Le corps vacciné (ou non) et la politique

Donc, le grand débat de l’été, le sujet à éviter dans les repas de famille, ce fut : être vacciné ou ne pas être vacciné. Aujourd’hui, plus de 85 % des adultes ont reçu au moins une dose et plus des deux-tiers des 12-17 ans (et, dans cette tranche d’âge, la vaccination continue à croître de manière significative). On peut donc dire qu’une immense majorité de français, avec ou sans enthousiasme, s’est fait vacciner. Mais il reste semble-t-il, environ 10 % de réfractaires qui ont su se rendre visibles en manifestant, et chacun de nous connaît, autour de lui, l’un ou l’autre d’entre eux (manifestant ou non).

On a souligné que, pour les manifestants, la vaccination était un sujet d’opposition au pouvoir, parmi d’autres, et que leur mauvaise humeur ne se limitait pas à cette question. Cela dit, que le débat politique se replie sur une question aussi limitée, montre l’affaiblissement considérable du champ démocratique. Est-ce vraiment tout ce qu’il nous reste à débattre ?

Cela m’a fait penser à une remarque qui a été faite par les sociologues du travail et les ergonomes : quand il devient impossible de protester verbalement contre des conditions de travail trop pénibles, les salariés tombent malades. C’est la seule résistance qui leur reste. On sent, d’ailleurs, que, de la part de bon nombre de manifestants, leur corps est le dernier ilot de résistance qu’ils peuvent encore opposer à des dynamiques sociales sur lesquelles ils n’ont plus de prise.

Mais il n’en reste pas moins que le corps est un sujet politique plus important qu’on ne le pense et que la mise en retrait tant du débat (en récusant tous les arguments construits, au motif qu’ils seraient mensongers) que de l’intervention publique sur les corps, est une stratégie vouée à l’échec. Vouée à l’échec, parce que l’action publique, dans le domaine des maladies contagieuses, est une sorte d’incontournable, depuis l’Antiquité.

Le corps malade : un des plus vieux sujets politiques

Dans l’Antiquité, en effet, l’intervention publique est, pour l’essentiel, réduite aux fonctions régaliennes : faire la guerre et réprimer les délinquants. Mais il y a, à cela, une exception: la protection contre les maladies contagieuses.
Dans la loi de Moïse, par exemple, il existe des règles d’isolement strictes pour les lépreux et pour tous ceux qui souffrent d’un écoulement dont on soupçonne qu’il pourrait transmettre une maladie.
Et puis, la légitimité d’un roi est largement entamée quand une épidémie ravage un territoire ou quand la végétation est malade et que la famine s’installe.

Michel Foucault avait noté que, de l’isolement des lépreux, à la mise en quarantaine de villes entières, à partir du Moyen-Age, en cas de peste, le « biopouvoir » s’était étendu ; et qu’il s’était encore étendu par la suite. Mais la logique de fond reste la même, s’agissant des maladies contagieuses : ce sont, par définition, des maladies sociales, du fait qu’elles se transmettent d’une personne à l’autre et cela légitime l’intervention de l’état. En l’occurrence, mon corps peut être un danger pour autrui et, à ce titre, l’état me contraint. Dans ce domaine, la rhétorique n’est pas celle du juste et de l’injuste, mais plutôt celle du sain et du contagieux. Dans l’Antiquité on glissait de là vers l’opposition du pur et de l’impur.

Or, le paradoxe est que cette opposition du pur et de l’impur a refait surface, ces dernières années. Nombre de personnes craignent d’être « envahies » par d’autres groupes sociaux, ou « contaminées » par d’autres référents culturels, ou encore de voir leur identité « minée » par l’ouverture de la mondialisation. Et on sait, en lisant l’Évangile, que ce raisonnement en pur/impur, génère toutes sortes de préventions. Dans le Nouveau Testament, cela vaut aussi bien pour des substances que l’on se garde d’ingérer, que pour des groupes sociaux que l’on évite de fréquenter. Pour le dire d’une manière générale : on a peur de tout ce qui peut entrer chez soi et on n’accepte ce qui vient de l’extérieur que modulo toute une série de rites de purification. Et, pour revenir à aujourd’hui, dans certains cas, logiquement, on ne veut pas se faire « injecter » un produit étranger.

Mais cette opposition entre le pur et l’impur, entre le valorisé et le dévalorisé a bien d’autres ramifications. Cela vaut aussi, par exemple, pour l’exclusion, qui génère un sentiment d’indignité. Ne plus être « dans le coup », dans le monde du travail, perdre pied face à l’évolution de la société, se retrouver démuni sans avoir commis aucune faute, renvoie à une forme, pas vraiment d’impureté, mais en tout cas de dévalorisation. La société se divise entre les gagnants et les perdants, entre ceux qui sont en vue et ceux qui disparaissent des radars, et des barrières symboliques séparent les deux mondes.

Les théories dites du complot, les esprit qui s’échauffent sur les réseaux sociaux, sont la marque de frontières qui se ferment (depuis le « haut » de l’espace social, autant que depuis le « bas ») et le vaccin, en l’occurrence, est un objet qui essaye de franchir ces frontières.
A titre personnel, concernant le vaccin, j’ai beaucoup de mal à comprendre que l’on puisse se détourner, à ce point, d’affirmations qui sont fortement étayées et qui ont été longuement discutées et vérifiées. J’ai d’ailleurs cosigné un texte demandant aux chrétiens de se faire vacciner et de ne pas, au moins pour leur part, se laisser aller aux rhétoriques antivax.
Mais je peux comprendre ce qui donne naissance à une telle attitude, même si je ne l’approuve pas.

Autrefois, ce sont les maladies qui généraient une perception distordue du pur et de l’impur. Aujourd’hui, ce sont les oppositions sociales et les dévalorisations qui les accompagnent, qui génèrent une perception distordue des maladies.

A propos du pur et de l’impur : un retour nécessaire vers le fond des oppositions sociales

La médecine a parfois erré et, au fil de l’évolution de la pandémie, on a vu que son savoir se construisait au fil de l’eau. Mais pour ce qui est de l’efficacité de la vaccination et des effets secondaires identifiés, il y a peu d’incertitudes. Ce n’est pas là, pour moi, le cœur du débat. Ce qui m’intéresse davantage est la force de cette réaction de défense contre l’immixtion d’une substance dans son corps, et cela rejoint la manière dont Jésus parle du pur et de l’impur, dans l’évangile de Matthieu.

J’en cite des extraits : « Écoutez et comprenez ! (dit Jésus) : Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15.10-11). En fait, ce point de vue est tellement inhabituel que même les disciples de Jésus ne comprennent pas où il veut en venir (v 15). Il développe donc sa pensée : « Ne savez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre, puis est rejeté dans la fosse ? Mais ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Du cœur en effet proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages, injures. C’est là ce qui rend l’homme impur ; mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur » (Mt 15.17-20).

J’entends cela dans un double sens.
La première leçon est que nous sommes forts attentifs à tout ce qui pourrait nous souiller, mais que nous portons moins d’attention à ce que nous déversons sur les autres. Et, de fait, si on change le centre de notre attention vers la violence qui est en nous, les autres nous inquiètent moins.
La deuxième leçon est moins évidente à première lecture. On se rend compte, en fait, que Jésus n’incite pas seulement à un changement de direction (du dedans vers le dehors, plutôt que du dehors vers le dedans), mais qu’il change de sujet : il ne s’occupe plus d’alimentation ou de substances diverses, il se focalise sur les intentions mauvaises, les meurtres, les adultères, les inconduites, les vols, les faux témoignages et les injures. Bref, il s’intéresse à la violence des rapports entre les hommes, plutôt qu’à la propreté. Ce qui sort de la bouche, ce sont des paroles, puis des actes, qui provoquent des blessures majeures.

Et c’est cette deuxième leçon qui m’importe aujourd’hui : sortir des débats sur la pureté, ou non, du vaccin, pour remettre sur le devant de la scène les multiples violences, dominations et dévalorisations, dont notre société est le théâtre.

Le collectif aux jeux olympiques … et dans la vie quotidienne

Le constat a de quoi surprendre : les équipes françaises ont connu un succès plutôt inhabituel, aux derniers jeux olympiques, là où beaucoup d’individualités ont obtenu des résultats en retrait par rapport à leurs attentes. Qu’on en juge. Sur les 10 médailles d’or obtenues par la délégation française, quatre seulement sont le fait d’individualités (une en escrime, une au tir, une au judo, une au karaté), trois concernent des sports collectifs (handball hommes et femmes et volley-ball hommes), deux des compétitions par équipe dans des sports individuels (judo et escrime) et une l’aviron, où pratiquement toutes les épreuves voient s’affronter des embarcations avec plusieurs rameurs par bateau. Mais le constat ne s’applique pas seulement aux médailles d’or. Il faut encore y ajouter une médaille d’argent en aviron, deux autres en escrime par équipe, deux autres, encore, en sport collectif (rugby à 7 féminin et basket masculin), puis une médaille de bronze en triathlon par équipe (là où les individualités avaient déçu), une autre en concours complet d’équitation par équipe, deux autres encore en cyclisme par équipe (vitesse par équipe et américaine), encore un sport collectif (basket féminin), enfin une épreuve de voile à deux. Cela fait une somme de 17 médailles sur un total de 33 : plus de la moitié, dans un contexte où l’écrasante majorité des épreuves sont individuelles.

