La technologie ne nous sauvera pas

Nous avons pris l’habitude, collectivement, de considérer que l’innovation technologique permettait de repousser toutes les limites. Ce qui semble impossible aujourd’hui, serait, virtuellement, possible demain. C’est spécialement frappant, ces dernières années, dans le domaine des télécommunications.

Mais il y a des domaines où l’innovation technique ne permet plus que des avancées limitées. Par exemple, en France (et dans l’ensemble de l’Europe) la progression des rendements agricoles stagne, depuis les années 1990, pour le blé tendre, le blé dur, l’orge, l’avoine et le tournesol. Il y a des interprétations diverses de cette stagnation. Les plus technophiles ne manquent pas d’imaginer qu’il faudrait aller plus loin dans les intrants artificiels. De l’autre côté, certains pointent la dégradation des sols due à l’usage immodéré des mêmes intrants. Mais ce constat, que personne ne conteste, explique, en tout cas, la tension aiguë dans laquelle vit la profession agricole. Et elle se répercute sur un autre sujet où l’innovation technique ne peut pas grand-chose : celui de l’usage de l’eau. On peut sans doute l’optimiser davantage, mais il est surtout de plus en plus évident qu’il faudra arbitrer entre des usages concurrents.

Autre coup d’arrêt : depuis le début des années 2000, le nombre de kilomètres parcourus en voiture, chaque année, dans la France entière, ne croît plus que très lentement, surtout comparé à ce qui a prévalu entre 1950 et 2000. Cela ne résulte pas tellement d’une prise de conscience écologique, mais plutôt du fait qu’il n’y a plus de place pour la voiture en ville. Il serait possible de construire des infrastructures gigantesques pour continuer à irriguer l’espace urbain, et multiplier les parkings à étage, mais tout cela coûte beaucoup trop cher et les techniques constructives touchent leurs limites. De la sorte, les artères structurantes des grandes villes sont saturées et, l’une après l’autre, les autorités municipales limitent l’usage de la voiture en centre-ville.

Dernier exemple : on commence à se tourner vers des gisements de pétrole de moins en moins performants. Ce qu’on appelle le « taux de retour énergétique », c’est-à-dire l’énergie produite, par rapport à l’énergie nécessaire pour extraire l’hydrocarbure, était, autrefois de 100/1. En ce qui concerne le gaz de schiste, il est autour de 4/1 (les évaluations varient). Et, là non plus, nonobstant les ravages environnementaux provoqués par l’exploitation du gaz de schiste, on ne parvient pas à améliorer ce taux de retour.

Les conséquences sociales de ces blocages

Cette fermeture des horizons provoque des tensions considérables. La question de l’usage de la voiture a embrasé la France, au moment de l’épisode des gilets jaunes. La répartition des ressources en eau est, actuellement, un des sujets les plus conflictuels, même dans le climat non aride de notre territoire. Et l’accès aux ressources énergétiques devient une arme de guerre puissante.

Les tensions sociales sont d’autant plus vives que l’innovation technique a souvent servi à acheter la paix sociale. Beaucoup de groupes sociaux ont accepté une position dominée, moyennant la promesse qu’ils récupéreraient, en partie, les bénéfices des progrès technologiques. Dès l’aube de la révolution industrielle, les tenants de cette nouvelle voie ont pensé qu’ils avaient trouvé un bon moyen de régler la plupart des dilemmes moraux. Les outils perfectionnés ont permis, de fait, d’être moins dépendants les uns des autres. L’économie de marché a, elle-même, été présentée comme méritocratique : elle permettrait aux plus méritants de s’enrichir.

On va retourner vers des enjeux sociaux frontaux et cela risque de faire des étincelles

L’histoire réelle des deux-cents dernières années, a été semée de bien plus de misères, d’exploitations et de conflits atroces, que ce que cette utopie prévoyait.

Mais, en ce moment, s’ouvre une nouvelle période où l’innovation technique permet de moins en moins de déplacer les oppositions sociales. L’indépendance qu’elle permet se retourne en isolement face aux difficultés. Et les inégalités entre pays et entre groupes sociaux n’ont plus la perspective de diminuer « par le bas », les plus pauvres pouvant envisager de gagner de l’aisance matérielle.

L’économie moderne s’est construite contre la féodalité et contre les rapports monarchiques. Mais les tensions d’aujourd’hui font émerger de nouvelles féodalités.

On comprend où je veux en venir : à nous, modestement, pour autant que nous ne sacrifions pas nous-mêmes à Mamon, de nous démarquer, et de proposer aide et repères à tous ceux, autour de nous, qui risquent d’être entraînés dans des événements violents qui les dépasseront.

Ce que nous apprennent nos limites et ce qu’il nous en coûte de les ignorer

Dominique de Villepin vient de publier, sur la plateforme Le Grand Continent, un texte substantiel (qui fait une soixantaine de pages en format PDF) intitulé Le pouvoir de dire non. Il n’en est sans doute pas le seul auteur. On sent, ici ou là, l’usage de fiches de lectures ou de notes de synthèse, mais peu importe. J’ai été assez étonné du contenu, aussi stimulant que lucide, de cet essai, assez loin des positions tenues par l’essentiel de sa famille politique, aujourd’hui.

On peut résumer sa position en citant deux phrases conclusives : « Tout commence par une reconnaissance : celle de nos limites. Puisque, comme j’ai voulu le montrer, la rareté planétaire est la source souterraine de toutes les dérives politiques actuelles ».
Je suis très largement d’accord avec cette analyse.

Quand le déni des limites rend fou

Il commence son propos en parlant de la politique délirante mise en œuvre par Donald Trump. Et il souligne, avec raison, que Trump est l’arbre qui cache une forêt bien plus vaste. Sa réélection doit nous interroger : elle est le signe de l’ancrage politique profond de ce mouvement, dont on trouve d’autres avatars, ailleurs dans le monde, et jusque chez nous.

En fait, l’humanité tout entière, et même (ce qui est nouveau) la partie la plus nantie d’elle-même, bute, aujourd’hui, sur les limites de la Terre. Et cela génère des réactions extrêmes : « le déni frontal, la négation volontaire de toute limite. C’est l’illimitisme assumé, incarné par Donald Trump, figure d’un absolutisme sans habillage doctrinal, empire d’instincts et de postures, empire de commandement, au sens premier de l’imperium. L’action prime, le verbe tranche, le chef domine. Il ne gouverne pas, il incarne. Il n’organise pas, il impose. À l’intérieur comme à l’extérieur, tout doit se soumettre au théâtre de la puissance, à sa visibilité, à sa démonstration ».

Cet illimitisme rencontre un ressort profond chez tout un chacun : l’ivresse de la puissance totale. Il a été soutenu, historiquement, par les succès de l’innovation technique qui ont conduit, sans cesse, à repousser la frontière du possible. Ce qui était impossible aujourd’hui deviendrait possible demain.

Il y a des fondamentaux auxquels l’innovation technique ne permet pas d’échapper.

Mais les succès évidents de l’innovation technique ont fait oublier qu’elle ne contournait que très partiellement certains fondamentaux. Au nombre de ces fondamentaux, il y a la consommation élevée d’énergie, impliquée dans pratiquement toutes les innovations techniques. On rêve, bien sûr, de produire plus en consommant moins d’énergie. On y réussit en partie, mais en partie seulement. En fait, aucune innovation technique n’a, depuis deux siècles, permis un retournement de tendance significatif. Le monde, dans son ensemble, continue à consommer de plus en plus d’énergie. On peut faire la même remarque sur la consommation des minerais et des ressources naturelles : aucune technique de recyclage n’est parvenue à freiner significativement la chasse aux minerais un peu partout dans le monde.

En résumé, dans certains domaines, l’horizon du possible se déplace, mais dans d’autres, non. Et c’est là que l’imaginaire de la toute-puissance, qui nous habite tous, se heurte à une réalité profondément blessante pour nous egos : il y a, bel et bien, de l’impossible.

Et cela produit, comme l’écrit Dominique de Villepin « le trumpisme qui est davantage qu’un homme : c’est une structure affective, une économie morale fondée sur la domination. La nature, la femme, l’étranger, tout doit y rester à sa place ».

