Les questions existentielles d’un sportif professionnel

Le cycliste hollandais Tom Dumoulin, au palmarès flatteur (il a gagné le tour d’Italie et le championnat du monde du contre la montre, par exemple), vient de provoquer un coup de tonnerre dans le milieu sportif, en annonçant qu’il souhaitait interrompre sa carrière (au moins provisoirement). Il veut prendre du recul et voir s’il a envie de continuer son métier de cycliste professionnel.
Ses motivations m’ont impressionné. Elle rejoignent, en effet, des questions profondes et récurrentes que, me semble-t-il, beaucoup de salariés se posent aujourd’hui. Il s’en est expliqué dans une interview vidéo que vous pouvez regarder (en hollandais sous-titré en anglais) sur Youtube.

Il vaut la peine de la citer un peu longuement, en version française : « Je sens depuis un bon moment, des mois peut-êre, un an en fait, qu’il m’est très difficile de savoir comment trouver mon chemin en tant que « Tom Dumoulin le cycliste ». Avec la pression qui est là, avec les attentes des différentes parties, je cherche simplement à très bien faire. Je veux que l’équipe soit heureuse avec moi. Je veux que les sponsors soient heureux. Je veux que ma femme et ma famille soient heureuses. Donc je veux bien faire, pour plus ou moins tout le monde, y compris mes coéquipiers. Mais, de ce fait, je me suis un peu oublié l’année passée. Qu’est-ce que je veux ? Que veut faire l’homme Tom Dumoulin de sa vie en ce moment ? C’est une question qui bouillonne profondément en mois depuis ces derniers mois. Je n’ai pas le temps de répondre à cette question, parce que la vie en tant que cycliste professionnel continue. On est dans un train express, on va au prochain camp d’entraînement, à la prochaine course, on vise les prochains objectifs. Mais la question reste là, et je n’ai pas le temps d’y répondre. [ …]. Et maintenant j’ai le sentiment que je ne sais plus quoi faire. Et que je continue à laisser les autres répondre à cette question, juste pour faire ce que tout le monde attend de moi. […] C’est pourquoi je vais faire une pause un moment. […] J’ai pris la décision hier. L’équipe me soutient dans cette démarche et ça fait vraiment du bien. C’est vraiment comme si un sac à dos d’une centaine de kilos avait glissé de mes épaules. Je me suis immédiatement réveillé heureux. Ça fait tellement de bien d’avoir finalement pris cette décision de prendre un peu de temps pour moi. »

Cette perte du sens, du travail que l’on fait, parce que l’on est sans cesse soumis aux injonctions et aux attentes des autres, au point de perdre pied soi-même, est une plaie de beaucoup de situations de travail, aujourd’hui. J’ai souvent entendu des personnes exprimer des questions et des souffrances du même ordre, dans des métiers divers et à des âges variés.

On pourrait penser qu’un sportif cherche, d’abord, à accomplir une performance, la meilleure possible, en se centrant, avant tout, sur ses capacités physiques. Mais il n’en est rien. Dans la suite de l’interview, Tom Dumoulin montre parfaitement l’engrenage dans lequel il s’est trouvé pris : « Je suis devenu Tom Dumoulin, « le grand cycliste néerlandais » et je suis censé le rester. Les gens autour de moi, mes proches, l’équipe et même moi, tout le monde a beaucoup d’attentes à cause de cette image. J’étais habitué, auparavant, à ne gérer que mes propres attentes. Et en tant qu’athlète de haut niveau, vos propres attentes sont déjà très difficiles à gérer. Vous êtes impatient et cela, en soi, peut déjà être stressant. Quand d’autres personnes attendent aussi beaucoup de vous, c’est facile de dire : « ne t’occupe pas de cela, ça ne les regarde pas ». C’est facile à dire, mais plus difficile à faire que je ne le pensais. »

S’épuiser dans la quête du regard des autres

Le sport, il est vrai, est un spectacle, et les champions sont soumis aux mêmes contraintes que dans le show-business. Il faut qu’ils tiennent leur rôle. Mais cette dépendance à l’égard du regard des autres, des commentaires qu’ils font, des images qu’ils vous collent à la peau, est répandue bien au-delà des métiers du spectacle. Il faut bien faire, il faut faire bonne figure, il faut se montrer « dans le coup », être « performant », rester au niveau, etc. Mais tout cela conduit-il à faire ce qui a le plus de sens pour soi-même ? En général, non : on fait face à la situation, mais on ne donne pas ce qui fait vraiment la spécificité de sa personne.

L’équipe Jumbo-Visma, à laquelle Tom Dumoulin appartient, est connue, dans le peloton, pour être une organisation redoutable, à la recherche de toutes les innovations, de tous les détails qui peuvent améliorer les performances individuelles et collectives. Elle débauche des coureurs en mettant l’argent qu’il faut sur la table et constitue des équipes faites pour gagner. En cela, elle est à l’image de beaucoup d’entreprises d’aujourd’hui. Or, on voit que cette organisation, pour performante qu’elle soit, laisse facilement de côté la subjectivité des salariés qui la composent.

On peut psychologiser la décision de Tom Dumoulin, et parler de dépression ou de burn-out. Mais ce n’est pas comme cela que je la perçois. Sur la vidéo, le coureur apparaît souriant et soulagé. On ne le sent pas déprimé. Le journaliste qui l’interviewe lui pose d’ailleurs directement la question :
– « Vous le dites avec un sourire. Y a-t-il de la tristesse derrière cela ?« 
– « Pas pour le moment. Non, ça fait vraiment du bien« .
En fait on observe plutôt quelqu’un qui a retrouvé une marge d’action, une marge de décision personnelle qu’il avait perdue. Beaucoup de ruptures de cet ordre, dans le travail, sont des ruptures salutaires. Quand on n’a même plus le temps et l’occasion de s’interroger sur ce que l’on fait, sur ses choix, il est temps de mettre le clignotant.

Soi et les autres : un juste équilibre à trouver

On pourrait trouver la démarche de ce champion égocentrique. Mais je pense qu’il s’agit d’autre chose. J’aime bien, à ce propos, le commentaire légèrement décalé que j’ai entendu, une fois, à propos du commandement : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce commentaire disait qu’il fallait trouver une sorte d’équilibre, de match nul, entre le prochain et nous-mêmes. Ou, dit autrement : nous ne pouvons pas servir authentiquement notre prochain, si nous sommes totalement sortis de nous-mêmes. Il y a donc un dialogue à construire entre les attentes des autres et ce qui fait le cœur de notre être.

Pour situer le dialogue dont je parle, je voudrais citer un épisode peu connu du livre des Juges, au moment où les israélites envisagent de désigner, parmi eux, un roi. Un prophète vient alors et leur raconte la parabole suivante : « Les arbres s’étaient mis en route pour aller oindre celui qui serait leur roi. Ils dirent à l’olivier : Règne donc sur nous. L’olivier leur dit : Vais-je renoncer à mon huile que les dieux et les hommes apprécient en moi, pour aller m’agiter au-dessus des arbres ? Les arbres dirent au figuier : Viens donc, toi, régner sur nous. Le figuier leur dit : Vais-je renoncer à ma douceur et à mon bon fruit, pour aller m’agiter au-dessus des arbres ? Les arbres dirent alors à la vigne : Viens donc, toi, régner sur nous. La vigne leur dit : Vais-je renoncer à mon vin qui réjouit les dieux et les hommes pour aller m’agiter au-dessus des arbres ? » (Jg 9.8-13). On devine la fin de l’histoire : seul le buisson d’épines accepte de régner ! Mais ce qui m’importe est que chaque arbre résiste à la demande qui lui est faite, au nom de tout ce qu’il peut faire de mieux pour les autres.

Aujourd’hui, cette question du rapport entre ce que je suis prêt à faire et la demande des autres est régulée par le marché. Et c’est ce que nous raconte Tom Dumoulin : les sponsors, ses employeurs et le public, forment un système qui lui adresse des demandes solvables. Mais ces demandes solvables finissent par écraser sa subjectivité. Il y a là une faille majeure dans les sociétés modernes, ce que l’on appelle parfois : les défaillances du marché. Un grand nombre de biens et de services d’une grande valeur ne sont pas bien représentés par le marché.

C’est un beau et un grand sujet de méditation ! Il devrait nous conduire à élaborer des projets qui obéissent à une autre logique ; des projets qui permettent de construire un dialogue, les uns avec les autres, plus riche et plus ouvert.

Le vivant et sa créativité déroutante

Le développement de l’épidémie de COVID-19 nous confronte, mois après mois, à la « logique » du vivant, une logique que nous n’avons guère l’habitude de suivre (à moins de travailler dans les professions médicales) et qui nous déroute.