Le résultat est conjoncturel et il est probable qu’il ne se reproduira pas. Mais cela dit-il quelque chose sur la société française présente, comparée à d’autres pays ? On a tellement répété que les français étaient individualistes qu’on hésite à le dire !

La fragilité des individus face à l’exigence de performance

Il est certain que l’isolement des athlètes à cause de la COVID a créé un contexte particulier et pas seulement pour les athlètes français. Plusieurs ont témoigné (et pas seulement aux jeux olympiques) qu’ils étaient fragilisés du fait qu’ils se retrouvés coupés de personnes qui les soutenaient en temps normal. Plusieurs, aussi, ont témoigné de la difficulté de concourir sans public. L’américaine Simone Biles s’est ajoutée à la liste de tous les compétiteurs qui ont avoué ouvertement être en grande difficulté du fait des « bulles » qu’on leur imposait.

Devoir porter sur ses épaules le poids des attentes de performance est souvent écrasant. Cela a été dit depuis longtemps à propos des situations de travail, où, précisément, on prend souvent les sportifs de haut niveau comme modèle idéal, en ignorant l’organisation, les collectifs qui les entourent.

Est-ce à dire que les français vivraient ce contraste entre isolement et soutien collectif d’une manière plus aiguë que d’autres ? Eh bien, c’est possible.

Le poids des collectifs de proximité en France

Le rapport des français à l’état est certainement très particulier : un mélange d’amour et de haine sans doute plus détonnant que dans d’autres pays moins centralisés. Mais là on ne parle pas de rapport à l’état : on parle de collectifs de proximité qui font face dans des situations exigeantes.

Il est certain que la vie en société, en France, se nourrit de moments de convivialité nombreux. Beaucoup d’étrangers sont sidérés, par exemple, du temps que nous passons à manger ensemble ou à boire un verre, à plusieurs, au café. On sait aussi que l’ampleur du réseau de sociabilité vient redoubler les inégalités de manière plus forte en France qu’ailleurs : être pauvre, c’est aussi y être isolé.

Plus ou moins qu’ailleurs ? C’est difficile à savoir, mais les règles de distanciation sociale ont montré, par contraste, l’importance des moments de fête collective, pour les français.

En tout cas, il ne me paraît pas faux de dire que les individus français sont moins solides, moins sûrs d’eux, que les individus d’autres sociétés, qui forment plus à l’autonomie. Cela a, également, souvent été souligné : l’éducation, en France, est critique et met beaucoup d’élèves sur la défensive, tandis que la pratique, dans d’autres pays, est de souligner les points forts de chacun.

Toutes ces bribes d’analyse (bien répertoriées) peuvent rendre compte de ce qu’effectivement, dans un contexte d’isolement et de mise en difficulté des sportifs, les collectifs aient tenu et se soient montrés particulièrement soudés parmi les français.

De ensemble à tous ensemble

Il faut, évidemment, souligner la différence entre des collectifs soudés par la compétition et la vision d’une société de partage ouverte à tous. Ce n’est pas nouveau : les évangiles, déjà, marquaient l’écart entre aimer ceux qui nous aiment et étendre cet amour même à ceux qui nous sont ou qui nous apparaissent hostiles.

Mais il n’en reste pas moins que la mise en tension des relations sociales, du fait de l’épidémie de COVID, fait ressortir des points de fragilité et des points de force et de résistance dignes d’intérêt. En France plus qu’ailleurs ? Peut-être.

Marche dans une ville au bord du déconfinement

J’ai parcouru, tranquillement, les rues d’un centre-ville que je connais encore mal, car je viens d’emménager. Je voulais me familiariser avec les lieux et voir, au moins, les vitrines de magasins qui n’ouvriront (et encore partiellement) que mercredi prochain. Est-ce à dire (étant moi-même à moitié vacciné et entrevoyant le bout du tunnel) que je vais me jeter dans une ivresse de la consommation dès que les vannes s’ouvriront ? Assurément, il y a des achats que j’ai différés. Mais, à vrai dire, vu que je viens de réduire drastiquement la collection de bibelots inutiles qui étaient stockés dans mon ancien domicile, je ne suis pas pressé de reconstituer un tel stock ! Ce n’est pas la quantité qui me fait envie, mais plutôt la qualité de telle ou telle proposition qui me dit quelque chose sur celui qui l’a imaginée : un élément de décoration intérieure, le titre d’un plat sur une carte de restaurant, une épicerie thématique (ouverte), la vitrine d’un libraire qui met en exergue des livres qui lui ont parlé (lui aussi a pu rester ouvert, cette fois-ci), des boutiques un peu improbables qui ne sont pas la simple déclinaison de chaînes nationales, etc.

Ce qui m’a manqué c’est le commerce

Tout cela me fait prendre conscience que ce que j’attends, avec impatience, est de pouvoir, à nouveau profiter du commerce. Même les lieux qui sont restés ouverts ont dû fonctionner de manière dégradée. Mais « commerce » est à entendre dans un sens particulier, comme lorsque l’on dit que quelqu’un est d’un « commerce agréable ». Le commerce qui m’intéresse est de pouvoir apprécier l’altérité d’une personne ou d’un groupe, au travers d’une offre de service singulière ou d’un produit particulier.

C’est tout à fait semblable à la pénurie de productions culturelles que nous avons subie. Je n’ai pas été coupé des grandes œuvres. J’ai continué à avoir accès à des vidéos musicales, à des visites virtuelles, à des livres ou à des revues. Mais j’ai été coupé de l’unicité d’une exposition dans un lieu donné, de la mise en scène d’une pièce de théâtre, de l’interprétation ici et maintenant portée par un artiste. Je n’ai pas pu commercer avec ces propositions.

Le commerce et son dévoiement

Par contraste je mesure à quel point le formatage, la course aux productions en série, le marketing informatisé, les stratégies d’influence multiples qui veulent nous forcer à acheter un produit dont nous n’avons pas vraiment besoin, bref, à quel point tout cela est un dévoiement du commerce.

On s’interroge pour savoir si la pandémie et les épisodes successifs de confinement vont provoquer une prise de conscience écologique particulière, s’ils vont inciter à la sobriété, ou bien, au contraire, s’ils vont engendrer un gigantesque défoulement. La réaction sera forcément diverse, d’une personne à l’autre. Pour ma part, je me rends compte que, de mois en mois, j’ai vu plus clairement ce qui avait de l’importance, à mes yeux, et ce qui n’était qu’une manipulation grossière pour me pousser à faire tourner, comme on dit, « la machine à saucisse » : c’est à dire accumuler des biens inutiles et toxiques, sans réfléchir.

Ce qui reste, ce qui restera, de la privation

Je relis, au moment où j’écris ces lignes, le post que j’ai publié il y a un an, le 4 mai 2020, et qui s’intitulait « au désert ». Oui, à plusieurs reprises, dans l’histoire du peuple d’Israël relatée dans l’Ancien Testament, l’expérience de la privation (par exemple au désert) est l’occasion de sortir de sa routine, de reconsidérer des priorités, de retourner vers ce qui fait sens.

J’adhère à tout ce que j’ai écrit il y a un an, mais je me rends compte que l’expérience d’une année supplémentaire de privations diverses, a approfondi certaines perceptions, certaines interrogations, certaines prises de parti.

En me promenant dans ce centre-ville, je vois bien la vie urbaine que j’ai envie de mener et celle qui, tout bien pesé, ne m’attire pas vraiment. J’ai vécu, déjà, ce genre d’expérience en marchant sur le Chemin de Saint-Jacques. Mais, cette fois-ci, c’est différent : c’est une marche, si l’on peut dire, dans le quotidien, et je n’ai pas eu la liberté de choisir ce à quoi je renonçais. Mais c’est une expérience forte, assurément et, même si le futur est forcément flou, pour moi et pour tout le monde, cela restera une expérience fondatrice.

