Partout on confond paix et sécurité

La formule n’est pas de moi, mais de Dietrich Bonhoeffer. Il la prononce lors d’une allocution à la conférence œcuménique de Fanö en 1934. À ce moment, en Allemagne, l’église confessante a commencé à prendre ses distances avec le gouvernement nazi (chronologiquement, on se situe, fin août 1934, entre la déclaration de Barmen et celle de Dahlem). L’espoir de Bonhoeffer, à l’époque, est qu’une interpellation de l’ensemble des Églises, de tous pays, pour appeler à la paix, pourrait avoir le poids qu’aucune église nationale isolée n’aurait jamais. Il était, hélas, exagérément optimiste.

Il était néanmoins lucide : « l’heure presse, le monde est hérissé de baïonnettes ; effrayante, la méfiance se lit dans tous les regards » et « qui sait si nous nous retrouverons l’an prochain »[1], ajoute-t-il.

Au reste, si je ne partage pas le relatif optimisme de Bonhoeffer, je pense qu’il a parfaitement mis le doigt sur les impasses dans lesquelles nos pays, aujourd’hui encore, s’égarent, et sur la spécificité, dans ce domaine, du point de vue chrétien.

Le chemin de la paix n’est pas celui de la sécurité

Il explicite, en effet, son propos, en disant qu’en aucun cas la recherche de la sécurité n’apportera la paix. « La paix doit être audacieuse ; elle est l’unique grand risque à prendre, et ne pourra jamais être assurée. La paix est le contraire d’une garantie. Exiger des assurances signifie se méfier, et se méfier engendre la guerre ». Voilà le cœur de son argument. On se rend compte, aujourd’hui, qu’aucun état ni aucune société civile ne sont prêts à prendre de tels risques. Et encore moins le risque de combats qui sont « gagnés même lorsque le chemin mène à la croix », comme il l’écrit.

Mais il y a quelque chose de profond dans son discours. Aujourd’hui, on n’envisage rien d’autre (aussi bien au niveau international, qu’en termes de politique intérieure) qu’un équilibre des forces. On tente de parvenir à des cessez-le-feu, on tient les manifestants en respect, on se méfie des oppositions. Et peut-être, dans le meilleur des cas, que cela permettra d’éviter un embrasement généralisé.

Mais cela ne produira pas la paix. Disons que la paix dont parle le Christ et que les chrétiens sont appelés à vivre et à professer, c’est autre chose.

La paix et le risque

J’aime cette idée d’associer la paix au risque, car c’est souvent l’objection que l’on rencontre quand on veut être artisan de paix : c’est beaucoup trop risqué.

Et l’enjeu est là : accepter le risque, ou bien rechercher la sécurité.

Or les politiques publiques, aujourd’hui, s’enferment, de plus en plus, dans des bétonnages juridiques, dans une surenchère sécuritaire, dans la poursuite illusoire du risque minimum. Et elles renforcent, ce faisant, les comportements agressifs.

Je ne pense pas que les acteurs politiques et encore moins leurs électeurs soient disposés à entendre, actuellement, cet appel au risque. Mais être chrétien peut (devrait) mettre en mesure de prendre le risque de la main tendue. C’est là le chemin de la paix annoncée par le Christ (et c’est bien au nom du Christ que Bonhoeffer appelait à la paix) qui n’est, en rien, celui de la sécurité.

Et je pense que nos sociétés ont un besoin urgent de la respiration que pourrait leur donner un groupe de gens disposés à sortir des vertiges sécuritaires de tous ordres.

La fascination devant les outrances des autocrates

Un tel programme d’action est sans doute complexe à mettre en œuvre, aujourd’hui, tant la fascination devant les outrances des autocrates, leur capacité à ignorer toutes les règles, leur recours décomplexé au mensonge et au rapport de force, occupent le devant de la scène. Cela fait, assurément, de bons titres pour les médias. Cela encourage, également, les penchants de tout un chacun pour le passage en force et pour la construction de forteresses qui découragent des assaillants éventuels.

De fait, le niveau international, où se situait Bonhoeffer, me semble hors de portée, au moins à court terme. Au niveau microsocial, en revanche, nous avons une marge d’action importante, en lien avec d’autres acteurs prêts à prendre les risques de la paix. Entre les deux, il y a le niveau national où nous pouvons, au moins, nous positionner comme des acteurs qui refusent l’enfermement dans le dialogue de sourds et les parodies de négociation.

Les chances d’aboutir à quelque chose sont difficiles à estimer … mais, pour le coup, c’est là le risque qu’il faut être prêt à prendre !


[1] Le texte de cette allocution est reproduit, en français, Bonhoeffer, Textes choisis, Labor et Fides et Le Centurion, 1970, pp. 186-189.

Engrenages

Comme chaque année, je suis parti marcher, une douzaine de jours, en lisant de manière tranquille et cursive un livre de la Bible : en l’occurrence la fin du livre d’Esaïe, que j’avais laissé inachevé lors d’une marche précédente. Or, il arrive que cette lecture méditative rejoigne, de manière inattendue, les thèmes que charrie l’actualité. Au détour du chapitre 57, je suis, ainsi, tombé sur cette description assez surprenante : « les méchants sont comme une mer agitée qui ne peut se calmer et dont les eaux agitent la boue et la vase » (Es 57.20).

C’est cet impossible qui m’a soudain frappé. Lorsque l’on a cédé à la logique de la violence, de l’oppression et du mépris de l’autre, il arrive un moment où il est tout simplement impossible de faire marche arrière. Une telle attitude peut, au départ, relever d’un calcul tactique, où l’on espère obtenir tel résultat, tel avantage. Mais, au bout d’un moment, un engrenage irréversible se met en place, un choix en entraîne un autre et, même si les victoires s’accumulent, les portes se ferment les unes après les autres. Il devient, progressivement, impossible de faire marche arrière. Seules la chute et la défaite peuvent interrompre la course folle de celui qui a perdu les manettes de sa propre violence.

