Dynamique de paix ou dynamique de guerre ?

On vient de célébrer, le 9 novembre, les 30 ans de la chute du mur de Berlin. L’an dernier, on célébrait, le 11 novembre, le centenaire de la fin de la guerre de 14-18. Ces deux dates marquent la fin de deux conflits de natures différentes. La grande guerre avait mis aux prises, directement, des nations puissantes. La guerre froide avait surtout donné lieu à des conflits délocalisés, éparpillés sur l’ensemble du globe, les acteurs essentiels avançant leurs pions loin de leur territoire. Mais, dans les deux cas, la question a été posée : quelle conclusion tirer de la fin de tels conflits ?

Pour la guerre de 14-18 on connaît hélas la réponse : le conflit sous-jacent n’a été que mis entre parenthèses. Il a couvé pendant 30 ans, avant de reprendre de plus belle.

Pour la guerre froide, la réponse est plus complexe. J’ai visionné l’interview de Gorbatchev réalisée par Werner Herzog en 2018. Gorbatchev y fait un commentaire assez fort. Parlant des accords de désarmement, il dit que la logique de désescalade aurait pu aller plus loin si les Américains n’avaient pas considéré qu’ils « avaient gagné la guerre froide ». Mais, dit Gorbatchev, « qu’est-ce qu’ils avaient gagné ? » C’est là la grande question, que l’on ne se pose pas suffisamment à la fin d’un conflit. Même s’il y a un vainqueur, qu’a-t-il gagné, finalement ?

La reprise de la logique d’affrontement

En l’occurrence, dès le début des années 1990, les logiques d’affrontement et de course à la puissance ont repris le dessus, même si les acteurs concernés ont changé. L’attentat contre les tours jumelles, en septembre 2001, a sans doute marqué un tournant. Mais c’était déjà l’aboutissement d’un processus en cours.

On a l’impression que beaucoup de monde est prêt à en découdre. Du côté de l’ancien empire soviétique, les livres d’entretiens romancés de Svetlana Alexievitch, notamment La fin de l’homme rouge, montrent des populations nostalgiques de la grandeur passée de leur nation et notamment de sa grandeur militaire. De l’autre côté de l’ancienne barrière, on connaît aussi la fortune récente du slogan : Make America great again. Mais ces rêves de grandeur habitent beaucoup de nations, à commencer par la France. Et si une majorité de Britanniques ont voté pour sortir de l’Europe, c’est parce qu’ils trouvaient que la grandeur de leur pays n’était pas reconnue à se juste valeur.

A quoi cela sert-il donc d’être grand ? Cela console sans doute du mal de vivre. Mais est-ce que ce ne serait pas plus intéressant d’être grands tous ensemble ?
De fait, la compétition qu’elle soit économique, sportive, politique ou militaire, fait vibrer. Un simple jeu de société peut déchaîner des passions inattendues chez des personnes en général calmes.

Quoi qu’il en soit, le quant à soi, les politiques sécuritaires, les interventions prétendues préventives, la militarisation de la diplomatie et la course aux armements, ont fait de grands progrès depuis le début du XXIe siècle.

Est-ce que ce jeu dangereux, qui tend à se banaliser, ne va pas finir par nous exploser à la figure, un beau jour ? C’est une hypothèse qu’on ne peut pas exclure.

La paix et la réconciliation ne sont pas réservées aux naïfs

Récapitulons nos questions : A la fin d’un conflit qu’est-ce que le vainqueur gagne, finalement ? A quoi cela sert-il d’être grand ? Est-ce que ce ne serait pas plus intéressant d’être grands tous ensembles ? Est-ce que ce jeu dangereux ne va pas finir par nous exploser à la figure, un beau jour ? Si on les prend au sérieux, on se rendra compte que la solution rapide et évidente, devant une difficulté, qui consiste à tenter de passer en force et à ne pas tenir compte des objections ou de la souffrance des autres, est finalement un raccourci de court terme qui ne résout rien.

Or, vu que j’appartiens à un branche pacifiste du protestantisme, j’entends souvent objecter que la non-violence est utopique, voire naïve. Mais est-ce qu’elle n’est pas la seul voie porteuse d’avenir, finalement ? Est-ce qu’il n’y a pas plus de promesses et plus de vie à essayer de se mettre d’accord avec son adversaire ?

Que penser de ceux qui cherchent à se grandir sans limite ? Il ne sont pas forcément naïfs, mais ils sont assurément infantiles. Et me vient à l’esprit le mot de l’Ecclésiaste : « Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant » (Ecc 10.16). A titre personnel, je ne souhaite pas être gouverné par un enfant. Et le premier pas du réalisme est, dès lors, d’essayer de construire quelque chose avec l’autre, aussi différent soit-il de moi.