Pâques, le jour d’après

En vivant, pour la deuxième année de suite, la fête de Pâques en situation de confinement (même si j’ai pu aller, cette fois-ci, dans un lieu de culte) j’ai relu ce que j’avais écrit l’an dernier au moment de Pâques. Mon état d’esprit était différent. J’étais, comme la plupart des gens, à ce moment-là, en suspens, sans trop savoir ce qui allait se passer par la suite. Aujourd’hui, il m’est un peu plus facile d’imaginer ce qui va se passer dans les mois à venir, même si je me suis habitué aux surprises, bonnes et mauvaises, qui ont marqué les péripéties de cette épidémie. Au nombre des bonnes surprises, il faut quand même rappeler que presque personne n’imaginait, il y a un an, que nous aurions des vaccins efficaces aussi vite. Entre temps, c’est plutôt la résistance à l’usure qui a structuré et structure encore notre vie de tous les jours.

Et finalement, alors que tout le monde glosait, il y a un an, sur le monde d’après, c’est maintenant que je me sens capable de parler de l’après-coup. On a eu, entre temps, l’occasion de voir que le rêve d’un bouleversement total de nos choix de vie, suite à quelques mois d’épidémie, était une chimère. Pourtant nous avons reçu des coups et nous encaissons encore, tous les jours, des contraintes et des désagréments, quand encore nous n’apprenons pas qu’une de nos connaissances est tombée gravement malade. Donc, s’il faut parler de l’après, je pense à l’après-coup.

Et certes, une chose reste et, à mon avis, restera pendant un certain temps : c’est la perception collective de notre vulnérabilité.

Alors, j’ai eu envie de relire, cette année, l’événement de Pâques comme une histoire d’après-coup.

Le chemin d’Emmaüs, une histoire d’après-coup

Déjà, l’an dernier, je m’étais insurgé contre une lecture un peu béate de Pâques. J’avais écrit : on a tendance à interpréter, un peu simplement, la fête de Pâques comme une sorte de slogan : « tout finit par s’arranger ». Mais l’événement de Pâques ne vient pas « arranger » quelque chose, il vient déranger un ordre des choses. Pâques n’est pas seulement une bonne nouvelle, c’est aussi la critique radicale de notre confiance à courte vue et de notre foi mal placée.

Quand Jésus rencontre les deux amis sur le chemin d’Emmaüs, ils parlent du « coup » qu’ils ont subi, du fait que tous leurs espoirs viennent de s’effondrer. « Nous espérions, disent-ils, que Jésus de Nazareth était celui qui allait délivrer Israël » (Lc 24.21). Or Jésus ne leur parle pas d’un monde d’après où, en effet, ils viendrait délivrer leur nation par un coup de baguette magique. Au contraire, il les sermonne vertement : « esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ? » (Lc 24.25-26). En d’autres termes, il leur dit que, malgré le coup qu’ils viennent d’encaisser, ils n’ont toujours rien compris. Et il développe ensuite, on le devine, « en commençant par Moïse et par tous les prophètes » (v 27) le sens de son ministère et le fait que la vérité est, en général, plutôt mal reçue. Lui n’a pu se frayer un chemin et donner du poids à son message et à sa personne ou, dit autrement, « entrer dans sa gloire », qu’en acceptant le rejet profond qu’il suscitait.

Donc ce n’est pas parce que nos espoirs, parfois un peu terre à terre, ont été douchés , que nous avons « compris » quelque chose.

De fait, quand on lit les Actes des apôtres, on s’aperçoit que l’annonce de la résurrection est toujours quelque chose d’aigre doux : bonne nouvelle d’un côté, mais remise en question radicale de l’autre. Si Dieu a fait « Seigneur et Christ » celui que, collectivement, « nous avons crucifié », c’est que nous avons un problème (Ac 2.36).

Et, après-coup, il semble que beaucoup d’auditeurs soient toujours aussi récalcitrants pour entendre le message du Christ. Ses disciples se heurtent aux mêmes oppositions que lui. Pour être plus précis, le monde d’après semble assez nettement partagé entre ceux qui ajoutent foi à l’appel des disciples et ceux qui continuent leur route comme si de rien n’était.

Et je pense qu’il en ira de même de notre vulnérabilité lorsque les choses « iront mieux » : les uns l’oublieront comme un mauvais souvenir, les autres se questionneront davantage et seront prêts à envisager leur vie différemment.

Un destin commun ?

Les amis cheminant vers Emmaüs étaient toujours enfermés dans une préoccupation plutôt nationaliste. Ils pensaient que le Christ allait libérer Israël. Or l’Église qui se constituera, suite à la résurrection, sera, au contraire, le lieu où vivront ensemble juifs et non juifs. C’est ensemble qu’ils ont accédé à la liberté donnée par le Christ.

Et aujourd’hui il est clair, de même, que beaucoup de groupes sociaux sont obsédés par des revendications catégorielles. S’agissant de secteurs entiers de la vie sociale qui ont été mis à l’arrêt pendant des mois, je le comprends très bien. Mais il me semble, en écoutant les prises de position de tel ou tel porte-parole, que le caractère fondamentalement divisé et fractionné de la société française est toujours là, vaguement en sommeil, peut-être, mais prêt à resurgir.

Or aucun de nous ne peut s’attendre à ce que le monde d’après soit celui où ses idées, sa vision des choses et ses intérêts seront enfin au centre de l’attention de tous. Si monde d’après durable et moins vulnérable il doit y avoir, ce sera un monde où nous aurons réappris à coexister avec notre diversité. Ce n’est pas gagné !

Pour un journalisme réflexif

Confinera ? Confinera pas ? Cela fait un bon sujet pour alimenter les journaux et les sites d’information. Mais, en cette circonstance, la profession journalistique a illustré son principal travers, qui s’accentue d’année en année : elle se contente de promener ses micros à droite et à gauche, à l’écoute des doléances diverses et des bruits de couloir, et elle ne prend aucune hauteur, ne fait aucun travail qui permettrait de tracer des perspectives d’ensemble.

Il est plus rentable d’inquiéter, que d’inviter à réfléchir

Je ne parle même pas des chaînes d’information en continu, qui doivent générer de l’événement de minute en minute. Je parle d’organes de presse a priori lus ou consultés par des personnes cherchant à alimenter leurs réflexions. Même ceux-là abusent des termes : « inquiétant », « urgence », ou « inévitable ». Même ceux-là n’ont aucun problème pour faire défiler, des médecins qui disent qu’il faudrait confiner davantage et rapidement, des professionnels de santé harassés, puis des acteurs culturels qui crient au scandale parce qu’ils sont confinés, des restaurateurs en pleine déprime, des personnes qui expliquent qu’elles n’en peuvent plus des restrictions et qui les contournent, d’autres médecins qui exposent les graves troubles de santé mentale que les confinements provoquent, des travailleurs sociaux qui rendent compte de la précarisation galopante de pans entiers de la société française, etc.

Et puis ? Et puis rien. Personne n’a l’air de se rendre compte que l’on est dans une situation où il faut arbitrer entre des intérêts divergents (et pas seulement des intérêts économiques) et que le seul critère du nombre de malades ne suffit pas à prendre une décision. Personne, non plus, n’a l’air de se poser la question suivante : si on confine maintenant, que fera-t-on ensuite ? On déconfinera et on reconfinera une nouvelle fois ?

Et quand une décision tombe, plutôt que de faire l’exercice de restituer comment on peut peser le pour et le contre, il est plus croustillant de rendre compte des débats internes au gouvernement, de la lutte entre le ministre de l’économie et le ministre de la santé, des contradictions entre Matignon et l’Elysée, etc. Ou bien on parle de la faible « acceptabilité » du confinement qui conduit le président à reculer, comme s’il n’y avait pas un problème de fond. Et puis on rapporte, comme solde de toute réflexion, les déclarations des différents ministres, comme si on s’interdisait de réfléchir par soi-même.

On préfère laisser la réflexion à des éditorialistes qui défendent souvent des points de vue intéressants, mais partiels, presque personne ne tentant d’accéder à une vision d’ensemble, forcément contradictoire et difficile à démêler, mais pourtant décisive.

Cela dit, tout cela relève d’une rationalité économique assez basique : dans la course au clic qui permet de rentabiliser les investissements publicitaires, et même dans la course au tirage papier, il est plus rentable d’aligner les cris d’horreur que de se lancer dans de laborieuses réflexions.

Des éléments de réflexion à portée de main

Pourtant il n’est pas si difficile d’au moins déblayer le terrain.

Par exemple sur le sujet des variants. Il est certes utile d’essayer de ralentir leur diffusion. Mais si on confine, vont-ils s’évaporer par magie ? Dès le déconfinement, leur diffusion repartira de plus belle. Par ailleurs, même s’ils sont plus contagieux, les mesures barrières sont efficaces contre eux également. Donc, de toute manière, il faut essayer de construire un modus vivendi qui soit à peu près soutenable, au moins jusqu’au mois de juin. Et, là-dedans, le confinement, dans toutes ses variantes, n’est qu’un outil parmi d’autres.

