Une nouvelle dynamique parlementaire ? Ce n’est pas gagné !

Il faut apprendre à faire des additions !

Le refus du Nouveau Front Populaire de discuter avec d’autres que lui-même est assez sidérant. Il est vrai que ses différentes composantes ont déjà du mal à discuter entre elles ! Mais à quoi sert-il de répéter « nous avons gagné, nous avons gagné », alors que le NFP est loin d’avoir obtenu la majorité absolue et que, s’il entend gouverner, il devra élargir sa base ou alors être censuré à la première occasion.

Cela me rappelle les discussions surréalistes au moment du référendum sur le traité européen en 2005, où une partie de la gauche ne cessait de dire que le traité pourrait être renégocié, mais avec qui et sur quelle base ? Le « non » l’a emporté grâce à l’appoint de voix d’extrême droite et, une fois encore, une majorité relative ne fait pas une majorité absolue : il aurait été bien difficile de réunir une majorité prête à porter un autre projet. Et, qui plus est, au lendemain de la victoire du « non », il a fallu se rendre compte qu’à l’étranger personne n’avait envie de renégocier le traité. A écouter en boucle son propre discours, on finit par oublier que d’autres existent.

Le NFP doit donc apprendre l’arithmétique et l’élection de la présidente de l’assemblée nationale lui a rappelé : il a suffit d’un simple deal entre deux écuries pour dépasser le NFP.

Mais, pendant ce temps là, le bloc Ensemble et les Républicains qui se sont rassemblés pour faire barrage au NFP semble ignorer qu’il ne pourrait pas gouverner non plus dans cette configuration-là : il est lui-même loin de la majorité absolue.

Bref tout le monde reste dans son petit couloir et entend tirer la couverture à lui, mais personne ne semble sérieusement prêt à, même pas un compromis, mais, disons, un marchandage sur ce que l’on concède à l’un ou à l’autre.

Pour le NFP c’est tout sauf Macron. Pour les Républicains et Ensemble c’est tout sauf le NFP. Et pour les deux c’est tout sauf le RN. Quant au RN, il regarde, goguenard, ces beaux esprits s’écharper.

Les postures ont la vie dure

Il est possible, en fait, que le NFP n’ait, contrairement à ce qu’il prétend, pas envie de gouverner dans la configuration actuelle. Quand Olivier Faure qualifie une éventuelle ouverture vers d’autres groupes parlementaires de « coalition des contraires », il dit, à sa manière, que raboter son programme ne l’intéresse pas. Donc il restera dans l’opposition. Et cela peut être un calcul de long terme rentable. A vrai dire, le NFP n’a rassemblé que 28 % d’électeurs au premier tour des législatives, ce qui situe ses limites. Et s’il veut entamer une politique de rupture il n’aura pas les moyens de la faire voter.

On peut imaginer, d’ailleurs, que ceux qui étaient prêts à des concessions sont déjà partis chez Ensemble (il ne faut pas oublier qu’Emmanuel Macron a émergé dans le cadre d’une scission de fait du PS avec des frondeurs qui se sont désolidarisés de la politique de François Hollande).

Mais, de tout bord, on n’entend que des déclarations la main sur le cœur, sur le mode : pas question de gouverner avec un tel ou avec tel autre. La manie des postures a la vie dure.

Il faudra pourtant discuter à un moment ou à un autre, ou alors sombrer dans une pétaudière perpétuelle à l’Assemblée Nationale. Mais, à court terme, il faudra quand même voter le budget.

Toujours autant de mal à dialoguer

Je m’arrête là dans mes considérations politiciennes. Ce blog n’est pas le lieu pour étudier cette question plus à fond.

Je relève plutôt la difficulté énorme que des groupes, certes aux intérêts opposés, ont à se parler. La campagne électorale des européennes et des législatives a joué sur les nerfs plus que sur les arguments et il semblerait qu’il soit devenu impossible même pour des personnes rompues à l’art de la négociation, de se mettre à table et d’échanger avec ceux qui ne pensent pas comme eux.

Certes la situation est inédite en France mais, comme plusieurs connaisseurs l’ont fait remarquer, elle est la règle en Europe : les partis qui ont la majorité absolue sont l’exception (le système électoral britannique produit une de ces exceptions). Alors ? A-t-on autre chose que des noms d’oiseau à échanger ? Il serait temps de se poser la question. Certains ont peur des étrangers, mais je crains que nous devenions étrangers les uns aux autres au sein d’un même pays.

Je repense aux derniers mouvements sociaux : les gilets jaunes, les deux réformes des retraites (la première avortée du fait du COVID), les mouvements anti-vax. Ils ont été l’occasion de fractures profondes et d’un affaiblissement des capacités de dialogue au sein des familles, des églises ou de groupes pourtant soudés a priori.

Je ne peux pas me résoudre à cette agressivité croissante qui gagne les échanges de point de vue. Les commandements de Jésus sur l’amour de l’ennemi deviennent chaque année plus actuels : si nous les prenons au sérieux cela nous engage à aller à contre-courant de cette tendance lourde qui nous emportera peut-être tous, mais contre laquelle je continue à lutter, dans la limite de mes moyens. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu politique et social ; il s’agit également d’un enjeu spirituel.

Et, donc, je me suis trompé !

Chose promise, chose due : j’écris l’article prévu. Les résultats du deuxième tour des législatives ont débouché sur un score du Rassemblement National bien plus bas que je ne l’avais redouté. J’avais parié avec un ami plus optimiste que moi, au moment de la dissolution, une bière, en fonction du résultat : il est venu chez moi et nous avons trinqué avec une joie non dissimulée.

