Au titre des auteurs de fiction auxquels je reviens régulièrement, il me faut citer le japonais Yasushi Inoué (1907-1991). J’ai déjà évoqué, ici même, l’une de ses nouvelles. Il s’agit d’un auteur connu, mais d’autres auteurs japonais du XXe siècle sont plus célèbres. Certains, par exemple, ont reçu le prix Nobel. Yasushi Inoué, pour sa part, a produit une oeuvre multiforme et prolifique. En 1988, trois ans avant sa mort, il déclarait avoir écrit 50 romans et 180 nouvelles ! Ses romans ne m’inspirent pas vraiment. En revanche, la plupart des nouvelles, du corpus partiel (35, à ma connaissance) traduit en français, m’empoignent. Elles mettent en scène des personnages et des situations qui m’entraînent dans de longues méditations. L’auteur réussit à mettre le doigt, de manière figurée et romancée, avec énormément de délicatesse, sur des questions fondamentales qui me rejoignent et continuent à m’accompagner, aujourd’hui encore. Il y a un charme « Inoué » auquel je suis sensible, souvent dès les premières lignes.
Inoué, qui travaillait comme journaliste, n’a vraiment percé comme écrivain qu’en 1949 avec deux nouvelles (Le fusil de chasse et Combats de taureaux) qui l’ont rendu célèbre. Les nouvelles vont se suivre, ensuite, en rang serré pendant une décennie particulièrement féconde. Quelques années après Hiroshima et la défaite militaire du Japon, il fait souvent écho, à cette époque, aux difficultés, aux errances, aux questionnements d’une société déboussolée, appauvrie, à la recherche d’un nouveau souffle. C’est un contexte qui peut sembler éloigné du nôtre, mais l’effet de sidération et d’après coup qui suit le fracas des armes est, lui, bien actuel.
La victoire ambiguë de la voie des samouraïs
J’ai ainsi relu, récemment, une nouvelle publiée en 1951, « La mort de Rikyu », dont j’avais pratiquement tout oublié. Elle brode sur un événement tout à fait historique : la divergence entre le chef de guerre Hideyoshi Toyotomi et celui qui avait structuré « la voie du thé » Sen no Rikyu. Le chef de guerre ordonne à Rikyu de se faire hara-kiri, alors qu’ils avaient été très proches. La voie du thé se heurte brutalement et soudainement à la voie des samouraïs. On ignore les raisons de ce soudain revirement de la part d’Hideyoshi, et c’est autour de ce mystère que l’auteur va broder.
Je vais tenter d’expliquer en quoi consistait la voie du thé, mais disons déjà qu’Hideyoshi Toyotomi est un personnage central dans l’histoire du Japon. Après des siècles de conflits entre des féodalités éparpillées, il est celui qui, de victoire militaire en victoire militaire, parvient à réunifier, au XVIe siècle, le Japon. Fort de ce succès, il prononce l’interdiction du christianisme qui avait commencé à s’implanter dans l’archipel, puis rêve d’expansion. Il tente, sans succès, d’envahir la Corée.
On comprend l’intérêt de Yasushi Inoué pour ce personnage, mélange d’affirmation nationaliste et de rêve expansionniste. Cela ne lui évoque que trop bien ce qu’a été la poussée impérialiste japonaise à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avec des colonisations diverses sur le continent asiatique, puis le défi lancé à la puissance américaine, fin 1941, à Pearl Harbor, qui sera le début de sa ruine.
La nouvelle, cela dit, est écrite du point de vue Rikyu qui est, au moins en partie, un porte parole de l’écrivain : broyé par la puissance militaire, mais suivant une autre voie.
Précisons les choses. On retrouve, dans l’histoire féodale du Japon, quelque chose que l’on a connu en Europe : la tentative de faire converger les puissances politiques, militaires et religieuses. Il est difficile, pour un Européen de se repérer dans le syncrétisme japonais, qui associe le shintoïsme qui est plutôt une forme d’animisme, de croyance aux esprits, et le bouddhisme, plus rationnel. Le bouddhisme, lui non plus, n’est pas monolithique. On en connaît surtout la version zen. Il y en a de nombreuses autres.
Toujours est-il que la puissance impériale s’effrite, au XIIe siècle, au Japon, et que le pays se morcelle entre des territoires tenus par des chefs de guerre. C’est ainsi que le groupe des samouraïs, guerriers au service de ces seigneurs, gagne en importance. Mais comment asseoir sa légitimité alors que le bouddhisme interdit de tuer des êtres vivants ? Il faut trouver des arrangements et, progressivement, émerge une sorte de code moral qui fait du combat un acte honorable, où le samouraï suit une « voie » tout aussi respectable que celle des religieux.
