A pied ou en voiture : deux rapports différents à l’espace public

La règle d’or : « ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux », que l’on trouve dans les évangiles (Mat 7.12 et Lc 6.31), semble relever du bon sens. D’ailleurs on en a retrouvé des équivalents dans beaucoup de cultures. Dans la pratique, on se rend compte que ce jeu de symétrie entre « les hommes » et soi fonctionne de manière très irrégulière. Il y a des situations où cela nous paraît évident que les autres pourraient être à notre place et d’autres où cette perception disparaît quasiment de l’horizon.

Dans la rue, le piéton est au milieu des autres. L’automobiliste est ailleurs

Mon propos commence par une anecdote. Me voici dans le bourg (2.000 habitants) où je vais à l’église le dimanche, en train de participer à une journée citoyenne de nettoyage des espaces publics et des entrées de ville. Dans la partie agglomérée, il n’y a pas beaucoup de travail sauf (premier indice) dans les plates bandes des chicanes qui servent de ralentisseurs et qui sont encombrées d’objets, manifestement jetés par des automobilistes. Puis, sitôt les dernières maisons franchies, c’est une incroyable accumulation de canettes, de bouteilles, d’objets hétéroclites qui encombre les fossés.

Cela signifierait-il que les piétons sont particulièrement civiques ? Les élus municipaux, avec qui j’évoque la question, sont sceptiques. Mais ils sont néanmoins d’accord que les automobilistes se permettent des gestes que les piétons n’osent pas faire. L’un me signale que les feux rouges peuvent devenir, à l’occasion, de véritables décharges où des automobilistes, à l’arrêt, en profitent pour vider leur habitacle. J’interroge un ami qui travaille aux services techniques d’une commune. Il me confirme que l’essentiel des nettoyages qu’ils doivent opérer provient des déjections des automobilistes avec, finalement, une seule exception : lorsque des groupes importants de piétons stationnent et font la fête ensemble dans la rue.

De tout cela il ressort une impression très forte : pour l’essentiel, les piétons se sentent au milieu de leurs semblables ; ils se contrôlent en partie les uns les autres et considèrent la rue comme un espace partagé où tout ne leur est pas permis. D’un autre côté, les automobilistes sont dans leur voiture, et traversent, plus ou moins par hasard, des zones qu’ils n’habitent pas et où ils n’ont pas l’impression d’avoir en face d’eux des semblables.

Ce que marcher transforme en nous

Tout cela me rappelle des souvenirs divers. Quand j’ai commencé à marcher de manière un peu longue, dans des endroits divers (aussi bien en ville qu’en rase campagne), je me suis rendu compte que je n’adhérais vraiment à l’espace qu’en marchant. Il m’est arrivé de passer par des endroits que j’avais parcourus en voiture en les reconnaissant à peine. La voiture ne nous fait pas seulement aller plus vite : elle nous coupe de l’environnement ; elle le rend abstrait. Et ce qui ressort de mon anecdote du jour est qu’elle nous coupe également des autres.

La marche me ramène toujours à mes limites et à ma dépendance des autres et de la nature. Je ne suis qu’un parmi d’autres, qu’un au milieu d’un monde qui me dépasse. Et c’est une perception à laquelle je n’accède pas lorsque je suis au volant.

La voiture : plus qu’un objet ; un rapport au monde

Tout cela m’éclaire sur les réactions violentes et passionnées qu’engendrent inévitablement les règlementations et les limitations quant à l’usage de la voiture. L’usage régulier de la voiture construit en nous un certain rapport au monde et devoir l’utiliser moins, ou différemment, est bien plus qu’une question instrumentale.

On sait que les objets techniques nous dotent d’une plus grande autonomie et, par là-même, nous isolent des autres. Et je suis moi-même impressionné par le monde oublié qui resurgit devant mes yeux quand je me prive, ne serait-ce que provisoirement, de tel ou tel de ces objets. Il y a un lien, beaucoup plus fort que je ne l’anticipe, à chaque fois, entre connexion aux autres et immersion dans des situations où ce rapport aux autres (re)devient concret.