Il est difficile pour l’heure d’interpréter précisément les résultats. En tout cas, le front républicain a suffisamment fonctionné pour les rendre possibles. Il faut, ici, remercier Gabriel Attal qui a clairement mouillé sa chemise pour convaincre un par un les députés de son groupe arrivés en troisième position, de se désister. Mais le plus significatif est que les électeurs ont suivi. Beaucoup se sont fait violence pour voter pour un candidat qui ne les inspirait pas vraiment. Et c’est là que j’imaginais qu’il y aurait davantage de fuites. Les électeurs de gauche dans leur majorité ont voté deux fois pour Emmanuel Macron au deuxième tour. Ils n’avaient pas forcément envie de réitérer l’exercice. Et les électeurs de droite ont sans doute balancé entre l’abstention, le vote pour l’extrême droite et un candidat de gauche. Mais, au total, il y a eu un rejet net du projet dangereux du Rassemblement National. Et je n’exclus même pas que le RN ait aussi perdu des voix entre les deux tours : les boulettes se sont accumulées, des militaires russes ont affiché leur soutien et plusieurs candidats ont fui les débats.

Cette séquence laissera des traces.

A court terme c’est un sursis, mais cette campagne électorale, où les nerfs ont été à vif pendant quatre semaines, laissera des traces profondes dans la société française. Il a fallu une mobilisation maximum pour faire barrage à un basculement, rendu possible par le scrutin majoritaire à deux tours. Cette mobilisation se reproduira-t-elle à l’avenir? On verra.

Il reste, en tout cas, à gouverner et on ne voit pas bien comment des projets d’envergure vont pouvoir voir le jour. Une partie du problème est de l’arithmétique. Il est trop tôt pour faire des comptes exacts. Mais, surtout, je n’imagine pas bien, pour prendre un exemple, Horizon et les écologistes coopérer autour d’un projet partagé.

Il y aura, sans doute, de longues semaines de tractations pour un résultat qui, au jour d’aujourd’hui, est difficile à définir.

Bilan de quatre semaines de tensions et d’incertitude

C’est un autre ami, non chrétien, qui me donne les mots pour mettre en perspective l’enjeu spirituel de ce moment. Il a répondu à une personne protestante, sans doute décidée à voter pour le RN, qui avait réagi à mon article « le fascisme va passer ». Je cite sa réponse : « Je ne suis pas chrétien mais je suis un compagnon de route des chrétiens humanistes. Je me représente la chrétienté comme une force d’apaisement des esprits pour construire un monde commun. Cette assimilation entre immigration et désordre et la confusion entre ordre et autorité ne va pas en ce sens. L’ordre dans les esprits ne peut relever de la contrainte extérieure ».

Une force d’apaisement des esprits pour construire un monde commun : oui, je l’appelle de mes vœux. Le christianisme est minoritaire et, dans une société laïque, il n’a aucun leadership à revendiquer. C’est une situation qui me convient parfaitement. Mais ce qu’il peut apporter c’est justement l’exemple d’un dépassement des tensions, des frustrations, des égoïsmes, qui nous sollicitent au jour le jour. Il ne l’apporte, hélas, pas forcément.

J’ai repensé, ces derniers jours, à ce que j’ai écrit, l’été 2022, sur les Béatitudes, dans ce blog, et au livre qui s’en est suivi. Oui, le Christ nous propose une vie heureuse qui commence par l’esprit de pauvreté, la douceur, la recherche de la justice, la fabrique de la paix. Ces béatitudes sont au pluriel. Elles évoquent tous les groupes qui décident de prendre ces directions au sérieux. Et si nous nous en détournons, collectivement, il n’y a que le malheur qui nous attend.

Le tissu associatif au risque des élections législatives

Les évêques de France dans une déclaration très prudente ont commenté la situation politique actuelle en parlant du « symptôme d’une société inquiète, douloureuse, divisée », puis en ajoutant que « le malaise social que nous constatons a certes partie liée à des décisions politiques, mais qu’il est plus profond. Il tient aussi à l’individualisme et à l’égoïsme dans lesquels nos sociétés se laissent entraîner depuis des décennies, à la dissolution des liens sociaux, à la fragilisation des familles, à la pression de la consommation, à l’affaiblissement de notre sens du respect de la vie humaine, à l’effacement de Dieu dans la conscience commune ».

Malaise social donc, tensions sur les divers liens sociaux, individualisme : entendu.

La Fédération Protestante de France (à ma connaissance, le CNEF n’a publié aucune prise de position), prudente elle aussi, a été un cran plus loin en appelant de ses vœux « une société équitable et solidaire qui exige un esprit de concorde et le devoir de fraternité de chaque citoyen ».

Les deux instances appellent au discernement dans les choix électoraux, mais elles ne disent rien des associations catholiques ou protestantes (pour ne pas parler de toutes les autres) qui essayent, précisément, de construire des pratiques solidaires, de faire vivre des liens sociaux et fraternels et de sortir de l’individualisme.

Or plusieurs de ces associations n’en sont pas restées à une position aussi prudente et ont élaboré une tribune des chrétiens contre l’extrême-droite et organisé un rassemblement sur ce thème, ce dimanche, à Paris.

Logos des associations organisatrices du rassemblement

Je comprends la motivation particulière des ces associations car, outre leur opposition politique au programme du Rassemblement National, c’est leur activité même qui sera mise en danger en cas d’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, soit par la diminution ou la suppression de certaines subventions, soit par la criminalisation de leur activité.

Le rôle joué par le tissu associatif en France, aujourd’hui

On peut, en effet, déplorer la fragilité du lien social (et je la déplore, moi aussi), mais il faut prendre la mesure de l’importance des missions que les pouvoirs publics ont, de fait, délégué à des associations dans tout ce qui est solidarité de proximité, aide alimentaire, aide au logement, etc. Aujourd’hui ce sont largement les associations (religieuses aussi bien que laïques) qui sont porteuses de ce qui reste de lien social (en dehors du champ du travail qui obéit à d’autres logiques). Et même ceux qui n’ont pas de mots assez durs à l’égard de « l’écologie punitive » se trouveraient bien d’observer ce qui se passe dans les associations qui tentent de mettre en œuvre la transition écologique de manière active et collective plutôt que défensive et individualiste.