Quand l’art contemporain aide à déchiffrer la politique

Je reviens de la Biennale d’art contemporain de Venise qui a eu la bonne idée, depuis quelques années, d’étendre sa durée jusqu’à mi-novembre. Chaque biennale porte la marque du commissaire à qui elle a été confiée. Il n’en reste pas moins qu’elle permet de voir les thèmes récurrents qui retiennent les artistes au travers des continents. L’art est mondialisé, comme tout le reste, et cela donne des dialogues intéressants entre contextes locaux et préoccupations transversales. Or, une des approches régulièrement convoquée, cette année, a été celle du mélange entre des expressions culturelles hétérogènes.

Le commentaire proposé, par le catalogue, sur l’œuvre de Rosemarie Trockel donnera une idée de cette ambiance d’ensemble : « Son travail suggère un réseau de libres associations : un monde archipel, un rhizome. Elle présente souvent des objets, des images ou des corps en relation les uns avec les autres, plutôt que de privilégier une œuvre d’art unique en tant qu’entité isolée. [… La proposition présentée à la Biennale] met en relation des registres d’image différents : des collages, des instantanés, des extraits de revue de mode, etc. ».

Rosemarie Trockel, One Eye too Many, Installation à la Biennale de Venise 2019

Le peintre Kenyan, Michael Armitage, peint, pour sa part, des tableaux qui mêlent des représentations « exotiques » de l’Afrique, des références à l’art classique, des récits mythologiques, des scènes de rue, en faisant s’entrechoquer des mondes disparates.

Michael Armitage, The accomplice (le complice), tableau exposé à la Biennale de Venise 2019

Le croisement entre art populaire et art savant, entre images brutes circulant sur les réseaux sociaux et œuvres plus travaillées, entre registres symboliques et référents culturels différents, se retrouve de salle en salle. L’introduction rédigée par le commissaire Ralph Rugoff revendiquait, d’ailleurs, « une pratique consistant à multiplier les perspectives et à juxtaposer diverses manières de donner un sens au monde ».

De l’éclatement des schèmes culturels à l’émergence de leaders politiques versatiles

Tout cela « donne à penser » comme on dit. Cela souligne surtout une expérience ordinaire : nous passons nos journées à sauter d’un message à un autre, d’une image à la suivante, d’une opinion exprimée à son contraire, d’instantanés à des réflexions de fond, ou encore d’une histoire à une autre. A la Biennale, au bout d’une ou deux heures de ce régime de déplacements multiples, j’ai fini par m’aviser d’une réalité plutôt troublante : tous les leaders politiques, « forts en gueule », versatiles, surfant sur l’écume des choses, faisant de la politique à coups de tweets et de petites phrases, représentent, en fait, quelque chose. Ils correspondent à ces mises en scène, à ces images mouvantes. S’ils sont au pouvoir, cela n’est pas le fruit de hasards improbables. Ils sont en ligne avec la pratique quotidienne de leur électorat. Ils parlent un langage protéiforme et déstructuré auquel ce dernier est habitué.

Je me souviens du commentaire fait par un intellectuel américain à propos de Donald Trump : les journalistes (formés à la construction rationnelle des points de vue) l’écoutent, mais ne le prennent pas au sérieux ; ses électeurs, à l’inverse, ne l’écoutent pas, mais le prennent au sérieux. Qu’il change d’avis comme de chemise, qu’il menace puis se rétracte, qu’il tienne des propos contradictoires, n’a pour eux rien d’extraordinaire. C’est à l’image du flux d’images, d’émotions et de prises de positions hétérogènes, qui les submerge, jour après jour.

L’opposition entre les longs discours de Barack Obama et les tweets rageurs de Donald Trump est massive. Cela montre que les deux voies restent ouvertes : ou bien l’élaboration d’un discours argumenté et charpenté, ou bien l’expression de réactions instantanées et instinctives. Je ne départage pas ces deux approches a priori. Dans les deux cas, ce qui m’importe est la prise en compte de l’autre. On peut parfaitement tenir un discours technocratique impeccable qui ignore les points de vue contradictoire. On peut également exprimer un élan de sympathie de manière directe. Disons quand même que, dans le champ politique où les luttes de pouvoir sont permanentes, l’affichage direct de son hostilité et de son mépris de l’autre me semble plus dangereux.

Et sur les réseaux sociaux, c’est cette agressivité ouverte qui, souvent, me dérange. Il semble que, pour beaucoup de nos contemporains, elle soit devenue banale. On glisse dessus, on passe à autre chose. Mais les blessures demeurent. C’est cela aussi qui est rendu visible dans les œuvres présentées à la Biennale. Certains voudraient cacher le côté obscur de cette versatilité. Il n’en existe pas moins. Au bout du compte on parle d’existences humaines, de victimes, d’oppression, de censure, de régimes autoritaires : des réalités fort classiques, ma foi, mais qui ont la vie dure et qui, elles, s’inscrivent dans la durée.

