La technologie ne nous sauvera pas

Nous avons pris l’habitude, collectivement, de considérer que l’innovation technologique permettait de repousser toutes les limites. Ce qui semble impossible aujourd’hui, serait, virtuellement, possible demain. C’est spécialement frappant, ces dernières années, dans le domaine des télécommunications.

Mais il y a des domaines où l’innovation technique ne permet plus que des avancées limitées. Par exemple, en France (et dans l’ensemble de l’Europe) la progression des rendements agricoles stagne, depuis les années 1990, pour le blé tendre, le blé dur, l’orge, l’avoine et le tournesol. Il y a des interprétations diverses de cette stagnation. Les plus technophiles ne manquent pas d’imaginer qu’il faudrait aller plus loin dans les intrants artificiels. De l’autre côté, certains pointent la dégradation des sols due à l’usage immodéré des mêmes intrants. Mais ce constat, que personne ne conteste, explique, en tout cas, la tension aiguë dans laquelle vit la profession agricole. Et elle se répercute sur un autre sujet où l’innovation technique ne peut pas grand-chose : celui de l’usage de l’eau. On peut sans doute l’optimiser davantage, mais il est surtout de plus en plus évident qu’il faudra arbitrer entre des usages concurrents.

Autre coup d’arrêt : depuis le début des années 2000, le nombre de kilomètres parcourus en voiture, chaque année, dans la France entière, ne croît plus que très lentement, surtout comparé à ce qui a prévalu entre 1950 et 2000. Cela ne résulte pas tellement d’une prise de conscience écologique, mais plutôt du fait qu’il n’y a plus de place pour la voiture en ville. Il serait possible de construire des infrastructures gigantesques pour continuer à irriguer l’espace urbain, et multiplier les parkings à étage, mais tout cela coûte beaucoup trop cher et les techniques constructives touchent leurs limites. De la sorte, les artères structurantes des grandes villes sont saturées et, l’une après l’autre, les autorités municipales limitent l’usage de la voiture en centre-ville.

Dernier exemple : on commence à se tourner vers des gisements de pétrole de moins en moins performants. Ce qu’on appelle le « taux de retour énergétique », c’est-à-dire l’énergie produite, par rapport à l’énergie nécessaire pour extraire l’hydrocarbure, était, autrefois de 100/1. En ce qui concerne le gaz de schiste, il est autour de 4/1 (les évaluations varient). Et, là non plus, nonobstant les ravages environnementaux provoqués par l’exploitation du gaz de schiste, on ne parvient pas à améliorer ce taux de retour.

Les conséquences sociales de ces blocages

Cette fermeture des horizons provoque des tensions considérables. La question de l’usage de la voiture a embrasé la France, au moment de l’épisode des gilets jaunes. La répartition des ressources en eau est, actuellement, un des sujets les plus conflictuels, même dans le climat non aride de notre territoire. Et l’accès aux ressources énergétiques devient une arme de guerre puissante.

Les tensions sociales sont d’autant plus vives que l’innovation technique a souvent servi à acheter la paix sociale. Beaucoup de groupes sociaux ont accepté une position dominée, moyennant la promesse qu’ils récupéreraient, en partie, les bénéfices des progrès technologiques. Dès l’aube de la révolution industrielle, les tenants de cette nouvelle voie ont pensé qu’ils avaient trouvé un bon moyen de régler la plupart des dilemmes moraux. Les outils perfectionnés ont permis, de fait, d’être moins dépendants les uns des autres. L’économie de marché a, elle-même, été présentée comme méritocratique : elle permettrait aux plus méritants de s’enrichir.

On va retourner vers des enjeux sociaux frontaux et cela risque de faire des étincelles

L’histoire réelle des deux-cents dernières années, a été semée de bien plus de misères, d’exploitations et de conflits atroces, que ce que cette utopie prévoyait.

Mais, en ce moment, s’ouvre une nouvelle période où l’innovation technique permet de moins en moins de déplacer les oppositions sociales. L’indépendance qu’elle permet se retourne en isolement face aux difficultés. Et les inégalités entre pays et entre groupes sociaux n’ont plus la perspective de diminuer « par le bas », les plus pauvres pouvant envisager de gagner de l’aisance matérielle.

L’économie moderne s’est construite contre la féodalité et contre les rapports monarchiques. Mais les tensions d’aujourd’hui font émerger de nouvelles féodalités.

On comprend où je veux en venir : à nous, modestement, pour autant que nous ne sacrifions pas nous-mêmes à Mamon, de nous démarquer, et de proposer aide et repères à tous ceux, autour de nous, qui risquent d’être entraînés dans des événements violents qui les dépasseront.

Ce que nous apprennent nos limites et ce qu’il nous en coûte de les ignorer

Dominique de Villepin vient de publier, sur la plateforme Le Grand Continent, un texte substantiel (qui fait une soixantaine de pages en format PDF) intitulé Le pouvoir de dire non. Il n’en est sans doute pas le seul auteur. On sent, ici ou là, l’usage de fiches de lectures ou de notes de synthèse, mais peu importe. J’ai été assez étonné du contenu, aussi stimulant que lucide, de cet essai, assez loin des positions tenues par l’essentiel de sa famille politique, aujourd’hui.

On peut résumer sa position en citant deux phrases conclusives : « Tout commence par une reconnaissance : celle de nos limites. Puisque, comme j’ai voulu le montrer, la rareté planétaire est la source souterraine de toutes les dérives politiques actuelles ».
Je suis très largement d’accord avec cette analyse.

Quand le déni des limites rend fou

Il commence son propos en parlant de la politique délirante mise en œuvre par Donald Trump. Et il souligne, avec raison, que Trump est l’arbre qui cache une forêt bien plus vaste. Sa réélection doit nous interroger : elle est le signe de l’ancrage politique profond de ce mouvement, dont on trouve d’autres avatars, ailleurs dans le monde, et jusque chez nous.

En fait, l’humanité tout entière, et même (ce qui est nouveau) la partie la plus nantie d’elle-même, bute, aujourd’hui, sur les limites de la Terre. Et cela génère des réactions extrêmes : « le déni frontal, la négation volontaire de toute limite. C’est l’illimitisme assumé, incarné par Donald Trump, figure d’un absolutisme sans habillage doctrinal, empire d’instincts et de postures, empire de commandement, au sens premier de l’imperium. L’action prime, le verbe tranche, le chef domine. Il ne gouverne pas, il incarne. Il n’organise pas, il impose. À l’intérieur comme à l’extérieur, tout doit se soumettre au théâtre de la puissance, à sa visibilité, à sa démonstration ».

Cet illimitisme rencontre un ressort profond chez tout un chacun : l’ivresse de la puissance totale. Il a été soutenu, historiquement, par les succès de l’innovation technique qui ont conduit, sans cesse, à repousser la frontière du possible. Ce qui était impossible aujourd’hui deviendrait possible demain.

Il y a des fondamentaux auxquels l’innovation technique ne permet pas d’échapper.