Pour l’instant les stratégies autoritaires et brutales tiennent la corde

On a tendance à oublier, aujourd’hui, la fin brutale des autocrates, car l’actualité ne nous en a pas donné d’exemple tout récent. Dans la conjoncture actuelle ceux qui abusent du rapport de force sont gagnants. Cela dit, on peut remarquer, d’ores et déjà, que rien ne parvient à les calmer et qu’ils sont, bel et bien, prisonniers des stratégies autoritaires qu’ils ont inaugurées. Ils n’ont pas vraiment de plan B, sinon de continuer à s’enfoncer dans la guerre avec les mensonges, les erreurs de perspectives, les aveuglements, qu’un tel choix provoque. Ils agitent, assurément, la boue et la vase et semblent hermétiques au moindre échange raisonné. « Il n’y a pas de paix pour le méchant », continue le texte d’Esaïe. C’est une menace, sans doute. C’est un constat, assurément : celui qui a tourné le dos à la paix n’a aucun moyen de la retrouver. L’oppression engendre sa propre poursuite.

Un éclairage sur ce que peut être l’attitude des chrétiens au milieu d’une brutalité omniprésente

Face au déchaînement actuel de la brutalité tous azimuts, il y a, bien sûr, plusieurs niveaux d’intervention possible. Les états se tiennent sur la corde raide, entre la pression et la diplomatie. Mais, à vrai dire, même en interne, les états ont du mal à gérer les simples conflits sociaux. De nombreux observateurs étrangers soulignent, par exemple, que la France a augmenté, ces dernières années, son penchant répressif face à des manifestations diverses. Pour l’heure, les Églises françaises multiplient les prises de position pour appeler à une attitude plus apaisée et pour dénoncer les exactions et les guerres prétendues justes. À vrai dire, il est clair que, pour certains, ces prises de position ne sont même plus du tout audibles.

À côté, il reste une autre voie, certainement pas plus efficace que celles que nous venons d’évoquer, mais autre : celle de développer, justement, une pratique de paix, de respect et d’écoute qui permet de continuer à voir clair, de ne pas se laisser entraîner par les sirènes de la violence, de ne pas perdre pied comme une mer agitée incapable de se calmer. Celui qui recherche la paix est volontiers considéré comme naïf. En fait, il reste souvent plus lucide que celui qui a sombré dans l’ivresse de l’affrontement brut.

En fait, la rhétorique du livre d’Esaïe, dans ses différentes sections, est assez constante. Elle nous décrit, d’un côté, un monde fracturé, traversé par l’injustice. C’est ainsi que le chapitre 67 commence : « le juste périt, et nul n’y prête attention » (Es 67.1). Au milieu de cette situation confuse, et par contraste, Dieu provoque la chute des tyrans, annonce le salut à ceux qui lui font confiance. Mais l’histoire continue, avec son fracas et ses tensions. Et, d’époque en époque, Dieu doit à nouveau intervenir.

Ce n’est sans doute pas un discours résolument optimiste, mais c’est une boussole, une grille de lecture que je trouve éclairante. En tout cas, ces contrastes m’ont accompagné pendant ma récente marche et j’y ai puisé une force et une sérénité paradoxale, alors que tant de mers continuent à s’agiter de manière inexorable.

Un ouvrage pour encourager ceux qui veulent résister à l’envahissement général du rapport de force

Ceux qui suivent ce blog régulièrement savent à quel point l’épisode de juin-juillet dernier, avec la dissolution de l’assemblée nationale et le risque de venue au pouvoir du rassemblement national m’ont préoccupé.

Avec un peu de recul, c’est le peu de réaction de chrétiens souvent sidérés ou dépassés qui m’a le plus interrogé. Il est peu probable que ceux qui votent ou ont voté pour les candidats d’extrême droite s’intéressent beaucoup à ce que j’écris. Mais les autres ?

J’ai décidé de reprendre la plume pour écrire un ouvrage qui, notamment, revient sur ce qui s’est passé, au XXe siècle, dans l’entre-deux guerres avec la montée, un peu partout en Europe, des partis et gouvernements autoritaires. A l’époque, les chrétiens ont tardé à réagir et je pense que cet exemple doit nous instruire.

Le livre qui en est sorti vient d’être publié.

Je recopie ci-dessous la quatrième de couverture :
« Les signaux sont au rouge un peu partout. Dans pratiquement tous les pays riches, ou émergents, les oppositions sociales deviennent plus brutales.
L’affrontement et le rapport de force sans nuance sont souvent perçus comme la meilleure solution pour régler les problèmes sociaux.
Frédéric de Coninck est saisi par l’urgence et la gravité de la situation.
Pour cette raison, ce livre est différent de ceux qu’il a écrits jusqu’à présent.
Dieu nous appelle à vivre en paix, avec tous les hommes (pour autant que cela dépend de nous) et les Béatitudes nous encouragent à fabriquer de la paix.
Quand les logiques d’affrontement et de guerre prennent tant de place, un chrétien ne peut plus garder le silence, y compris quant aux choix politiques qui s’offrent à nous.
Cri de souffrance, cri d’alerte, cri d’appel : ce livre est une exhortation pour tous les chrétiens à aimer encore plus nos ennemis au moment où cela devient de plus en plus difficile.
Et il y a aussi un cri d’espoir : même quand tout semble perdu, le petite flamme de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain continue à brûler et à donner du sens à ce que nous pouvons vivre ».

On l’imagine : les développements récents de l’actualité ne font, hélas, que confirmer, à mes yeux, l’urgence de se faire entendre et d’agir.

Les difficultés du management en France

Alors que l’actualité poursuit sa progression furieuse, il existe des travaux de fond qui font réfléchir, et qui engagent autre chose que des coups de chaud, face à des événements qui nous sidèrent.

