Noël, Jésus vient dans un monde où tant d’êtres essayent de se protéger du monde

Une méditation sur Noël qui commence par une histoire de dépendance aux opiacées… c’est un peu inhabituel. Pourtant le contraste m’a frappé.

J’ai lu, ces derniers jours, l’ouvrage de Patrick Radden Keefe : L’Empire de la douleur, traduit chez Belfond, qui retrace les origines de la crise des opiacés (ou opioïdes) aux Etats-Unis. Rappelons quelques faits : l’usage des dérivés de l’opium y a connu, ces dernières années, une forte augmentation avec, entre autres, un nombre de morts par overdose qui atteint des sommets. Les dernier recensement du CDC (Center for Disease Control) fait état de 107.000 morts par overdose en 2021. A population égale, c’est comme s’il y avait 22.000 morts par an en France (on navigue, aujourd’hui, autour de 200).

Cette crise est multifactorielle, mais elle a été incontestablement amplifiée par la mise sur le marché de médicaments antidouleur (dérivés de l’opium), et par un marketing agressif tentant de persuader les divers prescripteurs que ces médicaments n’engendraient pas de dépendance. Le livre de Patrick Radden Keefe s’intéresse à l’entreprise familiale qui a mis sur le marché l’OxyContin, sans doute le déclencheur majeur de cette crise. De nombreux procès ont émaillé cette histoire et l’aventure judiciaire n’est pas terminée.

L’entreprise en question a argué que les personnes qui devenaient dépendantes avaient déjà des penchants pour la toxicomanie. Des études précises ont montré que c’était largement faux. Certains états des Etats-Unis ont été préservés du marketing le plus agressif par une législation un peu plus restrictive de la prescription de ces médicaments. Les chiffres de personnes devenues dépendantes dans ces états sont très, très en-dessous de la moyenne nationale.

Se protéger du monde

Les ressorts qui ont rendu tant de personnes dépendantes sont avant tout chimiques : cela relève de phénomènes de manque assez classiques. On se sent mal quand les médicaments terminent leur action ; on reprend donc la pilule en question. Puis, au fil du temps, il faut augmenter les doses pour parvenir au même effet (y compris pour les effets antalgiques) et on rentre dans un engrenage.

La célèbre photographe, Nan Goldin est devenue dépendante à l’OxyContin suite à une douleur au poignet qui a justifié, au départ, la prescription. Elle a dû, au bout de trois ans, suivre une cure de désintoxication pour retrouver une vie normale. Or elle analyse très bien une autre forme de dépendance, qui accompagne la dépendance chimique : c’est l’ensemble des douleurs (et pas seulement physiques) dont le médicament vous débarrasse. « L’OxyContin ne soulageait pas seulement sa douleur au poignet ; il semblait aussi servir d’isolant chimique contre l’angoisse et la détresse. C’était comme une couche de protection entre le monde de vous » (p. 468).

Je vois très bien l’expérience dont elle parle. Il y a plusieurs années, on m’a fait avaler une prémédication en vue d’une opération chirurgicale. Au bout de quelques minutes, je me suis rendu compte que j’étais devenu totalement indifférent à ce qui m’entourait. J’entendais un petit enfant pleurer, dans la chambre d’à côté. En temps normal cela aurait suscité chez moi compassion ou irritation. Rien de tel n’est survenu. Cela glissait sur moi.

Les opiacés (légaux et illégaux) sont ainsi devenus une manière de supporter les aléas de la vie. La crise du COVID a, par exemple, donné un coup d’accélérateur magistral à leur consommation. La pauvreté endémique qui sévit dans des zones entières des Etats-Unis a, par ailleurs, été un terreau de premier plan pour cet usage.

Mais le côté grinçant du livre est que l’on découvre que les propriétaires richissimes de l’entreprise qui a commercialisé l’OxyContin avaient leur propre manière de se protéger du monde. Leur fortune colossale leur servait de matelas pour dépenser des frais d’avocats vertigineux, pour se mettre à l’abri des poursuites personnelles, pour fuir leurs responsabilité et pour, semble-t-il, garder une bonne conscience intacte.

Patrick Radden Keefe fait, au passage, une remarque qui complète ce tableau. La famille en question a expédié une grande partie de ses ressources dans des paradis fiscaux, alors même qu’en parallèle elle avait une activité de mécénat considérable. « Ils avaient évité de payer des centaines de millions de dollars d’impôts. Ce n’était pas illégal, et on ne pouvait pas accuser le clan d’avoir manqué de générosité envers les pays où ses membres résidaient. Simplement, ils préféraient distribuer leurs immenses dons à leur guise plutôt que de laisser l’Etat s’en charger » (p. 435). Voilà une autre manière de se prémunir contre les projets d’autres que soi.

La vulnérabilité de l’incarnation

Tout cela nous raconte des événements absolument typiques de notre société où les appareillages techniques et les moyens financiers sont censés nous mettre à l’abri des côtés désagréables de l’existence.

Or, en méditant sur les Béatitudes, cet été et cet automne, je me suis rendu compte qu’elles nous appelaient à l’attitude exactement inverse : aller à la rencontre des autres en courant le risque de la vulnérabilité.

Jésus venant, homme parmi les hommes, dépouillé de sa gloire céleste, a endossé jusqu’à l’extrême cette vulnérabilité. Les évangiles de la naissance nous attendrissent, sans doute, mais ils marquent, également, le début des risques énormes que le Christ a accepté de courir. Il s’est confronté à la misère humaine et il a subi le rejet, la condamnation et la mort. Est-ce là une destinée enviable ? Oui si l’on en croit la description du bonheur par les Béatitudes. Et oui, Jésus a vécu libre, il a multiplié les rencontres bouleversantes, il a vécu des moments intenses, il ne s’est jamais résigné.

Ou se protéger des autres, ou s’ouvrir aux autres ; ou se protéger du monde, ou affronter les contradictions du monde : voilà l’alternative que Noël place devant nous. On peut choisir d’être Hérode, retranché dans son palais. On peut aussi se mettre en route, comme les mages, parce que l’on a vu l’étoile qui donne sens à notre vie.

Conflits d’intérêt et difficultés des politiques environnementales

La mise en cause d’Agnès Pannier-Runacher, ministre de la transition énergétique, la semaine dernière, est tout à fait significative des difficultés sur lesquelles butent les politiques environnementales ces dernières années. Rappelons brièvement l’affaire. Un site d’enquête a révélé que le père et les enfants d’Agnès Pannier-Runacher avaient des intérêts dans une importante entreprise pétrolière. Je passe sur la discussion juridique qui s’en est suivie : stricto sensu, la ministre n’était pas tenue de signaler ces intérêts à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, vu que cela ne la concernait pas elle en tant que personne. La HATVP s’est quand même saisie du dossier en mentionnant que la limite légale n’excluait pas la prise en compte d’intérêts proches.

Il est quand même inquiétant d’apprendre que la famille de la ministre de la transition énergétique a des intérêts dans le pétrole. Mais le pire est qu’elle n’est sans doute pas la seule, dans les hautes sphères de l’état, à posséder des placements dans les énergies fossiles. Les masses financières générées par les entreprises pétrolières sont telles que quiconque a des placements financiers diversifiés, a toute les chance d’avoir des titre de l’une au moins de ces entreprises dans son portefeuille.

A vrai dire, le fonctionnement économique et social des sociétés industrielles a été tellement structuré autour de la production d’énergies fossiles, depuis plus d’un siècle, qu’il est extrêmement difficile de détricoter les multiples dépendances croisées qui se sont construites au fil des ans.

Et tout cela explique que les politiques publiques, en matière de transition énergétique, sont d’une prudence exagérée et d’une lenteur qui crée le danger. C’est tout le milieu des décideurs qui craint pour ses intérêts ou dont les proches craignent pour leurs intérêts et qui veulent se donner le temps de faire évoluer leurs placements … étant entendu que, pour le moment, le pétrole reste une bonne affaire !

Le fonctionnement en réseau des catégories sociales dominantes, crée de l’aveuglement et de l’impuissance politique

Le milieu politique fonctionne beaucoup à partir de relations, de carnets d’adresse, de réseaux informels construits au fil des ans, d’amis d’amis, etc. A vrai dire, il est indispensable pour toute personne exerçant des responsabilités, de pouvoir s’appuyer sur des relations qui lui faciliteront la tâche, qui le renseigneront, ou qui feront l’intermédiaire dans des situations délicates. Je n’ai pas fait différemment quand j’ai exercé, moi-même, des responsabilités, même s’il elles étaient d’un niveau tout à fait modeste.

Les choses se compliquent lorsque ces divers réseaux appartiennent tous au même milieu, partagent les mêmes préjugés, ou relèvent d’intérêts apparentés les uns aux autres. Ils vont, alors tout faire, pour limiter la portée de politiques qui remettront en cause leur fonctionnement habituel.

Et alors, seules des personnes extérieures à ces cercles peuvent se rendre compte de la paralysie de réseaux qui se contrôlent les uns les autres.

Aujourd’hui, où des changements d’orientation économiques, politiques et sociaux radicaux sont nécessaires, la solidité de ces réseaux d’interconnaissance est clairement une nuisance pour tout le reste de la société.

« Les sages et les intelligents »

Les évangiles autant que les épîtres ont souligné, en leur temps, le fossé qui existait entre « les sages et les intelligents » et les autres couches sociales. La critique récurrente qu’ils leur ont adressée est que cette « sagesse » et cette « intelligence » supposées, s’évaporaient du fait de la fermeture de ces élites à tout ce qui pouvait menacer leur pouvoir.

