Aux racines de la Réforme radicale

L’apostrophe d’une œuvre graphique saisissante

Le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg propose, en ce moment, une rétrospective consacrée à l’artiste allemande Käthe Kollwitz. L’essentiel de ses travaux sont des gravures, des dessins en noir et blanc et des statues, qu’elle a produits pendant la première moitié du XXe siècle. Il est difficile de la classer dans un genre. On a pu la qualifier d’expressionniste et il est vrai que ses œuvres ont une grande force expressive. Mais là s’arrête la proximité.

Käthe Kollwitz peint la misère et la souffrance qu’elle voit à sa porte. Elle était proche de la social-démocratie allemande, mais son approche est plus sensible que politique ou idéologique. Elle a produit, par exemple, une gravure représentant l’enterrement du leader spartakiste Karl Liebknecht, mis à mort alors qu’il tentait de provoquer une révolution dans l’Allemagne vaincue, juste après la guerre de 14-18. Elle écrivit à cette occasion : « En tant qu’artiste, j’ai le droit d’extraire le contenu émotionnel de toute chose, de le laisser agir sur moi et de l’extérioriser. J’ai par conséquent le droit de représenter l’adieu des ouvriers à Liebknecht, sans suivre Liebknecht dans ses idées politiques ».

Gedenkblatt für Karl Liebknecht (Hommage à Karl Liebknecht), 1919, gravure sur bois, 34x49, éd. de 100.
En mémoire de Karl Liebknecht

Les commentateurs ont, évidemment, noté que, sur cette gravure, Karl Liebknecht repose comme un Christ gisant. De fait, les symboles religieux sont souvent présents dans le travail de cette artiste. Il y a une raison à cela : son grand-père maternel (Julius Rupp) et son père (Carl Schmidt) ont été des acteurs majeurs du mouvement des « communautés protestantes libres », sorte de christianisme social à l’allemande où la vie chrétienne se voulait tout à la fois communautaire, dégagée des contraintes ecclésiastiques institutionnelles et sensible aux questions sociales.

Cela explique, notamment, le cycle sur la guerre des paysans que Kathe Kollwitz a réalisé entre 1901 et 1908. Cette guerre, qui a marqué une rupture majeure dans la Réforme, était un événement ancien (1524-1525), mais elle avait fait l’objet d’un ouvrage de référence quelques années auparavant. Le livre de Wilhem Zimmerman, La grande guerre des paysans allemands (1843), était devenu un classique. Des éditions illustrées circulaient dans le mouvement ouvrier allemand. On faisait donc couramment des ponts entre cet épisode et les revendications ouvrières du moment.

Quand on regarde ces gravures, aujourd’hui, on a l’impression d’un trait jaillit d’un seul coup, à partir d’une émotion violente. Mais, au contraire, ce sont des œuvres longuement mûries, travaillées et retravaillées, jusqu’à parvenir à un résultat satisfaisant. Il n’en reste pas moins que ces tableaux montrent le caractère impérieux et irrépressible de ces révoltes.

GP (1) Laboureurs
Les laboureurs

Ces laboureurs penchés en avant, jusqu’aux limites de leurs forces, illustrent, avec une économie de moyens remarquable, la misère et le désespoir des travailleurs de la terre.

GP (5) Soulèvement
Soulèvement

Quant au soulèvement, il est comme une explosion qui témoigne de la colère accumulée par des années de misère et d’humiliations.

Retour sur l’histoire de la guerre des paysans

Avant de me conduire à lire le présent, ces dessins me renvoient aux événements des années 1524 et 1525. Ils furent l’occasion, pour Luther, d’écrire les pages les plus lamentables et les plus horribles de son œuvre. Käthe Kollwitz a évidemment relu le passé à partir des misères du présent. Mais sa sensibilité à la souffrance des autres contraste avec l’insensibilité de Luther. Dans les Propos de table, ce dernier dévoile l’ampleur de son aveuglement : « Les grands souverains et grands princes ont à s’occuper d’affaires et de négociations fort importantes, ils n’en ont que plus de soucis et ne courent que plus de dangers. Les paysans, au contraire, coulent des jours heureux, ils sont en sécurité, n’ont guère de soucis, et peu leur importent les procès ou la marche des affaires. Si les paysans savaient les dangers que courent les princes et les soucis qu’ils ont, ils remercieraient Dieu de n’être que des paysans, et de les avoir placés dans la classe la plus sûre et la plus heureuse. (…) Les paysans voient tout croître autour d’eux, grâce aux bénédictions du ciel, sans grand travail ni soucis particuliers. Ce qu’ils font croître, ils le vendent avec bénéfice, et vivent sans aucun tracas, n’ayant qu’à payer leurs impôts et la dîme, car c’est aux princes qu’appartient la guerre » (pp. 311-312 de l’édition en français).

La question paysanne a, en effet, resurgi, à cette époque. La Réforme initiée par Luther, à partir de 1517, a, en effet, rapidement réveillé les revendications populaires et, dès 1520, des personnalités religieuses ont considéré que la Réforme devait faire droit à ces revendications et ne pas montrer de respect trop marqué à l’égard des princes et de la féodalité. Luther, se sentant déjà en danger, fut vite effrayé par cette évolution. Tout ne se résuma pas, pourtant, à des émeutes soudaines. Dans plusieurs villes, des groupes aspirant à une autonomie communale rejoignirent l’idée d’une réforme détachée de la tutelle des princes et prêtèrent une oreille bienveillante aux revendications des paysans. Une démarche officielle conduisit à rédiger des revendications par écrit : douze articles adressés à la ligue de Souabe.

C’est là que les chemins de Luther et des revendications populaires se séparèrent. Alors que le mouvement prend de l’ampleur il écrit : « mon sentiment est net, mieux vaut la mort de tous les paysans que celle des princes et des magistrats« . Si on lit l’ensemble de son traité Contre les hordes criminelles et pillardes des paysans, on est effrayé par les outrances dans lesquelles il est tombé.

Finalement c’est un massacre. 100.000 paysans sont tués. Luther est critiqué, mais il assume. « L’âne veut avoir des coups, et la plèbe être gouvernée par la force » écrira-t-il après coup !

Et ensuite …

Ensuite Luther se ferme. Il suffit de lire ce qu’il a écrit avant et après 1525 pour en être convaincu. A la fin de l’année 1525, ses écrits qui respirent l’ouverture et la liberté sont derrière lui. Et la rupture entre l’église officielle et les revendications populaires se poursuivra longtemps. Au milieu du XIXe siècle elle était encore vivace, en Allemagne, comme en témoignent l’ouvrage de Zimmerman, la création des communautés protestantes libres qui avaient besoin de s’affranchir de la position officielle de l’église, et les dessins de Käthe Kollwitz.

Et de l’autre côté ? Du côté des survivants de ces mouvements, qu’est-il arrivé ? L’ouvrage récent de Neal Blough (Les révoltés de l’évangile) montre que le projet d’une Réforme communale était bien plus qu’une utopie et qu’il n’a pas été loin de se réaliser. Mais, là aussi, la répression a été sans merci. Hubmaïer, un de ses principaux promoteurs, meurt sur le bûcher en 1528.