C’est ainsi que l’inspection générale des affaires sociales a produit un travail de synthèse, à partir de diverses enquêtes européennes, sur le vécu des relations de travail[1]. Le rapport date d’un an et il a peu été relayé par la presse. Pourtant il désigne un certain nombre de points durs dans le vécu du travail, en France, qui ont, assurément, des conséquences en dehors du travail lui-même.

L’angle d’entrée du rapport est celui des pratiques managériales. D’abord, ce qui est perçu comme un « bon management » ne varie pas beaucoup d’un pays à l’autre. Il est partout « décrit comme celui qui se caractérise par un fort degré de participation des travailleurs, d’une part, et qui assure la reconnaissance du travail accompli, d’autre part ». Quelques items viennent préciser ce qu’on entend par là : « autonomie, clarté des rôles, décentralisation de la décision ». Au fil du rapport apparaissent d’autres critères majeurs, comme le soutien de la hiérarchie, sa disponibilité ou la confiance qu’elle accorde aux subordonnés. Or, c’est dans tous ces items relationnels que le management français apparaît en nette difficulté, par rapport aux autres pays européens.

Des relations de travail formelles et verticales en France

En France, par comparaison, le management (à tous les niveaux) apparaît comme distant, vertical et peu concerné par les personnes encadrées. On pense souvent à l’Europe du Nord comme modèle d’une société plus coopérative. Mais la France est en recul, même si on la compare à des pays comme l’Irlande ou l’Italie. La reconnaissance du travail accompli y est médiocre. L’autonomie s’apparente plus à de l’isolement qu’à du pouvoir d’action. En résumé, les relations de travail apparaissent comme pauvres et décevantes.

Le rapport pointe du doigt, à ce propos, « la formation des managers très académique et peu tournée vers la coopération ». Je suis assez d’accord avec ce point de vue. Et, parlant de formation, cela m’a remis en mémoire des parties peu commentées des enquêtes PISA, sur le niveau scolaire des élèves dans différents pays, où les élèves français disaient rencontrer peu de soutien de leurs enseignants quand ils étaient face à une difficulté. Là aussi, ayant eu l’occasion de côtoyer des élèves et des enseignants dans d’autres pays, je mesure la dureté des relations sociales d’enseignement, en France.

Un dernier point qui m’a intéressé dans le rapport est, à l’inverse, le dispositif législatif qui encadre les relations de travail, et qui est bien plus fourni en France qu’ailleurs ; comme si l’existence du droit écrit suffisait à régler les questions, et dispensait de s’en préoccuper. Une fois encore, cela renvoie à un trait général de la société française, que j’ai pu observer, par contraste, en me promenant hors de France : une sorte de croyance magique dans les vertus du droit.

Un déficit coopératif qui a de lourdes conséquences sociales

Je ne vais pas me lancer dans une analyse des origines de cette spécificité française. Prenons-la, ici, comme un état de fait. Or, ce qui se vit dans le monde du travail a des effets délétères sur la santé mentale des salariés, qui est spécialement mauvaise, chez nous.

Et, alors que nous sommes face, en France comme ailleurs, à des défis majeurs qui nécessiteraient des coopérations renforcées, il est illusoire d’espérer que la législation suffira à y faire face.

Les Églises, les associations d’entraide, les tiers lieux, les coopératives en tout genre, ne pourront pas, à eux tout seuls, inverser la tendance. Mais ils peuvent, au moins, être des espaces où la valeur de la coopération est reconnue et mise en œuvre. Le vrai défi est que ce qui se vit dans ces cercles limités puisse faire tache d’huile au-dehors et inspirer d’autres options.

Ce qui me frappe, en lisant le rapport de l’IGAS, est que, pour le coup, ce n’est pas forcément la logique économique qui est en cause (car elle est largement semblable au travers de tous les pays européens), mais plutôt une histoire sociale. Et cela doit nous interroger.


[1] IGAS, Pratiques managériales dans les entreprises et politiques sociales en France : Les enseignements d’une comparaison internationale (Allemagne, Irlande, Italie, Suède) et de la recherche, JUIN 2024.

La technologie ne nous sauvera pas

Nous avons pris l’habitude, collectivement, de considérer que l’innovation technologique permettait de repousser toutes les limites. Ce qui semble impossible aujourd’hui, serait, virtuellement, possible demain. C’est spécialement frappant, ces dernières années, dans le domaine des télécommunications.

Mais il y a des domaines où l’innovation technique ne permet plus que des avancées limitées. Par exemple, en France (et dans l’ensemble de l’Europe) la progression des rendements agricoles stagne, depuis les années 1990, pour le blé tendre, le blé dur, l’orge, l’avoine et le tournesol. Il y a des interprétations diverses de cette stagnation. Les plus technophiles ne manquent pas d’imaginer qu’il faudrait aller plus loin dans les intrants artificiels. De l’autre côté, certains pointent la dégradation des sols due à l’usage immodéré des mêmes intrants. Mais ce constat, que personne ne conteste, explique, en tout cas, la tension aiguë dans laquelle vit la profession agricole. Et elle se répercute sur un autre sujet où l’innovation technique ne peut pas grand-chose : celui de l’usage de l’eau. On peut sans doute l’optimiser davantage, mais il est surtout de plus en plus évident qu’il faudra arbitrer entre des usages concurrents.

Autre coup d’arrêt : depuis le début des années 2000, le nombre de kilomètres parcourus en voiture, chaque année, dans la France entière, ne croît plus que très lentement, surtout comparé à ce qui a prévalu entre 1950 et 2000. Cela ne résulte pas tellement d’une prise de conscience écologique, mais plutôt du fait qu’il n’y a plus de place pour la voiture en ville. Il serait possible de construire des infrastructures gigantesques pour continuer à irriguer l’espace urbain, et multiplier les parkings à étage, mais tout cela coûte beaucoup trop cher et les techniques constructives touchent leurs limites. De la sorte, les artères structurantes des grandes villes sont saturées et, l’une après l’autre, les autorités municipales limitent l’usage de la voiture en centre-ville.

