La présentation de soi, à l’ère des images

Presque tout le monde, aujourd’hui, est censé mettre quelque part une photo de son « profil » pour participer à un réseau social quelconque. Et, d’ailleurs, ma tête apparaît en haut de cette page ! Je suis soumis à cette contrainte depuis assez longtemps. Les organes de presse où j’écris m’ont demandé, régulièrement, une vignette avec mon visage. Cela a provoqué, d’ailleurs, d’amusantes discussions en famille. Une vieille tante m’a supplié, par exemple, de changer ma photo, car j’avais vraiment une tête trop rébarbative. J’ai fini par accepter de le faire. Elle ne m’en a plus jamais parlé. Elle ne m’a, non plus, jamais parlé de ce que j’écrivais et qui en disait, à mon avis, plus long sur ce que j’étais que ma photo.

Mais quelle photo mettre pour parler de soi ? Celle que j’utilise pour ce blog a été faite par un photographe professionnel (sur commande d’un journal où je devais être interviewé). C’est l’occasion, pour moi, de remercier Yann Piriou, qui m’a autorisé à l’utiliser. Je ne sais pas si cette photo est belle (certains directeurs de presse trouvent que non). Pour ma part, elle me plaît car elle dit quelque chose de ce que je suis, à mes propres yeux.

Pour beaucoup de personnes, la question de l’image qui parle de soi est torturante. Au point qu’il semblerait que la manie de la retouche envahisse même le champ des photos des profils sur les réseaux sociaux. Alors j’ai décidé de faire l’expérience. J’ai utilisé, un peu au hasard, un logiciel de retouche automatique gratuit et voici, en même pas trente secondes, ce qu’il a produit.

Avant et après la retouche

J’ai instantanément rajeuni de dix ans ! Ma peau est légèrement plus tendue et surtout beaucoup plus lisse. Je suis mieux rasé et j’ai les cheveux un peu moins grisonnants. Mais le paradoxe est que je n’ai jamais ressemblé à la photo de droite. Dix ans plus tôt j’avais une autre tête. Le vieillissement et la maturité sont des processus globaux et bien plus complexes qu’une simple histoire de peau.

Il y a autre chose qui me met mal à l’aise, avec la photo de droite, c’est que je n’y trouve pas trace des passions qui m’habitent. J’apparais comme un personnage lisse et un peu niais. Est-ce ce genre d’impression que les utilisateurs des logiciels de retouche cherchent à produire ? Il semblerait que oui et que cette tentative soit assez ancienne. Roland Barthes déjà, en 1957, dans les Mythologies, parlait des visages « plans, lisses, poncés par la vertu » des photographies d’acteurs du studio Harcourt.

Des autoportraits d’artistes, quant à eux, pleins de relief

Cette quête du masque d’impassibilité m’interroge et elle m’interroge d’autant plus que les artistes adeptes de l’autoportrait n’ont en général, rien caché de leurs espoirs et de leurs tourments.

Rembrandt est une sorte de recordman du genre. Entre tableaux, eaux-fortes et dessins il a approché les 90 autoportraits (aujourd’hui accessibles). Certaines de ces œuvres sont des mises en scène. Rembrandt se déguise, à l’occasion, pour évoquer un personnage célèbre. Mais dans la plupart des tableaux on sent plutôt une interrogation, une quête d’identité. On est bien au-delà de la retouche, naturellement, puisqu’il s’agit de peintures. L’artiste nous montre ce qu’il veut bien de lui. Mais on a l’impression qu’il a accentué les reliefs qui le caractérisent plutôt que de les raboter.

Autoportrait de Rembrandt, à la cinquantaine

On m’objectera que cela vaut pour les hommes et que les femmes sont soumises à l’impératif social de paraître. Mais je trouve le même parti pris de mise en relief chez des artistes féminines. Käthe Kollwitz, dont j’ai parlé dans un autre post de ce blog, a, elle aussi, régulièrement pratiqué l’autoportrait. Et il ne semble pas qu’elle ait masqué quoi que ce soit de son vieillissement et de ses tensions. On la voit, ci-dessous, à peu près au même âge que Rembrandt

Autoportrait de Käthe Kollwitz, à 57 ans

Et j’ai été bouleversé, il y a quelques années, en voyant, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, une exposition de l’artiste finlandaise Helene Schjerfbeck (à peu près de la même génération que Käthe Kollwitz), qui, à la fin de sa vie, a scruté son visage au fil de son déclin.

Autoportrait d’ Helene Schjerfbeck à 77 ans

Elle n’a pas hésité, on le voit, à accentuer la dissymétrie de son visage qui est un des sujets de préoccupation majeur de ceux qui retouchent leur portrait.

On observe donc deux stratégies opposées : le gommage des aspérités, d’un côté, et la mise en évidence des arrêtes vives, de l’autre.

Ne pas se livrer tout en se montrant, paradoxe de notre époque

On devine ma sympathie pour les arrêtes vives. Je suis toujours un lecteur assidu et passionné des Psaumes, ce livre de cris, de joies et de larmes. Il y a là bien plus de vie que dans un jardin de statues coulées dans le marbre !

On pense, en général, que ceux qui arrangent leur visage cherchent à plaire. C’est sans doute le fond de l’affaire, mais c’est une recherche assez pathétique. Car ce n’est pas tant la jeunesse ou le rajeunissement le propos. L’idée est plutôt de faire de son visage un moule régulier, donc de se conformer à un standard supposé plaisant et de donner à voir une personne que l’on n’est pas. C’est une manière de ne pas faire trop de vagues, de ne pas afficher une singularité exagérée et d’obtenir une approbation sociale de surface. C’est sans doute ce que cherchent, d’ailleurs, les amateurs de « like ». Et c’est sans doute, également, une contre-partie de la frénésie actuelle de monstration : on finit par se cacher soi-même en prétendant se montrer.

Sortir du moule n’est pas si simple. Les grands artistes y parviennent en suivant leur démarche et leur recherche. Cela vaut-il la peine pour tout un chacun ? Je le crois. Mais c’est affaire de confiance : confiance en l’autre et confiance en soi. Et, ultimement, confiance dans le regard de Dieu qui nous voit et nous aime tels que nous sommes.

Les mathématiques servent aussi à apprendre à dialoguer !