Ce qui menace vraiment les classes populaires

Et voilà que le Président de la République et le Premier Ministre nous ressortent un débat sur l’immigration au motif, dixit Emmanuel Macron, que « les bourgeois n’ont pas de problème avec [l’immigration] : ils ne la croisent pas ». Tandis que « les classes populaires vivent avec ». Les arrières-pensées électoralistes sont évidentes, mais l’argument est fallacieux. D’ailleurs, ceux qui votent le plus en fonction de la question de l’immigration ne sont pas forcément ceux qui « vivent avec ». Les immigrés sont concentrés dans le centre des grandes villes et dans leur première couronne, tandis que le vote Front National est plus important dans les grandes couronnes et les espaces périurbains ou ruraux.

Il est évident qu’une partie des ouvriers et employés se sentent menacés par l’immigration, mais pas parce qu’ils vivent avec. La menace qu’ils ressentent provient d’ailleurs.

Classes populaires ou classes moyennes inférieures : un flou sémantique, mais un déclassement évident

Il se trouve que, ces jours-ci, la presse relaye les résultats d’une enquête menée par l’IFOP. On a demandé aux personnes interrogées (2.000 en l’occurrence) de se situer socialement. EN 2008 70% des français se situaient dans la classe moyenne. Ils ne sont plus que 58% aujourd’hui. Du coup, l’IFOP utilise le vocable de « classe moyenne inférieure » sans que l’on sache très bien où la frontière passe. Il est clair, en tout cas, que les populations d’employés (qui sont souvent des employées) sont proches des ouvriers. Le cas des professions dites « intermédiaires » est plus difficile à trancher : cadres moyens, techniciens ou travailleurs sociaux, ils ont des destins contrastés. Mais les signes d’une fracture majeure, au sein de la classe moyenne, se multiplient d’année en année.

Quelles que soient les étiquettes que l’on emploie, il apparaît que le continuum qui avait marqué, depuis l’après-guerre, les économies dites développées, avec une classe moyenne dominante, au sein de laquelle la mobilité sociale était possible, est en train de disparaître. Dans tous les pays riches on observe une polarisation de l’emploi. Cette évolution n’est pas récente, mais elle devient de plus en plus visible, au fil du temps. Le graphique ci-dessous a été établi par le bureau du recensement aux USA.

Chart1_share-of-employment

Il oppose travail routinier et travail non-routinier. L’évolution semble implacable. Ce qu’il faut savoir est qu’il subsiste des emplois considérés comme non-routiniers tout en bas de la hiérarchie sociale : tout ce qui relève du service à la personne ou du gardiennage, par exemple. Une évaluation relativement ancienne de la commission européenne est plus claire encore, dans sa présentation.

Chiffres pour l’Union Européenne

On voit parfaitement que ce sont les qualifications moyennes qui s’effondrent. La faute à qui ou à quoi ? En fait, après tout un temps où l’automatisation s’est plutôt substituée au travail non qualifié, elle mord désormais sur le travail moyennement qualifié.

Des choix de mode de vie remis en question

Dans ces couches sociales, si on travaille, il est clair que les salaires sont tirés à la baisse, du fait de la faible demande d’emploi. Du coup, l’IFOP rapporte le cas fréquent de ménages « de la classe moyenne inférieure » qui calculent de plus en plus juste. Les choix de mode de vie de long terme, comme le logement, sont rigides. Il faut donc rogner sur le reste. Et voilà comment on retrouve une population que l’on connaît bien : faite d’ouvriers et d’employés, habitant loin des centres-villes pour pouvoir accéder à la propriété, devenus dépendants d’une automobile qui leur coûte cher, elle aussi, et obligés de rogner sur des dépenses de court terme : l’alimentation en fin de mois, les loisirs, le chauffage, etc.

Dans ces zones périphériques, une fois encore, on trouve peu d’immigrés. Et ils ne menacent pas (au moins pour la première génération) le segment du marché du travail dont nous parlons. Ils sont eux-mêmes, ou fortement qualifiés, ou porteurs d’une qualification qui n’est pas reconnue, de sorte qu’ils occupent des emplois peu qualifiés. Mais le trou qui est en train de se creuser, au milieu de l’espace des qualifications, inquiète ceux qui se demandent de quel côté ils vont basculer. La perspective de rejoindre les emplois les moins qualifiés, occupés de fait, aujourd’hui, par un nombre significatif d’immigrés, fait peur.

Et ce ne sont pas des politiques régaliennes et des coups de menton autoritaires qui vont faire avancer ce problème qui relève de choix techniques et économiques.

