Une somme d’opinions ne fait pas l’adhésion à un projet politique

La fondation américaine Pew a sondé, en septembre dernier, un échantillon substantiel d’Américains (plus de 6.800) sur un certain nombre de questions de société (notamment en vue des prochaines élections présidentielles). Les résultats peuvent surprendre. 61% d’entre eux considéraient que les inégalités économiques, aux Etats-Unis, étaient trop fortes. Une liste d’enjeux était proposée aux personnes interrogées et elles ont classé certains d’entre eux comme très prioritaires : un meilleur accès à la protection santé, la lutte contre la toxicomanie, l’accès élargi aux premières années d’université, la lutte contre le terrorisme, le changement climatique (très prioritaire pour 49% des personnes et plutôt prioritaire pour 27 % d’entre elles), la réduction de la violence liée aux armes et, finalement, la réduction des inégalités économiques. Sur certains items (comme le dernier, on l’imagine volontiers), les plus riches se séparaient des plus pauvres. Mais, par exemple, pas sur la prise en compte du changement climatique.

Avec ce genre de tableau, on ne comprend pas comment un président et un parti qui (mis à part la lutte contre le terrorisme) tournent aussi résolument le dos à tous ces problèmes peuvent jouir d’une telle popularité, au point que la réélection de Donald Trump soit de l’ordre du possible.

Entre opinion et vote : un fossé

Cela mérite réflexion. Commençons par une série de commentaires qui relèvent de la sociologie politique classique. Le premier est que l’on sait, depuis longtemps, que les opinions sont volatiles et qu’elles ne reflètent que très imparfaitement les ressorts qui font agir (et voter) pour de bon les personnes. Tout un chacun est plutôt d’accord, par exemple, avec le fait qu’il y a trop de pauvres et que la richesse devrait être mieux répartie. Mais si un gouvernement prend à bras le corps cet enjeu, nul doute qu’il se heurtera à des oppositions nombreuses. On connaît également cette contradiction à propos du changement climatique : il faut s’en occuper, dit-on volontiers, à condition (c’est sous-entendu) que cela ne dérange pas mes habitudes. Il y a donc toujours une ambivalence des opinions, et cette ambivalence n’est pas captée par un simple sondage.

Ensuite, et sans même qu’il y ait forcément une ambivalence, il est rare que l’homme de la rue mesure la complexité de la mise en œuvre d’une politique. Les efforts laborieux d’un gouvernement sont, dès lors, interprétés comme une preuve d’incompétence ou de mauvaise volonté. Je me souviens, par exemple, des critiques adressées à l’administration Obama, par ses propres électeurs, quand elle accoucha péniblement du système d’assurance maladie étendue. Cela peut expliquer, également, qu’entre un avis a priori sur un horizon à viser, et l’évaluation ex-post d’une politique concrète, il puisse y avoir de grands écarts.

Une autre remarque ne tient pas à l’écart entre opinion a priori et opinion a posteriori, mais à une distorsion de la démocratie. La puissance des lobbys conduit, en effet, à ce que la politique mise en œuvre s’écarte de l’opinion majoritaire. En clair, l’opinion des plus fortunés a plus de poids que l’opinion moyenne. La logique « un homme = une voix » est donc dévoyée du fait que les campagnes électorales sont financées par des millionnaires (dont l’opinion est évidemment écoutée avec bienveillance, ensuite) et que des groupes de pression très puissants savent mener des opérations de propagande plutôt efficaces, à chaque fois qu’une mesure menace leurs intérêts.

Et si on rassemble ces trois phénomènes, il en résulte que les gouvernements en principe en faveur d’une certaine égalité entre les citoyens n’ont pas toujours fait la preuve, aux yeux de leurs électeurs, de leur efficacité. Lesdits électeurs ne vont donc pas nécessairement leur accorder leur voix, même s’ils partagent, en principe, les mêmes aspirations. La convergence des opinions ne se traduit donc pas nécessairement par la convergence des votes.

Savoir faire rentrer en débat des questions fortes

Mais une fois cela dit, il n’en reste pas moins qu’il y a là des aspirations, même vagues et contradictoires, qu’il est important de relayer.

Dans la pratique, Donald Trump use d’une stratégie plutôt efficace qui consiste à balancer des tweets rageurs auxquels la presse et l’opposition se croient obliger de répondre. Ce faisant, il déplace le débat sur les terrains qui l’intéressent.
Et on peut faire des constats tout à fait semblables sur les leaders populistes en général : ils parviennent à occuper l’agenda politique avec leurs préoccupations. Si on passe trop de temps à les contredire, on fait leur jeu. La vraie manière de leur répondre est d’insister sur des aspirations auxquelles ils ne s’intéressent pas.

D’ailleurs l’expérience que l’on a pu faire dans de nombreux pays est qu’un programme du genre « tout sauf untel » a toutes les chances d’échouer. Si un homme politique a suscité la réprobation, cela jouera mécaniquement contre lui, de toute manière. Mais si ses adversaires ne sont pas capables de dire clairement la direction qu’ils suivront, leurs arguments négatifs seront plutôt mal vus. En l’occurrence, les candidats démocrates feraient bien de lancer des thèmes de débat qui soulèvent des problèmes auxquels ils attachent de l’importance et qui ont, on le voit, un certain écho dans l’opinion.

Et si on sort des Etats-Unis, force est de constater que les gouvernements européens, eux aussi, se laissent facilement intimider par des groupes d’intérêt certes très puissants, mais parfaitement contestables si on veut bien se donner la peine de faire vivre un débat public qui soit autre chose que des petites phrases et des arguments ad hominem.

Politique et croyances magiques

Une fois tous ces arguments rationnels passés en revue, il faut aussi dire que la politique reste le lieu des projections et de l’irrationnel. Voter pour un candidat c’est s’identifier à lui. Bon nombre d’électeurs de Donald Trump avaient juste envie de « gueuler » et ils étaient satisfaits de voter pour quelqu’un qui oubliait toute retenue. De ce point de vue, ils n’ont pas été déçus !

Mais la projection ne marche pas toujours aussi bien. On espère d’un homme politique qu’il aplanisse toutes les difficultés et on imagine qu’il dispose, pour ce faire, de pouvoirs magiques inconnus du commun des mortels. De ce point de vue le « yes we can » de Barak Obama n’était pas sans ambiguïté. Certes, il y avait le « we ». Mais ce collectif est un ressort dont Obama, une fois élu, n’a pas beaucoup usé. Les électeurs attendent, en fait, que l’homme politique transcende les contradictions qui les habitent et qu’il règle, comme par magie, les écarts entre opinion et action, entre bonne volonté et contraintes du quotidien, qui tarabustent chacun de nous.

C’est un domaine, il faut le souligner, où la sociologie classique s’est plutôt fourvoyée. Durkheim avait identifié Dieu avec « la société ». Il considérait que l’homme accédait à l’idée du sacré, ou d’une puissance supérieure, quand il se trouvait pris dans une dynamique collective qui le transcendait et qui le convainquait d’être en présence d’une puissance d’action supérieure. Mais rien de tel ne se produit aujourd’hui : cette puissance d’action est rassemblée sur la tête d’une personne, plutôt que portée par un collectif. Weber, lui aussi pensait, que les sociétés modernes en avaient fini avec la domination charismatique, où tout se joue sur la force d’entraînement d’un leader. Oui, il reste difficile de mobiliser un collectif comme levier pour agir. Un collectif peut constituer, aujourd’hui, une force d’opposition, mais rarement une force d’action.