La n+1ème réforme de l’enseignement des mathématiques, au lycée, fait des vagues (comme souvent !). Un enseignement de spécialité unique a été conçu, pour la classe de première, aussi bien pour ceux qui se destinent à une carrière scientifique, que pour ceux qui pensent simplement utiliser des outils mathématiques dans leur métier. Du coup, la marche est trop haute pour beaucoup d’élèves, qui se trouvent en difficulté, à la sortie d’une classe de seconde qui ne les avait pas préparés à cela. Un épisode chaotique de plus ?

Derrière ces multiples réformes, et les remous qu’elles suscitent, se joue la place sociale des mathématiques dans l’enseignement français et il est clair que le prestige de cette discipline est en recul. Le nombre d’heures prévues dans les programmes diminue, année après année. Les enseignants en école d’ingénieur ou à l’université en voient les conséquences depuis plusieurs années : les étudiants ne maîtrisent plus les mêmes prérequis que naguère.

Il se trouve que ma propre biographie est traversée par cette question du rôle à attribuer aux maths. J’ai suivi, d’abord, un cursus de mathématiques, discipline où j’avais des facilités, jusqu’à entrer à l’Ecole Normale Supérieure (parmi les derniers, quand même !), obtenir l’agrégation de mathématiques et faire quelques (très modestes) travaux de recherche en mathématiques appliquées. C’est ensuite que j’ai bifurqué pour l’administration des Ponts et Chaussées, l’aménagement urbain, puis la sociologie.

Et, donc, que penser du rôle à donner aux mathématiques dans l’enseignement ? Deux lectures me semblent possible : oui, on a donné une place exagérée aux mathématiques ; mais, d’un autre côté, en édulcorant sa place dans l’enseignement on supprime, au passage, une formation à l’argumentation qui fait cruellement défaut aujourd’hui.

Je vais suivre ces deux lectures possibles, l’une après l’autre.

Oui, on a donné une place exagérée aux mathématiques

J’ai eu l’occasion de suivre de près le cursus suivi par les élèves ingénieurs à l’Ecole des Ponts et Chaussées. Vu les professions auxquelles ils se destinent, à la sortie de l’école, seule une minorité d’entre eux a besoin du bagage mathématique que l’on exige d’eux lors du concours d’admission. Ceux qui entament une carrière scientifique et technique, qui travaillent en conception, en recherche développement, en ont besoin. Les autres se destinent plus à des métiers d’ensembliers où ils animent des équipes pluridisciplinaires et où seules des notions techniques générales leur sont utiles.

Ensuite, les mathématiques, cela a été dit et redit, ont été utilisées d’abord comme un outil commode de sélection. Et ce mode de sélection n’est pas dépourvu de biais : il sélectionne des personnalités pas forcément ouvertes aux autres, qui peuvent accorder une foi exagérée aux calculs, sans voir les présupposés qu’ils incluent. Dans le monde de l’aménagement, par exemple, les faces à faces entre ingénieurs et usagers sont souvent grinçants.

De plus, autre argument, beaucoup de logiciels incorporent, aujourd’hui, des calculs tout faits et seuls leurs concepteurs ont besoin d’être au fait des détails de leur fonctionnement. Il suffit, par exemple, d’appuyer sur une pédale de frein pour lancer un logiciel d’assistance au freinage dont très peu d’automobilistes maîtrisent les tenants et les aboutissants. Cela implique que le bénéfice procuré par la maîtrise des outils mathématiques s’en trouve nettement réduit.

Enfin, si on sort des hautes sphères de l’ingénierie, force est de constater que le français moyen ne sait même pas utiliser la multiplication dans la vie courante. Il semblerait en avoir appris suffisamment à la fin du CM2 (pour ne pas dire une classe antérieure) ! Le manque d’usage des notions mathématiques dans la vie de tous les jours provoque une perte de compétences irrémédiable. Dès lors, pourquoi s’acharner à lui apprendre des notions qu’il oubliera très rapidement ?

Toutes ces remarques pourraient conduire à penser que les cris d’alarme que lancent les enseignants en mathématiques sont d’abord les réactions corporatistes d’une profession qui tient à sa place éminente.

Mais les choses ne sont pas si simples.

Les mathématiques, une école de l’argumentation

Je lis de temps en temps les productions d’un ancien camarade de l’Ecole Normale Supérieure (admis, lui, parmi les tout premiers), Jean-Pierre Demailly, sur l’enseignement des mathématiques. J’y retrouve la trace d’une personnalité que j’ai connue : concernée par les questions de la transmission et pas uniquement par l’approfondissement de son savoir.

Une de ses premières prises de position fit suite à une des saillies de Claude Allègre, alors ministre de l’éducation nationale, qui avait déclaré, en 1999 : « les mathématiques sont en train de se dévaluer, de façon quasi inéluctable. Désormais, il y a des machines pour faire les calculs. Idem pour les constructions de courbes ».

On pourra consulter l’ensemble de la réaction de Jean-Pierre Demailly sur sa page personnelle. J’y relève, pour ma part, deux arguments forts. Le premier est de prendre acte du fait que les mathématiques ont une utilité de plus en plus hétérogène au sein de la population. Dans ce cas, il faut privilégier des filières différentes les unes des autres, alors qu’on est, au contraire, en train (au collège, puis au lycée) d’homogénéiser de plus en plus les cursus. Je le cite : « Le grand tort des anciennes filières C, D, E a été d’instituer un système de sélection par les sciences (et, en l’occurrence par les mathématiques), qui a été ressenti par beaucoup comme une dictature des mathématiques sur l’ensemble des autres disciplines – y compris les autres disciplines scientifiques. Le moyen radical trouvé pour supprimer cette « dictature » a été de nier les différences individuelles et le jeu de balance possible entre les disciplines. […] Cela a conduit en fait à un système encore plus inégalitaire qu’autrefois, où seuls les étudiants les plus favorisés et/ou bénéficiant d’un soutien approprié peuvent tirer leur épingle du jeu ». L’épisode actuel, d’un enseignement commun à destination d’élèves qui ont des projets différents, est, on le voit, la poursuite de cette stratégie fatale.