Mais les succès évidents de l’innovation technique ont fait oublier qu’elle ne contournait que très partiellement certains fondamentaux. Au nombre de ces fondamentaux, il y a la consommation élevée d’énergie, impliquée dans pratiquement toutes les innovations techniques. On rêve, bien sûr, de produire plus en consommant moins d’énergie. On y réussit en partie, mais en partie seulement. En fait, aucune innovation technique n’a, depuis deux siècles, permis un retournement de tendance significatif. Le monde, dans son ensemble, continue à consommer de plus en plus d’énergie. On peut faire la même remarque sur la consommation des minerais et des ressources naturelles : aucune technique de recyclage n’est parvenue à freiner significativement la chasse aux minerais un peu partout dans le monde.

En résumé, dans certains domaines, l’horizon du possible se déplace, mais dans d’autres, non. Et c’est là que l’imaginaire de la toute-puissance, qui nous habite tous, se heurte à une réalité profondément blessante pour nous egos : il y a, bel et bien, de l’impossible.

Et cela produit, comme l’écrit Dominique de Villepin « le trumpisme qui est davantage qu’un homme : c’est une structure affective, une économie morale fondée sur la domination. La nature, la femme, l’étranger, tout doit y rester à sa place ».

Il y a pourtant de belles choses à vivre ensemble, au sein de nos limites collectives

Or cette angoisse, qui étreint particulièrement ceux qui ont eu l’habitude de se servir en premier, dans les biens à disposition sur la planète, un moment donné, nous fait oublier qu’il y a énormément de belles et de bonnes choses à notre disposition, pour peu que nous soyons disposés à les partager.

Oui, beaucoup, même parmi les chrétiens de tous bords et de tous pays, semblent sourds à la question fondamentale posée par l’évangile : « que servirait-il à un homme de gagner le monde entier s’il se perd ou se ruine lui-même ? » (Luc 9.25).

Qu’avons-nous à espérer de cette folie prédatrice, en admettant même que nous soyons du côté des privilégiés ? Peu de choses, en fait. Bien moins, en tout cas, sans même parler d’amour du prochain, que de la joie de vivre ensemble des relations mutuellement enrichissantes.

Le cauchemar de la technolâtrie dans toute son horreur

On peut s’interroger sur les prises de position d’Elon Musk, qui ont varié de tout à son contraire, au fil des ans, mais il y a une constante dans ses obsessions : ce sont les attentes éperdues qu’il place dans la technologie.

Un arsenal technologique protéiforme, qui va jusqu’au rêve transhumaniste

Sa biographie est, en effet, jalonnée d’innovations diverses qui, toutes, associent une technologie et une valorisation financière. Il a commencé par investir dans une société de logiciels, puis a monté une banque en ligne et cofondé le système de paiement Paypal. Après il s’est lancé dans l’aventure spatiale avec Space X et dans les véhicules électriques avec Tesla. Il a fait un passage aussi dans Open AI.
Mais, derrière tous ces investissements, il y a le désir d’échapper aux limites de sa condition humaine. Avec Space X, il rêve d’aller coloniser la planète Mars, lorsque la Terre sera devenue hors d’usage. Il consomme, par ailleurs, régulièrement, des médicaments censés doper ses capacités. On a parlé, récemment, de son usage de la kétamine qu’il utilise comme antidépresseur. La société Neuralink qu’il a fondée, a développé des puces qu’elle a commencé à implanter dans des cerveaux humains, avec le but de fusionner les intelligences humaines et artificielles.
On reconnaît, dans tout cela, l’univers culturel du transhumanisme, même si certains transhumanistes pensent qu’il ne va pas assez loin. L’idée de base est de sortir du carcan de la condition humaine pour viser des horizons illimités.

La recherche du pouvoir sous toutes ses formes

Le côté libertarien du personnage est tout à fait cohérent avec cette recherche infinie de la puissance. Il n’admet pas que quiconque l’empêche de faire ce qu’il a envie de faire. Les scientifiques qui parlent des microbes, du changement climatique, des risques environnementaux sont des gêneurs. La science qu’il a en vue ne peut être qu’au service de la technique. Sinon elle est à ranger dans la même catégorie que les agents publics, qu’il a, désormais, pour mission de licencier massivement, et qui se mettent en travers de ses intérêts particuliers au nom de l’intérêt général.
Et l’idéal est de pouvoir dire, sur le réseau X, tout ce qui lui passe par la tête, en tentant d’intimider ceux qui ne pensent pas comme lui.

Où l’on voit que la technolâtrie et le transhumanisme sont des idéologies profondément inégalitaires

Le transhumanisme inquiète depuis longtemps. En tant qu’idéologie totale, il n’est revendiqué que par une petite minorité. Mais on a souvent souligné, qu’implicitement, il était vecteur d’inégalités. De fait, les technologies qu’il conduit à mettre en œuvre coûtent cher et donc, par définition, elles seront réservées à une élite fortunée.
On découvre que l’intelligence artificielle est gourmande en énergie, et que dire des fusées censées nous emmener sur Mars ?! Et l’attitude de Musk et de Trump, qui se résume au rapport de force à l’état brut, montre que celui qui rêve du pouvoir technique rêve aussi du pouvoir sur les autres.
Elon Musk a, d’ailleurs, basculé dans ses postures les plus autoritaristes quand il a appris que son fils voulait changer de genre. Or le fils en question a révélé que son père avait eu recours à une fécondation in vitro sélective, pour être certain d’avoir un fils. On voit où le désir de toute-puissance peut mener.

Cette folie est-elle la révélation de la part sombre qu’il y a dans tout rêve technique ?

Il est difficile de ne pas penser à Jacques Ellul, face à ce déchaînement débridé de puissance. Cette outrance technique n’est-elle rien d’autre que ce qui est déjà en germe, sur le mode mineur, dans toute recherche d’efficacité technique ?

La question est posée. Pour ma part il ne me semble pas qu’il y ait une continuité entre le geste technique le plus simple et ce cauchemar éveillé. En revanche, le point de bascule, le moment où l’on rentre dans une logique qui se ferme à toute remise en question, n’est pas si évident que cela à définir. Et il est clair que l’extrémisme technique dans lequel une fraction de la population s’est installée trouve des échos dans des rêves de puissance plus ordinaires.

En tout cas, cela doit interroger les demandes que nous adressons, explicitement ou implicitement, à l’innovation technique. Et les exhortations de Jacques Ellul de s’en tenir à la non-puissance ont toute leur valeur, aujourd’hui.

Énergie, que de crimes commet-on en ton nom !

Finalement, derrière les outrances, les allers et retours, et les menaces brandies par Donald Trump, on perçoit quelque chose de récurrent. Il y a eu, d’abord, l’appel aux pétroliers : « forez ! forez ! forez! » (chose qui n’est pas aussi facile à dire qu’à faire, d’ailleurs). Il y a eu, ensuite, la volonté d’annexer le Canada et le Groenland, terres de ressources à exploiter. Puis les demandes exorbitantes à l’Ukraine de livrer son sous-sol plus ou moins à perpétuité aux États-Unis. Derrière ces diverses sorties j’entends, en fait, la panique de tout un milieu social qui se rend compte que les ressources de la Terre sont en train de s’épuiser. La volonté prédatrice est l’ultime sursaut de riches qui se disent que, s’il faut changer d’attitude à l’égard de la création, ils seront les derniers.