La voie du thé, pour sa part, se situe à un carrefour entre le bouddhisme, l’aristocratie impériale et les samouraïs. Elle revendique un ancrage religieux, mais ne se veut pas une pratique directement religieuse. Elle consiste à pratiquer, en petits groupes, des séances où un invitant prépare le thé dans un pavillon de thé, soigneusement élaboré, avec un décor dépouillé, mais raffiné : une calligraphie, un petit nombre de fleurs. Les gestes sont lents et mesurés. Ces rencontres se pratiquent avec des convives soigneusement choisis et un mélange étonnant de simplicité et de codification aristocratique. On ne devient maître de thé qu’après de longues années d’apprentissage auprès d’un autre maître. Sen no Rikyu revendiquait la recherche d’un style « simple et sain ». Mais la simplicité en question ressemblait plus à une épure soigneusement ciselée qu’à une spontanéité laissée au hasard. Ce que l’on appelle la cuisine « kaiseki » était, d’ailleurs, associée à ces pratiques. Aujourd’hui il s’agit d’une cuisine gastronomique, construite autour d’aliments peu nombreux, mais traités avec art, et servie dans une vaisselle élaborée. Il en allait plus ou moins de même à l’époque, même si la catégorie de « gastronomie » n’existait pas.
Dès lors le public, on l’imagine, était trié sur le volet. Les assistances pouvaient réunir, justement, des seigneurs de la guerre, des membres de la famille impériales et des religieux. C’était une sorte de lieu de passage entre différentes « voies ». Un spécialiste contestera, sans doute, ma présentation schématique. Mais, d’un point de vue sociologique, c’est ce que je garde à l’esprit, notamment en lisant la nouvelle d’Inoué. Et ce qui m’intéresse, précisément, est la manière dont les diverses voies vont se heurter alors qu’elles voulaient converger. Cela me donne du recul sur la manière dont nous pouvons, aujourd’hui, articuler la critique de ce qui nous environne : une sorte de voie du samouraï, de culte du combattant, qui menace de tout envahir, y compris en s’appuyant sur une légitimité religieuse qui devrait, pourtant, lui résister.
Le risque d’une critique sociale à teneur aristocratique
La mise en récit de la nouvelle, conduit, précisément, à faire éclater cette convergence et à montrer l’opposition entre les différentes voies. En fait, dès le départ, Rikyu devine qu’il va aller à l’affrontement avec Hideyoshi. Il le voit à l’œuvre, une première fois, en train de manipuler comme il convient les ustensiles du thé. Il est presque au niveau d’un maître du thé, alors même qu’il est samouraï. Mais il lui manque l’essentiel : « son regard hautain, naturel chez lui, était fort éloigné de l’esprit du thé. Il ne croisait jamais le regard des autres. Il ne reconnaissait que la ruse, la force des armes et le pouvoir. C’était, en somme, un regard de parvenu« . Le mot est lâché : ce chef de guerre ne peut prétendre à exercer comme il convient l’art du thé, car il n’a pas suivi la trajectoire aristocratique standard. C’est d’ailleurs vrai historiquement : Hideyoshi était d’extraction modeste et c’est par le succès des armes qu’il s’est fait, progressivement, sa place au soleil.
La critique du culte de la force se mêle, on le voit, à un motif aristocratique et c’est là la richesse de cette nouvelle. C’est, en tout cas, en quoi elle me fait réfléchir. En effet, nombre de critiques des pratiques brutales dans la société d’aujourd’hui sont mêlées, elles aussi, de motifs aristocratiques. Je ne parle pas forcément d’une aristocratie d’ancien régime. Mais, pour prendre un exemple, la critique de mouvements sociaux irrationnels, désordonnés et brutaux, se nourrit implicitement de la supériorité de ceux qui se sentent à la hauteur pour manier des réflexions calculées, pesées et optimisées. La critique de la culture de masse se fait, elle aussi, en référence à une culture savante considérée comme plus « profonde ».
Je rejoins, évidemment, la critique des hommes de pouvoir qui « ne connaissent que la ruse, la force des armes et la logique du pouvoir ». Mais il faut lui trouver un autre ancrage que de considérer ceux qui les soutiennent comme « bas du front ». L’opposition entre la préoccupation écologiste pour « la fin du monde » et les angoisses de « la fin du mois » montre aussi l’enjeu de construire un projet social qui ne prenne pas sens seulement pour des groupes privilégiés. C’est le défi que me lance la mise en scène de cette nouvelle.