Et le second argument est, à mes yeux, le plus fort : « les bacheliers qui entrent à l’université paraissent très mal préparés [à ce qui les attend] ; bien souvent, leur vision des mathématiques au sortir du lycée se réduit à la pratique aveugle de techniques stéréotypées et une vision figée des mathématiques – comme si jamais ils n’avaient eu l’occasion de se rendre compte que les mathématiques sont avant tout la science du raisonnement plutôt qu’une technologie des recettes de calcul ». A force de simplifier les contenus, on en fait une série de trucs à appliquer et on se détourne de l’apprentissage de la démonstration.

Il est vrai que, sans doute, seul quelqu’un qui n’a pas été en difficulté face aux maths, peut se rendre compte qu’il s’agit, d’abord et avant tout, d’une science du raisonnement. Elle n’est, d’ailleurs, pas la seule. Autrefois, la rhétorique en tenait lieu, également. La dissertation française ou philosophique en font partie, elles aussi. Mais il est certain que l’apprentissage du raisonnement est fortement lacunaire, de nos jours. Claude Allègre, pour parler du lui, tout au long de sa carrière, et avant même d’être ministre, a laissé soupçonner, à plusieurs reprises, qu’il ignorait totalement ce qu’argumenter voulait dire. De ce point de vue, il a été une sorte de précurseur de l’ambiance actuelle, où l’affirmation gratuite et l’invective sont plus facilement entendues qu’une argumentation.

Du bon usage de l’argumentation

La question est donc : que font ceux qui ont eu la chance d’approfondir cette science du raisonnement ? J’entends : que font-ils dans des situations pratiques où les enjeux ne sont pas purement mathématiques ? J’ai pu côtoyer deux cas de figure assez contrastés. Les uns (et cela renvoie à mes premières considérations) utilisent cette gymnastique pour prouver qu’ils ont raison et disqualifier leurs interlocuteurs. Les autres, à l’inverse, mobilisent ce savoir-faire d’une manière symétrique : ils s’en servent également pour clarifier le point de vue de l’autre, en prendre la mesure, le comprendre, le rendre audible et discutable.

A ce propos, un des arguments récurrents des tenants de la formation mathématique est de dire qu’une part majeure de l’innovation repose sur cette discipline. Ce n’est pas entièrement vrai. L’innovation médicale, ou biomédicale, l’innovation informatique et même une part significative de l’innovation industrielle, ne s’appuient pas directement sur les outils mathématiques. En revanche, elles supposent d’utiliser une approche argumentative comparable à celle des mathématiques. Ensuite il y a quelque chose qui renvoie à ce que nous venons de dire : le succès de la Silicon Valley, par exemple, n’a pas reposé seulement sur une excellence scientifique. Les innovations qui y ont vu le jour ont percé parce qu’elles ont su répondre à des attentes, reformuler des demandes, bref traduire le langage de tout un chacun en programme de recherche. Dans ce domaine aussi on voit, donc, que la clarification que permet la formation mathématique est surtout utile quand elle nourrit un dialogue.

J’ai commencé, par exemple, à utiliser Internet avant l’apparition de Google. Je me souviens encore des moteurs de recherche (complexes et laborieux) que j’utilisais à l’époque. Et je me souviens également du jour où un collègue m’a parlé d’un nouveau moteur de recherche qui s’appelait Google. En 5 minutes je l’avais adopté : c’était l’outil qui se rapprochait le plus de ma manière de formuler les questions.

Donc oui, nous avons besoin, nous avons un urgent besoin, de personnes capables de démêler l’écheveau de situations complexes, d’attentes hétérogènes, d’enjeux entrecroisés. Nous avons besoin d’acteurs en mesure de reformuler des attentes d’une manière audible et compréhensible par le plus grand nombre de personnes possible. Il nous faut absolument sortir du jeu actuel des pseudos échanges où chaque partie se contente d’éructer sa vision des choses à destination de ses adversaires.

Les personnes qui ont eu une formation à une discipline logique ont acquis des compétences pour ce faire. J’ai souvent rendu grâce à mon parcours mathématique quand j’ai dû animer des réunions foisonnantes, menacées de partir dans tous les sens.

Mais il reste un vide intersidéral, dans l’enseignement : les lieux où l’on discute sont peu nombreux ; ils reposent beaucoup sur les choix pédagogiques personnels de l’enseignant. Et l’école est dépendante des logiques sociales d’exclusion et de classement qui pervertissent, aux yeux de beaucoup de catégories sociales, la confiance dans les institutions et donc dans les arguments formels, quels qu’ils soient.

Donc oui, les mathématiques peuvent être une école du raisonnement, mais encore faut-il construire des lieux où le dialogue raisonné a droit de cité. Et c’est là que nous sommes collectivement défaillants.

Ce qui menace vraiment les classes populaires

Et voilà que le Président de la République et le Premier Ministre nous ressortent un débat sur l’immigration au motif, dixit Emmanuel Macron, que « les bourgeois n’ont pas de problème avec [l’immigration] : ils ne la croisent pas ». Tandis que « les classes populaires vivent avec ». Les arrières-pensées électoralistes sont évidentes, mais l’argument est fallacieux. D’ailleurs, ceux qui votent le plus en fonction de la question de l’immigration ne sont pas forcément ceux qui « vivent avec ». Les immigrés sont concentrés dans le centre des grandes villes et dans leur première couronne, tandis que le vote Front National est plus important dans les grandes couronnes et les espaces périurbains ou ruraux.

Il est évident qu’une partie des ouvriers et employés se sentent menacés par l’immigration, mais pas parce qu’ils vivent avec. La menace qu’ils ressentent provient d’ailleurs.

Classes populaires ou classes moyennes inférieures : un flou sémantique, mais un déclassement évident

Il se trouve que, ces jours-ci, la presse relaye les résultats d’une enquête menée par l’IFOP. On a demandé aux personnes interrogées (2.000 en l’occurrence) de se situer socialement. EN 2008 70% des français se situaient dans la classe moyenne. Ils ne sont plus que 58% aujourd’hui. Du coup, l’IFOP utilise le vocable de « classe moyenne inférieure » sans que l’on sache très bien où la frontière passe. Il est clair, en tout cas, que les populations d’employés (qui sont souvent des employées) sont proches des ouvriers. Le cas des professions dites « intermédiaires » est plus difficile à trancher : cadres moyens, techniciens ou travailleurs sociaux, ils ont des destins contrastés. Mais les signes d’une fracture majeure, au sein de la classe moyenne, se multiplient d’année en année.