En marchant je me retrouve face aux autres, à égalité avec eux, en prise avec leur présence directe et, pour revenir à l’introduction, il m’est beaucoup plus facile de formuler ce que j’attends d’eux, et donc, ce que je suis prêt à faire pour eux.

On voit notamment, par ce biais, que les enjeux écologiques mettent en branle des questions lourdes et bousculent plus que des habitudes : des manières d’être. Ils engendrent, de ce fait, de nombreuses résistances, mais ils pourraient, également, être sources de nombreuses libérations et de fortes redécouvertes de la dimension commune de notre vie sociale.

Marchez pour lutter contre l’atomisation sociale ! Dis comme cela c’est simpliste. Mais c’est quand même plus qu’une boutade.

Internet et la victoire ambiguë des relations horizontales

Les promoteurs d’Internet, à ses débuts, ne cherchaient pas seulement à diffuser un protocole technique de communication, ils avaient en vue un modèle de société où les relations horizontales directes, de personne à personne, prendraient le pas sur les relations hiérarchiques. En 1975, alors que l’on ne parle que d’Arpanet, et que l’usage en est limité à des communautés de chercheurs d’avant-garde, l’un d’eux écrit : « nous, les membres de la communauté de l’Arpa, en sommes venus à réaliser que nous avions dans les mains une grande chose et peut-être même un dispositif très important. Il est maintenant évident, pour nous, que la messagerie sur réseau informatique peut changer profondément les modes de communication dans tous les secteurs de notre société, le domaine militaire, celui de l’administration civile et celui de la vie privée ».
C’était, là, la première d’une longue série de déclarations teintées d’utopie qui ont marqué les débuts d’Internet. A ce moment, un outil technique a rencontré le rêve social d’une société moins autoritaire et la mayonnaise n’a pas tardé à prendre. Je renvoie, sur ce sujet, aux travaux, fouillés et bien documentés, de Patrice Flichy, pour ceux qui voudraient en savoir davantage.

Entre 1975 et 2000, l’affaiblissement des institutions

Une technologie ne perce, il faut le souligner, que si elle rencontre un contexte social qui lui est favorable. De fait, pendant la période où Internet s’est développé, progressivement, à l’abri des regards du grand public, jusqu’au boom mondial de 1997, de nombreuses relations verticales ont été remises en question.

Millions d’utilisateurs d’Internet dans le monde

Dans beaucoup de domaines, on a remis en cause l’utilité ou la justification des hiérarchies. La citation ci-dessus ne mentionnait pas les entreprises privées, pourtant, même en leur sein, on a cherché à diminuer le nombre de niveaux hiérarchiques et les effectifs d’agent de maîtrise ont, pendant cette période, chuté brutalement.
Cette évolution a eu de multiples facettes.
La légitimité des états est rentrée en crise, à la même époque. On a parlé, entre autres choses, de crise de l’état providence.
Dans le domaine intime, autre facette, le mariage comme institution s’est considérablement affaibli : c’est le couple qui a voulu décider de la forme qu’il donnerait à sa vie commune.
Le téléphone portable est, en parallèle, devenu un objet courant de la vie quotidienne, en France, autour de la même année qu’Internet : 1997.
Les individus ont voulu développer leurs échanges directs, sans les longues remontées et redescentes de la ligne hiérarchique qui prévalaient naguère, sans le respect de codes auparavant légitimés par une morale ou des formes instituées.
Les formes d’enseignement sont, également, devenues plus participatives. Et, même dans l’église, la valeur de la parole délivrée du haut de la chaire a perdu de sa force.

Une brusque transition … mais une évolution pluriséculaire

A l’aune des longs processus de transformation des rapports sociaux il s’agit d’une transition rapide. Mais elle a connu de nombreuses prémices.
Les pères fondateurs de la sociologie, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avaient déjà soulevé cette question : comment des personnes peuvent-elles vivre en société, avec peu d’instances de contrôle et de régulation ? Durkheim doutait que ce soit possible. Weber était plus mesuré et il avait repéré certains mouvements historiques où des formes sociales s’étaient maintenues sans institution surplombante très marquée.