Il y a pourtant de belles choses à vivre ensemble, au sein de nos limites collectives

Or cette angoisse, qui étreint particulièrement ceux qui ont eu l’habitude de se servir en premier, dans les biens à disposition sur la planète, un moment donné, nous fait oublier qu’il y a énormément de belles et de bonnes choses à notre disposition, pour peu que nous soyons disposés à les partager.

Oui, beaucoup, même parmi les chrétiens de tous bords et de tous pays, semblent sourds à la question fondamentale posée par l’évangile : « que servirait-il à un homme de gagner le monde entier s’il se perd ou se ruine lui-même ? » (Luc 9.25).

Qu’avons-nous à espérer de cette folie prédatrice, en admettant même que nous soyons du côté des privilégiés ? Peu de choses, en fait. Bien moins, en tout cas, sans même parler d’amour du prochain, que de la joie de vivre ensemble des relations mutuellement enrichissantes.

Le cauchemar de la technolâtrie dans toute son horreur

On peut s’interroger sur les prises de position d’Elon Musk, qui ont varié de tout à son contraire, au fil des ans, mais il y a une constante dans ses obsessions : ce sont les attentes éperdues qu’il place dans la technologie.

Un arsenal technologique protéiforme, qui va jusqu’au rêve transhumaniste

Sa biographie est, en effet, jalonnée d’innovations diverses qui, toutes, associent une technologie et une valorisation financière. Il a commencé par investir dans une société de logiciels, puis a monté une banque en ligne et cofondé le système de paiement Paypal. Après il s’est lancé dans l’aventure spatiale avec Space X et dans les véhicules électriques avec Tesla. Il a fait un passage aussi dans Open AI.
Mais, derrière tous ces investissements, il y a le désir d’échapper aux limites de sa condition humaine. Avec Space X, il rêve d’aller coloniser la planète Mars, lorsque la Terre sera devenue hors d’usage. Il consomme, par ailleurs, régulièrement, des médicaments censés doper ses capacités. On a parlé, récemment, de son usage de la kétamine qu’il utilise comme antidépresseur. La société Neuralink qu’il a fondée, a développé des puces qu’elle a commencé à implanter dans des cerveaux humains, avec le but de fusionner les intelligences humaines et artificielles.
On reconnaît, dans tout cela, l’univers culturel du transhumanisme, même si certains transhumanistes pensent qu’il ne va pas assez loin. L’idée de base est de sortir du carcan de la condition humaine pour viser des horizons illimités.

La recherche du pouvoir sous toutes ses formes

Le côté libertarien du personnage est tout à fait cohérent avec cette recherche infinie de la puissance. Il n’admet pas que quiconque l’empêche de faire ce qu’il a envie de faire. Les scientifiques qui parlent des microbes, du changement climatique, des risques environnementaux sont des gêneurs. La science qu’il a en vue ne peut être qu’au service de la technique. Sinon elle est à ranger dans la même catégorie que les agents publics, qu’il a, désormais, pour mission de licencier massivement, et qui se mettent en travers de ses intérêts particuliers au nom de l’intérêt général.
Et l’idéal est de pouvoir dire, sur le réseau X, tout ce qui lui passe par la tête, en tentant d’intimider ceux qui ne pensent pas comme lui.

Où l’on voit que la technolâtrie et le transhumanisme sont des idéologies profondément inégalitaires

Le transhumanisme inquiète depuis longtemps. En tant qu’idéologie totale, il n’est revendiqué que par une petite minorité. Mais on a souvent souligné, qu’implicitement, il était vecteur d’inégalités. De fait, les technologies qu’il conduit à mettre en œuvre coûtent cher et donc, par définition, elles seront réservées à une élite fortunée.
On découvre que l’intelligence artificielle est gourmande en énergie, et que dire des fusées censées nous emmener sur Mars ?! Et l’attitude de Musk et de Trump, qui se résume au rapport de force à l’état brut, montre que celui qui rêve du pouvoir technique rêve aussi du pouvoir sur les autres.
Elon Musk a, d’ailleurs, basculé dans ses postures les plus autoritaristes quand il a appris que son fils voulait changer de genre. Or le fils en question a révélé que son père avait eu recours à une fécondation in vitro sélective, pour être certain d’avoir un fils. On voit où le désir de toute-puissance peut mener.

Cette folie est-elle la révélation de la part sombre qu’il y a dans tout rêve technique ?

Il est difficile de ne pas penser à Jacques Ellul, face à ce déchaînement débridé de puissance. Cette outrance technique n’est-elle rien d’autre que ce qui est déjà en germe, sur le mode mineur, dans toute recherche d’efficacité technique ?

La question est posée. Pour ma part il ne me semble pas qu’il y ait une continuité entre le geste technique le plus simple et ce cauchemar éveillé. En revanche, le point de bascule, le moment où l’on rentre dans une logique qui se ferme à toute remise en question, n’est pas si évident que cela à définir. Et il est clair que l’extrémisme technique dans lequel une fraction de la population s’est installée trouve des échos dans des rêves de puissance plus ordinaires.

En tout cas, cela doit interroger les demandes que nous adressons, explicitement ou implicitement, à l’innovation technique. Et les exhortations de Jacques Ellul de s’en tenir à la non-puissance ont toute leur valeur, aujourd’hui.

Énergie, que de crimes commet-on en ton nom !

Finalement, derrière les outrances, les allers et retours, et les menaces brandies par Donald Trump, on perçoit quelque chose de récurrent. Il y a eu, d’abord, l’appel aux pétroliers : « forez ! forez ! forez! » (chose qui n’est pas aussi facile à dire qu’à faire, d’ailleurs). Il y a eu, ensuite, la volonté d’annexer le Canada et le Groenland, terres de ressources à exploiter. Puis les demandes exorbitantes à l’Ukraine de livrer son sous-sol plus ou moins à perpétuité aux États-Unis. Derrière ces diverses sorties j’entends, en fait, la panique de tout un milieu social qui se rend compte que les ressources de la Terre sont en train de s’épuiser. La volonté prédatrice est l’ultime sursaut de riches qui se disent que, s’il faut changer d’attitude à l’égard de la création, ils seront les derniers.

La longue histoire de la prédation des ressources naturelles

Cela dit, ce qui s’exprime à visage découvert, aujourd’hui, n’est que la suite d’une très longue histoire. Le besoin de pétrole a provoqué de nombreux événements géopolitiques. En 1951, déjà, la décision du gouvernement iranien de nationaliser le pétrole qui était, auparavant, exploité par une compagnie britannique, provoqua de vives tensions internationales. L’affaire se termina par ce qu’on a appelé « l’opération Ajax », menée de concert entre la CIA et le MI6 britannique, qui conduisit au renversement du gouvernement et à l’installation d’un premier ministre plus complaisant avec les intérêts anglais et américains.

On connaît aussi l’incroyable retentissement économique qu’eut la décision de l’OPEP, en 1973 de réduire sa production de pétrole. Elle était en fait, au départ, une mesure de rétorsion des pays arabes contre le soutien américain à Israël lors de la guerre du Kippour, où l’Égypte et la Syrie avaient coalisé leurs forces pour attaquer l’état hébreu.

Plus près de nous, il est clair que la première guerre du Golfe aurait été tout autre si ce n’était pas le Koweit qui avait été envahi. Et la deuxième guerre du Golfe, qui visait à transformer l’Irak en allié plus conciliant, était encore plus dépendante de la géopolitique du pétrole. Il faut dire aussi que la famille Bush avait d’énormes avoirs dans l’industrie pétrolière.

Mais ce qui vaut pour le pétrole vaut pour d’autres ressources, et, à l’âge d’or des empires coloniaux français et britanniques, l’exploitation éhontée des ressources des pays colonisés était la règle.

