Nous sommes tous des étrangers

Hasard du calendrier, je reviens (en train !) de Venise, où j’ai été voir la Biennale d’Art Contemporain dont le thème, cette année, était : « Étrangers partout ». Le titre a été inspiré par une œuvre, d’ailleurs exposée en extérieur, d’un collectif d’artistes européens, qui a écrit cette formule en une multiplicité de langues avec des tubes fluorescents.

Le commissaire Brésilien de la biennale Adriano Pedrosa précise qu’il faut entendre la formule dans un double sens : « d’abord, où que vous alliez et où que vous soyez, vous rencontrerez toujours des étrangers. Eux et nous sommes partout. Ensuite, quelque soit l’endroit où vous vous trouvez, vous êtes, en vous, authentiquement et profondément, un étranger ».

L’exposition a donc privilégié des œuvres venant d’artistes résidant hors d’Europe ou d’Amérique du Nord ou faisant partie des peuples autochtones ou, encore, donnant la parole à des migrants. Comme souvent, dans ces grandes expositions internationales, les propositions sont d’inégale valeur et, comme l’ont écrit Harry Bellet et Philippe Dagen pour le journal Le Monde, « le critère de la nationalité ou de l’origine, pas plus que celui du genre, ne garantit la qualité artistique ».

La valeur d’un point de vue venu d’ailleurs

Cela dit, au milieu de dizaines de propositions, il y a des œuvres fortes (en tout cas à mes yeux), et j’en retiens deux leçons.

La première est que l’on a tout à gagner à rencontrer des points de vue inhabituels et à dialoguer avec eux. C’est déstabilisant parfois et enrichissant presque toujours. Et ce qui vaut dans le domaine artistique vaut pour l’ensemble de la culture. A l’heure où, semble-t-il, beaucoup de nos concitoyens ont peur de perdre leur identité, il faut rappeler que notre identité se rétrécit et s’appauvrit considérablement si elle en reste à un perpétuel « identique ». Un collectif danois a osé une provocation qui, je dois le dire, m’a réjoui, en imprimant des affiches portant le slogan : « étrangers, s’il vous plaît, ne nous laissez pas seuls avec les Danois » !

La deuxième leçon est que les conséquences de l’action de pays riches, vue d’ailleurs, nous amène à beaucoup, beaucoup de modestie. On ne trouve pas de dénonciations de principe, mais plutôt des évocations précises de ce que les peuples dominés endurent du fait des logiques économiques et politiques qui les enserrent. Les Pays-Bas, par exemple, ont mis leur pavillon à disposition d’un collectif de la République Démocratique du Congo qui retrace l’exploitation proche de l’esclavage que subissent les populations dans la forêt congolaise pour produire de l’huile de palme. La traduction de la protestation sous forme de sculptures fortement expressives est bouleversante.

Et là aussi je ne peux m’empêcher de penser aux tendances politiques actuelles où des individus sont tellement fiers de ce que leur nation a produit. On ne peut que s’interroger : qu’est-ce que les Anglais avaient fait de tellement extraordinaire pour qu’ils aient besoin de se couper du reste de l’Europe ? La Hongrie aux Hongrois, l’Italie aux Italiens, les Pays-Bas aux Hollandais, la Flandre aux Flamands et, maintenant, la France aux Français, et après ? Qu’avons-nous de tellement précieux à préserver ? En écoutant ce que disent ceux qui nous regardent d’ailleurs on ne peut que s’interroger. Il ne s’agit pas de se flageller, mais simplement de se rendre compte qu’on a fait aussi mal et aussi bien que tous ceux qui avaient du pouvoir : dès que l’on a pu on en a abusé.

L’héritage chrétien

Alors oui, il y a l’héritage chrétien que certains font mine de vouloir défendre bec et ongles. Mais leur christianisme me semble tout à fait hérétique. L’attention à l’égard de l’étranger traverse toute la Bible, l’Ancien comme le Nouveau Testament. Et l’amour de ceux qui nous semblent hostiles (à tort ou à raison) est un appel clair qui résonne dans les évangiles.

Quant aux chrétiens, ils sont censés être, précisément, « étrangers et voyageurs sur la terre ». A ce propos, le catalogue de l’installation du pavillon Serbe cite un extrait d’un théologien médiéval, Hugues de Saint Victor : « l’homme qui trouve que sa patrie est douce est encore un tendre novice, celui à qui chaque terre semble natale est déjà fort, mais c’est celui pour qui le monde entier est une contrée étrangère qui est parfait ».