Quelles que soient les étiquettes que l’on emploie, il apparaît que le continuum qui avait marqué, depuis l’après-guerre, les économies dites développées, avec une classe moyenne dominante, au sein de laquelle la mobilité sociale était possible, est en train de disparaître. Dans tous les pays riches on observe une polarisation de l’emploi. Cette évolution n’est pas récente, mais elle devient de plus en plus visible, au fil du temps. Le graphique ci-dessous a été établi par le bureau du recensement aux USA.

Chart1_share-of-employment

Il oppose travail routinier et travail non-routinier. L’évolution semble implacable. Ce qu’il faut savoir est qu’il subsiste des emplois considérés comme non-routiniers tout en bas de la hiérarchie sociale : tout ce qui relève du service à la personne ou du gardiennage, par exemple. Une évaluation relativement ancienne de la commission européenne est plus claire encore, dans sa présentation.

Chiffres pour l’Union Européenne

On voit parfaitement que ce sont les qualifications moyennes qui s’effondrent. La faute à qui ou à quoi ? En fait, après tout un temps où l’automatisation s’est plutôt substituée au travail non qualifié, elle mord désormais sur le travail moyennement qualifié.

Des choix de mode de vie remis en question

Dans ces couches sociales, si on travaille, il est clair que les salaires sont tirés à la baisse, du fait de la faible demande d’emploi. Du coup, l’IFOP rapporte le cas fréquent de ménages « de la classe moyenne inférieure » qui calculent de plus en plus juste. Les choix de mode de vie de long terme, comme le logement, sont rigides. Il faut donc rogner sur le reste. Et voilà comment on retrouve une population que l’on connaît bien : faite d’ouvriers et d’employés, habitant loin des centres-villes pour pouvoir accéder à la propriété, devenus dépendants d’une automobile qui leur coûte cher, elle aussi, et obligés de rogner sur des dépenses de court terme : l’alimentation en fin de mois, les loisirs, le chauffage, etc.

Dans ces zones périphériques, une fois encore, on trouve peu d’immigrés. Et ils ne menacent pas (au moins pour la première génération) le segment du marché du travail dont nous parlons. Ils sont eux-mêmes, ou fortement qualifiés, ou porteurs d’une qualification qui n’est pas reconnue, de sorte qu’ils occupent des emplois peu qualifiés. Mais le trou qui est en train de se creuser, au milieu de l’espace des qualifications, inquiète ceux qui se demandent de quel côté ils vont basculer. La perspective de rejoindre les emplois les moins qualifiés, occupés de fait, aujourd’hui, par un nombre significatif d’immigrés, fait peur.

Et ce ne sont pas des politiques régaliennes et des coups de menton autoritaires qui vont faire avancer ce problème qui relève de choix techniques et économiques.

Il faudra quand même bien trouver des voies d’action …

En dehors même de motifs altruistes, il faudra quand même bien agir avant que ce clivage n’explose, socialement et politiquement. A Libsonne, en l’an 2000, l’Union Européenne a voulu promouvoir la « société de la connaissance ». 20 ans plus tard, on ne peut pas dire que les résultats soient significatifs. Investir dans la formation est une des voies possibles. C’est ce qu’a timidement tenté de faire le gouvernement depuis 2017.

Mais, au fond, il y a une remise en question plus profonde et qui émerge à peine, aujourd’hui : il faut sortir du récit enchanté de l’innovation technique. Elle n’est pas la solution à tous nos problèmes. Ce que je viens d’écrire montre même qu’elle crée des problèmes de société aigus. La crise écologique nous montre également le coût des appareillages techniques divers que nous utilisons. Le problème, si on renonce à cet enchantement, est qu’il ne restera plus qu’un désenchantement radical. Peu de gens, autour de nous, cherchent un sens à leur vie dans un dialogue avec Dieu. L’élévation du niveau de vie et le progrès technique restent les seuls vecteurs d’espérance, pour bon nombre de nos concitoyens. Et les fractures qui apparaissent au grand jour annoncent donc une crise majeure.

Au milieu de tout cela, les petits calculs électoralistes et la stigmatisation des immigrés sont des dérivatifs peu honorables qui masquent, mais pour combien de temps encore, l’ampleur des questions qui sont devant nous.

Ceux qui ne croyaient pas à l’automobile …

A la fin du mois d’août sont publiés, chaque année, les comptes des transports. Je laisse de côté la plupart des pages de ce document assez technique, et je vais, régulièrement, regarder comment le trafic a évolué. On le mesure en tonnes-kilomètres pour le transport de marchandises et en voyageurs-kilomètres pour les transports de personnes. Et on découvre ainsi que, depuis 2001, l’usage de l’automobile stagne. Le graphique ci-dessous compare les chiffres à ceux de 1990 (par définition les courbes partent toutes de 1)

Source : Comptes nationaux des transport (1990-2018)

Depuis 1995 le transport en commun gagne des parts de marché. L’évolution du transport routier de marchandises est plus difficile à interpréter car elle est plus directement liée à la conjoncture économique : on voit que la crise de 2008 y a mis un coup d’arrêt.

Les chiffres d’usage de la voiture individuelle sont particulièrement frappants. Entre 2001 et 2018 son usage a augmenté de seulement 5 % alors que, dans le même temps, la population a augmenté de 10 %. Si on parle de facteur 4, pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre, on est loin du compte. Mais la stagnation soudaine de l’usage de la voiture est, malgré tout, un tournant historique. Le site du Ministère du Développement Durable donne accès aux archives des anciens rapports. On peut, de la sorte, remonter jusqu’en 1954. On découvre, alors, qu’à certaines époques la croissance de l’usage de la voiture était fulgurante : + 60 % entre 1955 et 1960, + 75 % entre 1960 et 1965 et + 50 % entre 1965 et 1970! A cette époque là (en 1969, exactement) une officine, cherchant à encourager les entreprises à mener des campagnes publicitaires, a pensé avoir trouvé l’argument massue :

Affiche de la campagne de 1969

Il est vrai qu’avec des taux de croissance autour de 10 % par an, il était difficile de ne pas « croire » à un tel phénomène. A partir de 1970 la croissance se ralentit un peu : il faut 10 ans, entre 1970 et 1980, pour observer de nouveau une croissance de 50 %. Mais elle reste, malgré tout, soutenue. Entre 1980 et 1990 la croissance est encore de 28 % ; entre 1990 et 2000 : 22 %. Même sur cette dernière période, il faut prendre la mesure de la véritable lame de fond que ces chiffres représentent. En 2000 on fait tout simplement 10 fois plus de kilomètres en voiture qu’en 1955 (alors que la population n’a augmenté que de 40 %) !