Et dans ce domaine on ne peut pas confondre extrême droite et extrême gauche comme le veut une rhétorique un peu facile. Même la FPF parle, à mon avis, un peu rapidement « des extrêmes ». Sur le terrain je vois très bien la différence entre ce que font les associations inspirées par les idées de gauche (modérée ou radicale) et ce que font d’autres groupuscules inspirés par d’autres idées, ou ce que ne font pas des personnes qui comptent surtout sur les forces de police pour faire tenir la société.

Extrêmement quoi ?

La rhétorique des « extrêmes » finit, en effet, par anesthésier la réflexion. Au moment de la réforme des retraites, j’ai trouvé l’attitude de LFI à l’assemblée nationale extrêmement stupide et l’attitude du pouvoir extrêmement arrogante et têtue. Oui, il y a un extrême centre qui a ses propres problèmes !

L’extrême droite, donc, représente un danger pour le lien social, non pas parce qu’elle est extrême, mais parce qu’elle entravera la solidarité de proximité et qu’elle exclura au maximum certaines personnes du jeu social.

Est-ce à dire que ce qui se vit dans les réseaux militants de gauche est dépourvu de danger ? Assurément non : il y a souvent, dans les milieux associatifs, une importante conflictualité. Des questions dérisoires peuvent devenir des enjeux de pouvoir démesurés. Par ailleurs, les relais politiques de ces militants ne sont pas exempts de tentations autoritaires. Et, comme dans tous les appareils politiques (de gauche comme de droite), plus on monte dans la hiérarchie interne, plus les rapports interpersonnels sont brutaux.

Il ne faut donc pas être naïf. Mais ce que je veux souligner, c’est que notre vote n’engage pas que des questions idéologiques. Il met en jeu, également, ce qui se vit sur le terrain, au jour le jour. Et, dans ce domaine, le tissu associatif ne réussit pas toujours à construire des relations solidaires et fraternelles, mais, au moins, il essaye.

Et ces tentatives, pour inabouties qu’elles soient, doivent être soutenues.

Nous sommes tous des étrangers

Hasard du calendrier, je reviens (en train !) de Venise, où j’ai été voir la Biennale d’Art Contemporain dont le thème, cette année, était : « Étrangers partout ». Le titre a été inspiré par une œuvre, d’ailleurs exposée en extérieur, d’un collectif d’artistes européens, qui a écrit cette formule en une multiplicité de langues avec des tubes fluorescents.

Le commissaire Brésilien de la biennale Adriano Pedrosa précise qu’il faut entendre la formule dans un double sens : « d’abord, où que vous alliez et où que vous soyez, vous rencontrerez toujours des étrangers. Eux et nous sommes partout. Ensuite, quelque soit l’endroit où vous vous trouvez, vous êtes, en vous, authentiquement et profondément, un étranger ».

L’exposition a donc privilégié des œuvres venant d’artistes résidant hors d’Europe ou d’Amérique du Nord ou faisant partie des peuples autochtones ou, encore, donnant la parole à des migrants. Comme souvent, dans ces grandes expositions internationales, les propositions sont d’inégale valeur et, comme l’ont écrit Harry Bellet et Philippe Dagen pour le journal Le Monde, « le critère de la nationalité ou de l’origine, pas plus que celui du genre, ne garantit la qualité artistique ».

La valeur d’un point de vue venu d’ailleurs

Cela dit, au milieu de dizaines de propositions, il y a des œuvres fortes (en tout cas à mes yeux), et j’en retiens deux leçons.

La première est que l’on a tout à gagner à rencontrer des points de vue inhabituels et à dialoguer avec eux. C’est déstabilisant parfois et enrichissant presque toujours. Et ce qui vaut dans le domaine artistique vaut pour l’ensemble de la culture. A l’heure où, semble-t-il, beaucoup de nos concitoyens ont peur de perdre leur identité, il faut rappeler que notre identité se rétrécit et s’appauvrit considérablement si elle en reste à un perpétuel « identique ». Un collectif danois a osé une provocation qui, je dois le dire, m’a réjoui, en imprimant des affiches portant le slogan : « étrangers, s’il vous plaît, ne nous laissez pas seuls avec les Danois » !

La deuxième leçon est que les conséquences de l’action de pays riches, vue d’ailleurs, nous amène à beaucoup, beaucoup de modestie. On ne trouve pas de dénonciations de principe, mais plutôt des évocations précises de ce que les peuples dominés endurent du fait des logiques économiques et politiques qui les enserrent. Les Pays-Bas, par exemple, ont mis leur pavillon à disposition d’un collectif de la République Démocratique du Congo qui retrace l’exploitation proche de l’esclavage que subissent les populations dans la forêt congolaise pour produire de l’huile de palme. La traduction de la protestation sous forme de sculptures fortement expressives est bouleversante.

Et là aussi je ne peux m’empêcher de penser aux tendances politiques actuelles où des individus sont tellement fiers de ce que leur nation a produit. On ne peut que s’interroger : qu’est-ce que les Anglais avaient fait de tellement extraordinaire pour qu’ils aient besoin de se couper du reste de l’Europe ? La Hongrie aux Hongrois, l’Italie aux Italiens, les Pays-Bas aux Hollandais, la Flandre aux Flamands et, maintenant, la France aux Français, et après ? Qu’avons-nous de tellement précieux à préserver ? En écoutant ce que disent ceux qui nous regardent d’ailleurs on ne peut que s’interroger. Il ne s’agit pas de se flageller, mais simplement de se rendre compte qu’on a fait aussi mal et aussi bien que tous ceux qui avaient du pouvoir : dès que l’on a pu on en a abusé.

L’héritage chrétien

Alors oui, il y a l’héritage chrétien que certains font mine de vouloir défendre bec et ongles. Mais leur christianisme me semble tout à fait hérétique. L’attention à l’égard de l’étranger traverse toute la Bible, l’Ancien comme le Nouveau Testament. Et l’amour de ceux qui nous semblent hostiles (à tort ou à raison) est un appel clair qui résonne dans les évangiles.