On aimerait bien avoir des réponses nettes et définitives. On aimerait bien savoir, par exemple, si le couvre-feu à 18 heures est utile.
J’ai fait le calcul, avec les données à disposition du grand public, en comparant le dernier taux d’incidence connu, celui du 12 janvier (puisque l’on attend quelques jours afin d’avoir toutes les remontées des tests), et celui du 2 janvier, date à laquelle les premiers couvres-feux à 18 heures ont été instaurés dans certains départements. C’est approximatif comme calcul, car ces taux d’incidence sont calculés, à chaque fois, sur les 7 derniers jours. Mais cela donne quand même une idée. J’ai classé, ensuite, les départements, de la plus faible croissance à la plus forte croissance.
J’ai mis en jaune-ocre les départements où on a instauré le couvre-feu dès le 2 janvier, et en vert les départements où on a instauré le couvre-feu dans un deuxième temps (soit le 10, soit le 12 janvier). Voilà les résultats que cela donne :

Il est clair qu’il y a une efficacité. Un grand nombre des départements où on a instauré le couvre-feu dès le 2 janvier se retrouvent en haut de la liste. Cela dit, la mesure a produit un effet limité sur le Territoire de Belfort, la Nièvre et la Saône-et-Loire. Pourquoi ces trois là ? C’est difficile à savoir. Et la mesure n’a, semble-t-il, produit aucun effet dans les Alpes-Maritimes.
Il y a un deuxième effet perceptible. Certains des départements en vert sont assez bien positionnés, alors même que la mesure n’avait pas vraiment eu le temps de faire de l’effet le 12 janvier. On remarque qu’ils sont tous limitrophes de départements qui étaient déjà en couvre-feu avancé. Ils ont donc bénéficié d’un effet de proximité : là où l’épidémie progresse, elle progresse alentour, et là où elle régresse, elle régresse alentour. Le Var, à l’inverse, pour prendre un autre exemple, était limitrophe des Alpes-Maritimes, où l’épidémie continuait à flamber.

Le gouvernement peut donc, à bon droit, dire que le couvre-feu à 18 heures produit de l’effet. Mais il reste une partie de la dynamique de l’épidémie qui échappe à cette mesure. On a invoqué les températures plus basses dans l’est de la France pour expliquer la plus forte contamination dans la moitié est de la France. Mais les Alpes-Maritimes (département le plus touché, à l’heure actuelle) sont, sans doute, un des départements de France où les hivers sont les plus doux. On peut invoquer, pour ce département, la proximité de l’Italie, mais la région limitrophe : la Ligurie, en Italie, n’est pas particulièrement touchée en ce moment.

Au final, il faut plutôt envisager ce qu’on appelle un effet papillon : un événement, ou un moment singulier, ont donné une dynamique particulière à l’épidémie et, ensuite, la contamination engendrant la contamination, cette dynamique a pris de l’ampleur. Une petite cause, au départ, produit un grand effet, à l’arrivée. Un raisonnement du même style est nécessaire pour rendre compte du fait que le département de la Loire a été un épicentre de l’épidémie pendant la deuxième vague : aucune logique de fond n’en rend compte. Simplement, à un moment, l’épidémie reçoit un souffle particulier, même faible et, ensuite, le caractère exponentiel de la contamination fait le reste.

On peut le dire autrement : le nombre de « petites causes » susceptibles d’avoir, au bout d’un moment, de grands effets sur la dynamique de l’épidémie est fort important. Pour un décideur politique, c’est à s’arracher les cheveux ! Un gouvernement essaye de développer des politiques publiques rationnellement pesées : des règles de mobilité (même adaptées à tel ou tel contexte local), des stratégies vaccinales, des gestes barrières. Tout cela produit un « certain » effet, mais d’autres événements surgissent, à droite et à gauche, qui changent la donne.

La vie procède par avancées imprévisibles

Cette situation mouvante et les questions qu’elle soulève renvoient aux travaux anciens, de philosophie de médecine et de la biologie, produits par Georges Canguilhem. Canguilhem n’a eu de cesse, précisément, de lutter contre l’image de l’animal machine forgée par Descartes. Pour lui une machine et un organisme ne fonctionnent pas de la même manière. Je ne cesse, pour ma part, de revenir à son petit texte « machine et organisme », publié en 1952 dans le recueil La connaissance de la vie qui, au départ, a été le support d’une conférence prononcée juste après guerre. Il m’a inspiré, autant à l’époque où j’étudiais des personnes et des groupes sociaux face à des installations industrielles, que plus tard, lorsque j’ai travaillé sur les réseaux de santé et le vécu, par les malades eux-mêmes, de leur maladie, puis, finalement, quand j’ai travaillé sur l’usage des outils de télécommunication par tout un chacun.

Une phrase résume le propos d’ensemble de ce texte :  « la vie est expérience, c’est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences ; elle est tentative dans tous les sens ». C’est exactement ce qui se passe sous nos yeux. Le virus est vivant. Il mute, il utilise les occurrences. Et les sociétés humaines ne sont pas moins, de leur côté, dans l’expérimentation, voire l’improvisation et l’utilisation des occurrences.

On critique volontiers l’improvisation des politiques. Mais, dans certains cas, la meilleure stratégie est de tenter des voies d’action diverses, sans être assuré du succès. De fait, aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’une stratégie globale, face à l’épidémie ait totalement fait ses preuves, en dehors du contrôle autoritaire et massif exercé par la Chine sur les zones de contagion. Pour rester en Europe, tous les pays qui ont semblé mieux s’en sortir que d’autres, à un moment donné, ont connu des fortunes moins positives, par la suite. A long terme, la stratégie vaccinale sera efficace, c’est à peu près certain (cela dit, même dans le domaine des vaccins, l’expérimentation et les tentatives diverses sont de mise ; ce qui était tout l’intérêt de tenter diverses options en parallèle). Mais, en attendant, nous sommes immergés dans des tentatives diverses qui, certes, sont pesées au vu de leur efficacité probables, mais restent incertaines, au moins pour partie.

L’action par tentatives, une action plus pertinente qu’il n’y paraît

En fait, c’est peut-être une bonne nouvelle !
Déjà, si on veut bien y réfléchir un peu, l’action par tentatives est plus répandue qu’on ne le pense. Tout ce qu’on appelle l’expérience est le fruit de tentatives multiples, les unes fructueuses, les autres infructueuses.
Mais, surtout, l’idée de tentative est la seule alternative crédible à une vision du monde par trop instrumentale et rigide. Et la situation présente interroge donc notre rapport aux autres, aux microbes, à la société et aux choses.

Il existe, à ce propos, dans la Bible, un livre à part, qui est le récit d’un technocrate (avant l’heure) revenu de son illusion de maîtrise sur les êtres et les choses. Le parcours, qu’il retrace par écrit, est sinueux et douloureux, mais il finit par parvenir à la conclusion suivante : « Lance ton pain à la surface des eaux, car à la longue tu le retrouveras. Donne une part à sept ou même à huit personnes, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre. Si les nuages se remplissent, ils déversent la pluie sur la terre ; qu’un arbre tombe au sud aussi bien qu’au nord, à l’endroit où il est tombé, il reste. Qui observe le vent ne sème pas, qui regarde les nuages ne moissonne pas. De même que tu ignores le cheminement du souffle vital, comme celui de l’ossification dans le ventre d’une femme enceinte, ainsi tu ne peux connaître l’œuvre de Dieu, Lui qui fait toutes choses. Le matin, sème ta semence, et le soir, ne laisse pas de repos à ta main, car tu ne sais pas, de l’une ou de l’autre activité, celle qui convient, ou si toutes deux sont également bonnes » (Ecclésiaste 11.1-6).

On notera que, dans ce passage, l’œuvre de Dieu elle-même est rangée parmi les réalités incertaines. C’est peut-être déstabilisant pour certains d’entre vous. Mais si on regarde comment Jésus parle du Royaume de Dieu, spécialement dans les paraboles de l’évangile de Matthieu, on s’aperçoit que le roi, ou le personnage central des paraboles, agit lui-même de cette manière-là. Il tente, il ne cesse de tenter, de semer, d’appeler. Il y a là un registre d’action décisif dont nous sous-estimons l’importance.
Et, à l’inverse, notre illusion ou notre espoir de maîtrise nous rendent malades. L’épidémie va-t-elle, paradoxalement, nous guérir de cette illusion ? Ne soyons pas trop optimiste ! En tout cas, elle nous pousse à (re)découvrir, des manières d’agir que nous oublions parfois.

Les mystères de l’adhésion aux fables de Donald Trump

Il est clair que le cas de Donald Trump relève de la maladie mentale. Plusieurs spécialistes, ayant pignon sur rue, ont tenté un diagnostic, forcément arbitraire, du fait qu’il ne repose pas sur des entretiens cliniques. A titre personnel, j’hésite entre la paranoïa (Trump croit à son discours) ou la perversion (Trump prend plaisir à jouer, en connaissance de cause, avec la loi). Les péripéties qui marquent la fin de sa présidence ont, en tout cas, porté ses symptômes à l’incandescence. Mais, au fond, l’essentiel de ma perplexité est ailleurs : qu’un homme malade déraille est assez courant, mais qu’autant de personnes le suivent, l’adorent et le soutiennent est plus perturbant.

Les charmes de la régression

Ce qui m’apparaît finalement est que le discours de Donald Trump est profondément régressif et que c’est cela qui séduit autant de monde. Si on parvient à faire abstraction du fait que les enjeux pour la démocratie sont sévères, ont se rend compte que le déni de Trump, par rapport à sa défaite, est du niveau d’une cour d’école primaire : « ils » disent que j’ai perdu, mais, en fait j’ai gagné ; « ils » ont triché ; on va recommencer la partie et je vais gagner ; etc.

Cela rejoint la difficulté de chacun de nous à faire face aux difficultés de la vie. Changer une réalité pénible d’un coup de baguette magique, cela fait envie. Il est bien confortable d’imaginer des « solutions » simples à des problèmes complexes, sans se préoccuper de les mettre en œuvre. Bref, c’est tout ce que représente être adulte qui est sans cesse sous la menace de nos pulsions pour la régression. Le discours populiste utilise, on s’en rend compte, ce ressort sans retenue. Et Trump, dans ce genre, restera un virtuose.