La longue histoire de la prédation des ressources naturelles

Cela dit, ce qui s’exprime à visage découvert, aujourd’hui, n’est que la suite d’une très longue histoire. Le besoin de pétrole a provoqué de nombreux événements géopolitiques. En 1951, déjà, la décision du gouvernement iranien de nationaliser le pétrole qui était, auparavant, exploité par une compagnie britannique, provoqua de vives tensions internationales. L’affaire se termina par ce qu’on a appelé « l’opération Ajax », menée de concert entre la CIA et le MI6 britannique, qui conduisit au renversement du gouvernement et à l’installation d’un premier ministre plus complaisant avec les intérêts anglais et américains.

On connaît aussi l’incroyable retentissement économique qu’eut la décision de l’OPEP, en 1973 de réduire sa production de pétrole. Elle était en fait, au départ, une mesure de rétorsion des pays arabes contre le soutien américain à Israël lors de la guerre du Kippour, où l’Égypte et la Syrie avaient coalisé leurs forces pour attaquer l’état hébreu.

Plus près de nous, il est clair que la première guerre du Golfe aurait été tout autre si ce n’était pas le Koweit qui avait été envahi. Et la deuxième guerre du Golfe, qui visait à transformer l’Irak en allié plus conciliant, était encore plus dépendante de la géopolitique du pétrole. Il faut dire aussi que la famille Bush avait d’énormes avoirs dans l’industrie pétrolière.

Mais ce qui vaut pour le pétrole vaut pour d’autres ressources, et, à l’âge d’or des empires coloniaux français et britanniques, l’exploitation éhontée des ressources des pays colonisés était la règle.

Aujourd’hui encore, la guerre du Kivu, en république démocratique du Congo, doit son origine aux mines de coltan qui s’y trouvent. Le coltan est un minerai indispensable à l’industrie électronique et informatique…

En fait, quand on se plonge un peu dans le suivi des matériaux stratégiques pour maintenir notre mode de vie actuel, cela provoque un mélange de vertige et de nausée. Notre rêve technologique énergivore, a un coût en guerres, en exactions, en souffrances diverses dont on n’a qu’une faible idée.

Combien de temps encore accroîtrons-nous notre dépendance à l’égard des sources d’énergie ?

En dehors même de préoccupations écologiques, le coût énergétique de notre développement économique ne peut qu’interroger. Il engendre des dépendances qui sont sources de conflits, armés le cas échéant. On a payé pour le comprendre lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’augmentation du coût du gaz a provoqué une secousse majeure, aussi bien économique que politique, dans notre pays.

Et ce qui est arrivé avec le gaz pourrait bien nous arriver, également, avec l’uranium. Comme l’écrit, par exemple, le portail de l’intelligence économique, qui n’a rien d’une officine gauchiste, les pays où nous nous approvisionnons en uranium nous rendent sensibles à la menace de la Russie et de la Chine. Je cite le portail : « sur les dix dernières années, la France a importé 88 200 tonnes d’uranium naturel. Selon le comité Euratom, ces importations proviennent majoritairement de 4 pays : le Kazakhstan (environ 27%), le Niger (environ 20%), l’Ouzbékistan (environ 19%) et la Namibie (environ 15%) ». Entre temps le Niger, décidant de prêter une oreille plus attentive à la Russie qu’à la France, n’est plus une source envisageable. Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan fournissent, pour leur part, comme on l’imagine, aussi de l’uranium au russe Rosatom.

Finalement, même si les composants électroniques ont leur propre chemin de dépendance, c’est encore l’éolien et le photovoltaïque qui nous contraignent le moins !

Mais c’est surtout notre véritable addiction à la consommation énergétique qui est problématique. On apprend, par exemple, que l’intelligence artificielle va encore accroître cette addiction. Peut-on encore appeler cela de l’intelligence ? C’est peut-être les chinois qui vont relâcher cette pression en imaginant des logiciels, précisément, plus intelligents et utilisant moins des effets de masse.

Il semble, en effet, que l’intelligence nous ait désertés. Mais il est possible qu’elle fasse retour d’une manière cruelle, quand cette course militarisée aux ressources aura produit suffisamment de dégâts pour qu’elle finisse pas nous poser question.

Bienheureux ceux qui, ne serait-ce qu’un tout petit peu, ont l’esprit de pauvreté !

La confiance : de la foi au « bourrage de crâne »

Je suis sidéré par ce que des personnes, par milliers, voire par millions, acceptent de croire sans l’ombre d’une preuve : des caricatures grossières, des affirmations délirantes, de la propagande basique et sans subtilité, etc. Cela semble sans limite.

À vrai dire, la psychologie sociale a étudié depuis longtemps la manière dont tout un chacun, dans la vie quotidienne, décide de croire quelque chose sans trop approfondir. C’est absolument nécessaire, sans quoi toute notre vie s’épuiserait en vérifications envahissantes et paralysantes. C’est ce qu’on appelle des « heuristiques » spontanées : quelque chose qui nous paraît suffisamment vraisemblable, à un moment donné, pour que nous allions de l’avant.

Et c’est ainsi que l’on s’est rendu compte que, si quelqu’un parle avec suffisamment d’aplomb, beaucoup de ceux qui l’écoutent sont prêts à le croire. Il suscitera beaucoup plus d’adhésion et de confiance que quelqu’un qui laisse les choses ouvertes, travaille dans la nuance et ne se prononce qu’avec prudence.

C’est vrai dans une multitude de situations[1]. Dans un entretien d’embauche, par exemple (l’expérience a été faite), l’aplomb fait meilleure impression que la modestie. Cette réalité, maintes fois confirmée par l’expérience, est assez déstabilisante pour moi, car je me rends compte que, de ce point de vue, je suis atypique. Quelqu’un qui affirme les choses de manière péremptoire et sans nuances me met sur la défensive. Et j’ai plus de goût pour les questions à explorer que pour les réponses hâtives.

Qu’est-ce qui suscite la confiance ou la méfiance ?

A vrai dire, les ressorts de cette confiance aveugle ne sont pas vraiment démêlés. Ils ne se ramènent pas, en tout cas, à des hiérarchies sociales (les expériences menées le prouvent).

On sait bien, en général, que les personnes accordent plus de confiance à ce dont elles sont déjà convaincues. Mais, là, il s’agit d’autre chose : elles acceptent de croire quelqu’un, simplement parce qu’il a l’air sûr de lui. Même un robot d’intelligence artificielle qui sort un discours bien construit et sans failles n’éveille pas souvent le soupçon. Cela a, semble-t-il, quelque chose de rassurant de suivre un orateur qui a l’air de savoir où il va. L’actualité nous en donne de nombreux exemples un peu partout dans le monde : les leaders populistes ou autoritaires ne tiennent pas seulement par la menace et le rapport de force. Jusqu’à un certain point, ils inspirent confiance. Un slogan répété finit par être cru. C’est ni plus ni moins que du « bourrage de crâne » : c’est simple et basique, mais, manifestement, terriblement efficace !

Ceux qui ont une formation scientifique sont mal armés, dans ces contextes-là, car ils ont l’habitude de s’adresser à des auditoires méfiants qu’il faut convaincre à coups d’arguments. Les auditoires ordinaires n’ont, souvent, pas envie de les suivre sur ce terrain.