Il faudra quand même bien trouver des voies d’action …

En dehors même de motifs altruistes, il faudra quand même bien agir avant que ce clivage n’explose, socialement et politiquement. A Libsonne, en l’an 2000, l’Union Européenne a voulu promouvoir la « société de la connaissance ». 20 ans plus tard, on ne peut pas dire que les résultats soient significatifs. Investir dans la formation est une des voies possibles. C’est ce qu’a timidement tenté de faire le gouvernement depuis 2017.

Mais, au fond, il y a une remise en question plus profonde et qui émerge à peine, aujourd’hui : il faut sortir du récit enchanté de l’innovation technique. Elle n’est pas la solution à tous nos problèmes. Ce que je viens d’écrire montre même qu’elle crée des problèmes de société aigus. La crise écologique nous montre également le coût des appareillages techniques divers que nous utilisons. Le problème, si on renonce à cet enchantement, est qu’il ne restera plus qu’un désenchantement radical. Peu de gens, autour de nous, cherchent un sens à leur vie dans un dialogue avec Dieu. L’élévation du niveau de vie et le progrès technique restent les seuls vecteurs d’espérance, pour bon nombre de nos concitoyens. Et les fractures qui apparaissent au grand jour annoncent donc une crise majeure.

Au milieu de tout cela, les petits calculs électoralistes et la stigmatisation des immigrés sont des dérivatifs peu honorables qui masquent, mais pour combien de temps encore, l’ampleur des questions qui sont devant nous.

Pont de Sèvres-Mairie de Montreuil. D’un Paris à l’autre

La ligne de métro qui va du Pont de Sèvres, au sud-ouest de Paris, jusqu’à la Mairie de Montreuil, à l’est, me fascine, car elle permet de passer en une heure, progressivement et presque insensiblement, des beaux quartiers de l’ouest, à la population bigarrée de la Seine-Saint-Denis. Certes, pour ceux qui connaissent bien la région parisienne, Boulogne-Billancourt est moins huppé que Neuilly-sur-Seine et Montreuil, plus « gentrifié », comme on dit, que La Courneuve. Mais, il n’empêche.

J’ai fait l’exercice de suivre, carnet en main, l’ensemble de la ligne. On peut faire un exercice tout à fait semblable dans n’importe quelle agglomération de taille un peu importante. Personnellement j’habite en grande banlieue. J’aurais pu choisir de suivre une ligne de RER, mais je trouve que la transition y est moins frappante.

Je pars donc du Pont de Sèvres, lieu qui n’a rien de spécialement prestigieux. Je fais une pause au métro Exelmans, juste à l’entrée de Paris, au sud du 16e arrondissement, qui est plus typique des beaux quartiers. On se doute qu’en surface les différences sont plus marquées que dans le métro. Les belles voitures sillonnent les rues. Dans le métro, je vois quelques personnes en habits chics. La plupart sont en habits décontractés, mais français de souche et avec un look que je qualifierais de classe moyenne. Je remarque, également, que la publicité est ciblée vers un public qui va au théâtre ou à des spectacles classiques.

Ensuite, la population se diversifie un peu, jusqu’au moment où nous croisons les Champs-Elysées et la ligne 1 qui a un trajet plus direct. La rame qui était à la limite de la saturation se vide suffisamment pour que nous soyons tous assis (nous sommes en début d’après-midi).

Lorsque nous atteignons les grands magasins du Boulevard Haussmann, je me rends compte que toutes les personnes relativement âgées, qui étaient montées au début de la ligne, sont descendues. C’est significatif : du fait de l’augmentation des prix du foncier il y a également un clivage d’âge dans les lieux de résidence. Ceux qui ont pu acheter avant la montée des prix se séparent de ceux qui sont plus jeunes.

Au moment où nous basculons vers l’est je n’aurais rien remarqué si je n’avais pas été spécialement attentif. De station en station la moyenne d’âge continue à diminuer, par le jeu des descentes et des montées. Et la population immigrée, de toutes origines, commence à monter dans la rame : l’ambiance devient polyglotte. La grande transition est à Nation : lieu de correspondance entre plusieurs lignes, dont la grande ligne A du RER. Là tous ceux qui montent vont manifestement à Montreuil. Et au moment où nous atteignons la dernière station de métro qui est encore dans Paris les dernières personnes qui tranchaient un peu descendent. Pour ce qui est des publicités sur les quais, certaines sont communes tout au long de la ligne. Mais ce qui apparaît, en ce bout de ligne, sont des publicités à destination d’un public jeune : des concerts rock, des récitals de chanteurs, des offres à destination des étudiants, etc.