Aujourd’hui encore, la guerre du Kivu, en république démocratique du Congo, doit son origine aux mines de coltan qui s’y trouvent. Le coltan est un minerai indispensable à l’industrie électronique et informatique…

En fait, quand on se plonge un peu dans le suivi des matériaux stratégiques pour maintenir notre mode de vie actuel, cela provoque un mélange de vertige et de nausée. Notre rêve technologique énergivore, a un coût en guerres, en exactions, en souffrances diverses dont on n’a qu’une faible idée.

Combien de temps encore accroîtrons-nous notre dépendance à l’égard des sources d’énergie ?

En dehors même de préoccupations écologiques, le coût énergétique de notre développement économique ne peut qu’interroger. Il engendre des dépendances qui sont sources de conflits, armés le cas échéant. On a payé pour le comprendre lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’augmentation du coût du gaz a provoqué une secousse majeure, aussi bien économique que politique, dans notre pays.

Et ce qui est arrivé avec le gaz pourrait bien nous arriver, également, avec l’uranium. Comme l’écrit, par exemple, le portail de l’intelligence économique, qui n’a rien d’une officine gauchiste, les pays où nous nous approvisionnons en uranium nous rendent sensibles à la menace de la Russie et de la Chine. Je cite le portail : « sur les dix dernières années, la France a importé 88 200 tonnes d’uranium naturel. Selon le comité Euratom, ces importations proviennent majoritairement de 4 pays : le Kazakhstan (environ 27%), le Niger (environ 20%), l’Ouzbékistan (environ 19%) et la Namibie (environ 15%) ». Entre temps le Niger, décidant de prêter une oreille plus attentive à la Russie qu’à la France, n’est plus une source envisageable. Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan fournissent, pour leur part, comme on l’imagine, aussi de l’uranium au russe Rosatom.

Finalement, même si les composants électroniques ont leur propre chemin de dépendance, c’est encore l’éolien et le photovoltaïque qui nous contraignent le moins !

Mais c’est surtout notre véritable addiction à la consommation énergétique qui est problématique. On apprend, par exemple, que l’intelligence artificielle va encore accroître cette addiction. Peut-on encore appeler cela de l’intelligence ? C’est peut-être les chinois qui vont relâcher cette pression en imaginant des logiciels, précisément, plus intelligents et utilisant moins des effets de masse.

Il semble, en effet, que l’intelligence nous ait désertés. Mais il est possible qu’elle fasse retour d’une manière cruelle, quand cette course militarisée aux ressources aura produit suffisamment de dégâts pour qu’elle finisse pas nous poser question.

Bienheureux ceux qui, ne serait-ce qu’un tout petit peu, ont l’esprit de pauvreté !

La tentation de l’entre-soi

Je me souviens encore des promoteurs des mails et d’Internet qui prétendaient, avec enthousiasme, à la fin du XXe siècle, que l’émergence de tels outils de communication allait développer les échanges tous azimuts, les relations horizontales et la démocratie. 30 ans plus tard, la réalité est différente.

Tout n’était pas faux dans ces prédictions. Dans l’entreprise, en effet, cela a développé des rapports moins hiérarchiques. Mais cela a aussi donné naissance à des relations de donneur d’ordre à travailleur dépersonnalisées et limitées à des interfaces informatiques. La volonté de certains régimes autoritaires de limiter l’accès à Internet montre aussi que ce canal est perçu comme une menace par ceux qui rêvent de censure et de propagande flatteuse. Donc oui, pour partie, cela desserre l’étau de communications trop verrouillées.

Mais pour le reste ? Comme souvent, un media de communication a été investi par des personnes qui le manient à leur avantage. Les réseaux sociaux ne sont pas du tout des coopératives égalitaires. Ce sont de grosses entreprises capitalistes qui, dirigées par des personnes extrêmement riches, peuvent déverser leur vision du monde sur une vaste échelle. En plus, comme tout media, il est avantageux pour les chiffres d’audience de mettre en avant ce qui fait peur ou qui inquiète. Bref l’usage des réseaux sociaux est souvent devenu anxiogène.

Mais, surtout, ce ne sont nullement des forums d’échange ouverts. C’est un lieu où les usagers aiment discuter avec d’autres usagers qui partagent leur point de vue et déverser leur haine sur ceux qui ne sont pas d’accord. A la fin, ce n’est nullement la communication de tous avec tous qui se développe. Ce sont plutôt des bulles où les personnes échangent, certes, mais en s’isolant de celles qui sont trop différentes d’elles.

Notre principal problème n’est pas tant l’individualisme, que l’entre-soi

Les évolutions techniques et sociales nous isolent les uns des autres et elles poussent à un individualisme qui est mortifère. Mais ce qui se joue à travers les schémas de communication en grappes, que nous observons aujourd’hui, c’est autre chose : les personnes communiquent entre elles (au sein des grappes), elles ont des échanges et, jusqu’à un certain point, elles se soutiennent les unes les autres. Mais cela ressemble à un face à face d’où les tiers (différents, en désaccord, ailleurs) sont exclus.

Les émotions, les likes et les encouragements circulent. Certains mettent en scène une partie de leur vie intime. On échange, au moins, des tranches de vie, des moments forts. Mais, j’y reviens, cela ressemble à un je-tu où il n’y a pas de il ou elle.

L’actualité surprenante du traité médiéval de Richard de Saint-Victor sur la Trinité

Or il arrive, parfois, que de vieux textes de théologie nous fournissent, tout d’un coup, un éclairage saisissant sur l’actualité. C’est le cas du traité sur la Trinité de Richard de Saint-Victor (RSV) que j’ai découvert au travers de la citation qu’en fait Kallistos Ware (KW), dans son ouvrage : L’île au-delà du monde1. RSV cherche une représentation et une explicitation de la doctrine de la Trinité. Il en livre une présentation psychologisante que j’ai trouvée assez lumineuse. « Si Dieu est amour, dit-il d’abord, il est impossible qu’il soit seulement une personne s’aimant elle-même. Il doit être au moins deux personnes, le Père et le Fils, s’aimant l’un l’autre ». Oui, la remarque est parlante, mais, du coup, on se demande comment il va introduire un tiers dans cet amour mutuel. Là, je laisse la place au résumé de KW : « pour exister dans sa plénitude, l’amour doit être non seulement mutuel, mais partagé. Le cercle fermé de l’amour mutuel entre deux personnes est encore loin de la perfection de l’amour. Pour atteindre celle-ci, les deux doivent partager leur amour mutuel avec un tiers. L’amour dans sa perfection n’est pas égoïste, il ne connaît pas la jalousie ni la peur d’un rival. Là où l’amour est parfait, celui qui aime non seulement aime l’autre comme un deuxième soi, mais il souhaite à son aimé d’avoir la joie d’aimer un tiers, ensemble avec lui, et d’être aimés aussi tous les deux par ce tiers »2.

C’est là que l’on touche du doigt quelque chose d’essentiel : un échange n’est authentique que s’il sort du je-tu et inclut un tiers. La dimension trinitaire de Dieu n’est donc pas une péripétie ou une curiosité, il s’agit de quelque chose d’essentiel. L’amour exclusif n’est pas pleinement accompli. L’amour entier est inclusif : il accueille d’autres personnes dans son cercle, sans jalousie. Et cela donne tout son sens aux exhortations de Jésus dans le Sermon sur la montagne : « si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir ? Les collecteurs d’impôts eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ? » (Mt 5.46-47).

Jalousie et exclusion

Aimer seulement ceux qui nous aiment n’est donc pas si nouveau ! Mais, déjà, à l’époque du Nouveau Testament c’était problématique.

De fait, aujourd’hui, notre monde est gagné par la méfiance, la jalousie et l’exclusion. Beaucoup de personnes semblent redouter d’en inclure d’autres dans leur cercle social. Il faudrait se méfier de ceux qui viennent d’ailleurs, qui professent une autre religion ou qui, simplement, sont d’un autre milieu social. Dans les périphéries urbaines beaucoup critiquent ceux qu’ils appellent « les sachants ». Et, au cœur des villes, on ne cherche pas vraiment le contact avec les populations reléguées en périphérie.

Et dans ce que j’ai appelé les grappes sur les réseaux sociaux, dès que quelqu’un manifeste une ouverture à un autre point de vue, on l’accuse de trahir.

