Plan santé-environement, analyse d’un échec

La presse a exhumé, ces jours-ci, les rapports d’évaluation du 3e plan santé-environnement qui couvre la période 2014-2019. Ces rapports, extrêmement sévères, sont exemplaires des limites et des impasses des politiques publiques actuelles. A ce titre, ils méritent une analyse.

L’évaluation a été menée au courant de l’année 2018. Les rapports, publiés en pleine crise des gilets jaunes, en décembre 2018, sont passés inaperçus. Les deux rapports émanent des instances d’évaluation du Ministère de la Santé (l’IGAS) du Ministère du Développement Durable (le CGEDD). En fait, les deux instances ont travaillé de concert. L’architecture et les grands axes des rapports sont les mêmes et ils partagent des paragraphes entiers. Le rapport de l’IGAS est simplement plus développé : il donne souvent plus de détails. A l’occasion, le rapport du CGEDD formule des remarques suggestives, qui lui sont propres.

« Ils disent et ne font pas »

Un paragraphe introductif donnera la teneur des critiques formulées : « l’étude des actions du PNSE3 montre que ce plan, qui affiche un nombre d’actions plus que doublé par rapport au PNSE1, organise cependant une « action » très relative. Il couvre inégalement le champ dessiné par le code de la santé publique, sans que les domaines couverts ou non le soient en fonction de choix explicités. En termes d’objectifs, très peu d’actions visent à diminuer l’exposition aux facteurs nocifs. Les actions sont pour la plupart non quantifiées, que ce soit en termes d’enjeux ou en termes d’objectifs ; elles ne sont pas assorties d’objectifs de résultat ; les moyens d’agir ne sont pas définis ; le plan comporte très peu d’actions visant à instaurer une norme, ne définit pas les moyens de l’incitation ou de la contractualisation, et aucun budget ne lui est associé ».

Il y a donc une double critique : d’abord un manque de hiérarchisation et de structuration des actions envisagées et, ensuite, un manque total de prise en compte des contraintes de la mise en action. En clair : on est dans l’effet d’annonce, sans volonté de mener à bien ce que l’on prétend faire.

Les rapports administratifs ne constituent pas des écrits où on ose manier l’ironie. Ils ne se font pas faute, néanmoins, de rappeler l’introduction du PNSE3, qui apparaît, rétrospectivement, comme un chef d’œuvre de novlangue politico-administrative. Son objectif affiché était : « de consolider les progrès déjà accomplis, mais aussi de proposer une nouvelle approche de la santé environnementale, à la fois plus forte, plus positive et plus ancrée sur les territoires, mais aussi intégrant le développement de nouveaux concepts scientifiques et plus particulièrement celui d’exposome ». Il appelait à « un changement de paradigme » dans la mesure où il s’agissait « de prendre en considération toutes les sources de pollution ou d’exposition susceptibles de concourir à l’altération de la santé des individus ». Une fois que l’on a parlé d’exposome et de changement de paradigme, on a, semble-t-il, fait l’essentiel !

J’ai trop entendu ce genre de « wishfull thinking » au cours de ma carrière pour ne pas rire jaune. La politique, évidemment, se fait souvent avec des mots. Mais les agences de communication aidant, elle se ramène, de plus en plus, à n’être que des mots. L’ancrage dans les territoires dont parlait cette introduction est, précisément, un des impensés de ce plan qui ne s’est absolument pas demandé comment articuler, concrètement, action nationale et action locale. Les deux rapports soulignent également les contradictions flagrantes entre les ambitions affichées et l’absence totale de moyens financiers et humains dégagés pour les mettre en œuvre.

Le penchant de tout pouvoir est de tenter de faire illusion. On se souvient de la critique adressée par Jésus au pouvoir religieux de son époque : « les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse : faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas » (Mt 23.2-3). Molière a immortalisé cette attitude avec le personnage de Tartuffe. Mais la tartufferie politique n’a rien à envier, aujourd’hui, à la tartufferie religieuse.

Une fois cela-dit, la première critique, à savoir le manque de hiérarchisation et de structuration du plan révèle une faille d’un autre ordre, dans les politiques publiques : la difficulté à voir clair.

Un savoir entravé par trop de jeux d’intérêts

Le plan proposait 110 actions ce qui, en soi, sème le doute. On ne voit pas comment on peut piloter un projet aussi foisonnant. Dans ce genre de situation, c’est presque du bon sens de dire qu’il faut identifier 5 ou 6 domaines et, ensuite, détailler les choses au sein de chaque domaine. Là c’est une sorte d’inventaire à la Prévert, avec des lacunes (les rapports le soulignent), des quasi doublons, confiés à des pilotes différents, et une lisibilité d’ensemble à peu près nulle. On peut s’interroger sur l’origine du problème. On la trouve : « la mission a été informée, lors des entretiens, que le foisonnement des actions tenait au grand nombre de demandes des parties prenantes qu’il convenait de satisfaire ». En gros, les personnes en charge du projet ont vu défiler un grand nombre d’acteurs et n’ont voulu contrarier personne.

On reconnaît là la manière de procéder de la plupart des élus, depuis le niveau municipal jusqu’au plus haut niveau de l’état : ils reçoivent une multitude de sollicitations, d’avis, de pressions, et ils sont noyés. Pourraient-ils s’appuyer sur des corpus de connaissance fiables ? La volonté leur manque pour le faire. Il est plus confortable de faire du saupoudrage que de prendre le taureau par les cornes.

D’un côté, la volonté de passer à l’action est faible et le PNSE3 préfère souvent évoquer la nécessité d’informer, d’explorer, de développer la recherche. Mais vu le peu de moyens affectés à ces objectifs on se demande si ce n’est pas simplement un moyen de botter en touche. Il n’y a pas « de financements suffisants pour travailler sur des risques émergents, notamment pour être en mesure d’exercer une expertise critique face aux études d’évaluation des risques menées par des industriels. En particulier, les risques « d’agnotologie », i.e. les pratiques qui permettent de produire l’ignorance, sont réels comme le montre l’histoire de l’amiante ou encore celle du tabac où les industriels ont volontairement présenté des études trompeuses, dès les années 50″.