Parmi les suiveurs de Trump, qui se laissent aller, à sa suite, à prendre leurs désirs pour des réalités il ne faut pas croire qu’il n’y a que des personnes socialement en difficulté. Il y a aussi des individus formatés par la société de consommation, qui pensent que tout désir peut se monnayer. D’autres ont pris l’habitude d’utiliser une arme pour couper court aux discussions et aux remises en question. D’autres encore confondent Dieu avec un pourvoyeur de solutions rapides. Voilà le tableau d’une Amérique qui nous sidère, mais qui n’est pas si éloignée de tendances identifiables en Europe, également.

Et, ne le négligeons pas, la confusion entre foi et régression nous guette toujours.

La blessure infligée par Jésus à beaucoup de ses suiveurs, après la multiplication des pains

C’est là qu’une scène de l’évangile de Jean me revient en mémoire. André Neher avait déjà noté que la vie au désert, suite à la sortie d’Egypte, telle que rapportée dans la Torah, était l’occasion de multiples régressions : le peuple « murmure » contre ses leaders, mais il ne parle pas vraiment et il passe son temps à vouloir manger ou boire sans effort. Or Jean rapproche explicitement cette vie au désert, la quête de la manne et l’épisode de la multiplication des pains.

Et, voici que le jour suivant cette multiplication, la foule retrouve Jésus et que les paroles de Jésus sont plutôt réfrigérantes : « ce n’est pas parce que vous avez vu des signes que vous me cherchez, mais parce que vous avez mangé des pains à satiété » (Jn 6.26). C’est ensuite l’occasion d’un échange plutôt tendu avec une partie de la foule. Beaucoup sont déçus et s’écartent. Ils étaient prêts à faire de Jésus leur roi, mais s’il se lance dans de telles complications c’est moins séduisant. Le passage culmine, malgré tout, dans la confession de Pierre : « à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle » (Jn 6.68). Mais précisément, cet acte de foi se construit sur autre chose qu’une satiété vite obtenue et vite consommée.

Heureusement, beaucoup de gens sont convaincus que la lucidité face à la vie et à ses difficultés, est une meilleure option que de se replier dans le cocon de ses illusions. Mais il n’en reste pas mois que des leaders comme Trump sont d’autant plus affolants qu’ils nous rappellent la part d’ombre qui sommeille toujours en nous et qui est prête, à tout moment, à se réveiller et à nous faire plonger dans les ténèbres du déni, du repli sur soi et de l’infantilisation.

L’empreinte carbone du numérique, les surprises d’une évaluation enfin précise

On glose beaucoup sur l’empreinte carbone de l’usage d’Internet et des réseaux de communication. J’ai, par le passé, essayé de démêler ce qu’il en était exactement et j’ai eu la surprise de découvrir qu’il n’y avait aucune estimation un peu complète et précise du phénomène. D’article en article, on trouve des évaluations partielles et sommaires, des affirmations pas toujours solides et mal raccordées entre elles. On crie au loup, mais sans s’assurer de ce qu’on dit. Même les sites officiels ne donnaient que des bouts de calcul. C’est, en fait, le type d’attitude qui dessert, inévitablement, le but qu’on prétend suivre : si on veut rendre attentif aux conséquences de certains choix, il est contreproductif de tirer le signal d’alarme sans savoir exactement quelle est l’étendue de l’alarme. Les sceptiques ont, ensuite, beau jeu de dire que l’on s’affole pour rien.

L’étude remarquable du collectif GreenIT

En septembre 2019, enfin, le collectif GreenIT a fait paraître une étude transversale, qui précise le champ étudié ainsi que les éléments pris en compte et qui essaye de peser globalement la contribution des différents éléments de la chaîne du numérique. La méthode employée est celle du cycle de vie : on analyse l’ensemble de l’empreinte d’un équipement (puis d’une chaîne d’équipements connectés entre eux) tout au long de sa durée de vie, depuis sa construction, en passant par sa commercialisation et son usage, puis sa mise au rebut (ou son recyclage). Le périmètre de l’étude porte sur tous les systèmes qui se terminent par un équipement qui utilise des données numériques : ordinateurs, smartphones, imprimantes, consoles de jeu vidéo, télévisions connectées à une box, etc. Et elle inclut aussi bien l’usage des entreprises que celui des particuliers.

L’empreinte environnementale ne se limite pas à l’empreinte carbone. Plusieurs critères sont pris en compte. La consommation de métaux rares, par exemple, est un des enjeux. Le récent rapport de l’ARCEP (autorité de régulation du secteur du numérique) Pour un numérique soutenable a tenté une synthèse en pondérant les différents critères. Suivant que l’on regarde plutôt l’empreinte carbone ou plutôt la consommation des ressources les pourcentages respectifs ne sont pas exactement les mêmes. Mais les ordres de grandeur sont quand même assez semblables d’un critère à l’autre. Les différentes empreintes augmentent, au fil du temps. Là, rien de nouveau. La valeur de l’étude est plus de peser le poids respectif des divers éléments. Voilà ce que cela donne, en se concentrant sur tout ce qui transite par Internet (pour des résultats plus fins, on invite le lecteur à se reporter au rapport de GreenIT sur lequel s’appuie largement le rapport de l’ARCEP).

Champ: tout ce qui transite par Internet

Et là, surprise : on glose beaucoup sur la consommation des centres de données (les data centers, en anglais) et sur les flux vidéos, mais ce n’est pas là l’essentiel du problème. Ce qui se passe est que les centres de données ont fait des économies d’énergie considérables, ces dernières années et ont inventé des solutions de climatisation de leurs installations bien plus efficientes. En fait, le point dur est la multiplication et le renouvellement incessant des terminaux. Les écrans sont plus grands (et notamment les télévisions) consomment plus d’électricité pour fonctionner et plus de ressources (métaux et énergie) pour leur fabrication. Par ailleurs, les supports se diversifient sans cesse ; la dernière tendance à la mode sont les objets connectés. Au total, la consommation des équipements connectés (faible, équipement par équipement) est bien plus élevée que celle des datas centers et leur fabrication a une empreinte environnementale énorme. En général l’empreinte liée à la fabrication est plus importante que l’empreinte liée à l’usage. Comme le rappelle le rapport de l’ARCEP : « La production d’un téléphone mobile nécessite soixante métaux différents dont seulement une vingtaine sont recyclables et 32 kg de matière brute sont requis pour produire une puce électronique de 2 grammes ».

En clair, l’action la plus efficace que l’on peut avoir pour préserver l’environnement est de limiter le nombre d’interfaces que l’on utilise, de racheter moins souvent lesdits équipements et de limiter la taille des écrans (notamment de télévision). Voilà quelque chose qui est à la portée de chacun et qui montre l’entrelacement subtil des pratiques publicitaires des fabricants, de la course à la dernière nouveauté de la part des consommateurs et de l’obsolescence programmée. Quant à l’usage des équipements que l’on possède, il a certes un effet, mais de deuxième rang.

De la difficulté d’y voir clair

Ces considérations peuvent sembler passablement techniques, mais elles montrent la difficulté qu’il y a, aujourd’hui, à agir à bon escient et la facilité avec laquelle on peut se contenter de raisonnements partiels et d’affirmations approximatives. Qui dit vie instrumentée et technicisée, dit complication des critères de choix. Est-ce que des médiateurs ne peuvent pas nous déblayer le terrain et simplifier les questions ? Si, c’est précisément ce qu’a fait le collectif GreenIT. Mais cela montre aussi l’importance, pour tout un chacun, de faire pression sur les organes d’information pour qu’ils fassent mieux leur travail. Il est bien plus facile d’écrire un article avec un titre racoleur et d’enfiler quelques bribes de constats collectés à droite et à gauche que de creuser une question jusqu’à parvenir à une vision d’ensemble du problème.

On déplore, dans les milieux cultivés, la prolifération des fake news et des arguments populistes. D’accord. Pour ma part je suis las de lire des articles de presse bâclés qui, mis bout à bout, finissent par dire tout et son contraire et ne fournissent aucun repère pour que le lecteur de bonne volonté se fasse sa propre opinion. En l’espèce, d’ailleurs, je vous recommande de vous reporter vous-mêmes aux rapports que j’ai cités ici, plutôt que de vous limiter au résumé sommaire que j’en ai fait.

Il faut beaucoup de temps pour creuser une question, mais on peut aussi passer beaucoup de temps à sautiller de droite à gauche et à surfer sur des textes qui restent à la surface des choses.

Je défends là, sans doute, une conception plutôt exigeante de la vérité, mais cette « porte étroite », pour reprendre l’expression de l’évangile (Mt 7.13-14), est celle qui est porteuse de vie. Les larges avenues des affirmations hâtives, péremptoires et vite contredites ne nous mènent nulle part.

A quoi veut-on faire servir la recherche ?

J’ai passé toute ma vie professionnelle de chercheur à répondre à une question récurrente, dans les fêtes de famille et dans les réunions mondaines : à quoi sert ce que tu fais ? Ou, variante : tu es chercheur, mais est-ce que tu trouves ? J’ai souvent déconcerté mes questionneurs (qui étaient plutôt de mauvaise volonté, en général) en leur disant qu’il était assez facile de trouver et que, d’ailleurs, dans chacune des mes recherches j’avais trouvé quelque chose ! Je ne suis pas sûr, en revanche, qu’ils auraient été contents de savoir ce que j’avais trouvé. Les résultats des recherches ne font pas que des heureux.