Nous sommes tous des étrangers et c’est une bonne nouvelle. C’est cette bonne nouvelle que je veux préserver au milieu des nationalismes multiples qui nous menacent et nous appauvrissent.

Le fascisme va passer

Mon âge (même si je suis trop jeune pour avoir vraiment participé aux manifestations étudiantes des années 60) m’a donné l’occasion d’entendre le slogan, répété à tout propos : « le fascisme ne passera pas ». Il y avait souvent, là dedans, beaucoup d’inflation verbale et certains voyaient, à tort, le fascisme à tous les coins de rue.

Mais cette fois-ci, je sors du registre habituel de ce blog et je me risque à une prévision : « le fascisme va passer ». Bon, tout n’est pas comparable entre les mouvements d’extrême droite européens (et français en particulier) et le fascisme italien de naguère. Mais il y a quand même beaucoup de similitudes.

Le coup désespéré d’Emmanuel Macron

D’un certain côté je comprends la décision d’Emmanuel Macron, qui voyait son action paralysée par son manque de majorité parlementaire. Il ne s’imaginait pas terminer son mandat à coups de 49.3 répétés. Il me fait penser à un joueur d’échecs qui, acculé, tente un coup désespéré en comptant sur la surprise de son adversaire pour le déstabiliser.

Oui, Emmanuel Macron était acculé. Mais une fois que j’ai dit cela, j’ajoute qu’il se berce d’illusions s’il pense provoquer un électrochoc et réveiller son électorat endormi. Il compte, apparemment, sur les divisons de ses adversaires, à gauche et à droite, mais il ne voit pas que son propre électorat est parti en lambeaux. Une partie sans doute, ont rejoint les abstentionnistes pour les élections européennes et se mobiliseront pour les législatives. Mais une autre partie voguent maintenant vers d’autres lieux et ne le rejoindront pas.

Le seul bloc significatif est le Rassemblement National et, contrairement à d’habitude, il est à prévoir qu’il remportera la plupart des éventuelles triangulaires du second tour. Et dans les situations où il aura un seul candidat en face de lui, il le battra la plupart du temps. Je pense donc que si le RN n’obtient pas la majorité absolue à l’Assemblée Nationale, ce sera en tout cas la force politique la plus nombreuse.

Donc Emmanuel Macron use de la corde éculée de « moi ou le chaos ». Et ce sera le chaos.

Près de trois ans de cohabitation et puis ?

En cas de majorité simplement relative du RN au parlement, je ne vois, de toute manière, pas tous les autres partis faire bloc pour rejoindre la macronie qui est devenue un bateau ivre. Il y aura donc une cohabitation avec un premier ministre issu du Rassemblement National.

Et au bout de deux ans et demi, quand la campagne des présidentielles commencera, je doute qu’il y ait un nombre significatif de déçus du Rassemblement National. Ce que l’on voit dans les autres pays d’Europe qui ont porté à leur tête des leaders nationalistes et autoritaires est que la déception vient, mais lentement.

Donc là, pour revenir sur la métaphore du jeu d’échecs, Emmanuel Macron n’avait peut-être pas d’autres coups à jouer, mais il a joué, en tout cas, un coup perdant. Quant à ses conseillers qui comparent cette initiative surprise au débarquement en Normandie, ils seraient ridicules s’ils n’étaient pas pathétiques.

Donc le fascisme va passer

Je précise que je suis tout à fait prêt à faire un article, le 8 juillet, qui s’intitulerait « je me suis trompé », au cas où ce serait le cas.

Pour l’instant, il faut se préparer à un long, un très long hiver, peuplé de décisions absurdes et dangereuses (concernant les enjeux climatiques), injustes et cruelles (concernant les migrants), hasardeuses (pour la politique étrangère) et, pour couronner le tout, catastrophiques pour les finances publiques.

Quant au réveil collectif, s’il arrive, il sera lent et douloureux et même si, de tous côtés, des voix s’élèveront pour tenter de lutter contre d’inévitables dérives, elles seront peu entendues.

« Il y avait un autre chemin », a affirmé sur France 2 la présidente de l’Assemblée Nationale Yaël Braun-Pivet. « Il y avait un autre chemin qui était le chemin d’une coalition, d’un pacte de gouvernement ». Mais il y a longtemps qu’Emmanuel Macron a tourné le dos à un tel chemin et faute de négociations, en temps et en heure, il n’aura que l’affrontement.

Quelle est notre espérance ?

Quand je termine un article pour ce blog qui s’appelle « Tendances, Espérance », il m’arrive de me demander où est l’espérance dans ce que j’écris ! Les événements que je commente sont souvent sombres et les « tendances » que je décris n’ont, la plupart du temps, rien de réjouissant.
On m’a demandé, récemment, d’intervenir, précisément, sur le thème de l’espérance et cela a ravivé cette question.

