Les mutations sociales vues à travers notre assiette

Les pratiques alimentaires en disent beaucoup sur le fonctionnement d’une société. En Espagne, par exemple, il existe un mot pratiquement intraduisible, la sobremesa, qui est un moment, après le repas, où les convives restent à table et discutent tranquillement. C’est un moment de sociabilité particulier qui ne se vit pas de la même manière dans d’autres pays. En France la convivialité se construit plutôt pendant le repas lui-même. Ailleurs, le repas est, parfois, surtout un moment fonctionnel où l’on s’alimente, ce qui fait que l’on passe à autre chose le plus vite possible.

Les changements alimentaires, marqueurs d’évolutions sociales sur le long terme

Est-il possible, alors, de lire des évolutions sociales au travers de ce qui se passe dans notre assiette ? Assurément. De premières choses sont visibles, déjà, si l’on regarde les évolutions de longue durée. Pour la France, le tournant se situe un peu avant le début du XXe siècle. A cette époque, l’essentiel de l’apport calorique provenait des céréales et des féculents. Depuis, les produits animaux, les fruits et légumes, les graisses et les sucres rapides, ont compensé une baisse vertigineuse desdits céréales et féculents. Si l’on décompose les apports entre glucides, lipides et protides on voit qu’on a changé de monde depuis 1900.

Source : Les comportements alimentaires, expertise collective animée par l’INRA, en 2010. Les données proviennent de FAO Stat

On a donc une alimentation beaucoup plus grasse qu’autrefois. Ce qui n’est pas visible sur le graphique est que les glucides ne sont pas non plus les mêmes (beaucoup moins de sucres lents) et les protides non plus (beaucoup plus de protéines animales et beaucoup moins de protéines végétales).

D’un côté on peut se dire que notre alimentation s’est diversifiée. De l’autre on voit que tout ce qui pose problème, aujourd’hui, autant en termes de santé publique que d’empreinte environnementale, résulte d’évolutions plutôt récentes au regard de l’histoire. Dès lors, pour beaucoup de générations qui ont vécu cette transition alimentaire progressive comme un accès à la modernité, la perspective de retourner à une alimentation plus végétale sera forcément vécue comme un renoncement.

Une autre évolution : l’explosion des plats préparés, est beaucoup plus récente. Leur usage a été multiplié (en gros) par 5 entre 1960 et 2000. Cela a été de pair avec un changement dans les lieux d’approvisionnements et le recours croissant aux grandes surfaces. Une évolution très récente (postérieure aux années 2000) montre un retour vers des surfaces de vente un peu plus petites (les hypermarchés sont en recul au profit des supermarchés).

Qu’est-ce que ces évolutions nous disent de l’évolution de notre société ?
Elles témoignent de transformations économiques, en premier lieu : certains produits de base sont moins chers, le niveau de vie moyen a augmenté, les fast foods ont démocratisé l’accès au restaurant et les plats préparés sont devenus plus variés et moins chers, etc.
Elles témoignent, également, d’une diminution du temps de travail domestique pour les femmes. Entre 1974 et 2010 (chiffres de l’enquête Emploi du Temps de l’INSEE), le temps passé en cuisine + vaisselle + courses a diminué de 50 minutes par jour (donc près de 6 heures par semaine) pour les femmes. Pendant la même période il a augmenté de … 8 minutes par jour pour les hommes ! Donc, la pratique d’une alimentation plus vite préparée, plus vite achetée, en partie sous-traitée (via des barquettes ou des restaurants), correspond à une évolution majeure du rôle social des femmes. Et l’évolution est encore plus marquée pour les femmes des milieux populaires qui ont eu accès récemment à des moyens auparavant réservés aux femmes cadres.

En revanche, ce que l’on peut remarquer (toujours au travers des enquêtes Emploi du Temps), c’est que le temps consacré aux repas eux-mêmes n’a pratiquement pas varié. Plus de personnes mangent seules, c’est vrai. Mais c’est, apparemment, directement lié au fait que plus de personnes vivent seules.

L’enjeu écologique de l’assiette ; contradiction entre fin du monde et fin du mois

Les liens entre assiette et société marchent dans l’autre sens, également : si l’on entend changer quelque chose aux modes d’alimentation, cela a des retentissements sociaux et culturels majeurs.
Or on estime que l’ensemble de la filière agroalimentaire (production agricole, transport, transformation, distribution, restauration, cuisine) produit environ 30 % de l’effet de serre français. On sait, par exemple, que l’alimentation carnée actuelle n’est pas soutenable au niveau mondial. Son rendement global est faible (il vaut mieux manger directement des céréales que de les faire manger à des animaux que l’on mange ensuite). L’empreinte carbone des ruminants est désastreuse (ils crachent du méthane en ruminant). Et du point de vue de la santé publique, une consommation élevée de viande rouge n’est pas sans danger. Mais cuisiner les végétaux n’est pas si simple (si on veut obtenir des saveurs marquées) et cela prend plus de temps que de faire cuire un beefsteack. On sait aussi que les plats précuisinés ont une valeur nutritive plus faible et une empreinte carbone plus élevée que lorsque l’on cuisine soi-même. Utiliser des légumes congelés est également consommateur de ressources. Il semblerait que tout ce qui fait gagner du temps coûte cher en carbone ! Et même aller au restaurant n’est pas neutre, à moins d’utiliser les services d’un restaurateur particulièrement concerné par les questions écologiques. La plupart des restaurateurs essayent de gagner du temps eux-mêmes, utilisent des préparations toutes faites, des légumes de contre-saison, et tablent massivement sur le congélateur.

Du coup cela met toute une série de pratiques sous pression. Mais quelle est donc la marge de manœuvre de tout un chacun ? Là on retrouve des réalités sociales hélas assez robustes.
Si le temps de préparation est en jeu, on voit mal comment aller de l’avant sans mobiliser d’autres personnes du foyer que la maîtresse de maison (sinon ce serait purement et simplement une régression sociale pour les femmes). C’est envisageable sur le long terme. A court terme les rigidités semblent très fortes.
Du côté de l’économie, il est assez normal que les personnes qui ont le moins de ressources soient les moins enclines à acheter de la nourriture biologique ou de meilleure qualité. L’enquête de l’INSEE sur le budget des ménages de 2017 montre que les 20 % les plus pauvres dépensent 18 % de leur budget pour l’alimentation, tandis que les 20 % les plus riches n’y consacrent que 12 %. Les ménages les plus pauvres ont donc une marge de manoeuvre bien plus faible. Ils n’ont pas tellement les moyens de substituer une dépense à une autre.

C’est donc un domaine où, comme on l’a dit au moment du mouvement des gilets jaunes, les exigences de fin du mois s’opposent aux réflexions sur les menaces de fin du monde que font peser sur nous les désordres écologiques.

Et cette divergence dans l’horizon de temps considéré va plus loin. Comme le notent les auteurs du rapport d’expertise dont nous avons extrait le graphique ci-dessus : les couches sociales défavorisées ont « un sentiment moindre d’auto efficacité et une faible estime de soi. Les sujets ne se sentent [dès lors] pas capables de réaliser des modifications […] de comportements trop éloignés de leurs habitudes. [Et, ils ont, par ailleurs] une difficulté à se projeter vers l’avenir […] en raison des difficultés immédiates de la vie » (pp. 231-232 du document). Le nombre d’événements désagréables qui leur « tombent dessus » et sur lesquels ils ont peu de prise les installe dans une forme de fatalité à l’égard de l’avenir lointain.

On voit comment le rapport à l’assiette met très rapidement en évidence des rapports au temps fortement clivés.