Cela dit, j’ai quand même toujours admis que la question, même formulée de manière légèrement agressive, avait une certaine légitimité. Toute profession doit rendre compte de son utilité sociale. Et il y a souvent une tension entre ce qu’un financeur de la recherche attend et ce que le chercheur considère comme important et décisif. L’Etat m’a payé pendant toute ma carrière et est-ce que je l’ai servi de manière correcte ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre de manière claire, mais il vaut la peine de se la poser, malgré tout.

Une volonté de pilotage de la recherche par l’aval

Ces tensions (entre financeurs et chercheurs), qui sont aussi vives dans la recherche privée que dans la recherche publique, ont conduit les financeurs, depuis plusieurs années, à vouloir piloter la recherche de manière plus serrée, en liant les financements à des commandes précises. C’est ce qu’on appelle le pilotage par l’aval. C’est une reprise de pouvoir sur des chercheurs dont on considère que, livrés à eux-mêmes, ils se perdent dans des objectifs obscurs et peu valorisables.

L’évolution, depuis plusieurs années, est donc de financer de plus en plus de recherches, y compris les recherches publiques, par des appels d’offre. C’est ce que fait l’Europe depuis assez longtemps. C’est ce que fait également l’Etat français en dotant de moyens sans cesse croissants l’Agence Nationale de la Recherche, qui gère lesdits appels d’offre. La conséquence de ces évolutions est de créer une population de jeunes chercheurs qui vivent sur des contrats temporaires (financés par les appels d’offre) et qui n’obtiennent que tard (ou jamais) un poste fixe.

Le débat est sorti sur la place publique, ces derniers jours, avec le projet de Loi de Programmation de la Recherche. Il y a, dans ce projet de loi, un point qui concerne les postes statutaires : la revalorisation des salaires qui étaient scandaleusement bas (j’en parle d’autant plus librement que j’ai été un chercheur payé sur un statut très particulier et, pour le coup, très bien payé). Pour le reste, la dynamique pèse clairement du côté de la multiplication des postes temporaires : la loi crée des contrats un peu plus longs, mais toujours temporaires ; et elle prévoit d’augmenter les moyens de l’Agence Nationale de la Recherche, plutôt que de créer des postes stables. Tout cela est évidemment mal reçu par la communauté des chercheurs qui sont un peu las de voir des jeunes passer une énergie considérable à sauter de contrat en contrat, et pour certains d’entre eux, se décourager et renoncer à la recherche parce qu’ils sont dans des conditions trop précaires.

Le projet du gouvernement est assez clair : augmenter (un peu) les financements de la recherche, d’accord, mais à condition d’en retirer les bénéfices, en termes d’innovation et de valorisation économique, assez rapidement. Il y a, sous-jacent, une défiance à l’égard de chercheurs jugés incontrôlables, qui, forcément, passe mal.

En fait, je le répète, la volonté du gouvernement de piloter un peu plus par l’aval la recherche ne me choque pas. Mais cela soulève une question plus complexe : est-ce que cette manière de faire produit de la meilleure recherche, une recherche plus utile pour tout le monde ?

Le rêve technologique, sous-jacent au pilotage par l’aval, a ses propres limites

Le raisonnement sous-jacent à ce mode de pilotage est assez simple : nous avons besoin d’innovations dans des domaines identifiables et nous savons assez précisément sur quoi doivent porter les innovations, focalisons donc les efforts autour de ces points durs et l’économie, le développement durable, la qualité de la vie de tout un chacun suivra. Ce raisonnement a une plage de validité et je pense qu’il est correct de piloter une partie de la recherche de cette manière là.

Mais cette approche a aussi ses limites qui n’apparaissent pas à première vue. Par exemple : une des difficultés actuelles dans le développement durable est que les innovations disponibles ne sont pas du tout adoptées par les entreprises qui devraient les mettre en œuvre, les usagers qui pourraient en profiter et les administrations qui sont censées les promouvoir. Et cela résulte d’un raisonnement technologique trop fermé où l’on conçoit des innovations en se coupant des conditions de leur usage. A la fin, on convoque les sciences sociales pour rendre ces innovations plus « acceptables », mais il est bien trop tard. L’usager n’a que faire d’accepter une innovation que l’on a conçue sans lui demander si elle répondait à ses besoins, ou si elle s’insérait dans ses pratiques. On se lamente, alors, sur le côté borné des usagers, sur la résistance au changement des administrations ou sur le manque de hauteur de vue des entreprises ! Tout cela pour dire que, si pilotage il doit y avoir, il ne peut résulter que de concertations beaucoup plus larges, qui incorporent autre chose que la commande publique imaginée dans un cabinet ministériel.

Par ailleurs, pousse-t-on les jeunes chercheurs à faire du meilleur travail en les mettant sans arrêt sous pression, en les laissant dans l’incertitude par rapport à leur avenir et en les faisant naviguer d’un sujet à l’autre au gré des demandes ? A court terme c’est sans doute un calcul qui a sa pertinence : ponctuellement on obtient des résultats identifiables. A long terme, je suis convaincu du contraire. J’ai participé à plusieurs recherches financées par de gros appels d’offre, et employant des jeunes sur contrat. La vérité est que cela les pousse au conformisme et que cela coupe leur réflexion de fond. Or, la recherche est affaire d’innovations incrémentales, assurément, mais elle est aussi affaire de ruptures conceptuelles. Et les ruptures conceptuelles surgissent avec le temps. Elles donnent sans doute lieu à pas mal de gâchis : tous les chercheurs n’ont pas des idées venues d’ailleurs. Mais même si on est plus créatif lorsqu’on est jeune, je suis convaincu que les grandes idées mûrissent et deviennent vraiment pertinentes au bout d’un certain nombre d’années. Il faut donc supporter une partie incontrôlable du travail de recherche si on veut faire des bonds discontinus.

Enfin, la recherche est souvent mal vue parce que les chercheurs se posent trop de questions, sont trop critiques, sont un peu rêveurs et n’ont pas le sens des réalités. Mais ce recul critique est, lui aussi, très utile, dans le contexte actuel où le scepticisme et l’éclatement des lieux de débat, vont devenir des fléaux, si on n’est pas capable de leur donner sens et de leur faire une place officielle dans la société. Il faut pouvoir donner sens aux réserves, au scepticisme et à l’hostilité de pans entiers de la population et donc laisser de la place aux regards critiques.

En résumé, une vision par trop utilitariste de la recherche fait fausse route. Je ne suis pas idiot au point de dire qu’il n’y a jamais de recherches inutiles. Il y en a. Et il y en a même beaucoup. Il y a même beaucoup de ce qu’on appelle, par dérision, de la RANA : de la Recherche Appliquée Non Applicable ! Mais il y a aussi beaucoup d’innovations abouties et industrialisables qui ne trouvent pas leur emploi parce qu’on s’est posé, au départ, des questions trop étroites et trop pointues.

La valeur du non-conformisme

Je suis forcément sensible aux vertus du regard décalé, du fait que j’appartiens à un mouvement religieux qui fait une place centrale au non-conformisme. Ce non-conformisme est d’abord mis en œuvre pour des raisons de foi : on attache de la valeur à des pratiques et des manières de faire qui ne sont pas forcément valorisées dans l’ensemble de la société. Mais il faut constater qu’il finit, parfois, par servir à la société toute entière. Quand un groupe social est dans une impasse, il se tourne assez spontanément vers des groupes qui ont testé d’autres voies, d’autres modes de vie. Et l’innovation socio-technique doit beaucoup à des personnes qui ont fait de grands détours par rapport aux avenues toutes tracées.

En d’autres termes, un Etat a tout intérêt à avoir un budget « têtes de lards » et « non-conformistes ». Ils sont souvent plus utiles à la valorisation de la recherche qu’on ne l’imagine. L’originalité radicale peut se perdre dans les sables de l’utopie. Mais elle peut aussi embrayer de manière surprenante avec un contexte historique. Dans un langage sophistiqué on appelle cela le « modèle de la poubelle » (Cf. Michael D. Cohen, James G. March, Johan P. Olsen, « A Garbage Can Model of Organizational Choice », Administrative Science Quarterly, 17(1), 1972). L’idée de ce « modèle » est que le monde des « problèmes » et celui des « solutions » évoluent chacun de leur côté. Bien sûr, un problème pris au sérieux encourage à trouver une solution. Mais, dans la plupart des cas, les choses ne sont pas aussi linéaires. Les solutions existantes ne sont pas satisfaisantes. A l’inverse, certaines solutions imaginées par X, Y ou un groupe, n’ont jamais pu s’exprimer faute d’un contexte favorable. Et, soudain, le contexte change, une solution qui dormait devient intéressante pour faire face à un nouveau problème.

Voilà en gros l’idée. Tout cela pour dire qu’il est sans doute utile d’améliorer le dialogue entre demande sociale et recherche (et de l’améliorer d’une manière plus large qu’au travers d’appels d’offre qui filtrent fortement la demande sociale). Mais qu’à côté de ce dialogue, il y a place, aussi, pour faire vivre des approfondissements qui appellent du temps et de la sérénité. Tout rabattre sur le temps court et les fausses évidences de l’utilité à court terme est, en fait, stérilisant à long terme.