Que se passe-t-il en 2001 ?

La rupture de fin 2001 est en partie mystérieuse. Cette année là, le prix du carburant n’est pas particulièrement élevé. En 2000 l’usage stagne déjà. En 2001 il repart de l’avant, puis, à partir de 2002, la stagnation s’installe. Aucun événement décisif ne s’est pourtant produit. La rupture est le fruit d’une évolution qui a fait son chemin sans bruit.

En fait, depuis plusieurs années, les pouvoirs publics, comme les citoyens ont arrêté de « croire » à l’automobile. Les grands travaux autoroutiers s’éteignent les uns après les autres. On ne construit presque plus de voies rapides urbaines et, de la sorte, les bouchons se multiplient. Il devient moins intéressant de prendre sa voiture. De nouvelles générations arrivent à l’âge adulte : pour elles la voiture n’est pas un symbole d’émancipation ; c’est juste un outil éventuellement utile. Les jeunes se précipitent moins pour avoir leur permis de conduire. A l’inverse, les grandes villes recommencent à investir lourdement dans leurs réseaux de transport en commun. On regarde, désormais, les outils de transport de manière pragmatique et la voiture fait beaucoup moins rêver. Les personnes qui passent des heures à la bichonner sont devenues une minorité.

La diffusion d’Internet et du téléphone portable (à partir de 1997) n’a pas conduit les gens à moins se déplacer. Les enquêtes montrent qu’ils y consacrent toujours autant de temps. En revanche, cela a accru le côté utilitaire des déplacements : on réfléchit davantage à où on va et comment on y va.

De quelle croyance parle-t-on ?

Croire à l’automobile : la formule est intéressante. Elle montre bien que les progrès techniques ne mettent pas seulement en jeu la rationalité, mais que s’y mêlent des attentes, des phantasmes, des espoirs pas toujours explicités, mais bien réels.

Gabriel Dupuy avait souligné dès 1999, dans La dépendance automobile (ed. Anthropos), que beaucoup de personnes projetaient sur la voiture un rêve d’indépendance, pour finalement en devenir dépendants. Si l’on habite hors d’un centre-ville, il est, de fait, devenu fort difficile de se passer d’une voiture.

Or il semble, aujourd’hui encore, plus facile de croire en un objet que de faire confiance à une personne (pour ne pas parler de Dieu !). Le smartphone a sans doute remplacé l’automobile dans les rêves d’émancipation. Oui, on pense pouvoir manipuler un objet plus facilement qu’une personne. Le sentiment de maîtrise que nous donne un dispositif technique est immédiat. Mais qu’en est-il sur le long terme ? On met tout un temps à revenir sur terre et à se rendre compte que cette maîtrise est largement un leurre.

Les relations humaines peuvent être bien décevantes, elles aussi. Cela dit, les amitiés sont des liens très fiables. On ne manipule pas son ami, mais il nous aidera en cas de coup dur. Quant à Dieu, il peut sembler bien lointain et hors de toute prise, mais il restera à nos côtés sans défaillir, pour peu que nous lui fassions confiance. C’est une autre forme de croyance qui est ici en jeu. On met souvent plus de temps à y rentrer et à s’y tenir. Mais elle nous libère au lieu de nous asservir.

Expertise distribuée ou règne des « fake news » ?

Les transformations de l’expertise dans le monde 2.0

La crise de l’expertise n’est pas entièrement nouvelle. J’ai, moi-même, fait des stages dans les directions départementales de l’équipement à la toute fin des années 1970 et, dès cette époque, les « vieux » ingénieurs disaient que l’âge d’or où on s’inclinait devant leurs avis était terminé. Sur ce plan, en France, la fin du gaullisme (donc 1969) marque la fin d’une époque. La présidence de Giscard d’Estaing verra encore la modernisation foudroyante du téléphone (domaine où la France était en retard) et le lancement du TGV. Mais, à cette époque, le vers est dans le fruit. Les populations locales sont de plus en plus résistantes à des avis adossés à un savoir technique.

Cela dit, il s’agit là d’oppositions à un pouvoir d’état et à ses prétentions à régir les existences au nom d’une technocratie publique. Or la crise de l’expertise que nous vivons aujourd’hui a atteint, progressivement, des métiers du privé et elle semble n’avoir guère de limite. Toutes les professions qui tiraient leur prestige d’un savoir particulier sont descendues de leur piédestal et elles se confrontent à des clients ou à des usagers qui vont puiser leurs renseignements à d’autres sources.

Les experts ont leurs propres préjugés

Tout cela n’est pas entièrement négatif. Les « sages et les intelligents », pour reprendre l’expression des évangiles, ont leurs propres œillères (Mt 11.25-26, Lc 10.21-22). Il est peu de domaines où l’assurance des experts n’ait été battue en brèche, quelques années plus tard, par de nouveaux experts. On a d’abord construit des grands ensembles, puis on a détruit une partie d’entre eux. Certains architectes urbanistes imaginaient, à l’époque de l’automobile triomphante, de transformer le cœur de Paris en nœud autoroutier ! Les experts militaires de divers pays ont encouragé leurs gouvernements à mener des conflits dont les pays en question se sont mordus les doigts, ensuite. Au nom de la productivité agricole on a recommandé l’usage de pesticides, aujourd’hui interdits du fait de leur toxicité avérée, mais qui sont extrêmement stables et ne se dégradent que très lentement une fois qu’ils ont été disséminés dans la nature. On a recommandé de coucher des bébés sur le ventre, avant de se rendre compte, des années plus tard, que cela provoquait des apnées du nourrisson.

Les « sages et les intelligents » avaient beaucoup d’idées sur ce que devaient faire les autres et ils ne cessaient, j’en ai eu de multiples témoignages, de se lamenter sur le faible degré d’obéissance de leurs interlocuteurs. En fait, les années ont prouvé qu’ils ont souvent négligé, dans leurs projets, des aspects qui leurs semblaient secondaires, voire qu’ils n’avaient même pas perçus, et qui se sont révélés essentiels par la suite.