J’arrive à la mairie de Montreuil : sur la place il y a deux grands marchands bio ! Et en surface, là aussi, la différence est encore plus marquée que dans le métro. C’est l’inverse de tout à l’heure : ceux qui prennent le métro semblent plus favorisés que ceux qui discutent et flânent dans les espaces publics.

Une ségrégation « soft »

Ce qui me frappe est que la transition s’est effectuée l’air de rien. On ne peut pas parler de ghettoïsation. On n’observe rien qui ressemble à une frontière nette. Il est même souvent difficile de statuer sur ce qui se passe à une station donnée. En revanche, en revenant de la mairie de Montreuil je me laisse un peu aller : je laisse défiler trois ou quatre stations en pensant à autre chose. Et quand je regarde à nouveau, la différence est nette.

Tout cela est à l’image de notre société où les clivages sont plus implicites qu’explicites. On vit à l’écart les uns des autres sans le dire. Et les transports, dans tout cela, ne servent pas seulement à nous rapprocher les uns des autres. Ils servent également à nous mettre à distance les uns des autres.

Ce petit voyage que j’ai effectué est comme une parabole : nous nous croisons, nous nous côtoyons à l’occasion, mais nous sommes dans des mondes différents, même si nous sommes reliés par des moyens de transport ou de télécommunication. Au final nous ne nous comprenons pas. Entre générations, entre groupes sociaux, entre cultures d’origine, les barrières sont là, même si elles sont discrètes.

Bon. Le problème n’est pas si nouveau. On connaît les belles paroles de l’épître aux Galates : « En Christ, il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme » (Gal 3.28). Mais le fait même que Paul ait été obligé de l’écrire montre que cela n’avait rien d’évident pour ses lecteurs. En fait, ce qui est frappant est que nous butons toujours sur une difficulté comparable, alors même que nous sommes dans des sociétés démocratiques, que nous avons énormément d’outils pour communiquer ou nous informer sur les autres.

La lente émancipation des contraintes du domicile, pour les femmes

Les enquêtes emploi du temps, que l’INSEE effectue tous les dix ans (à peu près), disent beaucoup de choses sur la manière dont la répartition des tâches entre hommes et femmes, à leur domicile, évolue. Premier constat : elle évolue lentement.

Un cas d’école du changement social

Si on s’intéresse au changement social en général, c’est un cas intéressant, qui en montre toute la difficulté. La première enquête remonte à 1974. A cette époque, déjà, on avait pointé l’inégalité dans la prise en charge des tâches du quotidien, entre hommes et femmes. L’enquête a d’ailleurs été montée pour montrer ce qu’il en était pour de bon. En 1974, les femmes passaient, en moyenne, 5h30 par jour pour les activités liées au foyer (y compris la prise en charge des enfants). En 1974 toujours, les hommes y consacraient 2 heures. 40 ans plus tard, les hommes y passent une demi-heure de plus ! Et encore, la moitié de cette augmentation est due au fait que plus d’hommes sont à la retraite ou au chômage, de nos jours, ce qui les amène à passer un peu plus de temps dans les tâches ménagères. Ce n’est pas tellement la bonne volonté des hommes, ou l’émergence de « nouveaux pères » qui a fait bouger les lignes.

L’essentiel de l’évolution vient de l’autre côté : la diminution rapide du temps passé par les femmes aux mêmes tâches. Aujourd’hui elles représentent 4 heures par jour, soit une heure et demie de moins qu’en 1974. La diffusion des appareils électro-ménagers et la sous-traitance d’une partie des tâches ménagères (garde d’enfants, cuisine préparée) sont les sources essentielles de changement.

De fait, pour parler à nouveau du changement social en général, la réduction des inégalités, quand elle se produit, ne provient presque jamais d’une diminution des avantages du dominant, mais bien plutôt d’une amélioration du sort des dominés. On le voit ici : ce n’est pas le partage des tâches qui a le plus évolué, ce sont surtout les tâches elles-mêmes qui se sont transformées.

Le déplacement des inégalités

Au sein des femmes, se sont les ouvrières qui ont connu la plus forte baisse du temps domestique. Comme l’explique Cécile Brousse, « le temps dévolu aux tâches domestiques a baissé de 10 heures par semaine chez les indépendantes et chez les ouvrières, de 7 heures chez les employés contre seulement 4 heures par semaine chez les cadres et les membres des professions libérales. La très forte diminution du temps consacré à l’entretien des vêtements (nettoyage, couture) explique ces écarts entre catégories sociales : les femmes des catégories sociales moins aisées ont fortement réduit le temps de ces activités alors que les femmes cadres supérieures y consacraient déjà très peu de temps en 1974 ». Au sein de la population féminine on voit que c’est, là aussi, la diminution des coûts de la confection qui a permis le rapprochement entre catégories sociales. De même la baisse des prix des plats préparés et de la restauration rapide a profité en premier lieu aux femmes qui avaient le moins d’argent.