Inoué imagine que Rikyu scelle son destin par un affront final : il a cultivé dans le jardin de son pavillon de thé un massif de fleurs qui fait l’admiration de tous. Hideyoshi souhaite donc aller les voir. Alors Rikyu décide, en urgence, d’arracher les fleurs et de n’en garder qu’une, qu’il place délicatement dans le pavillon. Hideyoshi arrive dans le jardin, ne voit pas les fleurs, puis pénètre dans le pavillon et découvre l’arrangement que Rikyu a installé : « la fleur était certes jolie, mais sa beauté n’avait plus la simplicité de la nature. Transformée par la sensibilité d’un artiste, sa qualité était désormais celle d’une œuvre d’art. D’une simple fleur épanouie au bord d’un chemin elle était devenue un objet, écrasant de sa beauté arrogante ce qui l’entourait ». « Cette unique fleur brillait comme un poignard pointé sur son rival ».
Ainsi va la nouvelle de 1951, où l’artiste défie l’homme de pouvoir du haut de de cet « objet écrasant de sa beauté arrogante » qu’il parvient à produire. Le samouraï remporte une victoire amère en condamnant le maître du thé à mort. Mais quelle voie pourrait élaborer une critique qui ne soit pas « arrogante » ? C’est là la question.
La reprise de ce motif dans l’ultime roman de Yasushi Inoué
Or, 40 ans plus tard, Inoué a repris le thème de cette opposition dans un contexte bien différent. Il est désormais un vieil auteur célébré dans le monde entier. Le Japon s’est relevé magistralement de sa défaite militaire. En 1991, année où paraît le livre et où l’auteur décède, c’est une puissance économique qui impressionne, juste avant l’éclatement d’une bulle spéculative qui va mettre fin à ce « miracle économique ».
Ce roman est, d’ailleurs, plus une longue nouvelle qu’un roman proprement dit. Il est construit comme une série d’enquêtes que mène un disciple du maître pour rechercher les raisons pour lesquelles le maître du thé a refusé de demander sa grâce auprès d’Hideyoshi. L’opposition frontale, construite dans la nouvelle de 1951, a disparu. A la place, on trouve un questionnement indirect sur la voie du thé : la voie de l’artiste, sans doute, la voie de l’écrivain, probablement, en tout cas une voie dont les motifs de convergence avec d’autres voies s’entrecroisent.
Et, au fil de l’enquête menée par le disciple, Inoué explore les ambiguïtés diverses qui peuvent se mêler à cette recherche épurée de la beauté. Des bruits divers courent, des interprétations multiples s’entrecroisent. Certains soupçonnent, par exemple, Rikyu de s’être enrichi en revendant très chers certains des ustensiles de thé qu’il avait rassemblés. De fait, les poteries et les théières raffinées qui servent, aujourd’hui encore, aux cérémonies du thé, deviennent des objets d’art qui ont une cote sur le marché. Comment, alors, revenir, page après page, sur la recherche d’un « style simple et sain », si on fait commerce de cette simplicité ? D’autres pensent que Rikyu a comploté et s’est allié à un camp adverse de celui d’Hideyoshi. Et comment critiquer la course au pouvoir si on s’y livre soi-même ?
A un autre moment, des anciens évoquent le souvenir de cérémonies fastueuses organisées par Hideyoshi afin d’asseoir son pouvoir. Des maîtres de thé par dizaines sont réunis et les convives défilent de pavillon en pavillon pour la plus grande gloire du chef de guerre. On comprend bien que l’essence même de la voie du thé est dévoyée. Mais en quoi une rencontre réduite entre des personnes choisies est-elle plus authentique qu’un étalage de puissance devant une foule nombreuse ?
Et puis le roman est traversé par des méditations lancinantes sur la mort. L’âge de l’auteur y joue un rôle, sans doute. Il n’empêche que la question fondamentale qui est soulevée est celle de la différence entre la mort au combat et l’acceptation de la mort sans combattre. De nombreux samouraïs ont, en effet, fréquenté des réunions de thé avant de partir mourir au combat. Mais les maîtres de thé, que deviennent-ils ? Peuvent-ils se laver les mains de ces moments où ils ont côtoyé la voie des samouraïs ?
Dans les dernières pages du roman, le disciple s’imagine rencontrer, en rêve, son maître, banni de la capitale, et ayant enfin trouvé la distance nécessaire avec la cour impériale et la puissance militaire. Il se rend compte, ainsi, qu’il y a un moment où les voies doivent se séparer et qu’une critique ne peut valoir que si elle trace une voie divergente. Rikyu a peut-être critiqué le projet expansionniste de tentative d’invasion de la Corée. Mais, encore plus sûrement, alors même qu’il attend sans illusion l’ordre de se faire hara-kiri, il se trouve ailleurs, sur une route « solitaire et froide ».