Or, si on retourne vers la critique politique que l’on trouve dans le prophétisme de l’Ancien Testament, il est intéressant de voir que les prophètes ont souvent deux cibles : les rois en place, d’un côté, et l’ensemble de la société, de l’autre. Les livres de Samuel, des Rois et des Chroniques donnent beaucoup de poids aux choix du souverain qui fait « ce qui est bien » ou « ce qui est mal » aux yeux de l’Eternel. Mais, chez les prophètes, le discours est plus balancé et ils n’exonèrent pas le peuple de toute responsabilité : ils pointent certains groupes sociaux ou parfois des comportements généralisés comme participant de dérives critiquables.
Et ils s’attaquent, en particulier, aux tentatives de divinisation des souverains en place, auxquelles le peuple prête une oreille bien trop complaisante, à leur goût.

Le pouvoir isole, on le dit, et cela renforce la croyance dans le fait que les gouvernants sont des hommes « à part », pour le bien (on fantasme sur leurs super-pouvoirs), comme pour le mal (ils ont perdu le « sens des réalités »). Mais, de fait, il me semble que le personnel politique, une fois élu, ne mobilise pas suffisamment les électeurs qui pourraient, pourtant, souvent être les bienvenus, si on mettait sur la table les forces qui s’agitent en coulisse pour entraver la marche des réformes. Un peu moins de centralisation du pouvoir permettrait plus de capacité collective d’action.

Changer de paradigme … plus facile à dire qu’à faire

Le changement climatique et l’épuisement des ressources naturelles, imposent, on le dit souvent, de « changer de paradigme ». La formule est plaisante. Elle est sans doute juste. Mais si on creuse un peu ce qu’elle renferme, on s’aperçoit qu’elle renvoie à des problèmes plutôt ardus que l’on a tendance à sous-estimer, en parlant de « paradigme » comme s’il s’agissait de quelque chose de facile à déplacer.

Thomas Kuhn et les paradigmes

Le mot de « paradigme » et l’idée de « changement de paradigme » sont devenus à la mode, suite aux travaux de Thomas Kuhn sur les grandes ruptures qui ont marqué l’histoire des sciences (notamment l’ouvrage : La structure des révolutions scientifiques, paru en 1962). Et quand on utilise de manière rapide, et un peu légère, le mot de paradigme, on oublie de dire que, pour Kuhn, les changements de paradigme étaient rares, difficiles et plutôt dramatiques. Le « drame », cela dit, était circonscrit à l’histoire des sciences, puisque tel était le domaine sur lequel il travaillait. Mais les difficultés qu’il a pointées ont une portée bien plus générale que la seule connaissance scientifique.

Mais commençons par la « science normale », pour parler comme Kuhn, c’est à dire la manière scientifique de voir les choses à une époque donnée. Kuhn tire de l’observation du passé l’affirmation qu’elle résiste, autant qu’elle peut, à l’émergence d’une autre vision de la nature. Au fur et à mesure que les constats dissonants se multiplient, elle ressemble de plus en plus à une machine que l’on essaye désespérément de réparer, en changeant telle ou telle pièce, avant que le tout ne tombe en panne. Puis un nouveau paradigme émerge, qui est autre chose qu’un rafistolage. Il est, en fait, incompatible avec l’ancien. C’est pourquoi Kuhn parle de révolution scientifique. Le nouveau paradigme rend compte d’une manière simple des ex-faits dissonants, bien sûr. Mais il va plus loin : il crée ses propres faits, ses propres expériences. Il n’est pas une amélioration du paradigme précédent. Il transporte dans un autre monde. Kuhn dit que les deux approches sont incommensurables, au sens qu’elles construisent, chacune, leurs mesures.

Dans la deuxième édition du livre (1970), il a tenté de faire évoluer un peu son vocabulaire. Il est vrai que, dans le langage usuel, un paradigme est plutôt un exemple. Du coup Kuhn a proposé de réserver le mot de paradigme aux expériences fondatrices qui soutiennent une période scientifique donnée : le catalogue d’exemples que tout bon étudiant doit apprendre, les expériences qu’il doit savoir mener à bien, etc. Mais le mot de paradigme lui a échappé et, dès lors, il a plutôt été utilisé dans le sens qu’il lui avait donné en 1962. Cela dit, retenons l’idée qu’une vision du monde s’appuie sur un catalogue de cas types qui structurent son raisonnement bien plus qu’elle ne l’imagine.

Les paradigmes dans la vie sociale

Est-il pertinent d’étendre cette réflexion sur les paradigmes en dehors du champ scientifique ? Oui : la plupart des tentatives dans ce sens ont été plutôt convaincantes. On a ainsi mis en évidence que les pratiques de tout un chacun ne s’appuient pas seulement sur des ressorts moraux, mais qu’elles se construisent à partir d’une certaine vision du monde, de certaines manières de donner de la valeur à des éléments donnés. On mesure (formellement ou informellement) beaucoup de choses dans la vie de tous les jours et on agit sur la base de ces mesures. On va considérer qu’une manière de faire est « efficace », qu’un choix est « le meilleur », qu’un achat est « économique », qu’une innovation est « un progrès », sur la base de critères en partie conventionnels, qui renvoient les uns aux autres, qui se soutiennent les uns les autres, tout comme la « science normale » construit les faits qui soutiennent sa théorie. Et si des constats dissonants apparaissent, on commence (comme dans le cas de la science) par les évaluer à l’aune des critères habituels ce qui, dans un premier temps, les disqualifie.

Et il est vrai que le changement social consiste souvent à remettre en question la manière dont on évaluait une pratique auparavant. Mais c’est là quelque chose d’aussi difficile que de contester la « science normale » d’une époque donnée.

Les enjeux environnementaux ne cessent de remettre en cause notre manière de mesurer et d’évaluer nos pratiques

Illustration actuelle : dès qu’on s’intéresse à la manière dont une pratique donnée pourrait ou devrait changer, pour tenir compte des défis environnementaux, on se heurte pratiquement systématiquement au fait que la pratique existante est soutenue par tout un réseau de mesures et d’autres pratiques qui la légitiment.
Prenons quelques exemples (plutôt ponctuels) pour faire comprendre ce que je veux dire :

1 Utiliser une bicyclette pour aller quelque part est, presque toujours, « moins rapide » et « moins pratique » que de prendre sa voiture. Mais c’est surtout autre chose. Pour que cela redevienne facile d’usage il faut organiser toute une série de choses différemment (comment s’habiller, comment faire des courses, comment pédaler sans se fatiguer, comment enchaîner ses activités, etc.). Et la tension sur le temps qui conduit à prendre sa voiture fait partie du problème. Est-on certain que de bourrer ses journées à ras bord est une bonne manière d’avoir une vie intéressante ? Et est-il intelligent d’aller à la salle de sport en descendant de sa voiture ?

2 Faire de la cuisine végétarienne (chose que je fais plus souvent qu’autrefois, sans être devenu végétarien) ne veut pas dire supprimer la viande d’un plat donné. C’est une cuisine qui a sa propre logique, son propre équilibre des saveurs et des textures et qui obéit à d’autres règles. A la base, d’ailleurs, c’est une cuisine qui est pas mal moins chère et qui permet d’accepter des aliments de base biologiques réputés, par ailleurs, « trop chers ».