La vérité des microbes

L’épidémie de COVID-19 entraîne toutes sortes de contraintes et de complications pour les personnes qui ne sont pas malades (même si elles pourraient tomber malades par la suite). Il est donc normal qu’elle engendre les théories les plus fantaisistes de la part de ceux qui n’ont pas envie de se plier à ces contraintes. Mais les partisans des théories, dites du complot (ou apparentées), ne sont pas les seuls, il faut le souligner, à confondre leur opinion et ce qui relève du débat scientifique. Dans un interview accordée à l’Obs (publiée le 10 novembre sur le site du journal), l’épidémiologiste John Ioannidis, note que les médecins et les chercheurs eux-mêmes ont parfois confondu les deux registres de discours.
Je cite trois extraits :
« Des chercheurs se sont comportés en activistes en recourant à des lettres ouvertes et des pétitions autour de la gestion du Covid-19 ».
« Certains scientifiques instrumentalisent la science. Le 4 octobre dernier, de grands épidémiologistes ont publié la déclaration de Great Barrington, aussitôt signée par des dizaines de milliers de scientifiques pour exiger des mesures de protection en faveur des personnes les plus vulnérables et l’arrêt du confinement pour le reste de la population. En réponse, une autre déclaration, signée par d’autres éminents scientifiques, est parue quelques jours plus tard dans The Lancet. Ces deux documents ont été largement diffusés, et une guerre a commencé pour salir, décrédibiliser les uns ou les autres. J’ai été stupéfait de ces attaques. Il n’y avait pas de discussion scientifique, il fallait seulement faire taire ceux avec qui l’on n’était pas d’accord ».
« Je n’ai rien contre les mobilisations autour d’enjeux éthiques, mais les débats entre scientifiques ne peuvent se résoudre à travers des guerres de pétitions ».

Bon, on voit l’idée. Et, de fait, les prises de position péremptoires, publiées par des groupes de médecins divers, peuvent impressionner, dans un premier temps, mais l’accumulation de prises de positions contradictoires, que nous vivons, en ce moment, conduit à ce qu’elles s’annulent les unes les autres et qu’elles décrédibilisent la science médicale. Qui plus est, elles utilisent les mêmes ressorts que les théories du complot : des affirmations fortes, des options tranchées, des étiquettes censées témoigner du sérieux de la personne qui parle et, last but nos least, une fermeture complète au point de vue adverse.

Une relecture de Les microbes, guerre et paix, de Bruno Latour

Cette confusion m’a encouragé à revenir vers un classique de la sociologie des sciences : le livre de Bruno Latour (paru en 1984) sur la mise en évidence des microbes par Pasteur et ses associés. Le livre a, d’ailleurs, légèrement changé de titre lors de sa réédition en 2001. Il s’appelle désormais : Pasteur, guerre et paix des microbes. La thèse de Latour est tout à fait en ligne avec ce qui se passe ces temps-ci : il montre que le savoir médical est mobilisé par des acteurs qui veulent l’instrumentaliser pour promouvoir certaines politiques de santé publique. Il n’y a donc pas de cloison étanche entre le savoir scientifique et l’activisme politique. A l’époque de Pasteur, des savants hygiénistes se battaient pour imposer certains équipements publics (comme le tout à l’égout) et certaines pratiques. Ils furent trop contents d’entendre parler des micro-organismes qui justifiaient leurs projets. Les découvertes de Pasteur les arrangeaient. Ils lui ont donc accordé du crédit avant même que les découvertes soient tout à fait probantes. Pasteur, de son côté, s’est montré suffisamment astucieux pour se focaliser, régulièrement, sur des questions un peu « chaudes » et montrer, à chaque fois, que le « truc » des microbes marchait. Il ne faut donc pas avoir une vision trop exclusivement rationnelle de la découverte des microbes : des volontés de pouvoir et des tactiques habiles y ont eu une part, également.

Voilà, en quelques phrases, l’argument du livre. Dans la partie théorique (nommée « irréductions ») Bruno Latour résume sa position en une formule : « La science, c’est la politique continuée par d’autres moyens » (p. 339). S’agissant des politiques de santé publique, il est normal qu’il y ait un mélange des genres et c’est bien ce que nous observons, aujourd’hui. Mais jusqu’où peut-on pousser cet argument ?

Il y a quand même un argument d’un autre ordre, dans le succès des microbes et Bruno Latour ne l’esquive pas. L’hygiène était devenue un fourre-tout de trucs divers que l’on ne parvenait pas à unifier. Les découvertes de Pasteur (et d’autres à la même époque) leur ont soudain donné un socle commun : toutes les mesures empiriques préconisées se rattachaient à une cause identifiable unique. C’est là un argument très fort (qu’on appelle le rasoir d’Ockham) : on privilégiera toujours, dans le domaine scientifique, une théorie qui prédit la plus grande diversité de phénomènes avec la plus petite quantité de concepts.

Par ailleurs, il y a aussi quelque chose de platement objectif : si les microbes avaient été une vue de l’esprit, Pasteur aurait fait illusion un certain temps ; il aurait même pu être défendu au-delà du défendable par des acteurs que ses théories avantageaient, mais, tôt ou tard, la théorie se serait dégonflée.

Donc oui, il y a des zones d’actions hybrides entre projet politique et travail scientifique, mais le travail scientifique produit quelque chose d’irréductible à une volonté politique quelconque. Ou, dit autrement : c’est peut-être de la politique continuée par d’autres moyens, mais les « autres moyens », justement, font toute la différence. Les chercheurs ne sont pas exempts de rêves de pouvoir, mais le fait qu’ils doivent en passer par des « moyens » spécifiques produit une autre régulation sociale et, donc, des affirmations d’un autre ordre.

La science, la politique et la guerre

La formule de Bruno Latour est, bien sûr, un décalque de la formule de Carl von Clausewitz : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Et, là, on voit bien que les moyens importent. Car tous les rapports de pouvoir ne se valent pas. La politique fait, quand même, en général, beaucoup moins de morts que la guerre. Donc, les règles qui président aux compétitions, dans une arène donnée, n’ont rien d’anodin. Elles sont même peut-être l’essentiel. Entre un discours non régulé, comme ce qui circule sur les réseaux sociaux où tout le monde dit ce qui lui passe par la tête, et un discours lourdement régulé, comme celui de la controverse scientifique, il y a d’énormes différences.

On perd un peu cela de vue, aujourd’hui, où des acteurs politiques, qui ne manquent nullement de culot, tendent à tenir des discours qui, précisément, échappent à toute régulation. Mais, de temps en temps, les microbes se vengent. Les trois chefs d’état qui minimisaient le plus l’épidémie de COVID sont tombés malades (sans conséquences majeures).

Pendant ce temps, la prise en charge des malades du COVID progresse, heureusement, à l’écart des polémiques les plus outrancières. Et elle le fait en suivant les protocoles standards, qui n’évitent nullement les compétitions acharnées entre équipes et entre laboratoires sur l’ensemble de la planète, mais qui régulent ces compétitions.

On peut, en effet, tenir n’importe quel discours, mentir de la manière la plus grossière, s’enfermer dans le déni, ou, plus habilement, affirmer quelque chose avec aplomb sans en être totalement sûr, mais ces tactiques n’ont pas la même efficacité suivant l’arène concernée et suivant les « moyens » qui y prévalent.
On devine le cours que suit ma pensée. Donald Trump a gagné beaucoup de batailles dans l’arène du buzz et parmi des populations qui étaient disposées à le croire. Il a pratiqué le déni d’une manière basique, régulière et totalement prévisible. Mais les microbes ont fait de la résistance. On peut même penser que, s’il n’y avait pas eu l’épidémie, il aurait été réélu triomphalement. Aujourd’hui il en est réduit à dénier sa défaite politique. Mais, dans les arènes juridiques, où il faut produire au moins des indices matériels qui appuient ce qu’on affirme, son action semble peu efficace. Et si la démocratie tient, malgré le déni de sa défaite, c’est parce que suffisamment d’acteurs jugent que les moyens qu’il utilise sont inadaptés aux institutions existantes. Il peut continuer à tweeter. Mais là où d’autres moyens prévalent dans la certification des résultats électoraux, ses tweets sont inopérants. Il lui resterait, en fait, un seul moyen : continuer la politique par le moyen de la guerre civile. Il n’est pas loin de cette option. Je ne pense quand même pas qu’il franchira le pas.

On ne peut donc pas dire que l’on est entré, de plain pied, dans le temps de la post-vérité. Il existe, certes, de vastes espaces sociaux où l’affirmation gratuite peut se donner libre cours. Mais il existe toujours d’autres espaces sociaux où les moyens de faire triompher son point de vue continuent d’obéir à des règles précises.

Qu’est-ce que la vérité ?

Et, à vrai dire, cette coexistence de différents régimes de parole n’est pas si nouvelle.

Si je fais un saut en arrière brutal dans un passé lointain, ce hiatus entre des régimes de parole qui obéissent à des fonctionnements différents me rapproche des considérations sur la vérité que l’on trouve dans l’évangile de Jean. Dans le face à face entre Jésus et Pilate, notamment, un morceau de dialogue concerne la question de la vérité : « Jésus dit : je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. Pilate lui répondit : Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18.37-38). Je comprends très bien la question de Pilate. En l’occurrence, il se rend parfaitement compte que les accusateurs de Jésus déforment les choses. Mais a-t-il intérêt à pousser l’enquête trop loin ?