De fait, on peut s’interroger, aujourd’hui, sur « l’intelligence » des politiques énergétiques. Certes elles évoluent, certes elles entament des transitions. Mais elle seraient certainement plus intelligentes, plus efficaces et plus pertinentes, si elles n’étaient pas entravées par les amitiés, les familiarités et les renvois d’ascenseur d’un milieu social qui, depuis des décennies, a eu le regard rivé sur les actifs pétroliers.

Les choses et nous

J’ai eu l’occasion d’aller, au Louvre, voir l’exposition temporaire intitulée : « Les choses », qui retrace le parcours, à travers l’histoire, de ce que l’on appelle, improprement, en français, des natures mortes. L’ensemble mérite d’être vu, même si je vais me focaliser, ici, sur une petite partie, seulement, de l’exposition.
Un des propos de la commissaire Laurence Bertrand Dorléac est, comme elle l’écrit, de raconter notre relation aux biens matériels, à la faveur de l’attachement que nous leur portons, ce dont les tableaux des différentes époques témoignent.

Comme dans beaucoup de domaines, le 16e siècle marque un tournant : les choses « quittent peu à peu le domaine du sacré pour renouer avec une tradition décorative inspirée en partie du monde antique. La chose devient alors sujet à une représentation privée partiellement symbolique : elle montre la renaissance d’un intérêt pour le monde du matériel et du quotidien. » Puis « à partir du milieu du 16 e siècle, les artistes s’intéressent à la multiplication et à l’accumulation des choses. Symboles de diversité et de richesse, elles deviennent le sujet principal de compositions parfois monumentales. »

Les commentaires, au fil des salles, sont mesurés. On lit néanmoins, de manière assez transparente, un questionnement et une critique de notre rapport actuel aux biens matériels : un rapport addictif, dépourvu de distance, que la crise écologique vient percuter.

Joachim Bueckelaer et ses tableaux qui mettent en scène la tension entre le religieux et le rapport aux choses

Le basculement s’opère donc au milieu du 16e et est souligné par deux tableaux d’un artiste que j’espérais retrouver, car il me porte toujours à méditer : Joachim Bueckelaer (ou Beuckelaer). C’est un artiste considéré comme mineur, ce qui fait qu’on ne voit que de manière épisodique et anecdotique ses tableaux dans l’un ou l’autre musée. Il a peint une série de tableaux qui relèvent tous du même procédé : au premier plan se tient une scène de la vie ordinaire, pendant que très loin, à l’arrière plan, une scène de l’évangile, qui lui fait écho, se déroule, dans l’indifférence des acteurs du premier plan. Je donne l’exemple que j’ai pris en photo avec mon téléphone. Au premier plan se tient un marché aux poissons :

Joachim Bueckelaer, 1570

Et à l’arrière-fond on devine une représentation de la pêche miraculeuse :

Détail

Bueckelaer cherchait-il à dénoncer ce nouveau matérialisme ? C’est peu probable, vu qu’il avait des difficultés à vendre ses tableaux. Il essayait sans doute plutôt de flatter ses commanditaires. La citation lointaine de la scène de l’évangile est sans doute une manière, pour la classe montante des marchands, de mettre à distance le pouvoir du clergé. On peut comprendre que ce marché aux poissons témoigne du fait que la région d’Anvers est devenue un pays de cocagne où l’on vit la pêche miraculeuse au quotidien.

Il n’y a pas de dénonciation des symboles religieux, plutôt une réutilisation de certains de leur signifiants pour magnifier la vie de cette époque.

Cela dit, le cartel qui commente le tableau, dans l’exposition, souligne que les vendeurs, placés au deuxième plan, sont comme immergés dans leur marchandise (qui occupe le premier plan), avec des costumes qui jouent sur les mêmes couleurs, et qu’ils ne sont pas loin de se fondre dans l’étal et de devenir marchandises eux-mêmes.

C’est peut-être une relecture contemporaine du tableau qui rejoint les questions qui agitent notre société, aujourd’hui : faute de recul, nous nous trouvons immergés dans un monde dont nous ne parvenons plus à nous extraire, même si nous nous rendons compte qu’il nous entraîne sur une pente fatale.

Comment comprendre la pêche miraculeuse ?

Une fois tout cela dit, il n’en reste pas moins que la pêche miraculeuse pourrait, effectivement, servir de commentaire à cette scène et d’une manière moins univoque qu’on ne l’imagine.

Il y a quelque chose de débordant, de surabondant, dans ce miracle. Il n’est, en rien, un appel à l’ascétisme. A vrai dire, la version de Luc, par exemple, comporte un paradoxe : alors même que Jésus vient de s’insérer dans les préoccupations professionnelles de ces pêcheurs, ceux-là « ramenant leurs barques à terre et laissant tout, le suivirent » (Lc 5.11).

En fait ils ont compris qu’au travers de la présence de Jésus, une présence presque effrayante venait de traverser leur quotidien. Et, du coup, ils reconsidèrent toutes leurs priorités et décident de marcher à sa suite. Du point de vue alimentaire, la suite de l’évangile est plutôt joyeuse. Jésus et ses disciples sont souvent invités à de grands repas. On a l’impression qu’ils ne manquent de rien. Mais les disciples apprennent peu à peu à voir la vie avec d’autres yeux, à donner moins d’importance à la richesse et à porter plus d’attention aux relations entre les personnes. L’amour de Dieu ne conduit pas à se serrer la ceinture, mais à sortir de l’obsession de se remplir en se protégeant des autres.

Et c’est ce changement de regard qui nous fait défaut aujourd’hui.

Sortie de cette exposition

On sort de cette exposition très nettement décalé par rapport à la consommation ambiante et, à vrai dire, une sorte d’écœurement m’a saisi en traversant les espaces commerciaux qui servent de sortie au musée. L’impression d’avoir traversé de longues galeries d’aéroport dédiées au duty free m’a poursuivi pendant de longues minutes alors même que j’étais dans le métro. Ces alignements sans vergogne de bibelots à l’utilité douteuse, présentés dans des vitrines richement éclairées, ne peut que créer un malaise au moment où l’on émerge de cette exposition qui nous conduit, précisément, à interroger frontalement notre manie de l’achat pour l’achat.

L’intelligence des machines et les acteurs humains

Un documentaire très pédagogique diffusé par Arte : Autopsie d’une intelligence artificielle (que l’on peut regarder en replay jusqu’au 13 décembre) montre assez bien où en est arrivée, et où n’en est pas arrivée, aujourd’hui, l’intelligence artificielle, et les questions que son usage soulève dans les interfaces avec les acteurs humains.

On retrouve, au passage, des questions très anciennes que la sociologie du travail a posé pratiquement dès ses débuts.

Des performances supérieures à l’intelligence humaine dans beaucoup de domaines

Le propos n’est pas de dire que les machines sont inefficaces. Depuis longtemps on sait que, dans beaucoup de domaines, les algorithmes sont plus performants que les humains. Il nous paraît naturel, par exemple, d’utiliser une calculette ou de laisser une machine faire l’addition dans les magasins, car nous savons que tout un chacun commet de nombreuses erreurs de calcul, en faisant une simple addition (ne parlons pas de la soustraction et, pire encore, de la multiplication ou, le pire du pire, la division).

On laisse des algorithmes gérer les ascenseurs depuis très longtemps. On utilise les GPS avec circonspection, mais ils trouvent des itinéraires auxquels nous n’avons pas pensé et, dans des zones que nous ne connaissons pas, ils sont beaucoup efficaces que la plupart des personnes essayant de se repérer sur une carte routière. Dans tout ce qui est calcul et combinatoire nous sommes complètement dépassés par les machines.

Les progrès récents en reconnaissance des formes

Les avancées récentes de ce qu’on appelle l’intelligence artificielle concernent la reconnaissance des formes. En laissant les ordinateurs faire une sorte d’auto-apprentissage (on a appelé cela de l’apprentissage profond) on est parvenu à mettre au point des machines qui savent assez bien identifier des objets. Mais il faut bien comprendre que cet apprentissage repose sur le rassemblement préalable d’un énorme corpus d’images qui indiquent, à l’ordinateur en train d’apprendre, si sa réponse est juste ou fausse. Pour cet apprentissage on s’est en partie inspiré des processus cérébraux d’apprentissage neuronal. Mais il est clair que, pour des raisons qui nous échappent encore, le cerveau humain identifie beaucoup plus vite des ensembles structurés, tandis que l’ordinateur en est encore à coder, sur une image, les pixels un par un. Dès qu’un enfant sait parler, il identifie sans erreur des catégories assez complexes : il sait ce qu’est un chien, une vache, une chaise, etc., quel que soit l’angle sous lequel il les voit, et alors même que ces catégories présentent une forte variabilité interne.

Pour autant, on peut imaginer, qu’à l’issue d’un entraînement ad hoc, un ordinateur communique, à un utilisateur non-expert, un savoir où seuls des experts le dépassent. C’est le cas, par exemple, avec les logiciels de traduction, qui ont compilé des tonnes de textes traduits dans des organisations internationales, pour parvenir à des traductions certes imparfaites, mais en général suffisantes lorsque l’on a juste besoin de comprendre un texte écrit en langue étrangère. Vous pouvez faire l’exercice de prendre un texte et de le faire traduire, de proche en proche, d’une langue dans l’autre avant de revenir au français. Le résultat n’est pas si mauvais.