3 Essayer d’utiliser moins souvent sa voiture conduit à s’organiser de manière complètement différente. Soit on organise un co-voiturage, soit on chaîne train et voiture de location, soit on fait un trajet différent. Pour le coup, cela revient souvent moins cher que d’utiliser sa propre voiture (ou d’être seul dedans), à condition que l’on ait une exacte représentation de ce que coûte une voiture. Beaucoup de personnes oublient le prix d’achat, d’entretien et d’assurance d’une voiture quand ils calculent le prix d’un déplacement. Seul le prix du carburant est visible.
Par ailleurs, l’aménagement des périphéries urbaines a été conçu en partant de l’hypothèse que tout le monde utilisait une voiture individuelle. Dans un premier temps il est donc « plus compliqué » de penser et d’agir différemment.

L’usage des pesticides, cas d’école

Le débat sur les pesticides est tout à fait typique, à ce propos. Ceux qui en défendent l’usage disent qu’il n’y a pas « d’autre alternative » ou que « c’est une source d’économie importante ». En face, ceux qui veulent les interdire parlent des risques en terme de santé publique et d’épuisement progressif des sols. En fait, des alternatives à la plupart des pesticides existent. Mais tout dépend du référentiel que l’on utilise pour prendre ses décisions.

On est dans un domaine où, typiquement, les faits dissonants se multiplient. Mais ils n’ont pas encore conduit à un changement de paradigme. Commentant brièvement l’échec des plants Ecophyto (censés réduire l’usage des pesticides et qui n’ont pas réussi à enrayer l’augmentation de cet usage) la Cour des Comptes a souligné, récemment, un état de fait qui montre bien ce qui se passe quand les faits dissonants prolifèrent.

Citons un extrait du référé de la Cour des Comptes : « Le nombre et la diversité des acteurs impliqués, l’insuffisante articulation du plan Écophyto avec plus d’une dizaine d’autres instruments de programmation portant des mesures relatives aux pesticides :
(Programme national de développement agricole et rural (PNDAR), Plan national santé au travail (PNST), Stratégie nationale pour la biodiversité (SNB), Programme national santé environnement(PNSE), Plan biodiversité, Programme Ambition Bio, Plan Chlordécone, Grand plan d’investissement (GPI), Plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques (PREPA)),
la diversité des sources de financement :
(Prélèvement sur la redevance pour pollutions diffuses, crédits budgétaires de l’État issus de plusieurs missions et programmes, crédits européens du Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER) dont la gestion est confiée aux régions, collectivités territoriales, agences de l’eau, co-financements par les porteurs de projets)
et la généralisation des co-financement sous appels à projets ont conduit à développer une gestion administrative et financière si complexe qu’elle peut neutraliser les effets de l’impulsion nationale et, plus récemment, des initiatives régionales ».

On doit se pincer pour se convaincre que l’on ne rêve pas, en lisant la description d’un tel méli-mélo ! Ce que l’on perçoit est, qu’en ordre dispersé, on essaye d’agir à droite et à gauche. La multiplication des appels à projets montre, par ailleurs, que les acteurs publics considèrent encore que l’on se situe dans le cadre de projets expérimentaux. En gros, une agriculture économe en pesticides n’est pas la politique centrale mise en œuvre : cela reste l’affaire d’acteurs motivés qui vont à contre-courant.

Pour l’instant, « l’agriculture normale » continue à s’adosser à ses outils de mesure standards. Et un multitude d’acteurs raisonnent avec ces outils-là, aussi bien dans le public que dans le privé. Il faut, dès lors, être militant pour agir contre la pente qui va vers toujours plus d’intrans.

Des changements de paradigmes qui ne se feront que sous la contrainte

En fait, ce que l’on sait parfaitement, en psychologie sociale, est qu’un changement aussi profond qu’un changement de paradigme est la dernière option à laquelle des acteurs sociaux se résoudront. Cela s’apparente à une conversion, une remise en question si profonde qu’elle marque un avant et un après. D’un point de vue étymologique c’est, d’ailleurs, le sens du mot grec metanoia (que l’on traduit dans le Nouveau Testament, par conversion) : « changement de manière de raisonner ». Toutes les résistances de l’individu, des groupes sociaux et des acteurs influents sont arc-boutées pour éviter d’avoir à en passer par une révision qui remettrait autant de choses en cause.

Deux facteurs peuvent conduire à l’acceptation générale d’une nouvelle manière de considérer les choses : une crise majeure qui disqualifie l’ancien système ou la multiplication des groupes hétérodoxes qui finissent par rendre le système existant trop inconfortable.

Il est donc intéressant de raisonner en terme de paradigme, parce que cela souligne que le problème n’est pas seulement moral. C’est aussi un problème cognitif : c’est un mode de raisonnement qui est aveugle à tout un pan de la réalité.
Ou disons, pour suivre l’évangile, que l’aveuglement, même s’il est le fruit des intérêts égoïstes ou à court terme de tout un chacun, finit par avoir sa propre logique, son propre développement autonome.
Mais quand le référentiel s’écroule, il entraîne avec lui bien d’autres réalités que des exemples types, des raisonnements routiniers ou des évaluations biaisées. Il entraîne les convictions profondes qu’il contribuait à entretenir et la révision est souvent déchirante.

Vivre seul(e). Une tendance de fond

La fondation Abbé Pierre a rendu public, la semaine dernière, son rapport 2020 sur le mal-logement en France. Comme chaque année, il s’agit d’un document extrêmement fouillé, qui ne se contente pas de vœux pieux et d’affirmations hâtives. Il prend le temps d’asseoir sa documentation et d’aller au fond des logiques d’actions, des politiques publiques et des marges de manœuvre mobilisables. Nous reparlerons de la partie action publique dans un prochain post. Aujourd’hui nous relayerons la première partie du rapport qui souligne, cette année, une problématique peu médiatisée : les personnes seules sont de plus en plus nombreuses et, le parc de logement existant ayant été calibré pour des familles, elles ont de plus en plus de mal à se loger.

La solitude a plusieurs sources et touche des types de populations assez variées

Les statistiques de l’INSEE, citées par le rapport, montrent une évolution inéluctable. De la taille des ménages.

En fait, cette évolution est le fruit de causes composites : les familles nombreuses diminuent, le nombre de personnes âgées (et donc de veufs ou veuves) augmente, les couples se séparent, les nouvelles générations mettent plus longtemps avant de se mettre en ménage, etc.
Un des constats les plus étonnants est le nombre d’hommes vivant seuls entre 25 et 55 ans (plus nombreux que les femmes, au même âge).

Certes on peut imaginer que, suite à une séparation, la femme va plus souvent cohabiter avec les enfants du couple, que l’homme. Mais il y a d’autres raisons. Les hommes ouvriers ou employés ont, déjà, plus de mal à se mettre en couple que les autres. Par ailleurs, la solitude des hommes doit beaucoup à leur mobilité : ouvriers dans les zones industrialo-portuaires, travailleurs saisonniers, immigrés, ingénieurs dans les technopôles, etc. L’isolement n’est donc pas seulement la conséquence des pratiques familiales. Il se joue aussi à travers un monde du travail qui propose des missions de court ou de moyen terme sur des lieux variables. L’affaiblissement du couple va, ainsi, de pair avec des logiques d’emploi qui poussent à la mise au second plan des liens familiaux.