Quelles options reste-t-il alors ? En 1527 un groupe se réunit, non loin de Zurich, à Schleitheim, et jette les bases de l’anabaptisme non-violent. L’échec de la révolte armée a marqué les esprits et ceux qui, dès le départ, privilégiaient une vie de paix, à l’exemple du Christ, sont plus écoutés. Ainsi vont émerger des groupes, souvent ancrés dans la paysannerie (entre autres du fait de la répression qui sévit en milieu urbain), qui vont constituer des communautés non-violentes. Mais, par la force des choses, ils choisiront le repli au sein de leur cercle, plutôt que l’enracinement dans la vie communale.

Et aujourd’hui …

L’émergence de sociétés démocratiques a changé la donne et a ouvert de nouvelles possibilités. Mais ces toiles de Käthe Kollwitz soulèvent toujours, pour moi, une alternative fondamentale : ou bien notre vie de foi est capable d’entendre la souffrance et la colère des opprimés, ou bien elle lui tourne le dos. Mais, dans ce deuxième cas, où est l’amour du prochain ? Ces toiles ne proposent pas une voie politique plutôt qu’une autre. Elles mettent simplement en scène ce que tout être humain devrait percevoir.

Ensuite, les questions soulevées dans les différents projets qui ont coexisté au sein de la Réforme radicale demeurent : action locale ? action armée ? action non-violente ? rôle de la communauté des croyants ?
On connaît mon attachement à l’action non-violente, mais, dans cette formule, il ne faut en aucun cas oublier le mot « action ».

Dynamique de paix ou dynamique de guerre ?

On vient de célébrer, le 9 novembre, les 30 ans de la chute du mur de Berlin. L’an dernier, on célébrait, le 11 novembre, le centenaire de la fin de la guerre de 14-18. Ces deux dates marquent la fin de deux conflits de natures différentes. La grande guerre avait mis aux prises, directement, des nations puissantes. La guerre froide avait surtout donné lieu à des conflits délocalisés, éparpillés sur l’ensemble du globe, les acteurs essentiels avançant leurs pions loin de leur territoire. Mais, dans les deux cas, la question a été posée : quelle conclusion tirer de la fin de tels conflits ?

Pour la guerre de 14-18 on connaît hélas la réponse : le conflit sous-jacent n’a été que mis entre parenthèses. Il a couvé pendant 30 ans, avant de reprendre de plus belle.

Pour la guerre froide, la réponse est plus complexe. J’ai visionné l’interview de Gorbatchev réalisée par Werner Herzog en 2018. Gorbatchev y fait un commentaire assez fort. Parlant des accords de désarmement, il dit que la logique de désescalade aurait pu aller plus loin si les Américains n’avaient pas considéré qu’ils « avaient gagné la guerre froide ». Mais, dit Gorbatchev, « qu’est-ce qu’ils avaient gagné ? » C’est là la grande question, que l’on ne se pose pas suffisamment à la fin d’un conflit. Même s’il y a un vainqueur, qu’a-t-il gagné, finalement ?

La reprise de la logique d’affrontement

En l’occurrence, dès le début des années 1990, les logiques d’affrontement et de course à la puissance ont repris le dessus, même si les acteurs concernés ont changé. L’attentat contre les tours jumelles, en septembre 2001, a sans doute marqué un tournant. Mais c’était déjà l’aboutissement d’un processus en cours.

On a l’impression que beaucoup de monde est prêt à en découdre. Du côté de l’ancien empire soviétique, les livres d’entretiens romancés de Svetlana Alexievitch, notamment La fin de l’homme rouge, montrent des populations nostalgiques de la grandeur passée de leur nation et notamment de sa grandeur militaire. De l’autre côté de l’ancienne barrière, on connaît aussi la fortune récente du slogan : Make America great again. Mais ces rêves de grandeur habitent beaucoup de nations, à commencer par la France. Et si une majorité de Britanniques ont voté pour sortir de l’Europe, c’est parce qu’ils trouvaient que la grandeur de leur pays n’était pas reconnue à se juste valeur.

A quoi cela sert-il donc d’être grand ? Cela console sans doute du mal de vivre. Mais est-ce que ce ne serait pas plus intéressant d’être grands tous ensemble ?
De fait, la compétition qu’elle soit économique, sportive, politique ou militaire, fait vibrer. Un simple jeu de société peut déchaîner des passions inattendues chez des personnes en général calmes.

Quoi qu’il en soit, le quant à soi, les politiques sécuritaires, les interventions prétendues préventives, la militarisation de la diplomatie et la course aux armements, ont fait de grands progrès depuis le début du XXIe siècle.

Est-ce que ce jeu dangereux, qui tend à se banaliser, ne va pas finir par nous exploser à la figure, un beau jour ? C’est une hypothèse qu’on ne peut pas exclure.

La paix et la réconciliation ne sont pas réservées aux naïfs

Récapitulons nos questions : A la fin d’un conflit qu’est-ce que le vainqueur gagne, finalement ? A quoi cela sert-il d’être grand ? Est-ce que ce ne serait pas plus intéressant d’être grands tous ensembles ? Est-ce que ce jeu dangereux ne va pas finir par nous exploser à la figure, un beau jour ? Si on les prend au sérieux, on se rendra compte que la solution rapide et évidente, devant une difficulté, qui consiste à tenter de passer en force et à ne pas tenir compte des objections ou de la souffrance des autres, est finalement un raccourci de court terme qui ne résout rien.

Or, vu que j’appartiens à un branche pacifiste du protestantisme, j’entends souvent objecter que la non-violence est utopique, voire naïve. Mais est-ce qu’elle n’est pas la seul voie porteuse d’avenir, finalement ? Est-ce qu’il n’y a pas plus de promesses et plus de vie à essayer de se mettre d’accord avec son adversaire ?

Que penser de ceux qui cherchent à se grandir sans limite ? Il ne sont pas forcément naïfs, mais ils sont assurément infantiles. Et me vient à l’esprit le mot de l’Ecclésiaste : « Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant » (Ecc 10.16). A titre personnel, je ne souhaite pas être gouverné par un enfant. Et le premier pas du réalisme est, dès lors, d’essayer de construire quelque chose avec l’autre, aussi différent soit-il de moi.

Quand l’art contemporain aide à déchiffrer la politique

Je reviens de la Biennale d’art contemporain de Venise qui a eu la bonne idée, depuis quelques années, d’étendre sa durée jusqu’à mi-novembre. Chaque biennale porte la marque du commissaire à qui elle a été confiée. Il n’en reste pas moins qu’elle permet de voir les thèmes récurrents qui retiennent les artistes au travers des continents. L’art est mondialisé, comme tout le reste, et cela donne des dialogues intéressants entre contextes locaux et préoccupations transversales. Or, une des approches régulièrement convoquée, cette année, a été celle du mélange entre des expressions culturelles hétérogènes.

Le commentaire proposé, par le catalogue, sur l’œuvre de Rosemarie Trockel donnera une idée de cette ambiance d’ensemble : « Son travail suggère un réseau de libres associations : un monde archipel, un rhizome. Elle présente souvent des objets, des images ou des corps en relation les uns avec les autres, plutôt que de privilégier une œuvre d’art unique en tant qu’entité isolée. [… La proposition présentée à la Biennale] met en relation des registres d’image différents : des collages, des instantanés, des extraits de revue de mode, etc. ».

