Quand les voies divergent

Au titre des auteurs de fiction auxquels je reviens régulièrement, il me faut citer le japonais Yasushi Inoué (1907-1991). J’ai déjà évoqué, ici même, l’une de ses nouvelles. Il s’agit d’un auteur connu, mais d’autres auteurs japonais du XXe siècle sont plus célèbres. Certains, par exemple, ont reçu le prix Nobel. Yasushi Inoué, pour sa part, a produit une oeuvre multiforme et prolifique. En 1988, trois ans avant sa mort, il déclarait avoir écrit 50 romans et 180 nouvelles ! Ses romans ne m’inspirent pas vraiment. En revanche, la plupart des nouvelles, du corpus partiel (35, à ma connaissance) traduit en français, m’empoignent. Elles mettent en scène des personnages et des situations qui m’entraînent dans de longues méditations. L’auteur réussit à mettre le doigt, de manière figurée et romancée, avec énormément de délicatesse, sur des questions fondamentales qui me rejoignent et continuent à m’accompagner, aujourd’hui encore. Il y a un charme « Inoué » auquel je suis sensible, souvent dès les premières lignes.

Inoué, qui travaillait comme journaliste, n’a vraiment percé comme écrivain qu’en 1949 avec deux nouvelles (Le fusil de chasse et Combats de taureaux) qui l’ont rendu célèbre. Les nouvelles vont se suivre, ensuite, en rang serré pendant une décennie particulièrement féconde. Quelques années après Hiroshima et la défaite militaire du Japon, il fait souvent écho, à cette époque, aux difficultés, aux errances, aux questionnements d’une société déboussolée, appauvrie, à la recherche d’un nouveau souffle. C’est un contexte qui peut sembler éloigné du nôtre, mais l’effet de sidération et d’après coup qui suit le fracas des armes est, lui, bien actuel.

La victoire ambiguë de la voie des samouraïs

J’ai ainsi relu, récemment, une nouvelle publiée en 1951, « La mort de Rikyu », dont j’avais pratiquement tout oublié. Elle brode sur un événement tout à fait historique : la divergence entre le chef de guerre Hideyoshi Toyotomi et celui qui avait structuré « la voie du thé » Sen no Rikyu. Le chef de guerre ordonne à Rikyu de se faire hara-kiri, alors qu’ils avaient été très proches. La voie du thé se heurte brutalement et soudainement à la voie des samouraïs. On ignore les raisons de ce soudain revirement de la part d’Hideyoshi, et c’est autour de ce mystère que l’auteur va broder.

Je vais tenter d’expliquer en quoi consistait la voie du thé, mais disons déjà qu’Hideyoshi Toyotomi est un personnage central dans l’histoire du Japon. Après des siècles de conflits entre des féodalités éparpillées, il est celui qui, de victoire militaire en victoire militaire, parvient à réunifier, au XVIe siècle, le Japon. Fort de ce succès, il prononce l’interdiction du christianisme qui avait commencé à s’implanter dans l’archipel, puis rêve d’expansion. Il tente, sans succès, d’envahir la Corée.

On comprend l’intérêt de Yasushi Inoué pour ce personnage, mélange d’affirmation nationaliste et de rêve expansionniste. Cela ne lui évoque que trop bien ce qu’a été la poussée impérialiste japonaise à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avec des colonisations diverses sur le continent asiatique, puis le défi lancé à la puissance américaine, fin 1941, à Pearl Harbor, qui sera le début de sa ruine.

La nouvelle, cela dit, est écrite du point de vue Rikyu qui est, au moins en partie, un porte parole de l’écrivain : broyé par la puissance militaire, mais suivant une autre voie.

Précisons les choses. On retrouve, dans l’histoire féodale du Japon, quelque chose que l’on a connu en Europe : la tentative de faire converger les puissances politiques, militaires et religieuses. Il est difficile, pour un Européen de se repérer dans le syncrétisme japonais, qui associe le shintoïsme qui est plutôt une forme d’animisme, de croyance aux esprits, et le bouddhisme, plus rationnel. Le bouddhisme, lui non plus, n’est pas monolithique. On en connaît surtout la version zen. Il y en a de nombreuses autres.

Toujours est-il que la puissance impériale s’effrite, au XIIe siècle, au Japon, et que le pays se morcelle entre des territoires tenus par des chefs de guerre. C’est ainsi que le groupe des samouraïs, guerriers au service de ces seigneurs, gagne en importance. Mais comment asseoir sa légitimité alors que le bouddhisme interdit de tuer des êtres vivants ? Il faut trouver des arrangements et, progressivement, émerge une sorte de code moral qui fait du combat un acte honorable, où le samouraï suit une « voie » tout aussi respectable que celle des religieux.

La voie du thé, pour sa part, se situe à un carrefour entre le bouddhisme, l’aristocratie impériale et les samouraïs. Elle revendique un ancrage religieux, mais ne se veut pas une pratique directement religieuse. Elle consiste à pratiquer, en petits groupes, des séances où un invitant prépare le thé dans un pavillon de thé, soigneusement élaboré, avec un décor dépouillé, mais raffiné : une calligraphie, un petit nombre de fleurs. Les gestes sont lents et mesurés. Ces rencontres se pratiquent avec des convives soigneusement choisis et un mélange étonnant de simplicité et de codification aristocratique. On ne devient maître de thé qu’après de longues années d’apprentissage auprès d’un autre maître. Sen no Rikyu revendiquait la recherche d’un style « simple et sain ». Mais la simplicité en question ressemblait plus à une épure soigneusement ciselée qu’à une spontanéité laissée au hasard. Ce que l’on appelle la cuisine « kaiseki » était, d’ailleurs, associée à ces pratiques. Aujourd’hui il s’agit d’une cuisine gastronomique, construite autour d’aliments peu nombreux, mais traités avec art, et servie dans une vaisselle élaborée. Il en allait plus ou moins de même à l’époque, même si la catégorie de « gastronomie » n’existait pas.

Dès lors le public, on l’imagine, était trié sur le volet. Les assistances pouvaient réunir, justement, des seigneurs de la guerre, des membres de la famille impériales et des religieux. C’était une sorte de lieu de passage entre différentes « voies ». Un spécialiste contestera, sans doute, ma présentation schématique. Mais, d’un point de vue sociologique, c’est ce que je garde à l’esprit, notamment en lisant la nouvelle d’Inoué. Et ce qui m’intéresse, précisément, est la manière dont les diverses voies vont se heurter alors qu’elles voulaient converger. Cela me donne du recul sur la manière dont nous pouvons, aujourd’hui, articuler la critique de ce qui nous environne : une sorte de voie du samouraï, de culte du combattant, qui menace de tout envahir, y compris en s’appuyant sur une légitimité religieuse qui devrait, pourtant, lui résister.

Le risque d’une critique sociale à teneur aristocratique

La mise en récit de la nouvelle, conduit, précisément, à faire éclater cette convergence et à montrer l’opposition entre les différentes voies. En fait, dès le départ, Rikyu devine qu’il va aller à l’affrontement avec Hideyoshi. Il le voit à l’œuvre, une première fois, en train de manipuler comme il convient les ustensiles du thé. Il est presque au niveau d’un maître du thé, alors même qu’il est samouraï. Mais il lui manque l’essentiel : « son regard hautain, naturel chez lui, était fort éloigné de l’esprit du thé. Il ne croisait jamais le regard des autres. Il ne reconnaissait que la ruse, la force des armes et le pouvoir. C’était, en somme, un regard de parvenu« . Le mot est lâché : ce chef de guerre ne peut prétendre à exercer comme il convient l’art du thé, car il n’a pas suivi la trajectoire aristocratique standard. C’est d’ailleurs vrai historiquement : Hideyoshi était d’extraction modeste et c’est par le succès des armes qu’il s’est fait, progressivement, sa place au soleil.