Autre exemple : si on essaye d’analyser les données, Santé Publique France, les rend publiques, jour après jour. Elles sont là, à disposition du public, mais qui essaye de les analyser ? Pas grand monde. Il est plus commode de rapporter les analyses fournies par le ministre de la Santé, à qui, évidemment, on reprocherait le goût du secret si les données n’étaient pas dans le domaine public ! Or, que montrent les données ? Elles montrent, déjà, que le couvre-feu à 18 h est faiblement efficace, mais qu’il est efficace. Je renvoie à l’excellent site de CovidTracker qui a travaillé sur ces fameuses données. Le graphique ci-dessous en est extrait :

https://raw.githubusercontent.com/rozierguillaume/covid-19/master/images/charts/france/impact_couvre_feu.jpeg

Les données montrent aussi que le variant anglais se diffuse, tandis que le taux d’incidence n’explose pas. Le taux de reproduction est toujours supérieur à 1, mais il ne s’envole pas. Là aussi, je reproduis un graphique de CovidTracker :

https://raw.githubusercontent.com/rozierguillaume/covid-19/master/images/charts/france/reffectif.jpeg

Et, depuis quelques jours, on assiste même à un phénomène intéressant : le nombre de nouveaux cas augmente très légèrement (ce qui correspond au taux de reproduction de 1,03), tandis que le nombre d’hospitalisations et de personnes admises aux urgences diminue légèrement. C’est peut-être un premier effet de la vaccination progressive des personnes âgées : il y a un peu moins de cas graves parmi les personnes contaminées.

Une situation fragile, qui mérite mieux que d’alimenter les crispations ambiantes

En d’autres termes, l’ensemble des mesures actuellement mises en œuvre et qui, on oublie de le dire, sont quand même très lourdes (le nombre de secteurs à l’arrêt reste élevé), sont justes suffisantes, mais provisoirement suffisantes, pour tenir bon. Nous ne sommes pas à l’abri d’une soudaine flambée, c’est évident. Les services hospitaliers sont fortement sollicités et en continu. La fatigue est là. Mais la lassitude ne concerne pas que les professionnels de santé : elle est générale. Être obligé de ne rien faire est aussi fatiguant que d’être écrasé de travail. Cela ne fatigue pas de la même manière, mais cela use quand même.

Est-il juste, dans ces conditions, de souffler sur les braises et d’alimenter les crispations qui circulent, elles aussi, à un niveau élevé ? Je pense qu’il y a mieux à faire. Nous sommes embarqués, tous ensemble, au moins jusqu’à la fin du printemps, sur un chemin étroit qui peut, certes, à tout moment, diverger. Mais, pour l’instant, chacun essaye de tenir bon. Je ne me prive pas, les lecteurs de ce blog le savent, de critiquer l’action gouvernementale. Mais, au jour d’aujourd’hui, force m’est de constater que ce discours d’une aventure compliquée, partagée et fragile, n’est porté que par le gouvernement.

Et, en tout cas, mon point de vue est que le rôle des chrétiens, dans ce genre de situation, est certes de souligner les contradictions entre des intérêts divergents, certes de pointer les injustices que cette crise accentue, mais également de soutenir tout ce qui peut relever d’une aventure collective, pour peu que l’on pense qu’elle obéit à des motifs bien pesés.

Une nouvelle occasion de s’interroger sur l’usage de la recherche en France : les mésaventures de Sanofi

Sanofi a décidé d’arrêter son projet le plus avancé de vaccin contre la COVID-19 : il n’était pas assez efficace. L’événement a fait quelque bruit en France ; c’est un raté qui fait tache, et il a donné lieu à quelques hyperboles dans la presse. L’évocation de la France « pays de Pasteur » est répété comme un cliché, comme si un événement vieux de plus de cent ans devait mécaniquement continuer à porter du fruit, dans un contexte international bien différent de l’époque.
Le premier commentaire qui s’impose, est qu’il faut quand même ramener cela à de justes proportions : c’est en partie la faute à « pas de chance ». C’est le propre de la recherche de tenter, au risque d’échouer. Sanofi a suivi une piste qui s’est terminée dans une impasse. Il n’est pas le seul.
Autre commentaire : les Français semblent toujours tomber des nues quand ils découvrent qu’ils ne sont pas les meilleurs. Mais quand on représente moins de 1% de la population mondiale, il faut garder le sens de la mesure : logiquement, 99% des bonnes idées viennent d’ailleurs.
Enfin, la France reste un pays riche et privilégié : avec moins de 1% de la population, son PIB représente plus de 3% du PIB mondial.
Voilà pour ne pas aller trop loin dans la déploration.
Donc, mon propos n’est pas de déplorer, mais d’analyser.

Cette péripétie met en évidence des points durs qui ne sont propres ni à cette entreprise, ni au secteur de la pharmacie

Pour ce qui est d’analyser, le Conseil d’Analyse Economique a rédigé une note de synthèse assez suggestive quant au fonctionnement de l’innovation dans le secteur de la pharmacie. Je dois préciser que j’ignore à peu près tout de ce domaine de recherche. Je vais donc, dans un premier temps, ne faire que restituer les remarques qui m’ont le plus frappé, dans ce rapport.

D’abord, il y a quelques constats assez massifs : depuis 10 ans, les fonds publics pour la Recherche et Développement, dans le domaine de la santé, ont diminué de 28 % en France, pendant qu’ils augmentaient de 11 % en Allemagne et de de 16 % au Royaume-Uni (pays pourtant peu connu pour son soutien public à la recherche). C’est le genre de choix stratégique qui ne produit pas d’effet à court terme, mais qui, inévitablement, finit par provoquer des conséquences à moyen terme. Incidemment, le rapport rappelle que les chercheurs français sont mal payés en début de carrière (un tiers de moins que la moyenne des pays de l’OCDE). Alors que la mobilité internationale est bien plus facile aujourd’hui qu’hier, pour les jeunes chercheurs, c’est là aussi une pratique qui finit par avoir des conséquences.

Mais le rapport pointe une faille plus subtile qui n’a pas seulement trait aux volumes de financement. En fait, l’innovation en pharmacie se situe de plus en plus à la frontière de grandes entreprises et de petites start-ups. Chacune a un savoir-faire différent. Pour donner un exemple : BioNTech est une entreprise créée en 2008, qui emploie un millier de salariés (avec cette taille, c’est, d’ailleurs, déjà, plus une fédération de start-ups, qu’une start-up isolée), tandis que Pfizer est une entreprise créée en 1849 et qui emploie 80.000 personnes. Ce type d’alliance provient du fait que la recherche développement est, d’un côté, de plus en plus chère avant de parvenir à un produit commercialisable, elle est donc de plus en plus risquée ; mais, d’un autre côté, les idées de rupture font de plus en plus la différence. Les start-up sont donc des mines à idée, à condition qu’elles bénéficient d’un financement adapté pour couvrir les risques qu’elles courent. Séparer la logique financière des grandes entreprises et celle des start-ups est donc un moyen d’incorporer les nouvelles contraintes de la recherche-développement.

Alors, où est la faille dont je parle ? La France n’est pas dépourvue d’incubateurs pour soutenir le lancement de nouvelles start-ups médicales. Là où notre pays est défaillant c’est sur la suite de la phase d’incubation : entre les premiers pas de l’exploration autour d’une idée et son industrialisation. Je cite un passage du rapport :
« Une difficulté dans la phase de R&D des start‐ups réside dans le financement. Si celles‐ci font appel au capital risque pour financer leur développement, elles ne font généralement pas de profit et leur survie dépend de la rapidité avec laquelle elles vont pouvoir se développer. Sachant que l’activité de recherche nécessite des financements importants sur une longue période (entre cinq et dix ans), garantir des financements pérennes sur une telle durée n’est pas toujours aisé. Le financement public de la phase d’amorçage en France est très important et efficace, qu’il vienne de l’État, des collectivités locales ou de la Banque publique d’investissement (Bpifrance). […] En revanche, les financements sont chroniquement insuffisants sur la durée de vie des start‐ups et rendent la croissance des entreprises difficiles ».

Si on parle d’investissement de long terme, on découvre, en effet, que des fonds nationaux bien organisés structurent le capital des start-ups médicales aux Etats-Unis, ce qui n’est pas le cas en France, comme le montre le graphique ci-dessous :

C’est, on le voit, dans la phase du long développement d’une idée jusqu’à son éventuelle commercialisation que la France est défaillante.

Tous ces commentaires peuvent paraître passablement techniques, mais il me semble qu’ils désignent bien une difficulté de positionnement de la recherche et des chercheurs, en France, et pas seulement dans le domaine médical.