Quant aux chrétiens, ils sont censés être, précisément, « étrangers et voyageurs sur la terre ». A ce propos, le catalogue de l’installation du pavillon Serbe cite un extrait d’un théologien médiéval, Hugues de Saint Victor : « l’homme qui trouve que sa patrie est douce est encore un tendre novice, celui à qui chaque terre semble natale est déjà fort, mais c’est celui pour qui le monde entier est une contrée étrangère qui est parfait ».

Nous sommes tous des étrangers et c’est une bonne nouvelle. C’est cette bonne nouvelle que je veux préserver au milieu des nationalismes multiples qui nous menacent et nous appauvrissent.

Le fascisme va passer

Mon âge (même si je suis trop jeune pour avoir vraiment participé aux manifestations étudiantes des années 60) m’a donné l’occasion d’entendre le slogan, répété à tout propos : « le fascisme ne passera pas ». Il y avait souvent, là dedans, beaucoup d’inflation verbale et certains voyaient, à tort, le fascisme à tous les coins de rue.

Mais cette fois-ci, je sors du registre habituel de ce blog et je me risque à une prévision : « le fascisme va passer ». Bon, tout n’est pas comparable entre les mouvements d’extrême droite européens (et français en particulier) et le fascisme italien de naguère. Mais il y a quand même beaucoup de similitudes.

Le coup désespéré d’Emmanuel Macron

D’un certain côté je comprends la décision d’Emmanuel Macron, qui voyait son action paralysée par son manque de majorité parlementaire. Il ne s’imaginait pas terminer son mandat à coups de 49.3 répétés. Il me fait penser à un joueur d’échecs qui, acculé, tente un coup désespéré en comptant sur la surprise de son adversaire pour le déstabiliser.

Oui, Emmanuel Macron était acculé. Mais une fois que j’ai dit cela, j’ajoute qu’il se berce d’illusions s’il pense provoquer un électrochoc et réveiller son électorat endormi. Il compte, apparemment, sur les divisons de ses adversaires, à gauche et à droite, mais il ne voit pas que son propre électorat est parti en lambeaux. Une partie sans doute, ont rejoint les abstentionnistes pour les élections européennes et se mobiliseront pour les législatives. Mais une autre partie voguent maintenant vers d’autres lieux et ne le rejoindront pas.

Le seul bloc significatif est le Rassemblement National et, contrairement à d’habitude, il est à prévoir qu’il remportera la plupart des éventuelles triangulaires du second tour. Et dans les situations où il aura un seul candidat en face de lui, il le battra la plupart du temps. Je pense donc que si le RN n’obtient pas la majorité absolue à l’Assemblée Nationale, ce sera en tout cas la force politique la plus nombreuse.

Donc Emmanuel Macron use de la corde éculée de « moi ou le chaos ». Et ce sera le chaos.

Près de trois ans de cohabitation et puis ?

En cas de majorité simplement relative du RN au parlement, je ne vois, de toute manière, pas tous les autres partis faire bloc pour rejoindre la macronie qui est devenue un bateau ivre. Il y aura donc une cohabitation avec un premier ministre issu du Rassemblement National.

Et au bout de deux ans et demi, quand la campagne des présidentielles commencera, je doute qu’il y ait un nombre significatif de déçus du Rassemblement National. Ce que l’on voit dans les autres pays d’Europe qui ont porté à leur tête des leaders nationalistes et autoritaires est que la déception vient, mais lentement.

Donc là, pour revenir sur la métaphore du jeu d’échecs, Emmanuel Macron n’avait peut-être pas d’autres coups à jouer, mais il a joué, en tout cas, un coup perdant. Quant à ses conseillers qui comparent cette initiative surprise au débarquement en Normandie, ils seraient ridicules s’ils n’étaient pas pathétiques.

Donc le fascisme va passer

Je précise que je suis tout à fait prêt à faire un article, le 8 juillet, qui s’intitulerait « je me suis trompé », au cas où ce serait le cas.

Pour l’instant, il faut se préparer à un long, un très long hiver, peuplé de décisions absurdes et dangereuses (concernant les enjeux climatiques), injustes et cruelles (concernant les migrants), hasardeuses (pour la politique étrangère) et, pour couronner le tout, catastrophiques pour les finances publiques.

Quant au réveil collectif, s’il arrive, il sera lent et douloureux et même si, de tous côtés, des voix s’élèveront pour tenter de lutter contre d’inévitables dérives, elles seront peu entendues.

« Il y avait un autre chemin », a affirmé sur France 2 la présidente de l’Assemblée Nationale Yaël Braun-Pivet. « Il y avait un autre chemin qui était le chemin d’une coalition, d’un pacte de gouvernement ». Mais il y a longtemps qu’Emmanuel Macron a tourné le dos à un tel chemin et faute de négociations, en temps et en heure, il n’aura que l’affrontement.

Quelle est notre espérance ?

Quand je termine un article pour ce blog qui s’appelle « Tendances, Espérance », il m’arrive de me demander où est l’espérance dans ce que j’écris ! Les événements que je commente sont souvent sombres et les « tendances » que je décris n’ont, la plupart du temps, rien de réjouissant.
On m’a demandé, récemment, d’intervenir, précisément, sur le thème de l’espérance et cela a ravivé cette question.