Rosemarie Trockel, One Eye too Many, Installation à la Biennale de Venise 2019

Le peintre Kenyan, Michael Armitage, peint, pour sa part, des tableaux qui mêlent des représentations « exotiques » de l’Afrique, des références à l’art classique, des récits mythologiques, des scènes de rue, en faisant s’entrechoquer des mondes disparates.

Michael Armitage, The accomplice (le complice), tableau exposé à la Biennale de Venise 2019

Le croisement entre art populaire et art savant, entre images brutes circulant sur les réseaux sociaux et œuvres plus travaillées, entre registres symboliques et référents culturels différents, se retrouve de salle en salle. L’introduction rédigée par le commissaire Ralph Rugoff revendiquait, d’ailleurs, « une pratique consistant à multiplier les perspectives et à juxtaposer diverses manières de donner un sens au monde ».

De l’éclatement des schèmes culturels à l’émergence de leaders politiques versatiles

Tout cela « donne à penser » comme on dit. Cela souligne surtout une expérience ordinaire : nous passons nos journées à sauter d’un message à un autre, d’une image à la suivante, d’une opinion exprimée à son contraire, d’instantanés à des réflexions de fond, ou encore d’une histoire à une autre. A la Biennale, au bout d’une ou deux heures de ce régime de déplacements multiples, j’ai fini par m’aviser d’une réalité plutôt troublante : tous les leaders politiques, « forts en gueule », versatiles, surfant sur l’écume des choses, faisant de la politique à coups de tweets et de petites phrases, représentent, en fait, quelque chose. Ils correspondent à ces mises en scène, à ces images mouvantes. S’ils sont au pouvoir, cela n’est pas le fruit de hasards improbables. Ils sont en ligne avec la pratique quotidienne de leur électorat. Ils parlent un langage protéiforme et déstructuré auquel ce dernier est habitué.

Je me souviens du commentaire fait par un intellectuel américain à propos de Donald Trump : les journalistes (formés à la construction rationnelle des points de vue) l’écoutent, mais ne le prennent pas au sérieux ; ses électeurs, à l’inverse, ne l’écoutent pas, mais le prennent au sérieux. Qu’il change d’avis comme de chemise, qu’il menace puis se rétracte, qu’il tienne des propos contradictoires, n’a pour eux rien d’extraordinaire. C’est à l’image du flux d’images, d’émotions et de prises de positions hétérogènes, qui les submerge, jour après jour.

L’opposition entre les longs discours de Barack Obama et les tweets rageurs de Donald Trump est massive. Cela montre que les deux voies restent ouvertes : ou bien l’élaboration d’un discours argumenté et charpenté, ou bien l’expression de réactions instantanées et instinctives. Je ne départage pas ces deux approches a priori. Dans les deux cas, ce qui m’importe est la prise en compte de l’autre. On peut parfaitement tenir un discours technocratique impeccable qui ignore les points de vue contradictoire. On peut également exprimer un élan de sympathie de manière directe. Disons quand même que, dans le champ politique où les luttes de pouvoir sont permanentes, l’affichage direct de son hostilité et de son mépris de l’autre me semble plus dangereux.

Et sur les réseaux sociaux, c’est cette agressivité ouverte qui, souvent, me dérange. Il semble que, pour beaucoup de nos contemporains, elle soit devenue banale. On glisse dessus, on passe à autre chose. Mais les blessures demeurent. C’est cela aussi qui est rendu visible dans les œuvres présentées à la Biennale. Certains voudraient cacher le côté obscur de cette versatilité. Il n’en existe pas moins. Au bout du compte on parle d’existences humaines, de victimes, d’oppression, de censure, de régimes autoritaires : des réalités fort classiques, ma foi, mais qui ont la vie dure et qui, elles, s’inscrivent dans la durée.

Ce qui menace vraiment les classes populaires

Et voilà que le Président de la République et le Premier Ministre nous ressortent un débat sur l’immigration au motif, dixit Emmanuel Macron, que « les bourgeois n’ont pas de problème avec [l’immigration] : ils ne la croisent pas ». Tandis que « les classes populaires vivent avec ». Les arrières-pensées électoralistes sont évidentes, mais l’argument est fallacieux. D’ailleurs, ceux qui votent le plus en fonction de la question de l’immigration ne sont pas forcément ceux qui « vivent avec ». Les immigrés sont concentrés dans le centre des grandes villes et dans leur première couronne, tandis que le vote Front National est plus important dans les grandes couronnes et les espaces périurbains ou ruraux.

Il est évident qu’une partie des ouvriers et employés se sentent menacés par l’immigration, mais pas parce qu’ils vivent avec. La menace qu’ils ressentent provient d’ailleurs.

Classes populaires ou classes moyennes inférieures : un flou sémantique, mais un déclassement évident

Il se trouve que, ces jours-ci, la presse relaye les résultats d’une enquête menée par l’IFOP. On a demandé aux personnes interrogées (2.000 en l’occurrence) de se situer socialement. EN 2008 70% des français se situaient dans la classe moyenne. Ils ne sont plus que 58% aujourd’hui. Du coup, l’IFOP utilise le vocable de « classe moyenne inférieure » sans que l’on sache très bien où la frontière passe. Il est clair, en tout cas, que les populations d’employés (qui sont souvent des employées) sont proches des ouvriers. Le cas des professions dites « intermédiaires » est plus difficile à trancher : cadres moyens, techniciens ou travailleurs sociaux, ils ont des destins contrastés. Mais les signes d’une fracture majeure, au sein de la classe moyenne, se multiplient d’année en année.

Quelles que soient les étiquettes que l’on emploie, il apparaît que le continuum qui avait marqué, depuis l’après-guerre, les économies dites développées, avec une classe moyenne dominante, au sein de laquelle la mobilité sociale était possible, est en train de disparaître. Dans tous les pays riches on observe une polarisation de l’emploi. Cette évolution n’est pas récente, mais elle devient de plus en plus visible, au fil du temps. Le graphique ci-dessous a été établi par le bureau du recensement aux USA.

Chart1_share-of-employment

Il oppose travail routinier et travail non-routinier. L’évolution semble implacable. Ce qu’il faut savoir est qu’il subsiste des emplois considérés comme non-routiniers tout en bas de la hiérarchie sociale : tout ce qui relève du service à la personne ou du gardiennage, par exemple. Une évaluation relativement ancienne de la commission européenne est plus claire encore, dans sa présentation.

Chiffres pour l’Union Européenne

On voit parfaitement que ce sont les qualifications moyennes qui s’effondrent. La faute à qui ou à quoi ? En fait, après tout un temps où l’automatisation s’est plutôt substituée au travail non qualifié, elle mord désormais sur le travail moyennement qualifié.

