A pied ou en voiture : deux rapports différents à l’espace public

La règle d’or : « ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux », que l’on trouve dans les évangiles (Mat 7.12 et Lc 6.31), semble relever du bon sens. D’ailleurs on en a retrouvé des équivalents dans beaucoup de cultures. Dans la pratique, on se rend compte que ce jeu de symétrie entre « les hommes » et soi fonctionne de manière très irrégulière. Il y a des situations où cela nous paraît évident que les autres pourraient être à notre place et d’autres où cette perception disparaît quasiment de l’horizon.

Dans la rue, le piéton est au milieu des autres. L’automobiliste est ailleurs

Mon propos commence par une anecdote. Me voici dans le bourg (2.000 habitants) où je vais à l’église le dimanche, en train de participer à une journée citoyenne de nettoyage des espaces publics et des entrées de ville. Dans la partie agglomérée, il n’y a pas beaucoup de travail sauf (premier indice) dans les plates bandes des chicanes qui servent de ralentisseurs et qui sont encombrées d’objets, manifestement jetés par des automobilistes. Puis, sitôt les dernières maisons franchies, c’est une incroyable accumulation de canettes, de bouteilles, d’objets hétéroclites qui encombre les fossés.

Cela signifierait-il que les piétons sont particulièrement civiques ? Les élus municipaux, avec qui j’évoque la question, sont sceptiques. Mais ils sont néanmoins d’accord que les automobilistes se permettent des gestes que les piétons n’osent pas faire. L’un me signale que les feux rouges peuvent devenir, à l’occasion, de véritables décharges où des automobilistes, à l’arrêt, en profitent pour vider leur habitacle. J’interroge un ami qui travaille aux services techniques d’une commune. Il me confirme que l’essentiel des nettoyages qu’ils doivent opérer provient des déjections des automobilistes avec, finalement, une seule exception : lorsque des groupes importants de piétons stationnent et font la fête ensemble dans la rue.

De tout cela il ressort une impression très forte : pour l’essentiel, les piétons se sentent au milieu de leurs semblables ; ils se contrôlent en partie les uns les autres et considèrent la rue comme un espace partagé où tout ne leur est pas permis. D’un autre côté, les automobilistes sont dans leur voiture, et traversent, plus ou moins par hasard, des zones qu’ils n’habitent pas et où ils n’ont pas l’impression d’avoir en face d’eux des semblables.

Ce que marcher transforme en nous

Tout cela me rappelle des souvenirs divers. Quand j’ai commencé à marcher de manière un peu longue, dans des endroits divers (aussi bien en ville qu’en rase campagne), je me suis rendu compte que je n’adhérais vraiment à l’espace qu’en marchant. Il m’est arrivé de passer par des endroits que j’avais parcourus en voiture en les reconnaissant à peine. La voiture ne nous fait pas seulement aller plus vite : elle nous coupe de l’environnement ; elle le rend abstrait. Et ce qui ressort de mon anecdote du jour est qu’elle nous coupe également des autres.

La marche me ramène toujours à mes limites et à ma dépendance des autres et de la nature. Je ne suis qu’un parmi d’autres, qu’un au milieu d’un monde qui me dépasse. Et c’est une perception à laquelle je n’accède pas lorsque je suis au volant.

La voiture : plus qu’un objet ; un rapport au monde

Tout cela m’éclaire sur les réactions violentes et passionnées qu’engendrent inévitablement les règlementations et les limitations quant à l’usage de la voiture. L’usage régulier de la voiture construit en nous un certain rapport au monde et devoir l’utiliser moins, ou différemment, est bien plus qu’une question instrumentale.

On sait que les objets techniques nous dotent d’une plus grande autonomie et, par là-même, nous isolent des autres. Et je suis moi-même impressionné par le monde oublié qui resurgit devant mes yeux quand je me prive, ne serait-ce que provisoirement, de tel ou tel de ces objets. Il y a un lien, beaucoup plus fort que je ne l’anticipe, à chaque fois, entre connexion aux autres et immersion dans des situations où ce rapport aux autres (re)devient concret.

En marchant je me retrouve face aux autres, à égalité avec eux, en prise avec leur présence directe et, pour revenir à l’introduction, il m’est beaucoup plus facile de formuler ce que j’attends d’eux, et donc, ce que je suis prêt à faire pour eux.

On voit notamment, par ce biais, que les enjeux écologiques mettent en branle des questions lourdes et bousculent plus que des habitudes : des manières d’être. Ils engendrent, de ce fait, de nombreuses résistances, mais ils pourraient, également, être sources de nombreuses libérations et de fortes redécouvertes de la dimension commune de notre vie sociale.

Marchez pour lutter contre l’atomisation sociale ! Dis comme cela c’est simpliste. Mais c’est quand même plus qu’une boutade.

Grandeurs et misères des privatisations

L’initiative des parlementaires demandant un Referendum d’Initiative Partagée sur la privatisation d’Aéroport de Paris a été validée, jeudi dernier, par le Conseil Constitutionnel. L’histoire suit donc son cours. Il reste, désormais, à rassembler plus de 4 millions de signatures pour aller au bout de ce projet.
L’originalité de cette initiative est qu’elle a été portée, pour partie, par des parlementaires appartenant à « les Républicains » dont on pouvait supposer qu’ils étaient, par principe, en faveur de la privatisation. Il faut, évidemment, mesurer la part de stratégie politicienne dans un tel ralliement. Tout ce qui affaiblit le gouvernement en place est, pour un parti d’opposition, bon à prendre. Mais il me semble qu’il y a des motifs plus sérieux à cette réserve et qu’elle tire, notamment, les leçons de certaines des privatisations passées qui ont donné des résultats décevants, voire inquiétants.

En tout cas, 103 parlementaires appartenant à « les Républicains » avaient signé, dans le Journal du Dimanche du 24 février, une tribune où ils expliquaient les raisons de leur opposition et ces raisons méritent la réflexion. Elles permettent, en effet, de sortir des arguments a priori « pour » ou « contre » les privatisations en général et d’examiner de plus près, au cas par cas, les ressources et les dangers de telles opérations.

Ne pas encourager les monopoles en privatisant

Cette tribune mettait en avant, en l’occurrence, trois arguments. Le premier tient à l’exercice des fonctions régaliennes de l’Etat et me semble plutôt faible. On ne voit pas en quoi la privatisation d’un aéroport nuirait aux contrôles aux frontières, par exemple. En tout cas je vais me centrer sur les deux autres arguments qui concernent, de fait, les opérations de privatisation en général.