La caricature du chercheur, professeur Tournesol ou professeur Nimbus, a la vie dure

J’ai eu longuement l’occasion d’observer que les entreprises françaises se méfient des chercheurs (qui, souvent, le leur rendent bien !). Même dans les entreprises privées, il y a un clivage entre les chercheurs et les gestionnaires. Dans les domaines qui sont concernés par les grandes écoles d’ingénieur (ce qui n’est pas le cas de la médecine), cela rejoint le clivage universités / grandes écoles. On peut tourner autour de la question de plusieurs côtés, cela converge vers un constat d’ensemble : on compte éventuellement sur un chercheur pour avoir une idée venue d’ailleurs, mais la caricature qui fait du chercheur une personne distraite et peu au fait des contingences matérielles a la vie dure. A l’inverse, des personnes formées au management et à la gestion d’un processus standard sont mal outillées pour développer une idée encore inaboutie ou, tout du moins, elles le croient. J’avais eu l’occasion d’enquêter auprès d’incubateurs divers, à une époque, et ils m’avaient tous souligné le caractère critique de cette phase intermédiaire.

En Allemagne, par contraste, le doctorat est considéré comme une formation de base standard. Un grand nombre de cadres dirigeants ont un doctorat. En Suisse, autre exemple, les universités technologiques comme les Ecoles Polytechniques Fédérales de Lausanne ou de Zurich sont à la fois à la pointe de la recherche et du dépôt de brevets. Il y a une transition fluide entre recherche fondamentale, développement de start-ups, accompagnement sur le long terme et partenariats avec des entreprises. Cela renvoie à des populations variées qui communiquent entre elles. A l’inverse, le clivage français devient problématique, précisément dans cette zone intermédiaire qui est autre chose que l’émergence d’une idée, mais qui n’est pas encore quelque chose de tout à fait opérationnel. C’est là qu’il y a un espace social peu légitime, car il concerne, potentiellement, des personnes aux compétences mal identifiées qui peuvent mobiliser leur imagination pour peaufiner une idée, voir comment la faire évoluer en fonction des contraintes et des attentes. C’est assurément un défi tout à fait motivant, mais que peu d’institutions publiques ou privées, en France, sont prêtes à soutenir. En tout cas, pour avoir siégé au conseil scientifique d’une structure de ce type, je peux témoigner que, de tous côtés, ces structures engendrent le soupçon et peinent à trouver leur place.

Un clivage social finit toujours par engendrer des tensions et des limites collectives

Sortons du cas particulier de la recherche, pour dire qu’un clivage social finit toujours par émerger au grand jour. On le voit souvent, ces dernières années, au travers d’événements assez brutaux comme le mouvement des gilets jaunes et les tentatives pour le réprimer. On le voit, également, au travers des dialogues de sourds qui se croisent, sans jamais se rencontrer, sur les réseaux sociaux. Le clivage entre conception et exécution, autre exemple, est un classique de la sociologie du travail et on peut dire qu’il résume l’essentiel des conflits du travail.

Cela dit, on est plus habitué à observer des clivages qui ont trait à une forme de hiérarchie : les coupures entre ceux qui occupent le « haut » de l’espace social et ceux qui sont cantonnés en « bas ». Mais il existe également des coupures entre des formes de compétences différentes. Pour avoir tenté de pratiquer des dialogues, disons transfrontaliers, pendant une partie de ma carrière, je peux témoigner du fait que, pour un opérationnel, un chercheur se pose toujours trop de questions, et, qu’à l’inverse, pour un chercheur, un opérationnel ne s’en pose jamais assez. Mais il ne s’agit pas simplement d’une opposition entre des psychologies différentes. Cela correspond également à des institutions, des formes de financement, des valorisations économiques différentes. Il y a, sans doute, des raisons historiques au fait que ce type de coupure soit spécialement marqué en France : les différentes structures ont, pendant longtemps, dans notre pays, pu vivre leur vie indépendamment les unes des autres. C’est devenu plus problématique aujourd’hui. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ? Personnellement, je considère toujours comme une bonne nouvelle que des groupes sociaux séparés les uns des autres soient soudain obligés de coopérer.

Communiquer les uns avec les autres n’est pas seulement un acte optionnel de bienveillance, cela devient quelque fois une nécessité. En tout cas, si on va trop loin dans l’ignorance mutuelle, les tensions et les difficultés finissent par revenir vers nous comme un boomerang. Le rapport du Conseil d’Analyse Economique en donne un exemple, certes pointu et technique, mais qui fait réfléchir.

Le vivant et sa créativité déroutante

Le développement de l’épidémie de COVID-19 nous confronte, mois après mois, à la « logique » du vivant, une logique que nous n’avons guère l’habitude de suivre (à moins de travailler dans les professions médicales) et qui nous déroute.

On aimerait bien avoir des réponses nettes et définitives. On aimerait bien savoir, par exemple, si le couvre-feu à 18 heures est utile.
J’ai fait le calcul, avec les données à disposition du grand public, en comparant le dernier taux d’incidence connu, celui du 12 janvier (puisque l’on attend quelques jours afin d’avoir toutes les remontées des tests), et celui du 2 janvier, date à laquelle les premiers couvres-feux à 18 heures ont été instaurés dans certains départements. C’est approximatif comme calcul, car ces taux d’incidence sont calculés, à chaque fois, sur les 7 derniers jours. Mais cela donne quand même une idée. J’ai classé, ensuite, les départements, de la plus faible croissance à la plus forte croissance.
J’ai mis en jaune-ocre les départements où on a instauré le couvre-feu dès le 2 janvier, et en vert les départements où on a instauré le couvre-feu dans un deuxième temps (soit le 10, soit le 12 janvier). Voilà les résultats que cela donne :

Il est clair qu’il y a une efficacité. Un grand nombre des départements où on a instauré le couvre-feu dès le 2 janvier se retrouvent en haut de la liste. Cela dit, la mesure a produit un effet limité sur le Territoire de Belfort, la Nièvre et la Saône-et-Loire. Pourquoi ces trois là ? C’est difficile à savoir. Et la mesure n’a, semble-t-il, produit aucun effet dans les Alpes-Maritimes.
Il y a un deuxième effet perceptible. Certains des départements en vert sont assez bien positionnés, alors même que la mesure n’avait pas vraiment eu le temps de faire de l’effet le 12 janvier. On remarque qu’ils sont tous limitrophes de départements qui étaient déjà en couvre-feu avancé. Ils ont donc bénéficié d’un effet de proximité : là où l’épidémie progresse, elle progresse alentour, et là où elle régresse, elle régresse alentour. Le Var, à l’inverse, pour prendre un autre exemple, était limitrophe des Alpes-Maritimes, où l’épidémie continuait à flamber.

Le gouvernement peut donc, à bon droit, dire que le couvre-feu à 18 heures produit de l’effet. Mais il reste une partie de la dynamique de l’épidémie qui échappe à cette mesure. On a invoqué les températures plus basses dans l’est de la France pour expliquer la plus forte contamination dans la moitié est de la France. Mais les Alpes-Maritimes (département le plus touché, à l’heure actuelle) sont, sans doute, un des départements de France où les hivers sont les plus doux. On peut invoquer, pour ce département, la proximité de l’Italie, mais la région limitrophe : la Ligurie, en Italie, n’est pas particulièrement touchée en ce moment.

Au final, il faut plutôt envisager ce qu’on appelle un effet papillon : un événement, ou un moment singulier, ont donné une dynamique particulière à l’épidémie et, ensuite, la contamination engendrant la contamination, cette dynamique a pris de l’ampleur. Une petite cause, au départ, produit un grand effet, à l’arrivée. Un raisonnement du même style est nécessaire pour rendre compte du fait que le département de la Loire a été un épicentre de l’épidémie pendant la deuxième vague : aucune logique de fond n’en rend compte. Simplement, à un moment, l’épidémie reçoit un souffle particulier, même faible et, ensuite, le caractère exponentiel de la contamination fait le reste.

On peut le dire autrement : le nombre de « petites causes » susceptibles d’avoir, au bout d’un moment, de grands effets sur la dynamique de l’épidémie est fort important. Pour un décideur politique, c’est à s’arracher les cheveux ! Un gouvernement essaye de développer des politiques publiques rationnellement pesées : des règles de mobilité (même adaptées à tel ou tel contexte local), des stratégies vaccinales, des gestes barrières. Tout cela produit un « certain » effet, mais d’autres événements surgissent, à droite et à gauche, qui changent la donne.