Deux chercheurs français, Claude Dubar et Pierre Tripier, travaillant sur les groupes professionnels qui tendent à définir leurs propres règles de fonctionnement, ont voulu remonter dans l’histoire à la recherche d’exemples de ce style. La première édition de leur ouvrage sur la sociologie des professions est d’ailleurs parue en 1998 ! Ils ont alors remarqué qu’à la fin du Moyen-Age, les zones d’influence germanique ont construit le modèle de la confrérie. A la même époque, en France, les corporations étaient lourdement contrôlées par l’état ou par la féodalité. Mais les confréries se constituaient par agrégations de personnes proches qui définissaient entre elles des règles qu’elles devaient, ensuite, respecter. Max Weber avait, de son côté, remarqué que beaucoup de villes germaniques s’étaient constituées par une alliance forte de personnes qui s’autonomisaient, de concert, du pouvoir féodal. Cette dynamique a existé dans d’autres pays européens, à la même époque (par exemple en France, sur un mode atténué), mais il semble bien que, dans cette aire historico-géographique, une dynamique d’association volontaire ait particulièrement fleuri.

Dubar et Tripier n’hésitent pas à évoquer la question religieuse. Le côté intéressant est qu’il semble que ce ne soit pas la Réforme qui ait produit cette configuration sociale, mais, plutôt, et à l’inverse, que la Réforme ait particulièrement fleuri dans cette configuration.
Tout cela est dit très vite. Mais c’est dans ce contexte, aussi, qu’à la fin du Moyen-Age, la pensée nominaliste (qui insiste sur la dimension conventionnelle du langage et donc de la vie sociale) a fleuri.
Les mouvements qui ont, par la suite, porté cette dynamique ont été pluriels. Dubar et Tripier mentionnent certains mouvements protestants, comme les « communautés de saints » qui ont animé la révolution anglaise. Mais, une fois encore, il s’agit d’une dynamique qui a précédé le champ religieux, qui l’a traversé, et qui vit sa vie propre. Plus près de nous, en France, le mouvement coopératif a développé de nombreuses formes sociales basées sur des hiérarchies affaiblies. Il est amusant de constater que le grand sociologue du mouvement coopératif, Henri Desroche, s’est aussi intéressé à ce qu’il a appelé « les religions de contrebande ». On retrouve donc l’idée que cette dynamique évolue en parallèle dans le champ religieux.

Le débat entre société instituée ou société conventionnelle (appuyée directement sur des relations intersubjectives) est sans fin, et il resurgit périodiquement, chacun s’évertuant à montrer les limites et les faiblesses du modèle adverse. On devine ma sympathie pour le modèle horizontal, basé sur l’intersubjectivité. Mais il faut reconnaître pleinement le talon d’Achille de ce modèle, qui est la question du « tiers ».
On dit, par boutade, que la société commence quand on parvient à compter jusqu’à 3. De fait, une simple relation bilatérale, pas plus qu’une addition de relations bilatérales, ne suffisent à faire une société. Il faut, au minimum, prévoir le cas où la relation se passe mal, où l’un domine sur l’autre, où l’un a à se plaindre de l’autre, et savoir que faire dans ce cas. On ne peut pas s’en remettre, comme l’on dit, au libre arbitre d’un renard dans un poulailler !

Le tiers, juge ou médiateur ?

Cela dit le tiers n’est pas forcément quelqu’un qui est détenteur de la force (législateur, juge ou policier). En fait, pendant la fin du XXe siècle, au moment où les relations horizontales se développaient sur plusieurs fronts, on a vu émerger le métier de médiateur. Le médiateur est reconnu par les deux parties en conflit ou en désaccord et il ne tranche pas. Il garantit seulement les règles des échanges verbaux et travaille à ce que les deux personnes (ou les deux groupes) parviennent à communiquer et, si possible, trouvent une solution mutuellement satisfaisante à leur différend. La médiation judiciaire, la médiation familiale, mais aussi la médiation dans les quartiers, dans les relations avec les administrations, parfois dans l’entreprise, ont vu le jour. Même au niveau des états, la diplomatie s’est de plus en plus employée à construire des accords bilatéraux.