Les paradoxes de l’eschatologie ordinaire contemporaine

Or, il y a quelque chose d’inédit dans ce clivage des horizons de temps. En effet, à travers l’histoire, ce sont plutôt les couches sociales défavorisées qui ont manié des discours eschatologiques, tandis que les groupes plus favorisés se satisfaisaient de bénéfices à court terme. Les difficultés de fin de mois faisaient espérer l’horizon d’un autre futur. Un tel retournement est-il lié à la sécularisation ? Pas uniquement. L’eschatologie laïque avait, jusqu’à présent, obéi aux même règles : les espoirs révolutionnaires et l’attente d’un grand soir fleurissaient parmi les ouvriers. Le fait que les groupes favorisés raisonnent sur un horizon de temps plus long que les autres témoigne, me semble-t-il, d’une mutation historique majeure où les plus pauvres ont tout simplement perdu tout espoir, qu’il soit terrestre ou céleste.

Car pour le reste, je pense qu’il n’est pas hors de propos de parler d’eschatologie à propos de la « fin du monde » écologique. Elle est là pour orienter nos pratiques dans le présent, évidemment. Mais l’eschatologie néo-testamentaire n’était pas, non plus, une pure attente. Elle était plutôt une manière, elle aussi, d’orienter les pratiques présentes au regard d’une réalité à venir. Et, d’ailleurs, l’engagement des chrétiens par rapport aux menaces qui pèsent sur le devenir de l’humanité a aussi ce sens. Dieu, dans son amour, nous appelle à nous soucier des autres, de nos prochains actuels et futurs car c’est cet amour qui prévaudra à la fin des temps.

Une humanité peu ordinaire

Samedi prochain, le 18 janvier, commence, comme chaque année, la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Cette année, ce sont les églises de Malte qui ont conçu le support d’animation. Elles ont mis en exergue le commentaire du livre des Actes, qui fait suite à l’échouage du bateau de Paul et de ses compagnons sur l’île de Malte (évidemment) : « les habitants du lieu ont fait preuve, à notre égard, d’une humanité peu ordinaire » (Ac 28.2).

Les supports qui sont accessibles en ligne parlent, en premier lieu, de l’accueil mutuel que les différentes églises pourraient et devraient se manifester l’une à l’autre. Mais, naturellement, pour les habitants de Malte, des histoires de navires qui s’échouent sur les côtes sont d’une actualité brûlante. Et j’imagine volontiers que « l’humanité peu ordinaire » dont parle le livre des Actes, contraste violemment, pour eux, avec l’humanité réduite à la portion congrue dont l’Europe témoigne aujourd’hui, à l’égard des réfugiés qui s’échouent en Méditerranée.

Nous sommes tous des naufragés !

Une chose me frappe, dans ce verset, c’est que Luc mentionne cet accueil exceptionnel qu’ils ont reçu. Il s’en étonne et s’en réjouit. Il sort d’un épisode compliqué où, sur le bateau, l’humanité n’a pas toujours été au rendez-vous. A certains moments c’était « chacun pour sa peau » et il a fallu plusieurs interventions de Paul, et du Centurion qui dirigeait le voyage, pour ramener tout le monde à de meilleurs sentiments.

Luc nous montre, ainsi, quelque chose de sa subjectivité : il était prêt à être accueilli. Et même par des barbares ! Le verset dit exactement : « ces étrangers (c’est le mot « barbares » en grec) ont fait preuve d’une philanthropie peu ordinaire ». Voilà le génie de ce passage : Luc renverse la perspective. Il célèbre l’accueil qu’il a reçu de la part de personnes dont la philanthropie n’était pas automatiquement acquise. Luc aurait pu se prendre au sérieux, se voir comme un compagnon de Paul venu apporter la Bonne Nouvelle, venu se défendre d’accusations injustifiées devant l’Empereur. Mais il est juste un homme, rincé par une tempête et un naufrage, qui a cru sa dernière heure arrivée et qui vient de plonger dans l’eau parce que son bateau s’est fendu en deux à l’approche des côtes. Il est encore sous le coup de l’émotion, faible et vulnérable, et il est particulièrement sensible à ces gestes simples que font les habitants de Malte : ils allument un feu pour les réchauffer, car il pleut et il fait froid.

J’y vois un fort écho à un autre texte de Luc : la parabole du bon Samaritain. C’est comme si Luc se voyait, à son tour, comme un homme laissé sur le bord de la route, blessé et souffrant et qu’un « barbare » le relevait pour l’emmener à l’auberge.

Et, pour parler de nous et de ce que les églises de Malte nous proposent de méditer, je pense que, dans ces histoires de naufrages et de réfugiés, le point décisif est de savoir si nous nous considérons (ou pas) comme des personnes à qui, à l’occasion, quelqu’un a manifesté une humanité peu ordinaire.

Deviens peu ordinaire toi-même !

Si je prends conscience que j’ai été au bénéfice de la philanthropie d’autres personnes, il me sera facile de comprendre ce que dit Jésus à la fin de la parabole du bon Samaritain : « va et toi fais de même ». Si, à l’inverse, je pense que je dois tout à mes efforts, à mon travail ou à mes mérites, la perspective de devoir accueillir quelqu’un d’autre m’apparaîtra comme une corvée.

La société d’aujourd’hui est dure pour beaucoup de personnes. La concurrence pour l’accès à l’emploi est sévère, le travail est exigeant. Beaucoup de gens redoutent de se retrouver sur le bord de la route et sans secours. Il est assez logique, dans ces conditions, qu’ils considèrent des personnes en difficulté, qui s’échouent sur les côtes, sans se sentir redevables, à leur égard, d’une humanité particulière.

Cela dit, je propose à tout un chacun, en ce début d’année, un exercice salutaire. Même dans ce contexte tendu, même au milieu de relations sociales complexes et vites agressives, il arrive que telle ou telle personne nous manifeste une humanité peu ordinaire. Et il est bien d’en faire l’inventaire. Cela nous donne un autre regard sur la vie. Pour ma part, quand je pense aux quelques situations de ce genre que j’ai vécues, ne serait-ce que l’année passée, cela me fournit un trésor qui me donne force et courage pour aborder l’année qui vient.

Réforme des retraites. Quelle justice ?

Il faut que je me lance sur cette question qui fait la une de l’actualité. Cela fait plusieurs semaines que je recule. Mais, au fil des discussions, des revendications, des éléments qui ressortent des débats, les choses deviennent plus concrètes et, en fait, plusieurs questions ayant trait à la justice émergent.

Au départ, l’annonce faite par le candidat Macron dès la campagne électorale, était de promouvoir un système juste. On retrouve cette ambition dans le rapport Delevoye (où nombre des arguments justifiant les grands axes de cette réforme sont développés) avec notamment cette formule, en forme de slogan : « un système où un euro cotisé donne les mêmes droits » (à tous). Dis de cette manière, on a l’impression que l’on a trouvé un critère incontestable de justice. Mais peut-on réduire la complexité de la société, avec l’extrême diversité des situations que l’on y rencontre à une formule aussi simple ?

L’argument, cela dit, est développé de manière intéressante dans l’introduction. Deux options sont opposées : celle où c’est l’Etat qui gère l’ensemble des retraites de la nation, et celle où ce sont des solidarités professionnelles qui prévalent et qui, du coup, gèrent des systèmes particuliers. Par le passé, « l’ambition universelle, dit le rapport, a cédé sous le poids des solidarités professionnelles, d’où nos 42 régimes de retraite ». Or, dans un contexte économique mouvant, « personne ne peut garantir l’avenir de sa profession dans sa pratique, son essence, sa démographie, son statut, son périmètre ». Il y a là une considération fort importante. Les caisses de cadres, par exemple, bénéficient d’une démographie favorable, puisque le nombre de cadres dans la population active ne cesse d’augmenter. Il y a donc beaucoup de jeunes cadres par rapport au nombre de cadres retraités. A l’inverse, le retraite des cheminots est un gouffre, non pas tellement à cause de l’âge du départ à la retraite, que parce que les effectifs de la SNCF ont fondu de manière drastique, année après année (on en est à 0,55 actif par retraité, d’après les calculs de la Cour des Comptes !).