En résumé : la production de savoirs indépendants des jeux d’intérêts est déficiente et quand il s’agit de passer à l’action, les reculades se multiplient. L’exemple des plans Ecophyto chargés de diminuer le recours aux pesticides est éloquent. Au moment du Grenelle de l’environnement, la réduction de l’usage des pesticides de 50% était prévue pour 2012. Dès le premier plan Ecophyto, l’échéance était repoussée à 2018. Le plan Ecophyto 2 l’a repoussée encore à 2025 ! Et cela reste « des plans d’actions qui misent sur le volontariat et la diffusion de bonnes pratiques sur le territoire » et qui « ne formulent pas d’obligations contraignantes en termes de réduction effective d’usage, non plus que d’incitations efficaces au changement des pratiques ». La conclusion ? « Pendant la période Ecophyto 1, l’usage des pesticides a non pas diminué, mais augmenté » (de 12 % entre 2014 et 2016).

Il est donc difficile de voir clair, pour un décideur politique, parce qu’il a, en face de lui, trop d’acteurs qui préfèrent organiser l’ignorance et jouer la montre.

Des politiques publiques paralysées par leur focalisation sur l’économie

Cet échec, je l’ai dit, est exemplaire des limites des politiques publiques actuelles. Les gouvernants sont obsédés par les indicateurs macroéconomiques, l’œil rivé sur les chiffres du chômage, promettent une augmentation du pouvoir d’achat, mais oublient qu’ils pourraient parfaitement obtenir des majorités autour d’actions volontaristes.

Ainsi, au lieu de mettre des questions à l’agenda et de mesurer comment les majorités se dessinent, ils cèdent immédiatement au chantage à l’emploi, si une catégorie vient dire qu’une mesure va diminuer leur compétitivité. De la sorte, c’est à chaque fois une minorité qui fait valoir ses intérêts à court terme. Dans l’autre sens, on l’a vu, la construction du plan a entériné la somme des points de vue exprimés par des spécialistes divers, sans qu’on prenne la peine de construire une vue d’ensemble, de se donner des priorités et de les mettre sur la place publique.

Évidemment, pour tenir dans ce genre de controverse, il faut avoir construit des argumentaires et avoir regardé les choses en détail. Il est plus facile de faire des arbitrages budgétaires, de rogner par ci, de distribuer par là, et de jouer avec des « points de PIB ».

Or ce qui me frappe, c’est que la santé est une des principales motivations qui font que les français s’intéressent aux questions d’environnement. Ils le font à juste titre. On ne cesse de réévaluer la mortalité précoce liée à des facteurs environnementaux, comme les rapports le rappellent. Actuellement, on en est à une incidence au moins égale à celle du tabagisme. Le public est souvent réticent à adopter des pratiques sobres en énergie, mais il est prêt à consentir de nombreux efforts pour la santé de ses enfants ou pour sa propre santé. Alors pourquoi ne pas tirer parti de ce puissant ressort d’action ?

On oublie que la politique est le lieu où l’on décide ensemble des priorités que l’on se donne, et pas seulement une aire d’arbitrage où l’on ventile l’argent. Et cette remarque vaut aussi pour le rôle des chrétiens dans un tel contexte. L’amour du prochain doit, en toute logique, conduire un chrétien à soutenir les politiques redistributives. Mais pas seulement : il doit également le conduire à contribuer à construire du commun, à travailler à la production de majorités autour d’enjeux qui heurtent des intérêts minoritaires (mais puissants), et qui sont essentiels pour la qualité de vie du plus grand nombre.

Expertise distribuée ou règne des « fake news » ?

Les transformations de l’expertise dans le monde 2.0

La crise de l’expertise n’est pas entièrement nouvelle. J’ai, moi-même, fait des stages dans les directions départementales de l’équipement à la toute fin des années 1970 et, dès cette époque, les « vieux » ingénieurs disaient que l’âge d’or où on s’inclinait devant leurs avis était terminé. Sur ce plan, en France, la fin du gaullisme (donc 1969) marque la fin d’une époque. La présidence de Giscard d’Estaing verra encore la modernisation foudroyante du téléphone (domaine où la France était en retard) et le lancement du TGV. Mais, à cette époque, le vers est dans le fruit. Les populations locales sont de plus en plus résistantes à des avis adossés à un savoir technique.

Cela dit, il s’agit là d’oppositions à un pouvoir d’état et à ses prétentions à régir les existences au nom d’une technocratie publique. Or la crise de l’expertise que nous vivons aujourd’hui a atteint, progressivement, des métiers du privé et elle semble n’avoir guère de limite. Toutes les professions qui tiraient leur prestige d’un savoir particulier sont descendues de leur piédestal et elles se confrontent à des clients ou à des usagers qui vont puiser leurs renseignements à d’autres sources.

Les experts ont leurs propres préjugés

Tout cela n’est pas entièrement négatif. Les « sages et les intelligents », pour reprendre l’expression des évangiles, ont leurs propres œillères (Mt 11.25-26, Lc 10.21-22). Il est peu de domaines où l’assurance des experts n’ait été battue en brèche, quelques années plus tard, par de nouveaux experts. On a d’abord construit des grands ensembles, puis on a détruit une partie d’entre eux. Certains architectes urbanistes imaginaient, à l’époque de l’automobile triomphante, de transformer le cœur de Paris en nœud autoroutier ! Les experts militaires de divers pays ont encouragé leurs gouvernements à mener des conflits dont les pays en question se sont mordus les doigts, ensuite. Au nom de la productivité agricole on a recommandé l’usage de pesticides, aujourd’hui interdits du fait de leur toxicité avérée, mais qui sont extrêmement stables et ne se dégradent que très lentement une fois qu’ils ont été disséminés dans la nature. On a recommandé de coucher des bébés sur le ventre, avant de se rendre compte, des années plus tard, que cela provoquait des apnées du nourrisson.

