La pollution atmosphérique : un cas d’école des enjeux sociaux contemporains

La presse s’est fait l’écho, la semaine dernière, d’une nouvelle étude qui réévalue à la hausse les conséquences sanitaires de la pollution atmosphérique. Tout cela interroge. Mais ce n’est pas dans la presse grand public que l’on trouvera une analyse précise des raisons de cette réévaluation. Pour elle, il importe surtout de susciter quelques frissons d’épouvante chez les lecteurs, ce qui est bien propre à les attirer en nombre. Mais l’examen critique ou un effort pédagogique sont, semble-t-il, moins vendeurs. C’est là le signe d’une première difficulté sur laquelle les sociétés contemporaines butent : la diffusion du savoir y est lacunaire et cela engendre un scepticisme généralisé.

Il est contreproductif de « lancer » des chiffres aussi hasardeux

Cette nouvelle étude multiplie par deux le nombre de morts attribuables à la pollution atmosphérique. Lancé de cette manière, le chiffre fait perdre tout repère. On a l’impression, en partie justifiée, que, finalement, personne n’en sait rien, si on est capable de changer d’estimation de manière aussi radicale en aussi peu de temps.

Pour ma part, je suis allé voir la publication qui est consultable en ligne. La difficulté, dont elle fait état, est de disposer de cohortes de suivi des personnes dans diverses régions du globe. Ici la mise à disposition de nouvelles cohortes, notamment en Chine, a conduit à faire de nouveaux calculs. Mais une fois cela dit, j’avoue que cette étude suscite ma perplexité. J’ai manié le genre d’outils quelle utilise, dans mon activité de chercheur : on prend un résultat (en l’occurrence les accidents de santé en fonction de l’âge) et on essaye de lui attribuer toute une série de causes possibles. Le logiciel permet de distinguer certaines causes comme plus adaptées aux résultats observés que les autres. Il permet de pondérer l’effet probable de chacune des causes, toutes choses égales par ailleurs. Mais les résultats, je le sais d’expérience, sont sensibles à la liste des causes que l’on prend en compte. Dans l’étude présentée, l’échelle géographique des cohortes (pour autant que je l’ai compris) est souvent un pays entier, ce qui est bien grossier. Et on ne prend pas en compte des variables comme le niveau d’éducation dont on sait qu’il a un impact majeur sur la santé. On s’emploie simplement à comparer des causes connues, comme le tabagisme ou l’alcoolisme et la pollution atmosphérique. Avec des hypothèses aussi lâches on peut, effectivement, s’attendre à des résultats qui varient du simple au double. On peut se demander, par exemple, si l’ajout du cas de la Chine, pays où la pollution atmosphérique est importante, mais où, en même temps, la prise en charge sanitaire n’est pas au même niveau qu’en Europe, n’a pas suffi à déséquilibrer le modèle.

Finalement ce genre de travail est contreproductif pour le débat public. Et on a, d’ailleurs, l’impression que les auteurs de l’article sont surtout contents de pouvoir faire le buzz en annonçant un chiffre multiplié par deux. Cela jette le trouble sur la réalité du problème. Car il existe, pendant le même temps, des études sérieuses et précises qui ont essayé de regarder les choses en détail et qui montrent que l’effet est grave et avéré, même si on n’en connaît pas l’ampleur exacte.

Une pollution bien plus étalée qu’on ne l’imagine

Ces études mettent, d’ailleurs, en avant des réalités en partie contre-intuitives. La carte ci-dessous montre la répartition de la pollution aux particules fines sur le territoire français.

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On voit bien ressortir quelques grandes agglomérations. Mais, pour le reste, la carte est assez surprenante. La pollution est plus répartie qu’on ne l’imagine spontanément. La circulation de l’air joue manifestement un rôle : les zones de montagne sont protégées ; le couloir rhodanien semble être un véhicule de premier choix ; etc.

C’est là une autre difficulté de la prise en compte de cette réalité dans le débat public : elle est d’une complexité vite décourageante. J’ai consulté un support de cours sur la pollution atmosphérique. Il mentionne au moins 30 types d’émanations toxiques et, pour chaque type de polluant, les sources sont diverses. Pour ce qui concerne les particules fines, qui sont sur le devant de la scène, en ce moment, les sources se répartissent à peu près en quatre quarts : industrie manufacturière, chauffage des bâtiments, agriculture et transport routier. On peut être étonné que le transport routier ne soit, en l’occurrence, que l’un des quatre facteurs en cause.

On peut aussi se demander si, localement, certaines causes ne sont pas plus importantes que les autres. On se doute qu’au bord du boulevard périphérique parisien, par exemple, le rôle du transport routier va être prépondérant. C’est vrai, mais en partie seulement. C’est là une des autres surprises de ce que l’on peut découvrir dans les études : une partie importante de la pollution des grandes agglomérations vient d’ailleurs. Là on rentre dans des outils de mesure extrêmement complexes, mais une étude reposant sur une instrumentation lourde a montré que même au bord du périphérique, 40 % des particules fines viennent de l’extérieur de l’Ile-de-France. Et si on considère un site dans Paris, un peu à l’écart des grands axes routiers, ce sont les deux-tiers des particules fines qui viennent de l’extérieur de l’Ile-de-France. C’est ce qui explique la carte ci-dessus qui montre que la pollution s’étale bien plus qu’on ne l’imagine.

Un problème d’une échelle bien plus vaste qu’on le suppose et une « solidarité forcée » avec les choix d’autres acteurs, loin de nous

Il n’en reste pas moins que cette pollution est dangereuse. On peut consulter le document assez pédagogique de Santé Publique France si on veut en prendre la mesure.
Mais, et on touche là à une autre difficulté de l’action publique aujourd’hui, comment passer du savoir à l’action ?

Aujourd’hui ce sont les communes des grands centres urbains qui prennent des mesures pour limiter la circulation automobile. C’est utile, mais ce que nous venons de dire montre que c’est insuffisant : les grandes agglomérations se polluent elles-mêmes, mais elles polluent aussi les autres et sont polluées par les autres. Les journées sans voiture, limitées à la petite couronne parisienne, font de l’effet, mais elle n’agissent que sur une part du phénomène.