Dernier exemple : on commence à se tourner vers des gisements de pétrole de moins en moins performants. Ce qu’on appelle le « taux de retour énergétique », c’est-à-dire l’énergie produite, par rapport à l’énergie nécessaire pour extraire l’hydrocarbure, était, autrefois de 100/1. En ce qui concerne le gaz de schiste, il est autour de 4/1 (les évaluations varient). Et, là non plus, nonobstant les ravages environnementaux provoqués par l’exploitation du gaz de schiste, on ne parvient pas à améliorer ce taux de retour.

Les conséquences sociales de ces blocages

Cette fermeture des horizons provoque des tensions considérables. La question de l’usage de la voiture a embrasé la France, au moment de l’épisode des gilets jaunes. La répartition des ressources en eau est, actuellement, un des sujets les plus conflictuels, même dans le climat non aride de notre territoire. Et l’accès aux ressources énergétiques devient une arme de guerre puissante.

Les tensions sociales sont d’autant plus vives que l’innovation technique a souvent servi à acheter la paix sociale. Beaucoup de groupes sociaux ont accepté une position dominée, moyennant la promesse qu’ils récupéreraient, en partie, les bénéfices des progrès technologiques. Dès l’aube de la révolution industrielle, les tenants de cette nouvelle voie ont pensé qu’ils avaient trouvé un bon moyen de régler la plupart des dilemmes moraux. Les outils perfectionnés ont permis, de fait, d’être moins dépendants les uns des autres. L’économie de marché a, elle-même, été présentée comme méritocratique : elle permettrait aux plus méritants de s’enrichir.

On va retourner vers des enjeux sociaux frontaux et cela risque de faire des étincelles

L’histoire réelle des deux-cents dernières années, a été semée de bien plus de misères, d’exploitations et de conflits atroces, que ce que cette utopie prévoyait.

Mais, en ce moment, s’ouvre une nouvelle période où l’innovation technique permet de moins en moins de déplacer les oppositions sociales. L’indépendance qu’elle permet se retourne en isolement face aux difficultés. Et les inégalités entre pays et entre groupes sociaux n’ont plus la perspective de diminuer « par le bas », les plus pauvres pouvant envisager de gagner de l’aisance matérielle.

L’économie moderne s’est construite contre la féodalité et contre les rapports monarchiques. Mais les tensions d’aujourd’hui font émerger de nouvelles féodalités.

On comprend où je veux en venir : à nous, modestement, pour autant que nous ne sacrifions pas nous-mêmes à Mamon, de nous démarquer, et de proposer aide et repères à tous ceux, autour de nous, qui risquent d’être entraînés dans des événements violents qui les dépasseront.

Ce que nous apprennent nos limites et ce qu’il nous en coûte de les ignorer

Dominique de Villepin vient de publier, sur la plateforme Le Grand Continent, un texte substantiel (qui fait une soixantaine de pages en format PDF) intitulé Le pouvoir de dire non. Il n’en est sans doute pas le seul auteur. On sent, ici ou là, l’usage de fiches de lectures ou de notes de synthèse, mais peu importe. J’ai été assez étonné du contenu, aussi stimulant que lucide, de cet essai, assez loin des positions tenues par l’essentiel de sa famille politique, aujourd’hui.

On peut résumer sa position en citant deux phrases conclusives : « Tout commence par une reconnaissance : celle de nos limites. Puisque, comme j’ai voulu le montrer, la rareté planétaire est la source souterraine de toutes les dérives politiques actuelles ».
Je suis très largement d’accord avec cette analyse.

Quand le déni des limites rend fou

Il commence son propos en parlant de la politique délirante mise en œuvre par Donald Trump. Et il souligne, avec raison, que Trump est l’arbre qui cache une forêt bien plus vaste. Sa réélection doit nous interroger : elle est le signe de l’ancrage politique profond de ce mouvement, dont on trouve d’autres avatars, ailleurs dans le monde, et jusque chez nous.

En fait, l’humanité tout entière, et même (ce qui est nouveau) la partie la plus nantie d’elle-même, bute, aujourd’hui, sur les limites de la Terre. Et cela génère des réactions extrêmes : « le déni frontal, la négation volontaire de toute limite. C’est l’illimitisme assumé, incarné par Donald Trump, figure d’un absolutisme sans habillage doctrinal, empire d’instincts et de postures, empire de commandement, au sens premier de l’imperium. L’action prime, le verbe tranche, le chef domine. Il ne gouverne pas, il incarne. Il n’organise pas, il impose. À l’intérieur comme à l’extérieur, tout doit se soumettre au théâtre de la puissance, à sa visibilité, à sa démonstration ».

Cet illimitisme rencontre un ressort profond chez tout un chacun : l’ivresse de la puissance totale. Il a été soutenu, historiquement, par les succès de l’innovation technique qui ont conduit, sans cesse, à repousser la frontière du possible. Ce qui était impossible aujourd’hui deviendrait possible demain.

Il y a des fondamentaux auxquels l’innovation technique ne permet pas d’échapper.

Mais les succès évidents de l’innovation technique ont fait oublier qu’elle ne contournait que très partiellement certains fondamentaux. Au nombre de ces fondamentaux, il y a la consommation élevée d’énergie, impliquée dans pratiquement toutes les innovations techniques. On rêve, bien sûr, de produire plus en consommant moins d’énergie. On y réussit en partie, mais en partie seulement. En fait, aucune innovation technique n’a, depuis deux siècles, permis un retournement de tendance significatif. Le monde, dans son ensemble, continue à consommer de plus en plus d’énergie. On peut faire la même remarque sur la consommation des minerais et des ressources naturelles : aucune technique de recyclage n’est parvenue à freiner significativement la chasse aux minerais un peu partout dans le monde.