Le total fait qu’il y a, aujourd’hui, en France, 4,5 millions d’hommes qui vivent seuls (deux fois plus qu’en 1990) ; 6 millions de femmes vivant seules (elles étaient un peu moins de 4 millions en 1990) ; et 2,5 millions de familles monoparentales (contre 1,5 millions en 1990).

De la solitude à l’isolement

Toutes ces situations de solitude ne sont pas forcément des situations d’isolement. Il n’empêche qu’une chose a tendance à favoriser l’autre.

En tout état de cause, c’est ce que souligne le rapport, si on est seul, il vaut mieux être riche ! Sinon la solitude complique sérieusement la donne. Le taux d’effort pour l’accès au logement monte immédiatement et si on a des revenus modestes on est pratiquement contraint de faire appel au logement social, où le déficit en studios et en deux-pièces est criant. Et si on accède à un logement éloigné ou à un logement de mauvaise qualité, cela accentue l’isolement : on se coupe de ses relations sociales et il n’est pas possible d’inviter quiconque chez soi.

Par ailleurs, on devient vulnérable aux aléas de la vie. Une maladie, une perte d’emploi, un moment de découragement, de dépression, peuvent faire basculer dans la précarité, y compris par rapport au logement.

Et là, le rapport souligne une donnée qui interpelle : d’après une enquête d’Eurostat, « les français sont champions d’Europe de l’isolement ». C’est en France que l’on trouve le pourcentage le plus élevé de personnes qui disent « qu’elles n’ont personne à qui parler de problèmes personnels ».

Or on sait que dans ce domaine comme dans d’autres, les difficultés sociales se cumulent et s’amplifient l’une l’autre. « Les incidences de l’isolement relationnel sont nombreuses […] : repli sur soi, sentiment d’insécurité, faible participation à la vie publique ou collective, situations de non-recours aux droits ou aux soins, défiance (vis-à-vis des institutions et des autres), par exemple » (rapport, p. 82).

Une difficulté sociale peu visible

La solitude des personnes âgées est visible : on les voit marcher seules, avec difficulté, dans les rues. Mais les autres solitudes passent facilement inaperçues. Par définition, quelqu’un d’isolé a peu de connaissances et peu de contacts. On n’a guère l’occasion de le rencontrer. Les travailleurs mobiles interviennent sur des zones à l’écart des centres-villes. Les mères de familles monoparentales ont des emplois du temps qui les empêchent d’avoir une vie sociale soutenue. On suppose qu’un trentenaire vivant seul ne souffre pas spécialement de cette situation, mais ce n’est pas toujours le cas. Et la difficulté de trouver un logement abordable, en centre-ville, pour les personnes seules, les relègue dans des zones périphériques.

La solitude est une sorte de lame de fond qui ne cesse de se développer. Mais elle le fait à bas bruit. Elle provoque des difficultés et des souffrances peu visibles. Notre regard est absorbé par le fourmillement de la foule des centres-villes. On a du mal à imaginer qu’en marge de cette ébullition permanente, de nombreuses personnes se retrouvent isolées et déboussolées.

Cela nous invite à une conversion du regard. Je pense, à ce propos, à la formule du livre des Proverbes : « le juste connaît la cause des faibles, celui qui pratique l’injustice ne la connaît pas, car il ne la voit pas » (Pr 29.7).

La présentation de soi, à l’ère des images

Presque tout le monde, aujourd’hui, est censé mettre quelque part une photo de son « profil » pour participer à un réseau social quelconque. Et, d’ailleurs, ma tête apparaît en haut de cette page ! Je suis soumis à cette contrainte depuis assez longtemps. Les organes de presse où j’écris m’ont demandé, régulièrement, une vignette avec mon visage. Cela a provoqué, d’ailleurs, d’amusantes discussions en famille. Une vieille tante m’a supplié, par exemple, de changer ma photo, car j’avais vraiment une tête trop rébarbative. J’ai fini par accepter de le faire. Elle ne m’en a plus jamais parlé. Elle ne m’a, non plus, jamais parlé de ce que j’écrivais et qui en disait, à mon avis, plus long sur ce que j’étais que ma photo.

Mais quelle photo mettre pour parler de soi ? Celle que j’utilise pour ce blog a été faite par un photographe professionnel (sur commande d’un journal où je devais être interviewé). C’est l’occasion, pour moi, de remercier Yann Piriou, qui m’a autorisé à l’utiliser. Je ne sais pas si cette photo est belle (certains directeurs de presse trouvent que non). Pour ma part, elle me plaît car elle dit quelque chose de ce que je suis, à mes propres yeux.

Pour beaucoup de personnes, la question de l’image qui parle de soi est torturante. Au point qu’il semblerait que la manie de la retouche envahisse même le champ des photos des profils sur les réseaux sociaux. Alors j’ai décidé de faire l’expérience. J’ai utilisé, un peu au hasard, un logiciel de retouche automatique gratuit et voici, en même pas trente secondes, ce qu’il a produit.

Avant et après la retouche

J’ai instantanément rajeuni de dix ans ! Ma peau est légèrement plus tendue et surtout beaucoup plus lisse. Je suis mieux rasé et j’ai les cheveux un peu moins grisonnants. Mais le paradoxe est que je n’ai jamais ressemblé à la photo de droite. Dix ans plus tôt j’avais une autre tête. Le vieillissement et la maturité sont des processus globaux et bien plus complexes qu’une simple histoire de peau.

Il y a autre chose qui me met mal à l’aise, avec la photo de droite, c’est que je n’y trouve pas trace des passions qui m’habitent. J’apparais comme un personnage lisse et un peu niais. Est-ce ce genre d’impression que les utilisateurs des logiciels de retouche cherchent à produire ? Il semblerait que oui et que cette tentative soit assez ancienne. Roland Barthes déjà, en 1957, dans les Mythologies, parlait des visages « plans, lisses, poncés par la vertu » des photographies d’acteurs du studio Harcourt.

Des autoportraits d’artistes, quant à eux, pleins de relief

Cette quête du masque d’impassibilité m’interroge et elle m’interroge d’autant plus que les artistes adeptes de l’autoportrait n’ont en général, rien caché de leurs espoirs et de leurs tourments.

Rembrandt est une sorte de recordman du genre. Entre tableaux, eaux-fortes et dessins il a approché les 90 autoportraits (aujourd’hui accessibles). Certaines de ces œuvres sont des mises en scène. Rembrandt se déguise, à l’occasion, pour évoquer un personnage célèbre. Mais dans la plupart des tableaux on sent plutôt une interrogation, une quête d’identité. On est bien au-delà de la retouche, naturellement, puisqu’il s’agit de peintures. L’artiste nous montre ce qu’il veut bien de lui. Mais on a l’impression qu’il a accentué les reliefs qui le caractérisent plutôt que de les raboter.

Autoportrait de Rembrandt, à la cinquantaine

On m’objectera que cela vaut pour les hommes et que les femmes sont soumises à l’impératif social de paraître. Mais je trouve le même parti pris de mise en relief chez des artistes féminines. Käthe Kollwitz, dont j’ai parlé dans un autre post de ce blog, a, elle aussi, régulièrement pratiqué l’autoportrait. Et il ne semble pas qu’elle ait masqué quoi que ce soit de son vieillissement et de ses tensions. On la voit, ci-dessous, à peu près au même âge que Rembrandt

Autoportrait de Käthe Kollwitz, à 57 ans

Et j’ai été bouleversé, il y a quelques années, en voyant, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, une exposition de l’artiste finlandaise Helene Schjerfbeck (à peu près de la même génération que Käthe Kollwitz), qui, à la fin de sa vie, a scruté son visage au fil de son déclin.