En fait, nous sommes dépendants, tous, que nous le voulions ou non, de la manière dont se chauffent les autres, des engrais répandus sur les sols agricoles, de la manière dont les industries filtrent leurs déchets et de l’usage des moyens de transport, très très loin de notre domicile. L’action à envisager est multi-niveaux : local, régional, national, européen ; et multi-secteurs puisque plusieurs types d’activités sont impliqués.

On peut se laver les mains d’enjeux aussi complexes et qui impliquent des acteurs aussi éloignés de nous. De fait, en terme d’éthique, cela renvoie à une situation particulière où nous ne sommes pas maîtres du jeu mais où, à l’inverse, une inaction de notre part aura des conséquences néfastes directes pour nous-mêmes. Si nous nous empoisonnons les uns les autres, nous ferons tous partie des empoisonnés.

Agir en dehors de notre zone de confort : le paradigme de l’exil

Cette situation : non maîtrise, d’un côté, mais conséquences pour nous-mêmes, de l’autre, concerne, en fait beaucoup d’enjeux de sociétés contemporains. C’est en cela, répétons-le, que la pollution atmosphérique représente un cas d’école. Comment l’aborder ?

Dans ce genre de cas, je suis souvent inspiré par la manière dont le prophète Jérémie a reformulé la foi dans la situation particulière d’exil que connaissaient les juifs. Quand ils étaient sur leur territoire, en Judée, les juifs étaient maîtres du jeu et pouvaient construire la société à leur guise. Et, spontanément, nous sommes portés à concevoir l’éthique à partir de ce modèle. En exil, à l’inverse, beaucoup de choses leur échappent. Ils n’ont pas accès aux cercles du pouvoir et la société babylonienne va, semble-t-il, de l’avant sans s’occuper d’eux. On voit que cet état des choses correspond bien mieux à la configuration que j’ai décrite dans ce post.

Or Jérémie ne décrit pas cette situation comme une perte. Il considère même que la fraction du peuple d’Israël qui est partie en exil est plus fidèle à sa vocation que la fraction qui est restée sur place (c’est la parabole des deux paniers de figues, Jr 24). L’idée sous-jacente est que la proximité du pouvoir ne donne pas que de bonnes idées. Cela crée une distorsion de la perspective. On le voit aujourd’hui où les différents pouvoirs ne cessent d’être soumis à la pression de lobbies divers et tendent à s’absorber dans des stratégies où la préservation de son pouvoir est un but en lui-même. Donc, les juifs légèrement décalés, qui voient les choses avec un peu de distance, en exil, comprennent mieux le projet de Dieu que ceux qui sont restés à Jérusalem et qui s’enferment dans leurs petites combines de pouvoir.

Mais alors, quelle éthique définir dans cette situation de décalage ? Jérémie le dit dans une lettre qu’il écrit aux exilés, à Babylone : « travaillez au juste fonctionnement de la société où je vous ai placé, car de son juste fonctionnement dépend le vôtre » (Jr 29.7). Je traduis le mot « paix » du texte hébreux par « juste fonctionnement ». En français le mot paix a une acception beaucoup plus étroite qu’en hébreux (où il inclut la justice, le bien-être, l’harmonie sociale, etc.). On lit bien : « travaillez à » et non pas « produisez ». Il n’est pas question pour les juifs en exil de prendre le pouvoir, mais de « contribuer à » en mettant à profit leur regard latéral particulier.

Pour revenir à la pollution atmosphérique nous éprouvons un double exil.
D’abord nous nous sentons perdus face à la complexité des questions évoquées. Mais si nous refusons de baisser les bras comme cette « éthique de l’exil » nous y encourage, cela suppose d’aller explorer ces territoires cognitifs que nous maîtrisons mal, pour faire un effort de compréhension et de ne pas nous contenter de voir défiler des chiffres dans la presse, en poussant des cris d’horreur.
Ensuite nous voyons que l’action locale ne suffit pas. Mais, pour autant, cette action locale est une occasion d’apprentissage qui nous rend pertinents pour interpeller ensuite les pouvoirs d’un autre niveau. Nous pouvons « contribuer à », à notre mesure, et c’est là l’essentiel.

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L’espérance, au milieu d’un monde qui nous dépasse

Il y a des œuvres d’art qui me retiennent immédiatement et que je peux revoir régulièrement, par la suite, sans cesser d’être impressionné. C’est le cas, autant pour des œuvres classiques que pour de l’art contemporain. Je me souviens du choc que j’ai eu, la première fois que j’ai vu une des installations de l’Argentine Liliana Porter. Au-delà de Coulommiers, à Boissy-le-Châtel, une vieille imprimerie a été transformée en lieu d’exposition par des galeristes italiens : Galleria Continua. Le bâtiment est immense et, au milieu de ces anciens hangars industriels, on découvrait de minuscules personnages, absorbés dans des tâches hors d’échelle pour eux.

Installation de Liliana Porter à Boissy-le-Châtel (courtoisie de la galerie Mor Charpentier) en 2015.
Photo Frédéric de Coninck

La signification première est évidente. Ces mises en scènes appartiennent à une série appelée « travail forcé ». Elles nous parlent de l’aliénation au travail. Mais l’emploi de figurines qui ressemblent à des jouets, véhicule un deuxième sens, qui renvoie à l’enfance, voire au jeu. Cela installe, en fait, une tension entre le désespoir et la tendresse, entre la distance et la proximité. Liliana Porter affirme, d’ailleurs, elle-même: « au travers de l’humour, je parviens à exprimer un certain degré de compassion » (Liliana Porter in conversation with Inés Katzenstein, Fundación Cisneros, 2013) . La distance de l’humour n’engendre, chez elle, ni cynisme, ni ironie, mais, comme elle le dit, de la compassion.

J’ai vu, par la suite, d’autres installations de cette artiste. Toutes n’évoquent pas des situations de travail. A la Biennale d’art contemporain de Venise, en 2017, elle avait présenté « l’homme à la hache et autres brèves situations », dont on voit une partie ci-dessous.