Je cite :
« L’intelligence économique devrait nous alerter. Un aéroport est par essence un monopole naturel : lorsqu’un Francilien voyage en avion, il n’a pas le choix entre Paris ou Berlin. Il prend celui qui est le plus proche de chez lui. Sans réelle concurrence, l’actionnaire détient alors une clientèle captive. Privatiser un monopole naturel conduit toujours à une situation de rente qu’il faut éviter plutôt qu’encourager ».
Voilà, c’est dit.
Ce qu’on appelle un monopole naturel est une activité qui repose sur des investissements tellement lourds qu’il serait contreproductif ne serait-ce que de les dédoubler, si on avait le projet d’instaurer une concurrence. Dans le cadre de la privatisation de la fourniture d’électricité, on a considéré, par exemple, que le réseau de transport à haute-tension était un monopole naturel. Personne ne se voyait en train de multiplier par deux les pylônes et les lignes à haute-tension. Le transport de l’électricité est donc entre le main d’un établissement public, RTE, dont une agence surveille les coûts de facturation pour vérifier qu’il n’abuse pas de sa situation de monopole pour surfacturer. Or, si on décide de privatiser une telle activité, il est évident que l’entreprise touchera ce qu’on appelle une rente de monopole et qu’il sera très difficile de faire pression sur elle. Et les parlementaires, manifestement échaudés par la privatisation des autoroutes, évoquent, au début de leur tribune, des cas proches : des cartels qui se partagent le marché et s’entendent.

Ils parlent également d’échecs et pensent, sans doute, à la privatisation des lignes de chemin de fer au Royaume-Uni où, pour des raisons qui tiennent, là aussi, à la lourdeur des investissements à effectuer, les gestionnaires des lignes ont laissé le réseau se dégrader, jusqu’à la survenue d’accidents dramatiques.
On ne peut donc, pas, et c’est ce qu’ils écrivent, privatiser n’importe quoi.

Comment faire agir au mieux un acteur : en le gérant directement, ou bien en passant un contrat marchand avec lui ?

Ensuite, il y a un troisième argument qui se situe, pour moi, au cœur du problème.
Je cite, une fois encore :
« Privatiser plutôt que réformer : voici le choix caché de la majorité à l’Assemblée ».
Oui, finalement, qu’attend-on de la privatisation ? Une rentrée d’argent ? En l’occurrence il s’agirait de 10 milliards d’euros, ce qui, en comparaison du budget de l’état, n’est pas grand chose.
Il pourrait donc y avoir une justification plus pérenne : en privatisant, l’Etat se donnerait les moyens de réformer le fonctionnement d’ADP, ce qu’il ne parvient pas à faire en étant son actionnaire. Dit de cette manière, l’argument semble absurde. Pourtant il a présidé à nombre de sous-traitances dans le privé, comme dans les entreprises publiques.

Il peut, en effet, arriver qu’un service d’une entreprise soit à ce point réfractaire à toute réforme qu’il est finalement plus simple de fermer ce service, de sous-traiter l’activité et d’obtenir ce que l’on veut par un contrat marchand. Et un argument du même style justifie certaines privatisations.
Quand les parlementaires écrivent « privatiser plutôt que réformer » ils sous-entendent que le gouvernement manque de courage ou ne se donne pas les leviers d’action pertinents pour agir comme il le faudrait et qu’il préfère se défausser du problème en privatisant.

Mais est-il si facile de « faire faire » ce que l’on veut à un acteur privé ? C’est toute la question posée par la « théorie de l’agence » en économie : peut-on écrire un contrat qui, avec des clauses économiques bien conçues, conduira l’acteur, à qui on délègue une mission, à produire le résultat escompté, avec plus d’efficacité qu’on ne l’aurait fait soi-même ? Même les économistes les plus optimistes ont admis qu’il existait, ce qu’on appelle un « aléa moral » : en gros, le délégataire ne communiquera pas vraiment sur ce qu’il fait, il cachera une partie de la réalité et, pour une large part, échappera au contrôle du commanditaire.

En tout cas, à propos du « faire faire », on est incontestablement sorti de l’âge d’or des Partenariats Publics Privés (PPP), où, précisément, la puissance publique pensait pouvoir atteindre ses buts en les faisant mettre en œuvre par des entreprises privées. Dans les chantiers de PPP complexes (comme des hôpitaux) l’état a montré qu’il était incapable de faire le poids face à des entreprises mobilisant des batteries d’avocat et qui montent au contentieux en permanence. Il s’est, finalement, révélé beaucoup plus difficile, pour l’état, de faire face aux malfaçons et aux aléas de chantier quand il avait délégué la maîtrise d’ouvrage à un opérateur privé.

En résumé, l’état n’est pas toujours un si mauvais gestionnaire que cela. En revanche il n’est pas armé pour peser sur de grands groupes privés qui ont des leviers d’action énormes.
Nul doute et c’est l’argument (au moins implicite) de la tribune des parlementaires que cela se reproduirait dans le cas d’ADP.

Une question de philosophie politique : comment produire une société juste avec des acteurs égoïstes ?

Les idéologues qui ont défendu, en France, en Angleterre ou en Écosse, au XVIIe et au XVIIIe, l’économie de marché, contre l’économie dirigée par la monarchie, avaient, en général, une anthropologie pessimiste, souvent liée à des convictions religieuses. Ils étaient persuadés que l’homme était un être pécheur, paresseux et tricheur. Il fallait donc trouver un moyen de lui faire faire des efforts et de produire des biens de qualité, même sans altruisme.

Ils auraient été, oh combien convaincus du risque d’aléa moral, si on leur avait expliqué la notion. Pour eux, faire faire quelque chose à quelqu’un d’autre (que ce soit via un règlement, ou via un contrat) était une entreprise risquée. Ils ne voyaient le salut que dans la concurrence d’un nombre significatif d’agents économiques qui, en quelque sorte, se contrôlaient les uns et les autres par leur concurrence et s’obligeaient mutuellement à améliorer leur offre.

Cette méthode a fait ses preuves, tant qu’un nombre substantiel de vendeurs sont en concurrence les uns avec les autres. En revanche elle devient très vite inefficace dès que des oligopoles émergent. L’anthropologie pessimiste, si on y tient, implique que dès que les producteurs seront suffisamment peu nombreux, ils feront tout pour s’entendre sur le dos des clients.