Autoportrait d’ Helene Schjerfbeck à 77 ans

Elle n’a pas hésité, on le voit, à accentuer la dissymétrie de son visage qui est un des sujets de préoccupation majeur de ceux qui retouchent leur portrait.

On observe donc deux stratégies opposées : le gommage des aspérités, d’un côté, et la mise en évidence des arrêtes vives, de l’autre.

Ne pas se livrer tout en se montrant, paradoxe de notre époque

On devine ma sympathie pour les arrêtes vives. Je suis toujours un lecteur assidu et passionné des Psaumes, ce livre de cris, de joies et de larmes. Il y a là bien plus de vie que dans un jardin de statues coulées dans le marbre !

On pense, en général, que ceux qui arrangent leur visage cherchent à plaire. C’est sans doute le fond de l’affaire, mais c’est une recherche assez pathétique. Car ce n’est pas tant la jeunesse ou le rajeunissement le propos. L’idée est plutôt de faire de son visage un moule régulier, donc de se conformer à un standard supposé plaisant et de donner à voir une personne que l’on n’est pas. C’est une manière de ne pas faire trop de vagues, de ne pas afficher une singularité exagérée et d’obtenir une approbation sociale de surface. C’est sans doute ce que cherchent, d’ailleurs, les amateurs de « like ». Et c’est sans doute, également, une contre-partie de la frénésie actuelle de monstration : on finit par se cacher soi-même en prétendant se montrer.

Sortir du moule n’est pas si simple. Les grands artistes y parviennent en suivant leur démarche et leur recherche. Cela vaut-il la peine pour tout un chacun ? Je le crois. Mais c’est affaire de confiance : confiance en l’autre et confiance en soi. Et, ultimement, confiance dans le regard de Dieu qui nous voit et nous aime tels que nous sommes.

Les mutations sociales vues à travers notre assiette

Les pratiques alimentaires en disent beaucoup sur le fonctionnement d’une société. En Espagne, par exemple, il existe un mot pratiquement intraduisible, la sobremesa, qui est un moment, après le repas, où les convives restent à table et discutent tranquillement. C’est un moment de sociabilité particulier qui ne se vit pas de la même manière dans d’autres pays. En France la convivialité se construit plutôt pendant le repas lui-même. Ailleurs, le repas est, parfois, surtout un moment fonctionnel où l’on s’alimente, ce qui fait que l’on passe à autre chose le plus vite possible.

Les changements alimentaires, marqueurs d’évolutions sociales sur le long terme

Est-il possible, alors, de lire des évolutions sociales au travers de ce qui se passe dans notre assiette ? Assurément. De premières choses sont visibles, déjà, si l’on regarde les évolutions de longue durée. Pour la France, le tournant se situe un peu avant le début du XXe siècle. A cette époque, l’essentiel de l’apport calorique provenait des céréales et des féculents. Depuis, les produits animaux, les fruits et légumes, les graisses et les sucres rapides, ont compensé une baisse vertigineuse desdits céréales et féculents. Si l’on décompose les apports entre glucides, lipides et protides on voit qu’on a changé de monde depuis 1900.

Source : Les comportements alimentaires, expertise collective animée par l’INRA, en 2010. Les données proviennent de FAO Stat

On a donc une alimentation beaucoup plus grasse qu’autrefois. Ce qui n’est pas visible sur le graphique est que les glucides ne sont pas non plus les mêmes (beaucoup moins de sucres lents) et les protides non plus (beaucoup plus de protéines animales et beaucoup moins de protéines végétales).

D’un côté on peut se dire que notre alimentation s’est diversifiée. De l’autre on voit que tout ce qui pose problème, aujourd’hui, autant en termes de santé publique que d’empreinte environnementale, résulte d’évolutions plutôt récentes au regard de l’histoire. Dès lors, pour beaucoup de générations qui ont vécu cette transition alimentaire progressive comme un accès à la modernité, la perspective de retourner à une alimentation plus végétale sera forcément vécue comme un renoncement.

Une autre évolution : l’explosion des plats préparés, est beaucoup plus récente. Leur usage a été multiplié (en gros) par 5 entre 1960 et 2000. Cela a été de pair avec un changement dans les lieux d’approvisionnements et le recours croissant aux grandes surfaces. Une évolution très récente (postérieure aux années 2000) montre un retour vers des surfaces de vente un peu plus petites (les hypermarchés sont en recul au profit des supermarchés).

Qu’est-ce que ces évolutions nous disent de l’évolution de notre société ?
Elles témoignent de transformations économiques, en premier lieu : certains produits de base sont moins chers, le niveau de vie moyen a augmenté, les fast foods ont démocratisé l’accès au restaurant et les plats préparés sont devenus plus variés et moins chers, etc.
Elles témoignent, également, d’une diminution du temps de travail domestique pour les femmes. Entre 1974 et 2010 (chiffres de l’enquête Emploi du Temps de l’INSEE), le temps passé en cuisine + vaisselle + courses a diminué de 50 minutes par jour (donc près de 6 heures par semaine) pour les femmes. Pendant la même période il a augmenté de … 8 minutes par jour pour les hommes ! Donc, la pratique d’une alimentation plus vite préparée, plus vite achetée, en partie sous-traitée (via des barquettes ou des restaurants), correspond à une évolution majeure du rôle social des femmes. Et l’évolution est encore plus marquée pour les femmes des milieux populaires qui ont eu accès récemment à des moyens auparavant réservés aux femmes cadres.

En revanche, ce que l’on peut remarquer (toujours au travers des enquêtes Emploi du Temps), c’est que le temps consacré aux repas eux-mêmes n’a pratiquement pas varié. Plus de personnes mangent seules, c’est vrai. Mais c’est, apparemment, directement lié au fait que plus de personnes vivent seules.

L’enjeu écologique de l’assiette ; contradiction entre fin du monde et fin du mois

Les liens entre assiette et société marchent dans l’autre sens, également : si l’on entend changer quelque chose aux modes d’alimentation, cela a des retentissements sociaux et culturels majeurs.
Or on estime que l’ensemble de la filière agroalimentaire (production agricole, transport, transformation, distribution, restauration, cuisine) produit environ 30 % de l’effet de serre français. On sait, par exemple, que l’alimentation carnée actuelle n’est pas soutenable au niveau mondial. Son rendement global est faible (il vaut mieux manger directement des céréales que de les faire manger à des animaux que l’on mange ensuite). L’empreinte carbone des ruminants est désastreuse (ils crachent du méthane en ruminant). Et du point de vue de la santé publique, une consommation élevée de viande rouge n’est pas sans danger. Mais cuisiner les végétaux n’est pas si simple (si on veut obtenir des saveurs marquées) et cela prend plus de temps que de faire cuire un beefsteack. On sait aussi que les plats précuisinés ont une valeur nutritive plus faible et une empreinte carbone plus élevée que lorsque l’on cuisine soi-même. Utiliser des légumes congelés est également consommateur de ressources. Il semblerait que tout ce qui fait gagner du temps coûte cher en carbone ! Et même aller au restaurant n’est pas neutre, à moins d’utiliser les services d’un restaurateur particulièrement concerné par les questions écologiques. La plupart des restaurateurs essayent de gagner du temps eux-mêmes, utilisent des préparations toutes faites, des légumes de contre-saison, et tablent massivement sur le congélateur.