En fait, la solitude et le froid reviennent de manière obsédante dans l’œuvre de Yasushi Inoué et, ce, dès les premières nouvelles de 1949. On peut y voir un écho de la philosophie zen. Je ne l’exclus pas. Mais j’y vois surtout une manière pour l’auteur de signifier, au travers des personnages qui sont ses porte-parole, sa difficulté à rentrer dans le jeu social. Et cela pose une ultime question : dans la marginalité voulue par l’artiste, par l’intellectuel ou par l’être de conviction, jusqu’à quel point un handicap social s’y mêle-t-il ? Je ne peux échapper moi-même à cette question.
Et la voie de Jésus-Christ, quelle est-elle ?
Je trouve éclairant de réfléchir aux enjeux que nous affrontons, en terme de voie. D’ailleurs, quand Paul va à Damas dans sa fureur contre les chrétiens, on nous dit qu’il est à la recherche « d’adeptes de la voie » (Ac 9.2) ou plus simplement encore : « de quiconque serait de la voie ». Le livre des Actes emploie, d’ailleurs, régulièrement cette image.
« Je suis le chemin, la vérité, la vie » est devenu un slogan que l’on répète, parfois, sans réfléchir. On oublie peut-être l’essentiel, à savoir que Jésus se définit comme une voie et, même, comme la voie. On a fait remarquer aussi que les béatitudes de l’Ancien Testament utilisent un mot « heureux » qui dérive du verbe « aller ». Les Béatitudes nous dessinent, donc, une voie, elles aussi.
Mais cette voie a connu, au fil de l’histoire, bien des brouillages, elle aussi. L’amour des richesses et du pouvoir a souvent tenté de l’entraîner sur sa propre voie, a tenté des convergences qui ont égaré beaucoup de croyants, avec diverses positions sociales. Et j’ai entendu des personnes défendre l’action militaire en citant la phrase de l’évangile de Jean : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 12.13). Le soldat donne sa vie pour la patrie, assurément. Mais on retrouve la remarque faite ci-dessus : il y a une différence entre mourir en combattant et mourir sans combattre. C’est là le clivage que Jésus souligne devant Pilate. Il ne dit pas qu’il ne s’intéresse pas à ce qui se passe dans le monde, mais qu’il suit une autre voie que celle de Pilate : « Si mon royaume fonctionnait comme ceux de ton monde, lui dit-il, les miens auraient combattu » (Jn 18.36).
Certains chrétiens vont même un cran plus loin dans l’errance et la confusion. Le contexte américain conduit, ainsi, des chrétiens à acquérir une arme à titre privé. Un théologien américain (Christopher Hays), hostile à ce choix, pose, dans son blog, la question cruciale : « Quel est, aujourd’hui, le rapport entre une foi qui n’était pas violente à l’origine et une culture qui est de plus en plus violente et s’habitue continuellement à davantage de violence ? ». Les voies devraient diverger nettement, et pourquoi convergent-elles ? Comment peut-on en venir à « une forme de religion qui pousse les gens à tuer pour leur foi, mais pas à mourir pour elle » ?
La voie tracée par Jésus-Christ, telle que je la comprends, s’écarte, ces temps-ci, des voies politiques, militaires et, même, religieuses (dans nombre de cas). Des entrecroisements, des dialogues, restent possible. Mais, rapidement, chacun part de son côté.
Nous retrouvons-nous, pour autant, sur un chemin froid et solitaire ? Non : c’est là que nous nous éloignons aussi de la voie du thé. Certes, quand Jésus monte au Golgotha, il est seul et largement abandonné par ceux qui l’avaient suivi jusque là. Mais il ne va pas sur cette route dans la froideur et le retrait. Au contraire, c’est un acte suprême d’amour qu’il accomplit au bénéfice de ceux qui, à ce moment-là, lui tournent le dos. Eux sont loin, mais lui est proche d’eux. Il est même plus proche d’eux qu’il ne l’a jamais été. Il met un « comble à son amour » (Jn 13.1) dans ce moment tragique et décisif.
Quant à ses disciples, si on revient aux Béatitudes et à l’évangile de Matthieu, Jésus les prévient que la voie qui mène à la vie est resserrée (Mt 7.14). Resserrée, mais, pour autant elle dessine un collectif : les « ceux qui » des Béatitudes. Jésus ne prône pas un repli sectaire, ou le splendide isolement de l’intellectuel ou de l’artiste romantique. Il appelle au courage, à l’enthousiasme et à une voie heureuse, même si elle doit faire face à de l’opposition et à de l’hostilité. Et cette voie mène à la vie, même si c’est au travers de l’affront, de la souffrance et de la mise à mort.
Oui la voie du Christ a sa logique propre. Pour autant, les questions posées par Yasushi Inoué autour de la voie du thè résonnent comme autant de mises en gardes, autant de fausses pistes qui sont, aujourd’hui encore, proches de nous, tellement faciles d’accès, tellement tentantes … même si on s’y perd (Mt 7.13).