La question de fond demeure donc : quel résultat veut-on obtenir ? et quel est le meilleur moyen de l’obtenir ? On n’a pas la réponse à la première question. Dans la loi PACTE on lit simplement cette phrase plutôt passe partout : « le transfert au secteur privé de la participation au capital détenue par l’Etat permettra à la société Aéroports de Paris d’entamer une nouvelle phase de son développement, grâce à l’entrée de nouveaux investisseurs à son capital ». S’agissant d’une entreprise publique bénéficiaire, on s’étonne que l’Etat n’ait pas les moyens d’investir, si c’est nécessaire.

Et parler du développement en général est le signe d’un manque de vision politique. C’est ce que pointent aussi les parlementaires en écrivant « privatiser plutôt que réformer ». La régulation du trafic aérien est (et sera encore plus, dans les années à venir) un enjeu des politiques publiques. Or l’état sera forcément soumis à la pression d’un opérateur privé qui cherchera à étendre les créneaux de survol (limités pendant la nuit). Et les politiques environnementales qui voudront limiter l’usage de l’avion auront en face d’elle un opérateur qui, au contraire, voudra le développer.

L’aléa moral est un concept qui a, malheureusement, fait ses preuves. On a de nombreux exemples, aujourd’hui, d’entreprises privées qui jouent l’opacité, font pression sur les chercheurs ou sur les journalistes et ne cherchent nullement à se comporter en acteurs responsables. En clair, en déléguant un levier des politiques publiques de demain à un acteur privé on se complique singulièrement la tâche.

Au-delà du photojournalisme ; le travail de symbolisation

On le perçoit confusément : nous sommes abreuvés d’images de pratiquement tout ce qui se passe autour de la Terre, mais, finalement, cela ne nous conduit pas à nous interroger tant que cela. Les photos, les vidéos défilent, en temps réel, et, la plupart du temps, elles nous glissent dessus.
Même à titre privé, nous n’arrêtons pas de prendre des clichés que nous partageons avec nos proches. Or ils nous font beaucoup moins d’effet que, par exemple, une photo vieille de dix ans qui, tout de suite, enclenche des souvenirs, une interrogation sur le temps qui passe, de la nostalgie ou que sais-je ?

L’instantané a, disons-le, manifestement ses limites.
Cela dit, mon propos n’est pas de dénigrer le photojournalisme qui a, au moins, une valeur d’alerte. Il est plutôt de relever qu’un autre travail social reste souvent en friche : c’est le travail d’après-coup, le retour sur, et la digestion des événements, avec du recul. Et là, les images les plus directes ne sont pas celles qui nous questionnent le plus. Il faut plutôt en passer par des évocations, des figurations indirectes, un travail de symbolisation pour que ce travail d’après-coup déplace quelque chose en nous.

Ces deux temps du travail à partir de l’image sont, qu’on s’en rende compte ou non, toujours nécessaires. Je vais les évoquer ici à propos des guerres civiles colombiennes, puisque je reviens de ce pays. Mais mon propos pourrait parfaitement s’appliquer à d’autres terrains et même à des conflits moins violents comme les tensions sociales qui traversent nos quartiers. On ne peut digérer et aller au-delà d’un événement traumatique (même peu spectaculaire), qu’au moyen d’une symbolisation qui lui donne du sens et qui nous conduit ailleurs.

Une première mise à distance possible : revenir sur des clichés d’actualité après-coup

Que faire, donc, après une guerre civile ?
On ne peut pas dire, à ce propos, que la France brille par son travail de mémoire, suite aux guerres coloniales dans lesquelles elle a été engagée. L’époque était autre, bien sûr, et la couverture des événements bien moins poussée. Mais j’ai rarement vu des expositions qui retracent les guerres d’Indochine ou d’Algérie. Or, nombre de tensions sociales renvoient, aujourd’hui encore, à ces guerres perdues (autant sur le plan militaire qu’idéologique). Le silence gêné est-il la seule issue ?

A Bogotá, en tout cas, à proximité immédiate du palais présidentiel, une exposition se tient depuis fin octobre (jusqu’à fin août) et retrace, photos à l’appui, la myriade de combats qui ont opposé les différentes factions combattantes jusqu’à récemment. Des statistiques macabres relèvent le nombre de morts et d’enlèvements et la masse des populations déplacées à cause des conflits armés. Il s’agit d’un travail, soigné et complet, fait par l’Université. Les gens viennent, nombreux et en famille, parcourir les salles.

Il est perceptible, comme je le disais, que la simple distance temporelle, crée quelque chose. Elle rend la parole possible, alors que l’événement brutal sidère. Les processus de justification par lesquels chaque camp défend son action sont, aux aussi, largement entravés par cette mise à distance. L’objet de certaines luttes apparaît, certes, toujours comme légitime (par exemple : la défense de la propriété de la terre pour les agriculteurs). Mais le basculement dans la lutte armée pose forcément question ne serait-ce que dix ans plus tard.

La simple possibilité de regarder en arrière permet une première élaboration sur les événements du passé.
Prenons un exemple qui nous concerne : le début de la crise des subprimes date de 2007. Nul doute qu’un retour sur les misères, les appauvrissements et les enrichissements qu’elle a engendrés et, pourquoi pas, photos à l’appui, serait fort utile à tous les pays qui en ont subi les conséquences.

La force du regard indirect

Cela dit, il est possible d’aller plus loin.
En comparant ce travail de miroir rétrospectif à d’autres travaux photographiques, il est évident qu’un travail photographique plus élaboré, entièrement construit après-coup, reposant sur des indices indirects et appelant un travail du spectateur pour « boucher les trous » et les nourrir de ses émotions, a plus de force.
J’avais déjà vu des travaux sur la guerre de Bosnie qui prenaient ce parti de la métonymie : utiliser un détail qui, au milieu d’un environnement apaisé, évoquait de manière poignante le passé récent de la guerre.
En Colombie, le photographe Juan Manuel Echavarría a entamé un travail de ce style depuis la fin des années 90. Ce travail se nourrit, évidemment, de contacts longuement entretenus avec les populations qui ont connu de près les combats.

Il photographie, dans la série Silencios, des écoles qui ont été réquisitionnées, pendant un temps, par la guérilla et qui se sont, de ce fait, vidées de leurs élèves. Il ne reste, aujourd’hui, que le silence d’une absence, et une vie qui reprend le dessus, envers et contre tout, mais qui ne revient pas à l’identique si facilement. Ces territoires sont, désormais, largement privés de lieu d’instruction

Juan Manuel Echavarría, un des clichés de la série Silencios

Ailleurs, il fréquente un cimetière qui recueille des combattants morts non-identifiés qui dérivaient au gré d’une rivière et qu’un groupe de villageois a décidé de prendre en charge. Dans une autre série, il s’arrête sur des objets qu’ont travaillés des personnes enlevées, pendant le temps de leur détention : des tentatives de survie dans un environnement hostile. Ou bien il retrouve, au fond des bois, des objets (tasse, carnet, veste) laissés à l’abandon par d’anciens occupants, qui tenaient là des campements.