Il faut bien comprendre la démarche : l’ordinateur n’est pas vraiment intelligent. Il se contente d’imiter ce que des opérateurs humains ont fait. Et si on le nourrit avec suffisamment d’exemples, il devient capable de réutiliser ces exemples pour parvenir à des résultats honorables.

Cela fonctionne plus ou moins bien suivant les domaines. Les tentatives pour assister les stratégies de soin dans le domaine de la cancérologie ont été, par exemple, un échec : l’ordinateur était bien capable de restituer les stratégies standard, mais les médecins n’auraient eu l’utilité que d’un outil qui les assistait dans des cas inhabituels.

Quand les systèmes informatiques copient l’opinion moyenne qui est saturée de préjugés

Et puis il y a des cas plus graves. On a tenté de faire catégoriser des personnes pour savoir si elles conviendraient pour un emploi, en analysant leur expression faciale. Et des tribunaux américains ont utilisé, dans des procédures judiciaires, un logiciel qui prétendait analyser en direct le risque de récidive.

Vu que l’on a fait, a priori, travailler les algorithmes sur la base de l’opinion de personnes moyennes (même si elles pouvaient être compétentes dans le domaine considéré), l’algorithme a, sans surprise, incorporé les préjugés qu’elles véhiculaient. Le « délit de sale gueule » a connu une vaste expansion sous couvert de neutralité informatique. Des chercheurs ont, ex-post, analysé les récidives effectives des personnes qui avaient été soumises au logiciel judiciaire. Ils se sont rendu compte que les algorithmes sur-estimaient les risques de récidives pour les noirs et les sous-estimaient pour les blancs. En clair, l’algorithme était raciste.

On reste face à des machines excellentes pour reproduire, mais très mauvaises pour innover

Ce que montre le documentaire est que, dans beaucoup de cas, les systèmes automatiques, financés à grands coups de démonstrations clinquantes, sont très loin d’être capables de ce que leurs promoteurs prétendent. Il cite un dicton qui a, semble-t-il, cours dans la Silicon Valley : « fake it, until you make it ». C’est à dire : fait semblant d’y arriver jusqu’à ce que tu y arrives pour de bon. Si l’on veut convaincre des investisseurs, il faut faire semblant et être animé d’un optimisme inébranlable quant au fait qu’on va bientôt y arriver.

Les machines se limitent, encore, dans les faits, au champ de compétence où elles excellent : elles sont capables de répéter, très vite et à l’infini, ce qu’on leur a demandé de faire. Il est vrai que, dans nombre de domaines de la vie sociale, les situations se répètent avec très peu de variations. Et d’ailleurs, c’est quelque fois la conséquence du fait que l’on a voulu industrialiser une pratique. Une personne rentrant dans un fast food, s’attend à manger un hamburger absolument standard, absolument prévisible et semblable à tous ceux qu’elle a déjà mangés. La routine administrative se prête, elle aussi, assez bien à son transfert vers des interfaces informatiques : s’il s’agit d’enregistrer un formulaire rempli, une machine sera pratiquement toujours plus performante pour repérer les erreurs de saisie et alerter immédiatement celui qui remplit le formulaire.

Mais l’innovation, la capacité à reconsidérer une situation et à proposer une autre approche, la créativité ordinaire qui préside à nos relations quotidiennes (pour peu que nos conversations ne soient pas purement banales), sont, pour l’instant, hors de portée des machines. On a, bien sûr, tenté de faire écrire de la poésie à des programmes d’intelligence artificielle. On a tenté, également, de leur faire composer des œuvres d’art. Jusqu’à un certain point c’est possible. La production musicale, par exemple, est tellement formatée qu’il me paraît envisageable qu’une machine compose un tube. Faire un dessin ou une peinture jugés « jolis » par un grand nombre de personnes n’est sans doute pas non plus hors de portée. Mais l’art c’est autre chose. Cela correspond à un questionnement existentiel et, d’ailleurs, il est rare que les œuvres considérées comme les plus fortes soient agréables à regarder. De même une poésie qui ne serait qu’une manière de jongler avec les mots, plus ou moins au hasard, n’aurait guère d’intérêt, sauf si le lecteur s’avisait de lui attribuer un sens. Mais dans ce cas c’est le lecteur qui ferait l’œuvre.

On en reste, finalement, à l’opposition fondamentale soulignée, autrefois par Georges Canguilhem, entre le fonctionnement d’une machine et les processus du vivant. Canguilhem n’a cessé de lutter, dans son œuvre, contre la vision, proposée par Descartes, de l’animal comme une machine. C’est l’objet, notamment, dans son essai « machine et organisme » que je lis et relis toujours avec le même intérêt.  « La vie, écrit-il par exemple, est expérience, c’est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences ; elle est tentative dans tous les sens. » Ce qui fait, pour nous, le sel de l’existence est le point même où nous sommes infiniment plus compétents que des machines.

Et Canguilhem, qui a écrit ses travaux à l’époque du taylorisme triomphant dans l’industrie, se posait la question non pas de savoir jusqu’à quel point une machine serait capable d’aller, mais jusqu’à quel point on la laisserait nous asservir.

Est-ce nous qui allons rendre les machines intelligentes ou bien est-ce que ce sont les machines qui vont nous rendre idiots ?

C’est la question que pose le documentaire, vers sa fin. En fait, de par leurs limites mêmes, les machines nous rendent idiots si nous sommes obligés d’en passer par elles pour agir.

D’abord les situations de travail où les algorithmes dictent leur loi se multiplient. Dans les call-centers les téléphonistes doivent s’en tenir à des scripts et suivre les consignes de l’interface informatique, au fil de l’entretien. Chacun de nous a eu l’occasion de mesurer à quel point l’interaction que l’on peut avoir avec une personne ainsi contrainte s’éloigne de ce qu’on attend d’une conversation !

L’automatisation reste, encore souvent, une stratégie rentable, même si, ce faisant, on dégrade le service rendu.

Cela ne nous rend pas forcément idiots, mais cela génère chez nous beaucoup d’inconfort et d’insatisfaction. Et, comme l’écrivait Georges Canguilhem, à propos du travail contraint par une machine : « Les réactions ouvrières à l’extension progressive de la rationalisation taylorienne, en révélant la résistance du travailleur aux mesures qui lui sont imposées du dehors, doivent être comprises autant comme des réactions de défense biologique que comme des réactions de défense sociale et dans les deux cas comme des réactions de santé. »

Et le fin mot de l’affaire (que le documentaire évoque, d’ailleurs) c’est que nous ne sommes pas simplement intelligents. Nous sommes des personnes de chair et de sang, qui ressentent, qui aiment et qui souffrent et qui, entre autres choses, sont plus ou moins intelligentes. Dans le Sermon sur la Montagne Jésus disait : « la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement » (Mt 6.25). Assurément, la vie est plus que l’intelligence et spécialement plus qu’une intelligence dont le but essentiel est d’être rentable économiquement.

Pourquoi les sondages se trompent-ils aussi souvent ?

Le premier tour des élections présidentielles, au Brésil, nous a donné un nouvel exemple d’erreur majeure des sondages pré-électoraux. Jair Bolsonaro, annoncé avec 35 % d’intentions de vote, a obtenu 43 % des suffrages. L’écart est substantiel ! Lors des dernières élections présidentielles, en France, c’est le score de Valérie Pécresse qui avait été largement surestimé par les instituts de sondage (pas loin du double : elle était annoncée entre 8 et 9 %, elle s’est retrouvée entre 4 et 5 %).

On peut s’étonner d’erreurs aussi récurrentes, mais le fond du problème est que la pratique des sondages ne s’appuie sur aucun modèle mathématique précis et qu’ils ressemblent plus à des intuitions mises en forme qu’à des enquêtes sérieuses.

Le modèle du tirage aléatoire : très éloigné de la pratique des sondages

Le modèle mathématique qui sert de justification à cette pratique, est le tirage, « au hasard », de boules de couleurs différentes dans un grand ensemble de boules dont la distribution des couleurs est inconnue. On montre que plus on tire de boules, plus la probabilité que l’échantillon s’écarte de la distribution réelle est faible. Et, au bout d’un moment, quel que soit le nombre de boules totales, la précision ne s’améliore plus beaucoup. On est donc fondé à se limiter à un échantillon, pourvu qu’il soit d’une taille suffisante.

Mais ce modèle mathématique contient plusieurs hypothèses implicites qui ne sont pas respectées lorsque l’on fait un sondage. D’abord il faut supposer que le mélange des boules est homogène : si on a mis toutes les boules noires dans un coin et que l’on tire dans ce coin, il est évident que le résultat sera faux. Or l’espace social n’est pas du tout homogène : les votes pour tel ou tel candidat varient en fonction de l’âge, de la catégorie sociale, du lieu d’habitat, du sexe, du niveau de revenu, etc. Les sondeurs tentent de palier cette difficulté en s’imposant des quotas et en essayant d’avoir un échantillon qui reflète, plus ou moins, les proportions de chaque facteur de variation dans l’ensemble de la population. L’idée est raisonnable, mais ce que l’on fait n’a plus rien à voir avec le modèle mathématique.