La foi non plus ne se démontre pas, mais elle laisse un espace de liberté à l’auditeur

Par comparaison qu’en est-il de la foi ? Elle n’est pas de l’ordre de la démonstration, elle non plus. Elle repose sur un élan qui peut se manipuler. Mais ce qui est frappant, quand on lit les évangiles, c’est de voir que le public était partagé. Les uns accordaient leur foi à Jésus, tandis que les autres étaient sceptiques.

Déjà, on peut noter que l’enjeu est différent : il ne s’agit pas simplement de croire telle ou telle affirmation. Celui qui croit entame un chemin de vie qui l’engage et qui donne un sens particulier à son existence. Forcément cela suscite plus de questions.

Mais je pense aussi que l’attitude de Jésus fait une différence. Certes, il est assuré dans ses affirmations et, à l’occasion, il ne mâche pas ses mots. Mais il ne fait pas non plus pression sur ses auditeurs. Il leur laisse un espace de liberté. Il entend les laisser se mettre en route. De la sorte, cela construit une adhésion qui procède par allers et retours, par approfondissements successifs.

Et aujourd’hui encore, l’évangile, si nous l’accueillons, nous fait accéder à la liberté. Et c’est dans la liberté qu’il s’écoute, qu’il s’entend et qu’il nous transporte.

La propagande religieuse est un genre qui a existé et qui existe toujours. Mais elle est, il faut le dire, à l’opposé de l’enseignement du Christ.


[1] Cf, par exemple, la revue de littérature dans : Briony D. Pulford, Andrew M. Colman, Eike K. Buabang, Eva M. Krockow, « The Persuasive Power of Knowledge: Testing the Confidence Heuristic », Journal of Experimental Psychology, 2018, Vol. 147, No. 10.

La tentation de l’entre-soi

Je me souviens encore des promoteurs des mails et d’Internet qui prétendaient, avec enthousiasme, à la fin du XXe siècle, que l’émergence de tels outils de communication allait développer les échanges tous azimuts, les relations horizontales et la démocratie. 30 ans plus tard, la réalité est différente.

Tout n’était pas faux dans ces prédictions. Dans l’entreprise, en effet, cela a développé des rapports moins hiérarchiques. Mais cela a aussi donné naissance à des relations de donneur d’ordre à travailleur dépersonnalisées et limitées à des interfaces informatiques. La volonté de certains régimes autoritaires de limiter l’accès à Internet montre aussi que ce canal est perçu comme une menace par ceux qui rêvent de censure et de propagande flatteuse. Donc oui, pour partie, cela desserre l’étau de communications trop verrouillées.

Mais pour le reste ? Comme souvent, un media de communication a été investi par des personnes qui le manient à leur avantage. Les réseaux sociaux ne sont pas du tout des coopératives égalitaires. Ce sont de grosses entreprises capitalistes qui, dirigées par des personnes extrêmement riches, peuvent déverser leur vision du monde sur une vaste échelle. En plus, comme tout media, il est avantageux pour les chiffres d’audience de mettre en avant ce qui fait peur ou qui inquiète. Bref l’usage des réseaux sociaux est souvent devenu anxiogène.

Mais, surtout, ce ne sont nullement des forums d’échange ouverts. C’est un lieu où les usagers aiment discuter avec d’autres usagers qui partagent leur point de vue et déverser leur haine sur ceux qui ne sont pas d’accord. A la fin, ce n’est nullement la communication de tous avec tous qui se développe. Ce sont plutôt des bulles où les personnes échangent, certes, mais en s’isolant de celles qui sont trop différentes d’elles.

Notre principal problème n’est pas tant l’individualisme, que l’entre-soi

Les évolutions techniques et sociales nous isolent les uns des autres et elles poussent à un individualisme qui est mortifère. Mais ce qui se joue à travers les schémas de communication en grappes, que nous observons aujourd’hui, c’est autre chose : les personnes communiquent entre elles (au sein des grappes), elles ont des échanges et, jusqu’à un certain point, elles se soutiennent les unes les autres. Mais cela ressemble à un face à face d’où les tiers (différents, en désaccord, ailleurs) sont exclus.

Les émotions, les likes et les encouragements circulent. Certains mettent en scène une partie de leur vie intime. On échange, au moins, des tranches de vie, des moments forts. Mais, j’y reviens, cela ressemble à un je-tu où il n’y a pas de il ou elle.

L’actualité surprenante du traité médiéval de Richard de Saint-Victor sur la Trinité

Or il arrive, parfois, que de vieux textes de théologie nous fournissent, tout d’un coup, un éclairage saisissant sur l’actualité. C’est le cas du traité sur la Trinité de Richard de Saint-Victor (RSV) que j’ai découvert au travers de la citation qu’en fait Kallistos Ware (KW), dans son ouvrage : L’île au-delà du monde1. RSV cherche une représentation et une explicitation de la doctrine de la Trinité. Il en livre une présentation psychologisante que j’ai trouvée assez lumineuse. « Si Dieu est amour, dit-il d’abord, il est impossible qu’il soit seulement une personne s’aimant elle-même. Il doit être au moins deux personnes, le Père et le Fils, s’aimant l’un l’autre ». Oui, la remarque est parlante, mais, du coup, on se demande comment il va introduire un tiers dans cet amour mutuel. Là, je laisse la place au résumé de KW : « pour exister dans sa plénitude, l’amour doit être non seulement mutuel, mais partagé. Le cercle fermé de l’amour mutuel entre deux personnes est encore loin de la perfection de l’amour. Pour atteindre celle-ci, les deux doivent partager leur amour mutuel avec un tiers. L’amour dans sa perfection n’est pas égoïste, il ne connaît pas la jalousie ni la peur d’un rival. Là où l’amour est parfait, celui qui aime non seulement aime l’autre comme un deuxième soi, mais il souhaite à son aimé d’avoir la joie d’aimer un tiers, ensemble avec lui, et d’être aimés aussi tous les deux par ce tiers »2.

C’est là que l’on touche du doigt quelque chose d’essentiel : un échange n’est authentique que s’il sort du je-tu et inclut un tiers. La dimension trinitaire de Dieu n’est donc pas une péripétie ou une curiosité, il s’agit de quelque chose d’essentiel. L’amour exclusif n’est pas pleinement accompli. L’amour entier est inclusif : il accueille d’autres personnes dans son cercle, sans jalousie. Et cela donne tout son sens aux exhortations de Jésus dans le Sermon sur la montagne : « si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir ? Les collecteurs d’impôts eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ? » (Mt 5.46-47).

Jalousie et exclusion

Aimer seulement ceux qui nous aiment n’est donc pas si nouveau ! Mais, déjà, à l’époque du Nouveau Testament c’était problématique.

De fait, aujourd’hui, notre monde est gagné par la méfiance, la jalousie et l’exclusion. Beaucoup de personnes semblent redouter d’en inclure d’autres dans leur cercle social. Il faudrait se méfier de ceux qui viennent d’ailleurs, qui professent une autre religion ou qui, simplement, sont d’un autre milieu social. Dans les périphéries urbaines beaucoup critiquent ceux qu’ils appellent « les sachants ». Et, au cœur des villes, on ne cherche pas vraiment le contact avec les populations reléguées en périphérie.

Et dans ce que j’ai appelé les grappes sur les réseaux sociaux, dès que quelqu’un manifeste une ouverture à un autre point de vue, on l’accuse de trahir.