Installation à la Biennale de Venise en 2017.
Photo Frédéric de Coninck

La dimension tragique n’est pas absente, non plus, dans ce travail. On hésite, cependant, sur le rôle à attribuer au personnage qui tient la hache. Si on suppose qu’il est l’auteur du capharnaüm, cela voudrait dire qu’il va à reculons, ce qui ne colle pas tout à fait. On a plutôt l’impression d’une destruction qui le dépasse et dans laquelle il cherche sa place. Et, une fois encore, chez Liliana Porter, tout est affaire de tensions et de contrastes. La destruction cohabite chez elle avec le thème de la reconstruction. A droite de cette scène, à Venise, un personnage paisible, se livrait à une méditation aérienne, là aussi trop grande pour lui.

Figurine en contrepoint, dans l’installation de Venise, en 2017.
Photo Frédéric de Coninck

On se doute que la disproportion est au cœur du propos de cette artiste. Elle représente un monde qui dépasse de très loin les acteurs qui s’y agitent. Les larges espaces vides qu’elle laisse autour d’eux construisent, malgré tout, un silence, où le recul, la méditation et la recherche du sens peuvent se déployer.

De quelle espérance parlons-nous ?

Liliana Porter ne revendique pas de foi religieuse particulière, même si une forme de mysticisme émane de ses travaux. Mais elle rejoint le sens que je peux donner à l’espérance dans la société d’aujourd’hui. C’est une espérance qui ne va pas de soi, face à un monde complexe, dont les interactions mondialisées nous impressionnent et nous dépassent.
Un ami agnostique, que j’ai informé de la création de ce blog, a commenté d’une manière forte le mot « espérance » qui figure dans son titre : « A mes sœurs et frères sincèrement croyants j’adresse, très fraternellement, ce passage sublime des Pensées de Blaise Pascal, écrit en 1670 : « En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature, et regardant tout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant ; j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est, et sans avoir aucun moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre pas en désespoir d’un si misérable état ». C’est là un fort beau commentaire des œuvres que j’ai brièvement présentées.

Pour ma part, et j’en ai souvent plaisanté avec mon ami, je suis moins porté à la métaphysique que lui ! Pour moi, Dieu vient me rejoindre au milieu des décombres. C’est la présence fraternelle de Jésus-Christ qui m’accompagne jour après jour.
En ce moment, au début du carême, je relis, forcément les passages des évangiles où Jésus se dirige vers la confrontation finale. Le tragique est là, sans aucun doute. Mais, dans l’évangile de Marc que je lis en ce moment, on voit qu’il y a une différence entre le raisonnement des disciples et celui de Jésus. Les disciples ne veulent accorder de sens qu’à ce qui est grand (Mc 9.34). Et forcément, si on prend garde à l’échelle du monde qui nous dépasse, il est clair que nous ne serons jamais à la hauteur. Mais Jésus revient sur terre, dans des gestes quotidiens à qui il donne tout leur sens : accueillir un enfant, offrir un verre d’eau à celui qui a soif (Mc 9.37 et 41).

Et, donc, je reviens aux petites figurines. C’est à ce niveau que le Christ vient me rejoindre et il travaille à mes côtés. Et l’espérance qui m’habite trouve sa source dans sa présence, au milieu des mille gestes, joies et peines du quotidien.
Je peux le dire autrement. Jésus parle à ses disciples de sa mort prochaine, mais, perdus dans leurs rêves de grandeur, ils ne comprennent rien à ces paroles. Or ce que dit Jésus est que les gestes d’attention à l’autre, qui sont à la portée de chacun, sont de même nature que le don de lui-même qu’il fera sur la croix. Bien sûr, ce geste du Christ a quelque chose d’unique et de cosmique. Mais il donne sens à ce qui tisse nos journées. Et la résurrection, qui est notre espérance, ne survient que sur l’horizon de la générosité que tout un chacun peut mettre en action, même dans un contexte défavorable.
Mon ami agnostique me cite, également, la première épître de Jean : « Dieu, nul ne l’a jamais vu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous » (1Jean4.12). C’est bien là mon expérience, autant que mon espérance.


Le mouvement des gilets jaunes, symptôme d’une crise profonde

Quand des inégalités construites par et autour de la mobilité se révèlent au grand jour

Il m’a longtemps été difficile de tirer des fils d’analyse clairs d’un mouvement aussi divers que celui des gilets jaunes. Je n’ai, d’ailleurs, pas la prétention d’en proposer un tableau complet. Des mouvements opportunistes se greffent, par exemple, toujours, sur des mouvements de ce type. Certains veulent en découdre, d’autres en profitent pour ressasser leur haine et leurs préjugés. Mais ce qui m’intéresse est d’un autre ordre. Cela a à voir avec que l’Ancien Testament nomme le « cri du pauvre ». Il est correct je pense d’évoquer un « cri ». Au bout d’une somme de frustrations, de souffrances et d’humiliations, il serait assez outrecuidant de demander, pour couronner le tout, à celui qui « gueule » d’avoir un langage plus châtié et plus facile à comprendre !

C’est, de fait, le caractère désordonné, partant dans plusieurs directions différentes, associant des revendications hétérogènes, du mouvement qui m’a, à la fois, intrigué et longtemps laissé perplexe. Il est assez difficile de savoir qui exactement descend dans la rue. Mais l’IFOP a usé d’une démarche indirecte assez astucieuse pour y voir clair. Il a cherché à savoir, non pas qui manifeste ici ou là (ce qui serait impossible à capter avec un sondage), mais quelles catégories de personnes se sentent proches de, voire tout à fait en ligne avec les manifestants. Et finalement cela confirme une impression intuitive: on voit ressortir les catégories d’ouvrier et d’employé et, d’un point de vue géographique, les zones périurbaines. Naturellement il s’agit de tendances générales qui ne disent rien sur la particularité de telle ou telle configuration locale.