La vie procède par avancées imprévisibles

Cette situation mouvante et les questions qu’elle soulève renvoient aux travaux anciens, de philosophie de médecine et de la biologie, produits par Georges Canguilhem. Canguilhem n’a eu de cesse, précisément, de lutter contre l’image de l’animal machine forgée par Descartes. Pour lui une machine et un organisme ne fonctionnent pas de la même manière. Je ne cesse, pour ma part, de revenir à son petit texte « machine et organisme », publié en 1952 dans le recueil La connaissance de la vie qui, au départ, a été le support d’une conférence prononcée juste après guerre. Il m’a inspiré, autant à l’époque où j’étudiais des personnes et des groupes sociaux face à des installations industrielles, que plus tard, lorsque j’ai travaillé sur les réseaux de santé et le vécu, par les malades eux-mêmes, de leur maladie, puis, finalement, quand j’ai travaillé sur l’usage des outils de télécommunication par tout un chacun.

Une phrase résume le propos d’ensemble de ce texte :  « la vie est expérience, c’est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences ; elle est tentative dans tous les sens ». C’est exactement ce qui se passe sous nos yeux. Le virus est vivant. Il mute, il utilise les occurrences. Et les sociétés humaines ne sont pas moins, de leur côté, dans l’expérimentation, voire l’improvisation et l’utilisation des occurrences.

On critique volontiers l’improvisation des politiques. Mais, dans certains cas, la meilleure stratégie est de tenter des voies d’action diverses, sans être assuré du succès. De fait, aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’une stratégie globale, face à l’épidémie ait totalement fait ses preuves, en dehors du contrôle autoritaire et massif exercé par la Chine sur les zones de contagion. Pour rester en Europe, tous les pays qui ont semblé mieux s’en sortir que d’autres, à un moment donné, ont connu des fortunes moins positives, par la suite. A long terme, la stratégie vaccinale sera efficace, c’est à peu près certain (cela dit, même dans le domaine des vaccins, l’expérimentation et les tentatives diverses sont de mise ; ce qui était tout l’intérêt de tenter diverses options en parallèle). Mais, en attendant, nous sommes immergés dans des tentatives diverses qui, certes, sont pesées au vu de leur efficacité probables, mais restent incertaines, au moins pour partie.

L’action par tentatives, une action plus pertinente qu’il n’y paraît

En fait, c’est peut-être une bonne nouvelle !
Déjà, si on veut bien y réfléchir un peu, l’action par tentatives est plus répandue qu’on ne le pense. Tout ce qu’on appelle l’expérience est le fruit de tentatives multiples, les unes fructueuses, les autres infructueuses.
Mais, surtout, l’idée de tentative est la seule alternative crédible à une vision du monde par trop instrumentale et rigide. Et la situation présente interroge donc notre rapport aux autres, aux microbes, à la société et aux choses.

Il existe, à ce propos, dans la Bible, un livre à part, qui est le récit d’un technocrate (avant l’heure) revenu de son illusion de maîtrise sur les êtres et les choses. Le parcours, qu’il retrace par écrit, est sinueux et douloureux, mais il finit par parvenir à la conclusion suivante : « Lance ton pain à la surface des eaux, car à la longue tu le retrouveras. Donne une part à sept ou même à huit personnes, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre. Si les nuages se remplissent, ils déversent la pluie sur la terre ; qu’un arbre tombe au sud aussi bien qu’au nord, à l’endroit où il est tombé, il reste. Qui observe le vent ne sème pas, qui regarde les nuages ne moissonne pas. De même que tu ignores le cheminement du souffle vital, comme celui de l’ossification dans le ventre d’une femme enceinte, ainsi tu ne peux connaître l’œuvre de Dieu, Lui qui fait toutes choses. Le matin, sème ta semence, et le soir, ne laisse pas de repos à ta main, car tu ne sais pas, de l’une ou de l’autre activité, celle qui convient, ou si toutes deux sont également bonnes » (Ecclésiaste 11.1-6).

On notera que, dans ce passage, l’œuvre de Dieu elle-même est rangée parmi les réalités incertaines. C’est peut-être déstabilisant pour certains d’entre vous. Mais si on regarde comment Jésus parle du Royaume de Dieu, spécialement dans les paraboles de l’évangile de Matthieu, on s’aperçoit que le roi, ou le personnage central des paraboles, agit lui-même de cette manière-là. Il tente, il ne cesse de tenter, de semer, d’appeler. Il y a là un registre d’action décisif dont nous sous-estimons l’importance.
Et, à l’inverse, notre illusion ou notre espoir de maîtrise nous rendent malades. L’épidémie va-t-elle, paradoxalement, nous guérir de cette illusion ? Ne soyons pas trop optimiste ! En tout cas, elle nous pousse à (re)découvrir, des manières d’agir que nous oublions parfois.

La vérité des microbes

L’épidémie de COVID-19 entraîne toutes sortes de contraintes et de complications pour les personnes qui ne sont pas malades (même si elles pourraient tomber malades par la suite). Il est donc normal qu’elle engendre les théories les plus fantaisistes de la part de ceux qui n’ont pas envie de se plier à ces contraintes. Mais les partisans des théories, dites du complot (ou apparentées), ne sont pas les seuls, il faut le souligner, à confondre leur opinion et ce qui relève du débat scientifique. Dans un interview accordée à l’Obs (publiée le 10 novembre sur le site du journal), l’épidémiologiste John Ioannidis, note que les médecins et les chercheurs eux-mêmes ont parfois confondu les deux registres de discours.
Je cite trois extraits :
« Des chercheurs se sont comportés en activistes en recourant à des lettres ouvertes et des pétitions autour de la gestion du Covid-19 ».
« Certains scientifiques instrumentalisent la science. Le 4 octobre dernier, de grands épidémiologistes ont publié la déclaration de Great Barrington, aussitôt signée par des dizaines de milliers de scientifiques pour exiger des mesures de protection en faveur des personnes les plus vulnérables et l’arrêt du confinement pour le reste de la population. En réponse, une autre déclaration, signée par d’autres éminents scientifiques, est parue quelques jours plus tard dans The Lancet. Ces deux documents ont été largement diffusés, et une guerre a commencé pour salir, décrédibiliser les uns ou les autres. J’ai été stupéfait de ces attaques. Il n’y avait pas de discussion scientifique, il fallait seulement faire taire ceux avec qui l’on n’était pas d’accord ».
« Je n’ai rien contre les mobilisations autour d’enjeux éthiques, mais les débats entre scientifiques ne peuvent se résoudre à travers des guerres de pétitions ».

Bon, on voit l’idée. Et, de fait, les prises de position péremptoires, publiées par des groupes de médecins divers, peuvent impressionner, dans un premier temps, mais l’accumulation de prises de positions contradictoires, que nous vivons, en ce moment, conduit à ce qu’elles s’annulent les unes les autres et qu’elles décrédibilisent la science médicale. Qui plus est, elles utilisent les mêmes ressorts que les théories du complot : des affirmations fortes, des options tranchées, des étiquettes censées témoigner du sérieux de la personne qui parle et, last but nos least, une fermeture complète au point de vue adverse.

Une relecture de Les microbes, guerre et paix, de Bruno Latour

Cette confusion m’a encouragé à revenir vers un classique de la sociologie des sciences : le livre de Bruno Latour (paru en 1984) sur la mise en évidence des microbes par Pasteur et ses associés. Le livre a, d’ailleurs, légèrement changé de titre lors de sa réédition en 2001. Il s’appelle désormais : Pasteur, guerre et paix des microbes. La thèse de Latour est tout à fait en ligne avec ce qui se passe ces temps-ci : il montre que le savoir médical est mobilisé par des acteurs qui veulent l’instrumentaliser pour promouvoir certaines politiques de santé publique. Il n’y a donc pas de cloison étanche entre le savoir scientifique et l’activisme politique. A l’époque de Pasteur, des savants hygiénistes se battaient pour imposer certains équipements publics (comme le tout à l’égout) et certaines pratiques. Ils furent trop contents d’entendre parler des micro-organismes qui justifiaient leurs projets. Les découvertes de Pasteur les arrangeaient. Ils lui ont donc accordé du crédit avant même que les découvertes soient tout à fait probantes. Pasteur, de son côté, s’est montré suffisamment astucieux pour se focaliser, régulièrement, sur des questions un peu « chaudes » et montrer, à chaque fois, que le « truc » des microbes marchait. Il ne faut donc pas avoir une vision trop exclusivement rationnelle de la découverte des microbes : des volontés de pouvoir et des tactiques habiles y ont eu une part, également.

Voilà, en quelques phrases, l’argument du livre. Dans la partie théorique (nommée « irréductions ») Bruno Latour résume sa position en une formule : « La science, c’est la politique continuée par d’autres moyens » (p. 339). S’agissant des politiques de santé publique, il est normal qu’il y ait un mélange des genres et c’est bien ce que nous observons, aujourd’hui. Mais jusqu’où peut-on pousser cet argument ?

