Le péché : une faute morale ou un tort fait à quelqu’un, une injustice ?

Le rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, dit rapport CIASE, est remarquable à plus d’un titre. Il a la mérite, notamment, de restituer la parole des victimes, d’un côté, et de mettre en évidence, d’un autre côté, les ressorts plus généraux de cette véritable plaie qui a sévi dans l’Église catholique. Je précise d’emblée que je sais parfaitement que ces abus existent dans les Églises protestantes également. Les ressorts les plus évidents ont trait à la position d’autorité (pas seulement morale, également institutionnelle) des coupables qui abusent de leur pouvoir. C’est une situation presque toujours évoquée dans les affaires qui ont émergé avec le hashtag #metoo. En l’occurrence, le pouvoir du délinquant a été redoublé par le pouvoir de l’institution qui souhaitait éviter que sa réputation collective soit entachée.

C’est là ce qui a été beaucoup commenté, et à juste titre, dans la presse.
Ensuite, au milieu des analyses diverses que contient ce rapport, il y a un thème qui a retenu mon attention. Il faut aller jusqu’à la page 297 du rapport pour le trouver (mais la table des matières le mentionne) : « un droit canonique centré sur le pécheur et l’Église, occultant le sort des personnes victimes ». Je cite un paragraphe qui développe cette idée : « Comme le rappellent Olivier Bobineau, Constance Lalo et Joseph Merlet dans Le sacré incestueux. Les prêtres pédophiles, le traitement des abus sexuels est centré sur la personne de l’agresseur, sa culpabilité, sa condamnation et sa rédemption, au regard de critères uniquement ecclésiaux ».

C’est là une remarque très forte dont la portée va au-delà des affaires sexuelles.

L’accompagnement de la victime, large impensé de l’institution judiciaire

Je parlerai plus bas de la portée théologique et ecclésiologique de cette remarque. Dans un premier temps, elle m’a rappelé les remarques d’Howard Zehr, un des pionniers de la justice restaurative. Dans ses ouvrages (et notamment celui qui a été traduit en français: Howard Zehr, La justice restaurative. Pour sortir des impasses de la logique punitive, Labor et Fides, 2012) il souligne, à plusieurs reprises, que son propos n’est pas seulement de travailler à la réinsertion du coupable, mais également de permettre une restauration de la victime. Le droit punitif, dit-il, est focalisé sur l’idée de tarifer une peine. Une fois que la peine est prononcée, la victime est censée avoir reçu, mécaniquement, réparation, même si personne ne s’est occupée d’elle, ni n’a cherché les moyens d’accompagner une éventuelle résilience. Des dommages et intérêts financiers sont éventuellement accordés et on s’en tient là.

Pour l’état, représenté par le ministère public, il importe de qualifier la faute et de sanctionner le contrevenant. Pour l’opinion publique, également, le fait de punir le coupable et de le mettre à l’ombre est l’essentiel.

Bref, on a tendance à se focaliser sur la faute, plus que sur le tort subi par la victime et les moyens par lesquels on pourrait lui venir en aide.

Soyons clair : si l’Eglise n’avait, ne serait-ce que désigné officiellement des prêtres comme coupables, dès qu’elle avait eu connaissance des faits, on n’en serait pas là.

Mais ce que pointe le rapport m’a conduit à aller plus loin dans mes réflexions. Howard Zehr souligne qu’il existe, au fond, deux conceptions du mal (et chacun peut défendre des nuances de l’une ou de l’autre) : ou bien le mal est de transgresser des règles ; ou bien le mal est de faire violence à des personnes, à des relations sociales.

Le péché : une vision trop centrée sur le seul rapport homme-Dieu

On devine qu’Howard Zehr, par ailleurs protestant (mennonite), a en vue un débat théologique sous-jacent, qui concerne le péché. Dans un cas, on considère surtout que le péché est une affaire entre l’homme et Dieu et alors, comme le souligne le rapport CIASE, on se préoccupe d’abord de la rédemption du pécheur. Dans l’autre cas, on a une vision très concrète du péché : c’est un tort fait à quelqu’un, qui engendre des souffrances. Et Dieu, au travers des prophètes, dénonce le péché parce qu’il défend les victimes, et qu’il veut abréger leurs souffrances. C’est ainsi que commence l’Exode : « Le Seigneur dit : J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens » (Ex 3.7-8).

Je ne vais pas faire une compétition de versets. On peut trouver, également, dans le texte biblique, des passages qui indiquent que Dieu lui-même est offensé. En fait, dans ma vision des choses, il y a une équivalence entre « tu aimeras le Seigneur ton Dieu » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même » : Dieu est offensé à la mesure des souffrances que nous infligeons aux autres. Paul le dit d’une autre manière dans ses épîtres : « toute la loi est accomplie dans une seule parole, celle-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Gal 5.14).

Or il n’est pas faux de dire que la foi chrétienne peut porter au scrupule (et vu le sujet dont nous parlons, il n’y a certes pas lieu de recommander que les chrétiens soient sans scrupules !) à l’examen de conscience individuel, plus qu’à l’écoute de la parole des personnes que nous avons blessées. Les liturgies de confession des péchés classiques portent à ce regard introverti.

A l’inverse, certains chrétiens qui n’en peuvent plus de la culpabilisation qu’entraîne la mot péché, pensent que la confession des péchés est un acte morbide. Mais il leur paraît normal, malgré tout, de dénoncer les injustices qu’ils voient autour d’eux. Ils ne font pas le pont, non plus, entre injustice, souffrance sociale et péché. C’est comme s’ils avaient intériorisé que le mot « péché » se limitait à une méditation individuelle.

De la confession des péchés à la responsabilité sociale

Et donc, qu’est-ce que je veux dire ?

Premièrement : nous prenons conscience de nos péchés autant en nous plaçant devant Dieu, qu’en portant attention à la parole des personnes que nous fréquentons et que nous avons blessées.

Deuxièmement : reconnaître notre péché nous oblige. Si nous admettons que nous avons commis un tort, cela nous conduit à nous interroger sur la manière de discuter avec la personne blessée et de reconstruire ce qui a été détruit. C’est la parole du Sermon sur la Montagne : « Quand tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande » (Mt 5.23-24).

Troisièmement : il y a une continuité entre la prise de conscience de nos manquements et la recherche de relations sociales plus justes, dans notre cercle d’abord, puis dans la société en général, ensuite.

Quatrièmement : la vocation du chrétien est, entre autres, de soutenir la parole des victimes et de la faire retentir là où elle est étouffée.

De ce point de vue, la commande, par la conférence des évêques, d’un rapport indépendant sur les abus sexuels commis au sein de l’Église catholique a été une initiative qu’il faut saluer, même si, tout le monde en conviendra, il s’agit d’une initiative très tardive. Cela été un moyen d’avancer d’une manière concrète et de proposer, au moins, un espace de parole aux victimes.

Le collectif aux jeux olympiques … et dans la vie quotidienne

Le constat a de quoi surprendre : les équipes françaises ont connu un succès plutôt inhabituel, aux derniers jeux olympiques, là où beaucoup d’individualités ont obtenu des résultats en retrait par rapport à leurs attentes. Qu’on en juge. Sur les 10 médailles d’or obtenues par la délégation française, quatre seulement sont le fait d’individualités (une en escrime, une au tir, une au judo, une au karaté), trois concernent des sports collectifs (handball hommes et femmes et volley-ball hommes), deux des compétitions par équipe dans des sports individuels (judo et escrime) et une l’aviron, où pratiquement toutes les épreuves voient s’affronter des embarcations avec plusieurs rameurs par bateau. Mais le constat ne s’applique pas seulement aux médailles d’or. Il faut encore y ajouter une médaille d’argent en aviron, deux autres en escrime par équipe, deux autres, encore, en sport collectif (rugby à 7 féminin et basket masculin), puis une médaille de bronze en triathlon par équipe (là où les individualités avaient déçu), une autre en concours complet d’équitation par équipe, deux autres encore en cyclisme par équipe (vitesse par équipe et américaine), encore un sport collectif (basket féminin), enfin une épreuve de voile à deux. Cela fait une somme de 17 médailles sur un total de 33 : plus de la moitié, dans un contexte où l’écrasante majorité des épreuves sont individuelles.

Le résultat est conjoncturel et il est probable qu’il ne se reproduira pas. Mais cela dit-il quelque chose sur la société française présente, comparée à d’autres pays ? On a tellement répété que les français étaient individualistes qu’on hésite à le dire !

La fragilité des individus face à l’exigence de performance

Il est certain que l’isolement des athlètes à cause de la COVID a créé un contexte particulier et pas seulement pour les athlètes français. Plusieurs ont témoigné (et pas seulement aux jeux olympiques) qu’ils étaient fragilisés du fait qu’ils se retrouvés coupés de personnes qui les soutenaient en temps normal. Plusieurs, aussi, ont témoigné de la difficulté de concourir sans public. L’américaine Simone Biles s’est ajoutée à la liste de tous les compétiteurs qui ont avoué ouvertement être en grande difficulté du fait des « bulles » qu’on leur imposait.

Devoir porter sur ses épaules le poids des attentes de performance est souvent écrasant. Cela a été dit depuis longtemps à propos des situations de travail, où, précisément, on prend souvent les sportifs de haut niveau comme modèle idéal, en ignorant l’organisation, les collectifs qui les entourent.

Est-ce à dire que les français vivraient ce contraste entre isolement et soutien collectif d’une manière plus aiguë que d’autres ? Eh bien, c’est possible.

Le poids des collectifs de proximité en France

Le rapport des français à l’état est certainement très particulier : un mélange d’amour et de haine sans doute plus détonnant que dans d’autres pays moins centralisés. Mais là on ne parle pas de rapport à l’état : on parle de collectifs de proximité qui font face dans des situations exigeantes.

Il est certain que la vie en société, en France, se nourrit de moments de convivialité nombreux. Beaucoup d’étrangers sont sidérés, par exemple, du temps que nous passons à manger ensemble ou à boire un verre, à plusieurs, au café. On sait aussi que l’ampleur du réseau de sociabilité vient redoubler les inégalités de manière plus forte en France qu’ailleurs : être pauvre, c’est aussi y être isolé.