Or si je rapproche ces catégories de la question essentielle qui a lancé le mouvement, à savoir l’usage de l’automobile, cela m’évoque plusieurs éléments qui ressortaient d’enquêtes auxquelles j’avais participé, il y a quelques années, dans le Laboratoire Ville, Mobilité, Transport.

De la mobilité choisie à la mobilité subie

Disons-le en une formule : il y a quelque chose de pourri dans l’usage de la mobilité. L’après-guerre a été marqué par l’accès progressif de toutes les couches de la société à l’automobile. Et on a beaucoup glosé sur l’inégalité d’accès des uns et des autres à la mobilité. On a aussi beaucoup scruté la structuration des lignes de transport en commun qui, à densité de population égale, désavantageaient parfois les quartiers pauvres.
Mais il y a quelque chose de moins visible et de pourtant critique : le fait que tout le monde puisse, finalement, bouger assez facilement a été utilisé par les riches (ou ceux qui sont en situation de pouvoir) pour que les pauvres (ou ceux qui dépendent d’eux) se déplacent à leur place.
La mobilité n’est donc pas toujours l’équivalent de liberté ou de découverte. Elle peut aussi être le signe d’une dépendance : un pis aller, une contrainte que l’on subit.

Une fois que l’on a pris conscience de ce phénomène, toute une série de constats surgissent.
La région Ile-de-France, par exemple, mène une fois tous les dix ans (à peu près) une grande enquête pour connaître les déplacements quotidiens des franciliens. Il s’agit d’une enquête énorme (plus de 40.000 personnes sont interrogées) ce qui permet de regarder les choses très en détail. Lors de la dernière enquête (en 2010), un constat qui heurte les représentations spontanées ressortait nettement : parmi les salariés, les cadres étaient les plus gros utilisateurs des transports en commun (et ceux qui utilisaient le moins leur voiture) et les ouvriers ceux qui utilisaient le moins les transports en commun (et le plus leur voiture).

Source : Observatoire de la Mobilité en Ile-de-France, EGT 2010

La raison essentielle de cet écart est que le lieu de travail des ouvriers est souvent situé dans des zones périphériques, mal desservies par les transports en commun et qu’un nombre significatif d’ouvriers travaillent en horaires décalés, à l’heure où les transports publics sont sporadiques, voire inexistants. Et il en va de même, jusqu’à un certain point, pour le lieu de résidence : beaucoup de cadres habitent dans des centres urbains, bien reliés au métro ou au réseau de trains de banlieue, là où le coût du foncier est dissuasif pour les ouvriers.
Ce que de telles considérations révèlent est que l’usage de l’automobile n’est plus guère un plaisir en elle-même (son usage n’augmente plus que faiblement depuis une quinzaine d’années). Sitôt qu’il est possible de faire le même déplacement, de manière assez rapide et confortable avec les transports en commun, les gens basculent. Et c’est ce que l’on observe dans cette enquête de 2010.
Et cela met en évidence des inégalités d’un nouveau genre : les personnes qui ont les moyens habitent des quartiers bien équipés, bien desservis par les réseaux de transport public et elles ont tout à portée de la main ; les autres sont rejetées dans des quartiers périphériques où l’usage de la voiture est une nécessité (et pas forcément un plaisir).

Et cette inégalité se renforce, du fait que l’approvisionnement des centres-villes est assuré par des réseaux logistiques nombreux et complexes … au sein desquels les ouvriers travaillent comme chauffeurs et/ou livreurs, ou comme manutentionnaires dans des entrepôts. C’est ce que je disais : les pauvres se déplacent pour les riches tandis qu’ils ne profitent pas, pour leur part, des aménités qu’ils produisent.

De fait, beaucoup de métiers d’exécution (ouvriers ou employés) supposent aujourd’hui de se déplacer. Les ouvriers travaillent de moins en moins en usine et de plus en plus, soit dans des entrepôts périphériques, soit sur des lieux variables, au cœur des villes. Une évolution moindre, mais semblable, touche aussi les employés. Les chiffres du ministère du travail sur les tendances actuelles de l’évolution du marché du travail montrent, globalement, un tassement des métiers d’ouvriers et d’employés qualifiés. Cela, déjà, met ces groupes sociaux en situation de faiblesse, car ce n’est justement pas de l’autre côté de la rue qu’ils peuvent trouver du travail. Ils doivent, souvent, se résoudre à aller loin de leur domicile pour en trouver. Par ailleurs, un grand nombre des sous-catégories d’ouvriers ou d’employés qui tirent leur épingle du jeu, dans ce contexte globalement défavorable, ont trait à la logistique ou supposent des déplacements sur site : aides à domicile, gardiens et agents de sécurité, ouvriers du bâtiment, agents d’entretien, employés de maison, conducteurs de véhicule, ouvriers de la manutention, agent d’exploitation des transports. Même des tâches comme la maintenance relèvent de plus en plus de contrats de sous-traitance où des équipes mobiles interviennent à droite et à gauche.

Cela veut-il dire que la mobilité dans l’entreprise est devenue plus un signe de domination qu’un signe de pouvoir ? Il ne faut pas trop simplifier et il convient, évidemment, de distinguer entre mobilité choisie et mobilité subie. Mais, déjà, dans les années 80 on avait noté un tassement de la mobilité, pour motifs professionnels, des cadres et une forte croissance de la même mobilité des ouvriers. Et, au sein même de la population des cadres, nous avons rencontré, à l’occasion d’une enquête dans une grande entreprise industrielle, au début des années 2000, des cadres las des déplacements de longue portée qu’ils devaient effectuer et qui, dès qu’ils le pouvaient, envoyaient un collaborateur à leur place. Ces mêmes cadres soulignaient que les plus mobiles étaient devenus les techniciens qui se déplaçaient, de site en site, pour régler les machines, au gré des changements de stratégie de la direction générale, qui faisait migrer régulièrement les lignes de production d’une usine à une autre.

Donc si on parle d’empreinte carbone liée aux transports, il faut dire que l’empreinte carbone des populations privilégiées qui habitent dans les centres-villes est largement une empreinte induite par tous les déplacements qu’ils font faire à d’autres. Les rapports de domination ont, donc, pénétré cette ressource qu’est la mobilité pour se l’approprier très largement.