Tout cela est cohérent avec des rapports sociaux qui prennent sens directement au niveau des acteurs concernés.

Cela dit, dans la pratique, ce médiateur a fait, et fait encore, souvent défaut, ou bien une des deux parties n’en souhaite pas la présence. Un signe en est qu’à partir du milieu des années 80, les plaintes pour incivilités ou violences faites aux personnes augmentent (sans que les mesures politiques, qu’elles soient de droite ou de gauche n’y changent grand chose). Plus généralement chacun a pu observer que les échanges entre personnes se sont tendus : l’horizontalité ne se développe pas seulement dans le sens d’une meilleure compréhension, elle augmente également les dialogues de sourds.

La prise de pouvoir des intermédiaires

Et puis il y a une réalité à laquelle pas grand monde n’avait pensé, au départ : la multiplication des échanges tous azimuts a fini par donner un pouvoir (au moins économique) énorme aux acteurs dont le métier est la mise en relation. Les GAFA ont construit leur fortune sur les moteurs de recherche, sur la vente en ligne, sur les interfaces d’échanges. Les entreprises comme Uber, Booking, Airnbnb, vendent, directement, cette mise en relation. Elles ont occupé une place de tiers particulière, en fournissant des moyens d’échange ou en permettant à chacun de se faire une idée de la fiabilité de son interlocuteur. La course aux « likes » ou sur les commentaires d’évaluation bricolés, qui fleurissent sur ces sites, contribuent à construire un échange (souvent éphémère) entre des personnes qui ne se connaissent pas.

Au bout de vingt années d’usage intensif d’Internet, force est de constater que le monde moins institué qui lui a donné naissance n’est pas un monde plus égalitaire. Il s’agit simplement d’un monde où le pouvoir a changé de camp.
Ce pouvoir s’exerce, en fait, au travers des relations horizontales elles-mêmes : il les préforme, il les oriente, il les commercialise.
Pour la plupart des scientifiques qui étaient à l’origine du projet Arpanet, cette évolution ressemble à une victoire à la Pyrrhus. Leur système informatique a gagné, mais leur projet de société a été détourné par quelques grands acteurs qu’il est encore plus difficile de contrôler que les institutions de naguère.

Les algorithmes et nous

J’ai utilisé assez régulièrement un outil de programmation, pendant une période de ma vie où je traitais des données statistiques complexes, qui ne pouvaient pas se traiter avec un logiciel standard (pour les spécialistes : des données temporelles).
J’en garde un vif souvenir et notamment sur un point : un algorithme ne réagit presque jamais comme un humain.

Des algorithmes plus efficaces que les humains, certes …

On se pose beaucoup la question, aujourd’hui, d’une comparaison homme-algorithme, sur le mode de la compétition. On voit émerger de plus en plus de domaines où les calculateurs sont « supérieurs » aux hommes. C’est une première manière de dire les choses, en effet.
Allons déjà dans cette direction.
Les données que je traitais avaient été codées par des collègues, sur la base de réponses à un long questionnaire. J’ai passé des heures à rectifier des erreurs de codages commises par ces collègues (et parfois par moi-même) pendant des moments de distraction. A l’inverse, l’ordinateur avait un comportement régulier et prévisible.
De fait, beaucoup d’entre nous, aujourd’hui, préfèrent utiliser une calculatrice, une feuille de calcul ou un logiciel de cartographie, quand il veulent, ne serait-ce qu’additionner une série de chiffres, parce qu’ils ont peur de faire une « erreur de calcul ».

Autre point : sans le secours de l’informatique il aurait été tout simplement impossible de traiter ces données (à supposer que nous ayons travaillé sans faire d’erreur) car les calculs auraient été beaucoup trop longs. Une fois le programme lancé, la machine me sortait les résultats en moins d’une minute, au terme de tris complexes, d’hypothèses à tester sur chaque individu et de constructions de typologies qui auraient nécessité plusieurs jours de travail à plusieurs !
Une machine calcule considérablement plus vite que nous et nous utilisons, d’ailleurs, ce temps de réaction très court pour faire face, par exemple, à un freinage d’urgence, quand nous sommes en voiture.