Des choix de mode de vie remis en question

Dans ces couches sociales, si on travaille, il est clair que les salaires sont tirés à la baisse, du fait de la faible demande d’emploi. Du coup, l’IFOP rapporte le cas fréquent de ménages « de la classe moyenne inférieure » qui calculent de plus en plus juste. Les choix de mode de vie de long terme, comme le logement, sont rigides. Il faut donc rogner sur le reste. Et voilà comment on retrouve une population que l’on connaît bien : faite d’ouvriers et d’employés, habitant loin des centres-villes pour pouvoir accéder à la propriété, devenus dépendants d’une automobile qui leur coûte cher, elle aussi, et obligés de rogner sur des dépenses de court terme : l’alimentation en fin de mois, les loisirs, le chauffage, etc.

Dans ces zones périphériques, une fois encore, on trouve peu d’immigrés. Et ils ne menacent pas (au moins pour la première génération) le segment du marché du travail dont nous parlons. Ils sont eux-mêmes, ou fortement qualifiés, ou porteurs d’une qualification qui n’est pas reconnue, de sorte qu’ils occupent des emplois peu qualifiés. Mais le trou qui est en train de se creuser, au milieu de l’espace des qualifications, inquiète ceux qui se demandent de quel côté ils vont basculer. La perspective de rejoindre les emplois les moins qualifiés, occupés de fait, aujourd’hui, par un nombre significatif d’immigrés, fait peur.

Et ce ne sont pas des politiques régaliennes et des coups de menton autoritaires qui vont faire avancer ce problème qui relève de choix techniques et économiques.

Il faudra quand même bien trouver des voies d’action …

En dehors même de motifs altruistes, il faudra quand même bien agir avant que ce clivage n’explose, socialement et politiquement. A Libsonne, en l’an 2000, l’Union Européenne a voulu promouvoir la « société de la connaissance ». 20 ans plus tard, on ne peut pas dire que les résultats soient significatifs. Investir dans la formation est une des voies possibles. C’est ce qu’a timidement tenté de faire le gouvernement depuis 2017.

Mais, au fond, il y a une remise en question plus profonde et qui émerge à peine, aujourd’hui : il faut sortir du récit enchanté de l’innovation technique. Elle n’est pas la solution à tous nos problèmes. Ce que je viens d’écrire montre même qu’elle crée des problèmes de société aigus. La crise écologique nous montre également le coût des appareillages techniques divers que nous utilisons. Le problème, si on renonce à cet enchantement, est qu’il ne restera plus qu’un désenchantement radical. Peu de gens, autour de nous, cherchent un sens à leur vie dans un dialogue avec Dieu. L’élévation du niveau de vie et le progrès technique restent les seuls vecteurs d’espérance, pour bon nombre de nos concitoyens. Et les fractures qui apparaissent au grand jour annoncent donc une crise majeure.

Au milieu de tout cela, les petits calculs électoralistes et la stigmatisation des immigrés sont des dérivatifs peu honorables qui masquent, mais pour combien de temps encore, l’ampleur des questions qui sont devant nous.

Pont de Sèvres-Mairie de Montreuil. D’un Paris à l’autre

La ligne de métro qui va du Pont de Sèvres, au sud-ouest de Paris, jusqu’à la Mairie de Montreuil, à l’est, me fascine, car elle permet de passer en une heure, progressivement et presque insensiblement, des beaux quartiers de l’ouest, à la population bigarrée de la Seine-Saint-Denis. Certes, pour ceux qui connaissent bien la région parisienne, Boulogne-Billancourt est moins huppé que Neuilly-sur-Seine et Montreuil, plus « gentrifié », comme on dit, que La Courneuve. Mais, il n’empêche.

J’ai fait l’exercice de suivre, carnet en main, l’ensemble de la ligne. On peut faire un exercice tout à fait semblable dans n’importe quelle agglomération de taille un peu importante. Personnellement j’habite en grande banlieue. J’aurais pu choisir de suivre une ligne de RER, mais je trouve que la transition y est moins frappante.

Je pars donc du Pont de Sèvres, lieu qui n’a rien de spécialement prestigieux. Je fais une pause au métro Exelmans, juste à l’entrée de Paris, au sud du 16e arrondissement, qui est plus typique des beaux quartiers. On se doute qu’en surface les différences sont plus marquées que dans le métro. Les belles voitures sillonnent les rues. Dans le métro, je vois quelques personnes en habits chics. La plupart sont en habits décontractés, mais français de souche et avec un look que je qualifierais de classe moyenne. Je remarque, également, que la publicité est ciblée vers un public qui va au théâtre ou à des spectacles classiques.

Ensuite, la population se diversifie un peu, jusqu’au moment où nous croisons les Champs-Elysées et la ligne 1 qui a un trajet plus direct. La rame qui était à la limite de la saturation se vide suffisamment pour que nous soyons tous assis (nous sommes en début d’après-midi).

Lorsque nous atteignons les grands magasins du Boulevard Haussmann, je me rends compte que toutes les personnes relativement âgées, qui étaient montées au début de la ligne, sont descendues. C’est significatif : du fait de l’augmentation des prix du foncier il y a également un clivage d’âge dans les lieux de résidence. Ceux qui ont pu acheter avant la montée des prix se séparent de ceux qui sont plus jeunes.

Au moment où nous basculons vers l’est je n’aurais rien remarqué si je n’avais pas été spécialement attentif. De station en station la moyenne d’âge continue à diminuer, par le jeu des descentes et des montées. Et la population immigrée, de toutes origines, commence à monter dans la rame : l’ambiance devient polyglotte. La grande transition est à Nation : lieu de correspondance entre plusieurs lignes, dont la grande ligne A du RER. Là tous ceux qui montent vont manifestement à Montreuil. Et au moment où nous atteignons la dernière station de métro qui est encore dans Paris les dernières personnes qui tranchaient un peu descendent. Pour ce qui est des publicités sur les quais, certaines sont communes tout au long de la ligne. Mais ce qui apparaît, en ce bout de ligne, sont des publicités à destination d’un public jeune : des concerts rock, des récitals de chanteurs, des offres à destination des étudiants, etc.

J’arrive à la mairie de Montreuil : sur la place il y a deux grands marchands bio ! Et en surface, là aussi, la différence est encore plus marquée que dans le métro. C’est l’inverse de tout à l’heure : ceux qui prennent le métro semblent plus favorisés que ceux qui discutent et flânent dans les espaces publics.

Une ségrégation « soft »

Ce qui me frappe est que la transition s’est effectuée l’air de rien. On ne peut pas parler de ghettoïsation. On n’observe rien qui ressemble à une frontière nette. Il est même souvent difficile de statuer sur ce qui se passe à une station donnée. En revanche, en revenant de la mairie de Montreuil je me laisse un peu aller : je laisse défiler trois ou quatre stations en pensant à autre chose. Et quand je regarde à nouveau, la différence est nette.

Tout cela est à l’image de notre société où les clivages sont plus implicites qu’explicites. On vit à l’écart les uns des autres sans le dire. Et les transports, dans tout cela, ne servent pas seulement à nous rapprocher les uns des autres. Ils servent également à nous mettre à distance les uns des autres.

Ce petit voyage que j’ai effectué est comme une parabole : nous nous croisons, nous nous côtoyons à l’occasion, mais nous sommes dans des mondes différents, même si nous sommes reliés par des moyens de transport ou de télécommunication. Au final nous ne nous comprenons pas. Entre générations, entre groupes sociaux, entre cultures d’origine, les barrières sont là, même si elles sont discrètes.