Du coup cela met toute une série de pratiques sous pression. Mais quelle est donc la marge de manœuvre de tout un chacun ? Là on retrouve des réalités sociales hélas assez robustes.
Si le temps de préparation est en jeu, on voit mal comment aller de l’avant sans mobiliser d’autres personnes du foyer que la maîtresse de maison (sinon ce serait purement et simplement une régression sociale pour les femmes). C’est envisageable sur le long terme. A court terme les rigidités semblent très fortes.
Du côté de l’économie, il est assez normal que les personnes qui ont le moins de ressources soient les moins enclines à acheter de la nourriture biologique ou de meilleure qualité. L’enquête de l’INSEE sur le budget des ménages de 2017 montre que les 20 % les plus pauvres dépensent 18 % de leur budget pour l’alimentation, tandis que les 20 % les plus riches n’y consacrent que 12 %. Les ménages les plus pauvres ont donc une marge de manoeuvre bien plus faible. Ils n’ont pas tellement les moyens de substituer une dépense à une autre.

C’est donc un domaine où, comme on l’a dit au moment du mouvement des gilets jaunes, les exigences de fin du mois s’opposent aux réflexions sur les menaces de fin du monde que font peser sur nous les désordres écologiques.

Et cette divergence dans l’horizon de temps considéré va plus loin. Comme le notent les auteurs du rapport d’expertise dont nous avons extrait le graphique ci-dessus : les couches sociales défavorisées ont « un sentiment moindre d’auto efficacité et une faible estime de soi. Les sujets ne se sentent [dès lors] pas capables de réaliser des modifications […] de comportements trop éloignés de leurs habitudes. [Et, ils ont, par ailleurs] une difficulté à se projeter vers l’avenir […] en raison des difficultés immédiates de la vie » (pp. 231-232 du document). Le nombre d’événements désagréables qui leur « tombent dessus » et sur lesquels ils ont peu de prise les installe dans une forme de fatalité à l’égard de l’avenir lointain.

On voit comment le rapport à l’assiette met très rapidement en évidence des rapports au temps fortement clivés.

Les paradoxes de l’eschatologie ordinaire contemporaine

Or, il y a quelque chose d’inédit dans ce clivage des horizons de temps. En effet, à travers l’histoire, ce sont plutôt les couches sociales défavorisées qui ont manié des discours eschatologiques, tandis que les groupes plus favorisés se satisfaisaient de bénéfices à court terme. Les difficultés de fin de mois faisaient espérer l’horizon d’un autre futur. Un tel retournement est-il lié à la sécularisation ? Pas uniquement. L’eschatologie laïque avait, jusqu’à présent, obéi aux même règles : les espoirs révolutionnaires et l’attente d’un grand soir fleurissaient parmi les ouvriers. Le fait que les groupes favorisés raisonnent sur un horizon de temps plus long que les autres témoigne, me semble-t-il, d’une mutation historique majeure où les plus pauvres ont tout simplement perdu tout espoir, qu’il soit terrestre ou céleste.

Car pour le reste, je pense qu’il n’est pas hors de propos de parler d’eschatologie à propos de la « fin du monde » écologique. Elle est là pour orienter nos pratiques dans le présent, évidemment. Mais l’eschatologie néo-testamentaire n’était pas, non plus, une pure attente. Elle était plutôt une manière, elle aussi, d’orienter les pratiques présentes au regard d’une réalité à venir. Et, d’ailleurs, l’engagement des chrétiens par rapport aux menaces qui pèsent sur le devenir de l’humanité a aussi ce sens. Dieu, dans son amour, nous appelle à nous soucier des autres, de nos prochains actuels et futurs car c’est cet amour qui prévaudra à la fin des temps.

Une humanité peu ordinaire

Samedi prochain, le 18 janvier, commence, comme chaque année, la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Cette année, ce sont les églises de Malte qui ont conçu le support d’animation. Elles ont mis en exergue le commentaire du livre des Actes, qui fait suite à l’échouage du bateau de Paul et de ses compagnons sur l’île de Malte (évidemment) : « les habitants du lieu ont fait preuve, à notre égard, d’une humanité peu ordinaire » (Ac 28.2).

Les supports qui sont accessibles en ligne parlent, en premier lieu, de l’accueil mutuel que les différentes églises pourraient et devraient se manifester l’une à l’autre. Mais, naturellement, pour les habitants de Malte, des histoires de navires qui s’échouent sur les côtes sont d’une actualité brûlante. Et j’imagine volontiers que « l’humanité peu ordinaire » dont parle le livre des Actes, contraste violemment, pour eux, avec l’humanité réduite à la portion congrue dont l’Europe témoigne aujourd’hui, à l’égard des réfugiés qui s’échouent en Méditerranée.

Nous sommes tous des naufragés !

Une chose me frappe, dans ce verset, c’est que Luc mentionne cet accueil exceptionnel qu’ils ont reçu. Il s’en étonne et s’en réjouit. Il sort d’un épisode compliqué où, sur le bateau, l’humanité n’a pas toujours été au rendez-vous. A certains moments c’était « chacun pour sa peau » et il a fallu plusieurs interventions de Paul, et du Centurion qui dirigeait le voyage, pour ramener tout le monde à de meilleurs sentiments.

Luc nous montre, ainsi, quelque chose de sa subjectivité : il était prêt à être accueilli. Et même par des barbares ! Le verset dit exactement : « ces étrangers (c’est le mot « barbares » en grec) ont fait preuve d’une philanthropie peu ordinaire ». Voilà le génie de ce passage : Luc renverse la perspective. Il célèbre l’accueil qu’il a reçu de la part de personnes dont la philanthropie n’était pas automatiquement acquise. Luc aurait pu se prendre au sérieux, se voir comme un compagnon de Paul venu apporter la Bonne Nouvelle, venu se défendre d’accusations injustifiées devant l’Empereur. Mais il est juste un homme, rincé par une tempête et un naufrage, qui a cru sa dernière heure arrivée et qui vient de plonger dans l’eau parce que son bateau s’est fendu en deux à l’approche des côtes. Il est encore sous le coup de l’émotion, faible et vulnérable, et il est particulièrement sensible à ces gestes simples que font les habitants de Malte : ils allument un feu pour les réchauffer, car il pleut et il fait froid.

J’y vois un fort écho à un autre texte de Luc : la parabole du bon Samaritain. C’est comme si Luc se voyait, à son tour, comme un homme laissé sur le bord de la route, blessé et souffrant et qu’un « barbare » le relevait pour l’emmener à l’auberge.

Et, pour parler de nous et de ce que les églises de Malte nous proposent de méditer, je pense que, dans ces histoires de naufrages et de réfugiés, le point décisif est de savoir si nous nous considérons (ou pas) comme des personnes à qui, à l’occasion, quelqu’un a manifesté une humanité peu ordinaire.

Deviens peu ordinaire toi-même !

Si je prends conscience que j’ai été au bénéfice de la philanthropie d’autres personnes, il me sera facile de comprendre ce que dit Jésus à la fin de la parabole du bon Samaritain : « va et toi fais de même ». Si, à l’inverse, je pense que je dois tout à mes efforts, à mon travail ou à mes mérites, la perspective de devoir accueillir quelqu’un d’autre m’apparaîtra comme une corvée.