Il est donc normal (et cela semble juste) que l’Etat dépasse des logiques trop locales. Par ailleurs, certains secteurs professionnels ont pu négocier des accords avantageux, à l’inverse d’autres, et cela crée, également, des inégalités. Mais on voit aussi le talon d’Achille d’un tel raisonnement. Car un secteur professionnel peut, à l’inverse, promouvoir une vision de la justice plus concrète, plus proche du terrain et plus adaptée à la variété des situations de travail.

Et donc, en s’adossant, a priori, à un argument abstrait et formel, le gouvernement s’est doublement compliqué la tâche. Il était évident, d’une part, qu’il peinerait à expliquer les bénéfices concrets d’un système justifié d’une manière aussi formelle et qu’il lui serait, d’autre part, difficile d’avoir une boussole pour gérer des négociations face à des revendications précises.

Toutes les exceptions soulevées posent des questions fortes en terme de justice

Le paradoxe est qu’en affichant un critère aussi simple et aussi fort, le projet a fait ressortir un nombre vertigineux de cas problématiques qui montrent à quel point la justice est multidimensionnelle.

La simple lecture du rapport Delevoye soulève déjà plusieurs lièvres. Il y a, d’abord, toute une série de cas qui, d’ailleurs, représentent des avancées, où on envisage de donner des points à des personnes qui ne cotisent pas (chômeurs, parents qui interrompent leur activité pour s’occuper de jeunes enfants, aidants, etc.). Or, déjà, si on veut déterminer une liste « juste » des cas pris en compte et du nombre de points accordés à chacun on rentre dans une négociation où les critères seront complexes à construire.

Mais il y a d’autres cas bien plus critiques.

L’exception des travailleurs indépendants

On lit, par exemple, cette affirmation : « dans le système universel de retraite, les salariés et les fonctionnaires cotiseront au même niveau, pour qu’à rémunération identique, ils aient les mêmes droits à retraite ». Si on est attentif, on s’aperçoit que cette phrase ne parle que des salariés. Et, de fait, il n’est pas prévu d’aligner les travailleurs indépendants sur les mêmes règles. Une authentique contorsion verbale prévaut ici : « Indépendants : un barème de cotisation adapté dans lequel l’équité avec les salariés est davantage recherchée ». L’équité est « davantage recherchée » : belle manière de dire qu’elle ne sera pas atteinte.

Il y a peut-être de bonnes raisons pour lesquelles un tel alignement serait impossible, voire injuste. Mais il ne relève certainement pas du principe affiché. Dans la pratique, le plafond de cotisation des indépendants (au-delà duquel il n’y a pas de cotisation) sera trois fois plus bas que celui des salariés. Ce qui nous est expliqué de la manière suivante : « le système universel de retraite tiendra compte de la dégressivité actuelle des cotisations, nécessaire à la préservation du modèle économique des travailleurs indépendants ». Le système universel tiendra donc compte de la situation actuelle. Pourquoi pas ? Mais pourquoi limiter cet argument à ce cas précis ? Et surtout, s’il s’agit de préserver le modèle économique en question, il semblerait plus judicieux d’avoir une progressivité (les plus fragiles économiquement cotisant moins) plutôt qu’une dégressivité.

Par ailleurs, si on parle de plafond, l’existence même d’un tel plafond pour les salariés (comme pour les indépendants) a fait débat. Au-delà d’un certain niveau de rémunération, le prélèvement se limite à la fraction qui finance les dimensions les plus sociales du système. Dans ce cas, évidemment, la fraction du revenu qui excède le plafond n’est pas prise en compte dans le calcul de la retraite. Pourquoi pas ? Mais pourquoi ? Cela incitera, de fait, les personnes concernées à investir dans des systèmes de retraite complémentaires que l’on prétend voir disparaître avec la réforme.

L’exception des professions dangereuses

Autre point. Dès le rapport Delevoye, le cas des policiers, des militaires et des pompiers était mentionné.

Je cite toujours. « Des spécificités pourront être conservées pour les fonctionnaires qui exercent des missions régaliennes de maintien de l’ordre et de sécurité publique. […] Pour l’exercice de ces missions, qui se caractérisent par leur dangerosité et par des contraintes importantes, l’État doit en effet disposer de fonctionnaires en pleine possession de leurs capacités physiques et par conséquent relativement jeunes ». On a là un concept nouveau : « la pleine possession des capacités physiques ». Or cela vient peu après un paragraphe plutôt cruel concernant les aides-soignantes, où l’on compare les aides-soignantes de la fonction publique hospitalières qui peuvent partir à 57 ans, à celles qui sont sous statut privé et qui ne le peuvent pas. Devrait-on aller, dans ce cas, vers un moins disant social ? Le rapport ne tranche pas et renvoie à la question générale de la pénibilité (qui fait, d’ailleurs, l’objet de nombreuses différences d’appréciation, et de nombreuses contestations, dans le système actuel). Alors pourquoi tranche-t-il immédiatement dans le cas des missions régaliennes de l’Etat ?

En fait, la question de la diminution des capacités physiques avec l’âge est une question pour beaucoup de professions. Une aide-soignante a un métier physiquement exigeant. Un conducteur de train n’a pas la même concentration après 50 ans. Et faire face à une classe d’élèves moyennement motivés nécessite une « pêche » qui fléchit, elle aussi, avec les années.

On s’aperçoit, alors, que l’argument (sous-jacent à beaucoup de réformes des retraites) de l’espérance de vie qui augmente est une simplification dangereuse. On distingue déjà l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé (qui augmente moins). Mais il faudrait également distinguer la capacité à faire face à une situation fatigante qui diminue bien avant l’âge légal de départ à la retraite. Dans certaines filières professionnelles on gère cette diminution en valorisant l’expérience et la hauteur de vue : donc en dirigeant les personnes d’âge mur davantage vers les fonctions d’expertise, ou les fonctions stratégiques et moins vers les fonctions opérationnelles. Mais ce n’est pas possible pour toutes les filières professionnelles.

La « malchance » de ceux qui ont une progression de carrière régulière

On sent bien que certaines professions bénéficient d’un rapport de force favorable pour négocier des exceptions (et les conducteurs des transports ont, il faut le dire, un pouvoir de blocage qui leur donne du poids dans les négociations). Par ailleurs, plus on rentre dans les détails, plus la complexité se dissémine. C’est une des raisons qui rend un simulateur de retraite extrêmement complexe à élaborer (d’ailleurs, aujourd’hui, le montant exact de la pension que touchera une personne donnée reste partiellement un mystère qu’il est parfois difficile de dissiper).

Il y aura, quand même, des gagnants mécaniques et des perdants mécaniques avec un système par points (quel qu’il soit). En gros, tous ceux qui ont eu une carrière assez plate, avec un salaire qui a assez peu varié, auront accumulé un nombre de points qui leur donnera une retraite assez proche de leur salaire (et, évidemment, c’est l’exemple de quelqu’un qui a eu le même niveau de rémunération toute sa vie qui est détaillé dans le rapport). A l’inverse, quelqu’un dont le salaire aura évolué régulièrement tout au long de sa vie, sera ramené en arrière de plusieurs années quand on calculera la moyenne des points qu’il a accumulé au fil des ans.

On comprend la colère des enseignants. Ils sont pratiquement la profession qui a l’évolution de carrière la plus progressive. Même au sein de la fonction publique leur cas est particulier (je renvoie au bilan qui a été établi par l’INSEE). En gros, ils sont sous-payés à l’embauche par rapport à leur niveau de diplôme et ne parviennent à une rémunération correcte qu’en fin de carrière. Et la perspective d’intégrer leurs primes dans le calcul de leur retraite n’est pas motivante car ils sont, également, un des corps de la catégorie A de la fonction publique qui touche le moins de primes.