Les « sages et les intelligents » avaient beaucoup d’idées sur ce que devaient faire les autres et ils ne cessaient, j’en ai eu de multiples témoignages, de se lamenter sur le faible degré d’obéissance de leurs interlocuteurs. En fait, les années ont prouvé qu’ils ont souvent négligé, dans leurs projets, des aspects qui leurs semblaient secondaires, voire qu’ils n’avaient même pas perçus, et qui se sont révélés essentiels par la suite.

Du coup, c’est évident, tout cela a provoqué un scepticisme assez généralisé par rapport à la parole des experts. Et puis, de l’autre côté de la barrière, on a fini par prendre en compte ce que les usagers savent, à partir de leur propre pratique. On parle, aujourd’hui, d’expertise d’usage, dans les projets d’aménagement. La prise en charge des maladies chroniques prend en compte le point de vue des associations de malade et, même dans le suivi individuel, le vécu du patient, son rapport aux traitements, sa manière d’organiser sa vie quotidienne avec la maladie, sont devenus des paramètres importants.

Mais les prétendus experts n’ont pas disparu, ils se sont simplement multipliés

Mais tout n’est pas aussi idyllique. Le nombre de personnes qui donnent des conseils aux autres au nom d’un supposé savoir n’a nullement diminué, il a même considérablement augmenté.

Aujourd’hui, si quelqu’un va chez le médecin, il aura souvent consulté un site Internet (sérieux ou non, comment le savoir ?) sur « ce qui ne va pas chez lui » auparavant. Les hebdomadaires donnaient de multiples conseils de santé ou de beauté, autrefois. Ils font figure, désormais, de petits joueurs. On peut trouver, désormais, en quelques minutes, des conseils sur à peu près tout. Les guides gastronomiques sont concurrencés, eux aussi. On va consulter les avis sur les restaurants du coin si on envisage une sortie et même si on est en vacances. Tout est commenté et évalué.

Naturellement, si on lit quelque chose dans le journal, plus besoin d’aller au « café du commerce » pour entendre quelqu’un qui mettra cela en doute. On trouve, en ligne, autant d’opinions qu’on le souhaite !

On parle parfois « d’expertise distribuée » pour évoquer une telle situation : l’expertise n’est plus concentrée entre quelques mains, elle est distribuée entre un grand nombre d’acteurs qui peuvent tirer parti les uns des autres. Et ce que j’ai dit sur l’expertise d’usage montre qu’il y a une pertinence à parler ainsi. Chacun possède une bribe de savoir, liée à sa position dans la société, à sa pratique, à ses centres d’intérêt. Mais est-il juste de parler d’expertise à propos des multiples avis que l’on trouve sur la toile ? Souvent, ce sont plus des traits d’humeur, des coups de gueule, des impressions fugitives érigées en savoir avéré.

Et le citoyen lambda, ou l’homme de la rue, n’essaye pas, la plupart du temps, de se forger une opinion en exerçant son discernement. Il se laisse plutôt entraîner par ses sympathies, par ce qu’il a envie de croire, par ses impressions. Il gobe les avis qui lui plaisent avec aussi peu de recul que les individus de naguère gobaient ce que disaient les experts. Le doute généralisé et la croyance aveugle se sont répandus, mais pas le sens critique.

Apprenons ou réapprenons à exercer notre discernement

Or, si je reviens vers les évangiles j’y trouve un constant appel à se faire une idée, à se déterminer, à s’engager en connaissance de cause. L’évangile de Jean, tout particulièrement, contient de multiples appels de Jésus à ses interlocuteurs, pour qu’ils se ressaisissent et voient les choses par le bon bout. Il use, à ce propos, d’un critère simple, mais décisif : « si vous ne croyez pas ce que je dis, voyez au moins ce que je fais » (Jn 10.38). Oui, c’est un bon point de départ, un critère assez radical et souvent détonnant. Quand on regarde le comportement de quelqu’un qui prétend savoir quelque chose, on discerne quels sont ses centres d’intérêts, au-delà de son discours, et c’est souvent très éclairant.

Les intérêts orientent la perception et créent des aveuglements, même chez quelqu’un qui est de bonne foi. Croiser les points de vue, c’est aussi prendre la mesure d’intérêts divergents. Et si on utilise cette grille de lecture, le méli-mélo des expertises multiples devient beaucoup plus facile à démêler. La plupart des « fakes news » ne sont pas des erreurs, ce sont des mensonges répétés complaisamment par ceux que cela arrange. Mais Jésus était déjà en butte à ceux qui ne voulaient pas le prendre au sérieux. Ces constructions de biais ne sont donc pas nouvelles. Elles ont simplement pris une extension inédite, aujourd’hui.

L’accord avec le Mercosur et les limites de la régulation par l’économie

Le projet d’accord avec le Mercosur fait beaucoup réagir, comme cela a été le cas avec le CETA. On craint, notamment, les distorsions de concurrence et la prime donnée, ainsi, à des modes de production non respectueux de l’environnement. Officiellement, l’accord avec le Mercosur contient des engagements de chaque partie à développer des modes de production soutenables. A court terme, la perspective de cette signature a convaincu le président brésilien Bolsonaro de ne pas sortir de l’accord de Paris. Mais on voit bien les limites de tels engagements généraux et dépourvus de critères concrets de suivi.

Concernant le CETA (projet d’accord avec le Canada), Nicolas Hulot a raison de souligner que le Canada autorise l’utilisation en agriculture de 46 molécules proscrites en Europe et l’emploi, dans les élevages, d’antibiotiques avec activateurs de croissance. Il souligne aussi le recours canadien au gaz de schiste pour la production d’hydrocarbures. Pour ce qui est du Mercosur, il est raisonnable de penser que l’accord va accroître la déforestation amazonienne si aucune régulation explicite n’y met fin.

Et en dehors même de ces projets d’accord multilatéraux, le quotidien européen montre les difficultés énormes engendrées par l’ouverture des frontières économiques. C’est une prime au moins disant social, fiscal et environnemental, contre laquelle il est très difficile de lutter.