En résumé, dans certains domaines, l’horizon du possible se déplace, mais dans d’autres, non. Et c’est là que l’imaginaire de la toute-puissance, qui nous habite tous, se heurte à une réalité profondément blessante pour nous egos : il y a, bel et bien, de l’impossible.

Et cela produit, comme l’écrit Dominique de Villepin « le trumpisme qui est davantage qu’un homme : c’est une structure affective, une économie morale fondée sur la domination. La nature, la femme, l’étranger, tout doit y rester à sa place ».

Il y a pourtant de belles choses à vivre ensemble, au sein de nos limites collectives

Or cette angoisse, qui étreint particulièrement ceux qui ont eu l’habitude de se servir en premier, dans les biens à disposition sur la planète, un moment donné, nous fait oublier qu’il y a énormément de belles et de bonnes choses à notre disposition, pour peu que nous soyons disposés à les partager.

Oui, beaucoup, même parmi les chrétiens de tous bords et de tous pays, semblent sourds à la question fondamentale posée par l’évangile : « que servirait-il à un homme de gagner le monde entier s’il se perd ou se ruine lui-même ? » (Luc 9.25).

Qu’avons-nous à espérer de cette folie prédatrice, en admettant même que nous soyons du côté des privilégiés ? Peu de choses, en fait. Bien moins, en tout cas, sans même parler d’amour du prochain, que de la joie de vivre ensemble des relations mutuellement enrichissantes.

Le cauchemar de la technolâtrie dans toute son horreur

On peut s’interroger sur les prises de position d’Elon Musk, qui ont varié de tout à son contraire, au fil des ans, mais il y a une constante dans ses obsessions : ce sont les attentes éperdues qu’il place dans la technologie.

Un arsenal technologique protéiforme, qui va jusqu’au rêve transhumaniste

Sa biographie est, en effet, jalonnée d’innovations diverses qui, toutes, associent une technologie et une valorisation financière. Il a commencé par investir dans une société de logiciels, puis a monté une banque en ligne et cofondé le système de paiement Paypal. Après il s’est lancé dans l’aventure spatiale avec Space X et dans les véhicules électriques avec Tesla. Il a fait un passage aussi dans Open AI.
Mais, derrière tous ces investissements, il y a le désir d’échapper aux limites de sa condition humaine. Avec Space X, il rêve d’aller coloniser la planète Mars, lorsque la Terre sera devenue hors d’usage. Il consomme, par ailleurs, régulièrement, des médicaments censés doper ses capacités. On a parlé, récemment, de son usage de la kétamine qu’il utilise comme antidépresseur. La société Neuralink qu’il a fondée, a développé des puces qu’elle a commencé à implanter dans des cerveaux humains, avec le but de fusionner les intelligences humaines et artificielles.
On reconnaît, dans tout cela, l’univers culturel du transhumanisme, même si certains transhumanistes pensent qu’il ne va pas assez loin. L’idée de base est de sortir du carcan de la condition humaine pour viser des horizons illimités.

La recherche du pouvoir sous toutes ses formes

Le côté libertarien du personnage est tout à fait cohérent avec cette recherche infinie de la puissance. Il n’admet pas que quiconque l’empêche de faire ce qu’il a envie de faire. Les scientifiques qui parlent des microbes, du changement climatique, des risques environnementaux sont des gêneurs. La science qu’il a en vue ne peut être qu’au service de la technique. Sinon elle est à ranger dans la même catégorie que les agents publics, qu’il a, désormais, pour mission de licencier massivement, et qui se mettent en travers de ses intérêts particuliers au nom de l’intérêt général.
Et l’idéal est de pouvoir dire, sur le réseau X, tout ce qui lui passe par la tête, en tentant d’intimider ceux qui ne pensent pas comme lui.

Où l’on voit que la technolâtrie et le transhumanisme sont des idéologies profondément inégalitaires

Le transhumanisme inquiète depuis longtemps. En tant qu’idéologie totale, il n’est revendiqué que par une petite minorité. Mais on a souvent souligné, qu’implicitement, il était vecteur d’inégalités. De fait, les technologies qu’il conduit à mettre en œuvre coûtent cher et donc, par définition, elles seront réservées à une élite fortunée.
On découvre que l’intelligence artificielle est gourmande en énergie, et que dire des fusées censées nous emmener sur Mars ?! Et l’attitude de Musk et de Trump, qui se résume au rapport de force à l’état brut, montre que celui qui rêve du pouvoir technique rêve aussi du pouvoir sur les autres.
Elon Musk a, d’ailleurs, basculé dans ses postures les plus autoritaristes quand il a appris que son fils voulait changer de genre. Or le fils en question a révélé que son père avait eu recours à une fécondation in vitro sélective, pour être certain d’avoir un fils. On voit où le désir de toute-puissance peut mener.

Cette folie est-elle la révélation de la part sombre qu’il y a dans tout rêve technique ?

Il est difficile de ne pas penser à Jacques Ellul, face à ce déchaînement débridé de puissance. Cette outrance technique n’est-elle rien d’autre que ce qui est déjà en germe, sur le mode mineur, dans toute recherche d’efficacité technique ?

La question est posée. Pour ma part il ne me semble pas qu’il y ait une continuité entre le geste technique le plus simple et ce cauchemar éveillé. En revanche, le point de bascule, le moment où l’on rentre dans une logique qui se ferme à toute remise en question, n’est pas si évident que cela à définir. Et il est clair que l’extrémisme technique dans lequel une fraction de la population s’est installée trouve des échos dans des rêves de puissance plus ordinaires.

