles interviennent à droite et à gauche.

Cela veut-il dire que la mobilité dans l’entreprise est devenue plus un signe de domination qu’un signe de pouvoir ? Il ne faut pas trop simplifier et il convient, évidemment, de distinguer entre mobilité choisie et mobilité subie. Mais, déjà, dans les années 80 on avait noté un tassement de la mobilité, pour motifs professionnels, des cadres et une forte croissance de la même mobilité des ouvriers. Et, au sein même de la population des cadres, nous avons rencontré, à l’occasion d’une enquête dans une grande entreprise industrielle, au début des années 2000, des cadres las des déplacements de longue portée qu’ils devaient effectuer et qui, dès qu’ils le pouvaient, envoyaient un collaborateur à leur place. Ces mêmes cadres soulignaient que les plus mobiles étaient devenus les techniciens qui se déplaçaient, de site en site, pour régler les machines, au gré des changements de stratégie de la direction générale, qui faisait migrer régulièrement les lignes de production d’une usine à une autre.

Donc si on parle d’empreinte carbone liée aux transports, il faut dire que l’empreinte carbone des populations privilégiées qui habitent dans les centres-villes est largement une empreinte induite par tous les déplacements qu’ils font faire à d’autres. Les rapports de domination ont, donc, pénétré cette ressource qu’est la mobilité pour se l’approprier très largement.

Les habitants des zones périurbaines sont rarement des utilisateurs enthousiastes de la voiture

Ce caractère subordonné de beaucoup de mobilités dans le cadre du travail, se double d’une dépendance à l’automobile pour la vie quotidienne, dans les zones périurbaines. Dans l’imaginaire social on associe plutôt les zones de pauvreté aux grands ensembles et aux cités. Mais si vous scrutez les photos diverses qui ont été prises du mouvement des gilets jaunes (parfois par les manifestants eux-mêmes) vous y verrez peu de visages évoquant une origine africaine. Ces populations-là restent, dans leur majorité, en périphérie immédiate des grandes agglomérations. Les personnes menacées dans les zones périurbaines sont justement celles (ouvriers ou employés qualifiés) qui ont cherché à accéder à un logement indépendant, là où elles pouvaient. Elles ne sont pas les plus pauvres parmi les plus pauvres, mais elles sont, répétons-le, dans un segment d’emploi actuellement en contraction.

Et une fois encore, la mobilité réputée facile a été utilisée pour régler un conflit social. Plutôt que de concevoir des modes de coexistence dans les zones agglomérées, on a trouvé facile de proposer des logements éloignés, là où le foncier était peu cher. Au final, il arrive que les habitants du périurbain aient des budgets de transport (en comptant le coût d’achat de l’automobile) supérieurs aux budgets de leurs logements.

Lorsque nous avions collaboré à des enquêtes, dans le périurbain, nous n’avions entendu personne nous parler de l’usage de la voiture comme d’une joie. Personne ne s’imaginait en chevalier des temps modernes en train de sillonner la campagne pour son plaisir. Au contraire, presque tout le monde faisait des calculs pour regrouper ses déplacements et les économiser. La mobilité des adolescents passait souvent par le covoiturage. Avant même que l’essence soit chère, c’est le temps passé sur les routes qui était le fardeau à alléger. Les courses, par exemple, étaient optimisées. Souvent les personnes interrogées disaient qu’elles n’avaient pas envie de faire du lèche-vitrine dans les grands centres commerciaux. Elles avaient leur propre manière de construire une forme de sobriété en ressortant moins de chez elles une fois qu’elles y étaient rentrées.

Dans un tel contexte, où le temps coûte cher, on voit bien comment la limitation de vitesse à 80 km/h a pu être perçue. Et on voit bien aussi ce qu’a pu provoquer l’augmentation du prix d’usage de la voiture.

Et l’écologie dans tout ça ? Les limites des solutions simplement fiscales

Une fois que l’on a dit tout cela, il n’en demeure pas moins que l’usage actuel que notre société fait de la mobilité n’est pas soutenable. Et quand on dit « l’usage de la mobilité » il faut entendre non seulement le nombre de déplacements, mais aussi la manière d’user et d’abuser de la mobilité pour régler les rapports sociaux.