L’économie est la politique des paresseux

Or la conviction des promoteurs de l’Europe, après guerre, était que l’intégration économique provoquerait une convergence des sociétés. Jusqu’à un certain point cela s’est révélé exact, mais aujourd’hui il est clair que l’on bute sur les limites de ce que peut produire la seule régulation économique.

De fait, la régulation économique a été vue, par ses promoteurs eux-mêmes, comme une forme commode de réguler la vie sociale sans avoir à faire le travail d’une régulation politique, toujours complexe à mettre en œuvre. D’un manière brutale on pourrait dire que l’économie est la politique des paresseux.

Il est plus simple, pour un état, de subventionner les travaux de rénovation énergétique, que de se préoccuper de l’organisation d’une filière qui est, aujourd’hui, en déficit criant de compétences. Il est plus simple, également, de faire payer le stationnement en centre-ville que d’interdire la circulation. On préfère, aussi, subventionner les transports en commun, plutôt que de lutter directement contre l’étalement périurbain. Les politiques économiques sont censées avoir des effets graduels et mieux « passer » que des interdictions frontales. Elles permettent d’éviter la production de consensus sociaux longs à obtenir.

Mais à force de paresse et de facilité on a fini par se priver de ressorts d’action qui seraient aujourd’hui décisifs.

Quand on met entre parenthèse les rapports sociaux ils reviennent par la fenêtre

Dans l’évangile de Luc, Jésus fait un bref commentaire après une parabole : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Cette formule pointe le cœur du problème : les rapports monétaires sont un moyen d’éviter les contraintes des relations sociales. Donner la priorité à ces relations est la seule manière d’éviter les pièges que nous tendent les rapports économiques. Même dans notre vie quotidienne, il est plus simple et plus rapide d’acheter un bien ou un service que de coopérer avec quelqu’un d’autre pour parvenir au même résultat. Mais on finit par se dessécher si on use sans cesse de tels raccourcis.

Et à force de tirer tout le temps la ficelle de la facilité, dans nos rapports quotidiens, dans les politiques publiques et dans les relations internationales, les rapports sociaux se délitent, il devient de plus en plus difficile de construire des lieux de débat et d’élaboration de consensus et les relations instrumentales ou instrumentalisées prolifèrent.

On dit que les accords de libre-échange développent les emplois de part et d’autre. C’est une affirmation fragile. Cela peut être vrai quand l’élargissement du marché permet de faire des économies d’échelle importantes et donc de proposer à plus de gens un bien donné, pour un tarif plus bas. Mais quand on a déjà le marché européen comme base, on voit que les économies d’échelles potentielles ne sont pas majeures. Cela peut être vrai, également, quand les territoires ont des savoir-faire nettement différents et que, du fait de l’ouverture des frontières, chacun se consacre à ce qu’il fait le mieux. Mais les différences essentielles sur lesquelles les entreprises jouent, aujourd’hui, sont les différences entre les législations nationales plus que les différences de savoir-faire. Du coup ces accords n’ont pas le même intérêt pour tout le monde. Ils ouvrent des possibilités à des entrepreneurs qui veulent contourner les contraintes locales du marché du travail, ils mettent les salariés locaux en position de faiblesse dans les négociations et ils font perdre des moyens d’action aux états. Ils ne créent pas, en tout cas, de communauté de destin entre les pays ainsi rapprochés. Et ils développent, pour couronner le tout, les transports de marchandises dont l’impact environnemental est loin d’être négligeable, pour un bénéfice de plus en plus contestable.

L’intérêt de la construction européenne a plutôt été, précisément, le lent, long et laborieux travail d’élaboration de règles communes. Ce n’est pas forcément ce qui plait le plus dans la construction européenne, mais c’est pourtant ce qui me semble le plus utile.

L’Europe politique est à la traîne, on le dit souvent. Mais que penser des rapports entre pays qui n’ont aucune instance de discussion en dehors de règles de libre-échange ?

L’aspiration à retrouver de la vie en commun

Les sociétés locales de naguère n’ont pas toujours brillé par leur ouverture d’esprit ! Et, là aussi, l’ouverture culturelle est un acquis positif de l’Europe.

Mais à l’inverse, aujourd’hui, on se retrouve avec des sociétés locales vidées de leur substance, en panne de lieux de vie commune et où la prime à l’individualisme, soutenu par la force énorme des logiques économiques, est majeure.

« Faites-vous des amis » est devenu un slogan radical porté par des associations locales, souvent autant concernées par l’avenir de la planète que par l’avenir de la vie collective. Cela n’a de sens qu’au niveau local. Mais à un niveau plus vaste cela signale aussi qu’il est temps, qu’il est grand temps, de plus miser sur les liens et les solidarités entre les personnes et de ne plus construire toutes les politiques publiques sur la base de relations d’achat et de vente.

Notre déficit d’incarnation

De passage chez une de mes filles, je tombe sur un livre paru il y a une dizaine d’années : Éloge du carburateur. Le livre a été traduit en français, en 2010, aux éditions La Découverte. Il est paru une année auparavant aux États-Unis. L’auteur, Matthew Crawford, possède la double activité d’enseignant en philosophie et de réparateur de vieilles motos. Sa thèse, pour la résumer en quelques mots, est que tout a été fait, dans les pays riches, pour nous détourner des activités manuelles aux profits d’activités réputées intellectuelles ou conceptuelles, mais qui mobilisent, en fait, peu notre réflexion.

Ayant moi-même, à l’occasion, interviewé des personnes qui avaient travaillé comme consultants, j’avais été frappé du caractère répétitif et peu réflexif de leur travail : ils appliquaient des procédures rigides, plaquaient sur les situations des grilles préétablies, suivaient des protocoles établis par d’autres. Matthew Crawford a lui-même exercé des emplois divers : dans un think tank qui s’est révélé être à la solde d’un lobby, et dans une entreprise qui lui demandait de rédiger des résumés d’articles scientifiques sans en pénétrer le sens. Il a donc une expérience de première main de ces emplois dépourvus de sens, alors même qu’ils demandent un niveau de diplôme minimum pour pouvoir être exercés.