Plus ou moins qu’ailleurs ? C’est difficile à savoir, mais les règles de distanciation sociale ont montré, par contraste, l’importance des moments de fête collective, pour les français.

En tout cas, il ne me paraît pas faux de dire que les individus français sont moins solides, moins sûrs d’eux, que les individus d’autres sociétés, qui forment plus à l’autonomie. Cela a, également, souvent été souligné : l’éducation, en France, est critique et met beaucoup d’élèves sur la défensive, tandis que la pratique, dans d’autres pays, est de souligner les points forts de chacun.

Toutes ces bribes d’analyse (bien répertoriées) peuvent rendre compte de ce qu’effectivement, dans un contexte d’isolement et de mise en difficulté des sportifs, les collectifs aient tenu et se soient montrés particulièrement soudés parmi les français.

De ensemble à tous ensemble

Il faut, évidemment, souligner la différence entre des collectifs soudés par la compétition et la vision d’une société de partage ouverte à tous. Ce n’est pas nouveau : les évangiles, déjà, marquaient l’écart entre aimer ceux qui nous aiment et étendre cet amour même à ceux qui nous sont ou qui nous apparaissent hostiles.

Mais il n’en reste pas moins que la mise en tension des relations sociales, du fait de l’épidémie de COVID, fait ressortir des points de fragilité et des points de force et de résistance dignes d’intérêt. En France plus qu’ailleurs ? Peut-être.

Les inégalités de diplôme, au cœur des enjeux politiques actuels

Les grandes questions de société ont été comme anesthésiées par l’épidémie de COVID-19. Elles passent au second plan, refont surface faiblement de temps en temps, mais ne parviennent pas à passionner les foules. Quand on pense à la virulence du mouvement des gilets jaunes, puis de la grève des transports, juste avant le début de la pandémie, on doit se frotter les yeux. Les débats sur l’urgence climatique continuent, eux aussi, mezzo-voce. Dans un autre contexte, par exemple, l’examen actuel de la loi « Climat et résilience » aurait donné lieu à bien d’autres expressions publiques.

Il faut se tourner vers des études de fond pour retrouver la sensibilité à des enjeux sociaux qui traversent et mettent en tension nos sociétés. C’est ainsi que j’ai été particulièrement stimulé par le livre collectif : Clivages politiques et inégalités sociales, Une étude de 50 démocraties (1948-2020) (sous la direction d’Amory Gethin, Clara Martinez-Toledano et Thomas Piketty), paru récemment au Seuil. Le propos est simple : sortons de l’étude de l’évolution des votes dans un seul pays et comparons ce qui se passe dans un large panel de pays. Or, on voit que, dans les pays riches, les évolutions sont largement similaires les unes aux autres : au-delà de tel ou tel coup tactique, de l’habileté ou de la maladresse de tel ou tel leader, les mutations sont de même nature. Cela montre que les tensions que nous vivons, à l’heure actuelle, ne sont pas des péripéties, mais qu’elles révèlent des évolutions profondes, qui sont en train de tracer des lignes de fractures majeures et assez nouvelles.

Les personnes les plus diplômées votent de plus en plus à gauche

L’affirmation essentielle du livre est que, dans la plupart des pays riches, on est passé progressivement, depuis 1948, d’une situation où les personnes les plus riches et les personnes les plus diplômées votaient à droite, tandis que celles qui cumulaient les handicaps sociaux votaient à gauche, à une situation où les plus riches continuent à voter à droite, tandis que les plus diplômés votent nettement à gauche. Dans le même temps, les catégories les moins diplômées et les moins riches se sont également séparées : les unes votant pour des partis populistes marqués à droite, les autres continuant à voter à gauche.

Cela produit, dans ces pays, un clivage au sein des forces de gauche : les plus diplômés et les plus urbains sont le cœur de l’électorat écologiste ; les moins riches sont surtout attachés à des politiques redistributives plus affirmées.

L’importance numérique de l’électorat qui a fait de longues études est une nouveauté dans l’histoire : il est le fruit de l’élévation continue du niveau de diplôme moyen et du développement de pans entiers de l’économie qui s’appuient sur des savoirs ou des productions culturelles élaborés, qui n’offrent pas forcément de hauts salaires, mais qui proposent des défis professionnels motivants et qui permettent de développer des projets qui font sens par rapport aux valeurs des personnes concernées. Par ailleurs, pour elles, la dimension internationale est un atout : une source d’échange et un espace d’action qui leur est assez facilement ouvert.

On devine, par contraste, le désarroi de personnes qui ont moins bien réussi dans la compétition scolaire et pour qui ces perspectives n’ont rien de motivant. Elles n’ont pas grand chose à attendre des préoccupations des couches sociales fortement diplômées et, pour lesdites couches sociales, la redistribution est quelque chose de correct, mais pas forcément prioritaire.

Voilà, au-delà des batailles d’égo, les difficultés énormes que rencontrent les forces politiques de gauche pour construire des plateformes communes, alors qu’elles rassemblent des populations aux attentes plutôt hétérogènes.

Quand les hauts salaires finissent par voter démocrate aux Etats-Unis

A droite, la situation n’est pas forcément plus simple. C’est surtout le patrimoine qui est un facteur clair de vote à droite. Mais les leaders populistes ne font pas forcément envie aux nantis. Lors des deux élections présidentielles de 2016 et 2020, les plus hauts salaires ont choisi de voter contre Trump. Le patrimoine accumulé a continué à pousser à voter républicain. Mais on voit que les programmes populistes ne séduisent pas forcément les partisans de l’économie libérale.

Ce qui est frappant, si on s’intéresse au cas des électeurs défavorisés qui votent pour les programmes populistes, est qu’il ne le font sans doute pas pour des raisons économiques. En général, on ne leur promet pas de nouvelles allocations. Ils le font plutôt pour des raisons identitaires : ils choisissent un leader qui réaffirme des valeurs, un mode de vie auxquels ils sont attachés et qui promet de les protéger des influences étrangères.

A propos de la redistribution

Cela montre que la question de la redistribution financière n’est pas tout. Il est évident que taxer les hauts revenus et soutenir les plus pauvres est possible et souhaitable. Mais, pour beaucoup de personnes peu diplômées, aujourd’hui, la question la plus vive est de savoir s’ils vont trouver une place dans une société où le savoir et les compétences spécialisées sont de plus en plus cruciales. On répond à cet enjeu, en général, en soutenant la formation continue. C’est un autre objectif possible et souhaitable, mais sans doute pas suffisant.

Pour beaucoup de personnes qui ont connu l’échec scolaire, penser qu’il faille en passer par un retour vers une expérience de formation est un cauchemar. Il ne suffit donc pas de redistribuer des montants financiers ou des offres de formation. Il faudrait redistribuer des places : travailler à reconstruire des projets motivants, un accès à des formes de travail accessibles pour des pans entiers de la société française. J’ai dit, à plusieurs reprises, dans ce blog, que l’évolution spontanée de l’économie conduit à éliminer progressivement les emplois moyennement qualifiés.

Sur ce point, les partis socio-démocrates ont largement failli. Ils ont, dans les faits, souvent donné la priorité aux électeurs diplômés, en élargissant leurs possibilités d’action. Les projets écologistes pourraient ouvrir une voie en réinvestissant dans des situations professionnelles moins intenses en techniques énergivores. Pour l’heure, on n’en voit pas d’exemple à grande échelle.

Au fond on retrouve un enjeu auquel s’est attelé et s’attèle encore ce qu’on appelle l’éducation populaire : former d’une manière moins scolaire, afin que les savoirs et les compétences s’acquièrent au travers d’un parcours qui est également un parcours de prise d’autonomie et de reconquête d’un projet de vie. Le travail au plus près du terrain qui est à faire, n’est pas d’aller dans les cités distribuer des tracts et discuter avec tout un chacun, mais plutôt d’accompagner la reconstruction de personnes qui se retrouvent exclues de la dynamique sociale dominante. Le protestantisme a une longue tradition d’investissement dans une telle pratique pédagogique. Il peut apporter sa pierre à ce chantier, à sa modeste mesure.

Mais pour l’heure, le minimum serait que les couches sociales diplômées se rendent compte qu’il y a un problème et que la société dite de la connaissance peut être une société bien cruelle.

La sexualité est aussi un rapport social

Bien, je reprends le fil de l’écriture, après une pause liée à mon déménagement. Entre les cartons à remplir, puis les cartons à vider, les démarches, les bricolages de sortie et d’entrée dans un logement, j’ai été peu disponible pour écrire.
En revanche j’ai lu, à petites doses, le livre d’une auteure dont j’apprécie souvent les ouvrages : Clotilde Leguil. Il s’agit de sa dernière publication : Céder n’est pas consentir. Une approche clinique et politique du consentement. L’ouvrage de Vanessa Springora, Le consentement, qui relate la manière dont elle a été abusée sexuellement, comme adolescente, et les multiples séquelles qui s’en sont suivies, est l’impulsion de départ du livre de Clotilde Leguil. Son sous-titre : une approche clinique et politique, trace les contours du propos. Il s’agit à la fois d’une approche psychanalytique et d’une réflexion de philosophie politique sur ce qui est en jeu dans le consentement, et son dévoiement dans le forçage, l’abus sexuel ou la tyrannie. C’est ce double registre que je trouve particulièrement éclairant. En résumé, ce qui se joue dans le registre de l’intime et de l’interpersonnel est largement similaire à ce qui se joue dans le champ du gouvernement des sociétés.