L’importance du tiers pour faire société

Ces remarques sur l’importance du tiers dans la vie sociale sont assez classiques. On les trouve déjà dans les travaux, plus que centenaires, de Georg Simmel3. Il notait que le tiers dans une relation en changeait la nature. Si, disait-il, on raisonne de manière duelle en disant « qui n’est pas pour moi est contre moi », il n’y a plus place pour une médiation. Tout se résume alors à du « positif » ou du « négatif ». Certes, tout ne devient pas automatiquement pacifié dans un raisonnement à trois termes. Simmel cite le cas de ce qu’on appelle le « tertius gaudens » : celui qui tire les marrons du feu au nez et à la barbe des deux autres. Simplement, la vie sociale change, quand on fait place, plus volontiers, à des tiers dans des cercles qui fonctionnent bien.

Nationalisme, communautarisme, entre-soi : ce sont des dangers qui nous menacent tous. Et cette menace devient de plus en plus réelle, au fur et à mesure qu’elle trouve un relais dans des politiques agressives.

C’est le moment de nous laisser à nouveau inspirer par la Trinité et son amour parfait et ouvert.

  1. Il s’agit d’un recueil de textes de Kallistos Ware, théologien orthodoxe décédé en 2022. Ce recueil a été traduit au Cerf en 2012. ↩︎
  2. Op. cit., p. 39. ↩︎
  3. Ses remarques ont été reprises dans son ouvrage Sociologie, Etudes sur les formes de socialisation, trad. franç., PUF, 1999. On se reportera au paragraphe : « le chiffre trois dans une relation », pp. 128 et ss. ↩︎

L’exil de la parole

Le prologue aérien de l’évangile de Jean, qui appelle le Christ : la Parole, me transporte, chaque fois que je le relis. Certains commentateurs ont plutôt compris le terme grec logos (que l’on traduit par parole) comme une citation de la philosophie grecque, ou une influence de Philon d’Alexandrie. Mais la suite de l’évangile montre que Jean était beaucoup plus ancré dans la signification du mot hébreu davar : la parole vive, qui crée, qui bouleverse et qui est proche de l’action.

De fait, et spécialement dans cet évangile, la parole de Jésus prend sans cesse ses interlocuteurs de court. Les quiproquos se multiplient. Certains interlocuteurs prennent les formules de Jésus au pied de la lettre et le considèrent comme un hurluberlu. Ils ont du mal à accéder aux significations imagées que Jésus a en vue. L’évangile n’attribue pas cette difficulté à quelque déficience, mais, plutôt, à une volonté de ne pas entendre ou comprendre, à un aveuglement assumé pour se détourner du message radical et dérangeant que Jésus délivre. « La parole est venue chez les siens, et les siens ne l’ont pas accueillie » (Jn 1.11).

Une parole personnelle ou formatée ?

Au commencement, donc, était la parole. Une telle parole arrivera-t-elle encore à se faire une place dans notre monde saturé de bavardages ? On peut se poser la question.

La presse s’est fait, dernièrement, l’écho d’une étude parue dans la revue Nature[1] où des chercheurs ont proposé, à un panel de personnes, des poésies en langue anglaise de différentes époques et des textes semblables produits par l’intelligence artificielle « à la manière des » poètes en question. L’enjeu était de tenter de distinguer les œuvres originales des copies artificielles. Cela s’est révélé assez difficile pour les personnes qui se sont soumises à l’expérience. Et cela ne s’est pas révélé moins difficile pour les personnes qui disaient avoir une certaine familiarité avec la poésie en général. Seules celles qui ont reconnu un poème qu’elles connaissaient ont tranché sans hésiter.

Et, dans l’ensemble, les individus enquêtés ont plutôt attribué à des auteurs humains les œuvres artificielles et vice-versa. Le côté surprenant, heurté et inattendu des œuvres poétiques originales (de toutes les époques) leur est apparu comme une série de maladresses produites par la machine. Or, au contraire, l’intelligence artificielle a systématiquement produit des textes, plus lisses, plus clairs, avec des métaphores moins surprenantes. C’est assez normal dans la mesure où il s’agit d’une forme de plagiat sophistiqué : compiler ce qui existe pour faire quelque chose de semblable.

Je traduis un extrait de l’article : « Les poèmes générés par l’IA sont moins complexes. Ils communiquent plus aisément et sans ambiguïté une image, une humeur, une émotion ou un thème à des lecteurs standards, qui n’ont pas le temps ou l’intérêt pour l’analyse approfondie exigée par la poésie des poètes humains ». Il faut le répéter, la plus ou moins grande familiarité déclarée avec la poésie n’a pas fait de différence. C’est plutôt la mise en situation de l’expérience, qui rejoignait la situation de parole ordinaire, aujourd’hui, où l’on n’a ni le temps, ni la volonté d’approfondir.

Quelle parole attendons-nous ?

L’IA produit donc des œuvres où l’originalité est rabotée. C’est, au reste, assez bien documenté. Ce qui me frappe, ici, c’est que l’horizon d’attente des personnes est de lire des œuvres qui ne les surprennent pas, qui leur communique « des émotions », mais qui ne les interroge pas.

Or, à force de se détourner des questions trop dérangeantes, de surfer d’émotion en émotion, de se limiter à une écoute paresseuse, on finit par perdre de vue les questions profondes et libératrices qui ont trait au sens de ce que l’on vit.

Dans l’évangile de Jean, Jésus s’est heurté à des personnes qui pensaient savoir, voir clair et pouvoir juger de tout, sans difficulté. Excédés, ils finissent par demander à Jésus : « Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ? ». Et Jésus leur répond : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites : nous voyons. Et c’est pourquoi votre péché demeure » (Jn 9.40-41).

Oui, à force de se limiter à ce qui semble clair, direct et sans ambiguïté, on s’enferre dans des ornières dont on ne parvient plus à sortir.

La Parole a, on le voit, toujours autant de mal à faire son chemin jusqu’au cœur des humains.


[1] https://www.nature.com/articles/s41598-024-76900-1

De la poésie au matraquage

Il y a parfois des travaux de recherche dont l’objet paraît un peu incongru, voire dérisoire, mais qui mettent en évidence, pourtant, des enjeux fort significatifs. Ainsi, des informaticiens, des musicologues et des linguistes, s’amusent-ils à passer à la moulinette les chansons qui ont du succès, et ils regardent comment leur style évolue au fil des années. Le site du Nouvel Obs1 a signalé une publication récente , mais si on se reporte à ladite publication2 on découvre une bibliographie comportant plus de 60 entrées, ce qui montre que c’est un genre en cours de développement.

En fait, scruter l’évolution du texte des chansons est intéressant parce que l’on ne compare pas de la poésie savante à de la poésie populaire : on reste à l’intérieur d’un même genre dont on observe l’évolution. On suit, donc, l’évolution du langage, de la manière dont on parle et, indirectement, dont on se parle les uns aux autres. Et les auteurs regardent même l’évolution des sous-genres. Il est évident, par exemple, que le rap a des textes plus élaborés que la variété. Ils comparent donc les raps les uns aux autres et les chansons de variété les unes aux autres. L’espace de temps qu’ils couvrent va de 1970 à 2020. Je passe sur la constitution exacte de leur corpus qui concerne les chansons en langue anglaise. Ils se donnent aussi les moyens d’associer des types de chanson au succès qu’elles ont eu, en termes d’écoute ou de consultation des textes en ligne (pour les années récentes).

Des textes de chanson de plus en plus simples

Or, sur plusieurs registres, dans tous les sous-genres passés en revue, on voit que les textes perdent en complexité. Les mots de trois syllabes ou plus deviennent rares. La syntaxe des phrases se simplifie. Les rimes sont moins recherchées. La place prise par les refrains par rapport aux couplets est de plus en plus grande. Les phrases répétées sont de plus en plus nombreuses. C’est d’ailleurs le genre le plus complexe, au départ : le rap, qui évolue le plus vite.