Les habitants des zones périurbaines sont rarement des utilisateurs enthousiastes de la voiture

Ce caractère subordonné de beaucoup de mobilités dans le cadre du travail, se double d’une dépendance à l’automobile pour la vie quotidienne, dans les zones périurbaines. Dans l’imaginaire social on associe plutôt les zones de pauvreté aux grands ensembles et aux cités. Mais si vous scrutez les photos diverses qui ont été prises du mouvement des gilets jaunes (parfois par les manifestants eux-mêmes) vous y verrez peu de visages évoquant une origine africaine. Ces populations-là restent, dans leur majorité, en périphérie immédiate des grandes agglomérations. Les personnes menacées dans les zones périurbaines sont justement celles (ouvriers ou employés qualifiés) qui ont cherché à accéder à un logement indépendant, là où elles pouvaient. Elles ne sont pas les plus pauvres parmi les plus pauvres, mais elles sont, répétons-le, dans un segment d’emploi actuellement en contraction.

Et une fois encore, la mobilité réputée facile a été utilisée pour régler un conflit social. Plutôt que de concevoir des modes de coexistence dans les zones agglomérées, on a trouvé facile de proposer des logements éloignés, là où le foncier était peu cher. Au final, il arrive que les habitants du périurbain aient des budgets de transport (en comptant le coût d’achat de l’automobile) supérieurs aux budgets de leurs logements.

Lorsque nous avions collaboré à des enquêtes, dans le périurbain, nous n’avions entendu personne nous parler de l’usage de la voiture comme d’une joie. Personne ne s’imaginait en chevalier des temps modernes en train de sillonner la campagne pour son plaisir. Au contraire, presque tout le monde faisait des calculs pour regrouper ses déplacements et les économiser. La mobilité des adolescents passait souvent par le covoiturage. Avant même que l’essence soit chère, c’est le temps passé sur les routes qui était le fardeau à alléger. Les courses, par exemple, étaient optimisées. Souvent les personnes interrogées disaient qu’elles n’avaient pas envie de faire du lèche-vitrine dans les grands centres commerciaux. Elles avaient leur propre manière de construire une forme de sobriété en ressortant moins de chez elles une fois qu’elles y étaient rentrées.

Dans un tel contexte, où le temps coûte cher, on voit bien comment la limitation de vitesse à 80 km/h a pu être perçue. Et on voit bien aussi ce qu’a pu provoquer l’augmentation du prix d’usage de la voiture.

Et l’écologie dans tout ça ? Les limites des solutions simplement fiscales

Une fois que l’on a dit tout cela, il n’en demeure pas moins que l’usage actuel que notre société fait de la mobilité n’est pas soutenable. Et quand on dit « l’usage de la mobilité » il faut entendre non seulement le nombre de déplacements, mais aussi la manière d’user et d’abuser de la mobilité pour régler les rapports sociaux.

La plupart des politiques d’état jouant, aujourd’hui, sur des clefs de financement, on comprend bien l’idée de taxer les mobilités les plus énergivores (quoique l’avion fasse bizarrement exception à cette règle) : en renchérissant le coût du transport, on suppose que vont émerger des pratiques qui tablent plus sur la proximité. Mais on voit que l’outil, manié sans discernement, est trop grossier et qu’il transforme ceux dont la mobilité n’est pas vraiment un choix en véritables dindons de la farce du développement durable.
En fait, toutes les politiques qui ont été menées pour limiter l’usage de la voiture n’ont eu de succès qu’à partir du moment où elles ont aussi ouvert la voie à des solutions alternatives. Les premières rues piétonnes, ouvertes en France, dans les années 1970, ont dû, ainsi, faire la preuve que l’accès aux commerces et aux habitations restait possible, modulo une autre manière d’organiser les circulations et le stationnement dans le centre-ville. Et l’histoire s’est poursuivie sur le même mode : il n’y a jamais eu de transition facile du tout automobile à une autre manière de fonctionner.
Y a-t-il des alternatives dans les zones périurbaines ? Elles ne sont pas si faciles à trouver. Et on a vu que le problème n’est pas simplement celui du lieu de résidence, mais aussi celui du lieu de travail. C’est plutôt globalement, au moins dans un premier temps, qu’il faut prendre conscience que l’urbanisation dans les zones périurbaines est à bout de souffle. Quelqu’un qui, comme moi, sillonne à l’occasion les routes de la Seine-et-Marne, sait qu’aux heures de pointe le réseau routier secondaire est saturé. Les automobilistes sortent, le soir, des autoroutes bouchées pour faire la queue, ensuite, de rond-point en rond-point. Et le matin ils font la queue pour sortir de chez eux. Il faut trouver des solutions pour le périurbain, mais il faut aussi arrêter de penser que le périurbain est une solution.

Alors ?
Dans le domaine des transports, l’argent public est, aujourd’hui, massivement employé pour investir dans des infrastructures. Cela peut être utile quand on laisse de côté les investissements routiers pour investir dans des pistes cyclables ou des réseaux de transport en commun. Une solution passe, effectivement, par la substitution d’un type de transport à un autre. Mais on n’échappe pas toujours à la tentation irrépressible d’élargir les tuyaux, pour permettre « toujours plus de mobilité », en se donnant bonne conscience parce qu’il s’agit d’une mobilité « verte ». Or on a vu que la mobilité n’est pas toujours la solution et qu’elle peut même être le problème.

Il y a une voie d’action qui n’est pas directement entre les mains de l’état, mais que l’état peut néanmoins soutenir, c’est de travailler sur l’aménagement des périphéries immédiates des zones agglomérées. C’est sans doute là que la marge d’action est la plus grande aujourd’hui. On a beaucoup fait pour l’aménagement des centres-villes et cela a contribué au prestige de certaines grandes agglomérations. Il est parfaitement possible de profiter des avantages de la densification dans des zones moins prestigieuses, mais cruciales pour l’avenir des mobilités. C’est là plus un travail de fourmi, qui est d’ores et déjà à l’œuvre. Beaucoup de communes déjà relativement denses travaillent, actuellement, à « boucher les trous », à construire des tissus urbains mieux structurés, à réfléchir à une ville utilisable à pied.