Du coup, c’est là que je parle d’intuition mise en forme, on construit des cotes mal taillées, en espérant qu’on parvient à reconstituer un matériau pseudo-homogène. Et cette contrainte montre d’où viennent les erreurs : les facteurs d’hétérogénéité des votes ne sont pas très bien connus et ils évoluent d’une élection à l’autre. On sait, également, que le fait de ne pas vouloir répondre à un sondage est lié avec certains types de vote, mais on ne sait pas jusqu’à quel point. Par ailleurs, les répondants mentent lorsqu’ils répondent. Ils mentent plus par oral que par Internet. Mais on ne sait pas non plus jusqu’à quel point ils mentent. Là aussi ce sont des choses qui varient d’une élection à l’autre.

En fait, plus la société est émiettée, plus il y a de risques d’erreur. Et plus les univers sociaux s’éloignent les uns des autres, plus les discours communs s’évaporent, plus les réponses aux sondages seront erronées, sauf, en ligne, où les discours hors-norme ont droit de cité. Les errances des sondages, finalement, reproduisent les errances de la représentation politique. Les sondages, dans leur formulation et dans leur mode de passation doivent moins aux mathématiques et plus à la construction d’un discours, qu’on ne l’imagine. Et là où les registres de discours communs sont défaillants, les sondages sont défaillants.

Pourquoi, malgré tout, continue-t-on à faire des sondages ?

Pendant ce temps les instituts de sondage ne manquent pas de clients. Cela reste des entreprises florissantes. Il est vrai que l’essentiel de leur activité est en dehors du champ politique. Mais les gouvernements continuent à sonder l’opinion de manière régulière. A la base tout un chacun (politique ou non) est prêt à lire un sondage car l’incertitude est désagréable : on préfère savoir, même si on sait quelque chose de faux !

Les sondages remplissent une autre fonction : ils se substituent aux débats défaillants. On n’essaye plus de convaincre, on veut juste connaître l’état de l’opinion, quitte à utiliser des panels pour rôder les arguments qui feront évoluer cette opinion. Une photographie, même floue, remplace les lieux où l’on pourrait se voir face à face.

Cela dit quelque chose de notre époque, où l’on préfère mettre en chiffres et en courbes des résultats même hasardeux, plutôt que de mobiliser les relations sociales. Les politiques tournent le dos aux instances (syndicales ou autres) qui rassemblent des personnes aux opinions proches. Il leur paraît plus simple de commander un sondage. Cela contribue à leur isolement et à leur éloignement des ressorts réels de ce qui fait l’adhésion, ou non, à un projet politique.

Les vertus de l’incarnation restent majeures, même à l’heure où l’on essaye de tout transformer en interfaces.

Où réside l’intelligence ?

On réédite, ces jours-ci, le livre : Printemps silencieux, publié il y a 60 ans, par Rachel Carson. Il s’agit du premier ouvrage qui a exposé ouvertement les risques que les pesticides faisaient courir pour la santé humaine. Il y avait déjà eu des travaux qui soulevaient le problème. Mais cet ouvrage de synthèse, accessible au grand public, lança véritablement le débat.

Un bref extrait, paru dans la presse, m’a interpellé : « Les futurs historiens seront peut-être confondus par notre folie ; comment, diront-ils, des gens intelligents ont-ils osé employer, pour détruire une poignée d’espèces indésirables, une méthode qui contaminait leur monde, et mettait leur existence même en danger ? » Il y eut quand même des réactions politiques, suite au vacarme provoqué par le livre. C’est à cette époque que les agences pour l’environnement ont été créées aux Etats-Unis et, dix ans après la parution du livre, en 1972, on finit par interdire l’usage du DDT.

Mais, pour le reste, la question que posait, en 1962, Rachel Carson, n’a rien perdu de son actualité. Comment nous sommes-nous débrouillés, collectivement, pour faire, de manière récurrente, des choix qui mettent notre existence en péril ?

L’intelligence est une réalité plus complexe qu’on ne l’imagine

En principe, comme le dit Rachel Carson, nous sommes intelligents. Mais l’affirmation n’est pas aussi évidente qu’il y paraît. Intelligents … c’est-à dire ? Beaucoup d’entre nous, j’imagine, ont eu l’occasion de côtoyer des personnes très brillantes dans leur domaine de spécialité, et parfaitement obtuses par ailleurs. L’intelligence qui conduit à faire des arbitrages raisonnés entre plusieurs options est difficile à acquérir. Il est plus facile de faire un calcul d’optimum dans un domaine donné que de se lancer dans des évaluations multi-critères qui mettent en jeu des réalités complexes et contradictoires.

A la base, si on restitue les formes « d’intelligence » qui ont conduit, et conduisent encore, à mettre notre santé en danger, on dira que l’on a utilisé les pesticides parce qu’ils simplifiaient le travail de ceux qui les mettaient en œuvre et qu’ils faisaient, de la sorte, baisser les coûts de production. Et tout le monde a emboîté le pas à cette logique : les consommateurs ont donné la priorité à une alimentation meilleur marché, les subventions publiques ont encouragé ces méthodes de production qui élevaient le niveau de vie collectif, et qui va refuser une innovation qui lui simplifie le travail ?

On voit que, si intelligence, au sens de Rachel Carson, il devait y avoir, elle prendrait à rebours la plupart des hypothèses sur lesquelles notre vie sociale est construite. Il est donc simple de faire des calculs dans un champ d’hypothèses donné, mais il est beaucoup plus complexe de remettre en question ces hypothèses.

J’ai tendance à penser (et c’était sans doute, également, le point de vue de Rachel Carson) que l’intelligence véritable concerne le questionnement sur ces fameuses hypothèses, qui construisent nos choix de société sur le long terme. Mais, dans ce domaine, j’en ai peur, nous n’avons absolument pas progressé depuis les débuts de la révolution industrielle. Nous avons progressé dans notre savoir et notre efficacité locale, mais nous avons failli dans notre évaluation globale.

Le monologue de Job, toujours d’actualité

Et cela fait écho à un texte un peu à part, dans l’Ancien Testament, une sorte de monologue que l’on trouve dans le livre de Job (au chapitre 28) et qui rompt avec le dialogue entre Job et ses amis. Ce poème commence par décrire le savoir technique de l’époque : « Certes, des lieux d’où extraire l’argent et où affiner l’or, il n’en manque pas. Le fer, c’est du sol qu’on l’extrait, et le roc se coule en cuivre. On a mis fin aux ténèbres et l’on fouille jusqu’au tréfonds la pierre obscure dans l’ombre de mort. On a percé des galeries loin des lieux habités,  là, inaccessible aux passants, on oscille, suspendu loin des humains, » etc. De verset en verset, le texte nous donne quelques idées des procédés mis en œuvre dans l’activité minière. Et puis, tout d’un coup, il y a une rupture : « mais la sagesse, où la trouver ? Où réside l’intelligence » ? Et là on rentre dans une recherche beaucoup plus complexe. La sagesse « se cache aux yeux de tout vivant. »

La conclusion de ce chapitre insiste sur l’entrelacement des considérations éthiques et l’intelligence qu’il a en vue : « la crainte du Seigneur, voilà la sagesse. S’écarter du mal, c’est l’intelligence ! »

Est-ce à dire que parvenir à un point de vue de synthèse appelle un certain engagement éthique ? Oui, dans la mesure où il faut considérer non pas seulement le bénéfice immédiat de son choix, mais également des conséquences qui, éventuellement, concernent d’autres personnes, ou relèvent de domaines qui sont un peu éloignés de nos intérêts les plus directs. Et on voit d’autant plus facilement les retentissements indirects de ce que l’on fait, que l’on est moins capté par des calculs individualistes.

Des perceptions difficiles à transmettre

Le pluriel dans la phrase de Rachel Carson présente, par ailleurs, une difficulté : « des gens intelligents » dit-elle, mais comment construit-on une intelligence collective ? En fait l’intelligence est difficile à transmettre, quand elle concerne des évaluations multi-critères. On peut toujours contester, ou ne pas apercevoir, l’importance d’un critère parmi d’autres.

De fait, depuis 1962 et la parution de ce livre, nos sociétés ont butté régulièrement sur cette difficulté. A long terme, et rétrospectivement, il est assez facile de voir sur quel point les sociétés ont déraillé. Mais dans le feu de l’action, les alertes passent difficilement la rampe.

Dit autrement : en dépit de tout les savoirs accumulés depuis des siècles, il n’est pas du tout évident que, collectivement, nous soyons vraiment intelligents.

Refonder ?

Parmi les diverses déclarations d’Emmanuel Macron, autant que parmi les commentaires qui ont accompagné le lancement du Conseil National de la Refondation, je n’ai rien lu, ni entendu, sur le mot « Refondation » lui-même.
Que faudrait-il refonder ? Si j’ai bien compris, la nouveauté serait la méthode de discussion.

C’est certainement une bonne idée d’instaurer des lieux de débat, dont notre société manque cruellement. Cela dit, si je retourne aux fondements (je reviens au mot) de la démocratie, ils ne consistent pas seulement à discuter ensemble, mais aussi à argumenter et à trancher, non pas, cette fois-ci, ensemble, mais en construisant une majorité. C’est, finalement, ce que l’on a trouvé de plus proche du respect que l’on doit à toute personne, à tout groupe social, dans la société. Et le projet du CNR me semble même être en retrait par rapport à ces fondements.