En tout cas, cela doit interroger les demandes que nous adressons, explicitement ou implicitement, à l’innovation technique. Et les exhortations de Jacques Ellul de s’en tenir à la non-puissance ont toute leur valeur, aujourd’hui.

Énergie, que de crimes commet-on en ton nom !

Finalement, derrière les outrances, les allers et retours, et les menaces brandies par Donald Trump, on perçoit quelque chose de récurrent. Il y a eu, d’abord, l’appel aux pétroliers : « forez ! forez ! forez! » (chose qui n’est pas aussi facile à dire qu’à faire, d’ailleurs). Il y a eu, ensuite, la volonté d’annexer le Canada et le Groenland, terres de ressources à exploiter. Puis les demandes exorbitantes à l’Ukraine de livrer son sous-sol plus ou moins à perpétuité aux États-Unis. Derrière ces diverses sorties j’entends, en fait, la panique de tout un milieu social qui se rend compte que les ressources de la Terre sont en train de s’épuiser. La volonté prédatrice est l’ultime sursaut de riches qui se disent que, s’il faut changer d’attitude à l’égard de la création, ils seront les derniers.

La longue histoire de la prédation des ressources naturelles

Cela dit, ce qui s’exprime à visage découvert, aujourd’hui, n’est que la suite d’une très longue histoire. Le besoin de pétrole a provoqué de nombreux événements géopolitiques. En 1951, déjà, la décision du gouvernement iranien de nationaliser le pétrole qui était, auparavant, exploité par une compagnie britannique, provoqua de vives tensions internationales. L’affaire se termina par ce qu’on a appelé « l’opération Ajax », menée de concert entre la CIA et le MI6 britannique, qui conduisit au renversement du gouvernement et à l’installation d’un premier ministre plus complaisant avec les intérêts anglais et américains.

On connaît aussi l’incroyable retentissement économique qu’eut la décision de l’OPEP, en 1973 de réduire sa production de pétrole. Elle était en fait, au départ, une mesure de rétorsion des pays arabes contre le soutien américain à Israël lors de la guerre du Kippour, où l’Égypte et la Syrie avaient coalisé leurs forces pour attaquer l’état hébreu.

Plus près de nous, il est clair que la première guerre du Golfe aurait été tout autre si ce n’était pas le Koweit qui avait été envahi. Et la deuxième guerre du Golfe, qui visait à transformer l’Irak en allié plus conciliant, était encore plus dépendante de la géopolitique du pétrole. Il faut dire aussi que la famille Bush avait d’énormes avoirs dans l’industrie pétrolière.

Mais ce qui vaut pour le pétrole vaut pour d’autres ressources, et, à l’âge d’or des empires coloniaux français et britanniques, l’exploitation éhontée des ressources des pays colonisés était la règle.

Aujourd’hui encore, la guerre du Kivu, en république démocratique du Congo, doit son origine aux mines de coltan qui s’y trouvent. Le coltan est un minerai indispensable à l’industrie électronique et informatique…

En fait, quand on se plonge un peu dans le suivi des matériaux stratégiques pour maintenir notre mode de vie actuel, cela provoque un mélange de vertige et de nausée. Notre rêve technologique énergivore, a un coût en guerres, en exactions, en souffrances diverses dont on n’a qu’une faible idée.

Combien de temps encore accroîtrons-nous notre dépendance à l’égard des sources d’énergie ?

En dehors même de préoccupations écologiques, le coût énergétique de notre développement économique ne peut qu’interroger. Il engendre des dépendances qui sont sources de conflits, armés le cas échéant. On a payé pour le comprendre lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’augmentation du coût du gaz a provoqué une secousse majeure, aussi bien économique que politique, dans notre pays.

Et ce qui est arrivé avec le gaz pourrait bien nous arriver, également, avec l’uranium. Comme l’écrit, par exemple, le portail de l’intelligence économique, qui n’a rien d’une officine gauchiste, les pays où nous nous approvisionnons en uranium nous rendent sensibles à la menace de la Russie et de la Chine. Je cite le portail : « sur les dix dernières années, la France a importé 88 200 tonnes d’uranium naturel. Selon le comité Euratom, ces importations proviennent majoritairement de 4 pays : le Kazakhstan (environ 27%), le Niger (environ 20%), l’Ouzbékistan (environ 19%) et la Namibie (environ 15%) ». Entre temps le Niger, décidant de prêter une oreille plus attentive à la Russie qu’à la France, n’est plus une source envisageable. Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan fournissent, pour leur part, comme on l’imagine, aussi de l’uranium au russe Rosatom.

Finalement, même si les composants électroniques ont leur propre chemin de dépendance, c’est encore l’éolien et le photovoltaïque qui nous contraignent le moins !

Mais c’est surtout notre véritable addiction à la consommation énergétique qui est problématique. On apprend, par exemple, que l’intelligence artificielle va encore accroître cette addiction. Peut-on encore appeler cela de l’intelligence ? C’est peut-être les chinois qui vont relâcher cette pression en imaginant des logiciels, précisément, plus intelligents et utilisant moins des effets de masse.

Il semble, en effet, que l’intelligence nous ait désertés. Mais il est possible qu’elle fasse retour d’une manière cruelle, quand cette course militarisée aux ressources aura produit suffisamment de dégâts pour qu’elle finisse pas nous poser question.

Bienheureux ceux qui, ne serait-ce qu’un tout petit peu, ont l’esprit de pauvreté !

La confiance : de la foi au « bourrage de crâne »

Je suis sidéré par ce que des personnes, par milliers, voire par millions, acceptent de croire sans l’ombre d’une preuve : des caricatures grossières, des affirmations délirantes, de la propagande basique et sans subtilité, etc. Cela semble sans limite.