Jacques Ellul, en son temps, avait abordé la question (dans L’Espérance oubliée) en opposant espoir et espérance. L’espérance relèverait d’un désespoir surmonté suivant la formule : « espérant contre toute espérance Abraham crut » (Rm 4.18). On peut jouer avec ces deux mots si l’on veut. Mais il faut savoir que la plupart des langues (dont le grec) n’ont qu’un seul mot et, qu’en français, l’histoire des deux mots est assez mélangée. Le dictionnaire Robert historique de la langue française nous dit qu’ « espérance » est apparu en premier (c’est le dérivé le plus naturel du verbe espérer), puis « espoir », un peu après. Au XVIIe siècle « espoir » était un mot recherché employé plutôt en poésie et « espérance » était le mot de base. Aujourd’hui c’est plutôt « espoir » qui est le mot de base. Bref, pourquoi ne pas souligner ce qu’il peut y avoir de paradoxal dans l’espérance chrétienne, mais la distinction entre espoir et espérance n’est opérante que dans le français moderne.
Par ailleurs, j’ai toujours été mal à l’aise avec la manière dont Jacques Ellul maniait le paradoxe, avec le « non » de Dieu qui devenait un « oui », etc., et ce n’est pas vraiment de cette manière-là que j’envisage l’espérance chrétienne, même si, et concrètement, je peux rejoindre Ellul sur certains points.

Une particularité de l’eschatologie du Nouveau Testament

Quand on lit les petites apocalypses qui sont dans les évangiles synoptiques, on est frappé d’un contraste : d’une part, Jésus raconte une série d’événements dramatiques qui vont survenir, au fil de l’histoire, et d’autre part, et immédiatement à la suite, il demande aux disciples de tenir bon et de garder le cap. La conclusion des discours sur la fin des temps dans l’évangile de Marc dit l’essentiel, à propos de ce qui va se passer quand Jésus sera parti : « C’est comme un homme qui part en voyage : il a laissé sa maison, confié à ses serviteurs l’autorité, à chacun sa tâche » (Mc 13.34).
Ce n’est donc ni un discours visant à dire que « ça va bien se passer » et qu’il n’y a plus qu’à appliquer le mode opératoire pour que les choses se déroulent suivant le plan prévu; ni un discours encourageant une attente passive du fait que tout va de travers.
L’espérance, en l’occurrence, est de garder le cap au milieu d’événements contraires, avec la confiance que l’attitude que l’on adopte est celle qui a de la valeur (qui vaut la peine) et que cette attitude prévaudra à la fin des temps.

En attendant la fin des temps

Mais, quand on s’interroge et quand on m’interroge sur l’espérance, on ne se contente pas de l’horizon de la fin des temps. Sur ce point, c’est plutôt la construction d’ensemble de l’Apocalypse de Jean qui m’inspire : il y a des réalisations partielles, au fil du temps, de cette espérance. Il y a des moments où l’histoire s’éclaire et où ce que l’on a porté est reçu et mis en œuvre jusqu’à un certain point. Mais cela se déroule par cycles successifs, par des avancées et des reculs répétitifs, qui se dirigent, peu à peu vers la fin ultime. Il y a des préfigurations successives, des ruptures, de longues attentes, des avancées soudaines. Bref l’espérance a du sens, y compris ici et maintenant, même si les événements tournent mal, un moment donné.

Concrètement : aujourd’hui

Et donc, mois après mois, nous voyons que peu de gens prennent vraiment au sérieux les enjeux du changement climatique, que les gouvernements européens reculent sans cesse devant la moindre fronde populaire, à ce sujet. Nous voyons les logiques de guerre et d’affrontement prendre le dessus un peu partout dans le monde, et jusque dans les sociétés, officiellement en état de paix. Nous observons la popularité croissante des partis d’extrême droite qui ont fait de la peur et de la méfiance leur fonds de commerce.

Si nous sommes déterminés à aller à contre-courant, notre espérance est que les choix que nous faisons ont du sens, nous ouvrent à la vraie vie, sont une ressource et une inspiration possible pour d’autres et rejoignent le projet de Dieu pour l’humanité : amour, partage et respect de l’autre et de la création. Cela débouchera-t-il sur quelque chose de concret, sur un revirement observable ? Qui le sait ? Mais notre espérance est là.

Le mouvement vers la droite de l’électorat (en France et ailleurs)

Les commentateurs se gargarisent volontiers, au vu des sondages successifs, du glissement d’une partie de l’électorat de centre gauche, qui délaisserait la liste soutenue par Emmanuel Macron, pour rejoindre la liste portée par Raphaël Glucksmann. Ils invoquent des mesures mal perçues à gauche (sur l’immigration, le chômage ou les retraites) pour justifier ce glissement.

Mais la réalité me semble autre. Si je rapproche, en effet, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 des sondages actuels pour les élections européennes, j’obtiens le tableau suivant :

GaucheMacron/HayerDroiteExtrême-droite
202232 %28%5%32 %
202432 %17%7,5%38,5%

En clair, on observe sans doute, d’une part, une évolution des voix au sein de l’électorat de gauche (entre autres lié au fait que le vote utile sur un nom n’est pas de mise aux Européennes), mais on n’observe nullement une réalimentation des voix de gauche par des déçus du macronisme. La gauche reste à 32 % et, si elle devait s’unir en vue des présidentielles, elle ferait face à un deuxième tour contre l’extrême droite qu’elle perdrait sans doute.

Globalement, ce que l’on observe c’est un glissement de l’électorat vers la droite et l’extrême droite. Cela fait plusieurs années que ce glissement a commencé, et il n’est pas perceptible en France seulement. Donald Trump, par exemple, ne sera peut-être pas élu, mais le fait même qu’il soit possiblement élu à l’automne prochain, montre le soutien que sa politique brutale a reçu de la part d’une large frange de l’électorat. En Italie, de même, il y a des recompositions au sein de l’extrême droite, mais l’extrême droite, dans son ensemble, ne faiblit pas tellement du fait de son exercice du pouvoir.

Le jeu à somme nulle (voire négative) lié aux tensions environnementales, et ses conséquences politiques

Ce mouvement est trop massif pour qu’on l’attribue uniquement au défaut de telle ou telle stratégie politique. Il est sans doute plurifactoriel, et j’en ai déjà livré, dans ces lignes, des interprétations. Aujourd’hui, je ne voudrais pas essayer de comprendre pourquoi telle ou telle personne vote plus ou moins à gauche ou à droite, mais pourquoi on observe ce glissement d’ensemble de tout l’électorat.