La critique du culte de la force se mêle, on le voit, à un motif aristocratique et c’est là la richesse de cette nouvelle. C’est, en tout cas, en quoi elle me fait réfléchir. En effet, nombre de critiques des pratiques brutales dans la société d’aujourd’hui sont mêlées, elles aussi, de motifs aristocratiques. Je ne parle pas forcément d’une aristocratie d’ancien régime. Mais, pour prendre un exemple, la critique de mouvements sociaux irrationnels, désordonnés et brutaux, se nourrit implicitement de la supériorité de ceux qui se sentent à la hauteur pour manier des réflexions calculées, pesées et optimisées. La critique de la culture de masse se fait, elle aussi, en référence à une culture savante considérée comme plus « profonde ».

Je rejoins, évidemment, la critique des hommes de pouvoir qui « ne connaissent que la ruse, la force des armes et la logique du pouvoir ». Mais il faut lui trouver un autre ancrage que de considérer ceux qui les soutiennent comme « bas du front ». L’opposition entre la préoccupation écologiste pour « la fin du monde » et les angoisses de « la fin du mois » montre aussi l’enjeu de construire un projet social qui ne prenne pas sens seulement pour des groupes privilégiés. C’est le défi que me lance la mise en scène de cette nouvelle.

Inoué imagine que Rikyu scelle son destin par un affront final : il a cultivé dans le jardin de son pavillon de thé un massif de fleurs qui fait l’admiration de tous. Hideyoshi souhaite donc aller les voir. Alors Rikyu décide, en urgence, d’arracher les fleurs et de n’en garder qu’une, qu’il place délicatement dans le pavillon. Hideyoshi arrive dans le jardin, ne voit pas les fleurs, puis pénètre dans le pavillon et découvre l’arrangement que Rikyu a installé : « la fleur était certes jolie, mais sa beauté n’avait plus la simplicité de la nature. Transformée par la sensibilité d’un artiste, sa qualité était désormais celle d’une œuvre d’art. D’une simple fleur épanouie au bord d’un chemin elle était devenue un objet, écrasant de sa beauté arrogante ce qui l’entourait ». « Cette unique fleur brillait comme un poignard pointé sur son rival ».

Ainsi va la nouvelle de 1951, où l’artiste défie l’homme de pouvoir du haut de de cet « objet écrasant de sa beauté arrogante » qu’il parvient à produire. Le samouraï remporte une victoire amère en condamnant le maître du thé à mort. Mais quelle voie pourrait élaborer une critique qui ne soit pas « arrogante » ? C’est là la question.

La reprise de ce motif dans l’ultime roman de Yasushi Inoué

Or, 40 ans plus tard, Inoué a repris le thème de cette opposition dans un contexte bien différent. Il est désormais un vieil auteur célébré dans le monde entier. Le Japon s’est relevé magistralement de sa défaite militaire. En 1991, année où paraît le livre et où l’auteur décède, c’est une puissance économique qui impressionne, juste avant l’éclatement d’une bulle spéculative qui va mettre fin à ce « miracle économique ».

Ce roman est, d’ailleurs, plus une longue nouvelle qu’un roman proprement dit. Il est construit comme une série d’enquêtes que mène un disciple du maître pour rechercher les raisons pour lesquelles le maître du thé a refusé de demander sa grâce auprès d’Hideyoshi. L’opposition frontale, construite dans la nouvelle de 1951, a disparu. A la place, on trouve un questionnement indirect sur la voie du thé : la voie de l’artiste, sans doute, la voie de l’écrivain, probablement, en tout cas une voie dont les motifs de convergence avec d’autres voies s’entrecroisent.

Et, au fil de l’enquête menée par le disciple, Inoué explore les ambiguïtés diverses qui peuvent se mêler à cette recherche épurée de la beauté. Des bruits divers courent, des interprétations multiples s’entrecroisent. Certains soupçonnent, par exemple, Rikyu de s’être enrichi en revendant très chers certains des ustensiles de thé qu’il avait rassemblés. De fait, les poteries et les théières raffinées qui servent, aujourd’hui encore, aux cérémonies du thé, deviennent des objets d’art qui ont une cote sur le marché. Comment, alors, revenir, page après page, sur la recherche d’un « style simple et sain », si on fait commerce de cette simplicité ? D’autres pensent que Rikyu a comploté et s’est allié à un camp adverse de celui d’Hideyoshi. Et comment critiquer la course au pouvoir si on s’y livre soi-même ?

A un autre moment, des anciens évoquent le souvenir de cérémonies fastueuses organisées par Hideyoshi afin d’asseoir son pouvoir. Des maîtres de thé par dizaines sont réunis et les convives défilent de pavillon en pavillon pour la plus grande gloire du chef de guerre. On comprend bien que l’essence même de la voie du thé est dévoyée. Mais en quoi une rencontre réduite entre des personnes choisies est-elle plus authentique qu’un étalage de puissance devant une foule nombreuse ?

Et puis le roman est traversé par des méditations lancinantes sur la mort. L’âge de l’auteur y joue un rôle, sans doute. Il n’empêche que la question fondamentale qui est soulevée est celle de la différence entre la mort au combat et l’acceptation de la mort sans combattre. De nombreux samouraïs ont, en effet, fréquenté des réunions de thé avant de partir mourir au combat. Mais les maîtres de thé, que deviennent-ils ? Peuvent-ils se laver les mains de ces moments où ils ont côtoyé la voie des samouraïs ?

Dans les dernières pages du roman, le disciple s’imagine rencontrer, en rêve, son maître, banni de la capitale, et ayant enfin trouvé la distance nécessaire avec la cour impériale et la puissance militaire. Il se rend compte, ainsi, qu’il y a un moment où les voies doivent se séparer et qu’une critique ne peut valoir que si elle trace une voie divergente. Rikyu a peut-être critiqué le projet expansionniste de tentative d’invasion de la Corée. Mais, encore plus sûrement, alors même qu’il attend sans illusion l’ordre de se faire hara-kiri, il se trouve ailleurs, sur une route « solitaire et froide ».

En fait, la solitude et le froid reviennent de manière obsédante dans l’œuvre de Yasushi Inoué et, ce, dès les premières nouvelles de 1949. On peut y voir un écho de la philosophie zen. Je ne l’exclus pas. Mais j’y vois surtout une manière pour l’auteur de signifier, au travers des personnages qui sont ses porte-parole, sa difficulté à rentrer dans le jeu social. Et cela pose une ultime question : dans la marginalité voulue par l’artiste, par l’intellectuel ou par l’être de conviction, jusqu’à quel point un handicap social s’y mêle-t-il ? Je ne peux échapper moi-même à cette question.

Et la voie de Jésus-Christ, quelle est-elle ?

Je trouve éclairant de réfléchir aux enjeux que nous affrontons, en terme de voie. D’ailleurs, quand Paul va à Damas dans sa fureur contre les chrétiens, on nous dit qu’il est à la recherche « d’adeptes de la voie » (Ac 9.2) ou plus simplement encore : « de quiconque serait de la voie ». Le livre des Actes emploie, d’ailleurs, régulièrement cette image.

« Je suis le chemin, la vérité, la vie » est devenu un slogan que l’on répète, parfois, sans réfléchir. On oublie peut-être l’essentiel, à savoir que Jésus se définit comme une voie et, même, comme la voie. On a fait remarquer aussi que les béatitudes de l’Ancien Testament utilisent un mot « heureux » qui dérive du verbe « aller ». Les Béatitudes nous dessinent, donc, une voie, elles aussi.

Mais cette voie a connu, au fil de l’histoire, bien des brouillages, elle aussi. L’amour des richesses et du pouvoir a souvent tenté de l’entraîner sur sa propre voie, a tenté des convergences qui ont égaré beaucoup de croyants, avec diverses positions sociales. Et j’ai entendu des personnes défendre l’action militaire en citant la phrase de l’évangile de Jean : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 12.13). Le soldat donne sa vie pour la patrie, assurément. Mais on retrouve la remarque faite ci-dessus : il y a une différence entre mourir en combattant et mourir sans combattre. C’est là le clivage que Jésus souligne devant Pilate. Il ne dit pas qu’il ne s’intéresse pas à ce qui se passe dans le monde, mais qu’il suit une autre voie que celle de Pilate : « Si mon royaume fonctionnait comme ceux de ton monde, lui dit-il, les miens auraient combattu » (Jn 18.36).