À vrai dire, la psychologie sociale a étudié depuis longtemps la manière dont tout un chacun, dans la vie quotidienne, décide de croire quelque chose sans trop approfondir. C’est absolument nécessaire, sans quoi toute notre vie s’épuiserait en vérifications envahissantes et paralysantes. C’est ce qu’on appelle des « heuristiques » spontanées : quelque chose qui nous paraît suffisamment vraisemblable, à un moment donné, pour que nous allions de l’avant.

Et c’est ainsi que l’on s’est rendu compte que, si quelqu’un parle avec suffisamment d’aplomb, beaucoup de ceux qui l’écoutent sont prêts à le croire. Il suscitera beaucoup plus d’adhésion et de confiance que quelqu’un qui laisse les choses ouvertes, travaille dans la nuance et ne se prononce qu’avec prudence.

C’est vrai dans une multitude de situations[1]. Dans un entretien d’embauche, par exemple (l’expérience a été faite), l’aplomb fait meilleure impression que la modestie. Cette réalité, maintes fois confirmée par l’expérience, est assez déstabilisante pour moi, car je me rends compte que, de ce point de vue, je suis atypique. Quelqu’un qui affirme les choses de manière péremptoire et sans nuances me met sur la défensive. Et j’ai plus de goût pour les questions à explorer que pour les réponses hâtives.

Qu’est-ce qui suscite la confiance ou la méfiance ?

A vrai dire, les ressorts de cette confiance aveugle ne sont pas vraiment démêlés. Ils ne se ramènent pas, en tout cas, à des hiérarchies sociales (les expériences menées le prouvent).

On sait bien, en général, que les personnes accordent plus de confiance à ce dont elles sont déjà convaincues. Mais, là, il s’agit d’autre chose : elles acceptent de croire quelqu’un, simplement parce qu’il a l’air sûr de lui. Même un robot d’intelligence artificielle qui sort un discours bien construit et sans failles n’éveille pas souvent le soupçon. Cela a, semble-t-il, quelque chose de rassurant de suivre un orateur qui a l’air de savoir où il va. L’actualité nous en donne de nombreux exemples un peu partout dans le monde : les leaders populistes ou autoritaires ne tiennent pas seulement par la menace et le rapport de force. Jusqu’à un certain point, ils inspirent confiance. Un slogan répété finit par être cru. C’est ni plus ni moins que du « bourrage de crâne » : c’est simple et basique, mais, manifestement, terriblement efficace !

Ceux qui ont une formation scientifique sont mal armés, dans ces contextes-là, car ils ont l’habitude de s’adresser à des auditoires méfiants qu’il faut convaincre à coups d’arguments. Les auditoires ordinaires n’ont, souvent, pas envie de les suivre sur ce terrain.

La foi non plus ne se démontre pas, mais elle laisse un espace de liberté à l’auditeur

Par comparaison qu’en est-il de la foi ? Elle n’est pas de l’ordre de la démonstration, elle non plus. Elle repose sur un élan qui peut se manipuler. Mais ce qui est frappant, quand on lit les évangiles, c’est de voir que le public était partagé. Les uns accordaient leur foi à Jésus, tandis que les autres étaient sceptiques.

Déjà, on peut noter que l’enjeu est différent : il ne s’agit pas simplement de croire telle ou telle affirmation. Celui qui croit entame un chemin de vie qui l’engage et qui donne un sens particulier à son existence. Forcément cela suscite plus de questions.

Mais je pense aussi que l’attitude de Jésus fait une différence. Certes, il est assuré dans ses affirmations et, à l’occasion, il ne mâche pas ses mots. Mais il ne fait pas non plus pression sur ses auditeurs. Il leur laisse un espace de liberté. Il entend les laisser se mettre en route. De la sorte, cela construit une adhésion qui procède par allers et retours, par approfondissements successifs.

Et aujourd’hui encore, l’évangile, si nous l’accueillons, nous fait accéder à la liberté. Et c’est dans la liberté qu’il s’écoute, qu’il s’entend et qu’il nous transporte.

La propagande religieuse est un genre qui a existé et qui existe toujours. Mais elle est, il faut le dire, à l’opposé de l’enseignement du Christ.


[1] Cf, par exemple, la revue de littérature dans : Briony D. Pulford, Andrew M. Colman, Eike K. Buabang, Eva M. Krockow, « The Persuasive Power of Knowledge: Testing the Confidence Heuristic », Journal of Experimental Psychology, 2018, Vol. 147, No. 10.

La tentation de l’entre-soi

Je me souviens encore des promoteurs des mails et d’Internet qui prétendaient, avec enthousiasme, à la fin du XXe siècle, que l’émergence de tels outils de communication allait développer les échanges tous azimuts, les relations horizontales et la démocratie. 30 ans plus tard, la réalité est différente.

Tout n’était pas faux dans ces prédictions. Dans l’entreprise, en effet, cela a développé des rapports moins hiérarchiques. Mais cela a aussi donné naissance à des relations de donneur d’ordre à travailleur dépersonnalisées et limitées à des interfaces informatiques. La volonté de certains régimes autoritaires de limiter l’accès à Internet montre aussi que ce canal est perçu comme une menace par ceux qui rêvent de censure et de propagande flatteuse. Donc oui, pour partie, cela desserre l’étau de communications trop verrouillées.

Mais pour le reste ? Comme souvent, un media de communication a été investi par des personnes qui le manient à leur avantage. Les réseaux sociaux ne sont pas du tout des coopératives égalitaires. Ce sont de grosses entreprises capitalistes qui, dirigées par des personnes extrêmement riches, peuvent déverser leur vision du monde sur une vaste échelle. En plus, comme tout media, il est avantageux pour les chiffres d’audience de mettre en avant ce qui fait peur ou qui inquiète. Bref l’usage des réseaux sociaux est souvent devenu anxiogène.