En dehors même du travail, souligne-t-il, le fait que nous achetions de plus en plus de biens sans nous préoccuper de leur fonctionnement, nous coupe de tout ancrage dans la matérialité.

Le paradoxe est, qu’à l’inverse, une activité comme la réparation de vieilles motos lance des défis permanents à la réflexion. On bute sur des obstacles, on doit aller à la recherche de pannes difficiles à identifier, faire des hypothèses, bref mobiliser sa jugeote et son imagination. Matthew Crawford ajoute un commentaire qui me touche particulièrement, en soulignant, qu’à l’inverse, « l’intellectuel qui poursuit une carrière universitaire tend à se professionnaliser à l’excès et parfois à cesser de penser ». J’ai, hélas, constaté, à de nombreuses reprises, cette évolution chez des collègues enfermés dans des logiques de carrière qui supposent de se rattacher à une école, d’employer les bons concepts, de s’assurer de la reconnaissance par un petit milieu et d’aller de colloque en colloque en répétant les mêmes idées. Si rien, dans l’activité de chercheur, ne ressemble à une moto récalcitrante, il est clair que la stérilisation menace.

En cherchant à éliminer, progressivement, les contraintes liées à la dimension matérielle de notre existence, nous nous enfermons dans des vies hors sol qui nous abrutissent.

La révélation divine comme incarnation

Tout cela m’a fait réfléchir à l’incarnation. Il est intéressant de voir, d’ailleurs, que, dans l’histoire de la théologie, la coexistence de l’humanité et de la divinité a souvent posé problème. Certains ont du mal à imaginer un Dieu qui vient se mêler aux contraintes de la vie incarnée. Ils préfèreraient un Dieu qui, du haut du ciel, délivrerait des messages à destination d’une humanité pataugeant dans le boue.

Mais Jésus est précisément venu se confronter à des situations concrètes. Il a rencontré des interlocuteurs rétifs. Il a affronté la fatigue et la faim. Il a rencontré des malades. Il a accompagné, pendant plusieurs années, un groupe de disciples qui avait du mal à comprendre où il voulait en venir. Il s’est déplacé à pied, d’un lieu à l’autre, prenant le temps de parcourir des contrées parfois inhospitalières. Et, pour finir, il ne s’est pas dérobé devant la mort.

C’est justement cette incarnation qui nous fait souvent défaut aujourd’hui. Or cette incarnation n’est pas une dimension gênante de notre existence. Elle est une grâce qui permet de donner sens et valeur à notre activité.

J’ai, une fois, interrogé un ouvrier de l’administration de l’équipement, qui faisait la peinture sur les routes. Il m’a raconté sa satisfaction, une fois sa journée de travail terminée, de faire demi-tour et de parcourir au fil des kilomètres, le résultat de son activité du jour (une activité, soit dit en passant, non dépourvue d’obstacles et d’aléas divers).

Les leçons de la cuisine et de la marche

Je perçois, en fait, le plus fortement, la pertinence des remarques de Matthew Crawford au travers de deux activités que j’ai investies : la cuisine et la marche.

J’aime bien cuisiner et un des charmes de la cuisine est qu’elle ne marche jamais tout à fait comme on s’y attend. Il y a toujours des incidents à régler. Elle me met sans arrêt sur le qui-vive. Je dois corriger des gestes, adapter une recette, modifier des proportions parce que les ingrédients évoluent au fil de la saison (une tomate de début juin n’est pas équivalente à une tomate de fin août, par exemple). Bien sûr, j’ai investi ma subjectivité de chercheur dans cette activité et j’explore régulièrement de nouvelles possibilités. A chaque fois c’est une expérience qui nécessite une mobilisation conjointe de mes mains et de ma tête. C’est, assurément, aussi stimulant que d’essayer de démêler une situation sociale difficile à interpréter.

Du côté de la marche c’est autre chose. Je parcours, régulièrement, des chemins pendant plusieurs jours de suite, avec mon sac sur le dos. Il faut limiter son chargement, se concentrer sur l’essentiel, affronter un temps variable, écouter les signaux qu’envoie mon corps pour ne pas en faire trop. Perdu au fond de la nature, je retrouve, à chaque fois, une modestie fondamentale. Et les incidents se multiplient : on compte se ravitailler dans un village dont l’épicerie vient de fermer ; ou alors les horaires d’ouverture ont changé ; on se trompe de route et il faut faire demi-tour ; on calcule mal les provisions d’eau ; on arrive dans un hébergement inconfortable ; etc. Tout cela, une fois encore, convoque autant des réactions corporelles que l’imagination nécessaire pour trouver une parade à ce qui survient.

Dans les deux cas c’est, en effet, l’incarnation qui me constitue comme un être non divisé et qui me restitue à ma vraie place.

La parole a été faite chair

Pour revenir à l’incarnation de Jésus, on connaît les mots de l’évangile de Jean : « la parole a été faite chair et elle a habité parmi nous » (Jn 1.14).

L’incarnation va avec la cohabitation et cela situe le problème : la désincarnation de nos existences provient aussi du désir de ne pas habiter avec des êtres ou des réalités qui nous remettent trop en question. Nous sous-traitons la production de pans entiers de nos existences dans des usines, dans des centres d’appel, dans des fermes informatiques, situés à l’autre bout du monde. Les règles de gestion qui président à beaucoup de décisions lourdes de conséquences, sont une manière de rendre abstraites des réalités bien plus gênantes dans leur dimension concrète.

C’est aussi l’autre, notre prochain, que nous ignorons en nous détournant de la dimension matérielle de l’existence. Retourner vers l’incarnation, c’est retourner vers l’autre, avec ses limites, mais aussi toute la grâce de ce que sa présence peut nous apporter.

Après la guerre : le chemin, semé d’embûches, de la libération intérieure

On ne sort pas d’un conflit armé du jour au lendemain. Les rapports de force qui ont prévalu pendant une guerre se perpétuent, s’atténuent peut-être progressivement, mais subsistent au moins pendant un temps. Et beaucoup de ceux qui n’ont, pourtant, pas été blessés physiquement sont atteints au fond d’eux-mêmes. Certains sont hantés par le souvenir de scènes qu’ils ont vécues. Mais, pour tout le monde, sortir de la guerre dans sa tête n’a rien d’évident.