Or, le plus frappant est que Jésus lui a clairement fait entendre, juste avant, qu’ils ne sont pas, l’un et l’autre, dans la même arène et qu’ils n’usent pas des mêmes moyens. Jésus affirme, en effet : « Ma royauté n’est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux mains des autorités juives » (v 36). Il n’entend pas par là qu’il ne s’intéresse qu’à une royauté immatérielle. Il dit simplement à Pilate qu’ils ne sont pas dans la même sphère tous les deux. Pilate manipule le combat, la force armée à l’occasion, et il évalue le rapport de force entre Jésus et ses accusateurs. Ce sont là les moyens qu’il emploie. Mais Jésus use d’autres moyens. Ils ne peuvent donc pas être d’accord sur la vérité.

Humanité virtuelle = humanité diminuée

Les épisodes de confinement nous donnent l’occasion, inattendue, de nous faire une idée du rêve, qui circule dans les cercles transhumanistes et apparentés, d’une humanité dite « augmentée », affranchie des contraintes corporelles par des prothèses diverses, voire téléchargée sur des serveurs totalement virtuels. Eh bien, je le dis tout net : ça ne me fait pas envie !

Nous sommes déjà « augmentés »

Donnons quelques exemples :
– Le contexte, aujourd’hui, est que nous sommes devenus des virtuoses de zoom (et des applications qui y ressemblent). Je fais, plusieurs fois par semaine, des visioconférences, et je bascule, à l’occasion, en partage d’écran pour projeter un powerpoint. Cela permet d’aller beaucoup plus loin que ce qu’on pouvait faire, autrefois, par conférence téléphonique ou par visioconférence d’une salle à l’autre.
– Pendant le laps de temps où il était possible de se déplacer, nous avons cherché, mon épouse et moi, un nouveau logement dans une zone éloignée de notre domicile actuel et nous avons fait l’essentiel de nos recherches sur internet. Les transports étant mal commodes (masque tout le temps du voyage) et à limiter quand même, nous avons fait un tout petit nombre de déplacements sur place en ayant largement déblayé le terrain au préalable.
– Une de mes filles, mon gendre et ma petite-fille habitent, actuellement, en Colombie. Ils doivent zigzaguer entre les confinements français et les confinements colombiens pour traverser l’Atlantique. En attendant, nous communiquons par Skype.
– Dans notre vie d’église nous avons un groupe de prière par Whatsapp et nous organisons, régulièrement, des réunions virtuelles avec, dans certains cas, des post-it virtuels quand on veut favoriser les échanges et les prises de parole diverses.
– Je regarde des concerts en vidéo, au gré de mes envies, et je bénéficie d’une offre considérable.
Voilà, ainsi, quelques exemples de ce que nous expérimentons pendant les phases de confinement.

En bref, nous sommes, d’ores et déjà, des individus augmentés : nos yeux et nos oreilles captent des signaux lointains ; notre voix franchit les mers ; nos limites corporelles sont très largement abolies.
C’est clair, nous avons gagné beaucoup de possibilités. En revanche devoir mettre entre parenthèses une grande partie de notre corps, dans toutes ces occasions, n’est pas du tout un gain. Il est difficile de définir précisément ce que l’on perd, mais le fait d’être privés de la rencontre en chair et en os, nous fait toucher du doigt l’importance de la proximité entre des êtres de chair. Si certains rêvent de se télécharger sur un serveur informatique je ne les suis nullement dans un tel projet. Il faut dire que ces rêves sont largement nourris par des salariés ou des dirigeants des entreprises qui élaborent les nouvelles technologies. Il y a là un biais de perception classique : croire que ce que l’on fait dans son travail est une activité essentielle pour tout le monde !

Réparés et augmentés, ce n’est pas tout à fait la même chose

Bien sûr, le corps est une réalité ambiguë. Il nous impose des limites. Il nous fait souffrir, à l’occasion. A 65 ans j’ai des symptômes de vieillissement assez classiques. Et je suis content de pouvoir disposer de prothèses. J’ai, par exemple, une presbyacousie commençante et je suis content d’avoir des appareils auditifs qui me permettent de mieux dissocier les consonnes dans les conversations.
Mais, justement, la situation présente me fait mieux comprendre la différence entre des prothèses qui me permettent de continuer à mener une vie sociale ordinaire, sans trop de difficultés, et des appareillages qui me transformeraient en cyborg ou en surhomme, comme on voudra : bref quelque chose qui me projetterait hors de la corporéité. Les prothèses que je porte restent au service de mon corps présent. Je les mets et je les enlève au gré de mon désir. Je ne suis nullement annexé à une mécanique qui me dépasse. Et, dans mes interactions avec les autres, je reste au niveau d’une simple humanité, faillible et mortelle, qui non seulement me convient, mais a son charme. La mort ne me réjouit pas. Mais me savoir mortel me donne un certain rapport aux autres et au monde que je trouve essentiel et libérateur. J’échappe à la toute puissance qui est la porte ouverte à tous les délires.

Et incarnatus est

Mon corps colle à ma condition humaine et vivre sans mon corps correspond à une humanité, non pas augmentée, mais diminuée. C’est l’occasion de dire que l’attente de la résurrection n’est pas l’attente d’une vie extra-corporelle, mais l’attente d’un corps autre : « semé corruptible, on ressuscite incorruptible ; semé méprisable, on ressuscite dans la gloire ; semé dans la faiblesse, on ressuscite plein de force ; semé corps animal, on ressuscite corps spirituel. S’il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel » (1 Cor 15.42-44). Je laisse chacun imaginer ce que peut être un corps spirituel, en tout cas, c’est un corps.

Et quand Dieu a voulu venir vers nous il n’a pas considéré notre enveloppe corporelle comme un problème. Il s’est incarné pour venir à notre rencontre. La plus belle célébration de cette incarnation se trouve, d’ailleurs, à mon avis, dans la grande messe en ut mineur de Mozart. Au sein du credo, un passage qui dure plus de 8 minutes, tourne autour de ces simples paroles : « il s’est incarné par le Saint-Esprit, du sein de la vierge Marie et il s’est fait homme ». En latin cela donne : « Et incarnatus est, de Spiritu Sancto, ex Maria Virgine. Et homo factus est ». Et deux tiers de l’air est composé de vocalises sur la voyelle « a » dans le mot « factus ». C’est quand le Christ se fait homme que Mozart se lance dans cette vocalise qui me donne des frissons. C’est au moment où le Christ nous rejoint dans notre corporéité qu’il nous invite à chanter et à nous laisser porter par cet air plein de sensualité.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette page musicale sublime, je vous mets un lien vers une interprétation.

Le transhumanisme est une recherche de puissance parmi d’autres. Et comme toutes les recherches de puissance elle oublie de célébrer ce qui est là, ce qui nous est donné, ce qui est à portée de main et qui a une saveur incomparable.

Les interactions de corps à corps sont complexes et ne sont pas exemptes, elles non plus, de tentatives de prises de pouvoir ou de manipulations diverses. Mais, dans leur mystère, dans leurs limites mêmes, dans leurs contours difficiles à préciser, elles possèdent cette saveur incomparable qui ressort d’autant plus aujourd’hui que nous en sommes en partie privés.

Au reste, l’attente de Paul, il l’a dit plus tôt aux Corinthiens, dans la même épitre, n’est pas de rencontrer le Christ en tant que pur esprit, mais de le rencontrer face à face. Comme je le comprends !

La droite religieuse américaine, histoire d’un naufrage

A l’occasion de l’élection présidentielle, le soutien sans faille apporté par les évangéliques américains à Donald Trump pose question, à l’intérieur même des Etats-Unis. Un article récent du New York Times résume le problème : « Pourquoi les évangéliques ne sont-ils plus ce qu’ils étaient ? » (Elisabeth Bruenig, « Why Evangelicals Aren’t What They Used to Be », article paru le 6 novembre). Les évangéliques américains ont certes toujours plutôt penché vers les Républicains, mais, ces dernières années c’est devenu quasiment un plébiscite. Jugez de la différence : en 1996 les personnes se déclarant elles-mêmes « nées de nouveau » ont voté pour 49 % en faveur de Dole et pour 42 % en faveur de Clinton. L’écart de 7 % est significatif, mais relatif. En 2000, il est monté à 15 %, en 2004 à 24 %, etc. Cette fois-ci les personnes « blanches » se déclarant « nées de nouveau » ont voté à 76 % en faveur de Donald Trump (il y a quand même eu un peu d’érosion depuis 2016 : en 2016, le chiffre était de 81 % !).

Or Elisabeth Bruenig pose la question qui brûle les lèvres de toute personne de bon sens : « Comment un mouvement basé sur des principes chrétiens et fortement influencé par des préoccupations sur le comportement et la personnalité des candidats a-t-il pu contribuer à la victoire de Donald Trump [en 2016 et failli récidiver en 2020] ? ». La réponse est simple et brutale : il y a eu une captation idéologique complète des églises et des chrétiens participant à ce mouvement. De sorte qu’ils ne sont plus des chrétiens plutôt en faveur des options politiques républicaines, ils sont tout simplement devenus des républicains à part entière, prêts à défendre n’importe quel candidat, du moment qu’il soutiendra la politique du parti. D’ailleurs les motifs de leur adhésion, qui reposaient au départ plus sur des questions d’éthique individuelle, sont désormais en ligne avec ceux des républicains dans leur ensemble : ils se préoccupent de l’économie, de la sécurité et de l’immigration, en tout premier lieu.