Autour du consentement

Une partie de l’ouvrage, évidemment, explicite la différence entre céder et consentir. Mais un autre propos consiste à dessiner les contours et la valeur du consentement en lui-même et c’est, je l’avoue, la partie du livre la plus déroutante, pour un homme. Clotilde Leguil explicite un mouvement qui se rattache à un désir féminin qui, certes, concerne aussi les hommes (féminin, en l’occurrence, est une étiquette, et non pas l’assignation à un genre), mais est, pour l’heure, surtout présent chez nombre de femmes. C’est l’idée, qu’en situation, et de manière surprenante, une proposition trouve un écho qui prend par surprise, pour des raisons difficilement déchiffrables par le sujet lui-même, qui peut trouver une jouissance à se laisser entraîner sans l’avoir anticipé. Il y a une part d’obscurité dans ce consentement qui en fait autre chose qu’un contrat signé : ce n’est pas parce qu’on acquiesce ici et maintenant que cela vaut accord dans la durée et dans une autre situation.

Voilà : mes quelques phrases constituent un résumé très réducteur et je vous encourage à lire le livre par vous-mêmes. Pour ma part, j’avoue que c’est cette obscurité du consentement qui reste, à mes yeux, une énigme. Même en sortant du domaine des relations intimes, il m’est évidemment arrivé d’adopter, en situation, une proposition à laquelle je n’avais pas pensé, mais il m’a souvent semblé possible de rendre compte de ce consentement, d’une manière relativement claire.

Cela dit, cette obscurité des ressorts du consentement montre bien comment on peut le manipuler, et basculer du côté du forçage qui conduit le sujet à céder et non plus à consentir.

Un consentement éclairé ?

Par ailleurs, en faisant un pas de côté et en allant explorer ce registre du consentement dans d’autres domaines que celui des relations intimes, cela fournit des mises en perspective suggestives. On parle, par exemple, en médecine, de « consentement éclairé » : le médecin est censé exposer tous les risques potentiels d’une stratégie thérapeutique afin que le malade se décide en connaissance de cause. Mais, pour le coup, Clotilde Leguil a raison de souligner que l’éclairage en question est forcément limité. Ce qui décide le malade, en général, est la confiance qu’il accorde au médecin, plus qu’une hypothétique pesée du pour et du contre qui demeure bien théorique tant que les risques restent potentiels.

Le cas médical dit, à mon avis, quelque chose de fort : il y a, à la base, un rapport social inégal. Le médecin est censé en savoir plus que le malade. Et le consentement est certainement mieux qu’un passage en force, mais il n’annule pas ce rapport social inégal. Les exemples pris, par Clotilde Leguil, dans le champ de la philosophie politique disent la même chose : le sujet d’une démocratie délègue une partie de son pouvoir de décision à des acteurs élus et il consent, en général, à respecter les lois. Cela dessine, là aussi, des positions sociales inégales et l’inégalité est adoucie, mais nullement éliminée, par le consentement accordé par le citoyen.

Faut-il en conclure que le consentement, dans le domaine des relations intimes, est une sorte de pis-aller, qui reflète, malgré tout, la persistance de la domination masculine ? Ce n’est pas le point de vue de l’auteure, qui célèbre, je l’ai dit, le plaisir du consentement. Mais c’est la question que je me suis posée en lisant son livre.

Une comparaison avec d’autres situations de domination

Je me suis d’autant plus posé la question que ce qu’elle décrit m’a rappelé deux situations.
La première a été détaillée par Michel de Certeau dans L’invention du quotidien (paru en 1980). de Certeau expliquait que seul quelqu’un en position de domination peut déployer une stratégie où il pense avoir une vue d’ensemble de la situation. Celui qui est dominé n’a pas d’espace propre pour construire de tels calculs. Il agit pour le mieux en situation et développe des tactiques qui peuvent être tout à fait efficaces, mais qui sont plus locales et plus ad hoc. Juger et agir en situation, c’est bien ce dont il s’agit dans le consentement.
Le deuxième écho concerne la littérature antillaise et la manière dont elle a été théorisée par Patrick Chamoiseau dans Ecrire en pays dominé (paru en 1997). A l’instar de Michel de Certeau, Patrick Chamoiseau dit que la situation de domination empêche d’écrire des histoires linéaires qui sont le propre de ceux qui disposent de moyens d’action suffisants pour déployer un agir technique rationnel et visible. La littérature antillaise, par contraste, est plus sinueuse, elle joue sur la répétition autour d’un but qui se dérobe sans cesse. En d’autres termes l’opposition obscurité / clarté doit quelque chose à la position que l’on occupe dans l’espace social.

L’amour à l’aune de l’amour du prochain

Voilà. Dans une relation à deux, que l’un propose et que l’autre dispose, cela peut s’entendre, à condition que les rôles ne soient pas figés. Clotilde Leguil est prudente, je le répète, et ne décrit nullement un supposé « éternel féminin » qui relèverait de la nature. Mais justement, si on s’interroge sur ce que peut être la relation entre deux êtres qui « aiment leur prochain comme eux-mêmes » pourquoi ne pas attendre et espérer, qu’ils puissent être deux sujets sur un pied d’égalité dont les désirs divergent, sans doute, mais cherchent à s’accorder en suivant des chemins analogues.

Un psychanalyste dira peut-être qu’un homme et une femme se construisent à partir d’histoires différentes. Mais différentes jusqu’à quel point ? Est-ce que la différence entre individus du même sexe n’est pas plus importante qu’entre les sexes ? Cela reste, pour moi, des questions ouvertes et il me semble, en tout cas, que la libération de la parole autour des abus sexuels, ces dernières années, pourrait conduire (au-delà de la dénonciation des forçages, indispensable par ailleurs) à vivre différemment la séduction et la vie amoureuse.

Islamo-gauchisme : une caricature, qui occulte un débat de fond autant politique que théorique.

A priori le débat sur l’islamo-gauchisme est mal parti. Un bout de paragraphe extrait de l’interview d’une ministre, des réactions orchestrées à droite et à gauche, des cris, des invectives, un embarras gouvernemental : tout est là pour brouiller les pistes et empêcher d’y voir clair. En fait, derrière ce débat, il y a une question de fond qui a trait à la représentation que l’on se fait de la société française, à sa fragmentation, et à la manière de rendre compte des injustices qui la traversent.

L’intersectionnalité : la question de la dissémination des logiques de domination

Commençons par le commencement. Y aurait-il quelque complaisance de certains gauchistes pour des mouvances islamistes ? C’est possible, mais avouons que, pour l’immense majorité des personnes marquées à gauche (voire très à gauche), ce n’est pas le cas. On brandit donc un chiffon rouge qui masque une question plus dérangeante pour tout le monde, si on retourne le soupçon d’une sympathie exagérée vers la question d’une antipathie exagérée : est-ce que le fait d’être musulman, en France, aujourd’hui, est ce qu’on appelle un stigmate, c’est à dire un handicap social ? C’est une vraie question. Certains, plutôt partisans de la sociologie classique, vont dire que ce n’est pas l’appartenance religieuse le problème, mais l’appartenance à des catégories sociales dominées (ouvriers, employés) définies d’abord dans le champ du travail. On va souligner des problématiques de mobilité sociale : les enfants d’immigrés sont limités dans leurs perspectives par la position sociale de leurs parents, arrivés en France dans des conditions difficiles. Et, même pour la troisième génération, le problème reste visible.

Mais, d’autres courants plus récents de la sociologie (qui sont partis d’Amérique du Nord) disent, pour leur part, qu’il n’y a pas lieu de ramener toutes les logiques de domination à une seule dimension, que ces logiques sont plurielles et s’exercent à partir d’une pluralité de catégories sociales qui dessinent des halos, des réseaux entrecroisés, plutôt que des groupes sociaux aux frontières bien nettes. Cela conduit à dire, par exemple, qu’il vaut mieux être un ouvrier aux convictions religieuses peu affirmées, qu’être ouvrier et musulman. Les deux logiques de domination ont leur dynamique propre et, le cas échéant, elles se renforcent l’une l’autre.

C’est là ce qu’on appelle l’intersectionnalité : nous nous situons tous à l’intersection de hiérarchies sociales diverses et elles jouent toutes un rôle dans les compétitions sociales dont nous sommes partie prenante. Au départ, le concept a été mis en avant par des femmes afro-américaines aux USA, qui soulignaient que les luttes féministes oubliaient souvent qu’être afro-américaine était un handicap social supplémentaire par rapport au fait d’être femme.

Mais, affirmer des choses pareilles est mal vu par ceux qui pensent que la société française a son propre modèle d’intégration, qui dépasse les particularismes ; par ceux qui ont la vision d’une identité centrale et unique à laquelle tout un chacun est censé se référer. A vrai dire, ceux qui se situent près des postes de commande, ne voient pas très nettement les logiques de domination dont ils tirent bénéfice. Il n’y a là rien de nouveau.

Or, disons-le, j’ai bénéficié de l’avantage d’être un homme. Même dans le milieu universitaire, il m’est apparu clairement que les femmes étaient plus contestées que les hommes dans les positions d’autorité. J’ai bénéficié de l’avantage d’être blanc : avec des enseignants qui me prenaient plus au sérieux que des étudiants d’origine africaine, avec des propriétaires bailleurs qui me considéraient comme solvable et de bonne compagnie, et dans toute une série de démarches administratives où je n’ai jamais attiré le soupçon d’être assisté. Et il m’a été plus facile de fêter Noël, Pâques, l’Ascension et la Pentecôte, que, pour d’autres, de faire le Ramadan. Pourtant, il y a quelque chose qui me rend particulièrement sensible à cette dissémination des stigmates, c’est que j’ai appartenu, au sein du christianisme français, à la minorité protestante.

Oui, le fait d’être minoritaire, d’avoir été une sorte de bête curieuse, pendant ma scolarité, d’avoir dû assurer ma légitimité par d’autres moyens que par l’appartenance à la majorité silencieuse, a été une expérience formatrice, pour moi. Et, alors que les concours républicains m’ont propulsé vers une carrière assez facile, je vois bien comment d’autres logiques ont contrecarré cette carrière. En l’occurrence, mes convictions religieuses (même traduites en termes laïcs) m’ont souvent maintenu en marge des grandes cliques qui font les belles carrières. Je ne le regrette pas du tout. Je le note, simplement.

Est-ce que le maniement de ces théories accentue les clivages dans la société française ou est-ce que cela ne fait que les révéler ?