Dans le livre de l’Exode, souvenons-nous en, lorsque les juifs sont sortis d’Égypte, ils ne sont pas pour autant libres. La domination qu’ils ont subie pendant des années ne s’efface pas instantanément. A la première difficulté qu’ils rencontrent, ils sont démunis. Ils se tournent vers Moïse et Aaron et se plaignent : « Ah ! si nous étions morts de la main du Seigneur, au pays d’Égypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour laisser mourir de faim toute cette assemblée ! » (Ex 16.3).

Beaucoup de personnes sont en difficulté, suite à un conflit : difficultés matérielles pour ceux qui ont été chassés de chez eux ; difficultés psychologiques (on ose, désormais, en parler de plus en plus) ; difficultés physiques pour ceux qui ont été blessés. Et tout cela se réfracte, également, dans le champ religieux.

Possession et pouvoir

Voici une histoire qui m’a été rapportée, que je trouve exemplaire par bien des côtés. Suite à la fin de la guerre civile, dans certaines régions de Colombie, des organisations travaillent au déminage de zones truffées de mines anti-personnel. Or, arrivant dans une zone, une des femmes travaillant à ce déminage se trouve soudain possédée par l’esprit d’un guérillero. Elle se met à parler avec une voix grave et enjoint au groupe d’interrompre cette opération. On imagine l’impression profonde que cet événement produit sur le groupe qui fait demi-tour et renonce au déminage dans cette région. La femme, elle-même, ne se remet pas si facilement et elle doit être prise en charge, à plusieurs reprises, par un prêtre exorciste. En attendant, la question se pose de savoir comment reprendre cette opération de déminage.

Vue d’Europe, une telle histoire peut sembler venir d’un autre monde. En réalité, elle n’est pas si difficile à comprendre. Les religions traditionnelles d’Amérique du Sud étaient structurées autour du chamanisme. Et il y a une équivalence, dans le chamanisme, entre « esprit » et pouvoir. Tout esprit accueilli par un chaman lui confère un pouvoir (Mircea Eliade le souligne dans son ouvrage, devenu un classique : Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase). Et toute la hiérarchie sociale de ces pays était explicitée et légitimée par une cosmologie construite autour du chamanisme (le Musée de l’or, à Bogotá, par exemple, donne des détails sur cette forme, en fait assez classique de légitimation). Il est donc logique, avec un tel fond religieux, qu’un rapport de pouvoir se manifeste par un esprit dominateur.

A vrai dire, ce type d’observation a été fait à plusieurs reprises par des ethnologues, dans des aires culturelles diverses. Souvent, des personnes sont possédées par l’esprit des groupes dominants. En situation coloniale, certains autochtones se mettent à parler, à leur corps défendant, la langue des colons. Dans des sociétés marquées par des rapports de classe très inégalitaires, des gens du peuple parlent d’un coup comme l’aristocratie, en usant d’un niveau de langage qui leur est étranger, en temps normal. En clair, il y a un rapport entre « être sous la coupe de quelqu’un » et « être possédé par son esprit ». Dans les évangiles, où le peuple Juif est colonisé par les Romains, plusieurs scènes de possession (pas toutes) évoquent très directement une telle situation. Une femme est courbée par un esprit et ne parvient pas à se redresser (Lc 13.10-17). Une fois libérée elle se tient droite. On pense également au forcené de la Décapole qui est possédé par « légion » (Mt 8, Mc 5, Lc 8). On remarquera, également, que les trois tentations que le Diable adresse à Jésus visent toutes à lui conférer un pouvoir.

Et le phénomène existe toujours chez nous, même si nous ne l’appelons pas du même nom. Bourdieu parlait, pour sa part, « d’intériorisation de la domination » : le dominé endosse les habits de la soumission et se convainc qu’il a une moins grande valeur que le dominant. La dynamique est tout à fait semblable.

Déminage matériel et déminage symbolique

On comprend alors que ces opérations de déminages ne sont pas anodines. La position des mines représentait une forteresse, au moment où la guerre faisait rage. On ne renonce pas si facilement à quelque chose qu’on a élaboré longuement, qui était à la fois un risque pour ceux qui tentaient une intrusion et une protection pour ceux qui cherchaient à les éviter. Il ne suffit pas de signer un accord sur un bout de papier pour que la méfiance et, surtout, les divergences d’intérêt s’envolent d’un seul coup.

De fait, les équipes qui viennent déminer passent de longs moments à discuter avec les populations autochtones, d’une part parce que c’est elles, en général, qui ont la meilleure connaissance des zones minées et d’autre part pour prendre le temps de convaincre que ce déminage n’est pas un coup tordu. Souvent, d’ailleurs, ce sont les femmes à qui on accorde le plus de confiance : elles ne sont pas soupçonnées d’intentions malveillantes en demandant où se situent les mines.

Les inégalités sociales, la difficulté d’accéder aux terres pour les paysans, sont toujours présentes. Certains ne sont donc prêts à déposer les armes que jusqu’à un certain point. Et les rapports sociaux restent minés. Par ailleurs, les chefs de guerre, qui ont subjugué des groupes locaux ou des bandes armées, gardent une partie de leur aura.

Et voilà comment tout ceci refait surface dans le champ religieux. Les déminages à opérer ne sont pas seulement matériels. Il faut aussi construire des accords. Il faut, aussi, sortir des rapports de dépendance personnelle qui fleurissent quand les bandes armées sillonnent un territoire. Qui possède qui ? Qui subjugue qui ? Qui dépend de qui ? Ce sont de grandes questions.

Pour revenir au contexte des évangiles, il est en tout cas frappant de voir que pratiquement toutes les personnes libérées d’une possession commencent une nouvelle vie sociale. Elles prennent ou reprennent leur place dans le cercle des échanges ordinaires. Des portes s’ouvrent à nouveau. Je vois plus qu’un parallélisme entre une lecture religieuse qui parle de possession et une lecture empirique qui trace les rapports de domination et leur intériorisation. Pour moi ce sont des équivalents : deux manières différentes de parler de la manière dont les rapports de pouvoir peuvent devenir chair de notre chair, nous obséder et restreindre nos possibilités de vie au-delà de toute mesure.