Évidemment, on voit le revers de cette évolution : externalisation de la fabrication de vêtements dans des pays à bas coût de main d’œuvre, où on contrôle mal les conditions de travail ; taylorisation de la production alimentaire, soit dans les usines agro-alimentaires, soit dans la restauration rapide ; et « malbouffe » pour ceux qui ont moins d’argent. Les inégalités ne font pas que se résorber : elles se déplacent, en partie.

Par ailleurs, pour citer à nouveau Cécile Brousse, l’externalisation des tâches ménagères a pu « s’opérer justement parce qu’une part importante de la population féminine […] a occupé les postes créés dans ces secteurs, alors en pleine expansion, tels que le ménage, l’aide à la personne, l’accueil des jeunes enfants, la restauration (rapide et collective notamment), les activités récréatives ». Ce n’est assurément pas la même chose de remplir une tâche chez soi ou d’en faire son métier. Mais, là aussi, on voit que les inégalités se sont en partie déplacées : une partie de ces emplois sont mal payés, durs et fatigants, tout en laissant peu d’initiative aux salariées. Et leurs services restent toujours plus utilisés par ceux qui ont le plus de moyens, même s’ils font l’objet d’aides publiques.

Tout cela doit nous rendre fort modestes. Le changement social, on le voit, est le fait d’une multitude de micro-victoires partielles, qui passent par une poussière d’initiatives diverses et inabouties. Mais cela doit également nous prémunir contre le cynisme ambiant. Si nous n’ouvrons pas un peu les yeux sur les inégalités qui nous entourent, elles se perpétueront sans problème, voire s’aggraveront, en suivant la pente de la plus grande facilité collective. Dans ces enjeux, directement liés à la vie quotidienne, nous sommes tous impliqués dans ce qui arrive à nos proches et à nos prochains.

Les chiffres de la souffrance ordinaire

J’ai eu du mal à le croire, la première fois que je l’ai lu dans la presse : le groupe de pathologies qui coûte le plus cher à l’assurance maladie, en France, sont les troubles de la santé mentale. Évidemment cela dépend de la finesse du regroupement que l’on opère. Mais donnons quelques ordres de grandeur : 15 milliards par an pour les maladies cardiovasculaires, 16 milliards pour le diabète, 15 milliards pour le cancer, et entre 22 et 23 milliards pour la santé mentale. Cela représente 14 % du budget annuel de la « sécu ».

Ce total recouvre des réalités assez différentes. Mais le plus frappant, pour moi, est l’importance des malaises chroniques (l’assurance maladie a pris en compte dans une autre catégorie les prescriptions ponctuelles) que ces chiffres révèlent : près de 6 milliards pour les troubles de l’humeur (dépressions ou épisodes anxieux), 1,5 milliard pour les addictions et 6,5 milliards pour des prises de médicament liées à des consultations chez des généralistes (somnifères, antidépresseurs, anxiolytiques). On arrive à 14 milliards d’euros pour des malaises qui ne relèvent pas des maladies mentales les plus sévères, mais plutôt d’un mal être lancinant.

Il y a un consensus assez général pour dire (un récent rapport parlementaire le confirme) que la prise en charge de la maladie mentale (quelle qu’elle soit) est déficiente, en France : manque de moyens et organisation largement perfectible. Mais, plus encore que pour d’autres pathologies, on est en droit de réfléchir aux sources sociales de cette souffrance.

Quand les inégalités sociales s’inscrivent dans la chair

Certes, tout n’est pas social. Toute personne peut avoir l’une ou l’autre prédisposition, une éventuelle fragilité constitutionnelle. Mais Durkheim, déjà, avait fait remarquer que même si les causes sociales n’étaient pas seules en jeu, elles contribuaient à déplacer les frontières du supportable et de l’insupportable pour chacun d’entre nous. A fragilité égale, quelqu’un qui est soumis à des conditions difficiles « craquera » plus vite que quelqu’un qui a des conditions de vie convenables.

Or les résultats des « enquêtes santé » menées à l’échelon européen sont sans appel. Le graphique ci-dessous, qui résume les résultats pour la France, est éloquent :

Quelques précisions s’imposent : on pourrait attribuer la sur-représentation des employés au fait que les femmes souffrent plus de symptômes dépressifs que les hommes. Mais la courbe jaune tient compte de cette objection : elle calcule le taux à âge et sexe comparables. Par ailleurs, on parle de la catégorie de la personne de référence du ménage (homme en général, sauf en cas de famille monoparentale) et pas de la catégorie de la personne elle-même. Cette dernière remarque laisse entendre, d’ailleurs, que les dépressions sont particulièrement fréquentes pour les femmes élevant seules leurs enfants (car elles sont sur-représentées parmi les « personnes de référence du ménage » de la catégorie employés) ce qui n’a rien de surprenant.