Un indispensable espace tampon entre les convictions religieuses et la vie politique

Mutatis mutandis, cela m’a rappelé l’aventure des chrétiens européens ou latino-américains séduits par les mouvements marxistes qui, pour nombre d’entre eux, sont passés de chrétiens sympathisants du marxisme à marxistes tout court.
J’ai mes propres convictions politiques (elles sont évidentes pour qui lit régulièrement ce blog), mais ma foi ne se résume jamais à ces options et elles me met, d’ailleurs, toujours en porte à faux avec un mouvement politique quel qu’il soit. Ce n’est pas forcément confortable, mais, pour moi, le chrétien est toujours un peu « ailleurs ». Par le passé, les chrétiens ont longuement pactisé avec les pouvoirs en place. Le christianisme n’en est pas sorti grandi. En France, on a construit « l’ailleurs » dont je parle, autour de la pratique de la laïcité : toute conviction profonde qui oriente la vie ne peut pas, en tant que telle, déborder sur l’espace public. Pour rentrer dans l’espace public elle doit en passer par des compromis, des approximations et des alliances provisoires. Elle doit se formuler dans un langage qui ne présuppose pas les convictions en question. Bref il faut garder une respiration entre foi (quelle qu’elle soit) et projet politique. C’est indispensable si on veut éviter les guerres civiles. Mais on découvre, à travers la dérive des églises évangéliques américaines, que c’est également indispensable pour la foi elle-même.

Je renvoie à l’excellent blog, animé par des universitaires américains : Religion in Public. Ils passent en revue et analysent fort finement les possibilités et les impasses des croisements entre, comme ils le disent, « le sacré et le séculier ». On y lit, dans un post récent (du 24 septembre) à propos des controverses sur le port du masque, la description suivante, qui relève certes d’un cas extrême, mais qui donne néanmoins la chair de poule : « Il existe une minorité déterminée, défendant un ensemble de croyances bien précises, et qui mène la charge contre les mesures de santé publique (refusant, entre autres, de respecter la distanciation sociale ou de porter un masque). [… Cette minorité s’enracine dans] l’évangile de la prospérité. Ce système de croyance repose sur l’hypothèse que ceux qui sont fidèles à Dieu et à l’Église de Dieu n’en récolteront pas seulement des bénéfices dans l’au-delà, mais obtiendront également santé et richesse au cours de cette vie. Enracinés dans le « pouvoir de la pensée positive », les adeptes de l’évangile de la prospérité [… mobilisent leurs croyances] pour atteindre des objectifs terrestres, comme la santé et la richesse. [… Et] un fil conducteur des systèmes de croyance de l’évangile de la prospérité n’est pas seulement que la croyance peut guérir les carences de la vie, mais que l’incrédulité peut nuire. En d’autres termes, la pauvreté et la maladie sont des signes de péché, d’un manque de croyance et peut-être même de l’œuvre du diable. [ … Dès lors un prédicateur comme] Joel Osteen dit explicitement aux adeptes d’éviter les malades et les pauvres: «Vous devez faire attention de qui vous vous entourez, surtout dans les moments difficiles. La misère aime la compagnie ». [… L’idée est] que les individus sont responsables des problèmes sociaux, mais aussi que se regrouper avec d’autres personnes affligées par la maladie ou la pauvreté revient à s’associer au péché ».

Là, à force de se laisser capter par les mirages de la société de consommation et par l’idéologie libérale qui la sous-tend, on a atteint les limites de quelque chose qui n’a plus rien à voir avec la foi chrétienne mais qui relève, purement et simplement, du paganisme.

La sécularisation de la société américaine accentue la droitisation de ces églises (et vice-versa)

On peut se demander, quand même, comment un tel engrenage a pu s’enclencher.

En fait, il semblerait qu’il y ait une double dynamique qui ait accentué le phénomène : chacune des deux dynamiques soutenant l’autre. D’un côté, de plus en plus de jeunes se détournent de la pratique religieuse : de la sorte, ceux qui restent membres des églises sont plus conservateurs que la moyenne. D’un autre côté, les églises deviennent de plus en plus marquées à droite et, de la sorte, elles rebutent de plus en plus de jeunes.

Sur le même blog, un post du 7 octobre fait le point. En 2019, 43 % des personnes nées après 1981 et 47 % des personnes nées après 1995 (chiffre énorme !), déclarent qu’elles n’ont aucune appartenance religieuse ou qu’elles sont athées. Parmi les « boomers » (nés entre 1946 et 1964) le taux est de 26 %. Les auteurs du post ont fait un croisement entre cette désaffection et l’appartenance politique.

Les plus dégagés de toute pratique religieuse ne sont pas ceux qui ont une appartenance démocrate affirmée. Ce sont ceux qui se sentent « plutôt démocrates », ou bien les indépendants. Et c’est là aussi, qu’entre l’enquête de 2018 et 2019, le taux d’abandon de la pratique religieuse est le plus élevé. Du côté républicain, pas grand chose ne bouge. Mais ce qui apparaît nettement est que des personnes plutôt flottantes sont de plus en plus écœurées par les outrances de la droite religieuse.

Des personnes modérées laissent de côté l’église qui a, de la sorte, toute latitude pour développer un discours de plus en plus marqué à droite. Et cette dérive progressive éloigne de l’église les personnes les plus modérées.

Un des plus incroyables naufrage de l’histoire de l’église contemporaine

Que dire en conclusion ? Je me sens personnellement concerné par cette histoire. Jeune protestant, arrivant à l’âge de faire des études, je me suis retrouvé devant le désert d’une église protestante traditionnelle où tous les mouvements de jeunesse avaient volés en éclat, au début des années 1970. Ma foi s’est, de ce fait, largement construite au contact des mouvements évangéliques. J’y ai découvert une foi vivante qui m’a structuré.

Les rapports entre mouvement évangélique français et mouvement évangélique américain ont toujours été complexes. Ils se sont, de toute manière, considérablement relâchés à partir de la chute du mur de Berlin : chaque mouvement suivant, alors, sa dynamique propre (d’ailleurs, un des premiers documents édité par le Conseil National des Evangéliques de France, après sa création, est une dénonciation de l’évangile de la prospérité). Mais j’ai eu l’occasion de participer à des rencontres internationales où j’avais été plutôt impressionné par la ferveur et le nombre de jeunes évangéliques américains.

J’ai, par la suite, rejoint les églises mennonites, qui représentent un chemin très particulier : leur ancrage dans la non-violence et le travail social les a préservées (y compris aux Etats-Unis) des outrances dont je parle ici.

Mais si je pense aux églises évangéliques américaines que j’ai connues pendant les années 1970 (et qui n’étaient, à mes yeux, déjà pas exemptes de toute critique) et à ce qu’elles sont devenues aujourd’hui, je suis obligé de dire que nous avons assisté, en direct, à un des plus grands naufrages contemporains de l’histoire de l’église. Cela ne me fait pas plaisir d’écrire cela. C’est juste ce que je constate. Hélas !

On y retourne !

Oui, ça nous pendait au nez depuis un petit moment : on reconfine. Il suffisait de suivre l’évolution des taux d’incidence, depuis plusieurs semaines, pour voir que les mesures prises ne suffisaient pas à endiguer la marche en avant de l’épidémie. Il y a eu l’un ou l’autre succès local temporaire, mais ils ont tous fini par être annulés les uns après les autres. Il y a, au reste, des mystères : pourquoi le département de la Loire est-il devenu l’épicentre de cette deuxième vague ? Il y a, là-bas, deux fois plus de cas que dans Paris intramuros ! Ces dernières semaines c’est en Ile-de-France que le taux de reproduction est le plus bas (mais il reste supérieur à 1) : autre mystère. Les taux d’incidence de la Lozère, de l’Aveyron et du Tarn, sont au niveau de ceux de la grande couronne parisienne et même nettement plus élevés que celui de la Seine-et-Marne. Comprenne qui pourra !

On pourra sans doute reprocher ceci ou cela au gouvernement, mais il faut quand même dire que c’est le pouvoir en place qui a, le premier, alerté sur la reprise de l’épidémie et qu’il a émis ses messages, semaine après semaine, au milieu d’auditeurs plutôt sceptiques. Par ailleurs, aucun pays d’Europe ne semble, cette fois-ci, tirer tellement mieux son épingle du jeu qu’un autre. Le taux d’incidence, en Suisse (un des pays qui avait bien traversé la première vague) est, aujourd’hui, de 1480 pour 100.000, supérieur à celui de la Belgique et sans commune mesure avec le taux français (440).

C’est, une fois de plus, notre ignorance collective qui frappe : il y a beaucoup de choses que l’on ne sait pas encore. En attendant … on retourne chez nous.

Je comprends assez bien la colère des petits commerces : ce ne sont probablement pas des lieux de contamination majeure. En fait, ils sont les victimes collatérales d’une exigence globale : il faut limiter les motifs de sortie de tout un chacun.

La deuxième fois n’est pas identique à la première

J’y retourne donc, mais cela ne me fait pas le même choc que la première fois. Il faut dire, d’abord, que les restrictions progressives se sont étalées sur une durée plus longue. Et puis, je l’ai dit fin août, il y a toutes sortes d’activités que je n’ai pas reprises depuis le printemps : visiter des expositions masqué ne me dit rien. J’ai considérablement réduit mes déplacements à Paris où tout est compliqué par les gestes barrières divers. Dans la vie d’église, nous n’avons pas repris les agapes qui sont sources de bien trop de risques. De fait, notre vie communautaire est restée en partie en sommeil. Donc le choc a été moins brutal qu’en mars. Et, l’un dans l’autre, la généralisation des masques a aussi permis plus de souplesse dans certaines activités maintenues (au moins pour le moment).