Là, la perspective d’une retraite universelle révèle une injustice qui pourrait coûter très cher à l’Etat s’il confirme qu’il entend y remédier (mais le fera-t-il pour de bon ?) : rien ne justifie la courbe de carrière actuelle des enseignants. Il devraient, comme beaucoup d’autres professions du public et du privé, avoir une croissance rapide de leur rémunération en début de carrière, puis connaître, ensuite, une croissance modérée (je précise que je n’étais pas salarié de l’éducation nationale avant de prendre ma retraite !).

Les effets de l’âge d’équilibre sont inégaux socialement

Enfin, dernier exemple, imposer un âge d’équilibre, pour inciter à prendre sa retraite plus tard est, là aussi, une opération mathématique qui a des effets contrastés suivant les personnes. Quelqu’un qui a commencé à cotiser assez tard sera incité, de toute manière, à continuer à travailler pour augmenter son nombre de points. L’âge d’équilibre ne changera pas grand chose pour lui. La mesure touchera, en premier lieu, les personnes qui ont commencé à cotiser jeunes qui, donc, travaillent depuis longtemps et dont on sait qu’elles ont une espérance de vie plus courte que la moyenne. Il y a donc une injustice mécanique dans ce type de mesure.

La justice : une affaire de débats et d’incertitude

Voilà un bref aperçu de quelques points durs qui soulèvent, à chaque fois, des questions importantes que l’on ne peut pas traiter par le mépris. Et beaucoup soulignent, à propos de ce dossier (et d’autres), que l’attitude de l’exécutif, campé sur ses certitudes, et qui ne négocie que du bout des lèvres, contribue à la crispation globale. De fait, prétendre parvenir à la justice d’une manière aussi impersonnelle est choquant, surtout lorsque l’on découvre que certains ont réussi à obtenir, par leur entregent, des entorses aux principes affichés.

Je médite souvent, lorsque la question de la justice est en jeu, la formule du Deutéronome, qui concernait la mise en place d’institutions judiciaires : « la justice, la justice, tu poursuivras » (Dt 16.20). La répétition du mot « justice » qui est une tournure stylistique courante, en hébreu, est une manière d’insister sur le mot, mais, également, de sous-entendre que la justice n’a rien d’évident et qu’elle mérite qu’on y pense et y repense. Le verbe « poursuivre » provoque, en français, un effet détonnant car, dans notre langue, ce sont les prévenus qui sont poursuivis. Ici c’est la justice. On a compris l’idée générale : il est aventureux de penser que l’on a la justice entre les mains. Elle nous échappe sans cesse, mais ce qui compte c’est de continuer à la poursuivre, à y tendre, et cela appelle un travail long et complexe.

Les magistrats savent bien que rendre la justice se fait au terme de débats contradictoires, que ce moment est précédé d’enquêtes plus ou moins longues, d’un temps de délibéré et qu’un appel est toujours ouvert, afin que d’autres rejugent ce qui a été jugé une première fois. On se plaint de la lenteur de la justice, dans certaines affaires. Elle n’est pas toujours un inconvénient. On devrait d’ailleurs se méfier des appels incessants, dans l’opinion et dans le monde politique, à multiplier les procédures de comparution immédiate.

En dehors de la situation judiciaire, il faut souligner que la justice est, dans la société, plus un objet de débats et de confrontation, qu’un espace de consensus. Et, pour aller au-delà du bout de phrase du Deutéronome, on notera que les prophètes de l’Ancien Testament ont passé beaucoup de temps à critiquer la justice à courte vue des puissants de leur temps. A courte vue … précisément parce qu’ils avaient fait taire leurs contradicteurs.

Et donc, que va-t-il se passer finalement, sur le front des retraites ? Il semblerait que, dans les coulisses, on discute plus qu’on ne veut bien le dire publiquement. C’est souvent le cas. Quel sera le résultat ? On l’ignore aujourd’hui. Il est clair, en tout cas, que le système dit universel comportera de nombreuses exceptions. Une partie d’entre elles, au moins, devra quelque chose à des rapports de force plus qu’à des considérations d’équité. Il est inévitable qu’il en soit ainsi. Mais à l’heure du bilan, quand on fera le compte des gagnants et des perdants, tout un chacun jugera de la justice de l’opération menée avec de tout autres critères que celui des droits soit disant égaux accordés pour tout euro versé.

Classement PISA. Ce n'est pas forcément l'école le problème

La publication du classement PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) crée souvent l’événement. On s’empresse de se flageller, de se défendre, de se lamenter et que sais-je encore? La première chose à dire est qu’il faut raison garder. Les résultats en France sont comparables à ceux de l’Allemagne, des Pays-Bas ou de la Suisse. Les commentaires catastrophistes sont donc hors-sujet ; et seuls ceux qui sont intimement convaincus qu’en France nous sommes les meilleurs sont meurtris. Nous sommes, en fait, une nation moyenne au sein des pays riches et, de ce point de vue, de toute manière, nous sommes privilégiés par rapport à un pays pauvre. Naturellement, tous ceux qui pensent que nous sommes, en fait, meilleurs que le classement ne l’indique préfèrent accuser la méthodologie de l’enquête. On entend des commentaires analogues lors de la publication du classement de Shanghai sur les universités. Bien sûr, tout classement a ses biais, et il faut en être conscient. Mais si on veut bien mettre entre parenthèses l’arrogance française qui fait tant sourire à l’étranger, on s’apercevra que la mesure correspond à une réalité. Oui, nous sommes, au sein des pays riches, une nation moyenne et qui n’a rien d’extraordinaire (ni, d’ailleurs, de catastrophique) du point de vue de l’éducation et de la recherche. Pour avoir visité des universités étrangères, fréquenté des colloques internationaux et lu des études comparées sur différents systèmes éducatifs, j’en suis intimement persuadé.

Ensuite, si on sort de la mesure brute de la performance, l’enquête a construit d’autres indicateurs où la France se situe nettement en-dessous de la moyenne et ils m’intéressent davantage. N’en déplaise à certains, l’enquête a, en effet, tiré parti d’études internationales en science de l’éducation et elle a donc posé toute une série de questions aux élèves sur l’environnement et le contexte de leur formation, car on sait que ces éléments peuvent jouer un rôle dans l’acquisition des connaissances. Un certain nombre de ces indicateurs pointent vers des réalités sociales qui ne se réduisent pas à l’école et qui interrogent, à mon avis, bien plus que le système éducatif lui-même.

Mais une telle analyse demande plus de temps, même si un résumé des caractéristiques du cas français est accessible en ligne. Il faut aller fouiller dans des annexes touffues, des fichiers accessibles en ligne et lire des notices techniques plutôt pointues.

Une approche individualiste de l’apprentissage

On a posé, par exemple, aux élèves une série de questions sur la coopération et sur la concurrence.
Sur la coopération, on leur a soumis les formulations suivantes : « les élèves semblent apprécier la coopération » ; « les élèves coopèrent, me semble-t-il, les uns avec les autres » ; « les élèves ont l’impression, en général, que coopérer les uns avec les autres est très important ». Pour chaque formulation ils devaient cocher leur estimation : « pas du tout vrai », « en petite partie vrai », « plutôt vrai », « tout à fait exact ». A partir de ces trois questions les enquêteurs ont construit un indice synthétique.
Sur la compétition, les formulations étaient du même ordre : « les élèves semblent apprécier la compétition » ; « les élèves, me semble-t-il, sont en compétition les uns avec les autres ; « les élèves ont l’impression, en général, qu’être en compétition les uns avec les autres est très important ». Et les enquêteurs ont construit un indice synthétique de la même manière.
On cherche donc à connaître la perception des élèves sur la manière dont ils travaillent ensemble.