L’importance du tiers pour faire société

Ces remarques sur l’importance du tiers dans la vie sociale sont assez classiques. On les trouve déjà dans les travaux, plus que centenaires, de Georg Simmel3. Il notait que le tiers dans une relation en changeait la nature. Si, disait-il, on raisonne de manière duelle en disant « qui n’est pas pour moi est contre moi », il n’y a plus place pour une médiation. Tout se résume alors à du « positif » ou du « négatif ». Certes, tout ne devient pas automatiquement pacifié dans un raisonnement à trois termes. Simmel cite le cas de ce qu’on appelle le « tertius gaudens » : celui qui tire les marrons du feu au nez et à la barbe des deux autres. Simplement, la vie sociale change, quand on fait place, plus volontiers, à des tiers dans des cercles qui fonctionnent bien.

Nationalisme, communautarisme, entre-soi : ce sont des dangers qui nous menacent tous. Et cette menace devient de plus en plus réelle, au fur et à mesure qu’elle trouve un relais dans des politiques agressives.

C’est le moment de nous laisser à nouveau inspirer par la Trinité et son amour parfait et ouvert.

  1. Il s’agit d’un recueil de textes de Kallistos Ware, théologien orthodoxe décédé en 2022. Ce recueil a été traduit au Cerf en 2012. ↩︎
  2. Op. cit., p. 39. ↩︎
  3. Ses remarques ont été reprises dans son ouvrage Sociologie, Etudes sur les formes de socialisation, trad. franç., PUF, 1999. On se reportera au paragraphe : « le chiffre trois dans une relation », pp. 128 et ss. ↩︎

L’année sera-t-elle bonne, ou bien est-ce à nous d’essayer d’être bons ?

C’est fort sympathique de manifester notre bienveillance à l’égard des autres, en leur souhaitant le meilleur pour l’année qui vient, mais cela induit une vision des choses assez fataliste. Il est vrai que nous sommes souvent surpris par ce qui nous arrive au fil de l’année. Les événements, heureux ou malheureux, nous prennent de court.

Subir ou agir ?

Nous espérons donc que l’année sera bonne, mais pouvons-nous espérer d’être « bons » nous-mêmes ? Je n’entends pas par là que nous allons ruisseler de bonté à tout instant, mais que nous allons être (au moins à l’occasion) à la hauteur de la situation. On dit d’un artiste ou d’un sportif qu’ils ont été « bons » quand ils ont accompli une performance de qualité. Et, donc, lançons-nous le défi d’être source de bénédiction pour les autres, d’engendrer ces moments qui seront de bonnes surprises, pour eux ; ou encore de faire face aux événements qui toucheront un groupe avec courage et détermination.

Les bons moments de 2024 auxquels je repense

A ce propos, je repense à plusieurs bons moments que j’ai vécus en 2024.

Je pensais que le rassemblement national allait avoir la majorité des sièges à l’Assemblée nationale. Un ami a parié avec moi une bière que cela n’arriverait pas. Le soir du 7 juillet, nous avons passé un très bon moment à boire cette bière ensemble, soulagés tous les deux : lui d’avoir gagné son pari et moi de l’avoir perdu !

Alors que j’étais en visite chez lui, en Équateur, mon petit fils de deux ans m’a donné le fou rire en faisant le pitre et, du coup, il a attrapé le fou rire lui-même en me voyant éclater.

J’ai échangé, de manière inattendue, pendant une heure avec quelqu’un que je ne reverrai sans doute jamais et qui, marquant chaleureusement le plaisir qu’il avait eu à échanger avec moi, m’a sorti, étonnamment, du découragement où j’étais de l’évolution politique et sociale de la société française.

J’ai animé une retraite, pendant l’été, où j’ai été entouré avec tact et efficacité par les responsables du lieu et où j’ai vécu des échanges profonds et inspirants avec les participants.

A une autre occasion, nous étions un groupe, logé dans un centre d’hébergement, à Paris, pour la réunion sur deux jours d’un conseil d’administration. Nous nous sommes donné rendez-vous, après le petit-déjeuner, le matin, pour reprendre le métro, et aller ensemble à la salle de réunion. Par suite d’une chose que j’ai gérée de manière imprévue, j’étais en retard. J’ai eu la surprise, en arrivant dans le hall, de m’apercevoir que tout le monde m’attendait. Je m’étais déjà préparé à prendre le métro seul.

J’ai rencontré, chez un ami qui m’avait invité à faire une conférence, un couple se rattachant au mouvement soufi, qui m’a étonné par la proximité entre leur démarche spirituelle et la mienne.

J’ai été invité au colloque de clôture d’une structure universitaire dont j’avais été le premier porteur. À cette occasion, plusieurs ex-collègues m’ont exprimé leur plaisir de pouvoir me présenter le fruit du travail que je leur avais permis de mettre en œuvre, du fait que je leur avais fait confiance, au départ.

J’ai eu l’occasion de marcher, avec mon épouse, pendant une semaine, en remontant la vallée de la Boivre, depuis Poitiers et nous avons passé de superbes moments d’échange, d’immersion dans la nature et de méditation sur l’évangile de Marc.

Être là au moment opportun

Il y a de tout dans ces bons moments : du conjugal, du familial, de l’amical, du spirituel, de l’interreligieux, du professionnel, du politique, etc. Mais on voit sans difficulté qu’à chaque occasion une ou plusieurs personnes ont pris le temps d’interagir avec moi de manière personnelle et concernée. En cela ils ont été « bons », non pas forcément par leur gentillesse, mais par leur attention. Ils ont été des vis-à-vis, même très transitoirement, pour moi. Ils ont répondu présents, ici et maintenant.

Être bon, c’est donc être comme le bon samaritain : capables de dévier de notre route, parce qu’un autre être humain nous appelle.

Je nous souhaite à tous d’être bons de cette manière, dans l’année qui vient. C’est-à-dire de sortir de notre distraction et du trop plein d’informations et de stimuli qui nous submerge, au quotidien, pour porter attention à celui qui nous appelle, à un instant précis.

Dans le contexte sombre que nous vivons, marqué par la guerre, les rêves autoritaires et populistes, la dégradation du climat, l’isolement social grandissant, il nous est possible d’aller à contre-courant et de donner aux autres ces signes amicaux d’attention qui suffisent pour relever la tête.

Les chrétiens, le culte de la force, et le vote d’extrême droite

J’ai un livre en chantier, ces temps-ci, qui me conduit à approfondir les raisons pour lesquelles des chrétiens votent à l’extrême droite. Cette question me retient particulièrement car, pour moi, l’univers culturel de l’extrême droite est l’exact inverse de ce à quoi l’évangile m’appelle : tout miser sur la force et les politiques autoritaires, alors que l’évangile appelle à la miséricorde et à la paix ; le climato-scepticisme, alors que Dieu m’appelle au respect de la création ; la méfiance à l’égard des étrangers et des autres cultures, alors que l’Église primitive s’est construite dans le dépassement des différences culturelles ; la constitution de tribus qui tournent en boucle sur des affirmations qui manient le soupçon et les théories arbitraires, au point de faire se dissoudre l’idée même de vérité.