Pour tout ce qui échappe à la mobilité pédestre ou cycliste, la stratégie de base, dans les zones agglomérées, est de massifier les flux. La Seine-Saint-Denis est en train, par exemple, de développer un réseau de tramways sur l’ensemble de son territoire. La massification des flux passe également par l’usage de la livraison ou la délivrance des services à domicile (et cela fonctionne aussi dans les zones périurbaines). Mais c’est là qu’il faut être vigilant : est-ce qu’au total on diminue les mobilités ou est-ce qu’on les augmente ? La chose est à considérer au cas par cas. Et, par ailleurs, que penser des conditions de travail de ceux qui se déplacent ? C’est un autre point de vigilance.

Ce qui est clair c’est que l’on n’a pas encore tiré parti de toutes les ressources de la proximité. On a tellement pris l’habitude d’utiliser, à peu de frais, des solutions lointaines qu’il faut faire un effort pour reconsidérer l’intérêt de ressources ou de personnes proches. Tout ce qui concerne ce qu’on appelle « les cycles courts » d’approvisionnement et de recyclage est encore à l’état d’ébauche. On pourrait aller beaucoup plus loin. Et les solutions que l’on peut trouver, y compris dans les tissus périurbains, pour déplacer les contraintes, passent par la mobilisation de collectifs locaux qui peuvent imaginer ensemble de nouvelles voies d’action. Il peut y avoir de la conflictualité dans ces rencontres locales. Les questions sociales escamotées par l’usage de la mobilité peuvent faire retour brutalement. Mais est-ce qu’après tout, ce n’est pas une chance de devoir, à nouveau, faire face à des personnes en chair et en os, avec qui nous partageons une communauté de destin ?
Il me semble que les chrétiens, au moins, devraient en être convaincus. La mobilité a certes des vertus, mais elle a produit, aussi, une atomisation sociale et des inégalités largement masquées dont on voit les effets délétères aujourd’hui.

La pression au travail racontée par Top Chef

Oui, c’est la vérité : je suis gourmand ! Et une émission comme Top Chef, qui passe de nouveau sur M6, en ce moment, me fait saliver. A distance, on doit se contenter du visuel de l’assiette et des commentaires de ceux qui goûtent, mais c’est assez suggestif !
Pendant ce temps, mon passé de sociologue du travail reste aux aguets et, de fait, je suis frappé par la manière fortement biaisée dont on parle, ici, des ressorts de la performance. C’est même une sorte de cas d’école des pratiques managériales qui conduisent à mettre, aujourd’hui, la pression sur les salariés et sur les organisations, alors même que les ressorts de la qualité du travail sont souvent ailleurs.

« Se donner à fond « , « ne rien lâcher »

Les candidats sont tous des cuisiniers confirmés et il est clair qu’ils possèdent une forte technicité et de nombreux savoir-faire. Or ces compétences techniques ne sont pas censées les différencier les uns des autres. On leur lance, certes, des défis qui les font sortir de leur zone de confort, mais il n’en reste pas moins, en les voyant travailler, que l’on voit parfaitement que certains sont plus à l’aise, dominent mieux le sujet, ont plus de « bouteille » que les autres. Au lieu de cela, on ne cesse de commenter et de les faire commenter leur « motivation ». Tous sont supposés « se donner à fond », ne « rien lâcher » et autres expressions destinées à souligner leur investissement.

Des comptes à rebours anxiogènes

Les assiettes et les recettes imaginées par les candidats sont jugées sur leur cohérence et sur leur originalité. Or, une fois que le thème du jour est lancé, le montage les montre tous se précipiter au garde-manger pour « faire leurs courses ». Mais il est difficile d’imaginer que les bonnes idées leur viennent en une fraction de seconde et qu’ils ne prennent aucun moment de recul et de réflexion pour monter leur projet. En tout cas, les études de psychologie sont unanimes pour dire que la créativité procède d’une capacité de recul par rapport à la situation présente. On ne voit rien de cette prise de recul (il est vrai assez peu « vendable » d’un point de vue visuel). Au contraire, on voit des personnes qui ne cessent de s’agiter, collées à ce qu’elles sont en train de faire et le nez dans le guidon. La pression sur le temps est, d’ailleurs, théâtralisée régulièrement par des comptes à rebours anxiogènes.

Tout cela ressemble beaucoup à ce que l’on peut observer dans nombre de situations professionnelles. Les salariés y sont mis sous pression, doivent faire face à l’événement en permanence, réagir rapidement et, surtout, « se donner à fond ». On juge de leur investissement personnel. Autour de l’émission Top Chef, les réseaux sociaux s’agitent. On y commente sans fin, la crise de nerf de X, le mot de travers de Y, le comportement de Z. Bref on porte des jugements moraux sur le respect dont fait preuve l’un, ou le dilettantisme de l’autre. Là aussi, cela renvoie à ce que les enquêtes en entreprise montrent : la réussite d’un salarié est vite ramenée à sa responsabilité morale. S’il échoue ou s’il se retrouve au chômage il doit s’en prendre à lui-même, en premier lieu.

Le principe de l’émission Top Chef est celui d’un concours par élimination. Il n’est donc pas surprenant que la hiérarchie des candidats soit remise en jeu à chaque fois. Mais ce n’est pas étranger, non plus, à la remise en question perpétuelle des individus dans les organisations, qui doivent faire leurs preuves en permanence et quêter sans fin le regard de l’autre pour se réassurer quant à leur valeur.

Tout ce que nous relevons renvoie, en fait, à la manière dont l’économie libérale d’aujourd’hui construit une concurrence directe entre les personnes et tente de mobiliser les individus dans leurs ressorts émotionnels les plus profonds. Il n’est pas certain que cette stratégie soit efficace, même si elle est à la mode. Il est certain, en revanche, qu’elle met les individus en danger et qu’elle provoque des crises subjectives graves (épuisement professionnel, épisodes anxieux, etc.).