Et l’on peut même considérer que le nombre de femmes en souffrance, en général, n’est pas attribuable (au moins pas uniquement) à une manière « féminine » de réagir aux difficultés de la vie (à supposer qu’elle existe), mais qu’il s’agit d’une généralisation de ce que je laisse entendre : groupe sociale dominé = groupe social en souffrance. Aujourd’hui encore, beaucoup d’hommes ont des vies plus confortables que leurs épouses, qui doivent gérer plus de contraintes en parallèle.

Vivre au jour le jour des situations de travail tendues, autoritaires et mal reconnues, peut rendre malade. Devoir gérer un budget familial tendu et manquer de moyen peut également finir par obséder. Les inégalités sociales s’inscrivent dans la chair. Et la santé mentale n’est d’ailleurs pas seule en jeu. On retrouve des graphiques analogues pour le tabagisme ou pour l’obésité qui sont d’autres manières de réagir à des vies frustrantes et stressantes.

Changer le pansement ou penser le changement ?

Ces chiffres globaux confirment ce que les enquêtes plus focalisées, ou des enquêtes de terrain ont montré : les situations de travail actuelles qui mettent une forte pression sur les salariés et qui ne laissent pas beaucoup de place au dialogue, pèsent sur la santé. La maladie devient, parfois, le dernier refuge qui permet d’exprimer un malaise. Le chômage, on s’en doute, ne rend pas la santé ! Il est, surtout chez les hommes (pour le coup), un facteur favorisant de nombreuses pathologies. Au-delà du travail, c’est toute la vie sociale qui est devenue beaucoup plus exigeante, avec des liens sociaux qui protègent moins que par le passé et des attentes qui pèsent sur chacun, plus fortes.

Et face à une telle situation on essaye de soigner. Les soignants eux-mêmes disent, répétons-le, qu’ils sont mal équipés pour y faire face. Je ne me lancerai pas dans le débat sur l’organisation territoriale et institutionnelle de la psychiatrie, qui excède mes compétences. On ne peut, en tout cas, que tirer le chapeau aux professionnels de santé qui tentent, malgré tout, de faire leur travail dans un contexte difficile.

Cela dit, en sortant du strict domaine de la médecine, il serait quand même sain de s’interroger, collectivement, sur une vie sociale qui rend autant de gens malades. Pour citer Francis Blanche, il serait temps de penser le changement, plutôt que de s’évertuer à changer le pansement. Il y a d’autres solutions à la souffrance sociale, aux rapports hiérarchiques brutaux, à la pression de la vie contemporaine, à l’isolement, ou à la pauvreté, que d’avaler toujours plus de médicaments.

Le Bon Samaritain, trouvant un blessé sur la route, aujourd’hui, lui donnerait sans doute un antalgique. Mais il y a autre chose, dans cette histoire de l’évangile, qu’un soin (à court terme absolument nécessaire). Il y a une présence, une disponibilité, un bout de chemin fait de concert, une attention à l’autre, qui soignent, d’une autre manière que les pansements : qui soignent le trauma de l’agression subie, qui restaurent une communauté humaine, qui donnent confiance dans la vie sociale.

Quand l’imprévisible nous tarabuste

L’imprévisible et le risque sont devenus des questions hypersensibles, dans le monde lourdement instrumentalisé qui est le nôtre. La chimère d’un monde dépourvu d’aléas, où les alarmes antivol seraient totalement efficaces, où personne ne pourrait franchir de frontières sans des papiers en règle, où toutes les épidémies seraient sous contrôle, où aucun commerce d’arme clandestin ne fleurirait, où le monde politique serait transparent et sincère, etc… cette chimère hante bien des esprits.

Le populisme se nourrit de telles attentes. Le secteur de la sécurité, pour sa part, est un marché fort rentable. Et la peur de perdre une partie de son avoir est un source majeure d’inquiétude, autour de nous.

Il semblerait que le risque soit une phénomène résistant à toutes les tentatives menées pour en venir à bout. Malgré l’impressionnante maîtrise que l’humanité a gagné sur la matière et sur les processus biologiques, elle se heurte toujours à un futur ouvert qui pourrait la réjouir, mais qui l’inquiète fondamentalement.