Or la France se distingue par un indice de coopération particulièrement bas. Elle est, apparemment, l’avant-dernier pays de l’enquête (le dernier étant l’Argentine). Certains pays ont un indice de coopération élevé et un indice de compétition faible (par exemple les Pays-Bas, le Danemark ou le Japon). D’autres ont des indices de coopération et de compétition du même ordre. D’autres ont un indice de compétition nettement supérieur à l’indice de coopération. On y trouve sans surprise les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Mais on notera, malgré tout, que ces deux pays ont des indices de coopération nettement supérieurs à celui de la France.

En fait, en France, les élèves ne se sentent ni en coopération, ni tellement (à peine plus) en compétition les uns avec les autres. En clair, ils se considèrent comme isolés dans leur parcours scolaire. D’autres questions montrent qu’ils ont des amis et qu’ils nouent des liens forts avec des camarades, à l’école (en l’occurrence au collège, puisque les élèves interrogés ont 15 ans). Mais ces liens sociaux ne sont, apparemment, pas mobilisés pour ce qui est du travail à produire.

Un tel constat fait écho à des observations récurrentes que j’ai pu faire, par le passé. D’abord les étudiants étaient souvent en difficulté lorsqu’on leur demandait un travail en groupe. Ils appréciaient, en général, l’idée mais, dans la pratique, avaient des difficultés énormes pour coopérer lorsque le chantier était un peu complexe.

J’ai eu également l’occasion de discuter avec des cadres qui avaient pu travailler en groupe projet à l’étranger. Tous me disaient à quel point cela leur avait paru facile, comparé aux multiples complications qu’ils avaient rencontrées pour le faire en France.

En fait, ce double constat que l’enquête fait ressortir : une sociabilité développée, d’un côté, mais qui ne soutient pas la coopération autour d’un travail, de l’autre, me semble bien dire quelque chose des difficultés de la vie sociale en France. C’est peut-être l’école qui est défaillante sur ce point. Mais il me semble, en l’occurrence, que l’école n’est que la réplique d’un point dur qui va bien au-delà d’elle-même.

Cette lacune a-t-elle des conséquences sur l’apprentissage ? On peut faire l’hypothèse, en tout cas, qu’elle handicape particulièrement ceux qui sont en difficulté et, pour paraphraser l’Ecclésiaste : « malheur au jeune qui est seul et qui tombe, sans avoir de second pour le relever » (Ecc 4.10).

Des relations pauvres avec les enseignants

Et cette difficulté à investir des relations dans le cas d’un travail à produire se retrouve dans les échanges avec les enseignants qui, vus du point de vue des élèves (puisque c’est eux qui répondent), sont assez peu mobilisateurs.

Là aussi la France est plutôt mal classée. Les questions sont multiples (on demande aux élèves si cela arrive plus ou moins souvent) : « le professeur montre de l’intérêt pour l’apprentissage de chaque élève » ; « le professeur donne une aide particulière à ceux qui en ont besoin » ; « le professeur aide les élèves dans leur apprentissage » ; « le professeur poursuit son cours jusqu’à ce que tout le monde comprenne » ; « le professeur me donne des retours sur mes points forts » ; « le professeur m’explique comment je peux m’améliorer ». Il y a des questions encore plus précises : « lors des deux derniers cours de français que j’ai eus (l’enquête portait cette année sur la maîtrise de la langue) le professeur m’a donné confiance dans mes capacités de bien faire » ; « il a écouté ma manière de faire les choses » ; « j’ai eu l’impression qu’il m’avait compris ».

Quelle que soit la manière dont on tourne la questions la France se trouve toujours nettement au-dessous de la moyenne. Certains trouveront peut-être que cette manière de tourner les questions correspond à une pédagogie marquée par le milieu anglo-saxon. Mais la plupart des pays d’Amérique Latine ont de bons scores à ces questions. Et que penser de l’Albanie, du Portugal, de la Turquie, de la Finlande ou de l’Islande qui ont eux aussi de bons scores ?

Tout cela donne l’impression que la relation enseignant-enseigné reste assez formelle dans le système français (en tout cas comparé à d’autres) et, là aussi, il me semble que ce n’est pas uniquement une question de moyens ou de temps disponible, mais que cela interroge plus profondément le rapport de notre société au savoir. Il semblerait que, sitôt qu’une connaissance soit en jeu, la relation entre les personnes passe au deuxième plan.

Là aussi, si on parle de la maîtrise de la langue, les expériences que j’ai pu faire à l’étranger m’ont beaucoup marqué. Je parle plusieurs langues étrangères, avec des niveaux de maîtrise très différents. Je peux imaginer qu’un anglophone me comprenne sans effort. En revanche un hispanophone devra se montrer plus tolérant et un italien devra vraiment y mettre du sien pour me comprendre. Or dès que j’essaye de communiquer dans la langue du pays où je séjourne, je me trouve face à des interlocuteurs souriants, qui m’encouragent dans mes efforts et qui, avant toute chose, tentent de me comprendre. Ils mettent en avant la situation d’interlocution et, au passage, m’aident à m’améliorer du simple fait qu’ils m’encouragent à parler.

A l’inverse, j’ai remarqué que beaucoup de français s’emploient à corriger un étranger dès qu’il ouvre la bouche. C’est presque irrésistible. Avant de lui dire qu’ils l’ont compris, ils rectifieront ses formulations. Et, à l’inverse, j’ai eu beau assurer à des collègues que les étrangers étaient beaucoup plus tolérants que nous avec l’usage de leur langue, j’ai souvent vu ces collègues paralysés par la peur de faire une faute quand ils devaient parler une autre langue que le français.

En bref, il semblerait que nous ayons beaucoup de mal à mobiliser les multiples ressources des relations humaines lorsqu’il s’agit d’apprendre. C’est comme si le savoir était sacré et qu’il échappait au monde des relations ordinaires.

Et voilà comment notre système scolaire est lourdement inégalitaire

Rappelons que ces questions ne sont pas le fruit du hasard et qu’elles résultent d’études en science de l’éducation qui ont montré leur importance pour l’apprentissage. Il suffit de comparer les scores de performance de la France avec ceux d’autres pays où la coopération entre les élèves et entre les élèves et les enseignants est plus développée pour voir où est le problème. L’enquête a coupé chaque pays en quatre catégories suivant le statut socio-économique des parents d’élèves. On voit tout de suite que la différence se fait sur les catégories les moins favorisées.

Corée du SudFinlandePortugalFrance
Score des plus favorisés552562543550
Score du 2e quart525533501509
Score du 3e quart503509480474
Score des moins favorisés477483448443
Score moyen514520492493

Si on se limite aux plus favorisés, la France est alignée avec la Corée du Sud, elle fait un peu moins bien que la Finlande (qui est un des pays qui affiche les meilleurs résultats) et un peu mieux que le Portugal. Les écarts sont bien plus importants pour les moins favorisés et le Portugal y fait même un peu mieux que la France.

Au-delà de l’enseignement : notre difficulté à vivre ensemble

Je suis contraint aux raccourcis dans ce post de blog qui est déjà bien long.
Plusieurs enseignants critiquent cette enquête en disant qu’elle ne prend pas en considération le travail qu’ils font pour former des citoyens au-delà de la simple transmission d’un savoir.

Or ce qui ressort de cette enquête c’est que le déficit que nous connaissons, aujourd’hui, en France, vient de notre difficulté à agir ensemble, à construire ensemble, à découvrir ensemble et cela, il me semble, a beaucoup à voir avec la citoyenneté. En tout cas, aimer son prochain c’est aussi construire des projets avec lui.