Regard théologique sur la valorisation du travail.

Or un lieu commun voudrait qu’une telle manière de faire, inspirée du libéralisme Nord Americain, soit « protestante ». C’est un étiquetage spontané assez fréquent. Et on cite de manière hâtive des travaux, comme ceux de Max Weber, qui ont relié protestantisme et capitalisme. Mais faisons un bref retour en arrière historique. Il est vrai que Luther a inclus le travail comme faisant partie intégrante de la vocation du chrétien. Il le faisait en réaction à la théologie médiévale qui dévalorisait les laïcs au profit des clercs. Il voulait donc montrer la valeur éminente de l’activité de chacun aux yeux de Dieu. Par la suite, dans le puritanisme, un glissement problématique s’est opéré. On est passé de : le travail fait partie de ma vocation ; à : ma vocation se résume à mon travail. La réussite dans le travail s’est, alors, plus ou moins, substituée au regard de Dieu. Et le lien entre pauvreté et paresse a pris de l’ampleur. L’idée que chacun doive sa réussite à ses seuls mérites s’est donc répandue.

Or ce n’était pas là l’idée de Luther et ce n’est pas non plus de cette manière que je lis la vocation de tout un chacun dans le corpus biblique.
Quand Dieu appelle des prophètes, il les met, précisément, en garde contre le regard des autres qui, en général,  n’apprécieront pas leur message. Mais il appelle aussi des personnes ordinaires, pour des projets moins héroïques. Ces personnes répondent « dans la foi », à un appel qui relève de « la grâce ». Ce sont là des catégories théologiques centrales du protestantisme. Et elles ont des contreparties dans les pratiques concrètes. Dieu appelle les croyants à nouer avec lui des relations de confiance (ce qu’on nomme la foi) et de long terme et il n’est pas sans cesse en train de semer le doute sur la valeur qu’il accorde à chacun (cette valeur relevant de sa grâce).
Et les rapports Dieu-hommes servent de modèle aux rapports hommes-hommes. Si protestantisme il y a, il faut dire que la mise sur le grill continue des salariés, les raisonnements à court terme, les décisions impitoyables, sont étrangères à cet univers. Et il y a un écart important entre travailler pour rendre service aux autres et travailler en étant suspendu à l’évaluation des autres.

Il n’est pas étonnant, pour revenir à Top Chef, qu’une émission de télévision épouse les manières de penser dominantes du moment. Et on voit bien ce qu’elles peuvent avoir de grisant. Les décharges d’adrénaline, le trop plein d’émotions, les états d’âme de tel ou tel captent facilement l’attention. Mais ils mettent les acteurs sur le fil du rasoir.
L’univers réel de la cuisine est lui-même un univers dur et stressant. Mais, précisément, c’est un secteur où les dégâts collatéraux sont importants et les blessures personnelles profondes. Or il n’est pas inévitable qu’il en soit ainsi.


L’enlisement du Brexit : que faire avec une majorité de « non » ?

Les laborieuses manœuvres du gouvernement conservateur britannique, pour se dépêtrer du piège du Brexit, ressemblent de plus en plus à un supplice chinois.

Une majorité de sujets étaient favorables à une sortie de l’Europe. Au fil du temps, d’ailleurs, les opinions ne varient pas autant qu’on pourrait le penser. Les sondages donnent régulièrement, depuis deux ans, un léger avantage au « remain », mais il faut se souvenir que c’était également le cas, juste avant le vote. Rien à voir, en tout cas, avec la désapprobation croissante qui concerne la manière dont Theresa May a conduit le processus. On en est, aujourd’hui, à deux fois plus d’insatisfaits (un peu ou beaucoup) que de satisfaits (un peu ou beaucoup).

Mis à part le fait qu’un gouvernement en exercice est toujours critiqué, cela souligne cette dure réalité : les pro-Brexit se rendent compte qu’ils n’avaient pas tous la même vision de la sortie et que, par ailleurs, ils n’avaient pas suffisamment anticipé la réalité de certains points durs.

On touche-là du doigt une règle assez étonnante de ce que l’on pourrait appeler la psychologie politique : les opposants à une politique sous-estiment toujours leurs dissensions internes. Un ennemi soude les rangs, mais, quand il disparaît de l’horizon, les divisions laissées en sourdine font un retour brutal.

On peut rire des anglais, mais je me souviens des opposants au traité européen, à l’occasion du référendum français de 2005. Ils disaient tous qu’il convenait de « renégocier » ce traité, mais il était impossible de leur faire entendre qu’ils avaient des raisons à ce point divergentes de vouloir renégocier ce traité, qu’ils ne trouveraient jamais une base commune pour ne serait-ce que faire une proposition de renégociation. Et d’ailleurs rien n’a jamais été renégocié.

Une unité « contre » se transforme difficilement en unité « pour » ; surtout quand cette unité contre s’est construite autour du refus d’un compromis jugé insatisfaisant. Mettre ensemble des adversaires acharnés du compromis n’est pas une mince affaire !

Dit autrement, le dégagisme est une bonne idéologie pour faire la révolution, mais une mauvaise base pour construire, après la même révolution.

Et, puisqu’il faut aussi balayer devant sa porte, les églises issues de la Réforme ont parfois, elles aussi, découvert cette réalité à leurs dépends. Luther, le premier, s’est assez vite rendu compte qu’il avait fédéré des mécontents qui n’étaient pas mécontents de la même manière que lui ! Le résultat fut brutal et plusieurs massacres en résultèrent. Par la suite, les églises protestantes ont toujours couru après une unité inaccessible. Que faire une fois qu’une dispersion des convictions et des opinions est apparue au grand jour ?

Il est intéressant de voir que, dans certains pays marqués par le protestantisme, une pratique régulière de la recherche du consensus, s’est développée, et pas seulement dans le champ politique (en Allemagne, en Suisse, dans les pays Nordiques, par exemple). On cherche un accord temporaire qui ne présuppose pas un accord complet. Mais en Angleterre et aux Etats-Unis on a plutôt accepté l’idée d’une société éclatée entre des communautés qui s’ignorent assez largement. Tout cela est dit à grands traits, mais on en voit incontestablement la marque, aujourd’hui encore.