Certains chrétiens vont même un cran plus loin dans l’errance et la confusion. Le contexte américain conduit, ainsi, des chrétiens à acquérir une arme à titre privé. Un théologien américain (Christopher Hays), hostile à ce choix, pose, dans son blog, la question cruciale : « Quel est, aujourd’hui, le rapport entre une foi qui n’était pas violente à l’origine et une culture qui est de plus en plus violente et s’habitue continuellement à davantage de violence ? ». Les voies devraient diverger nettement, et pourquoi convergent-elles ? Comment peut-on en venir à « une forme de religion qui pousse les gens à tuer pour leur foi, mais pas à mourir pour elle » ?

La voie tracée par Jésus-Christ, telle que je la comprends, s’écarte, ces temps-ci, des voies politiques, militaires et, même, religieuses (dans nombre de cas). Des entrecroisements, des dialogues, restent possible. Mais, rapidement, chacun part de son côté.

Nous retrouvons-nous, pour autant, sur un chemin froid et solitaire ? Non : c’est là que nous nous éloignons aussi de la voie du thé. Certes, quand Jésus monte au Golgotha, il est seul et largement abandonné par ceux qui l’avaient suivi jusque là. Mais il ne va pas sur cette route dans la froideur et le retrait. Au contraire, c’est un acte suprême d’amour qu’il accomplit au bénéfice de ceux qui, à ce moment-là, lui tournent le dos. Eux sont loin, mais lui est proche d’eux. Il est même plus proche d’eux qu’il ne l’a jamais été. Il met un « comble à son amour » (Jn 13.1) dans ce moment tragique et décisif.

Quant à ses disciples, si on revient aux Béatitudes et à l’évangile de Matthieu, Jésus les prévient que la voie qui mène à la vie est resserrée (Mt 7.14). Resserrée, mais, pour autant elle dessine un collectif : les « ceux qui » des Béatitudes. Jésus ne prône pas un repli sectaire, ou le splendide isolement de l’intellectuel ou de l’artiste romantique. Il appelle au courage, à l’enthousiasme et à une voie heureuse, même si elle doit faire face à de l’opposition et à de l’hostilité. Et cette voie mène à la vie, même si c’est au travers de l’affront, de la souffrance et de la mise à mort.

Oui la voie du Christ a sa logique propre. Pour autant, les questions posées par Yasushi Inoué autour de la voie du thè résonnent comme autant de mises en gardes, autant de fausses pistes qui sont, aujourd’hui encore, proches de nous, tellement faciles d’accès, tellement tentantes … même si on s’y perd (Mt 7.13).

Des nouvelles de « l’inter »

J’ai, récemment, proposé à des personnes (au moins un peu) habituées à lire les évangiles, de prendre au pied de la lettre un passage de l’évangile de Matthieu : observer comment se comportent les oiseaux du ciel et comment poussent les fleurs des champs. À charge, pour chacun, ensuite, de faire résonner, dans son quotidien, le message de Jésus. Point n’est besoin d’aller loin. Un jardin urbain de 300 m2 a suffi.

J’ai été passablement surpris de voir qu’après une petite heure d’observation méditative, deux points forts convergents sont ressortis : d’une part, la profusion de l’œuvre de Dieu, qui ne fait rien à moitié, les fleurs surgissant à droite et à gauche, dans une variété insoupçonnée au premier regard ; d’autre part, les interactions omniprésentes entre les végétaux qui se mêlent les uns aux autres, et même avec les petites bêtes qui se faufilent entre eux. Rien n’existe pour soi dans cet environnement et le sens de l’ensemble est bien plus facilement perceptible que le poids de chaque détail.

Aucune des personnes concernées n’avait une formation de botaniste, mais c’est le simple spectacle des entrecroisements multiples qui leur est apparu comme une évidence.

Nous avons des raisonnements trop autocentrés

Par contraste, cela m’a montré à quel point les raisonnements ordinaires ignorent les rétroactions. On fait des projets en supposant que le monde, autour de nous, ne va pas répliquer, ni s’en emparer d’une manière inattendue, ni se modifier suffisamment pour leur faire perdre leur pertinence. C’est le drame, on l’a souvent dit, de l’innovation technique qui isole un problème, lui trouve une « solution » et constate, avec surprise, qu’elle a fait surgir un autre problème. Les stratégies militaires foireuses des potentats internationaux actuels semblent se déployer, elles aussi, dans des enceintes feutrées, coupées du monde extérieur et découvrir avec stupeur que leur cible ne réagit pas comme elles l’avaient conçu. Même les témoignages ex post de personnes qui ont été proches du pouvoir et qui ne maniaient pourtant pas des raisonnements simplistes, exposent à quel point il est difficile, lorsque l’on prend une décision de penser au coup d’après. Le rythme des défis qui se succèdent les uns aux autres empêche de prendre du recul.

Or, ceux qui pratiquent un sport de combat savent combien il est important de porter attention aux gestes de l’autre. Et même en dehors de tout contexte agonistique, il est clair qu’un dialogue ne vaut que par ses rebonds, chacun utilisant l’élan que lui donne son interlocuteur pour avancer. On ne convainc personne, en parlant, mais on parvient, de rebond en rebond, à une vision des choses renouvelée.

Les limites de la notion d’auteur

Par ailleurs, on fait porter trop de poids sur l’individu. Et, en fait, dans tous les domaines, on survalorise la notion d’auteur. Or, même un créateur particulièrement original ne vaut que parce que ses œuvres sont reprises par d’autres, redigérées, appliquées à d’autres contextes. En art, par exemple, on s’intéresse depuis un moment à l’importance de la réception. Et beaucoup de réalisations pérennes et dignes d’intérêt sont, de fait, le résultat d’interactions complexes entre des acteurs multiples. Pour reprendre ma métaphore végétale, il n’y a pas de champ de fleurs sans fleur. Mais ce même champ est le produit d’interactions entre plusieurs espèces : il est plus que l’addition des fleurs singulières.

Que devient « l’inter » aujourd’hui ?

Le paradoxe est que la plupart des systèmes techniques aujourd’hui, reposent sur des interactions innombrables et continues, pour les créer, pour les mettre au point et même pour les faire fonctionner. Mais on ne perçoit nullement l’importance de ces chaînes de coopération interminables. Je dirais même que tout est fait pour les segmenter et parvenir à une définition individualiste et additive du travail.

Nous sommes dépendants les uns des autres, mais nous le percevons de moins en moins.  Ce qui saute aux yeux quand on observe tranquillement un simple bout de jardin est masqué par des médiations techniques qui nous donnent l’illusion de notre autosuffisance. Or, même si on ne croit pas au Dieu créateur, il faut rappeler qu’une société qui s’imagine comme un rassemblement d’individus qui se cotisent, simplement, pour financer une protection commune est très faible. Elle tiendra bon contre des envahisseurs, peut-être, mais elle se videra irrémédiablement de l’intérieur.

Je vous encourage : allez passer une heure dans n’importe quel jardin, vous comprendrez.

L’usure des mots

« Tous les mots sont usés, on ne peut plus en faire un discours » : voilà la formule, étonnamment profonde, que l’on trouve dans l’introduction du livre de l’Ecclésiaste (1.8). Le paradoxe de cette phrase est d’ouvrir une suite de digressions passablement longues et riches de sens ! Mais je ressens fortement cette difficulté à dire, que je dois surmonter, ces temps-ci. Le déchaînement de la force à l’état brut a pris une telle ampleur qu’il devient difficile même d’en parler. Les mots sont pris en otage et instrumentalisés. On parle de green washing, mais bien d’autres domaines ont été passés à la lessiveuse : la liberté, la justice, le droit …

Lorsque j’ai commencé à tenir mon blog, il m’était assez facile de faire de longues analyses sur tel ou tel point des politiques publiques ou sur l’une ou l’autre évolution sociétale. C’était il n’y a pas si longtemps : en février 2019. Depuis, les politiques environnementales ont été détricotées les unes après les autres. Les dépenses militaires ont monté en flèche. Le discours politique s’est brutalisé. Et, depuis l’invasion de l’Ukraine, il est devenu évident que les logiques impérialistes étaient reparties de l’avant. Or, le premier effet du recours à la force est d’enrôler les mots dans les combats, de les vider de leur contenu, de retourner, à coups de propagande, les pires abus de pouvoir en opérations de salut public.