Mais, surtout, ce ne sont nullement des forums d’échange ouverts. C’est un lieu où les usagers aiment discuter avec d’autres usagers qui partagent leur point de vue et déverser leur haine sur ceux qui ne sont pas d’accord. A la fin, ce n’est nullement la communication de tous avec tous qui se développe. Ce sont plutôt des bulles où les personnes échangent, certes, mais en s’isolant de celles qui sont trop différentes d’elles.

Notre principal problème n’est pas tant l’individualisme, que l’entre-soi

Les évolutions techniques et sociales nous isolent les uns des autres et elles poussent à un individualisme qui est mortifère. Mais ce qui se joue à travers les schémas de communication en grappes, que nous observons aujourd’hui, c’est autre chose : les personnes communiquent entre elles (au sein des grappes), elles ont des échanges et, jusqu’à un certain point, elles se soutiennent les unes les autres. Mais cela ressemble à un face à face d’où les tiers (différents, en désaccord, ailleurs) sont exclus.

Les émotions, les likes et les encouragements circulent. Certains mettent en scène une partie de leur vie intime. On échange, au moins, des tranches de vie, des moments forts. Mais, j’y reviens, cela ressemble à un je-tu où il n’y a pas de il ou elle.

L’actualité surprenante du traité médiéval de Richard de Saint-Victor sur la Trinité

Or il arrive, parfois, que de vieux textes de théologie nous fournissent, tout d’un coup, un éclairage saisissant sur l’actualité. C’est le cas du traité sur la Trinité de Richard de Saint-Victor (RSV) que j’ai découvert au travers de la citation qu’en fait Kallistos Ware (KW), dans son ouvrage : L’île au-delà du monde1. RSV cherche une représentation et une explicitation de la doctrine de la Trinité. Il en livre une présentation psychologisante que j’ai trouvée assez lumineuse. « Si Dieu est amour, dit-il d’abord, il est impossible qu’il soit seulement une personne s’aimant elle-même. Il doit être au moins deux personnes, le Père et le Fils, s’aimant l’un l’autre ». Oui, la remarque est parlante, mais, du coup, on se demande comment il va introduire un tiers dans cet amour mutuel. Là, je laisse la place au résumé de KW : « pour exister dans sa plénitude, l’amour doit être non seulement mutuel, mais partagé. Le cercle fermé de l’amour mutuel entre deux personnes est encore loin de la perfection de l’amour. Pour atteindre celle-ci, les deux doivent partager leur amour mutuel avec un tiers. L’amour dans sa perfection n’est pas égoïste, il ne connaît pas la jalousie ni la peur d’un rival. Là où l’amour est parfait, celui qui aime non seulement aime l’autre comme un deuxième soi, mais il souhaite à son aimé d’avoir la joie d’aimer un tiers, ensemble avec lui, et d’être aimés aussi tous les deux par ce tiers »2.

C’est là que l’on touche du doigt quelque chose d’essentiel : un échange n’est authentique que s’il sort du je-tu et inclut un tiers. La dimension trinitaire de Dieu n’est donc pas une péripétie ou une curiosité, il s’agit de quelque chose d’essentiel. L’amour exclusif n’est pas pleinement accompli. L’amour entier est inclusif : il accueille d’autres personnes dans son cercle, sans jalousie. Et cela donne tout son sens aux exhortations de Jésus dans le Sermon sur la montagne : « si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir ? Les collecteurs d’impôts eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ? » (Mt 5.46-47).

Jalousie et exclusion

Aimer seulement ceux qui nous aiment n’est donc pas si nouveau ! Mais, déjà, à l’époque du Nouveau Testament c’était problématique.

De fait, aujourd’hui, notre monde est gagné par la méfiance, la jalousie et l’exclusion. Beaucoup de personnes semblent redouter d’en inclure d’autres dans leur cercle social. Il faudrait se méfier de ceux qui viennent d’ailleurs, qui professent une autre religion ou qui, simplement, sont d’un autre milieu social. Dans les périphéries urbaines beaucoup critiquent ceux qu’ils appellent « les sachants ». Et, au cœur des villes, on ne cherche pas vraiment le contact avec les populations reléguées en périphérie.

Et dans ce que j’ai appelé les grappes sur les réseaux sociaux, dès que quelqu’un manifeste une ouverture à un autre point de vue, on l’accuse de trahir.

L’importance du tiers pour faire société

Ces remarques sur l’importance du tiers dans la vie sociale sont assez classiques. On les trouve déjà dans les travaux, plus que centenaires, de Georg Simmel3. Il notait que le tiers dans une relation en changeait la nature. Si, disait-il, on raisonne de manière duelle en disant « qui n’est pas pour moi est contre moi », il n’y a plus place pour une médiation. Tout se résume alors à du « positif » ou du « négatif ». Certes, tout ne devient pas automatiquement pacifié dans un raisonnement à trois termes. Simmel cite le cas de ce qu’on appelle le « tertius gaudens » : celui qui tire les marrons du feu au nez et à la barbe des deux autres. Simplement, la vie sociale change, quand on fait place, plus volontiers, à des tiers dans des cercles qui fonctionnent bien.

Nationalisme, communautarisme, entre-soi : ce sont des dangers qui nous menacent tous. Et cette menace devient de plus en plus réelle, au fur et à mesure qu’elle trouve un relais dans des politiques agressives.

C’est le moment de nous laisser à nouveau inspirer par la Trinité et son amour parfait et ouvert.

  1. Il s’agit d’un recueil de textes de Kallistos Ware, théologien orthodoxe décédé en 2022. Ce recueil a été traduit au Cerf en 2012. ↩︎
  2. Op. cit., p. 39. ↩︎
  3. Ses remarques ont été reprises dans son ouvrage Sociologie, Etudes sur les formes de socialisation, trad. franç., PUF, 1999. On se reportera au paragraphe : « le chiffre trois dans une relation », pp. 128 et ss. ↩︎