Les ressorts de cette évolution sont à la fois le formatage de plus en plus poussé de la production musicale et la réaction des consommateurs de musique qui adoptent des textes sans cesse plus réduits. L’article fait l’hypothèse que c’est lié au fait que la musique s’écoute de plus en plus en bruit de fond. C’est sans doute un facteur important.

Il faut noter, par ailleurs, qu’il s’agit d’une évolution lente, mais inéluctable : d’année en année, la simplification poursuit sa route.

Il n’y a pas que les chansons qui se simplifient

Le fait de travailler sur un corpus délimité permet de confirmer une impression que l’on a dans d’autres domaines. Dans à peu près tous les registres de la communication, les phrases raccourcissent et se simplifient. Je remarque, pour ma part, qu’il m’est souvent nécessaire, aujourd’hui, de répéter ce que je viens de dire, non pas parce que mes auditeurs ont mal entendu, mais parce qu’ils ont besoin d’entendre plusieurs fois une phrase pour se l’approprier.

Les chants d’Église connaissent, d’ailleurs, la même évolution : nombreuses répétitions, phrases courtes, formules ramassées et importance croissante des refrains. Et, lors des études bibliques auxquelles je participe, je mesure à quel point les lecteurs ont du mal à porter attention au texte s’il fait trop de détours.

Certains auteurs attribuent cette simplification des messages à la surcharge informationnelle que nous subissons et qui nous rend moins disponibles pour des expressions élaborées. Je le pense également.

Pourquoi donc Jésus compliquait-il sa communication en parlant en paraboles ?

Une telle évolution est lourde de conséquences. Une expression qui demeure sans cesse simple, conduit, progressivement, à une approche simpliste des choses. Et puis une collection de slogans nous frappe, mais ne nous atteint pas vraiment.  L’article relève, d’ailleurs, que les textes sont, année après année, de plus en plus autocentrés : on parle de soi et de moins en moins des autres. On cherche à s’exprimer plus qu’à communiquer. De fait, pour qu’une parole nous sorte de nous-mêmes, il faut qu’elle soit habitée par quelque mystère qui nous met en route. Sinon, nous prenons note, puis passons à autre chose. S’approprier le sens de ce qui dit l’autre suppose une démarche active.

Jésus avait fait le choix de parler en paraboles précisément pour inciter ses auditeurs à se servir de leurs oreilles (« que celui qui a des oreilles pour entendre, entende »). Et il ne souhaitait pas être compris trop facilement ni trop vite. Oui : la représentation imagée convoque l’auditeur qui doit reprendre l’image à son compte pour en faire quelque chose, sinon l’image s’évanouit très vite. Il n’y avait pas beaucoup de prémâché dans le discours de Jésus, même si on le compare à d’autres textes de l’époque. La littérature rabbinique maniait volontiers l’image et le questionnement. C’est le genre dont il se rapproche le plus, sans s’y mouler complètement. C’était là, de sa part, un choix délibéré.

Le matraquage qu’est devenue la communication moderne nous détourne du sens de ce que nous dit l’autre, du sens de ce que nous vivons ensemble et nous isole les uns des autres. Et, comme je l’ai dit, c’est vrai aussi de l’expression religieuse. Nous ferions bien d’y porter attention.

  1. Article mis en ligne sur le site le 29 mars. ↩︎
  2. Parada-Cabaleiro, E., Mayerl, M., Brandl, S. et al. Song lyrics have become simpler and more repetitive over the last five decades. Sci Rep 14, 5531 (2024). https://doi.org/10.1038/s41598-024-55742-x ↩︎

Quand la science dérange

Je ne cite pas souvent Nietzsche, dans ce blog. Il existe, pourtant, un très court texte (le § 251 du tome II de Humain, trop humain) intitulé : « L’avenir de la science » qui, en quelques lignes, me semble dire l’essentiel. Cela commence ainsi : « La science donne à celui qui y consacre son travail et ses recherches beaucoup de satisfaction, à celui qui en apprend les résultats, fort peu ». C’est déjà un constat lucide : il est beaucoup plus passionnant de chercher, que d’accepter ce que les autres ont trouvé. J’ai dirigé plusieurs thésards, au cours de ma carrière, auxquels j’aurai pu (dû) adresser ces mots : citer les travaux antérieurs aux leurs les motivait, en effet, beaucoup moins que de retranscrire les idées profondes qui leur passaient par la tête ! Et c’est encore plus vrai pour quelqu’un dont le travail est en dehors du champ de la science. Les avancées scientifiques ne le passionnent, en général, pas beaucoup.

Et puis, ajoute Nietzsche (et c’est encore plus marqué à notre époque qu’à la sienne), nous avons emmagasiné à peu près toutes les découvertes scientifiques majeures qui, de la sorte, ne nous surprennent plus. Le plaisir qu’elles pourraient procurer s’en trouve, par conséquent, pratiquement réduit à néant. Et il envisage, de la sorte, un avenir qui ressemble beaucoup à notre présent : « l’intérêt pris à la vérité cessera à mesure qu’elle garantira moins de plaisir ; l’illusion, l’erreur, la fantaisie, reconquerront pas à pas, parce qu’il s’y attache du plaisir, leur ancien territoire ».

Ici, Nietzsche parle de la science plus que de la technique. Il ne parle pas du plaisir qu’un nouvel appareil peut procurer (en mettant en œuvre des découvertes scientifiques parfois anciennes). La distinction mérite d’être relevée, car nous vivons, actuellement, une époque où l’innovation technique continue à être chauffée à blanc, tandis que la science, loin de nous procurer du plaisir, produit des énoncés parfois désagréables. L’intérêt pris à la vérité devient, dès lors, bien mince et, en effet, l’erreur, la fantaisie et les affirmations gratuites, intéressent beaucoup plus de personnes.

La science tâtonne, mais recoupe ses affirmations et, de la sorte, elle se trompe beaucoup moins que les discours ordinaires

Il ne faut pas confondre, purement et simplement, science et vérité : il arrive que la collectivité des scientifiques révise des affirmations antérieures. Il arrive, également, que l’un ou l’autre scientifique surinterprète des énoncés admis, pour leur en faire dire plus qu’ils ne disent. Un bon chercheur, d’ailleurs, doute plus que la moyenne : il s’interroge, en permanence, sur ce qui a pu passer inaperçu jusqu’à aujourd’hui.

La critique interne à la démarche scientifique et sa dimension collective font, cela dit, que la science se trompe moins que quiconque qui livre ses impressions et dit ce qui lui passe par la tête. Cela dit, il arrive que la science, comme le disait Nietzsche, délivre des affirmations qui procurent peu de plaisir, voire qui procurent du déplaisir si on les prend au sérieux.

La longue lutte pour faire reconnaître la toxicité de nombreux produits

Le ministre de l’agriculture a, ainsi, soulevé un tollé, récemment, en annonçant tranquillement, alors qu’il assistait au congrès de la FNSEA, qu’il allait demander à l’ANSES de « réévaluer » l’interdiction d’un herbicide : le S-métolachlore. Et cela, au motif que la France aurait quelques mois d’avance sur la décision européenne. Mais ces quelques mois de décalage ne font pas du S-métolachlore un produit moins dangereux, et ce, d’autant plus qu’il pollue les nappes phréatiques.

Il y a heureusement un député européen du groupe Renaissance qui a sauvé l’honneur de son parti en déclarant : « Après la décision de l’Agence européenne des produits chimiques et de l’EFSA, le sort du S-métolachlore devrait être scellé par la Commission européenne dans quelques semaines. La science est maintenant très claire concernant cet herbicide. La priorité est de travailler aux alternatives pour les agriculteurs, pas de mener des combats du passé » (Pascal Canfin, cité par le journal Le Monde).

Le ministre de l’agriculture a, en fait, exposé au grand jour ce qui, en temps normal, se passe en coulisse : les pressions, fausses études et manœuvres diverses, qui viennent se mettre en travers des travaux lents et sérieux qui cherchent à évaluer la toxicité de certains produits. En l’occurrence, l’ANSES n’a pas agi à la légère. Elle a commencé par tenter de modifier les règles d’usage de l’herbicide pour voir s’il pouvait contaminer moins les nappes. Et c’est devant l’échec de cette ultime tentative que, dix-huit mois plus tard, elle a prononcé l’interdiction du produit.