Bon. Le problème n’est pas si nouveau. On connaît les belles paroles de l’épître aux Galates : « En Christ, il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme » (Gal 3.28). Mais le fait même que Paul ait été obligé de l’écrire montre que cela n’avait rien d’évident pour ses lecteurs. En fait, ce qui est frappant est que nous butons toujours sur une difficulté comparable, alors même que nous sommes dans des sociétés démocratiques, que nous avons énormément d’outils pour communiquer ou nous informer sur les autres.

La lente émancipation des contraintes du domicile, pour les femmes

Les enquêtes emploi du temps, que l’INSEE effectue tous les dix ans (à peu près), disent beaucoup de choses sur la manière dont la répartition des tâches entre hommes et femmes, à leur domicile, évolue. Premier constat : elle évolue lentement.

Un cas d’école du changement social

Si on s’intéresse au changement social en général, c’est un cas intéressant, qui en montre toute la difficulté. La première enquête remonte à 1974. A cette époque, déjà, on avait pointé l’inégalité dans la prise en charge des tâches du quotidien, entre hommes et femmes. L’enquête a d’ailleurs été montée pour montrer ce qu’il en était pour de bon. En 1974, les femmes passaient, en moyenne, 5h30 par jour pour les activités liées au foyer (y compris la prise en charge des enfants). En 1974 toujours, les hommes y consacraient 2 heures. 40 ans plus tard, les hommes y passent une demi-heure de plus ! Et encore, la moitié de cette augmentation est due au fait que plus d’hommes sont à la retraite ou au chômage, de nos jours, ce qui les amène à passer un peu plus de temps dans les tâches ménagères. Ce n’est pas tellement la bonne volonté des hommes, ou l’émergence de « nouveaux pères » qui a fait bouger les lignes.

L’essentiel de l’évolution vient de l’autre côté : la diminution rapide du temps passé par les femmes aux mêmes tâches. Aujourd’hui elles représentent 4 heures par jour, soit une heure et demie de moins qu’en 1974. La diffusion des appareils électro-ménagers et la sous-traitance d’une partie des tâches ménagères (garde d’enfants, cuisine préparée) sont les sources essentielles de changement.

De fait, pour parler à nouveau du changement social en général, la réduction des inégalités, quand elle se produit, ne provient presque jamais d’une diminution des avantages du dominant, mais bien plutôt d’une amélioration du sort des dominés. On le voit ici : ce n’est pas le partage des tâches qui a le plus évolué, ce sont surtout les tâches elles-mêmes qui se sont transformées.

Le déplacement des inégalités

Au sein des femmes, se sont les ouvrières qui ont connu la plus forte baisse du temps domestique. Comme l’explique Cécile Brousse, « le temps dévolu aux tâches domestiques a baissé de 10 heures par semaine chez les indépendantes et chez les ouvrières, de 7 heures chez les employés contre seulement 4 heures par semaine chez les cadres et les membres des professions libérales. La très forte diminution du temps consacré à l’entretien des vêtements (nettoyage, couture) explique ces écarts entre catégories sociales : les femmes des catégories sociales moins aisées ont fortement réduit le temps de ces activités alors que les femmes cadres supérieures y consacraient déjà très peu de temps en 1974 ». Au sein de la population féminine on voit que c’est, là aussi, la diminution des coûts de la confection qui a permis le rapprochement entre catégories sociales. De même la baisse des prix des plats préparés et de la restauration rapide a profité en premier lieu aux femmes qui avaient le moins d’argent.

Évidemment, on voit le revers de cette évolution : externalisation de la fabrication de vêtements dans des pays à bas coût de main d’œuvre, où on contrôle mal les conditions de travail ; taylorisation de la production alimentaire, soit dans les usines agro-alimentaires, soit dans la restauration rapide ; et « malbouffe » pour ceux qui ont moins d’argent. Les inégalités ne font pas que se résorber : elles se déplacent, en partie.

Par ailleurs, pour citer à nouveau Cécile Brousse, l’externalisation des tâches ménagères a pu « s’opérer justement parce qu’une part importante de la population féminine […] a occupé les postes créés dans ces secteurs, alors en pleine expansion, tels que le ménage, l’aide à la personne, l’accueil des jeunes enfants, la restauration (rapide et collective notamment), les activités récréatives ». Ce n’est assurément pas la même chose de remplir une tâche chez soi ou d’en faire son métier. Mais, là aussi, on voit que les inégalités se sont en partie déplacées : une partie de ces emplois sont mal payés, durs et fatigants, tout en laissant peu d’initiative aux salariées. Et leurs services restent toujours plus utilisés par ceux qui ont le plus de moyens, même s’ils font l’objet d’aides publiques.

Tout cela doit nous rendre fort modestes. Le changement social, on le voit, est le fait d’une multitude de micro-victoires partielles, qui passent par une poussière d’initiatives diverses et inabouties. Mais cela doit également nous prémunir contre le cynisme ambiant. Si nous n’ouvrons pas un peu les yeux sur les inégalités qui nous entourent, elles se perpétueront sans problème, voire s’aggraveront, en suivant la pente de la plus grande facilité collective. Dans ces enjeux, directement liés à la vie quotidienne, nous sommes tous impliqués dans ce qui arrive à nos proches et à nos prochains.

Les chiffres de la souffrance ordinaire

J’ai eu du mal à le croire, la première fois que je l’ai lu dans la presse : le groupe de pathologies qui coûte le plus cher à l’assurance maladie, en France, sont les troubles de la santé mentale. Évidemment cela dépend de la finesse du regroupement que l’on opère. Mais donnons quelques ordres de grandeur : 15 milliards par an pour les maladies cardiovasculaires, 16 milliards pour le diabète, 15 milliards pour le cancer, et entre 22 et 23 milliards pour la santé mentale. Cela représente 14 % du budget annuel de la « sécu ».

Ce total recouvre des réalités assez différentes. Mais le plus frappant, pour moi, est l’importance des malaises chroniques (l’assurance maladie a pris en compte dans une autre catégorie les prescriptions ponctuelles) que ces chiffres révèlent : près de 6 milliards pour les troubles de l’humeur (dépressions ou épisodes anxieux), 1,5 milliard pour les addictions et 6,5 milliards pour des prises de médicament liées à des consultations chez des généralistes (somnifères, antidépresseurs, anxiolytiques). On arrive à 14 milliards d’euros pour des malaises qui ne relèvent pas des maladies mentales les plus sévères, mais plutôt d’un mal être lancinant.

Il y a un consensus assez général pour dire (un récent rapport parlementaire le confirme) que la prise en charge de la maladie mentale (quelle qu’elle soit) est déficiente, en France : manque de moyens et organisation largement perfectible. Mais, plus encore que pour d’autres pathologies, on est en droit de réfléchir aux sources sociales de cette souffrance.

Quand les inégalités sociales s’inscrivent dans la chair

Certes, tout n’est pas social. Toute personne peut avoir l’une ou l’autre prédisposition, une éventuelle fragilité constitutionnelle. Mais Durkheim, déjà, avait fait remarquer que même si les causes sociales n’étaient pas seules en jeu, elles contribuaient à déplacer les frontières du supportable et de l’insupportable pour chacun d’entre nous. A fragilité égale, quelqu’un qui est soumis à des conditions difficiles « craquera » plus vite que quelqu’un qui a des conditions de vie convenables.