On aura compris que je considère que les études menées autour de la notion d’intersectionnalité ont apporté quelque chose de fécond dans les sciences sociales. Mais voilà qu’on les accuse de jeter de l’huile sur le feu : en désignant des catégories comme le genre, la couleur de la peau, la religion, en tant que lieux de construction d’injustices diverses, on encouragerait les personnes à s’enfermer dans des catégories étroites, à affirmer des identités restreintes et à refuser le dialogue avec l’ensemble de la société. La mise en accusation est autant théorique que pratique et, dans la foulée, on reproche aux tenants de ces approches de confondre science et militantisme et, au total, de souffler sur les braises et d’accroître les clivages qui sont déjà trop présents dans la société française.

On retrouve, en fait, une opposition assez classique, entre ceux qui pensent qu’il vaut mieux expliciter les tensions existantes pour les faire évoluer (et qui sont souvent, en parallèle, des militants) et ceux qui pensent qu’on fait beaucoup de bruit pour rien et qu’il est inexact de donner autant de place à ces dites discriminations, voire qu’il est contreproductif de désespérer des personnes de tenter leur chance dans l’ascenseur social. Le journal Le Monde s’est fait l’écho (le 22 février) d’une pétition (plutôt modérée) signée par 130 universitaires, sous le titre : « Le problème n’est pas tant l’islamo-gauchisme que le dévoiement militant de l’enseignement de la recherche ». Bon, j’ai peut-être l’esprit un peu tordu, mais j’ai compté le nombre de femmes parmi les 130 signataires : il y en a moins de 40. Qu’est-ce à dire ? Que les femmes comprennent mieux l’importance de ces études sur l’intersectionnalité ? Ou bien (ce qui est encore pire) que les personnes qui ont suffisamment de surface sociale pour signer une telle pétition sont, dans une large majorité, des hommes ? Je regrette de le dire, mais on observe là un phénomène, là aussi, plutôt classique : ceux qui détiennent le pouvoir n’ont même pas besoin de militer pour faire prévaloir leur point de vue.

Les écoles de pensée biaisent-elle les évaluations universitaires ?

Mais la ministre Frédérique Vidal justifie la demande d’une « enquête » par le fait que certaines nominations d’enseignants seraient biaisées : il faudrait monter patte blanche et faire allégeance à la « bonne » école théorique pour obtenir un poste dans certains bastions. Première réponse : oui c’est vrai, évidemment. Deuxième réponse : la ministre découvre-t-elle donc que les recrutements se font sur la base de l’allégeance à l’une ou l’autre école de pensée ? J’en suis sidéré ! Exemple : la médecine universitaire a suffisamment étalé ses divergences dans la presse, depuis un an, pour que l’on comprenne qu’autre chose que la simple évaluation scientifique est en jeu dans les carrières médicales.

Donc oui : il y a des cliques ; oui pour être publié dans certaines revues il faut appartenir à une école de pensée donnée ; oui pour obtenir un poste (même un poste temporaire) à l’université il faut partager les présupposés dominants des enseignants du lieu. Mais, non, ce n’est en aucun cas spécifique aux tenants de l’intersectionnalité. Est-ce que tout cela diminue la qualité de la science ? Oui, en partie. En même temps, si cela produit des débats structurés et des questionnements croisés entre points de vue concurrents c’est productif. C’est plutôt là, à mon avis, le facteur décisif : reste-t-on dans un débat et un dialogue argumenté, ou bien chacun s’enferme-t-il dans ses préjugés ? La solution, à mon avis, passe plus par l’organisation de controverses structurées, que par le rêve d’une science pure qui existerait par elle-même, en dehors des intérêts, des convictions et des valeurs fondamentales des chercheurs concernés.

On nous apprend, en sociologie, la notion de neutralité axiologique, élaborée par Max Weber. L’idée est, pendant une phase d’enquête, de suspendre nos jugements de valeur. L’exercice est difficile. Mais Weber n’était pas aveugle au point de penser que toute la science pouvait être traversée, de part en part, par la neutralité axiologique. En effet, ce qu’il a affirmé, également, c’est que le choix de l’objet de recherche que chacun retient était fortement lié à ses valeurs. Voilà ce qu’il écrivit : « Une infime partie de la réalité singulière que l’on examine à chaque fois se laisse colorer par notre intérêt déterminé par (des) idées de valeur ; seule cette partie acquiert une signification pour nous et elle en a une parce qu’elle révèle des relations qui sont importantes par suite de leur liaison avec des idées de valeur » (Max Weber, « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales », trad. franç. in Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965). Il n’y a donc pas de recherche sans investissement du chercheur dans des valeurs qui lui tiennent à cœur. Après, bien sûr, après, il faut être capable de rendre son discours compréhensible par quelqu’un qui ne partage pas lesdites valeurs. Oui, cela c’est un enjeu.


Qu’est-ce qu’être excellent ? (Shanghai et autres classements)

Le 15 août a été publié le très attendu classement de Shanghai qui tente de comparer les universités, les unes avec les autres, à travers le monde. On en a, finalement, peu parlé dans la presse, peut-être parce que les résultats des universités françaises sont moins catastrophiques que d’habitude ! De fait, depuis plusieurs années, des opérations de regroupement entre établissements d’enseignement supérieur et de recherche ont été menées, en France, dans le but de faire meilleure figure à ce classement et, mécaniquement, ces opérations ont fini par porter leurs fruits. Dans la mesure où bon nombre d’items de ce référentiel sont des chiffres absolus, et non pas des pourcentages, plus une université est grande, mieux elle figurera. Cela ne signifie pas, pour autant, qu’elle produit de meilleurs travaux.

L’excellence, un mot valise

Ce classement (même quand on le méprise) a soutenu, à travers le monde, depuis sa création, une course à « l’excellence », mot que l’on emploie souvent sans s’interroger sur son sens.
L’étymologie est intéressante : excellere en latin, signifie, dépasser, être au-dessus. C’est donc un mot relatif et, si on l’emploie dans ce sens, le nombre de personnes excellentes est plus ou moins toujours le même. Ce n’est pas toujours dans ce sens qu’on l’emploie en français. Mais il est clair que les classements divers (entre lycées, entre grandes écoles, entre universités en France et à l’international), désignent toujours un numéro 1, et aussi peu d’institutions dans les dix premiers (dix, exactement !), quel que soit le niveau des établissements en question !

Le Trésor de la langue française propose, à côté de ce sens relatif, une acception plus qualitative ; excellent : « qui possède le maximum de qualités requises pour correspondre, presque parfaitement, à la représentation idéale de sa nature, de sa fonction« . Là cela pose une question plus intéressante : que cherche-t-on à faire le mieux possible dans l’enseignement supérieur et la recherche ? A cela, il y a une pluralité de réponses possibles et c’est, en fait, le propos de ce post.

Je ne vais, il faut le préciser, pas ironiser sur la recherche de l’excellence. Je serais mal placé pour le faire. J’ai dirigé, en effet, un LABEX (laboratoire d’excellence) suite à un appel d’offres mis en place, entre autres, pour contribuer à faire remonter la recherche française dans les classements internationaux. Mais, tout en coordonnant l’équipe qui montait le dossier de candidature, puis tout en dirigeant, ensuite, la structure, je n’ai cessé de me poser la question de savoir en quoi, exactement, on souhaitait exceller.

Se confronter aux autres : différentes manières d’être excellent

Il ne faut, d’abord, pas se cacher derrière son petit doigt : la recherche est un milieu foncièrement compétitif. J’ai dirigé une école doctorale, avant de diriger le LABEX, et, vu que les allocations doctorales sont en nombre limité, j’ai toujours essayé de produire un jugement collectif le plus éclairé possible, afin que les allocations aillent aux « meilleurs » candidats. Quant aux recrutements de maîtres de conférence, ils provoquent un afflux de candidatures : en général, au moins cent dossiers pour un poste! Quel que soit le critère retenu, il faut bien choisir.
On ne cesse d’être comparé aux autres chercheurs, pour l’accès aux revues, pour l’accès aux financements de recherche, dans les colloques ou les séminaires, etc. Cela ne veut pas dire que l’on est obligé de rentrer dans cette concurrence plutôt cruelle : on peut parfaitement mener sa vie de chercheur en se contentant d’une position obscure. Mais si on veut faire passer ses idées, même modestement, il faut être prêt à quelques combats.
Mais la question de l’excellence doit-elle se limiter aux résultats de ces diverses compétitions ?

Une chose qui est apparue, au début des années 2000, quand les premiers classements sont sortis, c’est que les chercheurs français étaient moins présents que d’autres dans les revues internationales. Je peux témoigner que c’était spécialement vrai en sciences sociales. Et il ne faut pas invoquer les « standards anglo-saxons ». La recherche effectuée par des anglophones est bien plus diverse qu’on ne le pense et, en sciences sociales, elle est parfois encore plus marquée à gauche qu’en France ! Cela voulait-il donc dire que les français faisaient de la mauvaise recherche ? Pas vraiment : dès que les jeunes chercheurs ont pris conscience du problème, ils ont publié comme les autres (et pas seulement les anglophones) dans des revues internationales. La seule chose est que la recherche française a dû s’intéresser de plus près à ce qui se publiait à l’étranger, et cela lui a plutôt profité. Et cela a également profité aux pays qui connaissaient mal la recherche française.

Sortir de son environnement habituel et s’intéresser à d’autres points de vue est pratiquement toujours source d’enrichissement. Mais cela ne passe pas forcément par la compétition. Dans le cadre du LABEX nous avions soutenu la constitution de groupes de recherche interlaboratoires sur des sujets émergents. Les (petits) financements étaient faciles à obtenir, du moment que les collectifs travaillaient en réseau à partir de points de vue différents. Le résultat a été une belle créativité, là où les logiques de compétition tendent, au contraire, à favoriser les chercheurs qui se spécialisent dans un objet restreint et creusent un sillon donné où ils deviennent des références.