A vrai dire, le geste du ministre est tellement maladroit que l’on peut se demander s’il n’a pas évoqué volontairement cette manœuvre en public, afin de témoigner de sa bonne volonté à la FNSEA, tout en rendant impossible une telle révision.

Cela dit, pratiquement aucune interdiction d’un produit phytosanitaire ne se passe sans cris, sans tentatives de repousser son interdiction et sans contestation de la validité des expérimentations qui ont mené à son interdiction. Ce sont des affirmations scientifiques qui ne procurent aucun plaisir.

Quand la science dit ce qu’elle ne sait pas

Il arrive, également, que la science en dise moins qu’on le voudrait et qu’elle suscite l’inconfort parce qu’elle révèle tout ce que nous ne savons pas.

Ayant un peu plus de disponibilité d’esprit, ces derniers jours, j’ai voulu jeter un coup d’œil au rapport (de septembre 2022) du Conseil d’Orientation des Retraites. Il s’agit d’un document passablement technique et même la synthèse proposée est d’un abord difficile. En revanche, le COR a mis une ligne une vidéo où, pendant une heure, le président du COR (Pierre-Louis Bras) présente les principaux points du rapport en question. La présentation reste technique, mais est lumineuse : elle montre que la macro-économie et la démographie peuvent être autre chose que de l’idéologie. Pierre-Louis Bras détaille ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas et, à plusieurs reprises, il dit que les énoncés scientifiques qu’il manipule ne tranchent pas la question, mais qu’ils ouvrent le débat.

Le premier constat est que, à cause du nombre croissant d’annuités nécessaires pour toucher une retraite sans décote, l’âge moyen de départ à la retraite est en train de croître. Compte-tenu du comportement observé des générations concernées par les durées les plus longues, il va converger, dans les dix ans qui viennent, vers 64 ans. Naturellement, si on fixe à 64 ans l’âge minimum, cette moyenne va s’élever. Mais on voit, immédiatement, que cette mesure va toucher en tout premier lieu ceux qui ont commencé à travailler jeunes. Pour les autres, rien ne changera.

Cela c’est assez clair. En revanche, la question de l’équilibre du système des retraites, dans l’avenir, est fortement dépendante de l’avenir en question. Suivant la manière dont les gains de productivité et le taux de chômage évoluent, on peut avoir des scénarios variables. Cela ouvre la grande question de l’avenir de l’économie et on peut se demander, d’ailleurs, si ce n’est pas là un ressort majeur du blocage qui s’est produit : comment l’état peut-il justifier une mesure de long terme, alors qu’aucun avenir précis ne se dessine et que les menaces sont plus nombreuses que les promesses ? En tout cas, les auteurs du rapport n’ont pas dissimulé leur ignorance. Ils se sont contentés de faire des scénarios divers, en se limitant aux cas où les économies européennes ne rencontreraient pas de crises plus importantes que celles que nous avons connues ces dernières années.

Il en ressort que, même avec des hypothèses de gains de productivité modestes, le système n’est pas en train de diverger et qu’il pourrait même redevenir excédentaire. Cela supposerait, le rapport le dit, que les retraites soient revalorisées simplement en suivant le coût de la vie et que les salaires, en revanche, épousent les gains de productivité (donc soient revalorisés davantage).

Mais, comme le souligne Pierre-Louis Bras, cela ne tranche pas la question pour autant : on peut considérer que, d’ores et déjà, les retraites coûtent trop cher et on peut vouloir diminuer ce coût. « En revanche, les résultats de ce rapport ne valident pas le bien-fondé des discours qui mettent en avant l’idée d’une dynamique non contrôlée des dépenses de retraite » (p. 3 de la synthèse).

Les hypothèses sur le taux de chômage créent une petite complication. Au total, l’hypothèse la plus probable est quand même qu’il y aura, dans les années à venir, un (petit) besoin de financement. Mais, une fois encore, cela ne clôt pas complètement le débat. L’État, en effet, aujourd’hui, contribue (indirectement) aux caisses de retraite du privé. Du fait, par exemple, de la transformation de la Poste et de France Télécom en entreprises où les salariés ont des contrats de droit privé, l’État paye les retraites des anciens fonctionnaires de ces structures, sans l’apport des cotisations des salariés qui les ont remplacés. Peu à peu cet état de fait va se résorber, de sorte que l’effort de l’État va diminuer. La question est de savoir ce que l’État va faire avec cette marge de manœuvre. Il peut (ou non) consacrer ces ressources à l’équilibre global du système.

Donc, l’expertise scientifique ouvre ici le débat, elle ne le tranche pas. Et pourquoi a-t-il été impossible de mettre ces questions ouvertement sur la table, au lieu de se murer, de part et d’autre, dans des postures rigides ?

Quand les jeux d’intérêt obscurcissent le débat

Au fil des épisodes qui ont émaillé la confrontation sur la question des retraites, aucun parti politique n’a été sincère. Du côté de la NUPES les cris, les invectives et les obstructions diverses, ont tenu lieu d’argumentaire. Du côté des Républicains, qui n’avaient aucune raison de ne pas voter cette réforme, les calculs sur l’avenir politique de X ou de Y, ont engendré le blocage. Et du côté du gouvernement, la succession d’arguments vite démentis et remplacés par d’autres, a montré que les vraies raisons étaient sans doute ailleurs.

Or il aurait été possible de mettre sur la table ouvertement les enjeux. Et, le pire, c’est que j’ai trouvé les bases d’une telle option dans un document de la CFDT de janvier 2023. Ce document procède d’une lecture attentive du rapport du COR. Vous pouvez vous y reporter. C’est un document qui a été peu commenté dans la presse, alors qu’il s’agit, je pense, du document qui présente le plus clairement les enjeux. Je ne vais pas reprendre les points techniques qu’il aborde (qui font largement écho à ce que j’ai écrit ci-dessus). Je vais citer un seul paragraphe qui explicite ce que demandait ce syndicat et ce qui aurait rendu possible une autre discussion : « fondamentalement, une bonne mesure, c’est un paquet de mesures qui répartit les efforts entre les employeurs et les employeuses, les travailleurs et les travailleuses et les retraité·es, sans oublier l’État » (p.6 du document). Or les mesures proposées par l’Etat font porter l’essentiel de l’effort sur les salariés et sur les salariés qui ont commencé à travailler le plus tôt. Est-ce qu’un tel argument ne peut pas s’entendre ? Est-ce que, sur la base de ce que l’on sait et de ce que l’on ne sait pas, une négociation ne pouvait pas s’engager ?

En tout cas, là n’ont pas été les termes d’une discussion qui a vite tourné court, au nom d’une orthodoxie économique qui, comparée aux énoncés précis et documentés du COR, ressemblait beaucoup à de l’idéologie.

La science ne dit pas forcément le vrai. Mais ceux qui contestent ses acquis ont souvent des raisons éthiquement douteuses de le faire.

L’intelligence des machines et les acteurs humains

Un documentaire très pédagogique diffusé par Arte : Autopsie d’une intelligence artificielle (que l’on peut regarder en replay jusqu’au 13 décembre) montre assez bien où en est arrivée, et où n’en est pas arrivée, aujourd’hui, l’intelligence artificielle, et les questions que son usage soulève dans les interfaces avec les acteurs humains.

On retrouve, au passage, des questions très anciennes que la sociologie du travail a posé pratiquement dès ses débuts.

Des performances supérieures à l’intelligence humaine dans beaucoup de domaines

Le propos n’est pas de dire que les machines sont inefficaces. Depuis longtemps on sait que, dans beaucoup de domaines, les algorithmes sont plus performants que les humains. Il nous paraît naturel, par exemple, d’utiliser une calculette ou de laisser une machine faire l’addition dans les magasins, car nous savons que tout un chacun commet de nombreuses erreurs de calcul, en faisant une simple addition (ne parlons pas de la soustraction et, pire encore, de la multiplication ou, le pire du pire, la division).