De la difficulté à admettre les contradictions dans notre société

Plusieurs commentateurs l’ont souligné : les expériences précédentes de forums organisés (le grand débat, après la crise des gilets jaunes, et la convention citoyenne pour le climat, par exemple) ne rendent pas très optimistes. Ce sont, assurément, des lieux où des personnes se sont parlé. Mais, quand il s’est agi d’en venir à la décision, ce ne sont même pas les députés qui ont tranché, mais, avant ceux-ci, les cabinets ministériels et, donc, des lobbies divers qui ont fait prévaloir leur point de vue.

Si refondation il devait y avoir (parlons plutôt d’une remise à jour, d’une redécouverte du fonctionnement démocratique), elle devrait permettre de trancher, en toute transparence, entre des points de vue contradictoires.

On touche là aux limites de la vision du monde d’Emmanuel Macron et des groupes sociaux qui le soutiennent. Le fameux « en même temps » est, en fait, le signe d’une horreur du déchirement. Cela rejoint l’imaginaire technique (que ce soit des techniques matérielles, économiques ou juridiques) qui considère qu’il y a toujours un optimum qui produit la « meilleure » solution, une fois que l’on a posé sur la table les différentes options. Ce qui, finalement, dispense de débattre.

Or les décisions qui sont devant nous sont déchirantes. Les urgences climatiques poussent à des décisions qui contreviennent à l’intérêt de beaucoup de personnes. On peut, certes, essayer de trouver les voies les moins pénibles, mais il faudra heurter de front les pratiques économiques et professionnelles de pans entiers de la société. Les intérêts des différents groupes sociaux sont, par ailleurs, incompatibles les uns avec les autres. On parle beaucoup des super-profits, mais beaucoup de choses opposent, également, les classes moyennes urbaines et les ouvriers ou employés résidant en périurbain.

Le CNR est prévu pour produire du consensus. Partout où ce sera possible c’est assurément ce qu’il y a de mieux. Mais il faudra également envisager des situations moins iréniques où seuls des compromis seront possibles, voire des échanges donnant-donnant. Et comment fera-t-on dans ces cas-là ?

Dans la pratique, ces dernières années, les arbitrages économiques ont été les outils les plus souvent mobilisés pour couper court aux débats. On espère, en les utilisant, que si l’économie globale du pays s’améliore, tout le monde en profitera. Mais, d’abord, c’est loin d’être le cas et, ensuite, la mesure économique donne, mécaniquement, un pouvoir de décision supérieur aux personnes qui ont le plus d’argent. On n’est pas dans un système « un homme-une voix », mais « un euro-une voix ». Si vous maniez dix fois plus d’argent que quelqu’un d’autre, ce qui vous arrange, arrangera l’économie française dix fois plus, que ce qui arrange le plus pauvre.

Que faire des contradictions et des déchirements ?

Et si les déchirements et les contradictions étaient une bonne nouvelle ? A plusieurs reprises, dans les évangiles et dans les épîtres de Paul, on mentionne ce qui est caché « aux sages et aux intelligents » et ce qui est révélé « aux tout petits ». Paul use d’un autre vocabulaire, mais l’idée est la même. En fait, ceux qui sont au bas de l’échelle sociale voient des réalités que ceux qui gèrent les affaires ne voient pas. Leur point de vue est, de la sorte, complémentaire et fort utile pour comprendre les enjeux d’une conjoncture donnée. Et si le Nouveau Testament valorise le regard de ceux qui sont en bas de l’échelle sociale, c’est parce qu’il considère que l’on ne donne pas assez de poids à leur parole.

Cette parole est donc complémentaire, mais elle n’a pas vocation à se fondre (en tout cas pas toujours) dans un consensus qui l’engloberait. Il est quelque fois plus utile de mettre les désaccords et les divergences d’intérêt sur la table pour voir comment on peut négocier des compromis.

En l’occurrence, que l’on parle des tensions sociales, des enjeux climatiques ou de l’insécurité, il est clair que les divergences de point de vue seront plus fortes que les convergences. Et s’il faut refonder quelque chose, ce serait de se persuader que l’on peut vivre avec quelqu’un qui n’est en aucune manière de notre avis.

Dans l’église primitive, les croyants avaient une bonne raison de se rassembler. Pourtant, leur histoire personnelle leur donnait des regards bien différents, suivant qu’ils étaient d’origine juive ou païenne. Or il est frappant de voir que Paul n’a nullement cherché à construire un discours qui mêlerait ces deux points de vue : il les a simplement posés l’un à côté de l’autre, en considérant que c’était deux chemins possibles pour aller vers Dieu.

Quand on ne partage pas des convictions aussi fortes (qui peuvent permettre de relativiser d’autres différences d’appréciation), une telle coexistence est peut-être un peu plus difficile à mettre en œuvre. Mais c’est là, j’y reviens, un des fondements de la démocratie : admettre que celui qui ne pense pas comme moi est un citoyen au même titre que moi et qu’il nous faut, par conséquent, trouver un moyen de vivre ensemble.

Si tu veux la paix, prépare la paix !

La pause de juillet août touche à son terme. Je vais donc laisser de côté, ici, mes réflexions sur les Béatitudes, qui suivront leurs cours au travers d’autres canaux.
Une transition me permettra de revenir à l’actualité directe en méditant sur la formule des Béatitudes, qui parle « d’artisans » ou de « fabricants de paix ». Oui la paix, quand elle survient, est l’aboutissement d’un travail. On a du mal à penser à ce genre de considérations, en ce moment où nous sommes impressionnés par la guerre en Ukraine. Mais c’est peut-être justement le moment de voir plus loin que l’actualité immédiate, en regardant autant le passé que l’avenir.

La guerre juste ? Attention !

L’Ukraine ayant été envahie par l’armée Russe, les ukrainiens sont considérés comme en état de légitime défense. Je ne le conteste pas du tout et, à court terme, c’est ainsi que je vois les choses, moi aussi.

Les Béatitudes ne parlent évidemment pas de légitime défense. Ce n’est pas un aveuglement de leur part. Le fond du problème est que la fabrique de la paix, si on s’y intéresse, ne peut pas seulement reposer sur la mise en œuvre de cette légitime défense. Quand je discute avec des chrétiens moins concernés par la paix que moi, ils m’opposent souvent, précisément, l’exception de la légitime défense. Mais regardons quelques exemples récents.

Le réseau Al-Qaïda s’est structuré lors de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS. Il a ensuite continué à prospérer du fait que l’armée américaine soutenait certaines factions dans le pays. Ces personnes étaient donc en état de légitime défense, au départ. Par la suite, le projet a dérapé et a mené à des actes terroristes, un peu partout dans le monde, légitimés (il faut souligner le mot) par les agressions subies sur le territoire afghan.

Daech, pour sa part, a vu le jour à l’occasion de l’invasion de l’Irak par les troupes américaines en 2003, avec le chaos qui s’en est suivi et les comportements contestables de l’armée d’occupation. Une fois encore, ces personnes étaient en état de légitime défense, au départ. Et l’organisation a légitimé (une fois encore) ses actes terroristes par les agressions qu’elle subissait sur le terrain.

Mais l’Irak avait été envahi, lui-même, au nom de la légitime défense des USA qui prétendaient y avoir décelé des armes de destruction massive, tout comme l’Afghanistan avait été envahi par l’URSS, au départ, au nom de la défense de ses frontières méridionales.

Chacun peut, en son for intérieur, considérer que telle réaction est plus légitime qu’une autre. Et, je le répète, les ukrainiens qui défendent leur territoire ont beaucoup plus de sympathie, à mes yeux, que d’autres usages des armes. Mais j’ai insisté sur le recours au vocabulaire de la légitimité pour souligner la difficulté.

Qui parle de « légitimité » parle de loi et donc d’un juge pour la faire appliquer et trancher les différends. Or le juge doit être indépendant des parties. Et c’est précisément ce qui est impossible dans la quasi-totalité des conflits armés : il n’existe pas de tiers indépendant des parties qui puisse servir d’arbitre. Dès lors n’importe qui peut invoquer la légitime défense, sans risque d’être contredit … sinon par ses adversaires.

La fabrique de la paix doit emprunter d’autres voies.

Pour souligner la différence, notons qu’aujourd’hui, un policier qui fait usage de son arme au nom de la légitime défense doit, ensuite, s’en expliquer devant des enquêteurs et, souvent, devant un juge, qui écoute les deux parties et décide si, oui ou non, cette qualification peut être retenue. Là il y a un tiers.

Mais, pour l’heure, qui pense que construire la paix est possible autrement qu’en jouant le rapport de force armé ?

L’origine des guerres est souvent une autre guerre

Ces dernières années, la plupart des gouvernements ont considéré, en fait, que le seule manière de mettre fin à des opérations militaires était de mater militairement les ennemis. Tous les gouvernements qui ont lutté contre les mouvements terroristes se réclamant de l’Islam ont cherché à diminuer leur puissance par les armes. Ces stratégies ont rencontré un certain succès (mais pas en Afrique, par exemple). Mais qu’a-t-on fait, pendant ce temps-là, pour tenter de construire quelque chose de positif avec les territoires qui abritaient ces mouvements ? La guerre économique ne s’est nullement apaisée et l’incompréhension entre des visions du monde divergentes a continué à prospérer.

Or, il faut bien voir que si l’on ne tente rien, à la fin d’une guerre, elle donnera naissance à une autre guerre. Les pays d’Europe de l’Ouest (d’abord) ont décidé d’œuvrer de concert et de renoncer au conflit armé entre eux, à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, notamment parce que tout le monde s’était rendu compte que l’humiliation de l’Allemagne, à la fin de la Première Guerre mondiale avait soufflé sur les braises des mouvements revanchards.