En dehors du LABEX, sur le même site géographique, d’autres structures se sont crées pour favoriser les transfert entre recherche et innovation (y compris des innovations sociales) : c’est une autre manière de faire se rencontrer des points de vue différents. Aux Etats-Unis le passage de la recherche au marché est fluide et cela a donné naissance aux GAFA. Il existe peut-être une autre manière de faire. En Europe continentale, on est un peu partout à la recherche de cette autre manière. Les avancées sont laborieuses. Il n’empêche que, là aussi, cela a fait avancer aussi bien les chercheurs que leurs vis-à-vis. Je ne sais pas si les uns et les autres sont devenus excellents, mais ils sont assurément devenus meilleurs.

Au milieu de tout cela, question franco-française, le rapprochement du monde des grandes écoles et de celui des universités a donné lieu a beaucoup de crispations. Mais, une fois de plus, j’en tire un bilan plutôt positif (j’en parle au passé, car j’ai quitté le navire en 2017, en partant à la retraite).

Dans une société de plus en plus cloisonnée, une des missions de la recherche et de l’enseignement supérieur est de ne pas céder au cloisonnement eux-même et de se confronter, de manière créative, à d’autres manières de voir. Je pense que là, c’est un domaine où cela vaut la peine de parler de quête de l’excellence.

Il n’y a pas que les prix Nobel qui sont utiles : l’excellence a une portée bien plus vaste

Le talon d’Achille du classement dit de Shanghai est qu’il donne un poids exagéré aux prix Nobel. 10 % de la note tient compte du nombre d’anciens élèves qui ont eu le prix Nobel (ou la médaille Fields en mathématiques) et 20 % de la note, le nombre de prix Nobel parmi les chercheurs qui travaillent actuellement pour l’institution. Encore 20 % de la note tient compte du nombre de publications dans seulement deux revues : Nature et Science. En clair, on survalorise une toute petite partie des chercheurs, et les universités qui veulent être en tête de liste peuvent parfaitement poursuivre une stratégie élitiste : mettre le paquet sur quelques cracks et se désintéresser de tous les autres.

Cela rejoint peut-être une vision romantique de la science : une histoire héroïque dominée par quelques génies en petit nombre. Mais l’essentiel des avancées scientifiques, depuis 1950 au moins, a été le fait d’une poussière d’individus et de collectifs et c’est la qualité du milieu, dans son ensemble, qui importe, plus que l’existence de telle ou telle tête d’affiche. Il importe donc davantage de créer des écosystèmes innovants, que de monter des écuries de course.

Et puis l’enseignement supérieur et la recherche ont partie liée : nous sommes dans des sociétés complexes et il est, dès lors, indispensable de former des personnes qui seront en mesure de faire face aux enjeux de ces sociétés. Il y a ce qu’on appelle la formation par la recherche (et même ceux qui font des masters professionnels doivent apprendre à se poser des questions, même modestes, qui correspondent à une méthodologie de recherche). Il faut bien mesurer que l’essentiel du transfert entre recherche et hors-recherche passe par les formations de master. On doit donc devenir excellents dans cette capacité de transfert à un maximum de personnes.

Et puis il y a les formations de licence. J’ai plusieurs fois dit, dans ce blog, que le talon d’Achille des sociétés actuelles est la perte massive d’emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés. Si on veut éviter que les enfants de ces personnes se retrouvent sur le carreau, il faut continuer à améliorer les formations de licence. Au jour d’aujourd’hui, en France, on ne sélectionne pas à l’entrée à l’université, mais on tolère des taux d’échecs vertigineux dans les premières années de formation. Or il y aurait moyen de devenir, pas forcément excellents, mais collectivement meilleurs dans ce domaine et cela éviterait pas mal de tensions sociales.

La recherche, une activité comme les autres

Oui, l’exploration scientifique n’est pas une activité tellement différente des autres. Elle remplit certaines missions dans la société et pas seulement des missions platement utilitaristes : elle construit également une certaine approche des choses, un goût pour le questionnement, une familiarité avec des interrogations fondamentales pour tout un chacun. Et, comme toutes les activités, elle est soumise à évaluation. Il est assez facile de se convaincre que l’on est excellent soi-même, mais le regard extérieur est indispensable. Et il faut donc bien inventer des outils d’évaluation, aussi imparfaits soient-ils.

Mais on revient vers la question : que convient-il d’évaluer ? Si je prends une comparaison, je pense que tout le monde sera d’accord avec le fait qu’il y a une différence entre l’état physique général de la population d’un pays et le nombre de médailles que ce pays gagne aux jeux olympiques. Le classement de Shanghai ressemble, finalement, aux jeux olympiques. Il reste donc la grande question : comment dans une société de plus en plus complexe peut-on faire partager un maximum d’enjeux, et comment faire profiter un maximum de personnes de la dynamique d’innovation ?

En conclusion on se souviendra des considérations des évangiles sur le couple gagner / perdre. Par exemple : « que servirait-il à un homme de gagner tout le monde s’ils se perd lui-même ? ». On croit parfois gagner quelque chose, mais au prix de lourdes pertes. On peut gagner un concours d’excellence et perdre de vue l’essentiel : ce qui fait le sens du métier de chercheur et d’enseignant. Oui, cela arrive.

Respect du droit et confiance

Dans le contexte de manifestations tendues, où les forces de police sont taxées de pratiques discriminatoires, Jacques Toubon, Défenseur des droits, saisi par un tribunal dans une affaire de contrôles répétés et abusifs, a parlé de « discrimination systémique ». La formule m’a frappé, sortant de la bouche de Jacques Toubon, qui n’est pas réputé pour manier à la légère ce genre de vocabulaire.

Du coup, hasard du calendrier ou contribution au contexte actuel, le Défenseur des droits et l’Agence des Droits Fondamentaux de l’Union Européenne ont publié, vendredi dernier, des documents issus d’un séminaire européen qu’ils ont tenu, en octobre dernier, à Paris, sur les relations police-population.

L’intérêt d’un exercice de la police basé sur le respect des droits fondamentaux

Ce séminaire a été ouvert par Michael O’Flaherty qui dirige l’Agence Européenne en question. En termes de rapports police – population, Michael O’Flaherty parle de son expérience dans un contexte plutôt compliqué : celui de l’Irlande du Nord. Son point de vue est aussi simple que radical : « J’ai pu constater par moi-même comment une approche fondée sur le respect des droits fondamentaux peut changer la culture, les pratiques et les perceptions des services de police, même après des décennies de confrontation et de méfiance. Et j’ai pu constater également comment elle peut améliorer la protection des droits, contribuer à une lutte plus efficace contre la criminalité et aider à rendre justice aux victimes » (ma traduction : le discours est en anglais).

En d’autres termes, l’idée qui prévaut, parfois, que des situations d’exception supposent, dans un souci d’efficacité, de passer outre au respect de certains droits fondamentaux, lui semble totalement erronée. Je le cite encore : « on entend souvent dire que l’on doit choisir entre le respect des droits fondamentaux et une sécurité renforcée. Mais je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas un jeu à somme nulle. Le respect des droits fondamentaux n’est pas un obstacle à la sécurité ; c’est, au contraire, une voie vers une sécurité renforcée et de meilleure qualité ».

Ce qu’il souligne est que quand un groupe se sent discriminé et perd confiance dans les forces de police il ne lui communique plus aucun renseignement, ni aucune alerte, il ne porte plus plainte et laisse la criminalité proliférer en son sein. Il souligne, d’ailleurs, que les immigrants récents ont, à leur arrivée, une plus grande confiance dans les forces de police que les autochtones, mais que cette confiance se dégrade très vite dès qu’ils se sentent discriminés.

Et la discrimination à l’égard de certains groupes passe par de multiples canaux. Elle possède, en effet, un caractère systémique, pour reprendre les mots de Jacques Toubon. En clair, elle n’est pas nécessairement attribuable à une personne en particulier, elle relève d’un ensemble de pratiques qui se renforcent l’une l’autre. Au nombre de ces pratiques figure le « profilage », où on essaye de se faire une idée a priori de l’auteur d’un crime. Or souligne O’Flaherty, ce profilage est souvent tellement rustique et grossier qu’il est, d’abord, largement inefficace et, ensuite, l’expression, pure et simple, de stéréotypes discriminatoires. C’est donc le meilleur moyen de ne pas retrouver l’auteur du crime. Plus que le profilage lui-même qui, bien employé, peut être relativement efficace, c’est son dévoiement que dénonce le conférencier.

Et du côté des victimes la sous-déclaration des infractions subies est, là aussi, très largement contreproductive. « Les enquêtes réalisées montrent que seulement 7% des personnes ayant subi un profilage illégal l’ont signalé. Entre 4% et 19% (suivant les enquêtes) seulement des victimes de haine ont déclaré avoir été victimes d’incidents. Et environ une femme sur trois victime de violences physiques ou sexuelles a contacté la police ou une organisation d’aide aux victimes. La raison principale ? Les victimes pensent souvent que rien ne changerait si elles se présentaient. C’est clairement inquiétant. En conséquence, les auteurs peuvent mener leurs activités en toute impunité, ces crimes restant invisibles et ne faisant pas l’objet de poursuites ».

Au-delà de la simple question de l’efficacité à court terme

C’est volontairement que Michael O’Flaherty (MOF) s’est tenu, dans son discours, au registre de l’efficacité. On sent bien, chez lui, des préoccupations d’un autre ordre, mais on sent, également, qu’il a trop entendu le discours à courte vue de ceux qui sont prêts à s’asseoir sur le droit des personnes pour obtenir un résultat.

Or les effets sont, une fois encore, systémiques : quand on met entre parenthèses le droit des personnes, il y a un effet qui va au-delà d’une simple relation de personne à personne : ce sont les relations entre un groupe et un autre qui se dégradent. Et il suffit, comme le rappelle MOF, d’une minorité, au sein d’un groupe, qui dérape, pour que la confiance s’étiole.