La société d’aujourd’hui est dure pour beaucoup de personnes. La concurrence pour l’accès à l’emploi est sévère, le travail est exigeant. Beaucoup de gens redoutent de se retrouver sur le bord de la route et sans secours. Il est assez logique, dans ces conditions, qu’ils considèrent des personnes en difficulté, qui s’échouent sur les côtes, sans se sentir redevables, à leur égard, d’une humanité particulière.

Cela dit, je propose à tout un chacun, en ce début d’année, un exercice salutaire. Même dans ce contexte tendu, même au milieu de relations sociales complexes et vites agressives, il arrive que telle ou telle personne nous manifeste une humanité peu ordinaire. Et il est bien d’en faire l’inventaire. Cela nous donne un autre regard sur la vie. Pour ma part, quand je pense aux quelques situations de ce genre que j’ai vécues, ne serait-ce que l’année passée, cela me fournit un trésor qui me donne force et courage pour aborder l’année qui vient.

Réforme des retraites. Quelle justice ?

Il faut que je me lance sur cette question qui fait la une de l’actualité. Cela fait plusieurs semaines que je recule. Mais, au fil des discussions, des revendications, des éléments qui ressortent des débats, les choses deviennent plus concrètes et, en fait, plusieurs questions ayant trait à la justice émergent.

Au départ, l’annonce faite par le candidat Macron dès la campagne électorale, était de promouvoir un système juste. On retrouve cette ambition dans le rapport Delevoye (où nombre des arguments justifiant les grands axes de cette réforme sont développés) avec notamment cette formule, en forme de slogan : « un système où un euro cotisé donne les mêmes droits » (à tous). Dis de cette manière, on a l’impression que l’on a trouvé un critère incontestable de justice. Mais peut-on réduire la complexité de la société, avec l’extrême diversité des situations que l’on y rencontre à une formule aussi simple ?

L’argument, cela dit, est développé de manière intéressante dans l’introduction. Deux options sont opposées : celle où c’est l’Etat qui gère l’ensemble des retraites de la nation, et celle où ce sont des solidarités professionnelles qui prévalent et qui, du coup, gèrent des systèmes particuliers. Par le passé, « l’ambition universelle, dit le rapport, a cédé sous le poids des solidarités professionnelles, d’où nos 42 régimes de retraite ». Or, dans un contexte économique mouvant, « personne ne peut garantir l’avenir de sa profession dans sa pratique, son essence, sa démographie, son statut, son périmètre ». Il y a là une considération fort importante. Les caisses de cadres, par exemple, bénéficient d’une démographie favorable, puisque le nombre de cadres dans la population active ne cesse d’augmenter. Il y a donc beaucoup de jeunes cadres par rapport au nombre de cadres retraités. A l’inverse, le retraite des cheminots est un gouffre, non pas tellement à cause de l’âge du départ à la retraite, que parce que les effectifs de la SNCF ont fondu de manière drastique, année après année (on en est à 0,55 actif par retraité, d’après les calculs de la Cour des Comptes !).

Il est donc normal (et cela semble juste) que l’Etat dépasse des logiques trop locales. Par ailleurs, certains secteurs professionnels ont pu négocier des accords avantageux, à l’inverse d’autres, et cela crée, également, des inégalités. Mais on voit aussi le talon d’Achille d’un tel raisonnement. Car un secteur professionnel peut, à l’inverse, promouvoir une vision de la justice plus concrète, plus proche du terrain et plus adaptée à la variété des situations de travail.

Et donc, en s’adossant, a priori, à un argument abstrait et formel, le gouvernement s’est doublement compliqué la tâche. Il était évident, d’une part, qu’il peinerait à expliquer les bénéfices concrets d’un système justifié d’une manière aussi formelle et qu’il lui serait, d’autre part, difficile d’avoir une boussole pour gérer des négociations face à des revendications précises.

Toutes les exceptions soulevées posent des questions fortes en terme de justice

Le paradoxe est qu’en affichant un critère aussi simple et aussi fort, le projet a fait ressortir un nombre vertigineux de cas problématiques qui montrent à quel point la justice est multidimensionnelle.

La simple lecture du rapport Delevoye soulève déjà plusieurs lièvres. Il y a, d’abord, toute une série de cas qui, d’ailleurs, représentent des avancées, où on envisage de donner des points à des personnes qui ne cotisent pas (chômeurs, parents qui interrompent leur activité pour s’occuper de jeunes enfants, aidants, etc.). Or, déjà, si on veut déterminer une liste « juste » des cas pris en compte et du nombre de points accordés à chacun on rentre dans une négociation où les critères seront complexes à construire.

Mais il y a d’autres cas bien plus critiques.

L’exception des travailleurs indépendants

On lit, par exemple, cette affirmation : « dans le système universel de retraite, les salariés et les fonctionnaires cotiseront au même niveau, pour qu’à rémunération identique, ils aient les mêmes droits à retraite ». Si on est attentif, on s’aperçoit que cette phrase ne parle que des salariés. Et, de fait, il n’est pas prévu d’aligner les travailleurs indépendants sur les mêmes règles. Une authentique contorsion verbale prévaut ici : « Indépendants : un barème de cotisation adapté dans lequel l’équité avec les salariés est davantage recherchée ». L’équité est « davantage recherchée » : belle manière de dire qu’elle ne sera pas atteinte.

Il y a peut-être de bonnes raisons pour lesquelles un tel alignement serait impossible, voire injuste. Mais il ne relève certainement pas du principe affiché. Dans la pratique, le plafond de cotisation des indépendants (au-delà duquel il n’y a pas de cotisation) sera trois fois plus bas que celui des salariés. Ce qui nous est expliqué de la manière suivante : « le système universel de retraite tiendra compte de la dégressivité actuelle des cotisations, nécessaire à la préservation du modèle économique des travailleurs indépendants ». Le système universel tiendra donc compte de la situation actuelle. Pourquoi pas ? Mais pourquoi limiter cet argument à ce cas précis ? Et surtout, s’il s’agit de préserver le modèle économique en question, il semblerait plus judicieux d’avoir une progressivité (les plus fragiles économiquement cotisant moins) plutôt qu’une dégressivité.

Par ailleurs, si on parle de plafond, l’existence même d’un tel plafond pour les salariés (comme pour les indépendants) a fait débat. Au-delà d’un certain niveau de rémunération, le prélèvement se limite à la fraction qui finance les dimensions les plus sociales du système. Dans ce cas, évidemment, la fraction du revenu qui excède le plafond n’est pas prise en compte dans le calcul de la retraite. Pourquoi pas ? Mais pourquoi ? Cela incitera, de fait, les personnes concernées à investir dans des systèmes de retraite complémentaires que l’on prétend voir disparaître avec la réforme.

L’exception des professions dangereuses

Autre point. Dès le rapport Delevoye, le cas des policiers, des militaires et des pompiers était mentionné.

Je cite toujours. « Des spécificités pourront être conservées pour les fonctionnaires qui exercent des missions régaliennes de maintien de l’ordre et de sécurité publique. […] Pour l’exercice de ces missions, qui se caractérisent par leur dangerosité et par des contraintes importantes, l’État doit en effet disposer de fonctionnaires en pleine possession de leurs capacités physiques et par conséquent relativement jeunes ». On a là un concept nouveau : « la pleine possession des capacités physiques ». Or cela vient peu après un paragraphe plutôt cruel concernant les aides-soignantes, où l’on compare les aides-soignantes de la fonction publique hospitalières qui peuvent partir à 57 ans, à celles qui sont sous statut privé et qui ne le peuvent pas. Devrait-on aller, dans ce cas, vers un moins disant social ? Le rapport ne tranche pas et renvoie à la question générale de la pénibilité (qui fait, d’ailleurs, l’objet de nombreuses différences d’appréciation, et de nombreuses contestations, dans le système actuel). Alors pourquoi tranche-t-il immédiatement dans le cas des missions régaliennes de l’Etat ?