Un effet indirect de cette rapidité est qu’il est possible d’explorer, avec un ordinateur, des hypothèses bien plus nombreuses que ce que nous faisons à la main.
Il m’arrive, par exemple, d’utiliser un GPS sur des trajets que je connais un peu et je suis parfois surpris des idées de trajet qu’il me sort. Ce sont des sortes d’idées venues d’ailleurs, que je finis par trouver moi-même sur les trajets que je fais régulièrement, à force d’essais et d’erreurs, mais que je n’ai pas le temps d’imaginer en temps réel.

Et puis il y a une différence majeure (et il faut du temps pour se pénétrer de son importance) c’est que le langage humain est toujours ambigu. Aidant parfois des collègues dans leurs propres traitements de ces données, j’ai dû discuter de longues minutes avec eux pour qu’ils précisent ce qu’ils cherchaient exactement.
Le langage informatique est beaucoup plus précis et c’est une fonction qui a été utilisée depuis bien longtemps pour faciliter les échanges entre des services d’ingénierie différents. Souvent, les différents services s’arrachaient les cheveux parce qu’ils se rendaient compte qu’ils ne parlaient pas de la même chose, ou parce qu’il y avait trop de sous-entendu chez certains, ou parce que certains détails laissés dans l’ombre par les uns étaient essentiels pour les autres. C’est ce qui a donné naissance aux lourds logiciels de conception assistée par ordinateur qui ont permis, notamment dans l’automobile et dans l’aviation, à des services éloignés les uns des autres de travailler sur des ensembles communs. Une évolution du même style est à l’œuvre aujourd’hui dans la conception des bâtiments où les « BIM » permettent aux différents corps de métier de partager un même référentiel

Mais l’homme ne fait pas que calculer, il interprète sans cesse

L’ambiguïté du langage humain est un constat qui ouvre, en fait, un large champ de réflexion. Car cela va beaucoup plus loin. Quand je parle à quelqu’un, il réinterprète toujours ce que je dis. Il ne le prend jamais « au pied de la lettre ». Il va le « barbouiller » de ses préjugés, de ses névroses, de ce qu’il pense que je pense, etc. L’ordinateur, à l’inverse, va faire exactement ce que je lui demande … jusqu’à l’absurde ! Lorsque l’on programme, la machine renvoie parfois des résultats aberrants, boucle sur elle-même et, donc, interrompt son travail, ou signale une impasse dont on se demande comment elle a pu survenir. Commence alors un long travail pour comprendre où la « sortie de route » a pu se produire. On finit toujours par découvrir que le logiciel a déraillé de manière absolument logique ! Faute de réinterpréter ce qu’on lui a commandé, il a fait exactement ce qu’on lui demandait et, d’enchaînement en enchaînement, il s’est enferré dans une direction qu’un enfant de trois ans aurait évitée. L’enfant, à tout le moins, se serait retourné vers nous pour nous demander des précisions.

On en a un exemple tragique, ces jours-ci, avec l’accident aérien de deux avions semblables qui, semble-t-il, ont été précipités au sol par un système automatique destiné à éviter les situations où l’avion se cabrait trop. Mais le constat est général : tous les bugs informatiques sont des erreurs logiques, provenant du fait que les concepteurs des logiciels n’ont pas envisagé toute l’arborescence de l’enchaînement des commandes possibles.

En fait, pour revenir à la situation d’interlocution humaine, l’autre ne fait pas que réinterpréter ce que je lui dis. Il en fait quelque chose qui le concerne et il imagine une voie d’action qui lui est propre pour y répondre. La communication entre deux personnes n’est donc pas seulement une perte (comme si le signal se dégradait de proche en proche), elle est aussi un gain : chacun investit les paroles de l’autre de sa subjectivité et rajoute « son grain de sel ».

La vie est invention

Comparer l’homme à l’une de ses créations artificielles (et souvent au désavantage de l’homme) est un vieil exercice. Descartes, déjà, comparait les animaux à des machines. Le mot de « robot » a, quant à lui, été créé par une pièce de théâtre écrite en 1920 où, naturellement, les machines supplantaient l’humanité.