Il faut que je m’arrête …

Le bien-être : de l'animal à l'homme

La question du bien-être animal a fait une entrée remarquée sur la scène médiatique et politique, ces dernières années. Je suis, il faut le dire, parfois plutôt mal à l’aise avec des militants qui semblent très concernés par le sort des animaux, alors que je ne les entends pas parler des millions d’être humains qui vivent dans des conditions déplorables.

Un récent avis du Conseil Economique Social et Environnemental me semble ouvrir un champ de réflexion plus prometteur en soulignant que bien-être animal et humain ont partie liée. Ou encore : les problèmes que l’on voit surgir crûment s’agissant d’animaux, témoignent de conditions de production et de travail qui mettent les humains, eux aussi, en difficulté. Le CESE a prêté une oreille attentive à la démarche dite « one welfare » qui associe bien-être animal, humain et environnemental.

Les conditions de travail : point de rencontre entre l’homme et l’animal

Au-delà du slogan, suggestif en lui-même, le rapport souligne que le lien entre bien-être animal et humain devient très concret si on s’intéresse aux conditions de travail. Le gigantisme des installations qui transforme les animaux en objets passifs, transforme également les travailleurs en pions substituables les uns aux autres et vide leur travail de tout sens. Et le lien fonctionne également dans l’autre sens : c’est parce qu’ils vivent des conditions de travail déshumanisantes qui les font souffrir que des humains finissent par se comporter de manière cruelle et dépersonnalisée à l’égard des animaux.

Il est d’ailleurs un peu inquiétant qu’il faille en passer par la question de la souffrance animale, pour que l’on finisse par se rendre compte que, dans des abattoirs immenses ou dans des élevages intensifs, on traite les hommes comme du matériel sans importance.

Je repense, à ce propos, au commandement de l’Exode sur le repos du sabbat : « Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, pas plus que ton serviteur, ta servante, tes bêtes ou l’émigré que tu as dans tes villes » (Ex 20.10). Il signifie, indirectement, que le sort des bêtes déteint sur le sort des hommes et que la manière dont on traite des personnes que l’on pourrait être tenté d’exploiter retentit sur notre propre condition.

En parcourant le rapport du CESE on voit parfaitement que le parti exclusivement productiviste qui a guidé les évolutions de l’élevage est en train de nous rendre tous malades : augmentation de l’effet de serre, baisse de qualité de la nourriture, dégradation des conditions de travail, mal-être animal, etc. Le CESE milite pour une restauration du lien concret entre homme et animal, mais aussi entre les éleveurs et les autres habitants de leur territoire.

Au-delà de l’agri-bashing

Ce lien entre les éleveurs et leurs concitoyens est, en effet, fortement distendu, aujourd’hui. C’est l’ensemble de la profession agricole qui manifeste, régulièrement, parce qu’elle en a assez d’être représentée comme une source de pollution. A vrai dire, nous sommes tous des pollueurs, et c’est à chacun de prendre ses responsabilités. Les agriculteurs, comme tous les autres, ont une marge d’action, même si les aides à la conversion vers une agriculture plus respectueuse de la nature sont insuffisantes.

Mais, au fond, le problème est plus grave. En fait, les agriculteurs sont les premières victimes des substances toxiques qu’ils répandent. Et, à plus court terme encore, ils sont les victimes des maigres rémunérations qu’ils touchent, des horaires de travail hallucinants qu’ils subissent, et du vide de sens d’une activité qui a de moins en moins de lien avec un environnement concret.

Les agriculteurs expriment un malaise que de nombreux salariés éprouvent, eux-aussi : pris dans des rapports sociaux où ils sont les derniers rouages d’engrenages qui les dépassent, ils subissent des coups du sort, des aléas économiques, sans pouvoir faire entendre leur aspiration à une vie digne et pleine de sens.

Et, au bout du compte, comme le laisse entendre le livre de l’Exode, c’est l’ensemble de la vie sociale, c’est nous tous, qui sommes menacés par les déraillages productivistes qui nous mènent, aujourd’hui, dans une impasse.

Les mathématiques servent aussi à apprendre à dialoguer !

La n+1ème réforme de l’enseignement des mathématiques, au lycée, fait des vagues (comme souvent !). Un enseignement de spécialité unique a été conçu, pour la classe de première, aussi bien pour ceux qui se destinent à une carrière scientifique, que pour ceux qui pensent simplement utiliser des outils mathématiques dans leur métier. Du coup, la marche est trop haute pour beaucoup d’élèves, qui se trouvent en difficulté, à la sortie d’une classe de seconde qui ne les avait pas préparés à cela. Un épisode chaotique de plus ?

Derrière ces multiples réformes, et les remous qu’elles suscitent, se joue la place sociale des mathématiques dans l’enseignement français et il est clair que le prestige de cette discipline est en recul. Le nombre d’heures prévues dans les programmes diminue, année après année. Les enseignants en école d’ingénieur ou à l’université en voient les conséquences depuis plusieurs années : les étudiants ne maîtrisent plus les mêmes prérequis que naguère.

Il se trouve que ma propre biographie est traversée par cette question du rôle à attribuer aux maths. J’ai suivi, d’abord, un cursus de mathématiques, discipline où j’avais des facilités, jusqu’à entrer à l’Ecole Normale Supérieure (parmi les derniers, quand même !), obtenir l’agrégation de mathématiques et faire quelques (très modestes) travaux de recherche en mathématiques appliquées. C’est ensuite que j’ai bifurqué pour l’administration des Ponts et Chaussées, l’aménagement urbain, puis la sociologie.

Et, donc, que penser du rôle à donner aux mathématiques dans l’enseignement ? Deux lectures me semblent possible : oui, on a donné une place exagérée aux mathématiques ; mais, d’un autre côté, en édulcorant sa place dans l’enseignement on supprime, au passage, une formation à l’argumentation qui fait cruellement défaut aujourd’hui.

Je vais suivre ces deux lectures possibles, l’une après l’autre.

Oui, on a donné une place exagérée aux mathématiques

J’ai eu l’occasion de suivre de près le cursus suivi par les élèves ingénieurs à l’Ecole des Ponts et Chaussées. Vu les professions auxquelles ils se destinent, à la sortie de l’école, seule une minorité d’entre eux a besoin du bagage mathématique que l’on exige d’eux lors du concours d’admission. Ceux qui entament une carrière scientifique et technique, qui travaillent en conception, en recherche développement, en ont besoin. Les autres se destinent plus à des métiers d’ensembliers où ils animent des équipes pluridisciplinaires et où seules des notions techniques générales leur sont utiles.

Ensuite, les mathématiques, cela a été dit et redit, ont été utilisées d’abord comme un outil commode de sélection. Et ce mode de sélection n’est pas dépourvu de biais : il sélectionne des personnalités pas forcément ouvertes aux autres, qui peuvent accorder une foi exagérée aux calculs, sans voir les présupposés qu’ils incluent. Dans le monde de l’aménagement, par exemple, les faces à faces entre ingénieurs et usagers sont souvent grinçants.

De plus, autre argument, beaucoup de logiciels incorporent, aujourd’hui, des calculs tout faits et seuls leurs concepteurs ont besoin d’être au fait des détails de leur fonctionnement. Il suffit, par exemple, d’appuyer sur une pédale de frein pour lancer un logiciel d’assistance au freinage dont très peu d’automobilistes maîtrisent les tenants et les aboutissants. Cela implique que le bénéfice procuré par la maîtrise des outils mathématiques s’en trouve nettement réduit.

Enfin, si on sort des hautes sphères de l’ingénierie, force est de constater que le français moyen ne sait même pas utiliser la multiplication dans la vie courante. Il semblerait en avoir appris suffisamment à la fin du CM2 (pour ne pas dire une classe antérieure) ! Le manque d’usage des notions mathématiques dans la vie de tous les jours provoque une perte de compétences irrémédiable. Dès lors, pourquoi s’acharner à lui apprendre des notions qu’il oubliera très rapidement ?