Le jeu pipé de l’économie, vu au travers de la Ligue 1 de football

La compétition économique est-elle un système juste, ou bien favorise-t-elle celui qui est le plus riche au départ ? La question n’est pas nouvelle. Celui qui s’est enrichi a tendance, systématiquement, à considérer que c’est là le fruit de son travail. On trouve, déjà, dans le livre d’Osée, ce genre d’affirmation. « Ephraïm (le Royaume du Nord) dit : « Je n’ai fait que m’enrichir, j’ai acquis une fortune ; dans tout mon travail, on ne me trouvera pas un motif de péché » (Os 12.9). C’est là une prétention que le prophète trouve fort contestable. Voilà son point de vue sur la société de son temps : « On prononce des paroles, on fait de faux serments, on conclut des alliances, et le droit pousse comme une plante vénéneuse sur les sillons des champs » (Os 10.4). Lui voit l’injustice, là où rien d’immoral ne choque les autres.

Aujourd’hui, c’est souvent l’existence d’une compétition réglée qui fait perdre de vue les injustices sous-jacentes à cette compétition. Et, pour prendre un exemple, j’ai décidé de tester ce qu’il en est de ladite « glorieuse incertitude du sport ». J’ai comparé, à l’aide d’un graphique, le classement des clubs de la Ligue 1 de football, suivant leur budget et suivant le résultat final du championnat (il est plus difficile de faire des comparaisons d’un pays à l’autre, car les modes de calcul diffèrent). On peut voir le résultat ci-dessous (chaque point représente un club ; j’ai indiqué le nom du club quand le résultat est hors norme) :

Au premier regard, on se dit que oui, tout n’est pas absolument prédit par le budget de départ. Il y a des échecs retentissants. Monaco, qui a le 3e budget, a végété toute l’année pour terminer à la 17e place. Bordeaux qui avait le 7e budget a terminé à une peu glorieuse 14e place. A l’inverse, Nîmes qui a le plus petit budget a fait un beau parcours en terminant 9e. Angers et Montpellier ont fait, également, mieux que leur budget ne le promettait. On peut même voir qu’en dehors du premier (le Paris-Saint-Germain), personne ne termine exactement à la place correspondant à son budget. Et cela donne l’impression d’une compétition assez ouverte.

Mais la deuxième impression qui frappe est la forte concentration des points autour de la diagonale. Le budget ne prédit pas exactement le résultat, mais il l’influence fortement. Pour ceux à qui se chiffre dit quelque chose, le coefficient de corrélation entre les deux classements est de 64 %, ce qui est proprement énorme !

Le contraste entre les exceptions qui frappent le regard, et la logique sous-jacente qui, en fait, pèse lourdement sur les résultats, me semble tout à fait significatif des fausses espérances que fait régner la compétition économique. Bien sûr on trouve toujours des success story de personnes qui sont sorties de la pauvreté pour devenir riches. On raconte aussi des histoires de chutes et de déclins de familles riches. Mais cela masque une logique de fond qui veut que le succès va à celui qui, au départ, est déjà le plus riche En l’occurrence, les clubs les plus riches touchent plus de droits de télévision et concluent des contrats de sponsoring plus juteux. Ils vendent plus de produits dérivés. Bref, ils se donnent les moyens de rester les plus riches au travers d’une compétition en principe ouverte.

L’injustice d’un monde qui voit tout au travers de la compétition

Il serait peut-être exagéré de dire, en citant Osée, que, chez nous, le droit pousse comme une plante vénéneuse. Mais la tendance à considérer la compétition comme l’alpha et l’oméga de la vie sociale, ou le sportif de haut niveau comme le paradigme de la juste attitude devant la vie, accentue certainement les inégalités.

On sait, depuis longtemps, que le capital scolaire des parents influence le résultat des enfants à l’école. On sait aussi que quelqu’un qui monte une entreprise a plus de chance de succès si sa famille possède des biens, des relations, une expérience des affaires. La compétition reproduit, ainsi, les hiérarchies sociales aussi sûrement que le championnat de football : il y a des exceptions qui masquent le côté hautement prédictif de ces compétitions.

Il est donc injuste de faire croire que l’ordre social obéit à une simple méritocratie. Les « mérites » en question doivent beaucoup aux atouts de départ. Et on légitime des inégalités persistantes avec des processus qui ont l’air équitables, mais qui ne le sont pas.

La vraie manière de sortir de cet étau est, bien sûr, de comprendre que nous avons autre chose à faire ensemble que de nous mesurer sans cesse les uns aux autres. La coopération a ses charmes et ses trésors. C’est à la redécouverte de ces trésors qu’Osée appelait ses contemporains. De ce point de vue il est notre contemporain.

L’écologie politique reste largement à construire

Dans un contexte de recomposition profonde de l’offre politique, l’émergence d’un vote écologiste qui sort de la marginalité est un signe encourageant. Il faut, évidemment, se garder des hyperboles. Les élus verts ne représenteront que 10% des sièges dans le nouveau parlement. Mais cela témoigne, quand même, d’une prise de conscience des enjeux écologiques qui finit par se traduire dans les urnes.

En France et en Allemagne, au moins, cette émergence du vote vert se fait sur les décombres d’une social-démocratie qui n’a plus de projet mobilisateur à proposer. Cette dernière s’est cantonnée, ces dernières années, à proposer des clefs de redistribution un peu plus égalitaires que la droite libérale, mais sans parvenir à donner sens à un projet de société affirmé. La perspective écologique fournit, par contraste, un objectif clair et, de la sorte, vient remplir un vide.