Les journaux, pour leur part, ne parlent plus que de la succession des événements qui nous sautent à la figure. Ils n’ont guère de mots pour donner sens à ce qui se déroule. Pourtant il existe des lieux où un autre usage du langage subsiste, mezza voce, loin du bruit et de la fureur des drones et des armes sophistiquées.

Le débat scientifique est devenu une curiosité

J’ai assisté, par exemple, récemment, à une soutenance de thèse et j’ai eu un choc. J’ai retrouvé, soudain, cette ambiance si particulière où l’on discute, fermement et sans concession, mais sur la base d’une série d’arguments construits. Il s’agissait, en l’occurrence, d’une thèse de physique appliquée. Mais la différence entre sciences sociales et sciences de la matière est, sur ce registre, très mince. Chacun défend, quel que soit le domaine scientifique concerné, sa lecture des phénomènes observés, mais écoute les arguments de l’autre et tente d’y répondre.

Il m’a semblé, soudain, me trouver parmi un groupe marginal qui pratiquait un usage du discours tout à fait inhabituel. Et je pense que cette impression est juste : c’est une manière d’échanger qui ne passe plus du tout dans l’espace public aujourd’hui. C’est comme le vestige d’une civilisation disparue, de l’époque où les mots avaient encore un poids.

Les grandes catastrophes et l’impuissance à dire

La guerre rabote les mots, à coups de propagande. Mais cette usure des mots, que je ressens, provient également de l’ambiance de catastrophe annoncée dans laquelle nous nous trouvons. L’exacerbation des tensions nationalistes et impérialistes est, en effet, provoquée par l’épuisement des ressources naturelles, que tout un chacun perçoit confusément, même s’il le dénie.

La lecture de l’ouvrage bilan de Patrick Boucheron sur la peste noire, paru récemment au Seuil, m’a fait toucher du doigt à quel point il est difficile de tenir un discours articulé, à partir du moment où les événements catastrophiques s’enchaînent. Les contemporains de cette épidémie atroce, qui y survivaient, peinaient, en effet, à trouver leurs mots. L’historien relate plus une sorte de sidération sociale qu’une collection de points de vue.

Comment parler quand tout nous file entre les doigts ? Je partage cette difficulté.

Mezza voce : un autre discours

Et là je me tourne vers l’évangile de Matthieu, au moment d’un clash entre Jésus et la religion instituée. Les responsables religieux réfléchissent sur les moyens de faire périr Jésus et lui se retire, suivi néanmoins par ceux qui lui font confiance. Matthieu y voit l’écho de l’un des chants du serviteur d’Esaïe : « Voici mon serviteur […] je mettrai mon Esprit sur lui, et il annoncera le droit aux nations. Il ne cherchera pas de querelles, il ne poussera pas de cris, on n’entendra pas sa voix sur les places. Il ne brisera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui fume encore » (Mt 12.18-20). Il y a adéquation entre la forme et le fond : ce discours de salut doit être tenu loin du vacarme du jeu des puissants.

Les mots ne retrouvent du poids que dans les échanges mezza voce : on en revient, aujourd’hui, à ce constat.

Jamais assez

J’ai parcouru, récemment, le commentaire de Luther sur l’épître aux Galates. Il y relate, au passage, les mortifications sans fin que les moines s’imposaient, à son époque, dans l’espoir de gagner leur salut. « Ils ne négligeaient rien, dit-il, qui pût apaiser leur conscience : ils portaient le cilice, ils jeûnaient, ils maltraitaient et ils épuisaient leur corps. […] Et malgré cela, plus ils faisaient d’efforts et plus la crainte les envahissait. Et, en particulier, lorsque sonnait l’heure de la mort, ils tremblaient au point que j’ai vu bon nombre de meurtriers condamnés à la peine capitale faire preuve de plus de confiance en mourant, que ces hommes qui avaient pourtant vécu très saintement »[1].

La quête sans fin de la sécurité

On peut lire cela comme la description d’un trait psychologique. La névrose obsessionnelle, ou les troubles anxieux sont, de fait, envahissants. Et plus on cède à leurs exigences, plus ils prennent de place. On connait la réponse de Luther à ces angoisses interminables : accepter que Dieu nous aime et qu’il nous fait grâce. Celui qui imagine un Dieu dur et inflexible est perpétuellement voué à l’inquiétude.

Il est rare que, de nos jours, des personnes se livrent à de telles mortifications. Mais ce mécanisme : « plus ils en faisaient et plus la crainte les envahissait », me semble avoir une portée très générale et, pour le coup, tout à fait actuelle.

Bien des personnes sont, par exemple, aujourd’hui, murées dans la crainte de ce que pourraient leur faire des personnes différentes d’elles. Et plus elles tentent de s’en préserver, plus leurs appréhensions s’accroissent. Elles ne se sentent jamais suffisamment protégées. Plus ces personnes s’éloignent des groupes sociaux qui les effrayent, plus elles érigent de barrières, plus elles en ont peur. On n’a « jamais assez » de sécurité.

L’accumulation, une même logique, que cela concerne « les biens du salut » ou les biens matériels

Une lecture weberienne de la quête désespérée des moines du XVIe siècle nous fournit une autre voie d’actualisation. Weber aurait parlé, à leurs propos, d’accumulation des « biens du salut ». Or l’accumulation, elle aussi, ne procure jamais de satiété. Aujourd’hui comme hier, les personnes qui accumulent le plus n’ont qu’un désir : accumuler davantage. Et, dans leur milieu, la seule valorisation sociale est la croissance continue de leur richesse. Elles sont sans cesse sur le qui-vive, en train de chercher des moyens de l’accroître.

Et cela vaut aussi, à un degré moindre, des personnes simplement aisées qui constituent la majorité d’un pays comme la France. Il y a beaucoup de pauvres en France, mais il y a encore plus de riches qui s’ignorent. Et nombre d’entre eux ne rêvent qu’à la poursuite d’une croissance, dont les bénéfices ne sont pas toujours évidents, tandis que ses coûts (sociaux, environnementaux et, par voie de conséquence, économiques) sont manifestement de plus en plus élevés. Il semble normal, par exemple, de développer l’intelligence artificielle, qui a quelques avantages, sans doute, mais dont le coût énergétique est exorbitant. Et, comme toutes les technologies, elle va renforcer l’isolement dont nous souffrons déjà en nous donnant un moyen supplémentaire de nous passer des autres.

La grâce pour remède

Luther avait découvert que la grâce le libérait de l’accumulation désespérée des biens du salut. Le paradoxe, souligné par Weber, est que, quelques siècles plus tard, les puritains ont recyclé leur angoisse en se livrant à une accumulation désespérée des biens matériels, jusqu’à en faire, disait-il, une « cage d’acier ».

Or la racine de l’angoisse est la même, dans les deux cas : une profonde difficulté à vivre ses relations avec Dieu ou avec les autres. On collectionne les biens du salut pour se prémunir des réactions divines et on s’entoure de biens matériels pour ne pas dépendre des autres. À partir de là, il y a deux voies : ou bien s’interroger sur les difficultés sous-jacentes que ces attitudes révèlent, ou bien poursuivre la fuite en avant.

Nous interroger sur nos difficultés, on le voit dans le cas de Luther, a toutes les couleurs d’une conversion complète. Il n’y a pas vraiment de demi-mesure : ou bien on accepte l’amour de Dieu, ce qui nous conduit, ensuite, à regarder plus favorablement notre prochain ; ou bien on rêve (pour parler d’aujourd’hui) d’un monde technique, égocentré et aseptisé, où nous crèverons d’angoisse, encerclés par des systèmes techniques qui ne nous donneront « jamais assez ».


[1] Commentaire de Gal 5.3.

La pauvreté des relations sociales : une pauvreté parmi les autres

On apprend rapidement, au fil d’un cursus de sociologie, que les inégalités se cumulent et se renforcent les unes les autres. En fait, ce cumul est toujours plus important qu’on ne l’imagine spontanément.