L’impression d’ensemble est saisissante. L’ellipse, qui évoque les combats passés avec leur cruauté, tout en projetant la dynamique persistante de la vie (au moins végétale ou animale), et la reprise balbutiante de la vie sociale, a quelque chose de bouleversant. Elle en dit plus, c’est là le paradoxe, sur les souffrances concrètes infligées par les combats de naguère, que des reportages. Et elle situe exactement notre responsabilité dans le pénible travail de reconstruction. Elle sollicite la mémoire, mais elle ne la fait pas tourner en boucle dans un ressassement morbide. Il ne s’agit pas de recuire, une fois de plus, sa haine, mais de considérer un passé comme nous appelant à vivre un autre avenir.

« Souviens-toi … »

Le constat s’impose : nous sommes, dans nos pays surinformés et saturés d’image, des sur-développés du présent, mais des sous-développés du souvenir.
Cela dit, le retour en arrière n’a, semble-t-il, jamais été un exercice si facile. L’Ancien Testament résonne de l’appel incessant, adressé au peuple, de faire retour sur le passé pour en tirer une inspiration au présent. Les prophètes lient souvent l’oubli de Dieu et l’oubli du passé.
Bien sûr, on peut utiliser le passé comme une excuse pour s’installer dans la haine et le ressentiment. Et nous en avons de nombreux exemples autour de nous. Mais on peut aussi l’utiliser pour méditer sur nos propres errances, prendre conscience des souffrances des autres et viser un autre avenir.

Après tout, nous sommes au bénéfice d’une histoire écrite des dizaines d’années après les faits, où ceux qui ont pris la plume n’ont pas cherché à fuir leurs responsabilités ni à masquer leurs insuffisances ; une histoire de violences, d’hostilités et d’incompréhensions, où la vie finit pourtant par reprendre le dessus sur la mort. On appelle cela les évangiles !

De retour de Colombie

Me voici de retour d’un séjour dans un pays qui a fait les gros titres de l’actualité, fut un temps, d’abord à cause de la place du trafic de drogue dans la vie civile et politique, puis à cause de la guérilla des FARC. Il semble que l’actualité préfère le sang et les larmes aux démarches de reconstruction progressives qui se mettent en place. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus le Venezuela voisin qui attire les regards.

Pour ma part, j’ai eu la même impression, en sillonnant les rues de Bogota, qu’en parcourant, il y a trois ans de cela, les rues de Santiago du Chili. C’est presque incroyable de se trouver dans un lieu où les armes, les relations violentes, le danger, avaient le dessus peu de temps auparavant et de croiser des personnes qui vaquent à leurs occupations. Le théâtre des guerillas rurales a souvent été éloigné de la capitale. Mais les épisodes violents antérieurs l’avaient frappée de plein fouet.

Bon. Pas d’enthousiasme excessif non plus. Il y a d’autres guérillas que les FARC et, notamment, l’ELN, qui n’ont pas déposé les armes. De longues discussions sont en cours, actuellement, avec l’ELN, mais elles n’ont pas abouti. Et puis d’autres guérillas moins structurées persistent ici et là. Pendant ce temps de nombreux coups de canifs sont donnés dans les accords signés avec les FARC. Il est vrai que le gouvernement qui a signé ces accords a été battu aux élections suivantes. Le spectre d’une reprise des actions violentes n’est donc pas à écarter.

Quand le paix reprend le dessus

Il n’empêche. La Colombie a une longue histoire de violences et de guerres civiles, au moins depuis l’assassinat de Jorge Eliécer Gaitán en 1948, qui a mis le feu aux poudres. Et la fragile dynamique actuelle va à rebours de cette histoire. Alors qu’en Europe des fractions de plus en plus importantes de la population ne jurent que par l’exacerbation des rapports de force et de la méfiance, je suis impressionné par les situations historiques où les ressources des conflits s’épuisent et où les belligérants finissent par signer des accords de non-agression mutuels et essayent de reconstruire laborieusement les bases d’une vie sociale commune.

Petit objet en faveur du oui au referendum pour valider l’accord signé avec les FARC. La flamme vacillante de la paix.

Et cela me conduit à passer en revue différents moments qui sont survenus pendant ma propre vie et qui montrent que la paix prend parfois le dessus, au fil du temps.
J’avais 6 ans quand le mur de Berlin a été édifié.
J’avais presque 7 ans quand les accords d’Evian, qui ont mis fin à la guerre d’Algérie, ont été signés.
J’avais 13 ans quand Martin Luther King et Bob Kennedy ont été assassinés. La même année les chars soviétiques sont entrés à Prague pour mettre fin au « printemps de Prague ».
J’avais 19 ans quand un coup d’état soutenu par les Etats-Unis a porté au pouvoir au Chili le dictateur Augusto Pinochet.
J’avais 26 ans quand la loi martiale a été imposée en Pologne pour mettre un terme aux revendications de Solidarnosk.
J’avais 33 ans quand Pinochet a perdu un referendum en forme de plébiscite ; ce qui a, progressivement, mis fin à ses fonctions.
J’avais 34 ans au moment de l’effondrement mur de Berlin.
Moins de deux ans plus tard, le système d’apartheid a été aboli en Afrique du Sud.

J’arrête là cette énumération qui n’a rien de systématique. Je parle d’événements qui m’ont frappé quand ils se sont produits. Il y en a eu bien d’autres, heureux ou malheureux. Il semblerait que depuis l’attentat contre les tours jumelles (j’avais 46 ans) une sorte de pessimisme désespéré ait envahi l’horizon.

Mais, pendant ce temps-là, des acteurs continuent leur travail de fourmi pour essayer de produire la paix et la réconciliation. C’est l’occasion de dire que justice et paix ont partie liée. On voit parfaitement que les inégalités importantes qui subsistent en Colombie font partie du problème. D’un quartier à l’autre de Bogota on peut avoir des impressions contrastées. Il y a une forte opposition entre centre et périphérie. Il y a, également, des clivages marqués entre les villes et leurs arrières-pays.