En fait, la question de la diminution des capacités physiques avec l’âge est une question pour beaucoup de professions. Une aide-soignante a un métier physiquement exigeant. Un conducteur de train n’a pas la même concentration après 50 ans. Et faire face à une classe d’élèves moyennement motivés nécessite une « pêche » qui fléchit, elle aussi, avec les années.

On s’aperçoit, alors, que l’argument (sous-jacent à beaucoup de réformes des retraites) de l’espérance de vie qui augmente est une simplification dangereuse. On distingue déjà l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé (qui augmente moins). Mais il faudrait également distinguer la capacité à faire face à une situation fatigante qui diminue bien avant l’âge légal de départ à la retraite. Dans certaines filières professionnelles on gère cette diminution en valorisant l’expérience et la hauteur de vue : donc en dirigeant les personnes d’âge mur davantage vers les fonctions d’expertise, ou les fonctions stratégiques et moins vers les fonctions opérationnelles. Mais ce n’est pas possible pour toutes les filières professionnelles.

La « malchance » de ceux qui ont une progression de carrière régulière

On sent bien que certaines professions bénéficient d’un rapport de force favorable pour négocier des exceptions (et les conducteurs des transports ont, il faut le dire, un pouvoir de blocage qui leur donne du poids dans les négociations). Par ailleurs, plus on rentre dans les détails, plus la complexité se dissémine. C’est une des raisons qui rend un simulateur de retraite extrêmement complexe à élaborer (d’ailleurs, aujourd’hui, le montant exact de la pension que touchera une personne donnée reste partiellement un mystère qu’il est parfois difficile de dissiper).

Il y aura, quand même, des gagnants mécaniques et des perdants mécaniques avec un système par points (quel qu’il soit). En gros, tous ceux qui ont eu une carrière assez plate, avec un salaire qui a assez peu varié, auront accumulé un nombre de points qui leur donnera une retraite assez proche de leur salaire (et, évidemment, c’est l’exemple de quelqu’un qui a eu le même niveau de rémunération toute sa vie qui est détaillé dans le rapport). A l’inverse, quelqu’un dont le salaire aura évolué régulièrement tout au long de sa vie, sera ramené en arrière de plusieurs années quand on calculera la moyenne des points qu’il a accumulé au fil des ans.

On comprend la colère des enseignants. Ils sont pratiquement la profession qui a l’évolution de carrière la plus progressive. Même au sein de la fonction publique leur cas est particulier (je renvoie au bilan qui a été établi par l’INSEE). En gros, ils sont sous-payés à l’embauche par rapport à leur niveau de diplôme et ne parviennent à une rémunération correcte qu’en fin de carrière. Et la perspective d’intégrer leurs primes dans le calcul de leur retraite n’est pas motivante car ils sont, également, un des corps de la catégorie A de la fonction publique qui touche le moins de primes.

Là, la perspective d’une retraite universelle révèle une injustice qui pourrait coûter très cher à l’Etat s’il confirme qu’il entend y remédier (mais le fera-t-il pour de bon ?) : rien ne justifie la courbe de carrière actuelle des enseignants. Il devraient, comme beaucoup d’autres professions du public et du privé, avoir une croissance rapide de leur rémunération en début de carrière, puis connaître, ensuite, une croissance modérée (je précise que je n’étais pas salarié de l’éducation nationale avant de prendre ma retraite !).

Les effets de l’âge d’équilibre sont inégaux socialement

Enfin, dernier exemple, imposer un âge d’équilibre, pour inciter à prendre sa retraite plus tard est, là aussi, une opération mathématique qui a des effets contrastés suivant les personnes. Quelqu’un qui a commencé à cotiser assez tard sera incité, de toute manière, à continuer à travailler pour augmenter son nombre de points. L’âge d’équilibre ne changera pas grand chose pour lui. La mesure touchera, en premier lieu, les personnes qui ont commencé à cotiser jeunes qui, donc, travaillent depuis longtemps et dont on sait qu’elles ont une espérance de vie plus courte que la moyenne. Il y a donc une injustice mécanique dans ce type de mesure.

La justice : une affaire de débats et d’incertitude

Voilà un bref aperçu de quelques points durs qui soulèvent, à chaque fois, des questions importantes que l’on ne peut pas traiter par le mépris. Et beaucoup soulignent, à propos de ce dossier (et d’autres), que l’attitude de l’exécutif, campé sur ses certitudes, et qui ne négocie que du bout des lèvres, contribue à la crispation globale. De fait, prétendre parvenir à la justice d’une manière aussi impersonnelle est choquant, surtout lorsque l’on découvre que certains ont réussi à obtenir, par leur entregent, des entorses aux principes affichés.

Je médite souvent, lorsque la question de la justice est en jeu, la formule du Deutéronome, qui concernait la mise en place d’institutions judiciaires : « la justice, la justice, tu poursuivras » (Dt 16.20). La répétition du mot « justice » qui est une tournure stylistique courante, en hébreu, est une manière d’insister sur le mot, mais, également, de sous-entendre que la justice n’a rien d’évident et qu’elle mérite qu’on y pense et y repense. Le verbe « poursuivre » provoque, en français, un effet détonnant car, dans notre langue, ce sont les prévenus qui sont poursuivis. Ici c’est la justice. On a compris l’idée générale : il est aventureux de penser que l’on a la justice entre les mains. Elle nous échappe sans cesse, mais ce qui compte c’est de continuer à la poursuivre, à y tendre, et cela appelle un travail long et complexe.

Les magistrats savent bien que rendre la justice se fait au terme de débats contradictoires, que ce moment est précédé d’enquêtes plus ou moins longues, d’un temps de délibéré et qu’un appel est toujours ouvert, afin que d’autres rejugent ce qui a été jugé une première fois. On se plaint de la lenteur de la justice, dans certaines affaires. Elle n’est pas toujours un inconvénient. On devrait d’ailleurs se méfier des appels incessants, dans l’opinion et dans le monde politique, à multiplier les procédures de comparution immédiate.

En dehors de la situation judiciaire, il faut souligner que la justice est, dans la société, plus un objet de débats et de confrontation, qu’un espace de consensus. Et, pour aller au-delà du bout de phrase du Deutéronome, on notera que les prophètes de l’Ancien Testament ont passé beaucoup de temps à critiquer la justice à courte vue des puissants de leur temps. A courte vue … précisément parce qu’ils avaient fait taire leurs contradicteurs.

Et donc, que va-t-il se passer finalement, sur le front des retraites ? Il semblerait que, dans les coulisses, on discute plus qu’on ne veut bien le dire publiquement. C’est souvent le cas. Quel sera le résultat ? On l’ignore aujourd’hui. Il est clair, en tout cas, que le système dit universel comportera de nombreuses exceptions. Une partie d’entre elles, au moins, devra quelque chose à des rapports de force plus qu’à des considérations d’équité. Il est inévitable qu’il en soit ainsi. Mais à l’heure du bilan, quand on fera le compte des gagnants et des perdants, tout un chacun jugera de la justice de l’opération menée avec de tout autres critères que celui des droits soit disant égaux accordés pour tout euro versé.