Dans l’édition 2025 de France Portrait social, l’INSEE en apporte une nouvelle illustration, à propos du sentiment de solitude. On a posé une question simple aux personnes interrogées : « au cours des quatre dernières semaines vous est-il arrivé de vous sentir seul(e) ? Jamais, parfois, la plupart du temps, tout le temps ? ». On s’attend, dans ce domaine, à un effet d’âge. Mais, à partir de 40 ans, la somme des items « tout le temps », « la plupart du temps » ou « parfois » ne varie guère (autour de 33 % ; et la ventilation entre les trois réponses est proche). L’INSEE a agrégé en une seule catégorie les plus de 65 ans. Il est possible que les résultats soient différents à des âges plus élevés.

Mais l’écart le plus important est lié aux ressources du ménage. Parmi les ménages de plus bas revenu (techniquement : le 1er quintile), la somme des trois items est de 42 %, contre 24 %, seulement, pour les plus hauts revenus (le 5e quintile). La différence est énorme.

Je reproduis ci-dessous le graphique synthétique publié par l’INSEE.

Résumons le tout en une phrase : plus on est pauvre, plus on est seul.

Comment se construit ce lien entre pauvreté et isolement ?

La brève présentation de l’INSEE ne détaille pas les ressorts de cette corrélation. Mais des enquêtes de terrain récurrentes donnent plusieurs pistes.

Il faut dire, d’abord, qu’on parle (en distinguant les quintiles) du niveau de vie du ménage (certes divisé par un coefficient lié aux nombres de personnes dudit ménage) et on sait que plus la taille d’un ménage est faible, plus son niveau de vie est bas. À revenu égal (individu par individu), il est plus coûteux de vivre seul, qu’en couple. Vu ainsi, c’est l’isolement qui rend pauvre.

Dans l’autre sens, et c’est moins connu, les emplois les moins rémunérés ont tendance à désocialiser. Plusieurs enquêtés m’avaient parlé du mal qu’ils avaient à joindre leurs amis du fait qu’ils travaillaient en horaires décalés. Travail de nuit ou en 2×8, horaires variables, journées fractionnées, transforment la vie quotidienne en course poursuite pour parvenir à surnager et les relations amicales en pâtissent, forcément. Les lieux de travail eux-mêmes peuvent être isolés. On imagine que quelqu’un qui travaille dans une base logistique, loin d’un centre urbain, aura moins de relations qu’un salarié travaillant dans un quartier d’affaires. Les emplois de gardien, de nettoyage, de chantier, imposent souvent de longs déplacements depuis le domicile, à des heures mal commodes et coupent, une fois encore, des réseaux locaux.

Tout ceci ne pourrait-il pas être compensé par l’usage du téléphone ? En fait, même dans ce domaine, ne pas être disponible quand les autres le sont est une source d’isolement.

Le chômage et les galères professionnelles sont, pour leur part, source de dépréciation de soi et incitent au repli.

Enfin, le lieu de résidence des personnes moins fortunées, souvent dans des périphéries urbaines difficiles d’accès, conduit ces personnes à ne pas ressortir quand elles sont rentrées chez elles.

Tout cela a été abondamment documenté dans diverses enquêtes de terrain.

La distance sociale est multiforme

La pauvreté, on le voit donc, n’est pas qu’économique. Et cet isolement social a des conséquences politiques et idéologiques connues : on n’attend rien d’une société qui vous tourne le dos. Et si, dans l’Église ou dans des œuvres, on cherche à aller à la rencontre de ceux qui sont éloignés de nous, on voit que les motifs d’éloignement sont pluriels : éloignement géographique, faible nombre de relations, faible estime de soi et éloignement temporel. Comment rejoindre quelqu’un dont le rythme de vie est à l’opposé du rythme social le plus fréquent ? Comment refaire du lien là où les relations de travail et même les démarches administratives, se limitent, pour l’essentiel, à des interfaces informatiques ?

Pourtant « faire lien » est une richesse que tout un chacun peut partager, sans avoir « ni argent ni or » : juste être une présence, disponible quand l’occasion se présente. Les fraternités de la Mission Populaire, pour prendre un exemple, le savent bien : la première chose qu’elles peuvent offrir, c’est l’accueil de la personne, quelle qu’elle soit. On a été tellement loin dans l’éparpillement social, que ce simple accueil est devenu un témoignage et un acte radical.

Faire participer, c’est d’abord admettre des paroles aux formes multiples

J’ai participé, ces dernières années, au conseil de développement de l’intercommunalité où je réside. Il s’agit d’une instance participative, constituée (dans mon cas) sur la base du volontariat, qui étudie des questions et formule des avis ou des préconisations sur divers projets portés par l’intercommunalité. Il semblerait que ce type de structure énerve certains sénateurs, qui ont tenté de supprimer leur caractère obligatoire. C’est assez paradoxal, à l’heure où tout le monde se rend compte du fossé grandissant entre les acteurs politiques et les citoyens.

Ce fossé, pour ce qui me concerne, ne cesse de me questionner. Je ne le ramène pas au « mauvais exemple » que donnerait la classe politique. Il a, j’en suis convaincu, des racines bien plus profondes.

L’approche gestionnaire et technique des questions est excluante

Il faut faire feu de tout bois si on veut renouer les liens. Toutes les tentatives de participation sont bonnes à prendre. Mais elles ne touchent, de loin pas, tous les milieux sociaux. Si je fais le compte des membres du conseil de développement (auquel je participe) qui ont « tenu » pendant toute la durée du mandat, je pense que le niveau de diplôme moyen ne sera pas éloigné du master ! À l’occasion de certains chantiers, nous avons tenté d’associer des personnes moins diplômées. Avec des modes d’animation appropriés, il a été possible de leur donner la parole, mais pas vraiment sur le long terme. Elles se sont vite découragées, ne se sentant pas à leur place, ou « au niveau », et ne parvenant pas à faire réellement entendre ce qu’elles pensaient avec leurs mots.

Il s’agit là d’un écueil que beaucoup de spécialistes de la participation ont pointé du doigt. On m’a signalé, récemment, un article relativement ancien (2005), mais tout à fait suggestif, qui analyse la manière dont le parti socialiste s’est coupé de l’électorat populaire dès la fin du XXe siècle[1]. Les auteurs pointent deux évolutions majeures. Tout d’abord la gestion municipale ou locale, prise en charge par beaucoup d’élus, dont la technicité a rendu plus neutres, moins riches de sens, aux yeux des militants, les projets mis en œuvre. Et qui dit plus technique, dit aussi plus éloigné des perceptions spontanées de tout un chacun. Le deuxième point dur est la focalisation (implicite) sur un type de parole admissible, qui s’éloignait du témoignage direct pour viser d’emblée une formulation en termes de projet. Je cite, ici, deux extraits de l’article : « Nos observations à Lille montrent que les militants d’origine populaire tendent à déserter les assemblées générales qu’ils jugent trop complexes ». Et : « ces règles nouvelles de démocratie interne qui se développent au nom de l’ouverture sur la société civile ont des effets intimidants et excluants sur les adhérents d’origine populaire ou faiblement diplômés ». « Intimidants » et « excluants » sont deux mots forts, mais justes.

La parole populaire n’est pas une parole mal formée, c’est une parole différente

Au-delà du cas du parti socialiste, on se rend compte que cette parole, exclue des instances officielles, a refait surface ailleurs, et notamment sur les réseaux sociaux. Certains acteurs ont investi ces réseaux pour y développer une propagande très structurée. Mais, pour le reste, la plupart des échanges vont de témoignage en témoignage et ils sont, tels quels, quasiment inaudibles par les professionnels de la politique.

Il est facile de dévaloriser de tels échanges, brouillons, désordonnés et peu rationalisés. Mais un tel jugement relève largement d’un préjugé de classe.

Je suis sensible à la valeur de la parole-témoignage, car, entre autres choses, j’ai vécu l’essentiel de ma vie confessionnelle dans des églises évangéliques, et en dialogue avec le protestantisme luthéro-réformé. Un des points de discussion que nous avons souvent eus, dans ces dialogues, est la place conférée au témoignage du membre d’église de base : marque de lacunes théologiques, pour les uns, et d’authenticité, pour les autres.

Pensons-y : faire participer ce n’est pas seulement donner la parole, c’est d’abord admettre une diversité de formes de paroles.