J’ai beaucoup reçu, à ce propos, de la lecture de l’œuvre de Georges Canguilhem (1904-1995) qui a souligné, de manière récurrente, les différences entre les processus biologiques et les machines. Au-delà même de la question de l’homme, c’est tout le vivant dont il relève la particularité, par exemple dans l’essai « machine et organisme ». La différence essentielle qu’il note, pour la résumer en une phrase est que « la vie est expérience, c’est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences ; elle est tentative dans tous les sens ». La vie, pour parler comme lui, ne se contente jamais du donné, elle cherche sans cesse à le remanier, à la transformer. Canguilhem ne s’est d’ailleurs pas limité à la question de la biologie générale. Il a, dans la continuité de son raisonnement, jugé fort sévèrement toutes les circonstances sociales où on essayait, précisément, de réduire l’homme à une machine. A propos de ce qu’on a appelé l’organisation « scientifique » du travail, que l’on appelle aujourd’hui le taylorisme, où les ouvriers étaient sensés limiter leur activité à quelques gestes élémentaires bien calibrés, voilà, par exemple, ce qu’il écrivit : « il est évidemment désagréable (pour les concepteurs du taylorisme) que l’homme ne puisse s’empêcher de penser, souvent sans qu’on le lui demande et toujours quand on le lui interdit ». En fait il décrit comment les ouvriers cherchent sans cesse à reprendre la main sur ce qu’on leur demande pour devenir « sujets de leurs normes », ce qui rend leur comportement « rebelle à la prévision et au calcul ».

Des algorithmes qui singent et renforcent à la perfection les comportements humains les plus rigides

C’est là que l’on touche à ce qui est, pour moi, l’utilisation la plus inquiétante des algorithmes, aujourd’hui : ils sont parfaits pour renforcer les comportements stéréotypés et rigides.

On sait que des algorithmes ont été utilisés, dans des élections serrées, pour repérer les stéréotypes dominants de certains groupes de personnes et les alimenter en informations (tendancieuses, parcellaires ou fausses) pour renforcer leur stéréotypes et les motiver à voter dans une direction donnée. Même les moteurs de recherche les plus ordinaires tiennent compte, aujourd’hui, de nos recherches antérieures pour favoriser les résultats qui répètent ce que nous avons déjà trouvé les fois précédentes. Des applications utilisées pour la drague, autre exemple, incorporent des stéréotypes sexuels, parce que leurs concepteurs imaginent (peut-être à raison) que cela correspond au type de recherche que les utilisateurs souhaitent.

Moi-même, traitant des données statistiques, j’ai mis en évidence des comportements moyens et, pour une large part, assez stéréotypés. L’enjeu était, justement, de mettre ces stéréotypes en évidence pour les questionner. Mais tout le monde n’a pas ce but dans l’utilisation des grandes masses de données qui circulent aujourd’hui. « Il est vrai, écrivait déjà Canguilhem en 1947, que l’art d’interdire aux hommes la pensée a fait de grands progrès dont nous avons été et serons encore peut-être les témoins ».

Il y a aujourd’hui un vaste marché de la prévisibilité des comportements. Cela s’appelle de la « gestion de la relation client », par exemple, ou encore de l’assurance. Des logiciels commencent à être disponibles pour cibler la publicité à adresser à X ou à Y, ou pour estimer les risques que court ou que fait courir une personne donnée.

Que fait Dieu quand il parle ?

Il est à peine besoin de commentaires théologiques explicites pour prendre la mesure des dangers que je pointe et je pourrais, après tout, rester moi-même dans le sous-entendu !

Mais je pense qu’il est utile d’ajouter une sorte de note de bas de page à ce que j’écris ici, pour souligner que la version réductrice du langage, induite par les outils informatiques, a contaminé jusqu’à notre vision de la parole de Dieu. J’entends souvent évoquer une sorte d’identification complète et sans ambiguïté entre le dire de Dieu et l’effet de ses paroles. On cite, par exemple, le Psaume 33 : « Dieu dit, et la chose arrive ; il ordonne, elle est là » (v 9). Mais on oublie de mentionner que, par ailleurs, le livre des Psaumes est rempli de situations d’injustices contraires au projet de Dieu.