Ma perception est que, surtout depuis l’épidémie de COVID, le citoyen moyen est convaincu que nous sommes dans un jeu à somme nulle et que l’on ne tirera pas grand chose de plus de la planète. En d’autres termes : ce que les uns gagnent, les autres le perdent.

Les élus locaux remarquent que, depuis l’épidémie, les personnes sont plus agressives à leur égard. C’est peut être le fruit d’un isolement croissant. Mais je pense que c’est aussi le sentiment d’une vulnérabilité générale qui a diffusé dans l’ensemble de la population, les microbes s’ajoutant aux risques environnementaux.

Et je garde en mémoire les quasi-émeutes qui ont marqué les jours juste avant le premier confinement, alors même qu’aucune pénurie alimentaire ne s’est produite. Quand on craint pour sa peau, les réflexes de survie prennent le relais.

Naturellement, une attitude possible (et même, à mes yeux, la meilleure attitude) serait de se serrer les coudes, de retrousser nos manches et de partager les chances et les risques. Mais ce n’est pas ce que l’on observe. Beaucoup de gens craignent de perdre et ils préfèrent perdre moins que les autres.

Dès lors, la demande adressée à l’état est de les protéger contre tous ceux qui pourraient entamer une partie de leur magot. Il n’y a plus tellement d’attente d’une prospérité collective, mais plutôt une demande de conserver ce qui est acquis.

La peur de perdre, peur fatale

La peur de perdre ne concerne pas tellement les plus favorisés qui pensent qu’il trouveront toujours une solution pour s’en sortir, ni, en fait, les plus pauvres qui n’ont rien a perdre. Elle concerne (d’un point de vue économique) le milieu de l’espace social.

Je ne vais pas faire de leçon de morale, alors que je fais partie des plus favorisés. Ce que j’entends de l’évangile n’est d’ailleurs pas tellement une leçon de morale, qu’une mise en garde : la peur de perdre est mauvaise conseillère et elle engendre des comportements fatals. Oui, sur terre il y a, suivant la formule des évangiles, « des voleurs qui percent et dérobent » et les trésors qu’ils convoitent peuvent nous obséder. Mais la vraie vie est ailleurs et, par rapport au sujet du jour, je ne le comprends pas seulement d’une manière individuelle. Si des couches de plus en plus importantes de la société sont gagnées par la peur de perdre, nous sommes partis pour une course à l’abîme.

Attention à la fausse bonne idée de la puissance.


« L’Europe puissance » est en train de devenir un slogan à la mode. Après Emmanuel Macron qui (me semble-t-il) a lancé l’idée, c’est maintenant Raphaël Glucksmann qui la reprend à son compte. Je comprends l’intention : il faut convaincre un certain nombre d’électeurs que l’Europe est plus un atout qu’un boulet. Et le contexte international pousse, assurément, à ne pas se montrer naïf à l’égard des impérialismes économiques ou militaires qui nous menacent. C’est une stratégie assez cohérente, mais elle a ses limites et, notamment, parce qu’elle sert de cache-misère, en masquant des problèmes de fond.

Un questionnement théologique

L’état est l’état et suit sa logique de maniement de la force, mais les églises ont, me semble-t-il, un autre discours à faire entendre et pas seulement à destination des croyants. Quel que soit, en effet, le point de vue que l’on adopte sur la guerre, au nom de la foi (on sait que je me rattache au courant non-violent), il faut quand même remarquer que, tout au long de l’Ancien Testament, la recherche de la puissance pour la puissance est critiquée. Citons, à titre d’exemple, le Psaume 33 : « Il n’est pas de roi que sauve une grande armée, ni de brave qu’une grande vigueur délivre. Pour vaincre, le cheval n’est qu’illusion, toute sa force ne permet pas d’échapper » (Ps 33.16-17). Toujours, la confiance en Dieu est opposée à la confiance dans les armes.

Et il ne s’agit pas seulement d’un acte de foi existentialiste, qui appellerait un saut dans l’irrationnel et le mystère, pour s’en remettre à un Dieu insondable. Il y a quelque chose de plus concret, et de plus audible, aujourd’hui, dans l’espace public laïc, qui est sous-jacent à ces affirmations. Au discours de la puissance, les prophètes et les psaumes, opposent, en effet, le discours de la justice et de l’attention au faible. Allons droit au but : ce qui, sur le long terme, assure la survie d’une nation c’est sa cohérence et sa solidarité. Les évocations de la déshérence et des défaites militaires recourent d’ailleurs souvent, chez les prophètes, à l’image de la « dispersion ». Ainsi dans la prophétie d’Ézéchiel contre les gouvernants, représentés par des bergers : « Vous n’avez pas fortifié les bêtes faibles, vous n’avez pas guéri celle qui était malade, vous n’avez pas fait de bandage à celle qui avait une patte cassée, vous n’avez pas ramené celle qui s’écartait, vous n’avez pas recherché celle qui était perdue, mais vous avez exercé votre autorité par la violence et l’oppression. Les bêtes se sont dispersées, faute de berger, et elles ont servi de proie à toutes les bêtes sauvages ; elles se sont dispersées » (Ez 34.4-5).

C’est ce que Jacques Ellul avait repris à son compte en disant, comme le rappelle aujourd’hui Frédéric Rognon, que la démarche chrétienne s’inscrit dans la non-puissance. Une non-puissance qui, justement, suppose une attention au faible et à celui qui est en difficulté.