On m’interpelle souvent, quand je fais une conférence sur la non-violence, sur ce que je pense des forces de police. N’y aurait-il pas, malgré tout, une « violence légitime » ? En tout cas, ce qui ressort de la brève conférence de MOF, c’est que la notion de légitimité ne doit pas être dévoyée. En clair, si l’on s’assoit, pour des raisons conjoncturelles, dans le feu de l’action, par penchant ou par habitude, par lassitude ou par vengeance, sur le respect du droit, l’escalade de la violence n’est pas loin. Cela peut sembler très contraignant et très difficile pour un agent de la force publique de sans cesse être bridé et surveillé par le droit. Mais MOF souligne que c’est un calcul rentable à long terme : cela fait baisser la violence et cela permet de cibler réellement les délinquants. Tout le monde, y compris les forces de police, a à y gagner.

La vie sociale dans son ensemble (c’est ce que je réponds quand on me pose la question) n’obéit pas aux mêmes ressorts que le choix que peut faire tel ou tel chrétien de pratiquer la non-violence. Dans l’espace social on vit de compromis et on adopte le point de vue d’une majorité. Mais cela ne signifie pas pour autant que tous les compromis se vaillent. La confiance mutuelle entre des groupes sociaux est une réalité fragile et menacée, aujourd’hui. Et il est vain de penser que l’on résoudra cette question par un surcroît de sévérité.

Le droit n’est qu’une approximation par rapport à ce que peuvent être des rapports sociaux justes. Mais cela reste un socle sur lequel beaucoup de choses se construisent et, notamment la confiance que tout un chacun peut avoir dans les institutions publiques. L’opposition n’est pas, comme certains le pensent, entre laxisme et sévérité, elle est entre rapport de force et confiance mutuelle construite de concert. On ne parle pas d’aimer son prochain mais, au moins, d’essayer de vivre avec lui sur un autre mode que la guerre de tous contre tous.

Vivre seul(e). Une tendance de fond

La fondation Abbé Pierre a rendu public, la semaine dernière, son rapport 2020 sur le mal-logement en France. Comme chaque année, il s’agit d’un document extrêmement fouillé, qui ne se contente pas de vœux pieux et d’affirmations hâtives. Il prend le temps d’asseoir sa documentation et d’aller au fond des logiques d’actions, des politiques publiques et des marges de manœuvre mobilisables. Nous reparlerons de la partie action publique dans un prochain post. Aujourd’hui nous relayerons la première partie du rapport qui souligne, cette année, une problématique peu médiatisée : les personnes seules sont de plus en plus nombreuses et, le parc de logement existant ayant été calibré pour des familles, elles ont de plus en plus de mal à se loger.

La solitude a plusieurs sources et touche des types de populations assez variées

Les statistiques de l’INSEE, citées par le rapport, montrent une évolution inéluctable. De la taille des ménages.

En fait, cette évolution est le fruit de causes composites : les familles nombreuses diminuent, le nombre de personnes âgées (et donc de veufs ou veuves) augmente, les couples se séparent, les nouvelles générations mettent plus longtemps avant de se mettre en ménage, etc.
Un des constats les plus étonnants est le nombre d’hommes vivant seuls entre 25 et 55 ans (plus nombreux que les femmes, au même âge).

Certes on peut imaginer que, suite à une séparation, la femme va plus souvent cohabiter avec les enfants du couple, que l’homme. Mais il y a d’autres raisons. Les hommes ouvriers ou employés ont, déjà, plus de mal à se mettre en couple que les autres. Par ailleurs, la solitude des hommes doit beaucoup à leur mobilité : ouvriers dans les zones industrialo-portuaires, travailleurs saisonniers, immigrés, ingénieurs dans les technopôles, etc. L’isolement n’est donc pas seulement la conséquence des pratiques familiales. Il se joue aussi à travers un monde du travail qui propose des missions de court ou de moyen terme sur des lieux variables. L’affaiblissement du couple va, ainsi, de pair avec des logiques d’emploi qui poussent à la mise au second plan des liens familiaux.

Le total fait qu’il y a, aujourd’hui, en France, 4,5 millions d’hommes qui vivent seuls (deux fois plus qu’en 1990) ; 6 millions de femmes vivant seules (elles étaient un peu moins de 4 millions en 1990) ; et 2,5 millions de familles monoparentales (contre 1,5 millions en 1990).

De la solitude à l’isolement

Toutes ces situations de solitude ne sont pas forcément des situations d’isolement. Il n’empêche qu’une chose a tendance à favoriser l’autre.

En tout état de cause, c’est ce que souligne le rapport, si on est seul, il vaut mieux être riche ! Sinon la solitude complique sérieusement la donne. Le taux d’effort pour l’accès au logement monte immédiatement et si on a des revenus modestes on est pratiquement contraint de faire appel au logement social, où le déficit en studios et en deux-pièces est criant. Et si on accède à un logement éloigné ou à un logement de mauvaise qualité, cela accentue l’isolement : on se coupe de ses relations sociales et il n’est pas possible d’inviter quiconque chez soi.

Par ailleurs, on devient vulnérable aux aléas de la vie. Une maladie, une perte d’emploi, un moment de découragement, de dépression, peuvent faire basculer dans la précarité, y compris par rapport au logement.

Et là, le rapport souligne une donnée qui interpelle : d’après une enquête d’Eurostat, « les français sont champions d’Europe de l’isolement ». C’est en France que l’on trouve le pourcentage le plus élevé de personnes qui disent « qu’elles n’ont personne à qui parler de problèmes personnels ».

Or on sait que dans ce domaine comme dans d’autres, les difficultés sociales se cumulent et s’amplifient l’une l’autre. « Les incidences de l’isolement relationnel sont nombreuses […] : repli sur soi, sentiment d’insécurité, faible participation à la vie publique ou collective, situations de non-recours aux droits ou aux soins, défiance (vis-à-vis des institutions et des autres), par exemple » (rapport, p. 82).

Une difficulté sociale peu visible

La solitude des personnes âgées est visible : on les voit marcher seules, avec difficulté, dans les rues. Mais les autres solitudes passent facilement inaperçues. Par définition, quelqu’un d’isolé a peu de connaissances et peu de contacts. On n’a guère l’occasion de le rencontrer. Les travailleurs mobiles interviennent sur des zones à l’écart des centres-villes. Les mères de familles monoparentales ont des emplois du temps qui les empêchent d’avoir une vie sociale soutenue. On suppose qu’un trentenaire vivant seul ne souffre pas spécialement de cette situation, mais ce n’est pas toujours le cas. Et la difficulté de trouver un logement abordable, en centre-ville, pour les personnes seules, les relègue dans des zones périphériques.

La solitude est une sorte de lame de fond qui ne cesse de se développer. Mais elle le fait à bas bruit. Elle provoque des difficultés et des souffrances peu visibles. Notre regard est absorbé par le fourmillement de la foule des centres-villes. On a du mal à imaginer qu’en marge de cette ébullition permanente, de nombreuses personnes se retrouvent isolées et déboussolées.

Cela nous invite à une conversion du regard. Je pense, à ce propos, à la formule du livre des Proverbes : « le juste connaît la cause des faibles, celui qui pratique l’injustice ne la connaît pas, car il ne la voit pas » (Pr 29.7).

Les mutations sociales vues à travers notre assiette

Les pratiques alimentaires en disent beaucoup sur le fonctionnement d’une société. En Espagne, par exemple, il existe un mot pratiquement intraduisible, la sobremesa, qui est un moment, après le repas, où les convives restent à table et discutent tranquillement. C’est un moment de sociabilité particulier qui ne se vit pas de la même manière dans d’autres pays. En France la convivialité se construit plutôt pendant le repas lui-même. Ailleurs, le repas est, parfois, surtout un moment fonctionnel où l’on s’alimente, ce qui fait que l’on passe à autre chose le plus vite possible.

Les changements alimentaires, marqueurs d’évolutions sociales sur le long terme

Est-il possible, alors, de lire des évolutions sociales au travers de ce qui se passe dans notre assiette ? Assurément. De premières choses sont visibles, déjà, si l’on regarde les évolutions de longue durée. Pour la France, le tournant se situe un peu avant le début du XXe siècle. A cette époque, l’essentiel de l’apport calorique provenait des céréales et des féculents. Depuis, les produits animaux, les fruits et légumes, les graisses et les sucres rapides, ont compensé une baisse vertigineuse desdits céréales et féculents. Si l’on décompose les apports entre glucides, lipides et protides on voit qu’on a changé de monde depuis 1900.

Source : Les comportements alimentaires, expertise collective animée par l’INRA, en 2010. Les données proviennent de FAO Stat

On a donc une alimentation beaucoup plus grasse qu’autrefois. Ce qui n’est pas visible sur le graphique est que les glucides ne sont pas non plus les mêmes (beaucoup moins de sucres lents) et les protides non plus (beaucoup plus de protéines animales et beaucoup moins de protéines végétales).

D’un côté on peut se dire que notre alimentation s’est diversifiée. De l’autre on voit que tout ce qui pose problème, aujourd’hui, autant en termes de santé publique que d’empreinte environnementale, résulte d’évolutions plutôt récentes au regard de l’histoire. Dès lors, pour beaucoup de générations qui ont vécu cette transition alimentaire progressive comme un accès à la modernité, la perspective de retourner à une alimentation plus végétale sera forcément vécue comme un renoncement.

Une autre évolution : l’explosion des plats préparés, est beaucoup plus récente. Leur usage a été multiplié (en gros) par 5 entre 1960 et 2000. Cela a été de pair avec un changement dans les lieux d’approvisionnements et le recours croissant aux grandes surfaces. Une évolution très récente (postérieure aux années 2000) montre un retour vers des surfaces de vente un peu plus petites (les hypermarchés sont en recul au profit des supermarchés).