Mais quand même : alors que la guerre et l’affrontement physique apparaissent souvent comme la solution rapide et efficace, je tire mon chapeau à tous ceux qui prennent conscience des impasses où ils mènent finalement.

La prise en compte de l’ennemi : tout sauf de la naïveté béate

Ces processus longs complexes et périlleux pour produire des accords mutuellement acceptables et, si possible, durables montrent que se tourner vers notre ennemi, comme l’évangile nous y incite, n’a rien à voir avec un romantisme simpliste.
Cela implique, au minimum, d’entendre et de comprendre le point de vue et les revendications de l’autre et de produire quelque chose à partir de là. Pour beaucoup des acteurs qui essayent de jouer ce jeu là, c’est un dur labeur qui engendre frustrations et déceptions.

Et tout cela n’a de sens que si on garde la conviction et l’espérance que cela vaut la peine, finalement.
A Santiago du Chili en 2016, à Bogota en 2019, j’ai vu que cela valait la peine, même si beaucoup reste à faire

Internet et la victoire ambiguë des relations horizontales

Les promoteurs d’Internet, à ses débuts, ne cherchaient pas seulement à diffuser un protocole technique de communication, ils avaient en vue un modèle de société où les relations horizontales directes, de personne à personne, prendraient le pas sur les relations hiérarchiques. En 1975, alors que l’on ne parle que d’Arpanet, et que l’usage en est limité à des communautés de chercheurs d’avant-garde, l’un d’eux écrit : « nous, les membres de la communauté de l’Arpa, en sommes venus à réaliser que nous avions dans les mains une grande chose et peut-être même un dispositif très important. Il est maintenant évident, pour nous, que la messagerie sur réseau informatique peut changer profondément les modes de communication dans tous les secteurs de notre société, le domaine militaire, celui de l’administration civile et celui de la vie privée ».
C’était, là, la première d’une longue série de déclarations teintées d’utopie qui ont marqué les débuts d’Internet. A ce moment, un outil technique a rencontré le rêve social d’une société moins autoritaire et la mayonnaise n’a pas tardé à prendre. Je renvoie, sur ce sujet, aux travaux, fouillés et bien documentés, de Patrice Flichy, pour ceux qui voudraient en savoir davantage.

Entre 1975 et 2000, l’affaiblissement des institutions

Une technologie ne perce, il faut le souligner, que si elle rencontre un contexte social qui lui est favorable. De fait, pendant la période où Internet s’est développé, progressivement, à l’abri des regards du grand public, jusqu’au boom mondial de 1997, de nombreuses relations verticales ont été remises en question.

Millions d’utilisateurs d’Internet dans le monde

Dans beaucoup de domaines, on a remis en cause l’utilité ou la justification des hiérarchies. La citation ci-dessus ne mentionnait pas les entreprises privées, pourtant, même en leur sein, on a cherché à diminuer le nombre de niveaux hiérarchiques et les effectifs d’agent de maîtrise ont, pendant cette période, chuté brutalement.
Cette évolution a eu de multiples facettes.
La légitimité des états est rentrée en crise, à la même époque. On a parlé, entre autres choses, de crise de l’état providence.
Dans le domaine intime, autre facette, le mariage comme institution s’est considérablement affaibli : c’est le couple qui a voulu décider de la forme qu’il donnerait à sa vie commune.
Le téléphone portable est, en parallèle, devenu un objet courant de la vie quotidienne, en France, autour de la même année qu’Internet : 1997.
Les individus ont voulu développer leurs échanges directs, sans les longues remontées et redescentes de la ligne hiérarchique qui prévalaient naguère, sans le respect de codes auparavant légitimés par une morale ou des formes instituées.
Les formes d’enseignement sont, également, devenues plus participatives. Et, même dans l’église, la valeur de la parole délivrée du haut de la chaire a perdu de sa force.

Une brusque transition … mais une évolution pluriséculaire

A l’aune des longs processus de transformation des rapports sociaux il s’agit d’une transition rapide. Mais elle a connu de nombreuses prémices.
Les pères fondateurs de la sociologie, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avaient déjà soulevé cette question : comment des personnes peuvent-elles vivre en société, avec peu d’instances de contrôle et de régulation ? Durkheim doutait que ce soit possible. Weber était plus mesuré et il avait repéré certains mouvements historiques où des formes sociales s’étaient maintenues sans institution surplombante très marquée.

Deux chercheurs français, Claude Dubar et Pierre Tripier, travaillant sur les groupes professionnels qui tendent à définir leurs propres règles de fonctionnement, ont voulu remonter dans l’histoire à la recherche d’exemples de ce style. La première édition de leur ouvrage sur la sociologie des professions est d’ailleurs parue en 1998 ! Ils ont alors remarqué qu’à la fin du Moyen-Age, les zones d’influence germanique ont construit le modèle de la confrérie. A la même époque, en France, les corporations étaient lourdement contrôlées par l’état ou par la féodalité. Mais les confréries se constituaient par agrégations de personnes proches qui définissaient entre elles des règles qu’elles devaient, ensuite, respecter. Max Weber avait, de son côté, remarqué que beaucoup de villes germaniques s’étaient constituées par une alliance forte de personnes qui s’autonomisaient, de concert, du pouvoir féodal. Cette dynamique a existé dans d’autres pays européens, à la même époque (par exemple en France, sur un mode atténué), mais il semble bien que, dans cette aire historico-géographique, une dynamique d’association volontaire ait particulièrement fleuri.

Dubar et Tripier n’hésitent pas à évoquer la question religieuse. Le côté intéressant est qu’il semble que ce ne soit pas la Réforme qui ait produit cette configuration sociale, mais, plutôt, et à l’inverse, que la Réforme ait particulièrement fleuri dans cette configuration.
Tout cela est dit très vite. Mais c’est dans ce contexte, aussi, qu’à la fin du Moyen-Age, la pensée nominaliste (qui insiste sur la dimension conventionnelle du langage et donc de la vie sociale) a fleuri.
Les mouvements qui ont, par la suite, porté cette dynamique ont été pluriels. Dubar et Tripier mentionnent certains mouvements protestants, comme les « communautés de saints » qui ont animé la révolution anglaise. Mais, une fois encore, il s’agit d’une dynamique qui a précédé le champ religieux, qui l’a traversé, et qui vit sa vie propre. Plus près de nous, en France, le mouvement coopératif a développé de nombreuses formes sociales basées sur des hiérarchies affaiblies. Il est amusant de constater que le grand sociologue du mouvement coopératif, Henri Desroche, s’est aussi intéressé à ce qu’il a appelé « les religions de contrebande ». On retrouve donc l’idée que cette dynamique évolue en parallèle dans le champ religieux.