On cite aussi volontiers ces versets d’Esaïe : « Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n’y reviennent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et fait germer, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui a faim, ainsi en est-il de ma parole qui sort de ma bouche : elle ne revient pas à moi sans effet, sans avoir fait ce que je désire, sans avoir réalisé ce pour quoi je l’ai envoyée » (Es 55.10-11). Or il existe un long commentaire de ce texte, dans les évangiles, qui s’appelle la parabole du semeur. Et justement, quand le semeur sème, une large partie des graines se perd et ne donne pas de fruit. Et puis, finalement ceux qui « entendent la parole et la comprennent » « portent du fruit » (Mt 13.23). On va donc d’une parole créative à un processus créatif (porter du fruit) et c’est bien là ce que Dieu « désire » pour reprendre le mot d’Esaïe. Cela décrit bien l’ambiguïté du langage et la réinterprétation permanente que j’ai mentionnées. Dieu parle et tout le monde ne l’entend pas. Et ceux qui l’entendent incorporent sa parole, puis portent du fruit.

Dieu n’est pas un algorithme et il nous demande d’être plus que des algorithmes.
Restons-en là pour aujourd’hui.


Accès direct ? Pas tant que ça …

Nous avons souvent l’impression, aujourd’hui, d’un accès direct à des événements ou à des personnes alors que nous n’y accédons qu’au travers de multiples intermédiaires. Celui qui regarde un match de football « en direct » oublie le lourd appareillage technique qui rend la retransmission possible. De plus, les commentaires des journalistes s’interposent entre le jeu et le téléspectateur. Les déclarations que font les joueurs à la fin du match sont, également, formatées (il suffit de voir ce qui se passe quand l’un d’eux se laisse aller à un écart de langage).
Le paradoxe est que c’est l’usage de moyens de communication lourds qui donne cette impression d’immédiateté. Et cela ne vaut pas que pour la télévision. J’ai entendu, une fois, une personne haut placée dans la hiérarchie se plaindre que le e-mail permettait à n’importe qui d’écrire à n’importe qui d’autre et d’engager, ainsi, implicitement, l’avis d’un service auquel il appartient, mais qu’il n’est pas chargé de représenter officiellement. J’ai trouvé, à l’époque, ce point de vue assez conservateur. Je le pense toujours, mais il est vrai que le e-mail a tendance à rendre la personne à qui l’on s’adresse, abstraite. On oublie certains enjeux et certaines réalités. On pense s’adresser directement à la personne mais, en fait, on est loin d’elle.

Et voilà comment, sur les réseaux sociaux, on se laisse facilement aller aux invectives, aux injures et aux dialogues de sourds.
Quand on se trouve face à un interlocuteur physique, les choses prennent une autre tournure. Nous sommes des êtres de chair et de sang, que nous le voulions ou non, et l’incarnation des nos relations reste essentielle.

L’incarnation de Dieu est, à ce propos, bien plus qu’une analogie hâtive. La plupart des religions ont conçu un dieu distant. Et le créateur nous dépasse, assurément. Mais il a voulu nous rencontrer face à face, avec tous les risques que cela comportait. Et on peut en voir très simplement les effets, par comparaison. Un lecteur du Nouveau Testament verra facilement, par exemple, que, lorsque l’apôtre Paul écrit à des interlocuteurs qui sont loin de lui, il est privé d’une part importante de ce qui fait une relation vivante. Entre les évangiles, qui racontent des faces à faces, et les épîtres qui travaillent sur la distance, il y a des différences de forme et de ton importantes.

Que nous puissions échanger facilement avec des personnes éloignées de nous est certainement une commodité. Mais la confusion entre un échange direct et un échange à distance est dangereuse. Nous ne pouvons rejoindre l’autre que si nous sommes prêts, à l’occasion, à nous tenir devant lui et à percevoir ses réactions dans toute leur richesse et leur diversité.