Bref, ce n’est pas la sidération du printemps dernier. Mais la lassitude est là, évidemment.

Cela dit, l’expérience de la première fois m’est utile. Je me suis rendu compte, après coup, des moments forts que j’ai vécus pendant cette parenthèse forcée. Et tout cela me conduit à aborder cette nouvelle période avec plus de philosophie.

Bien sûr, j’ai de nouveau des projets qui sont devenus impossibles d’un seul coup. J’avais pris rendez-vous chez le coiffeur le vendredi 30 octobre : mauvaise pioche ! Je dois annuler plusieurs déplacements importants. Tout cela est énervant.

Mais, au bout du compte, il y a quelque chose de profond qui refait surface : c’est la perception de ma fragilité fondamentale. Pour nous autres, occidentaux, c’est ce que l’on peut imaginer de pire. Pour moi, qui suis un amateur de la littérature japonaise, je vois cela différemment. Au Japon c’est la saison de la lune d’automne et l’on médite sur tout ce qui est en train de disparaître. Il y a, là dedans, de la nostalgie, mais aussi une émotion profonde en repensant à la valeur de tout ce qui est fragile et transitoire. Est-ce là quelque chose qui est propre au bouddhisme ? Pas du tout. On trouve des évocations tout à fait semblables dans la Bible et c’est le développement de la civilisation occidentale qui l’a occulté.
Je pense à l’Ecclésiaste, bien sûr, mais c’est presque trop facile.
Je préfère citer un extrait du Psaume 39 :
« Seigneur, fais-moi connaître ma fin et quelle est la mesure de mes jours, que je sache combien je suis éphémère !
Voici, tu as donné à mes jours une largeur de main, et ma durée n’est presque rien devant toi.
Oui, tout homme solide n’est que du vent !
Oui, l’homme va et vient comme un reflet ! Oui, son agitation, c’est du vent !
Il entasse, et ne sait qui ramassera » (Ps 39.5-7).

Ce n’est pas là, forcément, un discours déprimé et démobilisateur (une fois encore, il faut sortir de nos préjugés occidentaux). C’est une autre manière d’aborder la vie et d’y demeurer.

Il existe des effondrements heureux

Allez ! Un peu d’optimisme dans la conjoncture actuelle qui est plutôt sombre.
Les laborieuses négociations sur la réforme de la Politique Agricole Commune, puis le vote du parlement européen, ont donné lieu à des commentaires désabusés de la part des ONG qui considèrent que la montagne a accouché d’une souris insuffisante pour faire face aux enjeux environnementaux et climatiques.
Les motifs de rigidité, face à l’exigence de changement, sont divers, et ils ne peuvent pas se résumer au « poids des lobbies ». Mais, quand on les examine, on se rend compte que la rigidité pourrait changer de camp et se retourner assez brutalement à l’occasion de ce qu’on appelle une bifurcation : lorsqu’un choix est justifié et renforcé, simplement parce qu’il est majoritaire, il peut changer du tout au tout sur une période brève, lorsque le vent tourne. Il s’agit, si on veut, d’une « catastrophe heureuse ». Les événements se précipitent, soudainement, dans le bon sens.

La prime aux comportements majoritaires

Dans beaucoup de domaines il est plus avantageux de faire comme tout le monde. C’est plus reposant, mais c’est surtout souvent moins cher. Les économies d’échelle jouent en faveur d’une solution largement adoptée. Un intrant chimique, pour prendre un exemple, sera d’autant moins cher qu’un grand nombre d’exploitants agricoles l’achèteront. Les coûts énormes de recherche seront d’autant plus facilement amortis que beaucoup de clients achèteront le produit en question.

Par ailleurs, une technologie bien rodée (et cela vaut dans tous les domaines) a bénéficié d’années d’innovations, d’améliorations et de mises au point, tandis qu’une technologie émergente n’a pas encore fait le tour de toutes les bonnes idées qui pourraient la rendre mieux adaptée, plus robuste et plus économique.

Donc, les lobbies conservateurs ont, au départ, un argument de poids en disant que le mode de production qu’ils défendent est plus efficace et moins coûteux que des solutions de rupture qui génèrent des surcoûts, des bugs et de nombreuses déceptions. Mais imaginez que les solutions de rupture se révèlent, au fil du temps, être de bonnes idées et générer des modes de production intéressants. A un moment, ce sera la débandade, pour les uns, et la ruée, pour les autres : tout le monde va se précipiter vers la nouvelle idée qui deviendra encore plus intéressante du fait qu’un plus grand nombre d’acteurs l’adoptera. C’est là que la bifurcation peut se produire.

On est encore loin de cette bifurcation dans le domaine agricole. Mais, en 5 ans, les surfaces agricoles d’exploitation biologiques ont été multipliées par deux, en France. Elles représentent, aujourd’hui, 8,5 % de la surface agricole totale. En termes de nombre d’emplois, de nombres d’exploitations ou de surface cultivées, les taux de croissance annuels sont de l’ordre de 15%, ce qui correspond, en effet, à un doublement en cinq ans. C’est lent, peut-être, trop lent, sans doute, mais la bifurcation n’est pas forcément si loin.

La production d’électricité à un point de bascule

Et cette bifurcation pourrait bien se produire dans la domaine de la production d’électricité. Le think tank Ember fait le point, régulièrement, sur l’évolution de la production d’électricité. En juillet dernier, il a publié un rapport qui montre qu’au cours des 6 premiers mois de 2020, la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité, en Europe, a dépassé, pour la première fois, la part des énergies fossiles. C’est en partie l’effet de l’épidémie de COVID qui a fait chuter la demande. Mais il est intéressant de voir que le chute de la demande a d’abord fait reculer la production d’électricité liée aux énergies fossiles, ce qui montre qu’elles sont en train de devenir un système d’appoint et non plus le système de référence : on y recourt en cas de besoin et on les laisse de côté dès que la demande baisse.

Le graphique suivant montre, en pourcentage, les évolutions pays par pays (en comparant le premier semestre 2020 au premier semestre 2019)

Plusieurs pays ont mis en œuvre des évolutions importantes. L’Allemagne a diminué son utilisation du charbon de 30%. La France a diminué son recours au nucléaire (qui est rangé dans une catégorie à part : ni renouvelable, ni fossile) de 30% également. L’Italie et l’Espagne ont diminué significativement leur recours au gaz. Même la Pologne, pays lourdement dépendant du charbon, a diminué un peu son électricité charbonnière, tout en augmentant son recours aux énergies renouvelables.

Et les prix sont en train de s’inverser. La Pologne est le pays dont l’électricité est la plus chère, du fait de sa dépendance au charbon. Quant au nucléaire, il n’est plus une si bonne affaire. L’électricité est moins chère dans les pays qui sont les plus avancés dans le recours aux énergies renouvelables.

Attention : on ne parle ici que de la production d’électricité et pas de la consommation des véhicules ou des systèmes de chauffage. Mais il n’empêche. On voit que l’évolution est rapide.

L’intérêt des politiques publiques et des avant-gardes

On voit dès lors tout l’intérêt des politiques publiques qui peuvent considérablement accélérer le moment de la bifurcation. Au départ elles soutiennent des solutions de rupture et leurs permettent de devenir plus efficientes. Ensuite il leur suffit d’un coup de pouce pour déplacer légèrement les signaux prix et amorcer la pompe. Au moment de la bifurcation elles n’ont plus grand chose à faire. En clair, en rapprochant dans le temps le moment de la bifurcation, l’argent public injecté a un effet de levier potentiel très important.

Dans le cas de la politique agricole commune, la situation a, en effet, quelque chose d’absurde : si on subventionne tous les types d’agriculture, on retarde le moment de la bifurcation et on injecte de l’argent public pour soutenir des modes de production qui n’ont pas vraiment d’avenir. A l’extrême, une situation où l’on ne subventionnerait personne serait peut-être plus efficace ! En tout cas, s’agissant d’un domaine où la libre concurrence n’a pas cours, et où l’on soutient des producteurs parce que les distributeurs font baisser les prix, il faut s’interroger sérieusement sur ce qu’on fait de l’argent public.

Et à côté des politiques publiques, les minorités qui sont prêtes à expérimenter des solutions nouvelles jouent, également, un rôle décisif. Cela suppose, de leur part, un certain désintéressement : au sens où elles poursuivent, en général, d’autres intérêts que l’intérêt financier immédiat. Leur investissement dans des projets qui, pour elles, ont du sens et de la valeur, est nécessaire pour mettre en œuvre des manières de faire différentes. Si leurs idées finissent par être largement adoptées, leur intérêt décalé finit par devenir intéressant pour tout le monde.

Ces avant-gardes qui expérimentent de nouvelles manières de vivre et de produire ont, pour moi, beaucoup de prix. Elles représentent, à mes yeux, ce que devrait être la vie de foi. Un peu partout dans le monde, la croyance religieuse fait bon ménage avec le conformisme et le conservatisme. Mais il ne devrait pas en être ainsi. La foi des premiers chrétiens était la visée d’un monde réconcilié qui dépassait les hostilités ordinaires et les intérêts matériels les plus plats. Je me souviens, en particulier, de la formule de Paul : « on nous croit pauvres, mais nous faisons tant de riches » (2 Co 6.10). D’autres que des chrétiens pourraient revendiquer un tel credo. Ces richesses authentiques ne sont pas toujours largement reconnues, mais elle demeurent, néanmoins, un réservoir majeur de solutions innovantes, quand une société est dans une impasse.