Or les résultats des « enquêtes santé » menées à l’échelon européen sont sans appel. Le graphique ci-dessous, qui résume les résultats pour la France, est éloquent :

Quelques précisions s’imposent : on pourrait attribuer la sur-représentation des employés au fait que les femmes souffrent plus de symptômes dépressifs que les hommes. Mais la courbe jaune tient compte de cette objection : elle calcule le taux à âge et sexe comparables. Par ailleurs, on parle de la catégorie de la personne de référence du ménage (homme en général, sauf en cas de famille monoparentale) et pas de la catégorie de la personne elle-même. Cette dernière remarque laisse entendre, d’ailleurs, que les dépressions sont particulièrement fréquentes pour les femmes élevant seules leurs enfants (car elles sont sur-représentées parmi les « personnes de référence du ménage » de la catégorie employés) ce qui n’a rien de surprenant.

Et l’on peut même considérer que le nombre de femmes en souffrance, en général, n’est pas attribuable (au moins pas uniquement) à une manière « féminine » de réagir aux difficultés de la vie (à supposer qu’elle existe), mais qu’il s’agit d’une généralisation de ce que je laisse entendre : groupe sociale dominé = groupe social en souffrance. Aujourd’hui encore, beaucoup d’hommes ont des vies plus confortables que leurs épouses, qui doivent gérer plus de contraintes en parallèle.

Vivre au jour le jour des situations de travail tendues, autoritaires et mal reconnues, peut rendre malade. Devoir gérer un budget familial tendu et manquer de moyen peut également finir par obséder. Les inégalités sociales s’inscrivent dans la chair. Et la santé mentale n’est d’ailleurs pas seule en jeu. On retrouve des graphiques analogues pour le tabagisme ou pour l’obésité qui sont d’autres manières de réagir à des vies frustrantes et stressantes.

Changer le pansement ou penser le changement ?

Ces chiffres globaux confirment ce que les enquêtes plus focalisées, ou des enquêtes de terrain ont montré : les situations de travail actuelles qui mettent une forte pression sur les salariés et qui ne laissent pas beaucoup de place au dialogue, pèsent sur la santé. La maladie devient, parfois, le dernier refuge qui permet d’exprimer un malaise. Le chômage, on s’en doute, ne rend pas la santé ! Il est, surtout chez les hommes (pour le coup), un facteur favorisant de nombreuses pathologies. Au-delà du travail, c’est toute la vie sociale qui est devenue beaucoup plus exigeante, avec des liens sociaux qui protègent moins que par le passé et des attentes qui pèsent sur chacun, plus fortes.

Et face à une telle situation on essaye de soigner. Les soignants eux-mêmes disent, répétons-le, qu’ils sont mal équipés pour y faire face. Je ne me lancerai pas dans le débat sur l’organisation territoriale et institutionnelle de la psychiatrie, qui excède mes compétences. On ne peut, en tout cas, que tirer le chapeau aux professionnels de santé qui tentent, malgré tout, de faire leur travail dans un contexte difficile.

Cela dit, en sortant du strict domaine de la médecine, il serait quand même sain de s’interroger, collectivement, sur une vie sociale qui rend autant de gens malades. Pour citer Francis Blanche, il serait temps de penser le changement, plutôt que de s’évertuer à changer le pansement. Il y a d’autres solutions à la souffrance sociale, aux rapports hiérarchiques brutaux, à la pression de la vie contemporaine, à l’isolement, ou à la pauvreté, que d’avaler toujours plus de médicaments.

Le Bon Samaritain, trouvant un blessé sur la route, aujourd’hui, lui donnerait sans doute un antalgique. Mais il y a autre chose, dans cette histoire de l’évangile, qu’un soin (à court terme absolument nécessaire). Il y a une présence, une disponibilité, un bout de chemin fait de concert, une attention à l’autre, qui soignent, d’une autre manière que les pansements : qui soignent le trauma de l’agression subie, qui restaurent une communauté humaine, qui donnent confiance dans la vie sociale.

Quand l’imprévisible nous tarabuste

L’imprévisible et le risque sont devenus des questions hypersensibles, dans le monde lourdement instrumentalisé qui est le nôtre. La chimère d’un monde dépourvu d’aléas, où les alarmes antivol seraient totalement efficaces, où personne ne pourrait franchir de frontières sans des papiers en règle, où toutes les épidémies seraient sous contrôle, où aucun commerce d’arme clandestin ne fleurirait, où le monde politique serait transparent et sincère, etc… cette chimère hante bien des esprits.

Le populisme se nourrit de telles attentes. Le secteur de la sécurité, pour sa part, est un marché fort rentable. Et la peur de perdre une partie de son avoir est un source majeure d’inquiétude, autour de nous.

Il semblerait que le risque soit une phénomène résistant à toutes les tentatives menées pour en venir à bout. Malgré l’impressionnante maîtrise que l’humanité a gagné sur la matière et sur les processus biologiques, elle se heurte toujours à un futur ouvert qui pourrait la réjouir, mais qui l’inquiète fondamentalement.

Une parabole subversive

A ce propos, un texte, en apparence aussi simple, et aussi connu des lecteurs de la Bible, que la parabole du semeur (Mt 13.3-9, Mc 4.2-9, Lc 8.5-8) est un texte profondément subversif et dérangeant. Jésus y raconte tout ce qui rend le métier d’agriculteur pénible : certaines graines ne poussent pas, la brusque chaleur fait péricliter une pousse, les ravageurs font des dégâts, etc. Sans être agriculteur, il suffit d’avoir un carré de jardin pour comprendre parfaitement de quoi il parle. Les événements tournent sans cesse d’une manière frustrante et imprévisible. Et, en dehors même de l’agriculture (amateure ou professionnelle), c’est là tout ce qui nous pourrit la vie. Les retours des journées de travail, dans les chaumières, sont l’occasion de longs échanges où toutes les frustrations de la journée sont passées en revue. La plainte ordinaire, que l’on entend au café, dans les dîners en famille ou entre amis, ressasse tout ce qui se met en travers de notre route, tout ce qui fait obstacle au déroulement que nous aimerions plus lisse et plus prévisible, du cours de nos actions.

Un Dieu très éloigné de l’imaginaire technique

Or Jésus nous choque en prenant cette situation comme exemple, comme modèle de la manière dont Dieu agit ! Dieu se préoccupe des résultats, assurément, mais ces résultats passent par une somme d’échecs et un petit nombre de succès qui, eux, sont particulièrement prolifiques. Là aussi, quiconque a essayé de faire pousser quelque chose voit très bien de quoi il retourne : quand tout d’un coup une plante produit, c’est à profusion. Les arbres, d’ailleurs, produisent, annuellement, des milliers de graines susceptibles de donner naissance à de nouveaux arbres. Pour l’essentiel c’est en pure perte. Pourtant, si on abandonne la nature à elle-même, on se retrouve, au bout de quelques années, avec un taillis touffu.