Du coup, c’est évident, tout cela a provoqué un scepticisme assez généralisé par rapport à la parole des experts. Et puis, de l’autre côté de la barrière, on a fini par prendre en compte ce que les usagers savent, à partir de leur propre pratique. On parle, aujourd’hui, d’expertise d’usage, dans les projets d’aménagement. La prise en charge des maladies chroniques prend en compte le point de vue des associations de malade et, même dans le suivi individuel, le vécu du patient, son rapport aux traitements, sa manière d’organiser sa vie quotidienne avec la maladie, sont devenus des paramètres importants.

Mais les prétendus experts n’ont pas disparu, ils se sont simplement multipliés

Mais tout n’est pas aussi idyllique. Le nombre de personnes qui donnent des conseils aux autres au nom d’un supposé savoir n’a nullement diminué, il a même considérablement augmenté.

Aujourd’hui, si quelqu’un va chez le médecin, il aura souvent consulté un site Internet (sérieux ou non, comment le savoir ?) sur « ce qui ne va pas chez lui » auparavant. Les hebdomadaires donnaient de multiples conseils de santé ou de beauté, autrefois. Ils font figure, désormais, de petits joueurs. On peut trouver, désormais, en quelques minutes, des conseils sur à peu près tout. Les guides gastronomiques sont concurrencés, eux aussi. On va consulter les avis sur les restaurants du coin si on envisage une sortie et même si on est en vacances. Tout est commenté et évalué.

Naturellement, si on lit quelque chose dans le journal, plus besoin d’aller au « café du commerce » pour entendre quelqu’un qui mettra cela en doute. On trouve, en ligne, autant d’opinions qu’on le souhaite !

On parle parfois « d’expertise distribuée » pour évoquer une telle situation : l’expertise n’est plus concentrée entre quelques mains, elle est distribuée entre un grand nombre d’acteurs qui peuvent tirer parti les uns des autres. Et ce que j’ai dit sur l’expertise d’usage montre qu’il y a une pertinence à parler ainsi. Chacun possède une bribe de savoir, liée à sa position dans la société, à sa pratique, à ses centres d’intérêt. Mais est-il juste de parler d’expertise à propos des multiples avis que l’on trouve sur la toile ? Souvent, ce sont plus des traits d’humeur, des coups de gueule, des impressions fugitives érigées en savoir avéré.

Et le citoyen lambda, ou l’homme de la rue, n’essaye pas, la plupart du temps, de se forger une opinion en exerçant son discernement. Il se laisse plutôt entraîner par ses sympathies, par ce qu’il a envie de croire, par ses impressions. Il gobe les avis qui lui plaisent avec aussi peu de recul que les individus de naguère gobaient ce que disaient les experts. Le doute généralisé et la croyance aveugle se sont répandus, mais pas le sens critique.

Apprenons ou réapprenons à exercer notre discernement

Or, si je reviens vers les évangiles j’y trouve un constant appel à se faire une idée, à se déterminer, à s’engager en connaissance de cause. L’évangile de Jean, tout particulièrement, contient de multiples appels de Jésus à ses interlocuteurs, pour qu’ils se ressaisissent et voient les choses par le bon bout. Il use, à ce propos, d’un critère simple, mais décisif : « si vous ne croyez pas ce que je dis, voyez au moins ce que je fais » (Jn 10.38). Oui, c’est un bon point de départ, un critère assez radical et souvent détonnant. Quand on regarde le comportement de quelqu’un qui prétend savoir quelque chose, on discerne quels sont ses centres d’intérêts, au-delà de son discours, et c’est souvent très éclairant.

Les intérêts orientent la perception et créent des aveuglements, même chez quelqu’un qui est de bonne foi. Croiser les points de vue, c’est aussi prendre la mesure d’intérêts divergents. Et si on utilise cette grille de lecture, le méli-mélo des expertises multiples devient beaucoup plus facile à démêler. La plupart des « fakes news » ne sont pas des erreurs, ce sont des mensonges répétés complaisamment par ceux que cela arrange. Mais Jésus était déjà en butte à ceux qui ne voulaient pas le prendre au sérieux. Ces constructions de biais ne sont donc pas nouvelles. Elles ont simplement pris une extension inédite, aujourd’hui.

A pied ou en voiture : deux rapports différents à l’espace public

La règle d’or : « ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux », que l’on trouve dans les évangiles (Mat 7.12 et Lc 6.31), semble relever du bon sens. D’ailleurs on en a retrouvé des équivalents dans beaucoup de cultures. Dans la pratique, on se rend compte que ce jeu de symétrie entre « les hommes » et soi fonctionne de manière très irrégulière. Il y a des situations où cela nous paraît évident que les autres pourraient être à notre place et d’autres où cette perception disparaît quasiment de l’horizon.

Dans la rue, le piéton est au milieu des autres. L’automobiliste est ailleurs

Mon propos commence par une anecdote. Me voici dans le bourg (2.000 habitants) où je vais à l’église le dimanche, en train de participer à une journée citoyenne de nettoyage des espaces publics et des entrées de ville. Dans la partie agglomérée, il n’y a pas beaucoup de travail sauf (premier indice) dans les plates bandes des chicanes qui servent de ralentisseurs et qui sont encombrées d’objets, manifestement jetés par des automobilistes. Puis, sitôt les dernières maisons franchies, c’est une incroyable accumulation de canettes, de bouteilles, d’objets hétéroclites qui encombre les fossés.

Cela signifierait-il que les piétons sont particulièrement civiques ? Les élus municipaux, avec qui j’évoque la question, sont sceptiques. Mais ils sont néanmoins d’accord que les automobilistes se permettent des gestes que les piétons n’osent pas faire. L’un me signale que les feux rouges peuvent devenir, à l’occasion, de véritables décharges où des automobilistes, à l’arrêt, en profitent pour vider leur habitacle. J’interroge un ami qui travaille aux services techniques d’une commune. Il me confirme que l’essentiel des nettoyages qu’ils doivent opérer provient des déjections des automobilistes avec, finalement, une seule exception : lorsque des groupes importants de piétons stationnent et font la fête ensemble dans la rue.