Cela dit, les défis écologiques ne conduisent pas simplement à se définir d’autres objectifs, ils demandent également de renouveler les instruments de la politique, la manière de faire de la politique, sinon ils rencontreront de nombreuses oppositions. Il est déjà arrivé que les élections européennes soient favorables aux verts (au moins en France), mais l’essai n’a pas été transformé. Les élus verts se sont perdus dans des travaux législatifs pointus, incontestablement utiles, mais qui n’ont pas convaincus les électeurs de leur renouveler leur confiance.

Faire plus que réglementer et subventionner

L’alpha et l’oméga de l’action publique, aujourd’hui, est de réglementer, d’un côté (d’interdire certains produits ou certaines pratiques, d’en rendre d’autres obligatoires, etc.), et de taxer et de subventionner de l’autre. Si les politiques écologistes en restent à ces instruments macroéconomiques et « macro-juridiques » elles sont vouées à l’échec. La crise des gilets jaunes, par exemple, a manifesté l’incompréhension que ces politiques purement techniques engendrent.

Si on veut susciter l’adhésion et élargir la base sociale des groupes qui soutiennent les projets respectueux de la planète, il faudra démontrer bien plus concrètement ce que ces projets peuvent apporter à tout un chacun, dans sa vie quotidienne. J’ai dit, la semaine dernière, que l’électorat populiste s’enracinait dans les catégories socio-professionnelles d’ouvriers et d’employés qualifiés que l’évolution de l’économie actuelle menace. On a retrouvé ces mêmes catégories surreprésentées parmi les gilets jaunes et leurs sympathisants. Une économie verte pourrait leur redonner une place. Encore faudrait-il en faire la démonstration. Pour l’heure, l’opposition entre « gilets jaunes » et « gilets verts » est massive.

Pour en revenir au populisme, les sondages sortie des urnes (beaucoup plus fiables que les sondages avant élection, car ils portent, d’une part, sur des effectifs plus nombreux, et il est possible, d’autre part, de les caler sur les votes observés) confirment que les catégories qui ont voté pour la liste EELV (Europe Ecologie Les Verts) en France sont bien distinctes de celles qui ont voté pour la liste RN (Rassemblement National). Le tableau ci-dessous provient des chiffres donnés par l’IFOP.

EELV RN
Hommes40%62%
Femmes60%38%
   
Moins de 35 ans21%13%
   
Diplôme  
BEP ou moins16%46%
Bac ou Bac + 249%43%
Diplôme supérieur35%11%
   
Lieu de résidence  
Commune rurale23%30%
Ville isolée8%9%
Banlieue34%31%
Ville centre35%30%
   
Se « sentent gilets jaunes »8%25%

Le vote écologiste est un vote féminin, jeune, très diplômé (c’est en partie lié à la jeunesse) et plutôt urbain. Le vote RN est un vote masculin, peu diplômé et plus implanté dans les zones isolées. Et on y retrouve un grand nombre de ceux qui se sont identifiés au mouvement des gilets jaunes.

Les ressources de la proximité

J’ai eu l’occasion d’enquêter sur les associations qui tentent de mettre en œuvre la transition écologique. A chaque fois j’ai rencontré l’enjeu de la proximité.

Il y a, d’abord, l’idée de cycle court qui consiste à repenser les circuits d’approvisionnement, de gestion des déchets et de recyclage sur une échelle géographique aussi petite que possible. Cela conduit à réduire l’empreinte carbone induite par les transports et cela rend concrètes les possibilités d’une offre locale. Là, sans doute, des subventions seraient utiles, à condition qu’elles correspondent à des projets visibles, pour chacun, autour de chez lui.

Le deuxième atout de la proximité est qu’il permet de renouer des liens et de travailler de concert à élaborer de nouvelles pratiques qu’il est difficile de mettre en œuvre seul. Il permet aussi de produire à moindre coût des biens qui sont relativement chers sur le marché.

De fait, le mouvement des gilets jaunes a démontré l’isolement de personnes qui doivent faire face à des conditions de vie difficiles et qui, au moins, ont trouvé sur les ronds-points des lieux de rencontre, de soutien, et de partage d’expériences.

Par ailleurs plusieurs idées avancées par les associations travaillant sur la transition redonneraient du travail à des catégories d’employés et d’ouvrier : le recyclage et la réparation, le fonctionnement d’épiceries coopératives, l’isolation des logements anciens, les transports en commun, etc. Là aussi, un coup de pouce financier aurait du sens s’il débouche sur des réalisations concrètes. L’agriculture biologique utilise, également, plus de main d’œuvre que l’agriculture industrielle. Des actions de formation pourraient, par ailleurs, ouvrir des emplois : le marché de l’isolation dans les logements anciens souffre, à l’heure actuelle, d’un grave déficit de compétences au sein de la branche du bâtiment. Une fois encore : des politiques de formation ciblées.

A l’inverse, on voit que des politiques nationales macroéconomiques et des règlementations générales, rejoignent très difficilement la demande de proximité.

Je suis sensible aux perspectives ouvertes par la proximité, car elles rejoignent des dynamiques que l’on peut observer dans des églises locales. On sait que lorsque des personnes se sentent entourées, quand elles ont l’impression de compter aux yeux de leurs prochains (proches, précisément), elles sont capables d’accomplissements étonnants et elles retrouvent du sens à ce qu’elles font.

Pour l’heure ces dynamiques sont à l’œuvre dans des associations (souvent à peu près de la taille d’une église locale). Le défi, le grand défi, est d’articuler ces actions locales avec une action nationale et européenne. Passer de l’échelon local à un échelon plus large provoque souvent des « crises de croissance » sévères. Par ailleurs, on le voit bien avec l’implantation périphérique des catégories populaires en risque de descente sociale, les logiques de proximité laissent de larges pans du territoire à découvert. Mais c’est à l’aune de ce double défi que l’on jugera si l’écologie politique perce ou non. Si on parvient à implanter localement une série d’actions qui montrent que l’écologie est une promesse et non pas une entrave, si cela aide des catégories aujourd’hui délaissées à « voir le bout de leurs actes », le pari sera gagné. Sinon les enjeux écologiques continueront à n’être portés que par une minorité et les fractures sociales aujourd’hui visibles resteront béantes.