Or qu’est-ce qui fait que, finalement, c’est telle graine plutôt que telle autre qui produit ? C’est difficile à savoir.

Sortons, une fois encore de l’agriculture, et pensons à ce que la somme de nos diverses actions produit. Si on est un peu lucide, on se retrouve dans une ambiance pas si éloignée de la parabole du semeur. Beaucoup de projets se terminent dans des impasses. Nous nous heurtons à toutes sortes d’oppositions. Les revers de fortune ne manquent pas. Pourtant, quelque chose se passe, finalement. Mais quoi ? Comment ? Par qui ? Quand ? Mystère.

Et Jésus a l’air de dire que toutes ces questions qui nous tarabustent ne préoccupent pas vraiment Dieu lui-même. Certains objecteront que Dieu sait tout, ce qui lui donne un avantage sur nous. Mais avouons que si nous savions d’avance ce qui marcherait et ce qui ne marcherait pas, nous n’agirions pas de cette manière.

En fait, beaucoup de ce qui fait l’imaginaire technique est une tentative pour réduire la part d’imprévisible dans nos actions, pour, si possible, agir efficacement et à coup sûr, pour optimiser les ressources afin de les mobiliser dans les procédés les plus efficaces. Manifestement Dieu se détourne radicalement d’une telle manière de raisonner. Il sème à profusion et récolte à profusion, au travers d’un processus très largement déroutant !

Des techniques matérielles aux techniques sociales : le grand piège

Le propos de Jésus n’est certes pas de formuler un précis d’agriculture. A travers la parabole du semeur et sa cousine, la parabole de l’ivraie, il nous enseigne plutôt quelque chose sur le rapport aux autres. Si Dieu se permet autant d’ouverture et de risque d’échec dans la transmission de sa parole, nous devons nous en accommoder et laisser, nous-mêmes, autant de marge de manœuvre aux autres.

Or c’est là que l’imaginaire technique dérape. Il est tentant d’utiliser des technologies diverses pour mettre les autres à distance et se prémunir contre les intrusions. Mais les voleurs, pour citer à nouveau l’évangile, continuent à « percer et dérober ». Et puis les choses vont plus loin. La tentative de mieux maîtriser les réalités matérielles se diffuse, insensiblement, vers les réalités sociales. Le rapport aux choses déteint sur le rapport aux personnes. Et voilà comment on cherche à instrumentaliser la communication, à mobiliser la publicité ou la propagande, pour conduire les autres à faire ce qui nous arrange. Cela vaut dans le champ politique, dans l’entreprise, mais aussi dans n’importe quel groupement, y compris une communauté religieuse.

Or Dieu ne nous demande pas d’agir en pure perte, de nous désintéresser des résultats de ce que nous faisons, ou de nous croiser les bras : il nous propose de donner avec générosité et d’attendre, au moins un moment, avant d’en voir les fruits. Et il semble qu’il y ait une fécondité plus importante, un surgissement plus créatif, là où nous acceptons de lâcher prise. A l’inverse (faut-il l’ajouter ?) à force de considérer l’autre comme un obstacle ou comme une menace, c’est le rétrécissement et la sclérose qui nous guettent.

Ceux qui ne croyaient pas à l’automobile …

A la fin du mois d’août sont publiés, chaque année, les comptes des transports. Je laisse de côté la plupart des pages de ce document assez technique, et je vais, régulièrement, regarder comment le trafic a évolué. On le mesure en tonnes-kilomètres pour le transport de marchandises et en voyageurs-kilomètres pour les transports de personnes. Et on découvre ainsi que, depuis 2001, l’usage de l’automobile stagne. Le graphique ci-dessous compare les chiffres à ceux de 1990 (par définition les courbes partent toutes de 1)

Source : Comptes nationaux des transport (1990-2018)

Depuis 1995 le transport en commun gagne des parts de marché. L’évolution du transport routier de marchandises est plus difficile à interpréter car elle est plus directement liée à la conjoncture économique : on voit que la crise de 2008 y a mis un coup d’arrêt.

Les chiffres d’usage de la voiture individuelle sont particulièrement frappants. Entre 2001 et 2018 son usage a augmenté de seulement 5 % alors que, dans le même temps, la population a augmenté de 10 %. Si on parle de facteur 4, pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre, on est loin du compte. Mais la stagnation soudaine de l’usage de la voiture est, malgré tout, un tournant historique. Le site du Ministère du Développement Durable donne accès aux archives des anciens rapports. On peut, de la sorte, remonter jusqu’en 1954. On découvre, alors, qu’à certaines époques la croissance de l’usage de la voiture était fulgurante : + 60 % entre 1955 et 1960, + 75 % entre 1960 et 1965 et + 50 % entre 1965 et 1970! A cette époque là (en 1969, exactement) une officine, cherchant à encourager les entreprises à mener des campagnes publicitaires, a pensé avoir trouvé l’argument massue :

Affiche de la campagne de 1969

Il est vrai qu’avec des taux de croissance autour de 10 % par an, il était difficile de ne pas « croire » à un tel phénomène. A partir de 1970 la croissance se ralentit un peu : il faut 10 ans, entre 1970 et 1980, pour observer de nouveau une croissance de 50 %. Mais elle reste, malgré tout, soutenue. Entre 1980 et 1990 la croissance est encore de 28 % ; entre 1990 et 2000 : 22 %. Même sur cette dernière période, il faut prendre la mesure de la véritable lame de fond que ces chiffres représentent. En 2000 on fait tout simplement 10 fois plus de kilomètres en voiture qu’en 1955 (alors que la population n’a augmenté que de 40 %) !

Que se passe-t-il en 2001 ?

La rupture de fin 2001 est en partie mystérieuse. Cette année là, le prix du carburant n’est pas particulièrement élevé. En 2000 l’usage stagne déjà. En 2001 il repart de l’avant, puis, à partir de 2002, la stagnation s’installe. Aucun événement décisif ne s’est pourtant produit. La rupture est le fruit d’une évolution qui a fait son chemin sans bruit.

En fait, depuis plusieurs années, les pouvoirs publics, comme les citoyens ont arrêté de « croire » à l’automobile. Les grands travaux autoroutiers s’éteignent les uns après les autres. On ne construit presque plus de voies rapides urbaines et, de la sorte, les bouchons se multiplient. Il devient moins intéressant de prendre sa voiture. De nouvelles générations arrivent à l’âge adulte : pour elles la voiture n’est pas un symbole d’émancipation ; c’est juste un outil éventuellement utile. Les jeunes se précipitent moins pour avoir leur permis de conduire. A l’inverse, les grandes villes recommencent à investir lourdement dans leurs réseaux de transport en commun. On regarde, désormais, les outils de transport de manière pragmatique et la voiture fait beaucoup moins rêver. Les personnes qui passent des heures à la bichonner sont devenues une minorité.

La diffusion d’Internet et du téléphone portable (à partir de 1997) n’a pas conduit les gens à moins se déplacer. Les enquêtes montrent qu’ils y consacrent toujours autant de temps. En revanche, cela a accru le côté utilitaire des déplacements : on réfléchit davantage à où on va et comment on y va.

De quelle croyance parle-t-on ?