Une enquête qui révèle l’hétérogénéité de ceux qui se revendiquent du christianisme

J’ai pu, pour y voir plus clair, exploiter une des rares enquêtes françaises qui comporte, notamment, un échantillon suffisant de personnes se déclarant protestantes, pour que l’on puisse dire quelque chose de fiable d’un point de vue statistique, aussi bien pour les catholiques, les protestants que ceux qui se déclarent sans religion. Cette enquête a été réalisée par A Rocha et par Parlons Climat en 2023, l’IFOP servant d’opérateur pour recruter les personnes interrogées et recueillir leurs réponses. Parmi les questions posées, on demandait aux personnes pour qui elles avaient voté au premier tour de la présidentielle de 2022. Et il y avait trois échantillons. Un échantillon « grand public » de 987 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus ; un échantillon « catholique » de 484 personnes se déclarant pratiquantes (occasionnellement ou régulièrement) ; et un échantillon « protestant » de 379 personnes se déclarant protestantes (luthéro-réformées ou évangéliques, non pratiquantes, pratiquantes occasionnelles ou pratiquantes régulières).

Nous avons, alors, additionné les voix de Marine Le Pen, d’Éric Zemmour et de Nicolas Dupont-Aignan (qui s’est rallié à Marine Le Pen pour le deuxième tour). La moyenne, des suffrages exprimés, pour ces trois candidats réunis, a été, en France, de 32 %. Les catholiques ont voté, plus que la moyenne, pour eux : 37 %. Mais, en creusant, on s’aperçoit qu’il y a catholique et catholique. Ceux qui se disaient non pratiquants arrivaient à un score de 40 %, les pratiquants occasionnels à 36 % et les pratiquants réguliers à 27 %. 27 % c’est encore beaucoup mais c’est moins, par exemple, que les personnes qui se sont déclarées sans religion dont le score s’élevait à 30 %. Quant aux protestants, on arrivait à 27 % pour les évangéliques et à 25 % pour les luthéro-réformés. Et, là aussi, il y avait d’importantes différences : les évangéliques se disant peu ou pas pratiquants arrivaient à 33 %, les luthéro-réformés non pratiquants à 37 % ; mais les évangéliques pratiquants se limitaient à 22 %, les luthéro-réformés pratiquants occasionnels à 20 % et les luthéro-réformés pratiquants à 16 %.

On comprend donc que le vote d’extrême droite correspond à un christianisme identitaire, qui regrette la disparation des « valeurs chrétiennes », mais qui ne s’investit pas dans une vie communautaire … où il aurait l’occasion de réviser ses préjugés.

Le vote des évangéliques pratiquants présente d’ailleurs la particularité d’être beaucoup plus marqué à gauche que la moyenne française (48 %) ; les luthéro-réformés pratiquants étant plus centristes (46 % pour Emmanuel Macron).

La notion de pratique était, il faut le relever, plus ou moins la même pour les évangéliques et les luthéro-réformés : on leur demandait la régularité de la fréquentation du culte, de réunions de semaine, ou de la participation à une œuvre liée à l’Église. Une chose remarquable, d’ailleurs, quand on creusait un peu les résultats est que les pratiques se renforçaient l’une l’autre : ceux qui avaient les pratiques cultuelles les plus marquées étaient aussi ceux qui étaient plus investis dans des œuvres. De même, la fréquence de la prière allait avec la fréquence des autres activités. Le clivage que l’on suppute parfois entre les « priants » et les « agissants » n’était pas du tout présent, au contraire.

Alors 20 % de personnes qui votent pour un candidat d’extrême droite cela reste beaucoup. Mais la foi mise en œuvre protège quand même. Elle protège d’ailleurs, sans doute, à double titre : elle enseigne à aimer son prochain sans restriction et elle donne aussi l’occasion de vivre des relations sociales positives avec une variété de personnes. Les personnes qui ont ce type de pratique sont moins réceptives à la haine, à la méfiance et à la rhétorique martiale qui nous envahit peu à peu.

Une pratique qui protège encore plus, d’ailleurs, est de rencontrer, au jour le jour, des personnes en difficulté. La fréquence de la participation à « des services d’entraide ou des œuvres liées à l’Église (actions de solidarité, mouvements de jeunesse, mouvements professionnels ou familiaux chrétiens …) » fait, en effet, une grosse différence.

Voilà ce à quoi je suis arrivé (avec quelques regroupements indispensables du fait des faibles effectifs dans certaines cases) :

Pourcentage, parmi les protestants, des votes d’extrême droite en fonction de la pratique religieuse et de l’investissement dans des structures d’entraide

Pas de pratique et aucune entraide44%
Pas de pratique et entraide occasionnelle28%
Pas de pratique et entraide régulière15%
Pratique et entraide occasionnelle ou aucune21%
Pratique et entraide régulière27%
Pratique et entraide très régulière16%
Pratique et entraide tous les jours7%

L’évolution n’est pas tout à fait lisse, du fait des effectifs limités. Mais on voit la dynamique d’ensemble : on navigue quasiment d’un extrême à l’autre ! Et on voit que l’isolement social et le basculement dans la méfiance généralisée se nourrissent l’un l’autre. Les personnes qui osent se frotter aux autres, au jour le jour, ont beaucoup moins d’attente sécuritaires que les autres. Et cela vaut pour les relations dans l’Église, comme en périphérie de l’Église.

C’est l’isolement qui nourrit la méfiance

L’intensité des relations sociales joue donc un rôle décisif. On pouvait le mesurer, dans l’enquête, d’une autre manière, complémentaire, puisqu’il y avait des questions sur la confiance. « A quel point avez-vous confiance dans les acteurs suivants pour obtenir des informations fiables ? : a. Les scientifiques / b. Les journalistes / c. Les responsables politiques / d. Les responsables religieux / e. Votre famille, vos amis et vos collègues / f. Les responsables associatifs ». Les personnes devaient répondre acteur par acteur. Or, le point frappant est que les confiances (ou les méfiances) se nourrissaient l’une l’autre. Par exemple, les personnes qui n’avaient pas confiance dans les journalistes ou les scientifiques, n’avaient pas confiance non plus dans leurs proches. Et la confiance était d’autant plus élevée que les personnes avaient des relations sociales riches et diverses, c’est-à-dire : des discussions avec des personnes variées, l’investissement dans une vie d’Église ou dans une œuvre chrétienne1.

On comprend, finalement (et je pense que c’est une vérité qui dépasse le cadre de l’Église), que c’est l’isolement qui engendre la méfiance, la haine et … le repli qui accentue, à son tour, l’isolement. Fréquentez les groupes sociaux qui sont pour vous une énigme, vaguement inquiétante, et ils vous feront moins peur ! Passez votre vie sur les réseaux sociaux, ou devant les chaînes d’information en continu, sans avoir en face de vous quiconque en chair et en os, et vous sombrerez dans l’angoisse.