[1] Je remercie Chloé Gaboriaux, professeure à l’Université de Poitiers, de m’avoir, à l’occasion d’une conférence, rendu attentif à cet article : Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, « Le peuple vu par les socialistes », Contribution publiée dans : Frédérique Matonti, dir., La démobilisation électorale, Paris, La Dispute, 2005, p. 69-96.

Giotto : l’incarnation comme relation

Il existe quelques grandes œuvres qui montrent, par contraste, les différentes manières dont les hommes se sont appropriés l’histoire de l’incarnation. Suivant les époques, les lieux et les milieux, on trouve, plus ou moins, tout et son contraire.

Les fresques de Pierro della Francesca à Arrezzo, dont j’ai parlé la fois précédente, témoignent, pour leur part, du lent enkystement du mouvement franciscain. Deux-cents ans après la brève vie de François d’Assise, son souffle de simplicité et de pacifisme a été avalé par l’institutionnalisation de cet ordre, « mendiant » au départ. Ils représente, désormais, un pouvoir comme les autres et, comme tout pouvoir, il tente d’annexer Dieu à ses projets de conquête.

Mais cent ans avant les fresques d’Arrezzo, le souffle franciscain originel ne s’est pas encore totalement évanoui. Certes, si des œuvres d’art sont parvenues jusqu’à nous, c’est qu’elles ont été commandées et payées par des personnes qui avaient des moyens. Mais alors que Pierro della Francesca (au début du XVe siècle) nous dépeignait, en parcourant la légende de la vraie croix, des puissants à distance des simples mortels, on trouve une représentation bien différente de l’incarnation dans l’œuvre de Giotto (datant du début du XIVe).

« La communication affective » entre les personnages des évangiles

Quiconque se penche sur les fresques de Giotto ne peut manquer d’être frappé par l’intensité des regards des différents personnages. D’un point de vue technique la représentation de l’espace est bien moins précise que dans l’œuvre de Pierro della Francesca, qui a tiré parti d’un siècle d’évolutions graphiques. La représentation des monuments et des personnages est moins « réaliste ». Mais leur présence et l’émotion qu’ils dégagent explosent au premier regard.

André Chastel (dans sa monographie sur Giotto) a décrit les regards croisés entre les personnes « comme un jeu de forces qui se répondent », faisant percevoir « une communication affective » entre elles. C’est tout à fait l’impression que l’on a. Le Christ est relation ; et les personnes, aussi bien que les anges, se scrutent les uns les autres, provoquant renvoi sur renvoi.

Dans la scène ci-dessus, alors que Jésus lave les pieds de Pierre, on perçoit parfaitement sa bienveillance, alors qu’il est aux pieds de Pierre. Son regard encourage Pierre à lui faire confiance tandis que le regard de Pierre est perplexe et légèrement sur la défensive.

Dans la trahison de Judas, Jésus fusille ce dernier du regard. Lorsque le Christ meurt en croix les anges pleurent et déchirent leurs vêtements. Lorsque Siméon prend Jésus dans ses bras, au tout début de sa vie, ils se scrutent l’un l’autre tranquillement, comme s’ils se comprenaient.

Je vous laisse regarder des reproductions de ces œuvres, qui sont faciles à trouver sur Internet.

L’entrée en relation ou la mise à distance : le grand enjeu de notre temps

De fait, il y a toujours des échos entre la manière dont les croyants se représentent les scènes religieuses et leur vision du monde social. Plus ils veulent souligner les hiérarchies sociales, plus ils imaginent un Dieu lointain et hautain. A l’inverse, plus les artistes et leurs commanditaires investissent dans la proximité, dans la compassion, dans les rapports directs entre les hommes et les femmes, plus ils vont accentuer l’humanité du Christ dans leurs œuvres.

Nous sommes, de nos jours, loin des hiérarchies sociales du XIVe et du XVe siècle. Mais ces fresques me parlent car elles montrent l’enjeu qui se noue autour de la distance sociale. Dans le monde hyperconnecté qui est le nôtre, nous nous débrouillons pour tenir à distance ceux que nous ne voulons pas fréquenter. Par d’autres moyens qu’autrefois, nous aménageons des barrières et des obstacles pour nous prémunir de ceux qui ne sont pas de notre milieu. Mais le Christ est venu à notre rencontre et il s’est fait homme pour pouvoir nous parler. Et cette incroyable initiative doit nous inspirer, aujourd’hui encore.

Marie et Elisabeth

Or, les regards croisés des personnages de Giotto célèbrent, précisément, la richesse de la rencontre, de l’ouverture à l’autre, des échanges. C’est cette richesse que nous avons besoin de redécouvrir aujourd’hui.

La vraie croix

Quelque part, en Toscane, à un peu plus de 70 km de Florence, se trouve la ville d’Arezzo. Elle est connue, entre autres, pour les fresques de Piero della Francesca (peintes au milieu du XVe siècle), que l’on peut y admirer, à l’intérieur de la Basilique Saint-François. J’ai eu l’occasion de voir ces fresques, il y a quelque cinquante ans, et j’en garde, à vrai dire, un souvenir assez vague. Je m’en fais une idée bien plus précise en feuilletant, aujourd’hui, les ouvrages qui leur sont consacrées. Elles ont, d’ailleurs, été restaurées, depuis l’époque où je suis allé à Arezzo : les couleurs sont redevenues plus vives.

Une légende constantinienne

Ces fresques suivent le thème de « la légende de la vraie croix », telle qu’on la trouve relatée dans l’anthologie médiévale de Jacques de Voragine : La légende dorée. Cette anthologie rapporte (parfois avec un brin de scepticisme) les légendes qui avaient cours, au Moyen-Age, sur les saints les plus divers. Un lecteur moderne ne doit pas y chercher la vraisemblance, mais plutôt s’interroger sur le sens de ces histoires parfois échevelées.

En l’occurrence « la vraie croix » (la croix du calvaire) était censée être apparue en songe à l’empereur Constantin et lui avoir donné, ainsi, la victoire lors du combat contre un autre prétendant au trône : Maxence. Constantin se convertissant au christianisme, à l’issue de cette victoire, on se met à la recherche de la vraie croix, qui a été enterrée quelque part près de Jérusalem. La croix déterrée opère alors toutes sortes de miracles, puis est volée par un païen, mais récupérée par un empereur byzantin à l’issue d’une nouvelle bataille.

On voit le thème, sous-jacent, d’un christianisme de pouvoir. Et la commande des fresques d’Arezzo correspond à une époque où le Pape Pie II projette une nouvelle croisade contre les Turcs, considérés comme des infidèles.

Une adéquation entre la forme et le fond

Que penser des fresques ? Assurément elles ont belle allure, et on les considère comme un des chefs d’œuvre de la Renaissance italienne. Pourtant, à les regarder de plus près, les personnages font un effet bizarre. S’agissant d’une œuvre de la Renaissance, on s’attend à un rendu réaliste, mais ce n’est qu’en partie vrai. Certes, la perspective suit des règles géométriques précises, mais les personnages semblent un peu absents.

J’ai reproduit, ci-dessus, une partie de la fresque qui raconte la visite de la reine de Saba à Salomon (la légende couvre aussi une partie de l’Ancien Testament). Les suivantes de la reine agenouillée, regardent toutes dans une direction différente et plutôt vers le bas. Elles n’interagissent pratiquement pas les unes avec les autres. On a plutôt l’impression d’une collection de statues habilement disposées les unes à côté des autres. L’ambiance est sereine, mais dépourvue d’émotion.

Et c’est là tout le style de Pierro della Francesca : des personnages impassibles, qui regardent dans le vague et restent loin de nous.

Et, s’agissant de fresques qui représentent de grands personnages, l’effet est voulu : l’artiste ne cherche nullement à émouvoir. Il veut plutôt susciter la révérence envers des êtres hors norme, souligner la distance qui sépare le simple spectateur d’eux. Ces nobles souverains ne sont pas censés céder à la bassesse des passions. Ils sont au-dessus des contingences ordinaires.

Même les scènes de bataille semblent se dérouler dans un monde sans souffrance.