Croire à l’automobile : la formule est intéressante. Elle montre bien que les progrès techniques ne mettent pas seulement en jeu la rationalité, mais que s’y mêlent des attentes, des phantasmes, des espoirs pas toujours explicités, mais bien réels.

Gabriel Dupuy avait souligné dès 1999, dans La dépendance automobile (ed. Anthropos), que beaucoup de personnes projetaient sur la voiture un rêve d’indépendance, pour finalement en devenir dépendants. Si l’on habite hors d’un centre-ville, il est, de fait, devenu fort difficile de se passer d’une voiture.

Or il semble, aujourd’hui encore, plus facile de croire en un objet que de faire confiance à une personne (pour ne pas parler de Dieu !). Le smartphone a sans doute remplacé l’automobile dans les rêves d’émancipation. Oui, on pense pouvoir manipuler un objet plus facilement qu’une personne. Le sentiment de maîtrise que nous donne un dispositif technique est immédiat. Mais qu’en est-il sur le long terme ? On met tout un temps à revenir sur terre et à se rendre compte que cette maîtrise est largement un leurre.

Les relations humaines peuvent être bien décevantes, elles aussi. Cela dit, les amitiés sont des liens très fiables. On ne manipule pas son ami, mais il nous aidera en cas de coup dur. Quant à Dieu, il peut sembler bien lointain et hors de toute prise, mais il restera à nos côtés sans défaillir, pour peu que nous lui fassions confiance. C’est une autre forme de croyance qui est ici en jeu. On met souvent plus de temps à y rentrer et à s’y tenir. Mais elle nous libère au lieu de nous asservir.

L’essentiel, tout près de nous

On peut voir, en ce moment, à Paris, deux expositions de photographes qui se sont limités à scruter un petit espace, qui les touche de près, pour construire leur œuvre. Et la grandeur et la force de leur travaux respectifs est de nous parler du proche, du familial, du terroir, pour s’élever, chemin faisant, à l’universel. Ils font, ainsi, penser au titre de la fameuse conférence de Miguel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs ».

Whrigt Morris à la fondation Henri Cartier-Bresson (jusqu’au 29 septembre)

Donnons quelques détails. Tout d’abord Whrigt Morris (1910-1998), dont l’œuvre écrite est plus abondante que l’œuvre photographique. Quand il a photographié, il est retourné au Nebraska (ou dans ses parages), là où il a passé son enfance. Il nous fait voir des bâtiments abordés frontalement et dépourvus de présence humaine. Cette présence est renvoyée aux textes qui faisaient le pendant aux photos, dans des livres expérimentaux dont on peut consulter des extraits. Cette région du Midwest où son grand-père vivait encore quand il l’a photographié (pour une fois ! mais de dos) a tout de l’Amérique profonde. Morris a, pour sa part, largement sillonné l’Amérique et au-delà. Quand il revient sur la terre de ses racines, l’exode rural est passé par là. Le regard est tout à la fois nostalgique et distancé. On lit, dans ses photos, en creux, l’impossible dialogue entre deux Amériques qui s’affrontent, aujourd’hui encore, dans les urnes, dans le champ culturel. Nulle dénonciation dans son travail. Il restitue la vie d’une petite ville du Nebraska dans sa quotidienneté. Il en parle comme d’un univers familier. En même temps, on sent qu’il est ailleurs. C’est l’aventure d’une vie qu’il nous raconte : confesser notre dette à l’égard de nos racines et, néanmoins, avoir la liberté d’aller dans une autre direction. « Ce n’est pas toi qui porte la racine, c’est la racine qui te porte », comme l’a écrit l’apôtre Paul (Rm 11.18). Mais l’arbre ne se résume jamais à sa racine.

Sally Mann, au Jeu de Paume (jusqu’au 22 septembre)

Sally Mann, d’une autre génération (elle est née en 1951), a construit la grande majorité de ses projets dans sa Virginie natale. Elle a vécu, elle aussi, dans d’autres lieux. Mais, d’une manière encore plus délibérée que Whrigt Morris, elle choisit de nous montrer le monde à partir d’un point d’observation qui, vu de France, semble minuscule.

Elle tourne, d’abord, autour de la maison de vacances de sa famille. On s’aperçoit, dès ce moment, que ses photos n’ont pourtant rien de banal. Elle nous parle de notre enfance, de ce qu’il nous en reste et de ce que nous avons laissé de côté, à travers les scènes qu’elle immortalise. Puis elle va un pas plus loin. La Virginie a été le théâtre de nombreux combats pendant la guerre de Sécession. Sally Mann retourne sur le lieu de ces combats. Elle ne reconstitue rien. Elle utilise simplement un procédé photographique de l’époque qui donne des clichés parsemés de tâches et de rayure. Il ne reste que des prairies paisibles. Le temps qui s’est écoulé nous saute à la figure. Et ce « sud profond » qu’elle nous raconte garde un côté mystérieux et inquiétant. L’esclavage qui fut le motif de la guerre, et le racisme qui lui a succédé, affleurent. Elle décide d’aller à la rencontre d’hommes noirs et de faire retour sur les relations naïves et complexes qu’elle a noué avec sa nounou noire quand elle était jeune.

L’histoire a traversé et traverse encore ce quotidien. Elle est là, à portée d’objectif, pour qui accepte de regarder.

Tout près de toi est la parole

Ces partis pris me parlent. Tout ce qui fait les grandes questions qui agitent nos vies se trouve à notre porte. L’histoire n’est pas une réalité abstraite qui nous surplombe : elle traverse notre existence et nous en sommes partie prenante. Elle est le fruit du positionnement et du rôle joué par chacun à sa mesure. Les allers et retours que nous effectuons nous donnent du recul, nous permettent de voir les choses différemment, mais ils nous ramènent là où nous sommes et nous interrogent jusqu’au plus près de ce que nous vivons.

Or, la tentation de penser que la solution est ailleurs, et loin de nous, est tenace. Ou bien on considère que ce sont d’autres, dans des palais ou des centres d’affaire lointains qui peuvent faire « quelque chose », tandis que le citoyen de base est impuissant. Ou bien, devant les limites et les faillites que nous expérimentons, on va chercher dans des pays lointains, dans des cultures méconnues, des sagesses nouvelles, parce que celles que nous pratiquons sont en échec. Ou encore, on va chercher dans le dépaysement une solution à nos coups de déprime. Se rêver ailleurs est souvent une fuite. Le regard des autres, des autres cultures, est instructif et souvent salutaire. Mais le lieu de notre engagement, là où nos responsabilités sont les plus grandes, est ici et maintenant.

En fait, en sortant de ces expositions, le texte du Deutéronome m’est, presque naturellement, revenu en mémoire : « Ce commandement que je te donne aujourd’hui n’est pas trop difficile pour toi, il n’est pas hors d’atteinte. Il n’est pas au ciel ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? » Il n’est pas non plus au-delà des mers ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? » Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique » (Dt 30.11-14).

Aucun des deux photographes dont je parle ne se réclame de la foi chrétienne. Mais ils nous rendent sensibles au fait que les appels essentiels qui nous sont adressés se jouent immédiatement dans ce qui est (et ceux qui sont) les plus proches de nous. C’est là, déjà, que les choix essentiels s’opèrent.