On peut faire des remarques du même genre sur les protestants qui soutiennent le lobby des armes aux États-Unis

J’ai été frappé de voir que ces éléments pouvaient aussi rendre compte d’importantes variations dans l’attitude des protestants américains à l’égard des armes (ce qui est un indice fort d’une idéologie de l’auto-défense et du rapport de force). Les statistiques de possession d’armes ne sont pas vraiment encourageantes. Les chiffres que je vais citer datent de la période 2006-2014. Depuis cette époque, ils ont augmenté. Les protestants noirs étaient alors 13 % à posséder une arme, ceux qui se disent sans religion, 15 %, les protestants blancs non évangéliques, 17 %, et les évangéliques blancs, 20 %.2

Cela choque, à juste titre, certains protestants américains, notamment Christopher Hays, théologien presbytérien, qui a dirigé un livre collectif : God and Guns: The Bible Against American Gun Culture (Dieu et les armes : la Bible contre la culture américaine des armes). Dans un article de blog il écrit, par exemple : « Quel est aujourd’hui le rapport entre une foi qui n’était pas violente à l’origine et une culture qui est de plus en plus violente et s’habitue continuellement à davantage de violence ? ».

Or, Christopher Hays, autant que David Yamane dont j’ai cité les chiffres ci-dessus, soulignent que cet attachement aux armes est surtout le fait de personnes qui se disent protestantes, mais ont une faible pratique concrète. Christopher Hays parle d’un « nationalisme chrétien sans vie d’Église ».

« Peut-être, dit-il d’ailleurs, avons-nous besoin d’un terme plus concis que « nationalisme chrétien sans vie d’Église » pour désigner le phénomène auquel nous faisons face. Appelons-le « christianisme armé » : c’est à dire, une forme de religion qui pousse les gens à tuer pour leur foi, mais pas à mourir pour elle ». Oui : une religion en tant que telle, qui relève plus de l’idolâtrie de la force armée que de la foi chrétienne.

De quoi le christianisme est-il le nom ?

Le christianisme peut donc désigner un univers culturel auquel on se rattache avec nostalgie, sans plus trop savoir ce que le Christ nous appelle à vivre. Il peut encourager à mythifier le passé d’une Europe ou d’une Amérique chrétiennes. Et cela se passera d’autant plus que, sans s’en rendre compte, les personnes s’isolent de plus en plus les unes des autres, ne communiquent plus que par réseaux sociaux interposés, et se replient dans une méfiance angoissée, où elles sont persuadées d’être mal protégées de ceux qui sont différents d’elles.

Mais si on se met, même modestement, à la suite du Christ, on a l’occasion de vivre des relations compliquées, parfois, mais qui nous vaccinent contre l’isolement, et la haine de soi et des autres qu’il entraîne. C’est un classique, en sociologie, depuis Durkheim, que de dire que le manque de liens de proximité conduit à des pratiques agressives y compris à l’égard de soi-même. Plus de la moitié des morts par les armes, aux États-Unis sont des suicides.

Et si on va plus loin, on découvrira que le Christ nous appelle à la paix (qui inclut la justice et les relations bienveillantes). Et on peut voir à quel point elle s’oppose à ce christianisme identitaire, en citant ces mots de Bonhoeffer qui n’ont rien perdu de leur actualité : « partout, on confond paix et sécurité. Le chemin de la paix n’est pas celui de la sécurité. Car la paix doit être audacieuse ; elle est l’unique grand risque à prendre, et ne pourra jamais être assurée. La paix est le contraire de la sécurité. Exiger des assurances signifie se méfier, et la méfiance engendre la guerre. Rechercher la sécurité signifie vouloir se protéger soi-même. Paix, cela veut dire se donner entièrement au commandement de Dieu, ne pas demander la sécurité mais, dans la foi et l’obéissance, confier au Dieu tout-puissant l’histoire des peuples et ne pas vouloir en disposer égoïstement »3.


  1. Les effectifs étant malgré tout limités, nous avons pratiqué ce qui s’appelle une analyse de la covariance qui permet de raisonner « toutes choses égales par ailleurs ». C’est ainsi que l’on voit que les personnes diplômées font plus confiance en général, mais que « toutes choses égales par ailleurs » ce n’est pas le facteur décisif. Ce qui compte c’est la participation à la vie sociale. ↩︎
  2. Ces chiffres sont tirés de David Yamane, « Awash in a Sea of Faith and Firearms: Rediscovering the Connection Between Religion and Gun Ownership », America Journal for the Scientific Study of Religion (2016) 55(3):622–636 ↩︎
  3. Extrait d’une conférence prononcée lors d’une rencontre oecuménique internationale, en 1934, reproduite en français dans Bonhoeffer, Textes choisis, Labor et Fides et Le Centurion, 1970, pp. 186-189., ↩︎

L’exil de la parole

Le prologue aérien de l’évangile de Jean, qui appelle le Christ : la Parole, me transporte, chaque fois que je le relis. Certains commentateurs ont plutôt compris le terme grec logos (que l’on traduit par parole) comme une citation de la philosophie grecque, ou une influence de Philon d’Alexandrie. Mais la suite de l’évangile montre que Jean était beaucoup plus ancré dans la signification du mot hébreu davar : la parole vive, qui crée, qui bouleverse et qui est proche de l’action.

De fait, et spécialement dans cet évangile, la parole de Jésus prend sans cesse ses interlocuteurs de court. Les quiproquos se multiplient. Certains interlocuteurs prennent les formules de Jésus au pied de la lettre et le considèrent comme un hurluberlu. Ils ont du mal à accéder aux significations imagées que Jésus a en vue. L’évangile n’attribue pas cette difficulté à quelque déficience, mais, plutôt, à une volonté de ne pas entendre ou comprendre, à un aveuglement assumé pour se détourner du message radical et dérangeant que Jésus délivre. « La parole est venue chez les siens, et les siens ne l’ont pas accueillie » (Jn 1.11).

Une parole personnelle ou formatée ?

Au commencement, donc, était la parole. Une telle parole arrivera-t-elle encore à se faire une place dans notre monde saturé de bavardages ? On peut se poser la question.

La presse s’est fait, dernièrement, l’écho d’une étude parue dans la revue Nature[1] où des chercheurs ont proposé, à un panel de personnes, des poésies en langue anglaise de différentes époques et des textes semblables produits par l’intelligence artificielle « à la manière des » poètes en question. L’enjeu était de tenter de distinguer les œuvres originales des copies artificielles. Cela s’est révélé assez difficile pour les personnes qui se sont soumises à l’expérience. Et cela ne s’est pas révélé moins difficile pour les personnes qui disaient avoir une certaine familiarité avec la poésie en général. Seules celles qui ont reconnu un poème qu’elles connaissaient ont tranché sans hésiter.

Et, dans l’ensemble, les individus enquêtés ont plutôt attribué à des auteurs humains les œuvres artificielles et vice-versa. Le côté surprenant, heurté et inattendu des œuvres poétiques originales (de toutes les époques) leur est apparu comme une série de maladresses produites par la machine. Or, au contraire, l’intelligence artificielle a systématiquement produit des textes, plus lisses, plus clairs, avec des métaphores moins surprenantes. C’est assez normal dans la mesure où il s’agit d’une forme de plagiat sophistiqué : compiler ce qui existe pour faire quelque chose de semblable.

Je traduis un extrait de l’article : « Les poèmes générés par l’IA sont moins complexes. Ils communiquent plus aisément et sans ambiguïté une image, une humeur, une émotion ou un thème à des lecteurs standards, qui n’ont pas le temps ou l’intérêt pour l’analyse approfondie exigée par la poésie des poètes humains ». Il faut le répéter, la plus ou moins grande familiarité déclarée avec la poésie n’a pas fait de différence. C’est plutôt la mise en situation de l’expérience, qui rejoignait la situation de parole ordinaire, aujourd’hui, où l’on n’a ni le temps, ni la volonté d’approfondir.