Jacques Ellul, en son temps, avait abordé la question (dans L’Espérance oubliée) en opposant espoir et espérance. L’espérance relèverait d’un désespoir surmonté suivant la formule : « espérant contre toute espérance Abraham crut » (Rm 4.18). On peut jouer avec ces deux mots si l’on veut. Mais il faut savoir que la plupart des langues (dont le grec) n’ont qu’un seul mot et, qu’en français, l’histoire des deux mots est assez mélangée. Le dictionnaire Robert historique de la langue française nous dit qu’ « espérance » est apparu en premier (c’est le dérivé le plus naturel du verbe espérer), puis « espoir », un peu après. Au XVIIe siècle « espoir » était un mot recherché employé plutôt en poésie et « espérance » était le mot de base. Aujourd’hui c’est plutôt « espoir » qui est le mot de base. Bref, pourquoi ne pas souligner ce qu’il peut y avoir de paradoxal dans l’espérance chrétienne, mais la distinction entre espoir et espérance n’est opérante que dans le français moderne.
Par ailleurs, j’ai toujours été mal à l’aise avec la manière dont Jacques Ellul maniait le paradoxe, avec le « non » de Dieu qui devenait un « oui », etc., et ce n’est pas vraiment de cette manière-là que j’envisage l’espérance chrétienne, même si, et concrètement, je peux rejoindre Ellul sur certains points.

Une particularité de l’eschatologie du Nouveau Testament

Quand on lit les petites apocalypses qui sont dans les évangiles synoptiques, on est frappé d’un contraste : d’une part, Jésus raconte une série d’événements dramatiques qui vont survenir, au fil de l’histoire, et d’autre part, et immédiatement à la suite, il demande aux disciples de tenir bon et de garder le cap. La conclusion des discours sur la fin des temps dans l’évangile de Marc dit l’essentiel, à propos de ce qui va se passer quand Jésus sera parti : « C’est comme un homme qui part en voyage : il a laissé sa maison, confié à ses serviteurs l’autorité, à chacun sa tâche » (Mc 13.34).
Ce n’est donc ni un discours visant à dire que « ça va bien se passer » et qu’il n’y a plus qu’à appliquer le mode opératoire pour que les choses se déroulent suivant le plan prévu; ni un discours encourageant une attente passive du fait que tout va de travers.
L’espérance, en l’occurrence, est de garder le cap au milieu d’événements contraires, avec la confiance que l’attitude que l’on adopte est celle qui a de la valeur (qui vaut la peine) et que cette attitude prévaudra à la fin des temps.

En attendant la fin des temps

Mais, quand on s’interroge et quand on m’interroge sur l’espérance, on ne se contente pas de l’horizon de la fin des temps. Sur ce point, c’est plutôt la construction d’ensemble de l’Apocalypse de Jean qui m’inspire : il y a des réalisations partielles, au fil du temps, de cette espérance. Il y a des moments où l’histoire s’éclaire et où ce que l’on a porté est reçu et mis en œuvre jusqu’à un certain point. Mais cela se déroule par cycles successifs, par des avancées et des reculs répétitifs, qui se dirigent, peu à peu vers la fin ultime. Il y a des préfigurations successives, des ruptures, de longues attentes, des avancées soudaines. Bref l’espérance a du sens, y compris ici et maintenant, même si les événements tournent mal, un moment donné.

Concrètement : aujourd’hui

Et donc, mois après mois, nous voyons que peu de gens prennent vraiment au sérieux les enjeux du changement climatique, que les gouvernements européens reculent sans cesse devant la moindre fronde populaire, à ce sujet. Nous voyons les logiques de guerre et d’affrontement prendre le dessus un peu partout dans le monde, et jusque dans les sociétés, officiellement en état de paix. Nous observons la popularité croissante des partis d’extrême droite qui ont fait de la peur et de la méfiance leur fonds de commerce.

Si nous sommes déterminés à aller à contre-courant, notre espérance est que les choix que nous faisons ont du sens, nous ouvrent à la vraie vie, sont une ressource et une inspiration possible pour d’autres et rejoignent le projet de Dieu pour l’humanité : amour, partage et respect de l’autre et de la création. Cela débouchera-t-il sur quelque chose de concret, sur un revirement observable ? Qui le sait ? Mais notre espérance est là.