Qu’est-ce que ces évolutions nous disent de l’évolution de notre société ?
Elles témoignent de transformations économiques, en premier lieu : certains produits de base sont moins chers, le niveau de vie moyen a augmenté, les fast foods ont démocratisé l’accès au restaurant et les plats préparés sont devenus plus variés et moins chers, etc.
Elles témoignent, également, d’une diminution du temps de travail domestique pour les femmes. Entre 1974 et 2010 (chiffres de l’enquête Emploi du Temps de l’INSEE), le temps passé en cuisine + vaisselle + courses a diminué de 50 minutes par jour (donc près de 6 heures par semaine) pour les femmes. Pendant la même période il a augmenté de … 8 minutes par jour pour les hommes ! Donc, la pratique d’une alimentation plus vite préparée, plus vite achetée, en partie sous-traitée (via des barquettes ou des restaurants), correspond à une évolution majeure du rôle social des femmes. Et l’évolution est encore plus marquée pour les femmes des milieux populaires qui ont eu accès récemment à des moyens auparavant réservés aux femmes cadres.

En revanche, ce que l’on peut remarquer (toujours au travers des enquêtes Emploi du Temps), c’est que le temps consacré aux repas eux-mêmes n’a pratiquement pas varié. Plus de personnes mangent seules, c’est vrai. Mais c’est, apparemment, directement lié au fait que plus de personnes vivent seules.

L’enjeu écologique de l’assiette ; contradiction entre fin du monde et fin du mois

Les liens entre assiette et société marchent dans l’autre sens, également : si l’on entend changer quelque chose aux modes d’alimentation, cela a des retentissements sociaux et culturels majeurs.
Or on estime que l’ensemble de la filière agroalimentaire (production agricole, transport, transformation, distribution, restauration, cuisine) produit environ 30 % de l’effet de serre français. On sait, par exemple, que l’alimentation carnée actuelle n’est pas soutenable au niveau mondial. Son rendement global est faible (il vaut mieux manger directement des céréales que de les faire manger à des animaux que l’on mange ensuite). L’empreinte carbone des ruminants est désastreuse (ils crachent du méthane en ruminant). Et du point de vue de la santé publique, une consommation élevée de viande rouge n’est pas sans danger. Mais cuisiner les végétaux n’est pas si simple (si on veut obtenir des saveurs marquées) et cela prend plus de temps que de faire cuire un beefsteack. On sait aussi que les plats précuisinés ont une valeur nutritive plus faible et une empreinte carbone plus élevée que lorsque l’on cuisine soi-même. Utiliser des légumes congelés est également consommateur de ressources. Il semblerait que tout ce qui fait gagner du temps coûte cher en carbone ! Et même aller au restaurant n’est pas neutre, à moins d’utiliser les services d’un restaurateur particulièrement concerné par les questions écologiques. La plupart des restaurateurs essayent de gagner du temps eux-mêmes, utilisent des préparations toutes faites, des légumes de contre-saison, et tablent massivement sur le congélateur.

Du coup cela met toute une série de pratiques sous pression. Mais quelle est donc la marge de manœuvre de tout un chacun ? Là on retrouve des réalités sociales hélas assez robustes.
Si le temps de préparation est en jeu, on voit mal comment aller de l’avant sans mobiliser d’autres personnes du foyer que la maîtresse de maison (sinon ce serait purement et simplement une régression sociale pour les femmes). C’est envisageable sur le long terme. A court terme les rigidités semblent très fortes.
Du côté de l’économie, il est assez normal que les personnes qui ont le moins de ressources soient les moins enclines à acheter de la nourriture biologique ou de meilleure qualité. L’enquête de l’INSEE sur le budget des ménages de 2017 montre que les 20 % les plus pauvres dépensent 18 % de leur budget pour l’alimentation, tandis que les 20 % les plus riches n’y consacrent que 12 %. Les ménages les plus pauvres ont donc une marge de manoeuvre bien plus faible. Ils n’ont pas tellement les moyens de substituer une dépense à une autre.

C’est donc un domaine où, comme on l’a dit au moment du mouvement des gilets jaunes, les exigences de fin du mois s’opposent aux réflexions sur les menaces de fin du monde que font peser sur nous les désordres écologiques.

Et cette divergence dans l’horizon de temps considéré va plus loin. Comme le notent les auteurs du rapport d’expertise dont nous avons extrait le graphique ci-dessus : les couches sociales défavorisées ont « un sentiment moindre d’auto efficacité et une faible estime de soi. Les sujets ne se sentent [dès lors] pas capables de réaliser des modifications […] de comportements trop éloignés de leurs habitudes. [Et, ils ont, par ailleurs] une difficulté à se projeter vers l’avenir […] en raison des difficultés immédiates de la vie » (pp. 231-232 du document). Le nombre d’événements désagréables qui leur « tombent dessus » et sur lesquels ils ont peu de prise les installe dans une forme de fatalité à l’égard de l’avenir lointain.

On voit comment le rapport à l’assiette met très rapidement en évidence des rapports au temps fortement clivés.

Les paradoxes de l’eschatologie ordinaire contemporaine

Or, il y a quelque chose d’inédit dans ce clivage des horizons de temps. En effet, à travers l’histoire, ce sont plutôt les couches sociales défavorisées qui ont manié des discours eschatologiques, tandis que les groupes plus favorisés se satisfaisaient de bénéfices à court terme. Les difficultés de fin de mois faisaient espérer l’horizon d’un autre futur. Un tel retournement est-il lié à la sécularisation ? Pas uniquement. L’eschatologie laïque avait, jusqu’à présent, obéi aux même règles : les espoirs révolutionnaires et l’attente d’un grand soir fleurissaient parmi les ouvriers. Le fait que les groupes favorisés raisonnent sur un horizon de temps plus long que les autres témoigne, me semble-t-il, d’une mutation historique majeure où les plus pauvres ont tout simplement perdu tout espoir, qu’il soit terrestre ou céleste.

Car pour le reste, je pense qu’il n’est pas hors de propos de parler d’eschatologie à propos de la « fin du monde » écologique. Elle est là pour orienter nos pratiques dans le présent, évidemment. Mais l’eschatologie néo-testamentaire n’était pas, non plus, une pure attente. Elle était plutôt une manière, elle aussi, d’orienter les pratiques présentes au regard d’une réalité à venir. Et, d’ailleurs, l’engagement des chrétiens par rapport aux menaces qui pèsent sur le devenir de l’humanité a aussi ce sens. Dieu, dans son amour, nous appelle à nous soucier des autres, de nos prochains actuels et futurs car c’est cet amour qui prévaudra à la fin des temps.

Réforme des retraites. Quelle justice ?

Il faut que je me lance sur cette question qui fait la une de l’actualité. Cela fait plusieurs semaines que je recule. Mais, au fil des discussions, des revendications, des éléments qui ressortent des débats, les choses deviennent plus concrètes et, en fait, plusieurs questions ayant trait à la justice émergent.

Au départ, l’annonce faite par le candidat Macron dès la campagne électorale, était de promouvoir un système juste. On retrouve cette ambition dans le rapport Delevoye (où nombre des arguments justifiant les grands axes de cette réforme sont développés) avec notamment cette formule, en forme de slogan : « un système où un euro cotisé donne les mêmes droits » (à tous). Dis de cette manière, on a l’impression que l’on a trouvé un critère incontestable de justice. Mais peut-on réduire la complexité de la société, avec l’extrême diversité des situations que l’on y rencontre à une formule aussi simple ?

L’argument, cela dit, est développé de manière intéressante dans l’introduction. Deux options sont opposées : celle où c’est l’Etat qui gère l’ensemble des retraites de la nation, et celle où ce sont des solidarités professionnelles qui prévalent et qui, du coup, gèrent des systèmes particuliers. Par le passé, « l’ambition universelle, dit le rapport, a cédé sous le poids des solidarités professionnelles, d’où nos 42 régimes de retraite ». Or, dans un contexte économique mouvant, « personne ne peut garantir l’avenir de sa profession dans sa pratique, son essence, sa démographie, son statut, son périmètre ». Il y a là une considération fort importante. Les caisses de cadres, par exemple, bénéficient d’une démographie favorable, puisque le nombre de cadres dans la population active ne cesse d’augmenter. Il y a donc beaucoup de jeunes cadres par rapport au nombre de cadres retraités. A l’inverse, le retraite des cheminots est un gouffre, non pas tellement à cause de l’âge du départ à la retraite, que parce que les effectifs de la SNCF ont fondu de manière drastique, année après année (on en est à 0,55 actif par retraité, d’après les calculs de la Cour des Comptes !).

Il est donc normal (et cela semble juste) que l’Etat dépasse des logiques trop locales. Par ailleurs, certains secteurs professionnels ont pu négocier des accords avantageux, à l’inverse d’autres, et cela crée, également, des inégalités. Mais on voit aussi le talon d’Achille d’un tel raisonnement. Car un secteur professionnel peut, à l’inverse, promouvoir une vision de la justice plus concrète, plus proche du terrain et plus adaptée à la variété des situations de travail.

Et donc, en s’adossant, a priori, à un argument abstrait et formel, le gouvernement s’est doublement compliqué la tâche. Il était évident, d’une part, qu’il peinerait à expliquer les bénéfices concrets d’un système justifié d’une manière aussi formelle et qu’il lui serait, d’autre part, difficile d’avoir une boussole pour gérer des négociations face à des revendications précises.

Toutes les exceptions soulevées posent des questions fortes en terme de justice

Le paradoxe est qu’en affichant un critère aussi simple et aussi fort, le projet a fait ressortir un nombre vertigineux de cas problématiques qui montrent à quel point la justice est multidimensionnelle.

La simple lecture du rapport Delevoye soulève déjà plusieurs lièvres. Il y a, d’abord, toute une série de cas qui, d’ailleurs, représentent des avancées, où on envisage de donner des points à des personnes qui ne cotisent pas (chômeurs, parents qui interrompent leur activité pour s’occuper de jeunes enfants, aidants, etc.). Or, déjà, si on veut déterminer une liste « juste » des cas pris en compte et du nombre de points accordés à chacun on rentre dans une négociation où les critères seront complexes à construire.

Mais il y a d’autres cas bien plus critiques.