La plupart des politiques d’état jouant, aujourd’hui, sur des clefs de financement, on comprend bien l’idée de taxer les mobilités les plus énergivores (quoique l’avion fasse bizarrement exception à cette règle) : en renchérissant le coût du transport, on suppose que vont émerger des pratiques qui tablent plus sur la proximité. Mais on voit que l’outil, manié sans discernement, est trop grossier et qu’il transforme ceux dont la mobilité n’est pas vraiment un choix en véritables dindons de la farce du développement durable.
En fait, toutes les politiques qui ont été menées pour limiter l’usage de la voiture n’ont eu de succès qu’à partir du moment où elles ont aussi ouvert la voie à des solutions alternatives. Les premières rues piétonnes, ouvertes en France, dans les années 1970, ont dû, ainsi, faire la preuve que l’accès aux commerces et aux habitations restait possible, modulo une autre manière d’organiser les circulations et le stationnement dans le centre-ville. Et l’histoire s’est poursuivie sur le même mode : il n’y a jamais eu de transition facile du tout automobile à une autre manière de fonctionner.
Y a-t-il des alternatives dans les zones périurbaines ? Elles ne sont pas si faciles à trouver. Et on a vu que le problème n’est pas simplement celui du lieu de résidence, mais aussi celui du lieu de travail. C’est plutôt globalement, au moins dans un premier temps, qu’il faut prendre conscience que l’urbanisation dans les zones périurbaines est à bout de souffle. Quelqu’un qui, comme moi, sillonne à l’occasion les routes de la Seine-et-Marne, sait qu’aux heures de pointe le réseau routier secondaire est saturé. Les automobilistes sortent, le soir, des autoroutes bouchées pour faire la queue, ensuite, de rond-point en rond-point. Et le matin ils font la queue pour sortir de chez eux. Il faut trouver des solutions pour le périurbain, mais il faut aussi arrêter de penser que le périurbain est une solution.

Alors ?
Dans le domaine des transports, l’argent public est, aujourd’hui, massivement employé pour investir dans des infrastructures. Cela peut être utile quand on laisse de côté les investissements routiers pour investir dans des pistes cyclables ou des réseaux de transport en commun. Une solution passe, effectivement, par la substitution d’un type de transport à un autre. Mais on n’échappe pas toujours à la tentation irrépressible d’élargir les tuyaux, pour permettre « toujours plus de mobilité », en se donnant bonne conscience parce qu’il s’agit d’une mobilité « verte ». Or on a vu que la mobilité n’est pas toujours la solution et qu’elle peut même être le problème.

Il y a une voie d’action qui n’est pas directement entre les mains de l’état, mais que l’état peut néanmoins soutenir, c’est de travailler sur l’aménagement des périphéries immédiates des zones agglomérées. C’est sans doute là que la marge d’action est la plus grande aujourd’hui. On a beaucoup fait pour l’aménagement des centres-villes et cela a contribué au prestige de certaines grandes agglomérations. Il est parfaitement possible de profiter des avantages de la densification dans des zones moins prestigieuses, mais cruciales pour l’avenir des mobilités. C’est là plus un travail de fourmi, qui est d’ores et déjà à l’œuvre. Beaucoup de communes déjà relativement denses travaillent, actuellement, à « boucher les trous », à construire des tissus urbains mieux structurés, à réfléchir à une ville utilisable à pied.

Pour tout ce qui échappe à la mobilité pédestre ou cycliste, la stratégie de base, dans les zones agglomérées, est de massifier les flux. La Seine-Saint-Denis est en train, par exemple, de développer un réseau de tramways sur l’ensemble de son territoire. La massification des flux passe également par l’usage de la livraison ou la délivrance des services à domicile (et cela fonctionne aussi dans les zones périurbaines). Mais c’est là qu’il faut être vigilant : est-ce qu’au total on diminue les mobilités ou est-ce qu’on les augmente ? La chose est à considérer au cas par cas. Et, par ailleurs, que penser des conditions de travail de ceux qui se déplacent ? C’est un autre point de vigilance.

Ce qui est clair c’est que l’on n’a pas encore tiré parti de toutes les ressources de la proximité. On a tellement pris l’habitude d’utiliser, à peu de frais, des solutions lointaines qu’il faut faire un effort pour reconsidérer l’intérêt de ressources ou de personnes proches. Tout ce qui concerne ce qu’on appelle « les cycles courts » d’approvisionnement et de recyclage est encore à l’état d’ébauche. On pourrait aller beaucoup plus loin. Et les solutions que l’on peut trouver, y compris dans les tissus périurbains, pour déplacer les contraintes, passent par la mobilisation de collectifs locaux qui peuvent imaginer ensemble de nouvelles voies d’action. Il peut y avoir de la conflictualité dans ces rencontres locales. Les questions sociales escamotées par l’usage de la mobilité peuvent faire retour brutalement. Mais est-ce qu’après tout, ce n’est pas une chance de devoir, à nouveau, faire face à des personnes en chair et en os, avec qui nous partageons une communauté de destin ?
Il me semble que les chrétiens, au moins, devraient en être convaincus. La mobilité a certes des vertus, mais elle a produit, aussi, une atomisation sociale et des inégalités largement masquées dont on voit les effets délétères aujourd’hui.