On a du mal à croire que ces personnages se battent « pour de vrai ».

Pendant que ces fresques étaient peintes, les armées fourbissaient leurs armes pour partir en croisade. Mais on ne voit, ici, qu’une croisade euphémisée, loin des empoignades et des cris furieux du combat, menée par des êtres assistés par des forces surnaturelles et sûrs de leur fait.

On légitime, ainsi, la domination politique au nom du Christ, mais d’un Christ singulièrement désincarné.

Deux conceptions de l’incarnation

Si on parle d’incarnation, il faut souligner que seule la croix en tant que relique figure ici: elle est un talisman qui fait des prodiges. Elle joue, dans ces épisodes, un rôle bien plus décisif que la mort du Christ, qui n’est pas figurée.

De fait, ces tableaux religieux sont aussi bien une manière de se représenter les forces invisibles, qu’une manière d’asseoir des hiérarchies sociales tout à fait concrètes. Et plus le divin touche au sublime et à l’inaccessible, plus les puissants sont censés, eux aussi, être dans une sphère à part. Si le pouvoir se maintient par la violence il ne s’agit nullement d’une domination arbitraire et brutale, mais d’une juste obéissance à des forces lointaines. Il y a, par exemple, dans les fresques, une scène de torture dépeinte comme un jeu sans conséquences.

La guerre est juste, parce qu’elle est menée contre des infidèles et le souverain est béni parce que la croix lui est apparue en songe. Dieu survole l’histoire de très haut, loin de la figure du Christ se dépouillant lui-même en venant parmi nous.

De fait, à travers l’histoire de l’art, on peut suivre deux conceptions opposées de l’incarnation : soit un Dieu qui se rend proche de nous et qui partage notre condition humaine, avec ses souffrances ; soit un Dieu sublime qui descend de son ciel pour y retourner et qui gouverne l’histoire au profit de ceux qui croient en lui. Et cela débouche sur deux conceptions de la mission des chrétiens : soit se rendre proche des autres, de leurs questions et de leurs souffrances ; soit exercer un pouvoir sans état d’âme, en ignorant les douleurs que l’on inflige aux dominés, en se pensant investi d’une mission divine.

Une légende qui resurgit de manière régulière

Il est frappant de voir que la légende d’une force surnaturelle venant prêter main forte à des armées « chrétiennes » contre des peuples « barbares » a resurgi, à plusieurs reprises. C’est lors de la reconquista, en Espagne, cette guerre visant à reprendre le contrôle du pays contre les arabes, que Saint Jacques est censé être sorti de sa tombe pour venir tuer de son épée les maures. Saint Jacques le matamore (le tueur de maures) était né. Pour les besoins de la cause, il a fallu imaginer que la tombe de Saint Jacques était quelque part en Galice, par suite d’une légende du même acabit que celle de la « vraie croix ».

Dans un style un peu moins légendaire, en 1380, au moment où la Russie commence à se constituer autour de Moscou, mais est dominée par les Tatars (autre figure des « barbares »), le souverain local va consulter Saint-Serge qui lui donne sa bénédiction et l’assurance de la victoire à la bataille de Koulikovo. L’historiographie russe garde en mémoire cet épisode, même si la bataille en question fut suivie d’une défaite qui rétablit la domination tatar pour une bonne centaine d’année. Mais Saint-Serge est resté une figure centrale du projet de la « grande Russie ».

Et jusqu’à aujourd’hui, même dans des sociétés sécularisées, ce rêve d’un appui divin pour justifier une posture militaire contre des « envahisseurs » divers continue à fonctionner. Et, comme dans les fresques d’Arezzo, il n’y a là qu’une action réputée lisse et nécessaire, pour défendre une civilisation « idéale ».

La vraie croix

Quant à la vraie croix, il ne s’agit pas d’un objet, mais d’un événement : le moment où il est devenu évident que nous étions tous des barbares. C’est cela que nous rappelle la mort du Christ.

On connaît l’épisode, dans l’évangile de Jean, où le grand-prêtre, agissant en homme de pouvoir, souhaite se débarrasser du Christ, afin de rétablir le calme et l’ordre idéal où chacun reste à sa place. « Les grands prêtres et les Pharisiens réunirent alors un conseil et dirent : Que faisons-nous ? Cet homme opère beaucoup de signes. Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront et notre saint Lieu et notre nation. L’un d’entre eux, Caïphe, qui était Grand Prêtre en cette année-là, dit : Vous n’y comprenez rien et vous ne percevez même pas que c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière. Ce n’est pas de lui-même qu’il prononça ces paroles, mais, comme il était Grand Prêtre en cette année-là, il fit cette prophétie qu’il fallait que Jésus meure pour la nation » (Jn 11.47-51).

Et Jean ajoute cette précision décisive : « et non seulement pour la nation, mais pour réunir dans l’unité les enfants de Dieu qui sont dispersés » (v 52). C’est précisément devant la croix que l’on mesure que la nation est une entité trop petite pour le projet de Dieu.

Quand les tableaux d’Edward Hopper nous font comprendre l’isolement social post-Covid

Ce blog est destiné à analyser des tendances de fond qui traversent les sociétés contemporaines. Il ne commente qu’à l’occasion les événements politiques. Mais les programmes politiques se sont à ce point détournés desdites tendances de fond qu’il devient difficile d’en parler. Chaque mois qui passe, on a l’impression que les politiques se replient, de plus en plus, vers les fonctions régaliennes de l’Etat (armée, justice et police). Le financement des politiques sociales est régulièrement attaqué. Les politiques environnementales ou culturelles sont sur le reculoir. La santé publique n’est pas mieux lotie. Même si des sommes importantes continuent à être consacrées à ce qui relève de la qualité de la vie et de la vie collective, elles disparaissent du débat politique et n’y reparaissent que lorsqu’il faut sabrer dans une dépense. On ne parvient même plus à donner du sens à l’éducation nationale au point que le métier d’enseignant est de moins en moins attractif.

Que voulons-nous vivre ensemble ? A cette question, un lourd silence répond. Beaucoup préfèrent imaginer que nos difficultés viennent de l’étranger plutôt que de s’interroger sur le vide social qui s’installe progressivement autour de nous.

Je continue à parler ici, à l’occasion, du travail, des enjeux environnementaux, de la santé, des questions liées au sens de la vie collective. Je cite des rapports, des enquêtes, des travaux de fond. Mais j’ai de moins en moins de prise pour le faire.

Il m’a alors semblé nécessaire de faire un détour par des productions artistiques, pour donner forme au malaise insidieux qui colle à la peau de tant de nos contemporains. La logique aurait peut-être voulu que j’analyse les productions qui circulent abondamment, sur Instagram ou sur TikTok. Mais c’est un champ qui ne me parle pas : je ne critique nullement ces supports ; je suis ailleurs, c’est tout.

Au reste, même si je visite régulièrement des expositions dites « d’art contemporain », il m’est souvent compliqué d’en parler, lorsqu’il s’agit d’installations monumentales, difficiles à évoquer dans l’espace de ce blog. En fait, je me rends compte que je picore à travers toutes les époques, à la recherche d’œuvres qui font écho à mon ressenti, même si c’est au prix d’un total anachronisme. Peu importe : j’ai besoin de supports sensibles pour évoquer la crise sociale que nous traversons.

La visite d’une rétrospective Edward Hopper aux tout débuts du COVID

Et c’est ainsi que je garde un vif souvenir d’une rétrospective consacrée à Edward Hopper, à la fondation Beyeler, près de Bâle, au tout début de l’année 2020 (j’avais raté celle de 2012 à Paris). J’en garde un souvenir d’autant plus marquant que je l’ai visitée alors que l’épidémie de COVID commençait à sévir. Elle fut, d’ailleurs, fermée peu après mon passage et rouverte seulement plusieurs mois plus tard.

Je pense que c’est la dernière exposition dont j’ai pu bénéficier avant le confinement et j’y ai repensé à plusieurs reprises pendant le printemps qui a suivi. Mais c’est aujourd’hui, seulement, que je m’avise que l’ambiance très particulière de ces tableaux dit quelque chose sur l’isolement social qui a pris de l’ampleur pendant et après les épisodes de confinement.