De tout cela il ressort une impression très forte : pour l’essentiel, les piétons se sentent au milieu de leurs semblables ; ils se contrôlent en partie les uns les autres et considèrent la rue comme un espace partagé où tout ne leur est pas permis. D’un autre côté, les automobilistes sont dans leur voiture, et traversent, plus ou moins par hasard, des zones qu’ils n’habitent pas et où ils n’ont pas l’impression d’avoir en face d’eux des semblables.

Ce que marcher transforme en nous

Tout cela me rappelle des souvenirs divers. Quand j’ai commencé à marcher de manière un peu longue, dans des endroits divers (aussi bien en ville qu’en rase campagne), je me suis rendu compte que je n’adhérais vraiment à l’espace qu’en marchant. Il m’est arrivé de passer par des endroits que j’avais parcourus en voiture en les reconnaissant à peine. La voiture ne nous fait pas seulement aller plus vite : elle nous coupe de l’environnement ; elle le rend abstrait. Et ce qui ressort de mon anecdote du jour est qu’elle nous coupe également des autres.

La marche me ramène toujours à mes limites et à ma dépendance des autres et de la nature. Je ne suis qu’un parmi d’autres, qu’un au milieu d’un monde qui me dépasse. Et c’est une perception à laquelle je n’accède pas lorsque je suis au volant.

La voiture : plus qu’un objet ; un rapport au monde

Tout cela m’éclaire sur les réactions violentes et passionnées qu’engendrent inévitablement les règlementations et les limitations quant à l’usage de la voiture. L’usage régulier de la voiture construit en nous un certain rapport au monde et devoir l’utiliser moins, ou différemment, est bien plus qu’une question instrumentale.

On sait que les objets techniques nous dotent d’une plus grande autonomie et, par là-même, nous isolent des autres. Et je suis moi-même impressionné par le monde oublié qui resurgit devant mes yeux quand je me prive, ne serait-ce que provisoirement, de tel ou tel de ces objets. Il y a un lien, beaucoup plus fort que je ne l’anticipe, à chaque fois, entre connexion aux autres et immersion dans des situations où ce rapport aux autres (re)devient concret.

En marchant je me retrouve face aux autres, à égalité avec eux, en prise avec leur présence directe et, pour revenir à l’introduction, il m’est beaucoup plus facile de formuler ce que j’attends d’eux, et donc, ce que je suis prêt à faire pour eux.

On voit notamment, par ce biais, que les enjeux écologiques mettent en branle des questions lourdes et bousculent plus que des habitudes : des manières d’être. Ils engendrent, de ce fait, de nombreuses résistances, mais ils pourraient, également, être sources de nombreuses libérations et de fortes redécouvertes de la dimension commune de notre vie sociale.

Marchez pour lutter contre l’atomisation sociale ! Dis comme cela c’est simpliste. Mais c’est quand même plus qu’une boutade.

Internet et la victoire ambiguë des relations horizontales

Les promoteurs d’Internet, à ses débuts, ne cherchaient pas seulement à diffuser un protocole technique de communication, ils avaient en vue un modèle de société où les relations horizontales directes, de personne à personne, prendraient le pas sur les relations hiérarchiques. En 1975, alors que l’on ne parle que d’Arpanet, et que l’usage en est limité à des communautés de chercheurs d’avant-garde, l’un d’eux écrit : « nous, les membres de la communauté de l’Arpa, en sommes venus à réaliser que nous avions dans les mains une grande chose et peut-être même un dispositif très important. Il est maintenant évident, pour nous, que la messagerie sur réseau informatique peut changer profondément les modes de communication dans tous les secteurs de notre société, le domaine militaire, celui de l’administration civile et celui de la vie privée ».
C’était, là, la première d’une longue série de déclarations teintées d’utopie qui ont marqué les débuts d’Internet. A ce moment, un outil technique a rencontré le rêve social d’une société moins autoritaire et la mayonnaise n’a pas tardé à prendre. Je renvoie, sur ce sujet, aux travaux, fouillés et bien documentés, de Patrice Flichy, pour ceux qui voudraient en savoir davantage.

Entre 1975 et 2000, l’affaiblissement des institutions

Une technologie ne perce, il faut le souligner, que si elle rencontre un contexte social qui lui est favorable. De fait, pendant la période où Internet s’est développé, progressivement, à l’abri des regards du grand public, jusqu’au boom mondial de 1997, de nombreuses relations verticales ont été remises en question.

Millions d’utilisateurs d’Internet dans le monde

Dans beaucoup de domaines, on a remis en cause l’utilité ou la justification des hiérarchies. La citation ci-dessus ne mentionnait pas les entreprises privées, pourtant, même en leur sein, on a cherché à diminuer le nombre de niveaux hiérarchiques et les effectifs d’agent de maîtrise ont, pendant cette période, chuté brutalement.
Cette évolution a eu de multiples facettes.
La légitimité des états est rentrée en crise, à la même époque. On a parlé, entre autres choses, de crise de l’état providence.
Dans le domaine intime, autre facette, le mariage comme institution s’est considérablement affaibli : c’est le couple qui a voulu décider de la forme qu’il donnerait à sa vie commune.
Le téléphone portable est, en parallèle, devenu un objet courant de la vie quotidienne, en France, autour de la même année qu’Internet : 1997.
Les individus ont voulu développer leurs échanges directs, sans les longues remontées et redescentes de la ligne hiérarchique qui prévalaient naguère, sans le respect de codes auparavant légitimés par une morale ou des formes instituées.
Les formes d’enseignement sont, également, devenues plus participatives. Et, même dans l’église, la valeur de la parole délivrée du haut de la chaire a perdu de sa force.

Une brusque transition … mais une évolution pluriséculaire

A l’aune des longs processus de transformation des rapports sociaux il s’agit d’une transition rapide. Mais elle a connu de nombreuses prémices.
Les pères fondateurs de la sociologie, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avaient déjà soulevé cette question : comment des personnes peuvent-elles vivre en société, avec peu d’instances de contrôle et de régulation ? Durkheim doutait que ce soit possible. Weber était plus mesuré et il avait repéré certains mouvements historiques où des formes sociales s’étaient maintenues sans institution surplombante très marquée.