Le débat entre société instituée ou société conventionnelle (appuyée directement sur des relations intersubjectives) est sans fin, et il resurgit périodiquement, chacun s’évertuant à montrer les limites et les faiblesses du modèle adverse. On devine ma sympathie pour le modèle horizontal, basé sur l’intersubjectivité. Mais il faut reconnaître pleinement le talon d’Achille de ce modèle, qui est la question du « tiers ».
On dit, par boutade, que la société commence quand on parvient à compter jusqu’à 3. De fait, une simple relation bilatérale, pas plus qu’une addition de relations bilatérales, ne suffisent à faire une société. Il faut, au minimum, prévoir le cas où la relation se passe mal, où l’un domine sur l’autre, où l’un a à se plaindre de l’autre, et savoir que faire dans ce cas. On ne peut pas s’en remettre, comme l’on dit, au libre arbitre d’un renard dans un poulailler !

Le tiers, juge ou médiateur ?

Cela dit le tiers n’est pas forcément quelqu’un qui est détenteur de la force (législateur, juge ou policier). En fait, pendant la fin du XXe siècle, au moment où les relations horizontales se développaient sur plusieurs fronts, on a vu émerger le métier de médiateur. Le médiateur est reconnu par les deux parties en conflit ou en désaccord et il ne tranche pas. Il garantit seulement les règles des échanges verbaux et travaille à ce que les deux personnes (ou les deux groupes) parviennent à communiquer et, si possible, trouvent une solution mutuellement satisfaisante à leur différend. La médiation judiciaire, la médiation familiale, mais aussi la médiation dans les quartiers, dans les relations avec les administrations, parfois dans l’entreprise, ont vu le jour. Même au niveau des états, la diplomatie s’est de plus en plus employée à construire des accords bilatéraux.

Tout cela est cohérent avec des rapports sociaux qui prennent sens directement au niveau des acteurs concernés.

Cela dit, dans la pratique, ce médiateur a fait, et fait encore, souvent défaut, ou bien une des deux parties n’en souhaite pas la présence. Un signe en est qu’à partir du milieu des années 80, les plaintes pour incivilités ou violences faites aux personnes augmentent (sans que les mesures politiques, qu’elles soient de droite ou de gauche n’y changent grand chose). Plus généralement chacun a pu observer que les échanges entre personnes se sont tendus : l’horizontalité ne se développe pas seulement dans le sens d’une meilleure compréhension, elle augmente également les dialogues de sourds.

La prise de pouvoir des intermédiaires

Et puis il y a une réalité à laquelle pas grand monde n’avait pensé, au départ : la multiplication des échanges tous azimuts a fini par donner un pouvoir (au moins économique) énorme aux acteurs dont le métier est la mise en relation. Les GAFA ont construit leur fortune sur les moteurs de recherche, sur la vente en ligne, sur les interfaces d’échanges. Les entreprises comme Uber, Booking, Airnbnb, vendent, directement, cette mise en relation. Elles ont occupé une place de tiers particulière, en fournissant des moyens d’échange ou en permettant à chacun de se faire une idée de la fiabilité de son interlocuteur. La course aux « likes » ou sur les commentaires d’évaluation bricolés, qui fleurissent sur ces sites, contribuent à construire un échange (souvent éphémère) entre des personnes qui ne se connaissent pas.

Au bout de vingt années d’usage intensif d’Internet, force est de constater que le monde moins institué qui lui a donné naissance n’est pas un monde plus égalitaire. Il s’agit simplement d’un monde où le pouvoir a changé de camp.
Ce pouvoir s’exerce, en fait, au travers des relations horizontales elles-mêmes : il les préforme, il les oriente, il les commercialise.
Pour la plupart des scientifiques qui étaient à l’origine du projet Arpanet, cette évolution ressemble à une victoire à la Pyrrhus. Leur système informatique a gagné, mais leur projet de société a été détourné par quelques grands acteurs qu’il est encore plus difficile de contrôler que les institutions de naguère.

Les vendeurs chassés du temple

Nous arrivons à un sommet de l’année liturgique : la semaine sainte et la célébration de la résurrection de Jésus-Christ. On ne le mentionne pas toujours, mais, dans mon esprit, l’épisode des vendeurs chassés du temple fait partie intégrante de la semaine sainte. Matthieu et Luc placent cette scène le jour des Rameaux et Marc le lendemain. Jean quant à lui, livre une clef de lecture très suggestive, car il place cet épisode beaucoup plus tôt dans le ministère de Jésus, mais il prend soin de préciser : « la Pâque des juifs était proche » (Jn 2.13). Il y a donc, dans tous les évangiles, un lien presque organique entre cette intervention dans le temple et la fête de la Pâque.

Or les festivités de la Pâque s’étalaient, et s’étalent toujours, sur huit jours et dès le premier jour, les juifs procédaient (et procèdent toujours) à une chasse minutieuse au levain, afin de l’éliminer des maisons. Le livre de l’Exode prescrivait déjà de manger du pain sans levain pendant sept jours (Ex 13.6-7). Cet accent porté sur le levain se comprend assez bien, quand on sait que, dans beaucoup de peuples, l’action du levain était comparée à la puissance créatrice. Au reste, dans les commentaires juifs, on retrouve bien cette idée de reprendre conscience de l’importance centrale du Dieu créateur, dans nos vies où nous ne sommes que des créateurs de deuxième rang. Le levain représente donc tout ce qui a orienté nos actions au cours de l’année écoulée et la fête de la Pâque est l’occasion d’un nouveau départ, marqué par un souffle nouveau, où Dieu nous libère des servitudes. Il y a les servitudes qui pèsent sur nous (et les juifs font mémoire de la libération de l’esclavage) et les servitudes qui sont en nous. En ce sens, le remplacement du levain est une manière de faire le lien entre ces deux servitudes.

Pour moi, le geste de Jésus s’éclaire quand on le met dans cette perspective. Il vient bouleverser les routines de la vie religieuse et de la vie tout court et remettre en question ce qui oriente nos pratiques, leur « levain », pour proposer un nouveau départ, une vie nouvelle. Et dans le cadre de l’année liturgique, cet appel peut rejoindre chacun, année après année.