On dit couramment que Hopper est le peintre de la solitude. Il faut l’entendre dans un sens particulier, que l’on perçoit, par exemple, dans la reproduction ci-dessous.

People in the Sun, 1960

La scène n’a rien de particulièrement mélancolique. On voit des personnes plutôt aisées si l’on en juge par leurs tenues. On imagine qu’elles sont en vacances. Les couleurs sont vives et saturées. Mais chacun des protagonistes du tableau est dans sa bulle. Personne ne regarde son voisin. Ce sont des solitudes qui s’additionnent, plus qu’un groupe constitué. Et plus on regarde ce tableau, plus, sous couleur de richesse et de bonheur matériel, un malaise se fait jour.

C’est là le cœur du style de Hopper. Il ne parvint pas à vendre ses tableaux avant l’âge de 40 ans, et dû se consacrer, en attendant, et à temps partiel, à des commandes d’illustrations : des couvertures de livres, des croquis publicitaires, etc. Et on retrouve, sous sa palette, quelque chose du graphisme publicitaire, mais totalement vidé de sa substance. L’image ci-dessus pourrait être un publicité pour un hôtel … à quelques détails près qui montrent, au contraire, la vacuité de cette ambiance de villégiature. C’est, tout à la fois, le rêve américain d’une consommation facile et la dénonciation de la vanité de cet objectif.

C’est cette tension entre une croissance économique qui poursuit sa route inexorable et l’isolement qu’elle provoque qui, pour moi, fait écho aux troubles sociaux et intimes qui sont perceptibles, de nos jours.

Des peintures de paysage qui renforcent cette sensation de solitude

La fondation Beyeler c’était concentrée sur une facette de la production d’Edward Hopper : ses peintures de paysage naturel et urbain. Il n’y avait pas beaucoup de figures humaines dans les tableaux présentés. Pourtant il en ressortait la même impression poignante de solitude.

Je ne me souviens plus en détail de toutes les œuvres. Mais, voguant de tableau en tableau, on avait l’impression que même des peintures de rochers exprimaient la minéralité obtuse d’êtres qui ne parvenaient pas à sortir de leur coquille.

Je reproduis ci-dessous une des peintures les plus connues : la maison près d’une voie de chemin de fer.

House by the Railroad.*oil on canvas.*61 x 73,7 cm.*signed b.r.: EDWARD HOPPER.*1925

Cette maison, surgie au milieu de nulle part, et qui regarde, potentiellement, passer des trains qui ne s’arrêtent pas devant elle, est éloquente.

Il n’est pas nécessaire d’en rajouter, on a compris le style de l’artiste. Ici c’est un tableau de ses débuts, en 1925. La reproduction des personnes au soleil, ci-dessus, nous renvoyait 35 ans plus tard, en 1960. L’ambiance est la même : des couleurs, des ombres marquées et une émotion sourde qui nous rejoint, alors que, dans l’espace du tableau, les êtres humains ou inanimés ne parviennent pas à se rejoindre.

De quelle époque parle-t-on ?

Et parlons, donc, d’anachronisme et « d’anatopisme », puisqu’il s’agit d’un autre temps et d’un autre lieu (en fait, l’anatopisme est un un trouble mental dont souffrent les personnes déracinées ; je dévoie, ici, le sens de ce mot). C’est aux USA, dès le début du XXe siècle, qu’Edward Hopper (né en 1882) a produit ces œuvres. Il a, d’ailleurs, fini par être reconnu par des acheteurs américains qui voulaient, entre autres, se distancer de l’art européen. Alors, pourquoi ces tableaux me parlent-ils, ici et maintenant ?

En fait, un tel décalage n’est pas exceptionnel : si on lit des descriptions des troubles sociaux du début du XXe siècle, en Europe, on retrouve des éléments de ce qui nous apparaît aujourd’hui. On juge, à chaque fois, à partir de ce qui a prévalu les années antérieures et, par comparaison, on trouve les mêmes dynamiques à l’œuvre.

L’évolution technique et économique que nous vivons depuis plus d’un siècle creuse toujours le même sillon : celui d’un individualisme qui produit, in fine, de l’isolement. Et l’isolement qui est visible, paradoxalement, aujourd’hui, dans un monde hyperconnecté, où certaines personnes préfèrent parler à des robots qu’à d’autres êtres humains, rend beaucoup d’entre nous malades.

Énergies renouvelables : les surprises d’une enquête d’opinion

Tandis que certains partis politiques prospèrent en dénonçant la production d’énergie renouvelable, et se présentent comme les défenseurs des « petites gens » subissant des investissements à leur porte, ils seraient bien avisés de lire le résultat d’une grosse enquête commandée par ENGIE et récemment publiée par l’IFOP.

De fait ENGIE (dont on rappelle, au passage, qu’il a incorporé, au départ, Gaz de France) ne voulait pas une simple enquête d’opinion, mais voulait connaître avec une certaine finesse les attentes des Français et, pour ce faire, il a financé un important échantillon de 12.000 personnes, afin, notamment, de pouvoir se faire une idée du point de vue des riverains des différentes installations (éoliennes, photovoltaïque, biogaz). Le propos d’ENGIE n’était pas tant de faire le buzz, que d’adapter sa stratégie commerciale.

Et les résultats sont plutôt étonnants.

La proximité d’une installation existante : un contexte favorable pour demander plus d’énergies renouvelables

Dans l’ensemble les Français sont nettement favorables au développement des énergies renouvelables et ils le sont d’autant plus qu’ils habitent à proximité d’une installation existante, comme le montre le graphique ci-dessous.

Et plus ils sont près de l’installation, meilleure est leur image. C’est vrai, il faut le souligner, y compris pour la production de biogaz.

Une attitude globale plutôt raisonnable

Les réponses, dans leur ensemble, sont, d’ailleurs, assez sensées. Oui, une majorité de Français et, même, une majorité de Français votant pour l’extrême droite, ont une bonne ou très bonne image des énergies renouvelables. Ce qui distingue les électeurs d’extrême droite est qu’ils préfèrent (de peu) le nucléaire (68 % de points de vue favorables) aux énergies renouvelables (61 %).

Et, logiquement, une majorité de Français souhaitent le développement de la production d’énergies renouvelables et considèrent (pour 62 % d’entre eux) que l’on ne va pas assez vite, en France, dans cette direction.

Cela ne veut pas dire qu’ils rejettent le nucléaire : ils le considèrent comme devant faire partie du mix énergétique global.

Et cela ne veut pas dire, non plus, qu’ils ne sont pas attentifs à quelques points de vigilance, notamment le coût de production des EnR. Le bruit des éoliennes et l’odeur des centres de méthanisation sont également mentionnés et c’est là que le point de vue des riverains est intéressant : ils ne semblent pas gênés outre mesure.

De comment on construit un discours politique

Pour ce qui est de sa stratégie d’investissement et de son discours commercial, Engie a du grain à moudre.

Pour moi, tout ceci illustre la manière dont on pourrait construire un discours politique qui soit autre chose que des invectives. Il est devenu de bon ton (et pas seulement à l’extrême droite) de ronchonner contre les politiques environnementales. Il est, certainement, plus rentable, politiquement, de capitaliser sur la mauvaise humeur, la méfiance et la peur de l’inconnu. Mais une large majorité des Français semble bien plus lucide et pourquoi ne parvient-on pas à articuler un discours construit et négocié sur cette base ?

Finalement, c’est là un mystère : il y a un espace pour obtenir un consensus plutôt large sur ces questions énergétiques et pour afficher des objectifs partagés. Préférerions-nous nous détruire les uns les autres, plutôt que de nous serrer les coudes et de construire ensemble des programmes mobilisateurs ? L’époque est troublée, mais elle semblerait, sur ce point, être plus troublée par un emballement du discours politique en lui-même que par des obstacles objectifs.

« Qui sème le vent récolte la tempête » : je pensais qu’il s’agissait d’un aphorisme du livre des Proverbes. En fait, cela se trouve au milieu d’une prophétie d’Osée (8.7) qui parle des errements du Royaume du Nord. Oui, il y a un moment où l’arme du dénigrement et de la haine finit par s’autoamplifier et tout renverser sur son passage.