Deux chercheurs français, Claude Dubar et Pierre Tripier, travaillant sur les groupes professionnels qui tendent à définir leurs propres règles de fonctionnement, ont voulu remonter dans l’histoire à la recherche d’exemples de ce style. La première édition de leur ouvrage sur la sociologie des professions est d’ailleurs parue en 1998 ! Ils ont alors remarqué qu’à la fin du Moyen-Age, les zones d’influence germanique ont construit le modèle de la confrérie. A la même époque, en France, les corporations étaient lourdement contrôlées par l’état ou par la féodalité. Mais les confréries se constituaient par agrégations de personnes proches qui définissaient entre elles des règles qu’elles devaient, ensuite, respecter. Max Weber avait, de son côté, remarqué que beaucoup de villes germaniques s’étaient constituées par une alliance forte de personnes qui s’autonomisaient, de concert, du pouvoir féodal. Cette dynamique a existé dans d’autres pays européens, à la même époque (par exemple en France, sur un mode atténué), mais il semble bien que, dans cette aire historico-géographique, une dynamique d’association volontaire ait particulièrement fleuri.

Dubar et Tripier n’hésitent pas à évoquer la question religieuse. Le côté intéressant est qu’il semble que ce ne soit pas la Réforme qui ait produit cette configuration sociale, mais, plutôt, et à l’inverse, que la Réforme ait particulièrement fleuri dans cette configuration.
Tout cela est dit très vite. Mais c’est dans ce contexte, aussi, qu’à la fin du Moyen-Age, la pensée nominaliste (qui insiste sur la dimension conventionnelle du langage et donc de la vie sociale) a fleuri.
Les mouvements qui ont, par la suite, porté cette dynamique ont été pluriels. Dubar et Tripier mentionnent certains mouvements protestants, comme les « communautés de saints » qui ont animé la révolution anglaise. Mais, une fois encore, il s’agit d’une dynamique qui a précédé le champ religieux, qui l’a traversé, et qui vit sa vie propre. Plus près de nous, en France, le mouvement coopératif a développé de nombreuses formes sociales basées sur des hiérarchies affaiblies. Il est amusant de constater que le grand sociologue du mouvement coopératif, Henri Desroche, s’est aussi intéressé à ce qu’il a appelé « les religions de contrebande ». On retrouve donc l’idée que cette dynamique évolue en parallèle dans le champ religieux.

Le débat entre société instituée ou société conventionnelle (appuyée directement sur des relations intersubjectives) est sans fin, et il resurgit périodiquement, chacun s’évertuant à montrer les limites et les faiblesses du modèle adverse. On devine ma sympathie pour le modèle horizontal, basé sur l’intersubjectivité. Mais il faut reconnaître pleinement le talon d’Achille de ce modèle, qui est la question du « tiers ».
On dit, par boutade, que la société commence quand on parvient à compter jusqu’à 3. De fait, une simple relation bilatérale, pas plus qu’une addition de relations bilatérales, ne suffisent à faire une société. Il faut, au minimum, prévoir le cas où la relation se passe mal, où l’un domine sur l’autre, où l’un a à se plaindre de l’autre, et savoir que faire dans ce cas. On ne peut pas s’en remettre, comme l’on dit, au libre arbitre d’un renard dans un poulailler !

Le tiers, juge ou médiateur ?

Cela dit le tiers n’est pas forcément quelqu’un qui est détenteur de la force (législateur, juge ou policier). En fait, pendant la fin du XXe siècle, au moment où les relations horizontales se développaient sur plusieurs fronts, on a vu émerger le métier de médiateur. Le médiateur est reconnu par les deux parties en conflit ou en désaccord et il ne tranche pas. Il garantit seulement les règles des échanges verbaux et travaille à ce que les deux personnes (ou les deux groupes) parviennent à communiquer et, si possible, trouvent une solution mutuellement satisfaisante à leur différend. La médiation judiciaire, la médiation familiale, mais aussi la médiation dans les quartiers, dans les relations avec les administrations, parfois dans l’entreprise, ont vu le jour. Même au niveau des états, la diplomatie s’est de plus en plus employée à construire des accords bilatéraux.

Tout cela est cohérent avec des rapports sociaux qui prennent sens directement au niveau des acteurs concernés.

Cela dit, dans la pratique, ce médiateur a fait, et fait encore, souvent défaut, ou bien une des deux parties n’en souhaite pas la présence. Un signe en est qu’à partir du milieu des années 80, les plaintes pour incivilités ou violences faites aux personnes augmentent (sans que les mesures politiques, qu’elles soient de droite ou de gauche n’y changent grand chose). Plus généralement chacun a pu observer que les échanges entre personnes se sont tendus : l’horizontalité ne se développe pas seulement dans le sens d’une meilleure compréhension, elle augmente également les dialogues de sourds.

La prise de pouvoir des intermédiaires

Et puis il y a une réalité à laquelle pas grand monde n’avait pensé, au départ : la multiplication des échanges tous azimuts a fini par donner un pouvoir (au moins économique) énorme aux acteurs dont le métier est la mise en relation. Les GAFA ont construit leur fortune sur les moteurs de recherche, sur la vente en ligne, sur les interfaces d’échanges. Les entreprises comme Uber, Booking, Airnbnb, vendent, directement, cette mise en relation. Elles ont occupé une place de tiers particulière, en fournissant des moyens d’échange ou en permettant à chacun de se faire une idée de la fiabilité de son interlocuteur. La course aux « likes » ou sur les commentaires d’évaluation bricolés, qui fleurissent sur ces sites, contribuent à construire un échange (souvent éphémère) entre des personnes qui ne se connaissent pas.

Au bout de vingt années d’usage intensif d’Internet, force est de constater que le monde moins institué qui lui a donné naissance n’est pas un monde plus égalitaire. Il s’agit simplement d’un monde où le pouvoir a changé de camp.
Ce pouvoir s’exerce, en fait, au travers des relations horizontales elles-mêmes : il les préforme, il les oriente, il les commercialise.
Pour la plupart des scientifiques qui étaient à l’origine du projet Arpanet, cette évolution ressemble à une victoire à la Pyrrhus. Leur système informatique a gagné, mais leur projet de société a été détourné par quelques grands acteurs qu’il est encore plus difficile de contrôler que les institutions de naguère.