On laisse des algorithmes gérer les ascenseurs depuis très longtemps. On utilise les GPS avec circonspection, mais ils trouvent des itinéraires auxquels nous n’avons pas pensé et, dans des zones que nous ne connaissons pas, ils sont beaucoup efficaces que la plupart des personnes essayant de se repérer sur une carte routière. Dans tout ce qui est calcul et combinatoire nous sommes complètement dépassés par les machines.

Les progrès récents en reconnaissance des formes

Les avancées récentes de ce qu’on appelle l’intelligence artificielle concernent la reconnaissance des formes. En laissant les ordinateurs faire une sorte d’auto-apprentissage (on a appelé cela de l’apprentissage profond) on est parvenu à mettre au point des machines qui savent assez bien identifier des objets. Mais il faut bien comprendre que cet apprentissage repose sur le rassemblement préalable d’un énorme corpus d’images qui indiquent, à l’ordinateur en train d’apprendre, si sa réponse est juste ou fausse. Pour cet apprentissage on s’est en partie inspiré des processus cérébraux d’apprentissage neuronal. Mais il est clair que, pour des raisons qui nous échappent encore, le cerveau humain identifie beaucoup plus vite des ensembles structurés, tandis que l’ordinateur en est encore à coder, sur une image, les pixels un par un. Dès qu’un enfant sait parler, il identifie sans erreur des catégories assez complexes : il sait ce qu’est un chien, une vache, une chaise, etc., quel que soit l’angle sous lequel il les voit, et alors même que ces catégories présentent une forte variabilité interne.

Pour autant, on peut imaginer, qu’à l’issue d’un entraînement ad hoc, un ordinateur communique, à un utilisateur non-expert, un savoir où seuls des experts le dépassent. C’est le cas, par exemple, avec les logiciels de traduction, qui ont compilé des tonnes de textes traduits dans des organisations internationales, pour parvenir à des traductions certes imparfaites, mais en général suffisantes lorsque l’on a juste besoin de comprendre un texte écrit en langue étrangère. Vous pouvez faire l’exercice de prendre un texte et de le faire traduire, de proche en proche, d’une langue dans l’autre avant de revenir au français. Le résultat n’est pas si mauvais.

Il faut bien comprendre la démarche : l’ordinateur n’est pas vraiment intelligent. Il se contente d’imiter ce que des opérateurs humains ont fait. Et si on le nourrit avec suffisamment d’exemples, il devient capable de réutiliser ces exemples pour parvenir à des résultats honorables.

Cela fonctionne plus ou moins bien suivant les domaines. Les tentatives pour assister les stratégies de soin dans le domaine de la cancérologie ont été, par exemple, un échec : l’ordinateur était bien capable de restituer les stratégies standard, mais les médecins n’auraient eu l’utilité que d’un outil qui les assistait dans des cas inhabituels.

Quand les systèmes informatiques copient l’opinion moyenne qui est saturée de préjugés

Et puis il y a des cas plus graves. On a tenté de faire catégoriser des personnes pour savoir si elles conviendraient pour un emploi, en analysant leur expression faciale. Et des tribunaux américains ont utilisé, dans des procédures judiciaires, un logiciel qui prétendait analyser en direct le risque de récidive.

Vu que l’on a fait, a priori, travailler les algorithmes sur la base de l’opinion de personnes moyennes (même si elles pouvaient être compétentes dans le domaine considéré), l’algorithme a, sans surprise, incorporé les préjugés qu’elles véhiculaient. Le « délit de sale gueule » a connu une vaste expansion sous couvert de neutralité informatique. Des chercheurs ont, ex-post, analysé les récidives effectives des personnes qui avaient été soumises au logiciel judiciaire. Ils se sont rendu compte que les algorithmes sur-estimaient les risques de récidives pour les noirs et les sous-estimaient pour les blancs. En clair, l’algorithme était raciste.

On reste face à des machines excellentes pour reproduire, mais très mauvaises pour innover

Ce que montre le documentaire est que, dans beaucoup de cas, les systèmes automatiques, financés à grands coups de démonstrations clinquantes, sont très loin d’être capables de ce que leurs promoteurs prétendent. Il cite un dicton qui a, semble-t-il, cours dans la Silicon Valley : « fake it, until you make it ». C’est à dire : fait semblant d’y arriver jusqu’à ce que tu y arrives pour de bon. Si l’on veut convaincre des investisseurs, il faut faire semblant et être animé d’un optimisme inébranlable quant au fait qu’on va bientôt y arriver.

Les machines se limitent, encore, dans les faits, au champ de compétence où elles excellent : elles sont capables de répéter, très vite et à l’infini, ce qu’on leur a demandé de faire. Il est vrai que, dans nombre de domaines de la vie sociale, les situations se répètent avec très peu de variations. Et d’ailleurs, c’est quelque fois la conséquence du fait que l’on a voulu industrialiser une pratique. Une personne rentrant dans un fast food, s’attend à manger un hamburger absolument standard, absolument prévisible et semblable à tous ceux qu’elle a déjà mangés. La routine administrative se prête, elle aussi, assez bien à son transfert vers des interfaces informatiques : s’il s’agit d’enregistrer un formulaire rempli, une machine sera pratiquement toujours plus performante pour repérer les erreurs de saisie et alerter immédiatement celui qui remplit le formulaire.

Mais l’innovation, la capacité à reconsidérer une situation et à proposer une autre approche, la créativité ordinaire qui préside à nos relations quotidiennes (pour peu que nos conversations ne soient pas purement banales), sont, pour l’instant, hors de portée des machines. On a, bien sûr, tenté de faire écrire de la poésie à des programmes d’intelligence artificielle. On a tenté, également, de leur faire composer des œuvres d’art. Jusqu’à un certain point c’est possible. La production musicale, par exemple, est tellement formatée qu’il me paraît envisageable qu’une machine compose un tube. Faire un dessin ou une peinture jugés « jolis » par un grand nombre de personnes n’est sans doute pas non plus hors de portée. Mais l’art c’est autre chose. Cela correspond à un questionnement existentiel et, d’ailleurs, il est rare que les œuvres considérées comme les plus fortes soient agréables à regarder. De même une poésie qui ne serait qu’une manière de jongler avec les mots, plus ou moins au hasard, n’aurait guère d’intérêt, sauf si le lecteur s’avisait de lui attribuer un sens. Mais dans ce cas c’est le lecteur qui ferait l’œuvre.

On en reste, finalement, à l’opposition fondamentale soulignée, autrefois par Georges Canguilhem, entre le fonctionnement d’une machine et les processus du vivant. Canguilhem n’a cessé de lutter, dans son œuvre, contre la vision, proposée par Descartes, de l’animal comme une machine. C’est l’objet, notamment, dans son essai « machine et organisme » que je lis et relis toujours avec le même intérêt.  « La vie, écrit-il par exemple, est expérience, c’est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences ; elle est tentative dans tous les sens. » Ce qui fait, pour nous, le sel de l’existence est le point même où nous sommes infiniment plus compétents que des machines.

Et Canguilhem, qui a écrit ses travaux à l’époque du taylorisme triomphant dans l’industrie, se posait la question non pas de savoir jusqu’à quel point une machine serait capable d’aller, mais jusqu’à quel point on la laisserait nous asservir.

Est-ce nous qui allons rendre les machines intelligentes ou bien est-ce que ce sont les machines qui vont nous rendre idiots ?

C’est la question que pose le documentaire, vers sa fin. En fait, de par leurs limites mêmes, les machines nous rendent idiots si nous sommes obligés d’en passer par elles pour agir.

D’abord les situations de travail où les algorithmes dictent leur loi se multiplient. Dans les call-centers les téléphonistes doivent s’en tenir à des scripts et suivre les consignes de l’interface informatique, au fil de l’entretien. Chacun de nous a eu l’occasion de mesurer à quel point l’interaction que l’on peut avoir avec une personne ainsi contrainte s’éloigne de ce qu’on attend d’une conversation !

L’automatisation reste, encore souvent, une stratégie rentable, même si, ce faisant, on dégrade le service rendu.