J’ai lu et relu récemment deux livres de l’écrivaine Biélorusse, Svetlana Alexievitch. Dans le premier, Les cercueils de zinc, qui parle de la guerre en Afghanistan, elle a interrogé les familles de soldats tués au combat ainsi que des anciens combattants. Elle a mis en forme ces témoignages. Il en ressort beaucoup de tristesse, ainsi que l’humiliation subie par toutes ces personnes qui ont contribué à une guerre perdue et jugée, après coup, illégitime. Ils ne peuvent guère parler autour d’eux de ce qu’ils vivent ou ont vécu, car personne n’a envie de les entendre. Ce livre a été publié en 1990, peu après le retrait des troupes d’URSS.

L’enlisement de ce conflit a ouvert la voie à la Perestroïka. Mais le sentiment d’humiliation a refait surface quelques années plus tard, quand les russes ont constaté que la Perestroïka avait abouti à la fragmentation et à la dilapidation de leur empire passé. C’est ce que racontent des personnes, dans l’autre livre de Svetlana Alexievitch : La Fin de l’homme rouge ou le Temps du désenchantement, paru en 2013. Pour nous, Gorbatchev est un héros. Pour les russes, on le comprend en lisant ce livre, c’est un « loser » : c’est lui qui a précipité la chute de l’URSS et, avec elle, le glorieux souvenir des armées de Staline qui avaient vaincu les armées nazies.

Et cela explique que la popularité de Vladimir Poutine s’est nourrie d’expéditions militaires d’abord au Moyen -Orient, puis vers les frontières de l’ouest de la Russie. Aujourd’hui, la réaction de l’OTAN aux agressions de la Russie est d’associer de nouveaux pays, autrefois neutres, à l’alliance atlantique. On joue force contre force et, à court terme, cela a sans doute du sens. Mais la fabrique de la paix ne passera assurément pas par une nouvelle humiliation de la population russe. Il faudra envisager autre chose.

Semer des germes de paix

Les Béatitudes s’adressent en priorité aux croyants. Cela dit, lorsque Jésus parle des fabricants de paix, il le fait sans exclusive. Disons que pour lui, il était évident que des guerres se produiraient, comme il le dit dans ses discours eschatologiques (cf. Mt 24.6-7). Au milieu de ce contexte sombre, les fabricants de paix pourraient passer inaperçus, mais il les valorise.

En fait, si les chrétiens commençaient par ne pas bénir les discours belliqueux de leurs gouvernements et gardaient un recul critique sur la stigmatisation des adversaires, ce serait déjà un point important. Certains, il faut le souligner, sont fidèles à cette vocation au risque de s’attirer des ennuis.

Pour le reste, on ne peut pas demander à des gouvernements de se comporter comme des Églises. Mais on peut les rendre sensibles à certains engrenages. La guerre fait des victimes civiles. Elle fait aussi des victimes militaires. Et les combattants qui survivent, même sans être blessés, en portent des séquelles de longue durée. Elle construit aussi du ressentiment et de l’hostilité. Par ailleurs, les sommes engagées dans l’achat d’armes et dans l’entraînement des armées, limitent les actions civiles que l’on pourrait mener, car les budgets ne sont pas extensibles à l’infini.

Et que pourrait-on faire ? Ces dernières années, c’est surtout dans le dépassement des guerres civiles que l’on a trouvé des voies de construction de la paix. Un point important qui émerge des commissions « vérité et réconciliation » est qu’il est impossible de tout juger. Au bout d’un moment, on doit donner quitus à ses adversaires, car les motifs de condamnation sont trop nombreux. Si on veut retrouver la paix civile, il faut admettre que toute injustice ne soit pas poursuivie. Dans les commissions « vérité et réconciliation », les personnes sont censées raconter ce qu’elles ont fait en tant qu’acteur d’une des parties belligérantes (certains crimes restant, en tout état de cause, passibles des tribunaux). Il s’agit donc de prendre acte d’une hostilité aiguë qui a existé et d’accepter, d’un commun accord, de passer à autre chose.

Pourrait-on vivre quelque chose du même ordre dans une guerre de nation à nation ? C’est ce qui a été fait après la Deuxième Guerre mondiale. Les crimes contre l’humanité ont fait l’objet de procès. Mais, pour le reste, il a fallu passer l’éponge… un peu trop vite au gré de certains.

Et puis sortons du conflit ukrainien et regardons ce qui est à notre portée aujourd’hui en France. On pense sortir des tensions religieuses en limitant les expressions publiques de la religion, mais le dialogue inter-religieux (non limité à des échanges entre spécialistes), avec toutes ses difficultés, est sans doute plus utile pour la fabrique de la paix. Parlons même de dialogue entre des convictions (religieuses ou non).

On sait, autre exemple, que le réchauffement climatique va provoquer des conflits. Or on n’agit pas suffisamment pour mettre en œuvre les solutions d’économie d’énergie ou la production d’énergies renouvelables. C’est un domaine où les fabricants de paix peuvent être nombreux : aussi bien dans les entreprises, dans l’administration que dans le tissu associatif.

Et que dire de tous les conflits, petits et grands, que l’on règle provisoirement par la force, sans s’interroger plus avant sur les démarches qu’il faudrait mettre en place, ensuite, pour faire évoluer la situation.

Je mentionnerai un dernier point : la guerre s’alimente des ressources de marchés qui existent du fait de nos dépendances diverses. On le voit avec la question de l’énergie aujourd’hui. Mais, dans nombre de cas, la guerre se finance par l’argent de la drogue qui n’existe que parce qu’il y a des consommateurs. Et il y a quand même un lien entre l’usage de la drogue et la désespérance dans laquelle évoluent des pans entiers de nos sociétés.

Ce sont quelques notes sur la fabrique de la paix. Il ne s’agit, assurément pas, d’un travail facile et dépourvu d’embuches. Mais c’est pourtant l’horizon de ce que devraient être les relations sociales, sans avoir besoin, sans cesse, d’exhiber son revolver pour tenir l’autre en respect.

C’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice

Heureux les miséricordieux, car il leur sera fait miséricorde …
Il ne faut pas se cacher que la miséricorde est et sera toujours un grand défi pour celui qui oriente sa vie d’après des motifs religieux. La foi projette vers un modèle de vie idéal et on se trompe facilement d’idéal. On a vite fait de se comparer avantageusement aux autres, de leur reprocher leurs approximations et, ensuite, d’endosser une forme de cruauté, ou, au moins, d’insensibilité, à l’égard de ceux qui « rencontrent les difficultés qu’ils méritent ». C’est vrai aujourd’hui autant qu’hier. La foi peut renfermer, favoriser le jugement et devenir quelque chose de triste. Elle peut aigrir au lieu de libérer.

On en trouve des exemples dans l’évangile de Matthieu lui-même, lorsque Jésus cite, par deux fois, la formule que l’on trouve chez le prophète Osée : « c’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice » (Mt 9.13 et 12.7, cf. Os 6.6). Dans le premier cas, les pharisiens lui reprochent d’aller manger chez des personnes qui ne sont pas dans la ligne : « des collecteurs d’impôts et des pêcheurs » (9.11). Or Jésus, le miséricordieux, a perçu chez ces personnes une détresse, un manque, un appel. Il les considère comme malades (v 12) et ne les laisse pas de côté, car il est sensible à leur faiblesse. Dans le deuxième cas, les Pharisiens reprochent aux disciples de Jésus d’avoir froissé des épis de blé un jour de sabbat ce qu’ils considèrent comme un travail (12.2). Mais Jésus, le miséricordieux, a perçu leur faim et, plutôt que de chercher la petite bête, accueille ce geste des disciples avec simplicité. Si la miséricorde prend le pas sur le sacrifice et sur les règles rituelles, alors il n’y a pas lieu de « condamner ces hommes qui ne sont pas en faute » (v 7).

Lors de la grande polémique avec les scribes et les Pharisiens, en Matthieu 23, la miséricorde est encore au cœur des débats : « vous avez oublié, dit Jésus, le plus important dans la loi : la justice, la miséricorde et la foi » (Mt 23.23). C’est vraiment la pierre d’achoppement qui cristallise les oppositions.

C’est l’occasion de souligner que les Béatitudes nous ouvrent à une contre-culture heureuse, mais qu’elle ne sera heureuse que si elle s’habille de miséricorde (ce qui ajoute à son caractère insolite). Les deux épisodes que nous venons de citer nous rendent vigilants. Ce n’est pas une contre-culture à vivre uniquement avec ceux qui partagent notre vision du monde. Au contraire, elle est là pour être partagée avec ceux qui ont perdu le fil de leur existence et qui se rendent compte qu’ils sont piégés par leurs choix. Et c’est une contre-culture à vivre dans la souplesse et dans l’indulgence. C’est la grâce en action. Alors, que cette grâce soit gracieuse !

La prophétie d’Osée : une vision iconoclaste de Dieu

La miséricorde est donc un défi. D’ailleurs peu de gens se reconnaîtraient dans la vision de Dieu que nous communique la prophétie d’Osée. Dans ce passage, Osée emploie un des deux mots principaux qui ont été traduits, dans le grec des Septante, par « miséricorde ». C’est un mot (hesed) qui a un champ sémantique très large : bienveillance, gentillesse, amour, pardon, grâce, miséricorde, etc. On perçoit le sens général, qui se colore de nuances différentes en fonction du contexte. Dans le présent passage, l’option de le traduire par bienveillance ou miséricorde paraît pertinente.