Il y a quand même un argument d’un autre ordre, dans le succès des microbes et Bruno Latour ne l’esquive pas. L’hygiène était devenue un fourre-tout de trucs divers que l’on ne parvenait pas à unifier. Les découvertes de Pasteur (et d’autres à la même époque) leur ont soudain donné un socle commun : toutes les mesures empiriques préconisées se rattachaient à une cause identifiable unique. C’est là un argument très fort (qu’on appelle le rasoir d’Ockham) : on privilégiera toujours, dans le domaine scientifique, une théorie qui prédit la plus grande diversité de phénomènes avec la plus petite quantité de concepts.

Par ailleurs, il y a aussi quelque chose de platement objectif : si les microbes avaient été une vue de l’esprit, Pasteur aurait fait illusion un certain temps ; il aurait même pu être défendu au-delà du défendable par des acteurs que ses théories avantageaient, mais, tôt ou tard, la théorie se serait dégonflée.

Donc oui, il y a des zones d’actions hybrides entre projet politique et travail scientifique, mais le travail scientifique produit quelque chose d’irréductible à une volonté politique quelconque. Ou, dit autrement : c’est peut-être de la politique continuée par d’autres moyens, mais les « autres moyens », justement, font toute la différence. Les chercheurs ne sont pas exempts de rêves de pouvoir, mais le fait qu’ils doivent en passer par des « moyens » spécifiques produit une autre régulation sociale et, donc, des affirmations d’un autre ordre.

La science, la politique et la guerre

La formule de Bruno Latour est, bien sûr, un décalque de la formule de Carl von Clausewitz : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Et, là, on voit bien que les moyens importent. Car tous les rapports de pouvoir ne se valent pas. La politique fait, quand même, en général, beaucoup moins de morts que la guerre. Donc, les règles qui président aux compétitions, dans une arène donnée, n’ont rien d’anodin. Elles sont même peut-être l’essentiel. Entre un discours non régulé, comme ce qui circule sur les réseaux sociaux où tout le monde dit ce qui lui passe par la tête, et un discours lourdement régulé, comme celui de la controverse scientifique, il y a d’énormes différences.

On perd un peu cela de vue, aujourd’hui, où des acteurs politiques, qui ne manquent nullement de culot, tendent à tenir des discours qui, précisément, échappent à toute régulation. Mais, de temps en temps, les microbes se vengent. Les trois chefs d’état qui minimisaient le plus l’épidémie de COVID sont tombés malades (sans conséquences majeures).

Pendant ce temps, la prise en charge des malades du COVID progresse, heureusement, à l’écart des polémiques les plus outrancières. Et elle le fait en suivant les protocoles standards, qui n’évitent nullement les compétitions acharnées entre équipes et entre laboratoires sur l’ensemble de la planète, mais qui régulent ces compétitions.

On peut, en effet, tenir n’importe quel discours, mentir de la manière la plus grossière, s’enfermer dans le déni, ou, plus habilement, affirmer quelque chose avec aplomb sans en être totalement sûr, mais ces tactiques n’ont pas la même efficacité suivant l’arène concernée et suivant les « moyens » qui y prévalent.
On devine le cours que suit ma pensée. Donald Trump a gagné beaucoup de batailles dans l’arène du buzz et parmi des populations qui étaient disposées à le croire. Il a pratiqué le déni d’une manière basique, régulière et totalement prévisible. Mais les microbes ont fait de la résistance. On peut même penser que, s’il n’y avait pas eu l’épidémie, il aurait été réélu triomphalement. Aujourd’hui il en est réduit à dénier sa défaite politique. Mais, dans les arènes juridiques, où il faut produire au moins des indices matériels qui appuient ce qu’on affirme, son action semble peu efficace. Et si la démocratie tient, malgré le déni de sa défaite, c’est parce que suffisamment d’acteurs jugent que les moyens qu’il utilise sont inadaptés aux institutions existantes. Il peut continuer à tweeter. Mais là où d’autres moyens prévalent dans la certification des résultats électoraux, ses tweets sont inopérants. Il lui resterait, en fait, un seul moyen : continuer la politique par le moyen de la guerre civile. Il n’est pas loin de cette option. Je ne pense quand même pas qu’il franchira le pas.

On ne peut donc pas dire que l’on est entré, de plain pied, dans le temps de la post-vérité. Il existe, certes, de vastes espaces sociaux où l’affirmation gratuite peut se donner libre cours. Mais il existe toujours d’autres espaces sociaux où les moyens de faire triompher son point de vue continuent d’obéir à des règles précises.

Qu’est-ce que la vérité ?

Et, à vrai dire, cette coexistence de différents régimes de parole n’est pas si nouvelle.

Si je fais un saut en arrière brutal dans un passé lointain, ce hiatus entre des régimes de parole qui obéissent à des fonctionnements différents me rapproche des considérations sur la vérité que l’on trouve dans l’évangile de Jean. Dans le face à face entre Jésus et Pilate, notamment, un morceau de dialogue concerne la question de la vérité : « Jésus dit : je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. Pilate lui répondit : Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18.37-38). Je comprends très bien la question de Pilate. En l’occurrence, il se rend parfaitement compte que les accusateurs de Jésus déforment les choses. Mais a-t-il intérêt à pousser l’enquête trop loin ?

Or, le plus frappant est que Jésus lui a clairement fait entendre, juste avant, qu’ils ne sont pas, l’un et l’autre, dans la même arène et qu’ils n’usent pas des mêmes moyens. Jésus affirme, en effet : « Ma royauté n’est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux mains des autorités juives » (v 36). Il n’entend pas par là qu’il ne s’intéresse qu’à une royauté immatérielle. Il dit simplement à Pilate qu’ils ne sont pas dans la même sphère tous les deux. Pilate manipule le combat, la force armée à l’occasion, et il évalue le rapport de force entre Jésus et ses accusateurs. Ce sont là les moyens qu’il emploie. Mais Jésus use d’autres moyens. Ils ne peuvent donc pas être d’accord sur la vérité.

Humanité virtuelle = humanité diminuée

Les épisodes de confinement nous donnent l’occasion, inattendue, de nous faire une idée du rêve, qui circule dans les cercles transhumanistes et apparentés, d’une humanité dite « augmentée », affranchie des contraintes corporelles par des prothèses diverses, voire téléchargée sur des serveurs totalement virtuels. Eh bien, je le dis tout net : ça ne me fait pas envie !

Nous sommes déjà « augmentés »

Donnons quelques exemples :
– Le contexte, aujourd’hui, est que nous sommes devenus des virtuoses de zoom (et des applications qui y ressemblent). Je fais, plusieurs fois par semaine, des visioconférences, et je bascule, à l’occasion, en partage d’écran pour projeter un powerpoint. Cela permet d’aller beaucoup plus loin que ce qu’on pouvait faire, autrefois, par conférence téléphonique ou par visioconférence d’une salle à l’autre.
– Pendant le laps de temps où il était possible de se déplacer, nous avons cherché, mon épouse et moi, un nouveau logement dans une zone éloignée de notre domicile actuel et nous avons fait l’essentiel de nos recherches sur internet. Les transports étant mal commodes (masque tout le temps du voyage) et à limiter quand même, nous avons fait un tout petit nombre de déplacements sur place en ayant largement déblayé le terrain au préalable.
– Une de mes filles, mon gendre et ma petite-fille habitent, actuellement, en Colombie. Ils doivent zigzaguer entre les confinements français et les confinements colombiens pour traverser l’Atlantique. En attendant, nous communiquons par Skype.
– Dans notre vie d’église nous avons un groupe de prière par Whatsapp et nous organisons, régulièrement, des réunions virtuelles avec, dans certains cas, des post-it virtuels quand on veut favoriser les échanges et les prises de parole diverses.
– Je regarde des concerts en vidéo, au gré de mes envies, et je bénéficie d’une offre considérable.
Voilà, ainsi, quelques exemples de ce que nous expérimentons pendant les phases de confinement.

En bref, nous sommes, d’ores et déjà, des individus augmentés : nos yeux et nos oreilles captent des signaux lointains ; notre voix franchit les mers ; nos limites corporelles sont très largement abolies.
C’est clair, nous avons gagné beaucoup de possibilités. En revanche devoir mettre entre parenthèses une grande partie de notre corps, dans toutes ces occasions, n’est pas du tout un gain. Il est difficile de définir précisément ce que l’on perd, mais le fait d’être privés de la rencontre en chair et en os, nous fait toucher du doigt l’importance de la proximité entre des êtres de chair. Si certains rêvent de se télécharger sur un serveur informatique je ne les suis nullement dans un tel projet. Il faut dire que ces rêves sont largement nourris par des salariés ou des dirigeants des entreprises qui élaborent les nouvelles technologies. Il y a là un biais de perception classique : croire que ce que l’on fait dans son travail est une activité essentielle pour tout le monde !