Quelle parole attendons-nous ?

L’IA produit donc des œuvres où l’originalité est rabotée. C’est, au reste, assez bien documenté. Ce qui me frappe, ici, c’est que l’horizon d’attente des personnes est de lire des œuvres qui ne les surprennent pas, qui leur communique « des émotions », mais qui ne les interroge pas.

Or, à force de se détourner des questions trop dérangeantes, de surfer d’émotion en émotion, de se limiter à une écoute paresseuse, on finit par perdre de vue les questions profondes et libératrices qui ont trait au sens de ce que l’on vit.

Dans l’évangile de Jean, Jésus s’est heurté à des personnes qui pensaient savoir, voir clair et pouvoir juger de tout, sans difficulté. Excédés, ils finissent par demander à Jésus : « Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ? ». Et Jésus leur répond : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites : nous voyons. Et c’est pourquoi votre péché demeure » (Jn 9.40-41).

Oui, à force de se limiter à ce qui semble clair, direct et sans ambiguïté, on s’enferre dans des ornières dont on ne parvient plus à sortir.

La Parole a, on le voit, toujours autant de mal à faire son chemin jusqu’au cœur des humains.


[1] https://www.nature.com/articles/s41598-024-76900-1

Le rêve d’une société autoritaire et brutale a encore gagné des points

La défaite de Kamala Harris aux élections présidentielles américaines est un révélateur d’une poussée toujours plus grande vers l’attente d’une société forte, brutale et sans pitié.

Des explications classiques, mais insuffisantes

On a avancé diverses explications pour rendre compte de cette défaite.
On parle d’une Amérique fracturée, opposant les villes et les campagnes, les côtes et l’intérieur des terres. C’est juste. J’ai reproduit ci-dessous, à titre d’exemple, les résultats des états du Wisconsin et de Pennsylvanie. J’ai mis à côté la carte des résultats au premier tour des législatives françaises du 30 juin dernier, dans le département de la Vienne, où j’habite. On voit que la coupure est la même.

Wisconsin……………………………………………………….Pennsylvanie…………………………………..Département de la Vienne

Mais cette explication est insuffisante. La Pennsylvanie avait donné la majorité à Joe Biden, en 2020, avec une structure des votes qui était la même. Il y a donc eu un glissement global de l’électorat.
En fait Donald Trump a remporté tous les swing states et il a obtenu, également, la majorité des suffrages exprimés sur l’ensemble du corps électoral. Ce n’est donc pas, sans doute, les franges les plus ancrées dans leur positionnement qui ont fait la différence, mais les votes modérés.
Il est d’ailleurs tout à fait frappant que, là même où Kamala Harris a fait campagne : dans les swing states et en direction de l’électorat modéré, elle se soit heurtée à un échec systématique.

On parle d’un vote misogyne. C’est vrai. Mais ce que Kamala Harris a perdu chez les hommes, elle l’a gagné chez les femmes.

On dit, enfin, que se campagne n’était pas bonne. Franchement je ne l’ai pas trouvée mauvaise. Elle n’avait sans doute pas le souffle des campagnes d’Obama, mais elle était au niveau.

En fait, c’est toute une partie de l’électorat modéré qui a glissé vers la posture de Donald Trump : peu importe ses mensonges du moment qu’il nous donne du muscle.

Pourquoi les candidats transgressifs ont-ils du succès ?

J’avais déjà, par le passé, été frappé par les réélections de Silvio Berlusconi en Italie, alors qu’il devait gérer un nombre incroyable de casseroles. Ces dernières années, on voit que les gouvernants illibéraux, qui revendiquent le conflit avec la justice, la presse et tout ce qui entrave leur marche, sont réélus tranquillement, la plupart du temps. Boris Johnson, au Royaume-Uni, a longtemps eu du succès, alors que tout le monde savait qu’il racontait des bobards à jet continu. Bref, il faut se faire à cette idée : les hommes politiques transgressifs plaisent. Et, à mon avis, ils plaisent, parce qu’ils laissent croire que tout est possible, que l’on peut ignorer les faits, les limites quelles qu’elles soient, et vivre dans un monde sans contraintes.

Il est rassurant d’ignorer le réchauffement climatique, le fait que la terre a des ressources limitées, que la civilisation du pétrole va s’éteindre, que des personnes souffrent de relations économiques dissymétriques, et que l’on est censé se comporter avec les autres êtres humains quels qu’ils soient avec un minimum d’humanité.

Un glissement général de l’électorat vers la droite

Il est rassurant de l’ignorer … tout en le sachant très bien malgré tout. D’ailleurs, c’est sans doute cette conscience que l’humanité butte collectivement sur des limites qui fait, progressivement, entrer les populations, tout autour de la Terre, dans une logique de guerre.

Beaucoup comptent sur leur gouvernement pour les protéger contre ceux qui voudraient leur prendre une partie du gâteau : immigrés qu’on voudrait voir rester chez eux, nations ennemies, ou, simplement, personnes démunies.

Le glissement vers la droite a été clairement perceptible aux dernières élections européennes, dans la majorité des pays. Et la gauche, en France, ferait bien d’y porter attention. Elle a oublié cet été, après avoir obtenu la majorité relative à l’assemblée, qu’elle ne pesait que 30 % des voix, ce qui est très peu.

Aujourd’hui, les politiques qui ont le vent en poupe tablent sur le nationalisme, la méfiance à l’égard des structures internationales multilatérales, et une foi pratiquement sans limite sur les ressources du rapport de force pour faire face à pratiquement n’importe quel problème social.

Une vague qui monte et qui finira par provoquer des explosions majeures

Je vois, année après année, cette croyance dans les vertus de la force gagner des parts de plus en plus importantes de l’électorat. Le fait que Donald Trump ait eu plus de voix que lors de sa première élection, où il avait créé la surprise, en est un exemple de plus.

C’est, pour moi, l’exact opposé de tout ce en quoi je crois. Je le dis de cette manière pour faire voir que l’on touche à un enjeu spirituel. Ce culte de la force est une forme de paganisme qui tourne le dos résolument à l’enseignement du Christ, même si beaucoup de chrétiens y cèdent. La société est faite pour construire des compromis, des arbitrages, aménager une coexistence minimum, au milieu d’intérêts opposés. Les rapports de force sont multiples, évidemment, mais les règles démocratiques sont là, précisément, pour en limiter la portée.

Et si l’on rêve de renverser les barrières et de céder sans retenue à l’ivresse de la puissance, tout cela finira par des explosions majeures et une désolation collective.

Nous ne pouvons pas grand chose contre cette tendance lourde. Mais nous pouvons au moins rester fidèles à notre croyance dans les vertus … eh bien disons simplement de l’amour du prochain ! Cette vieille idée que je trouve de plus en plus actuelle, ces temps-ci ! Partout où des personnes décident de coopérer et de s’entraider plutôt que de se soupçonner, de se jalouser et de se protéger des autres, il y a de l’espoir et de la vie.