Toutes ces remarques pourraient conduire à penser que les cris d’alarme que lancent les enseignants en mathématiques sont d’abord les réactions corporatistes d’une profession qui tient à sa place éminente.

Mais les choses ne sont pas si simples.

Les mathématiques, une école de l’argumentation

Je lis de temps en temps les productions d’un ancien camarade de l’Ecole Normale Supérieure (admis, lui, parmi les tout premiers), Jean-Pierre Demailly, sur l’enseignement des mathématiques. J’y retrouve la trace d’une personnalité que j’ai connue : concernée par les questions de la transmission et pas uniquement par l’approfondissement de son savoir.

Une de ses premières prises de position fit suite à une des saillies de Claude Allègre, alors ministre de l’éducation nationale, qui avait déclaré, en 1999 : « les mathématiques sont en train de se dévaluer, de façon quasi inéluctable. Désormais, il y a des machines pour faire les calculs. Idem pour les constructions de courbes ».

On pourra consulter l’ensemble de la réaction de Jean-Pierre Demailly sur sa page personnelle. J’y relève, pour ma part, deux arguments forts. Le premier est de prendre acte du fait que les mathématiques ont une utilité de plus en plus hétérogène au sein de la population. Dans ce cas, il faut privilégier des filières différentes les unes des autres, alors qu’on est, au contraire, en train (au collège, puis au lycée) d’homogénéiser de plus en plus les cursus. Je le cite : « Le grand tort des anciennes filières C, D, E a été d’instituer un système de sélection par les sciences (et, en l’occurrence par les mathématiques), qui a été ressenti par beaucoup comme une dictature des mathématiques sur l’ensemble des autres disciplines – y compris les autres disciplines scientifiques. Le moyen radical trouvé pour supprimer cette « dictature » a été de nier les différences individuelles et le jeu de balance possible entre les disciplines. […] Cela a conduit en fait à un système encore plus inégalitaire qu’autrefois, où seuls les étudiants les plus favorisés et/ou bénéficiant d’un soutien approprié peuvent tirer leur épingle du jeu ». L’épisode actuel, d’un enseignement commun à destination d’élèves qui ont des projets différents, est, on le voit, la poursuite de cette stratégie fatale.

Et le second argument est, à mes yeux, le plus fort : « les bacheliers qui entrent à l’université paraissent très mal préparés [à ce qui les attend] ; bien souvent, leur vision des mathématiques au sortir du lycée se réduit à la pratique aveugle de techniques stéréotypées et une vision figée des mathématiques – comme si jamais ils n’avaient eu l’occasion de se rendre compte que les mathématiques sont avant tout la science du raisonnement plutôt qu’une technologie des recettes de calcul ». A force de simplifier les contenus, on en fait une série de trucs à appliquer et on se détourne de l’apprentissage de la démonstration.

Il est vrai que, sans doute, seul quelqu’un qui n’a pas été en difficulté face aux maths, peut se rendre compte qu’il s’agit, d’abord et avant tout, d’une science du raisonnement. Elle n’est, d’ailleurs, pas la seule. Autrefois, la rhétorique en tenait lieu, également. La dissertation française ou philosophique en font partie, elles aussi. Mais il est certain que l’apprentissage du raisonnement est fortement lacunaire, de nos jours. Claude Allègre, pour parler du lui, tout au long de sa carrière, et avant même d’être ministre, a laissé soupçonner, à plusieurs reprises, qu’il ignorait totalement ce qu’argumenter voulait dire. De ce point de vue, il a été une sorte de précurseur de l’ambiance actuelle, où l’affirmation gratuite et l’invective sont plus facilement entendues qu’une argumentation.

Du bon usage de l’argumentation

La question est donc : que font ceux qui ont eu la chance d’approfondir cette science du raisonnement ? J’entends : que font-ils dans des situations pratiques où les enjeux ne sont pas purement mathématiques ? J’ai pu côtoyer deux cas de figure assez contrastés. Les uns (et cela renvoie à mes premières considérations) utilisent cette gymnastique pour prouver qu’ils ont raison et disqualifier leurs interlocuteurs. Les autres, à l’inverse, mobilisent ce savoir-faire d’une manière symétrique : ils s’en servent également pour clarifier le point de vue de l’autre, en prendre la mesure, le comprendre, le rendre audible et discutable.

A ce propos, un des arguments récurrents des tenants de la formation mathématique est de dire qu’une part majeure de l’innovation repose sur cette discipline. Ce n’est pas entièrement vrai. L’innovation médicale, ou biomédicale, l’innovation informatique et même une part significative de l’innovation industrielle, ne s’appuient pas directement sur les outils mathématiques. En revanche, elles supposent d’utiliser une approche argumentative comparable à celle des mathématiques. Ensuite il y a quelque chose qui renvoie à ce que nous venons de dire : le succès de la Silicon Valley, par exemple, n’a pas reposé seulement sur une excellence scientifique. Les innovations qui y ont vu le jour ont percé parce qu’elles ont su répondre à des attentes, reformuler des demandes, bref traduire le langage de tout un chacun en programme de recherche. Dans ce domaine aussi on voit, donc, que la clarification que permet la formation mathématique est surtout utile quand elle nourrit un dialogue.

J’ai commencé, par exemple, à utiliser Internet avant l’apparition de Google. Je me souviens encore des moteurs de recherche (complexes et laborieux) que j’utilisais à l’époque. Et je me souviens également du jour où un collègue m’a parlé d’un nouveau moteur de recherche qui s’appelait Google. En 5 minutes je l’avais adopté : c’était l’outil qui se rapprochait le plus de ma manière de formuler les questions.

Donc oui, nous avons besoin, nous avons un urgent besoin, de personnes capables de démêler l’écheveau de situations complexes, d’attentes hétérogènes, d’enjeux entrecroisés. Nous avons besoin d’acteurs en mesure de reformuler des attentes d’une manière audible et compréhensible par le plus grand nombre de personnes possible. Il nous faut absolument sortir du jeu actuel des pseudos échanges où chaque partie se contente d’éructer sa vision des choses à destination de ses adversaires.

Les personnes qui ont eu une formation à une discipline logique ont acquis des compétences pour ce faire. J’ai souvent rendu grâce à mon parcours mathématique quand j’ai dû animer des réunions foisonnantes, menacées de partir dans tous les sens.

Mais il reste un vide intersidéral, dans l’enseignement : les lieux où l’on discute sont peu nombreux ; ils reposent beaucoup sur les choix pédagogiques personnels de l’enseignant. Et l’école est dépendante des logiques sociales d’exclusion et de classement qui pervertissent, aux yeux de beaucoup de catégories sociales, la confiance dans les institutions et donc dans les arguments formels, quels qu’ils soient.

Donc oui, les mathématiques peuvent être une école du raisonnement, mais encore faut-il construire des lieux où le dialogue raisonné a droit de cité. Et c’est là que nous sommes collectivement défaillants.

Aux racines de la Réforme radicale

L’apostrophe d’une œuvre graphique saisissante

Le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg propose, en ce moment, une rétrospective consacrée à l’artiste allemande Käthe Kollwitz. L’essentiel de ses travaux sont des gravures, des dessins en noir et blanc et des statues, qu’elle a produits pendant la première moitié du XXe siècle. Il est difficile de la classer dans un genre. On a pu la qualifier d’expressionniste et il est vrai que ses œuvres ont une grande force expressive. Mais là s’arrête la proximité.