Une parabole subversive

A ce propos, un texte, en apparence aussi simple, et aussi connu des lecteurs de la Bible, que la parabole du semeur (Mt 13.3-9, Mc 4.2-9, Lc 8.5-8) est un texte profondément subversif et dérangeant. Jésus y raconte tout ce qui rend le métier d’agriculteur pénible : certaines graines ne poussent pas, la brusque chaleur fait péricliter une pousse, les ravageurs font des dégâts, etc. Sans être agriculteur, il suffit d’avoir un carré de jardin pour comprendre parfaitement de quoi il parle. Les événements tournent sans cesse d’une manière frustrante et imprévisible. Et, en dehors même de l’agriculture (amateure ou professionnelle), c’est là tout ce qui nous pourrit la vie. Les retours des journées de travail, dans les chaumières, sont l’occasion de longs échanges où toutes les frustrations de la journée sont passées en revue. La plainte ordinaire, que l’on entend au café, dans les dîners en famille ou entre amis, ressasse tout ce qui se met en travers de notre route, tout ce qui fait obstacle au déroulement que nous aimerions plus lisse et plus prévisible, du cours de nos actions.

Un Dieu très éloigné de l’imaginaire technique

Or Jésus nous choque en prenant cette situation comme exemple, comme modèle de la manière dont Dieu agit ! Dieu se préoccupe des résultats, assurément, mais ces résultats passent par une somme d’échecs et un petit nombre de succès qui, eux, sont particulièrement prolifiques. Là aussi, quiconque a essayé de faire pousser quelque chose voit très bien de quoi il retourne : quand tout d’un coup une plante produit, c’est à profusion. Les arbres, d’ailleurs, produisent, annuellement, des milliers de graines susceptibles de donner naissance à de nouveaux arbres. Pour l’essentiel c’est en pure perte. Pourtant, si on abandonne la nature à elle-même, on se retrouve, au bout de quelques années, avec un taillis touffu.

Or qu’est-ce qui fait que, finalement, c’est telle graine plutôt que telle autre qui produit ? C’est difficile à savoir.

Sortons, une fois encore de l’agriculture, et pensons à ce que la somme de nos diverses actions produit. Si on est un peu lucide, on se retrouve dans une ambiance pas si éloignée de la parabole du semeur. Beaucoup de projets se terminent dans des impasses. Nous nous heurtons à toutes sortes d’oppositions. Les revers de fortune ne manquent pas. Pourtant, quelque chose se passe, finalement. Mais quoi ? Comment ? Par qui ? Quand ? Mystère.

Et Jésus a l’air de dire que toutes ces questions qui nous tarabustent ne préoccupent pas vraiment Dieu lui-même. Certains objecteront que Dieu sait tout, ce qui lui donne un avantage sur nous. Mais avouons que si nous savions d’avance ce qui marcherait et ce qui ne marcherait pas, nous n’agirions pas de cette manière.

En fait, beaucoup de ce qui fait l’imaginaire technique est une tentative pour réduire la part d’imprévisible dans nos actions, pour, si possible, agir efficacement et à coup sûr, pour optimiser les ressources afin de les mobiliser dans les procédés les plus efficaces. Manifestement Dieu se détourne radicalement d’une telle manière de raisonner. Il sème à profusion et récolte à profusion, au travers d’un processus très largement déroutant !

Des techniques matérielles aux techniques sociales : le grand piège

Le propos de Jésus n’est certes pas de formuler un précis d’agriculture. A travers la parabole du semeur et sa cousine, la parabole de l’ivraie, il nous enseigne plutôt quelque chose sur le rapport aux autres. Si Dieu se permet autant d’ouverture et de risque d’échec dans la transmission de sa parole, nous devons nous en accommoder et laisser, nous-mêmes, autant de marge de manœuvre aux autres.

Or c’est là que l’imaginaire technique dérape. Il est tentant d’utiliser des technologies diverses pour mettre les autres à distance et se prémunir contre les intrusions. Mais les voleurs, pour citer à nouveau l’évangile, continuent à « percer et dérober ». Et puis les choses vont plus loin. La tentative de mieux maîtriser les réalités matérielles se diffuse, insensiblement, vers les réalités sociales. Le rapport aux choses déteint sur le rapport aux personnes. Et voilà comment on cherche à instrumentaliser la communication, à mobiliser la publicité ou la propagande, pour conduire les autres à faire ce qui nous arrange. Cela vaut dans le champ politique, dans l’entreprise, mais aussi dans n’importe quel groupement, y compris une communauté religieuse.

Or Dieu ne nous demande pas d’agir en pure perte, de nous désintéresser des résultats de ce que nous faisons, ou de nous croiser les bras : il nous propose de donner avec générosité et d’attendre, au moins un moment, avant d’en voir les fruits. Et il semble qu’il y ait une fécondité plus importante, un surgissement plus créatif, là où nous acceptons de lâcher prise. A l’inverse (faut-il l’ajouter ?) à force de considérer l’autre comme un obstacle ou comme une menace, c’est le rétrécissement et la sclérose qui nous guettent.