Le libéralisme politique ou économique ne suffit pas à faire société

Rahaël Glucksmann dit quelque chose de cet enjeu. Mais dans le discours de la Sorbonne, Emmanuel Macron a formulé ce qui lui importait : « une certaine idée de l’homme qui place l’individu libre, rationnel et éclairé au-dessus de tout ». Or, si on place l’individu au-dessus de tout, on ne peut que déboucher sur l’atomisation sociale. Et c’est là ce sur quoi butent, année après année, les projets politiques d’Emmanuel Macron : il rabote, les uns après les autres, les droits sociaux qui lui semblent être autant d’entraves à la bonne marche de la société. Et puis il se retrouve avec un corps social exsangue, qui cède à la panique parce qu’il se sent privé d’appui en cas de coup dur. Et cet appui n’est pas, ne peut pas être seulement, la puissance économique ou militaire de la nation.

Le discours de la puissance est, par ailleurs, une tentative désespérée de plus pour attirer des électeurs du rassemblement national. Mais beaucoup de ces électeurs évoquent un sentiment d’abandon face à une évolution politique et économique qui ne leur apporte pas grand-chose. Et vanter la puissance c’est aussi mettre en avant des valeurs agressives qui diffusent, ensuite, dans l’ensemble de la société : tout conflit externe engendre des conflits internes. L’extrême droite se nourrit de ces attitudes hostiles et on ne peut pas la combattre sans affirmer, vivre et mettre en œuvre des pratiques coopératives. Le plus décisif, aujourd’hui, est d’oser « être avec », là où beaucoup préfèrent « être contre » et où les libéraux se satisfont trop vite « d’être indépendants ».

De la poésie au matraquage

Il y a parfois des travaux de recherche dont l’objet paraît un peu incongru, voire dérisoire, mais qui mettent en évidence, pourtant, des enjeux fort significatifs. Ainsi, des informaticiens, des musicologues et des linguistes, s’amusent-ils à passer à la moulinette les chansons qui ont du succès, et ils regardent comment leur style évolue au fil des années. Le site du Nouvel Obs1 a signalé une publication récente , mais si on se reporte à ladite publication2 on découvre une bibliographie comportant plus de 60 entrées, ce qui montre que c’est un genre en cours de développement.

En fait, scruter l’évolution du texte des chansons est intéressant parce que l’on ne compare pas de la poésie savante à de la poésie populaire : on reste à l’intérieur d’un même genre dont on observe l’évolution. On suit, donc, l’évolution du langage, de la manière dont on parle et, indirectement, dont on se parle les uns aux autres. Et les auteurs regardent même l’évolution des sous-genres. Il est évident, par exemple, que le rap a des textes plus élaborés que la variété. Ils comparent donc les raps les uns aux autres et les chansons de variété les unes aux autres. L’espace de temps qu’ils couvrent va de 1970 à 2020. Je passe sur la constitution exacte de leur corpus qui concerne les chansons en langue anglaise. Ils se donnent aussi les moyens d’associer des types de chanson au succès qu’elles ont eu, en termes d’écoute ou de consultation des textes en ligne (pour les années récentes).

Des textes de chanson de plus en plus simples

Or, sur plusieurs registres, dans tous les sous-genres passés en revue, on voit que les textes perdent en complexité. Les mots de trois syllabes ou plus deviennent rares. La syntaxe des phrases se simplifie. Les rimes sont moins recherchées. La place prise par les refrains par rapport aux couplets est de plus en plus grande. Les phrases répétées sont de plus en plus nombreuses. C’est d’ailleurs le genre le plus complexe, au départ : le rap, qui évolue le plus vite.

Les ressorts de cette évolution sont à la fois le formatage de plus en plus poussé de la production musicale et la réaction des consommateurs de musique qui adoptent des textes sans cesse plus réduits. L’article fait l’hypothèse que c’est lié au fait que la musique s’écoute de plus en plus en bruit de fond. C’est sans doute un facteur important.

Il faut noter, par ailleurs, qu’il s’agit d’une évolution lente, mais inéluctable : d’année en année, la simplification poursuit sa route.

Il n’y a pas que les chansons qui se simplifient

Le fait de travailler sur un corpus délimité permet de confirmer une impression que l’on a dans d’autres domaines. Dans à peu près tous les registres de la communication, les phrases raccourcissent et se simplifient. Je remarque, pour ma part, qu’il m’est souvent nécessaire, aujourd’hui, de répéter ce que je viens de dire, non pas parce que mes auditeurs ont mal entendu, mais parce qu’ils ont besoin d’entendre plusieurs fois une phrase pour se l’approprier.

Les chants d’Église connaissent, d’ailleurs, la même évolution : nombreuses répétitions, phrases courtes, formules ramassées et importance croissante des refrains. Et, lors des études bibliques auxquelles je participe, je mesure à quel point les lecteurs ont du mal à porter attention au texte s’il fait trop de détours.

Certains auteurs attribuent cette simplification des messages à la surcharge informationnelle que nous subissons et qui nous rend moins disponibles pour des expressions élaborées. Je le pense également.

Pourquoi donc Jésus compliquait-il sa communication en parlant en paraboles ?

Une telle évolution est lourde de conséquences. Une expression qui demeure sans cesse simple, conduit, progressivement, à une approche simpliste des choses. Et puis une collection de slogans nous frappe, mais ne nous atteint pas vraiment.  L’article relève, d’ailleurs, que les textes sont, année après année, de plus en plus autocentrés : on parle de soi et de moins en moins des autres. On cherche à s’exprimer plus qu’à communiquer. De fait, pour qu’une parole nous sorte de nous-mêmes, il faut qu’elle soit habitée par quelque mystère qui nous met en route. Sinon, nous prenons note, puis passons à autre chose. S’approprier le sens de ce qui dit l’autre suppose une démarche active.

Jésus avait fait le choix de parler en paraboles précisément pour inciter ses auditeurs à se servir de leurs oreilles (« que celui qui a des oreilles pour entendre, entende »). Et il ne souhaitait pas être compris trop facilement ni trop vite. Oui : la représentation imagée convoque l’auditeur qui doit reprendre l’image à son compte pour en faire quelque chose, sinon l’image s’évanouit très vite. Il n’y avait pas beaucoup de prémâché dans le discours de Jésus, même si on le compare à d’autres textes de l’époque. La littérature rabbinique maniait volontiers l’image et le questionnement. C’est le genre dont il se rapproche le plus, sans s’y mouler complètement. C’était là, de sa part, un choix délibéré.