Käthe Kollwitz peint la misère et la souffrance qu’elle voit à sa porte. Elle était proche de la social-démocratie allemande, mais son approche est plus sensible que politique ou idéologique. Elle a produit, par exemple, une gravure représentant l’enterrement du leader spartakiste Karl Liebknecht, mis à mort alors qu’il tentait de provoquer une révolution dans l’Allemagne vaincue, juste après la guerre de 14-18. Elle écrivit à cette occasion : « En tant qu’artiste, j’ai le droit d’extraire le contenu émotionnel de toute chose, de le laisser agir sur moi et de l’extérioriser. J’ai par conséquent le droit de représenter l’adieu des ouvriers à Liebknecht, sans suivre Liebknecht dans ses idées politiques ».

Gedenkblatt für Karl Liebknecht (Hommage à Karl Liebknecht), 1919, gravure sur bois, 34x49, éd. de 100.
En mémoire de Karl Liebknecht

Les commentateurs ont, évidemment, noté que, sur cette gravure, Karl Liebknecht repose comme un Christ gisant. De fait, les symboles religieux sont souvent présents dans le travail de cette artiste. Il y a une raison à cela : son grand-père maternel (Julius Rupp) et son père (Carl Schmidt) ont été des acteurs majeurs du mouvement des « communautés protestantes libres », sorte de christianisme social à l’allemande où la vie chrétienne se voulait tout à la fois communautaire, dégagée des contraintes ecclésiastiques institutionnelles et sensible aux questions sociales.

Cela explique, notamment, le cycle sur la guerre des paysans que Kathe Kollwitz a réalisé entre 1901 et 1908. Cette guerre, qui a marqué une rupture majeure dans la Réforme, était un événement ancien (1524-1525), mais elle avait fait l’objet d’un ouvrage de référence quelques années auparavant. Le livre de Wilhem Zimmerman, La grande guerre des paysans allemands (1843), était devenu un classique. Des éditions illustrées circulaient dans le mouvement ouvrier allemand. On faisait donc couramment des ponts entre cet épisode et les revendications ouvrières du moment.

Quand on regarde ces gravures, aujourd’hui, on a l’impression d’un trait jaillit d’un seul coup, à partir d’une émotion violente. Mais, au contraire, ce sont des œuvres longuement mûries, travaillées et retravaillées, jusqu’à parvenir à un résultat satisfaisant. Il n’en reste pas moins que ces tableaux montrent le caractère impérieux et irrépressible de ces révoltes.

GP (1) Laboureurs
Les laboureurs

Ces laboureurs penchés en avant, jusqu’aux limites de leurs forces, illustrent, avec une économie de moyens remarquable, la misère et le désespoir des travailleurs de la terre.

GP (5) Soulèvement
Soulèvement

Quant au soulèvement, il est comme une explosion qui témoigne de la colère accumulée par des années de misère et d’humiliations.

Retour sur l’histoire de la guerre des paysans

Avant de me conduire à lire le présent, ces dessins me renvoient aux événements des années 1524 et 1525. Ils furent l’occasion, pour Luther, d’écrire les pages les plus lamentables et les plus horribles de son œuvre. Käthe Kollwitz a évidemment relu le passé à partir des misères du présent. Mais sa sensibilité à la souffrance des autres contraste avec l’insensibilité de Luther. Dans les Propos de table, ce dernier dévoile l’ampleur de son aveuglement : « Les grands souverains et grands princes ont à s’occuper d’affaires et de négociations fort importantes, ils n’en ont que plus de soucis et ne courent que plus de dangers. Les paysans, au contraire, coulent des jours heureux, ils sont en sécurité, n’ont guère de soucis, et peu leur importent les procès ou la marche des affaires. Si les paysans savaient les dangers que courent les princes et les soucis qu’ils ont, ils remercieraient Dieu de n’être que des paysans, et de les avoir placés dans la classe la plus sûre et la plus heureuse. (…) Les paysans voient tout croître autour d’eux, grâce aux bénédictions du ciel, sans grand travail ni soucis particuliers. Ce qu’ils font croître, ils le vendent avec bénéfice, et vivent sans aucun tracas, n’ayant qu’à payer leurs impôts et la dîme, car c’est aux princes qu’appartient la guerre » (pp. 311-312 de l’édition en français).

La question paysanne a, en effet, resurgi, à cette époque. La Réforme initiée par Luther, à partir de 1517, a, en effet, rapidement réveillé les revendications populaires et, dès 1520, des personnalités religieuses ont considéré que la Réforme devait faire droit à ces revendications et ne pas montrer de respect trop marqué à l’égard des princes et de la féodalité. Luther, se sentant déjà en danger, fut vite effrayé par cette évolution. Tout ne se résuma pas, pourtant, à des émeutes soudaines. Dans plusieurs villes, des groupes aspirant à une autonomie communale rejoignirent l’idée d’une réforme détachée de la tutelle des princes et prêtèrent une oreille bienveillante aux revendications des paysans. Une démarche officielle conduisit à rédiger des revendications par écrit : douze articles adressés à la ligue de Souabe.

C’est là que les chemins de Luther et des revendications populaires se séparèrent. Alors que le mouvement prend de l’ampleur il écrit : « mon sentiment est net, mieux vaut la mort de tous les paysans que celle des princes et des magistrats« . Si on lit l’ensemble de son traité Contre les hordes criminelles et pillardes des paysans, on est effrayé par les outrances dans lesquelles il est tombé.

Finalement c’est un massacre. 100.000 paysans sont tués. Luther est critiqué, mais il assume. « L’âne veut avoir des coups, et la plèbe être gouvernée par la force » écrira-t-il après coup !

Et ensuite …

Ensuite Luther se ferme. Il suffit de lire ce qu’il a écrit avant et après 1525 pour en être convaincu. A la fin de l’année 1525, ses écrits qui respirent l’ouverture et la liberté sont derrière lui. Et la rupture entre l’église officielle et les revendications populaires se poursuivra longtemps. Au milieu du XIXe siècle elle était encore vivace, en Allemagne, comme en témoignent l’ouvrage de Zimmerman, la création des communautés protestantes libres qui avaient besoin de s’affranchir de la position officielle de l’église, et les dessins de Käthe Kollwitz.

Et de l’autre côté ? Du côté des survivants de ces mouvements, qu’est-il arrivé ? L’ouvrage récent de Neal Blough (Les révoltés de l’évangile) montre que le projet d’une Réforme communale était bien plus qu’une utopie et qu’il n’a pas été loin de se réaliser. Mais, là aussi, la répression a été sans merci. Hubmaïer, un de ses principaux promoteurs, meurt sur le bûcher en 1528.

Quelles options reste-t-il alors ? En 1527 un groupe se réunit, non loin de Zurich, à Schleitheim, et jette les bases de l’anabaptisme non-violent. L’échec de la révolte armée a marqué les esprits et ceux qui, dès le départ, privilégiaient une vie de paix, à l’exemple du Christ, sont plus écoutés. Ainsi vont émerger des groupes, souvent ancrés dans la paysannerie (entre autres du fait de la répression qui sévit en milieu urbain), qui vont constituer des communautés non-violentes. Mais, par la force des choses, ils choisiront le repli au sein de leur cercle, plutôt que l’enracinement dans la vie communale.

Et aujourd’hui …

L’émergence de sociétés démocratiques a changé la donne et a ouvert de nouvelles possibilités. Mais ces toiles de Käthe Kollwitz soulèvent toujours, pour moi, une alternative fondamentale : ou bien notre vie de foi est capable d’entendre la souffrance et la colère des opprimés, ou bien elle lui tourne le dos. Mais, dans ce deuxième cas, où est l’amour du prochain ? Ces toiles ne proposent pas une voie politique plutôt qu’une autre. Elles mettent simplement en scène ce que tout être humain devrait percevoir.

Ensuite, les questions soulevées dans les différents projets qui ont coexisté au sein de la Réforme radicale demeurent : action locale ? action armée ? action non-violente ? rôle de la communauté des croyants ?
On connaît mon attachement à l’action non-violente, mais, dans cette formule, il ne faut en aucun cas oublier le mot « action ».