Réparés et augmentés, ce n’est pas tout à fait la même chose

Bien sûr, le corps est une réalité ambiguë. Il nous impose des limites. Il nous fait souffrir, à l’occasion. A 65 ans j’ai des symptômes de vieillissement assez classiques. Et je suis content de pouvoir disposer de prothèses. J’ai, par exemple, une presbyacousie commençante et je suis content d’avoir des appareils auditifs qui me permettent de mieux dissocier les consonnes dans les conversations.
Mais, justement, la situation présente me fait mieux comprendre la différence entre des prothèses qui me permettent de continuer à mener une vie sociale ordinaire, sans trop de difficultés, et des appareillages qui me transformeraient en cyborg ou en surhomme, comme on voudra : bref quelque chose qui me projetterait hors de la corporéité. Les prothèses que je porte restent au service de mon corps présent. Je les mets et je les enlève au gré de mon désir. Je ne suis nullement annexé à une mécanique qui me dépasse. Et, dans mes interactions avec les autres, je reste au niveau d’une simple humanité, faillible et mortelle, qui non seulement me convient, mais a son charme. La mort ne me réjouit pas. Mais me savoir mortel me donne un certain rapport aux autres et au monde que je trouve essentiel et libérateur. J’échappe à la toute puissance qui est la porte ouverte à tous les délires.

Et incarnatus est

Mon corps colle à ma condition humaine et vivre sans mon corps correspond à une humanité, non pas augmentée, mais diminuée. C’est l’occasion de dire que l’attente de la résurrection n’est pas l’attente d’une vie extra-corporelle, mais l’attente d’un corps autre : « semé corruptible, on ressuscite incorruptible ; semé méprisable, on ressuscite dans la gloire ; semé dans la faiblesse, on ressuscite plein de force ; semé corps animal, on ressuscite corps spirituel. S’il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel » (1 Cor 15.42-44). Je laisse chacun imaginer ce que peut être un corps spirituel, en tout cas, c’est un corps.

Et quand Dieu a voulu venir vers nous il n’a pas considéré notre enveloppe corporelle comme un problème. Il s’est incarné pour venir à notre rencontre. La plus belle célébration de cette incarnation se trouve, d’ailleurs, à mon avis, dans la grande messe en ut mineur de Mozart. Au sein du credo, un passage qui dure plus de 8 minutes, tourne autour de ces simples paroles : « il s’est incarné par le Saint-Esprit, du sein de la vierge Marie et il s’est fait homme ». En latin cela donne : « Et incarnatus est, de Spiritu Sancto, ex Maria Virgine. Et homo factus est ». Et deux tiers de l’air est composé de vocalises sur la voyelle « a » dans le mot « factus ». C’est quand le Christ se fait homme que Mozart se lance dans cette vocalise qui me donne des frissons. C’est au moment où le Christ nous rejoint dans notre corporéité qu’il nous invite à chanter et à nous laisser porter par cet air plein de sensualité.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette page musicale sublime, je vous mets un lien vers une interprétation.

Le transhumanisme est une recherche de puissance parmi d’autres. Et comme toutes les recherches de puissance elle oublie de célébrer ce qui est là, ce qui nous est donné, ce qui est à portée de main et qui a une saveur incomparable.

Les interactions de corps à corps sont complexes et ne sont pas exemptes, elles non plus, de tentatives de prises de pouvoir ou de manipulations diverses. Mais, dans leur mystère, dans leurs limites mêmes, dans leurs contours difficiles à préciser, elles possèdent cette saveur incomparable qui ressort d’autant plus aujourd’hui que nous en sommes en partie privés.

Au reste, l’attente de Paul, il l’a dit plus tôt aux Corinthiens, dans la même épitre, n’est pas de rencontrer le Christ en tant que pur esprit, mais de le rencontrer face à face. Comme je le comprends !

On y retourne !

Oui, ça nous pendait au nez depuis un petit moment : on reconfine. Il suffisait de suivre l’évolution des taux d’incidence, depuis plusieurs semaines, pour voir que les mesures prises ne suffisaient pas à endiguer la marche en avant de l’épidémie. Il y a eu l’un ou l’autre succès local temporaire, mais ils ont tous fini par être annulés les uns après les autres. Il y a, au reste, des mystères : pourquoi le département de la Loire est-il devenu l’épicentre de cette deuxième vague ? Il y a, là-bas, deux fois plus de cas que dans Paris intramuros ! Ces dernières semaines c’est en Ile-de-France que le taux de reproduction est le plus bas (mais il reste supérieur à 1) : autre mystère. Les taux d’incidence de la Lozère, de l’Aveyron et du Tarn, sont au niveau de ceux de la grande couronne parisienne et même nettement plus élevés que celui de la Seine-et-Marne. Comprenne qui pourra !

On pourra sans doute reprocher ceci ou cela au gouvernement, mais il faut quand même dire que c’est le pouvoir en place qui a, le premier, alerté sur la reprise de l’épidémie et qu’il a émis ses messages, semaine après semaine, au milieu d’auditeurs plutôt sceptiques. Par ailleurs, aucun pays d’Europe ne semble, cette fois-ci, tirer tellement mieux son épingle du jeu qu’un autre. Le taux d’incidence, en Suisse (un des pays qui avait bien traversé la première vague) est, aujourd’hui, de 1480 pour 100.000, supérieur à celui de la Belgique et sans commune mesure avec le taux français (440).

C’est, une fois de plus, notre ignorance collective qui frappe : il y a beaucoup de choses que l’on ne sait pas encore. En attendant … on retourne chez nous.

Je comprends assez bien la colère des petits commerces : ce ne sont probablement pas des lieux de contamination majeure. En fait, ils sont les victimes collatérales d’une exigence globale : il faut limiter les motifs de sortie de tout un chacun.

La deuxième fois n’est pas identique à la première

J’y retourne donc, mais cela ne me fait pas le même choc que la première fois. Il faut dire, d’abord, que les restrictions progressives se sont étalées sur une durée plus longue. Et puis, je l’ai dit fin août, il y a toutes sortes d’activités que je n’ai pas reprises depuis le printemps : visiter des expositions masqué ne me dit rien. J’ai considérablement réduit mes déplacements à Paris où tout est compliqué par les gestes barrières divers. Dans la vie d’église, nous n’avons pas repris les agapes qui sont sources de bien trop de risques. De fait, notre vie communautaire est restée en partie en sommeil. Donc le choc a été moins brutal qu’en mars. Et, l’un dans l’autre, la généralisation des masques a aussi permis plus de souplesse dans certaines activités maintenues (au moins pour le moment).

Bref, ce n’est pas la sidération du printemps dernier. Mais la lassitude est là, évidemment.

Cela dit, l’expérience de la première fois m’est utile. Je me suis rendu compte, après coup, des moments forts que j’ai vécus pendant cette parenthèse forcée. Et tout cela me conduit à aborder cette nouvelle période avec plus de philosophie.

Bien sûr, j’ai de nouveau des projets qui sont devenus impossibles d’un seul coup. J’avais pris rendez-vous chez le coiffeur le vendredi 30 octobre : mauvaise pioche ! Je dois annuler plusieurs déplacements importants. Tout cela est énervant.

Mais, au bout du compte, il y a quelque chose de profond qui refait surface : c’est la perception de ma fragilité fondamentale. Pour nous autres, occidentaux, c’est ce que l’on peut imaginer de pire. Pour moi, qui suis un amateur de la littérature japonaise, je vois cela différemment. Au Japon c’est la saison de la lune d’automne et l’on médite sur tout ce qui est en train de disparaître. Il y a, là dedans, de la nostalgie, mais aussi une émotion profonde en repensant à la valeur de tout ce qui est fragile et transitoire. Est-ce là quelque chose qui est propre au bouddhisme ? Pas du tout. On trouve des évocations tout à fait semblables dans la Bible et c’est le développement de la civilisation occidentale qui l’a occulté.
Je pense à l’Ecclésiaste, bien sûr, mais c’est presque trop facile.
Je préfère citer un extrait du Psaume 39 :
« Seigneur, fais-moi connaître ma fin et quelle est la mesure de mes jours, que je sache combien je suis éphémère !
Voici, tu as donné à mes jours une largeur de main, et ma durée n’est presque rien devant toi.
Oui, tout homme solide n’est que du vent !
Oui, l’homme va et vient comme un reflet ! Oui, son agitation, c’est du vent !
Il entasse, et ne sait qui ramassera » (Ps 39.5-7).

Ce n’est pas là, forcément, un discours déprimé et démobilisateur (une fois encore, il faut sortir de nos préjugés occidentaux). C’est une autre manière d’aborder la vie et d’y demeurer.