Citons un peu plus largement. Devant les errements des deux Royaumes du Nord et du Sud, Dieu s’interroge : que vais-je vous faire ? « Votre miséricorde est comme la nuée du matin, comme la rosée matinale qui passe, [… or] c’est la miséricorde que je désire et non le sacrifice » (Os 6.4 et 6).

Qui se représente le désir de Dieu de cette manière-là ? Qui imagine que c’est là l’idéal d’une vie de foi (au sens où nous en parlions en introduction) ? Aujourd’hui encore, même ceux qui ne croient pas en Dieu, imaginent que, s’il existait, il serait une personne austère et autoritaire dont le désir premier serait d’être obéi. Or Dieu désire simplement rencontrer des personnes et des personnes bienveillantes à l’égard des autres, des personnes ouvertes à la rencontre avec Dieu ou avec leurs semblables et non pas des croyants enfermés dans leurs rites et leurs habitudes.

Cette sensibilité à l’autre, à ses besoins, à ses attentes est ce qui importe. C’est ainsi que Dieu se comporte avec nous et c’est ainsi qu’il désire nous voir vivre. En prononçant les Béatitudes, Jésus ne tente donc pas de nous piéger en nous fixant des objectifs inaccessibles. Il cherche, au contraire, dans sa miséricorde, à rendre à l’humanité le sourire à côté duquel elle passe si souvent. La vie n’est pas faite pour être remplie de sang, de sueur et de larmes. Mais nous passons si souvent à côté du côté lumineux de cette vie, alors que la miséricorde est une attitude qui est en nous et qu’il suffit d’accueillir.

Les entrailles de miséricorde

L’autre mot hébreu traduit par miséricorde est, en effet, riche de sens, car c’est le même mot que celui qui veut dire « entrailles ». Ce mot (à l’inverse de hesed) correspond presque toujours à l’idée de miséricorde. Ladite miséricorde n’est donc pas seulement une attitude pratique où l’on fait quelque chose pour une personne en difficulté. C’est aussi une réaction émotionnelle profonde. Il s’agit d’un mouvement qui « nous prend aux tripes » comme on le dit en français. Le miséricordieux, en ce sens, ne calcule pas ce qu’il fait ; il se laisse habiter par une émotion qui monte en lui. Esaïe nous parle ainsi de la miséricorde de Dieu : « une femme peut-elle oublier de laisser parler ses entrailles à l’égard du fruit de son sein ? Si elles l’oubliaient, moi je n’oublierai pas » (Es 49.15).

Cette béatitude nous renvoie donc à des émotions fortes et elle nous encourage à laisser libre cours à cet élan vers l’autre et à tout ce qui est « poignant » comme cela se dit souvent dans la littérature japonaise.

Les lexiques du grec et de l’hébreu de concordent pas, nous l’avons déjà dit. Les auteurs du Nouveau Testament, écrivant en grec, ont cherché comment ils pouvaient restituer la pluralité de mots hébreux derrière l’idée de miséricorde. Pour ce faire, ils ont forgé l’expression : « des entrailles de miséricorde » (Lc 1.78 et Col 3.12). Cela montre bien l’enracinement profond de cette attitude, au cœur de la personne qui se laisse émouvoir.

Cette profondeur se lit, d’ailleurs, dans la manière même dont la béatitude a été formulée : on nous parle, simplement, « des miséricordieux » comme si c’était là un attribut qui collait à leur être même. Les artisans de paix, de la béatitude suivante, se distinguent par ce qu’ils font. Mais ici on a l’impression de quelque chose de plus intime qui a trait autant à l’intériorité qu’à la mise en action.

La miséricorde appelle la miséricorde … pas toujours

Relevons maintenant, que cette béatitude a une particularité : l’horizon futur fixé est une simple réciproque. On ne promet rien de spécial aux miséricordieux, sinon qu’ils obtiendront ce qu’ils accordent aux autres.

Est-ce à dire que la miséricorde est contagieuse tout comme la défiance et le cynisme le sont ? C’est en partie vrai. On observe de nombreuses situations, dans la vie sociale, où la confiance accordée à d’autres permet de construire des pratiques qui s’effondrent si la méfiance s’installe. Si l’on est prêt à compter sur l’autre et à ne pas lui tenir rigueur de ses faiblesses et de ses insuffisances, cela rend possible une coopération. Sinon on doit recourir à des contrats complexes à élaborer et employer des armées de juristes pour faire face aux contentieux. On peut considérer que l’essentiel, dans la vie, est de se protéger des autres ou, au contraire, que l’essentiel, dans la vie, est de construire des échanges avec les autres. Suivant le choix que l’on fait, on vivra dans deux mondes bien différents l’un de l’autre. Si l’on donne la priorité à l’échange, il est inévitable que l’autre nous déçoive, à un moment ou à un autre. Et que fait-on alors ? La miséricorde nous permet de surmonter notre déception, sinon, on choisit le retrait et l’aigreur.

Dans les faits, la dynamique positive, que l’on peut construire en conservant sa confiance, se heurte sans cesse à la dynamique négative qui se crispe dès que quelque chose va de travers. C’est ce que nous raconte la parabole que l’on appelle « du serviteur dépourvu de miséricorde » (on dit, en général, impitoyable). Cette parabole nous parle du pardon, mais ce pardon est mis en perspective avec l’éclairage de la miséricorde. Dans cette histoire (Mt 18.23-35), le serviteur n’a pas de quoi rembourser, et le maître devrait appliquer la loi. Mais le serviteur le supplie de lui laisser un délai. Le maître est « ému aux entrailles » (v 27) et annule sa créance. Sortant de là, le serviteur croise un de ses collègues qui lui doit une faible somme et qui le supplie dans les termes mêmes avec lesquels ledit serviteur a supplié son maître. Mais, terme significatif, au lieu de rester dans la proximité avec son collègue, il choisit de « s’éloigner » de lui (v 30 ; il se détourne, si on veut). Il lui ferme ses entrailles. Vient alors la leçon du maître : « ne fallait-il pas avoir miséricorde de ton collègue, comme j’ai eu miséricorde de toi ? » (v 33).

Le pardon n’est donc pas un calcul consistant à savoir si l’autre est plus ou moins en dette que nous. C’est simplement un acte de bienveillance ou nous acceptons que l’autre a ses faiblesses et ses limites, tout comme nous avons les nôtres (et peu importe lesquelles). Tant que l’autre peut encore nous émouvoir aux entrailles, nous resterons proches de lui.

Et c’est cette voix des entrailles que Jésus nous incite à laisser s’exprimer en nous, car c’est la voie qui conduit à des relations heureuses.

La justice, la justice, tu chercheras !

La quatrième béatitude : « heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés », semble, à première vue, plus facile à comprendre que les précédentes. On pense, immédiatement, à toutes les personnes qui sont victimes d’une injustice et qui attendent, qui espèrent, réparation. La béatitude atteste que Dieu porte attention à leur souffrance et qu’il leur fera justice. On rejoint, là, une longue tradition biblique qui court, au moins depuis l’Exode (pour ne pas parler du cas d’Abel, en Genèse 4). L’histoire de la libération des juifs d’Egypte commence ainsi : « les fils d’Israël gémirent du fond de la servitude et crièrent. Leur appel monta vers Dieu du fond de la servitude. Dieu entendit leur plainte » (Ex 2.23-24). Dieu entend le cri du pauvre (Ex 22.21-26). Et le souvenir de la captivité d’Egypte est une expérience fondatrice qui oriente la législation du peuple d’Israël. A plusieurs reprises, pour justifier les lois qui protègent les serviteurs et les émigrés, le Deutéronome rappelle : « tu te souviendras que tu as été esclave (ou émigré) au pays d’Egypte » (Dt 5.15, 10.19, 15.15, 16.12, 24.18 et 22).

Et si l’on parcourt les prophètes et les psaumes, dans l’Ancien Testament, on ne cesse d’y retrouver des hommes et des femmes qui protestent contre l’injustice, qu’ils en souffrent eux-mêmes, ou qu’ils soient sensibles à la souffrance des victimes.

La béatitude se fonde donc, assurément, sur cette histoire.
Il me semble, cela dit, qu’elle ne s’y cantonne pas et qu’elle va plus loin.

La faim et la soif : jusqu’aux tréfonds de l’esprit des béatitudes

Un détail discordant nous entraîne, déjà, dans une direction inattendue : parler de faim et de soif, à propos de la justice, est un peu inhabituel. Dans sa confrontation avec le tentateur, Jésus a opposé la faim de nourriture et la faim des paroles qui sortent de la bouche de Dieu. Le rapprochement ou l’opposition entre parole et nourriture est, de fait, plusieurs fois utilisé dans la Bible. Même en français, on dit que « l’on boit les paroles » de quelqu’un. On recherche une plénitude, soit en se remplissant de victuailles, soit en se mettant à l’écoute d’une parole qui nous vivifie.

Or je ne perçois pas le désir de justice, dans le sens où j’en ai parlé jusqu’à présent : celui d’une demande de réparation, comme visant à une plénitude. Celui qui gagne un procès, celui auquel on finit par porter attention, est satisfait, sans doute, mais je ne pense pas qu’il éprouve vraiment une plénitude. Les sentiments, à la fin d’un conflit, sont souvent beaucoup plus partagés. Celui qui va jusqu’à avoir « faim et soif de justice » vise sans doute quelque chose de très profond qui prend son élan dans l’attente de certains arbitrages, mais qui vise plus loin. Il rêve de relations justes et pas simplement de procès équitables.