Le sens de cet épisode pour nous, aujourd’hui

Si je suis la version de Matthieu (Mt 21.12-17), cela m’inspire divers commentaires.
Le premier est que notre action a sans cesse tendance à dériver vers des actes d’achat et de vente. On peut se consacrer, au départ, à un projet parce qu’on y accorde de la valeur. Ensuite la valeur du projet s’étiole au profit de sa popularité, de son écho, de sa rentabilité, de son succès, etc. Aujourd’hui n’importe quel acte semble passible d’une évaluation en likes, en bonnes ou mauvaises opinions, en nombre de followers et, bien sûr, en chiffre d’affaires, en valeur ajoutée, en segment de marché, etc.

Or il y a un lien entre cette pente dangereuse et les deux critiques qu’émet Jésus au travers de ses deux citations de l’Ancien Testament. Quand les évangiles (et spécialement Matthieu) citent l’Ancien Testament, il est toujours intéressant d’aller regarder le passage dont le bout de phrase est tiré. On se rend compte alors que les évangélistes pensent souvent au passage entier au moment où ils en citent un extrait. La première citation est tirée du livre d’Esaïe : « ma maison sera appelée maison de prière ». Cette prophétie se trouve au chapitre 56 et inaugure les grandes prophéties eschatologiques de la fin du livre, qui marquent une ouverture générale vers tous les peuples. Le temple en question accueillera tout homme qui respectera l’alliance de Dieu, quels que soit son origine ou ses handicaps. Or le ritualisme envahissant qui avait donné naissance à ce commerce dans le temple est de nature à fermer le champ. Et, si on bascule vers aujourd’hui, il est clair que la commercialisation des relations sociales dont j’ai parlé, constitue des cliques, des clans, des communautés fermées, attachées à des signes de reconnaissance, des rituels d’un nouveau genre et autres pratiques excluantes. Il y a « ceux qui sont des nôtres » et les autres.

La deuxième citation sur la « caverne de bandits » vient du livre de Jérémie (au chapitre 7). C’est un moment où Jérémie critique la croyance ritualiste du peuple qui se rattache de manière un peu magique au temple du Seigneur et où Jérémie réclame la justice dans les relations sociales. Le texte d’Esaïe commence, d’ailleurs, lui aussi, par un appel semblable.

Jésus vient donc proposer à ses contemporains (et ils nous invite, à notre tour) de prendre un nouveau départ, avec un nouveau levain. Il leur demande de se débarrasser du confort dans lequel les relations quotidiennes, avec leur entre-soi et leurs rites rassurants, les a installés. Et il rappelle l’appel prophétique à viser la justice et la miséricorde dans les relations et donc à sortir de son cercle pour porter attention à d’autres groupes sociaux.

Le cri des enfants

Et Matthieu rajoute une troisième citation en mentionnant le cri de louange des enfants. Elle situe bien le cadre de ce renouvellement du levain.
Le Psaume 8, dont cette mention de la louange des enfants est extraite, parle à la fois de la grandeur de Dieu : « Seigneur, que ton nom est grand sur toute la terre » ; et de la place incroyable qu’il a accordée à l’homme dans sa création : « tu l’as établis sur l’œuvre de tes mains ».
Le levain est donc bien mis à disposition de l’homme pour qu’il développe l’œuvre de Dieu. Mais la difficulté est d’adopter le même regard d’amour que celui que Dieu porte à tout homme : un regard d’ouverture et d’appel qui va au-delà du cercle étroit de l’achat et de la vente, au-delà du donnant-donnant.
C’est le moment, pour nous tous, de renouveler le levain qui construit nos manières d’agir.

Le projet de loi d’orientation des mobilités

Commenter un projet de loi est un exercice un peu technique et je ne vais pas le faire dans le détail. Mais, vu que j’ai travaillé plusieurs années sur la question des mobilités, il convient que je fasse écho à ce projet.
J’en indique quelques grands axes, pour fixer les idées :
Une des idées les plus fortes est de donner les moyens à tous les établissements de coopération intercommunale d’organiser les transports et les mobilités sur leur territoire, en plus des grandes agglomérations urbaines qui le faisaient déjà depuis de nombreuses années. L’exercice sera compliqué, car les solutions envisageables dans les zones peu denses ne sont pas légion, mais il vaut la peine d’être tenté.
Un autre axe fort est de réorienter les financements sur les déplacements du quotidien plutôt que sur les dessertes de grande agglomération à grande agglomération.
D’autres idées sont plus classiques : favoriser l’usage du vélo et de la marche à pied, par exemple.
Je ne vais pas en dire beaucoup plus : le projet reprend bon nombre d’idées qui sont dans l’air depuis plusieurs années.

Nous sommes devenus accros à la mobilité

L’exposé des motifs du projet évoque, et c’est plutôt cela que je voudrais commenter, une idée toute faite qui mérite d’être questionnée. Je cite : « La mobilité est au cœur des enjeux de notre société, elle est le premier facteur d’émancipation individuelle, de cohésion sociale et territoriale. Parce que la mobilité physique est celle qui rend possible toutes les autres (sociale, professionnelle…), elle doit être au cœur de la promesse républicaine ».

La mobilité est-elle vraiment le premier facteur d’émancipation individuelle ? On peut penser à d’autres facteurs : l’instruction, l’apprentissage du sens critique, ou être soutenu dans ses projets, par exemple.
Quant au fait qu’elle soit un facteur de cohésion sociale, on peut carrément penser l’inverse. C’est justement parce qu’il est assez facile de se déplacer que l’on a pu augmenter les distances entre les groupes sociaux et développer des formes d’entre-soi d’autant plus « soft » qu’elles sont, en principe, contrebalancées par la possibilité, pour tout un chacun, d’aller et venir où bon lui semble.
Continuons. La mobilité physique rend possible la mobilité professionnelle, assurément. Le résultat est que les distances domicile-travail continuent à augmenter sur le territoire français. Le fait que l’on puisse se déplacer pour travailler augmente la concurrence entre les salariés et les contraint à aller chercher plus loin du travail. Le gain ne semble, à vrai dire, pas du tout évident.
Ce genre d’enchaînement fatal, où la généralisation de la mobilité finit par éloigner les lieux où on réalise les activités est, d’ailleurs, très courant : les commerces se sont éloignés, les divers services aussi, les lieux de loisir, les hôpitaux, etc.
Et si on parle de mobilité sociale, pour finir, il faut prendre cela pour de l’humour noir. Les enquêtes de l’INSEE montrent que la mobilité sociale est complètement bloquée en France depuis 40 ans … alors que la mobilité physique a considérablement cru (le seul vrai facteur d’évolution, entre la génération des parents et celle des enfants, est l’augmentation globale des emplois de cadres, mais les écarts relatifs, liés à l’origine sociale des parents, ne bougent pas).