Une vision contrastée des inégalités

On se perd un peu dans le foisonnement des études qui paraissent sur les inégalités. La difficulté provient souvent du mélange entre inégalités de patrimoine et inégalités de revenu. Les unes provoquent les autres, assurément, mais il vaut mieux observer les choses différemment. C’est ce que fait l’équipe du rapport sur les inégalités mondiales et je trouve leurs résultats suggestifs.

Au niveau mondial, l’évolution des inégalités de revenu est contrastée. On peut résumer le constat d’une formule : diminution des inégalités entre pays, augmentation des inégalités dans chaque pays. Les pays émergents comme l’Inde ou la Chine ont provoqué une élévation du niveau de vie considérable de populations auparavant plutôt pauvres. Et les politiques de réduction de l’extrême pauvreté ont également porté leurs fruits. Du coup, si on observe l’évolution au niveau mondial, entre 1980 et 2016 voilà ce que l’on observe :

Extrait du rapport sur les inégalités mondiales 2018

On portera attention aux précautions méthodologiques affichées sous le graphique (les chiffres sont hors inflation et tiennent compte du coût de la vie locale).

On peut avoir une vision optimiste de cette fameuse courbe dite « de l’éléphant », en disant que personne n’a perdu. Mais on voit bien qu’une partie importante des personnes de revenus moyens sont dans une situation relative délicate. Ils sont à la fois distancés par les très riches et progressivement rattrapés par de plus pauvres qu’eux.

De quelque côté que l’on se tourne on voit d’ailleurs que ces groupes sociaux ne peuvent qu’être sur la défensive. Les emplois que l’évolution technique fait disparaître, aujourd’hui, sont ceux d’employés (du fait de la bureautique et de l’informatisation des tâches de bureau) et d’ouvriers qualifiés (et on pense que l’évolution technique a des effets plus forts que les délocalisations). Pendant ce temps, des emplois faiblement qualifiés se maintiennent.

Au bout du compte, où retrouve-t-on ces groupes sociaux qui font face à un déclassement ? Dans la rue, dans les mouvements dégagistes, dans tout ce qui ressemble à de « l’anti ». L’évolution spontanée de l’économie ne leur promet aucune amélioration.

Tout cela devrait nous conduire à penser autrement la solidarité. On la conçoit d’abord comme une solidarité financière à l’égard des plus pauvres et c’est bien. On a raison, également, de protester face à l’enrichissement des plus riches que rien ne justifie (il faut oublier l’idée foireuse du ruissellement). Mais il y a, pour le cas des classes moyennes inférieures, quelque chose de plus complexe. La formation continue est utile, mais ne règlera pas tout.

Si on pense à une économie verte, moins intensive en consommation de ressources, moins dépendante de machines énergivores, on dégagera sans doute des gisements d’emploi dans ces niveaux de qualification. C’est juste une piste. En revanche, il est certain que le tropisme actuel qui consiste à vouloir toujours plus de technologie face à n’importe quel problème accentuera les tensions sociales que nous connaissons d’ores et déjà. Car l’effet induit des transformations technologiques, aujourd’hui, est de favoriser les hauts niveaux de qualification (pour la conception et la mise en œuvre de ces dispositifs) et d’écrémer les qualifications moyennes.

Accès direct ? Pas tant que ça …

Nous avons souvent l’impression, aujourd’hui, d’un accès direct à des événements ou à des personnes alors que nous n’y accédons qu’au travers de multiples intermédiaires. Celui qui regarde un match de football « en direct » oublie le lourd appareillage technique qui rend la retransmission possible. De plus, les commentaires des journalistes s’interposent entre le jeu et le téléspectateur. Les déclarations que font les joueurs à la fin du match sont, également, formatées (il suffit de voir ce qui se passe quand l’un d’eux se laisse aller à un écart de langage).
Le paradoxe est que c’est l’usage de moyens de communication lourds qui donne cette impression d’immédiateté. Et cela ne vaut pas que pour la télévision. J’ai entendu, une fois, une personne haut placée dans la hiérarchie se plaindre que le e-mail permettait à n’importe qui d’écrire à n’importe qui d’autre et d’engager, ainsi, implicitement, l’avis d’un service auquel il appartient, mais qu’il n’est pas chargé de représenter officiellement. J’ai trouvé, à l’époque, ce point de vue assez conservateur. Je le pense toujours, mais il est vrai que le e-mail a tendance à rendre la personne à qui l’on s’adresse, abstraite. On oublie certains enjeux et certaines réalités. On pense s’adresser directement à la personne mais, en fait, on est loin d’elle.

Et voilà comment, sur les réseaux sociaux, on se laisse facilement aller aux invectives, aux injures et aux dialogues de sourds.
Quand on se trouve face à un interlocuteur physique, les choses prennent une autre tournure. Nous sommes des êtres de chair et de sang, que nous le voulions ou non, et l’incarnation des nos relations reste essentielle.

L’incarnation de Dieu est, à ce propos, bien plus qu’une analogie hâtive. La plupart des religions ont conçu un dieu distant. Et le créateur nous dépasse, assurément. Mais il a voulu nous rencontrer face à face, avec tous les risques que cela comportait. Et on peut en voir très simplement les effets, par comparaison. Un lecteur du Nouveau Testament verra facilement, par exemple, que, lorsque l’apôtre Paul écrit à des interlocuteurs qui sont loin de lui, il est privé d’une part importante de ce qui fait une relation vivante. Entre les évangiles, qui racontent des faces à faces, et les épîtres qui travaillent sur la distance, il y a des différences de forme et de ton importantes.

Que nous puissions échanger facilement avec des personnes éloignées de nous est certainement une commodité. Mais la confusion entre un échange direct et un échange à distance est dangereuse. Nous ne pouvons rejoindre l’autre que si nous sommes prêts, à l’occasion, à nous tenir devant lui et à percevoir ses réactions dans toute leur richesse et leur diversité.