L’exception des travailleurs indépendants

On lit, par exemple, cette affirmation : « dans le système universel de retraite, les salariés et les fonctionnaires cotiseront au même niveau, pour qu’à rémunération identique, ils aient les mêmes droits à retraite ». Si on est attentif, on s’aperçoit que cette phrase ne parle que des salariés. Et, de fait, il n’est pas prévu d’aligner les travailleurs indépendants sur les mêmes règles. Une authentique contorsion verbale prévaut ici : « Indépendants : un barème de cotisation adapté dans lequel l’équité avec les salariés est davantage recherchée ». L’équité est « davantage recherchée » : belle manière de dire qu’elle ne sera pas atteinte.

Il y a peut-être de bonnes raisons pour lesquelles un tel alignement serait impossible, voire injuste. Mais il ne relève certainement pas du principe affiché. Dans la pratique, le plafond de cotisation des indépendants (au-delà duquel il n’y a pas de cotisation) sera trois fois plus bas que celui des salariés. Ce qui nous est expliqué de la manière suivante : « le système universel de retraite tiendra compte de la dégressivité actuelle des cotisations, nécessaire à la préservation du modèle économique des travailleurs indépendants ». Le système universel tiendra donc compte de la situation actuelle. Pourquoi pas ? Mais pourquoi limiter cet argument à ce cas précis ? Et surtout, s’il s’agit de préserver le modèle économique en question, il semblerait plus judicieux d’avoir une progressivité (les plus fragiles économiquement cotisant moins) plutôt qu’une dégressivité.

Par ailleurs, si on parle de plafond, l’existence même d’un tel plafond pour les salariés (comme pour les indépendants) a fait débat. Au-delà d’un certain niveau de rémunération, le prélèvement se limite à la fraction qui finance les dimensions les plus sociales du système. Dans ce cas, évidemment, la fraction du revenu qui excède le plafond n’est pas prise en compte dans le calcul de la retraite. Pourquoi pas ? Mais pourquoi ? Cela incitera, de fait, les personnes concernées à investir dans des systèmes de retraite complémentaires que l’on prétend voir disparaître avec la réforme.

L’exception des professions dangereuses

Autre point. Dès le rapport Delevoye, le cas des policiers, des militaires et des pompiers était mentionné.

Je cite toujours. « Des spécificités pourront être conservées pour les fonctionnaires qui exercent des missions régaliennes de maintien de l’ordre et de sécurité publique. […] Pour l’exercice de ces missions, qui se caractérisent par leur dangerosité et par des contraintes importantes, l’État doit en effet disposer de fonctionnaires en pleine possession de leurs capacités physiques et par conséquent relativement jeunes ». On a là un concept nouveau : « la pleine possession des capacités physiques ». Or cela vient peu après un paragraphe plutôt cruel concernant les aides-soignantes, où l’on compare les aides-soignantes de la fonction publique hospitalières qui peuvent partir à 57 ans, à celles qui sont sous statut privé et qui ne le peuvent pas. Devrait-on aller, dans ce cas, vers un moins disant social ? Le rapport ne tranche pas et renvoie à la question générale de la pénibilité (qui fait, d’ailleurs, l’objet de nombreuses différences d’appréciation, et de nombreuses contestations, dans le système actuel). Alors pourquoi tranche-t-il immédiatement dans le cas des missions régaliennes de l’Etat ?

En fait, la question de la diminution des capacités physiques avec l’âge est une question pour beaucoup de professions. Une aide-soignante a un métier physiquement exigeant. Un conducteur de train n’a pas la même concentration après 50 ans. Et faire face à une classe d’élèves moyennement motivés nécessite une « pêche » qui fléchit, elle aussi, avec les années.

On s’aperçoit, alors, que l’argument (sous-jacent à beaucoup de réformes des retraites) de l’espérance de vie qui augmente est une simplification dangereuse. On distingue déjà l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé (qui augmente moins). Mais il faudrait également distinguer la capacité à faire face à une situation fatigante qui diminue bien avant l’âge légal de départ à la retraite. Dans certaines filières professionnelles on gère cette diminution en valorisant l’expérience et la hauteur de vue : donc en dirigeant les personnes d’âge mur davantage vers les fonctions d’expertise, ou les fonctions stratégiques et moins vers les fonctions opérationnelles. Mais ce n’est pas possible pour toutes les filières professionnelles.

La « malchance » de ceux qui ont une progression de carrière régulière

On sent bien que certaines professions bénéficient d’un rapport de force favorable pour négocier des exceptions (et les conducteurs des transports ont, il faut le dire, un pouvoir de blocage qui leur donne du poids dans les négociations). Par ailleurs, plus on rentre dans les détails, plus la complexité se dissémine. C’est une des raisons qui rend un simulateur de retraite extrêmement complexe à élaborer (d’ailleurs, aujourd’hui, le montant exact de la pension que touchera une personne donnée reste partiellement un mystère qu’il est parfois difficile de dissiper).

Il y aura, quand même, des gagnants mécaniques et des perdants mécaniques avec un système par points (quel qu’il soit). En gros, tous ceux qui ont eu une carrière assez plate, avec un salaire qui a assez peu varié, auront accumulé un nombre de points qui leur donnera une retraite assez proche de leur salaire (et, évidemment, c’est l’exemple de quelqu’un qui a eu le même niveau de rémunération toute sa vie qui est détaillé dans le rapport). A l’inverse, quelqu’un dont le salaire aura évolué régulièrement tout au long de sa vie, sera ramené en arrière de plusieurs années quand on calculera la moyenne des points qu’il a accumulé au fil des ans.

On comprend la colère des enseignants. Ils sont pratiquement la profession qui a l’évolution de carrière la plus progressive. Même au sein de la fonction publique leur cas est particulier (je renvoie au bilan qui a été établi par l’INSEE). En gros, ils sont sous-payés à l’embauche par rapport à leur niveau de diplôme et ne parviennent à une rémunération correcte qu’en fin de carrière. Et la perspective d’intégrer leurs primes dans le calcul de leur retraite n’est pas motivante car ils sont, également, un des corps de la catégorie A de la fonction publique qui touche le moins de primes.

Là, la perspective d’une retraite universelle révèle une injustice qui pourrait coûter très cher à l’Etat s’il confirme qu’il entend y remédier (mais le fera-t-il pour de bon ?) : rien ne justifie la courbe de carrière actuelle des enseignants. Il devraient, comme beaucoup d’autres professions du public et du privé, avoir une croissance rapide de leur rémunération en début de carrière, puis connaître, ensuite, une croissance modérée (je précise que je n’étais pas salarié de l’éducation nationale avant de prendre ma retraite !).

Les effets de l’âge d’équilibre sont inégaux socialement

Enfin, dernier exemple, imposer un âge d’équilibre, pour inciter à prendre sa retraite plus tard est, là aussi, une opération mathématique qui a des effets contrastés suivant les personnes. Quelqu’un qui a commencé à cotiser assez tard sera incité, de toute manière, à continuer à travailler pour augmenter son nombre de points. L’âge d’équilibre ne changera pas grand chose pour lui. La mesure touchera, en premier lieu, les personnes qui ont commencé à cotiser jeunes qui, donc, travaillent depuis longtemps et dont on sait qu’elles ont une espérance de vie plus courte que la moyenne. Il y a donc une injustice mécanique dans ce type de mesure.

La justice : une affaire de débats et d’incertitude

Voilà un bref aperçu de quelques points durs qui soulèvent, à chaque fois, des questions importantes que l’on ne peut pas traiter par le mépris. Et beaucoup soulignent, à propos de ce dossier (et d’autres), que l’attitude de l’exécutif, campé sur ses certitudes, et qui ne négocie que du bout des lèvres, contribue à la crispation globale. De fait, prétendre parvenir à la justice d’une manière aussi impersonnelle est choquant, surtout lorsque l’on découvre que certains ont réussi à obtenir, par leur entregent, des entorses aux principes affichés.

Je médite souvent, lorsque la question de la justice est en jeu, la formule du Deutéronome, qui concernait la mise en place d’institutions judiciaires : « la justice, la justice, tu poursuivras » (Dt 16.20). La répétition du mot « justice » qui est une tournure stylistique courante, en hébreu, est une manière d’insister sur le mot, mais, également, de sous-entendre que la justice n’a rien d’évident et qu’elle mérite qu’on y pense et y repense. Le verbe « poursuivre » provoque, en français, un effet détonnant car, dans notre langue, ce sont les prévenus qui sont poursuivis. Ici c’est la justice. On a compris l’idée générale : il est aventureux de penser que l’on a la justice entre les mains. Elle nous échappe sans cesse, mais ce qui compte c’est de continuer à la poursuivre, à y tendre, et cela appelle un travail long et complexe.

Les magistrats savent bien que rendre la justice se fait au terme de débats contradictoires, que ce moment est précédé d’enquêtes plus ou moins longues, d’un temps de délibéré et qu’un appel est toujours ouvert, afin que d’autres rejugent ce qui a été jugé une première fois. On se plaint de la lenteur de la justice, dans certaines affaires. Elle n’est pas toujours un inconvénient. On devrait d’ailleurs se méfier des appels incessants, dans l’opinion et dans le monde politique, à multiplier les procédures de comparution immédiate.

En dehors de la situation judiciaire, il faut souligner que la justice est, dans la société, plus un objet de débats et de confrontation, qu’un espace de consensus. Et, pour aller au-delà du bout de phrase du Deutéronome, on notera que les prophètes de l’Ancien Testament ont passé beaucoup de temps à critiquer la justice à courte vue des puissants de leur temps. A courte vue … précisément parce qu’ils avaient fait taire leurs contradicteurs.

Et donc, que va-t-il se passer finalement, sur le front des retraites ? Il semblerait que, dans les coulisses, on discute plus qu’on ne veut bien le dire publiquement. C’est souvent le cas. Quel sera le résultat ? On l’ignore aujourd’hui. Il est clair, en tout cas, que le système dit universel comportera de nombreuses exceptions. Une partie d’entre elles, au moins, devra quelque chose à des rapports de force plus qu’à des considérations d’équité. Il est inévitable qu’il en soit ainsi. Mais à l’heure du bilan, quand on fera le compte des gagnants et des perdants, tout un chacun jugera de la justice de l’opération menée avec de tout autres critères que celui des droits soit disant égaux accordés pour tout euro versé.