Mais on reste persuadé (et les rédacteurs du projet de loi ne sont, de loin, pas les seuls) que la mobilité est un facteur d’émancipation. Certes, pour une personne, pouvoir aller facilement quelque part est perçu comme une liberté. Mais l’effet global du fait que chacun se déplace plus, peut parfaitement produire une contrainte nouvelle : la mobilité n’est plus un choix, elle devient une condition sine qua non pour accéder à certains biens et services. La mobilité récurrente, quotidienne et nécessaire, n’est pas du même ordre que le déplacement que l’on fait, à l’occasion, pour aller rencontrer quelqu’un ou découvrir un endroit que l’on ne connaît pas.

J’ai, de fait, entendu, pendant toute ma carrière, évoquer régulièrement la nécessité de « désenclaver » une zone. Le résultat est que l’ouverture de nouvelles voies de circulation a parfois conduit à vider une zone de ses emplois, au lieu de lui en amener. Le constat est net : les communications faciles accentuent les écarts entre le dynamisme des zones au lieu de les atténuer.

Mais la mobilité fait à ce point partie de nos modes de vie, aujourd’hui, qu’il semblerait fou de s’en passer.

Pendant ce temps-là, la proximité fait preuve, à l’abri des regards, de ressources insoupçonnées

Or les dynamiques les plus fortes, effectivement à l’œuvre, aujourd’hui, sont liées à ce qu’on appelle « les effets d’agglomération ». Que ce soit dans le domaine économique, scientifique, ou culturel, le brassage entre personnes proches est un ressort puissant d’inventivité et d’évolution. On le mesure, indirectement, en regardant comment évolue la population des différents territoires sur le sol français.
Regardons déjà les choses en gros en nous limitant au niveau du département :

Source : INSEE, recensements de la population 2011 et 2016, INSEE Focus, n° 138

Paris se vide au profit de sa couronne, j’en reparlerai. Mais, pour le reste, on voit parfaitement se dessiner ce qu’on a appelé « la diagonale du vide » : une bande de territoire qui va, en biais, du nord-est au sud-ouest, où aucune grande agglomération ne polarise les activités et qui se dépeuple progressivement.
On s’aperçoit, d’ailleurs, que la crise qui a débuté en 2008 a inversé une tendance antérieure. Le graphique ci-dessous est un peu compliqué, mais il mérite qu’on le regarde d’un peu près. Il regarde les choses plus finement, non plus simplement au niveau du département, mais en tirant parti d’une typologie des types de territoires élaborée par l’INSEE.

Graphique mis en forme par : INSEE Focus, n° 138

Entre 2006 et 2011 la croissance était assez répartie, elle s’émiettait sur tous les types de territoires. Entre 2011 et 2016 la dynamique est beaucoup plus polarisée. Les communes isolées décroissent, les moyens et petits pôles stagnent et tout ce qui tourne autour des grands pôles s’envole. Le signe indéfectible que les grands pôles sont « the place to be » est que des masses de personnes s’agglutinent dans leurs couronnes à défaut de pouvoir y résider. Précisons que l’INSEE parle de grands pôles en désignant plusieurs communes complètement agglomérées. Les couronnes correspondent plus à ce qu’on appelle le périurbain : communes pas complètement agglomérées où un nombre important de personnes (au moins 40 %) vont travailler dans le pôle.

On peut être rassuré par le fait que la multiplication des échanges entre des personnes proches soit plus appréciée que l’isolement. C’est réconfortant, en ces temps d’isolationnisme envahissant.
D’un autre côté on voit bien comment la mobilité sert à gérer une contradiction. Dans le centre de ces grands pôles, le prix du foncier augmente. Et ce prix rejette en périphérie toute une série de gens qui préfèreraient habiter plus près du centre. Le dépeuplement de Paris centre est tout à fait typique, à ce propos. Il y a donc un enjeu d’aménagement qui va au-delà de la simple mobilité : structurer les périphéries urbaines proches et les densifier afin d’avoir, localement, des niveaux d’offre pas trop différents du centre. Sinon, la mobilité est juste un cautère sur une jambe de bois, une manière de faire passer la pilule de la relégation.

L’accent mis par le projet de loi sur les déplacements du quotidien peut être un élément de structuration de ces périphéries urbaines.
Mais il faut aussi se poser la question : à quoi la mobilité remédie-t-elle ?
Et, de ce point de vue, comme aurait dit Pierre Dac, il est souvent plus efficace de penser le changement que de changer le pansement !

Les villes lentes … ou plutôt les cités du bien vivre

J’ai envie, pour terminer, de citer la page d’accueil du site français du réseau international Cittaslow. L’apologie de la vitesse et celle de la mobilité ont partie liée. Et, à l’inverse, le mouvement slow est un utile antidote à la frénésie incontrôlée (et parfois contrainte) de déplacements en tous sens qui meuble notre vie contemporaine. Voici, en l’espèce, ce qu’on peut lire :
« Au pays du TGV, parler de lenteur est une provocation. Pour nous aussi, le mot lenteur n’est pas la bonne traduction de slow… Nous préférons le temps de… de faire, de réfléchir, d’échanger, de ne rien faire aussi… Bref le temps de vivre. […] En France, la lenteur a mauvaise presse. Aussi, d’emblée est-il temps d’expliquer que Cittaslow n’a rien à voir avec « se traîner ». D’une part, Cité du bien-vivre, traduction quasi littérale de l’italien « Città del Buon Vivere » est un label de qualité qui est loin de se cantonner au patrimoine et à la bonne chère. Les valeurs humaines sont au cœur de la charte du mouvement. D’autre part, la référence à la lenteur, est clairement, un appel à la réflexion, au temps de vivre : celui d’échanger, de regarder, de bien-faire les choses et de ne pas vivre dans un temps, un stress subis ».

Voilà : ne pas vivre dans un temps, un stress subis. Et donc, plutôt que de parler de « droit à la mobilité » comme le fait le projet de loi, j’ai envie de parler de « droit à la qualité urbaine et au temps choisi ».
C’est plus ambitieux, certes, et tout n’est pas entre les mains de l’état. Mais posons-nous collectivement et sérieusement la question. Entre autres choses, cela rendra l’enjeu du développement durable plus motivant que d’y penser comme à une suite de renoncements. Car une ville de qualité est un cadre de vie qui amène à moins de déplacements inutiles et contraints.