Cela ne nous rend pas forcément idiots, mais cela génère chez nous beaucoup d’inconfort et d’insatisfaction. Et, comme l’écrivait Georges Canguilhem, à propos du travail contraint par une machine : « Les réactions ouvrières à l’extension progressive de la rationalisation taylorienne, en révélant la résistance du travailleur aux mesures qui lui sont imposées du dehors, doivent être comprises autant comme des réactions de défense biologique que comme des réactions de défense sociale et dans les deux cas comme des réactions de santé. »

Et le fin mot de l’affaire (que le documentaire évoque, d’ailleurs) c’est que nous ne sommes pas simplement intelligents. Nous sommes des personnes de chair et de sang, qui ressentent, qui aiment et qui souffrent et qui, entre autres choses, sont plus ou moins intelligentes. Dans le Sermon sur la Montagne Jésus disait : « la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement » (Mt 6.25). Assurément, la vie est plus que l’intelligence et spécialement plus qu’une intelligence dont le but essentiel est d’être rentable économiquement.

Pourquoi nous laissons-nous envahir par les messages multiples qui nous sont adressés ?

J’ai reçu, la semaine dernière, un mail provenant d’une salariée d’une association dans laquelle je suis actif. En dessous de la signature de l’auteure de ce mail, il y avait cette mention : « cette adresse mail suit mes principes d’hygiène de connexion  Elle est relevée 2 fois par jour du lundi au vendredi. Dernière réponse quotidienne à 17H. » J’ai trouvé la démarche intéressante et cela m’a rappelé un souvenir. En 2013, alors que j’étais encore en activité, je suis allé marcher trois mois sur le chemin de Saint-Jacques. Quand je suis revenu, j’ai reprogrammé ma boîte mail pour ne recevoir les notifications qu’une fois par heure. Je suis allé moins loin, dans la radicalité, que l’auteure du mail que j’ai reçu. Mais j’en ai retiré énormément de bénéfices. Je me suis rendu compte, rétrospectivement, que j’étais colonisé par les mails qui tombaient, par moment, comme des fruits mûrs, dans ma boîte mail. J’ai également évité, sauf situation plutôt rare (lorsqu’un problème nécessitait une mobilisation particulière et urgente), de regarder mes mails professionnels chez moi. J’ai mieux dissocié mon adresse personnelle et mon adresse professionnelle. Toutes ces démarches ont considérablement amélioré ma santé mentale et, indirectement, mon efficacité.

Je pense que j’ai été particulièrement sensible à cette modification, car elle correspond à un trait de ma psychologie : j’ai besoin, à intervalles réguliers, de prendre du recul et de me ressourcer de manière plutôt solitaire. Quand j’ai passé une journée en réunion(s) j’ai juste envie de me retrouver seul pour reprendre mon souffle. Ce trait de personnalité est assez répandu, je l’ai appris par la suite, mais il ne concerne pas tout le monde non plus. Mais puisqu’il s’agit de quelque chose qui est en moi, je me suis rendu compte que ce que je pouvais offrir de meilleur aux autres provenait de ces allers et retours entre moments sociaux et moments d’isolement. J’ai fait carrière (je dis cela avec un brin d’humour) dans la prise de recul et le regard décalé.

Or, pour ce qui concerne la manière dont je me suis laissé happer par le flux des mails, j’étais parti dans la direction inverse : réagir à plat et de manière instantanée aux stimulations que je recevais, sans faire d’effort, à intervalles réguliers, par le biais de ma boîte mail. Pour ce qui concerne les autres réseaux sociaux, ils étaient peu utilisés, dans mon travail, en 2013. Et, du coup, je n’ai jamais embrayé sur Tweeter ou sur Facebook ou sur les autres plateformes qui se sont créées ensuite.

Mais cela m’a interrogé : pourquoi me suis-je laissé embarquer dans une situation pareille ?

Être sollicité c’est flatteur

La réponse, finalement, est assez simple : j’étais flatté d’être sollicité. Cela me donnait l’impression d’avoir de l’importance, d’être « dans le coup », d’avoir mon mot à dire. Et, au bout d’un moment, je suis devenu dépendant de ces petits signes qui me montraient que les autres comptaient sur moi et, donc, que je comptais aux yeux des autres.

Lorsque j’ai coupé ce robinet à « petits signes » en 2013, je me suis rendu compte du nombre d’échanges dans lequel il est possible d’être pris, pratiquement en temps réel et je me suis également rendu compte, par ricochet, de l’importance que prend, dans la vie sociale, l’opinion, la présence et les réactions de nos réseaux sociaux avec toutes leurs ramifications. Être considéré, regardé, ou consulté peut devenir quasiment un travail à plein temps. Mais cela nous fait perdre le fil des projets auxquels nous nous consacrons et nous stérilise plutôt qu’autre chose.

Du regard des autres au regard de Dieu

Je pense que tout un chacun, croyant ou non, peut se rendre compte de cette dérive et s’en prémunir.
Pour ma part, cela m’a fait réfléchir à l’importance du regard de Dieu. Il est frappant de voir, dans pratiquement tous les épisodes des différents récits bibliques, que Dieu cherche à entrer en contact avec les hommes et qu’il les regarde, qu’ils le veuillent ou non. Adam et Eve se cachent, après la chute, et Dieu va à leur recherche. Lorsque le peuple d’Israël est réduit à l’esclavage, en Égypte, Dieu s’adresse à Moïse en disant : « j’ai vu la misère de mon peuple » (Ex 3.7). Alors qu’Israël est en train d’être déporté à Babylone, Ezéchiel raconte l’histoire du peuple d’une manière figurée. Il imagine le peuple comme un enfant, une fille, qui a été abandonnée. Et Dieu passe sur la route : « Passant près de toi, je t’ai vue te débattre dans ton sang ; je t’ai dit, alors que tu étais dans ton sang : Vis ! » (Ez 16.6). Au début de l’évangile de Jean, Jésus rencontre Nathanaël qui se méfie de lui. Il lui déclare : « alors que tu étais sous le figuier, je t’ai vu » (Jn 1.48). Et cela vaut également pour des personnes moins favorables au Christ. Celui qu’on appelle « le jeune homme riche » vient questionner Jésus. Et, nous dit-on, « Jésus l’ayant regardé, l’aima » (Mc 10.21). J’arrête-là mon florilège : Dieu voit, Dieu entend, Dieu considère le juste comme l’injuste et « fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons » (Mt 5.45) .

Il y a quelque chose d’inconditionnel dans ce regard de Dieu et je me rends compte que cela me fournit un socle et une assurance qui me rendent moins dépendant du regard des autres. Je retranscris ici ce que j’ai écrit, précisément, en 2013, après être revenu de ma longue marche sur le chemin de Saint-Jacques où j’ai pris conscience, d’une manière particulière, du regard et de l’attention de Dieu à mon égard, comme à l’égard de tout homme : « Tout cela fait de moi quelqu’un de plus libre. Je ne dirais pas que je suis devenu plus facile à vivre. Ce n’est sans doute pas vrai. Les autres n’apprécient pas toujours notre liberté et le fait que je me sente moins dépendant d’eux, moins en attente de la nourriture illusoire qu’ils peuvent nous donner à manger, me rend certainement moins maniable. [… Mais] à trop céder à la pression des autres, je cours le risque de ne pas leur donner ce qu’ils ne demandent certes pas, à court terme, mais dont ils ont besoin, en fait. »

Et je repense souvent à cette transition que j’ai vécue, cette année-là, et à la manière dont elle a transformé ma manière d’utiliser les outils modernes de communication.

J’ai, par la suite, rencontré plusieurs personnes qui étaient complètement happées par la quête sans fin du regard et de l’approbation des autres : des personnes, on l’imagine, fragilisées et souvent en souffrance. Ce que l’on fait avec nos mails, nos SMS, nos messages WhatsApp et nos réseaux sociaux en général, peut nous entraîner loin, très loin, du centre de nous-mêmes et nous aliéner gravement.
Parler « d’hygiène » comme le faisait l’auteure du mail que j’ai reçu, ne me semble pas être un mot trop fort.