Il y a quelque chose d’absolu dans cette faim et cette soif, un moteur très puissant, qui me fait penser à la description du peuple des croyants en marche, dans l’épître aux Hébreux : « dans la foi, ils moururent tous, sans avoir obtenu la réalisation des promesses, mais après les avoir vues et saluées de loin et après s’être reconnus pour étrangers et voyageurs sur la terre. Car ceux qui parlent ainsi montrent clairement qu’ils sont à la recherche d’une patrie ; et s’ils avaient eu dans l’esprit celle dont ils étaient sortis, ils auraient eu le temps d’y retourner ; en fait, c’est à une patrie meilleure qu’ils aspirent, à une patrie céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu ; il leur a, en effet, préparé une ville » (Hb 11.13-16).

Je perçois, dans cette béatitude et dans ces versets de l’épître aux Hébreux, une quête profonde et décisive, qui oriente la marche au jour le jour et ne laisse pas en repos. C’est sans doute, d’ailleurs, un trait commun à l’ensemble des Béatitudes : elles disent « heureux » celui qui a transformé son manque en une quête de long terme. Luc, parlant de faim, le dit à sa manière : heureux si vous avez faim, aujourd’hui, mais malheureux si vous n’avez plus faim de rien (Lc 6.21 et 25) ! Malheureux, il faut le répéter, celui qui croupit dans la misère. Malheureux celui qui est victime d’un régime autoritaire et qui passe, injustement, de longues années en prison. Mais malheureux, d’une autre manière, celui qui meurt d’avoir trop. Heureux, en revanche, celui que le manque met en marche et qui, de péripétie en péripétie, entrevoit le rassasiement ultime que Dieu lui promet.

Les mots de faim et de soif peuvent lancer sur une fausse piste, car ils orientent vers une satisfaction à court terme, et c’est bien le propos du tentateur. Mais Jésus échappe à ce raisonnement à courte vue et invite, au travers des Béatitudes, ses disciples à traverser tout ce qui leur manque en regardant plus loin. La faim et la soif témoignent bien d’un désir profond, d’une attente forte, mais d’une attente qui met en marche et vise la justesse et la justice des relations, comme on peut parler de deux personnes ou de deux objets « bien ajustés ».

Cela m’évoque la manière dont le livre du Deutéronome (encore) s’envole en parlant du respect du droit dans les procès : « tu ne fausseras pas le jugement, tu n’auras pas de partialité, tu n’accepteras pas de pot-de-vin. Car le pot-de-vin aveugle les yeux des sages. Il pervertit les paroles des justes. La justice, la justice, tu chercheras afin que tu vives et que tu hérites de la terre que le Seigneur ton Dieu, te donne » (Dt 16.19-20). Mis à part un écho final au psaume 37 et à la béatitude précédente, on y trouve cette forme intensive propre à l’hébreu : répéter le mot pivot. En l’occurrence, la formule « la justice, la justice, tu chercheras » fait penser à une quête continuelle : toujours chercher la justice et continuer à la chercher (on pourrait traduire : à la poursuivre, c’est le sens premier du verbe) même quand on pense l’avoir trouvée. Au-delà de l’impartialité dans tel ou tel procès précis, c’est cette recherche qui fait vivre. C’est ainsi que la faim et la soif de justice mettent en marche et rendent heureux.

Nos méditations sur cette béatitude prennent, progressivement, soulignons-le, un tour nouveau : on est passé du point de vue de la victime, à celui de l’arbitre. Et, sans doute, c’est le propos de Jésus d’élargir notre vision et notre compréhension de la justice, en nous encourageant à aller au-delà de notre perception des torts que nous avons subis.

Pour un justice qui surabonde, par rapport à la justice formelle

A peine, en effet, Jésus a-t-il terminé les Béatitudes, qu’il nous entraîne dans une vision radicale de la justice. Il nous ouvre un chemin qui va très au-delà de la justice formelle et qui nourrit notre rêve de relations justes, tout en soulignant tout ce qui nous en sépare encore.

Lisons donc : « n’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais porter jusqu’à la plénitude. […] Et je vous le dis : si votre justice ne surabonde pas, par rapport à celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (Mt 5.17 et 20). Dans le premier verset, les versions françaises parlent, en général, « d’accomplir » la Loi et les Prophètes. Mais le verbe accomplir a pris, en français, une connotation qui prête à confusion. On pense plus, en le lisant, à une prédiction qui devient réalité, qu’à l’idée de parachèvement, de complétude, que le verbe contient au départ. Le verbe grec évoque du plein et, donc, une parenté avec l’idée de rassasiement. Tout ce qui a été porté, et vécu, au travers de la Loi et des Prophètes, est resté à mi-chemin. Jésus vient en vivre l’aboutissement, au-delà des demi-mesures et des attentes restées en suspens. Et il nous propose, non pas de faire mieux que la justice formelle (dite, des scribes et des pharisiens, ici), mais de vivre des relations surabondantes par rapport à ce brouillon. C’est bien là le sens du verbe grec employé. C’est lui, par exemple, qui est utilisé pour parler des restes des multiplications des pains : « on emporta les morceaux qui surabondaient : douze (ou sept) paniers pleins » (Mt 14.20 et 15.37). On peut garder cette image : que notre justice soit à l’image de la surabondance joyeuse qui s’est exprimée dans les multiplications des pains.

En fait, le mot de justice sert de scansion à une bonne partie du Sermon sur la Montagne. Le verset que nous venons de citer est une introduction aux six : « mais moi je vous dis » (5.22, 27, 32, 34, 39, 44) qui exposent, jusqu’à la fin du chapitre 5, ce qu’il en est de cette justice surabondante.

Puis le chapitre 6 commence par : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes » (Mt 6.1). On traduit souvent par « religion » ou « devoirs religieux », le mot « justice » (dans le contexte, c’est correct). La « justice » en question est, en effet, l’aumône, la prière et le jeûne, dont le texte nous parle jusqu’au verset 18. On rangerait, aujourd’hui, plus volontiers ces pratiques dans le domaine de la spiritualité. Il est intéressant de voir que le texte rapproche, en utilisant le même mot de « justice », ce qui nourrit la foi du croyant, son cœur à cœur avec Dieu et ce qu’il poursuit dans sa vie pratique.

Puis commence une nouvelle section qui parle des richesses et de l’inquiétude. Cette fois-ci, le mot de justice n’apparaît pas en introduction, mais en conclusion : « cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6.33).

Là s’arrête l’usage du mot « justice » lui-même dans le Sermon sur la Montagne, mais l’idée court toujours en sous-main, avec une nouvelle partie dont la conclusion fait écho à l’introduction de Jésus sur la Loi et les Prophètes : «  tout ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux. C’est là la Loi et les Prophètes » (Mt 7.12). Le début du chapitre 7 nous appelle, en effet, à penser symétriquement, à nous mettre à la place de l’autre et à ne pas le juger (en français, la racine est la même que le mot justice, mais, en grec, il s’agit d’une autre racine). C’est ainsi, en effet, que l’on passe de la perception de l’injustice subie à l’espoir de relations justes.

La justice contre-culturelle, surabondante et heureuse exposée par Jésus

La justice que Jésus expose à coups de : « mais moi je vous dis » peut effrayer, au premier abord. Mais, qu’il parle de conflit ou d’injure (Mt 5.21-26), de convoitise sexuelle (v 27-28), de séparation dans le couple (v 31-32), de serments qui finissent par affaiblir la parole ordinaire (v 33-37), de vengeance (v 38-41) ou de haine de l’ennemi (v 43-47), Jésus essaye simplement de nous rendre sensibles aux multiples occasions où nos relations sont défaillantes. Et, précisément, ces défaillances peuvent être compatibles avec le droit formel : on ne fait rien d’illégal. Mais si nous sommes à la recherche de relations justes, ces divers écueils sont autant de cailloux sur notre route.

On perçoit sans doute mieux le problème si on a été soi-même victime d’une injure, l’objet de remarques sexuelles déplacées, si notre conjoint nous a quitté, si les autres ont usé à notre égard d’un double langage, si les autres ont refusé nos excuses ou si on est l’objet d’une haine de principe. Assurément, ce sont des sources majeures de souffrance. Et si nous sommes appelés à faire pour les autres ce que nous voudrions qu’ils fassent pour nous, on commence à comprendre de quelle justice Jésus parle.

Avoir faim et soif de justice c’est être sensibles aux multiples occasions où nous nous blessons les uns les autres : ou les autres nous blessent et où nous blessons les autres. C’est un domaine où nous pouvons parfois avoir l’impression de tourner en rond et de répéter les mêmes errements, mois après mois, année après année.  Cette béatitude nous dit pourtant qu’une telle quête mène quelque part et qu’une telle attente sera comblée. Le futur, ici comme dans les autres béatitudes, a un double sens : nous en vivons des réalisations partielles ici et maintenant, et le rassasiement plein et entier nous sera acquis à la fin des temps. Il est possible de vivre, dès aujourd’hui, dans l’esprit des Béatitudes, et d’orienter notre vie autour des attentes qu’elles mettent en valeur. La contre-culture heureuse des évangiles est ouverte à qui accepte de s’y engager.