Le matraquage qu’est devenue la communication moderne nous détourne du sens de ce que nous dit l’autre, du sens de ce que nous vivons ensemble et nous isole les uns des autres. Et, comme je l’ai dit, c’est vrai aussi de l’expression religieuse. Nous ferions bien d’y porter attention.

  1. Article mis en ligne sur le site le 29 mars. ↩︎
  2. Parada-Cabaleiro, E., Mayerl, M., Brandl, S. et al. Song lyrics have become simpler and more repetitive over the last five decades. Sci Rep 14, 5531 (2024). https://doi.org/10.1038/s41598-024-55742-x ↩︎

A quoi cela sert-il d’être grand ?

J’aimerais bien commenter la manière dont la vie en commun s’organise, ces temps-ci, mais j’observe, en ce moment, à bien des échelles géographiques, bien plus de compétitions et de courses à la grandeur que de volonté de coopérer.

Au niveau international, pour commencer, les grandes puissances font de nouveau assaut de grandeur : c’est à qui sera le plus grand. Vladimir Poutine est, pour l’instant, soutenu par une majorité de Russes (même s’il est difficile d’avoir une idée précise de ladite majorité), parce qu’il leur donne l’impression de retrouver leur grandeur perdue. L’invasion de l’Ukraine n’apporte pas grand chose aux Russes. On peut même dire qu’elle leur coûte beaucoup, financièrement et humainement, mais, au moins, ils ont l’impression d’être revenus dans le jeu international.

Pendant ce temps Donald Trump reprend son slogan de la grandeur américaine qui devrait faire son retour et il rencontre, pour le moins, un certain écho. Il est impossible de savoir ce que le chinois de base pense de Xi Jinping, en tout cas ce dernier mène, lui aussi, de son côté, une politique impérialiste.

Même dans les pays de deuxième rang, beaucoup se rêvent grands. C’est parfois tragique, quand la grandeur d’Allah sert de bonne raison pour perpétrer des massacres. En fait, cela va du tragique au dérisoire, mais tout est bon pour se rêver grand. Il n’y a qu’à voir l’hystérie qui règne autour des jeux olympiques de Paris, où la presse française suppute le nombre de médailles que la France pourrait remporter et s’inquiète d’avance d’une mauvaise organisation qui pourrait donner une mauvaise image de la France.

Grand et puis …

Mais à quoi cela sert-il d’être grand ? En fait, à rien d’autre qu’être grand. Certes, celui qui domine les autres peut s’approprier plus de biens et mener une vie plus confortable. Mais les dictateurs mènent des vies peu désirables, rongés qu’ils sont par le soupçon et la hantise de l’attentat. Et, pour le reste, la grandeur ne sert à rien, si ce n’est à se sentir important. C’est un profit purement symbolique et, en fait de symbole, quel que chose qui coûte cher à obtenir pour un bénéfice plutôt mince.

Ceux qui se veulent grands, individuellement et collectivement, font beaucoup de mal aux autres et se font peu de bien à eux-mêmes. C’est une sorte de fascination morbide qui, certes, est fort répandue, mais qui est bien plus attirante que ce qu’elle permet en réalité. L’air des cimes est raréfié, et plutôt contaminé par les miasmes que rempli de fraîcheur.

La leçon de Pâques : quand ce qui est en bas est la vraie hauteur

Serait-ce la tentation majuscule qui guette l’être humain ? C’est possible. En tout cas la Bible est traversée par une critique continuelle de cette course à la grandeur. De multiples prophéties de l’Ancien Testament évoquent la chute de celui qui se rêvait grand et qui se retrouve ramené sur terre. Citons, au milieu de beaucoup d’autres, le rêve en forme de parabole du colosse gigantesque aux pieds d’argile dont la tête est d’or mais que la chute d’un petit caillou sur les fameux pieds suffit à faire s’effondrer (Dn 2).

Dans l’évangile, Jésus met plusieurs fois en garde ses disciples lorsqu’ils commencent à se quereller pour savoir qui d’entre eux est le plus grand.

Et c’est finalement le choix de Jésus de refuser la grandeur et d’accepter l’abaissement ultime de la croix qui est donné en exemple. Pour l’évangéliste Jean, c’est même la mort en croix qui est une élévation. Il le répète à trois reprises. J’ai vu une fois, dans la ville de Melide en Espagne, un crucifix qui représentait ce paradoxe : d’un côté du calvaire on voit, en effet, le Christ supplicié ; de l’autre il est assis sur son trône et bénit la foule.

Une telle représentation peut être mal interprétée. On peut se sentir grand, finalement, d’avoir accepté la petitesse ! C’est d’ailleurs la critique adressée par Nietzsche au christianisme.

Mais je vois autre chose dans le choix radical de Jésus, validé et confirmé par sa résurrection : il a fait le choix « d’être avec » plutôt que de dominer. Aimer les autres c’est être avec eux. Les dominer c’est s’isoler (c’est d’ailleurs un des thèmes développé dans le discours de Jn 12, cf. v 24).

Et c’est bien la tragédie du monde actuel : de guerre en guerre, de répression en répression, de méfiance en méfiance, d’hostilité en hostilité, nous nous isolons les uns des autres. Et cet isolement nourrit, à son tour, l’agressivité ambiante. Il est possible, sans doute, pour quelques uns, de vivre à l’abri dans des lieux clos et gardiennés. Beaucoup voudraient que des territoires entiers ressemblent à de tels enclos. Quelle vie triste un tel rêve fait-il entrevoir !

Le leçon de Pâques c’est que la vie est dans la main tendue, dans l’amour ultime, aussi douloureux soit-il.