Le mouvement vers la droite de l’électorat (en France et ailleurs)

Les commentateurs se gargarisent volontiers, au vu des sondages successifs, du glissement d’une partie de l’électorat de centre gauche, qui délaisserait la liste soutenue par Emmanuel Macron, pour rejoindre la liste portée par Raphaël Glucksmann. Ils invoquent des mesures mal perçues à gauche (sur l’immigration, le chômage ou les retraites) pour justifier ce glissement.

Mais la réalité me semble autre. Si je rapproche, en effet, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 des sondages actuels pour les élections européennes, j’obtiens le tableau suivant :

GaucheMacron/HayerDroiteExtrême-droite
202232 %28%5%32 %
202432 %17%7,5%38,5%

En clair, on observe sans doute, d’une part, une évolution des voix au sein de l’électorat de gauche (entre autres lié au fait que le vote utile sur un nom n’est pas de mise aux Européennes), mais on n’observe nullement une réalimentation des voix de gauche par des déçus du macronisme. La gauche reste à 32 % et, si elle devait s’unir en vue des présidentielles, elle ferait face à un deuxième tour contre l’extrême droite qu’elle perdrait sans doute.

Globalement, ce que l’on observe c’est un glissement de l’électorat vers la droite et l’extrême droite. Cela fait plusieurs années que ce glissement a commencé, et il n’est pas perceptible en France seulement. Donald Trump, par exemple, ne sera peut-être pas élu, mais le fait même qu’il soit possiblement élu à l’automne prochain, montre le soutien que sa politique brutale a reçu de la part d’une large frange de l’électorat. En Italie, de même, il y a des recompositions au sein de l’extrême droite, mais l’extrême droite, dans son ensemble, ne faiblit pas tellement du fait de son exercice du pouvoir.

Le jeu à somme nulle (voire négative) lié aux tensions environnementales, et ses conséquences politiques

Ce mouvement est trop massif pour qu’on l’attribue uniquement au défaut de telle ou telle stratégie politique. Il est sans doute plurifactoriel, et j’en ai déjà livré, dans ces lignes, des interprétations. Aujourd’hui, je ne voudrais pas essayer de comprendre pourquoi telle ou telle personne vote plus ou moins à gauche ou à droite, mais pourquoi on observe ce glissement d’ensemble de tout l’électorat.

Ma perception est que, surtout depuis l’épidémie de COVID, le citoyen moyen est convaincu que nous sommes dans un jeu à somme nulle et que l’on ne tirera pas grand chose de plus de la planète. En d’autres termes : ce que les uns gagnent, les autres le perdent.

Les élus locaux remarquent que, depuis l’épidémie, les personnes sont plus agressives à leur égard. C’est peut être le fruit d’un isolement croissant. Mais je pense que c’est aussi le sentiment d’une vulnérabilité générale qui a diffusé dans l’ensemble de la population, les microbes s’ajoutant aux risques environnementaux.

Et je garde en mémoire les quasi-émeutes qui ont marqué les jours juste avant le premier confinement, alors même qu’aucune pénurie alimentaire ne s’est produite. Quand on craint pour sa peau, les réflexes de survie prennent le relais.

Naturellement, une attitude possible (et même, à mes yeux, la meilleure attitude) serait de se serrer les coudes, de retrousser nos manches et de partager les chances et les risques. Mais ce n’est pas ce que l’on observe. Beaucoup de gens craignent de perdre et ils préfèrent perdre moins que les autres.

Dès lors, la demande adressée à l’état est de les protéger contre tous ceux qui pourraient entamer une partie de leur magot. Il n’y a plus tellement d’attente d’une prospérité collective, mais plutôt une demande de conserver ce qui est acquis.

La peur de perdre, peur fatale

La peur de perdre ne concerne pas tellement les plus favorisés qui pensent qu’il trouveront toujours une solution pour s’en sortir, ni, en fait, les plus pauvres qui n’ont rien a perdre. Elle concerne (d’un point de vue économique) le milieu de l’espace social.

Je ne vais pas faire de leçon de morale, alors que je fais partie des plus favorisés. Ce que j’entends de l’évangile n’est d’ailleurs pas tellement une leçon de morale, qu’une mise en garde : la peur de perdre est mauvaise conseillère et elle engendre des comportements fatals. Oui, sur terre il y a, suivant la formule des évangiles, « des voleurs qui percent et dérobent » et les trésors qu’ils convoitent peuvent nous obséder. Mais la vraie vie est ailleurs et, par rapport au sujet du jour, je ne le comprends pas seulement d’une manière individuelle. Si des couches de plus en plus importantes de la société sont gagnées par la peur de perdre, nous sommes partis pour une course à l’abîme.

Attention à la fausse bonne idée de la puissance.


« L’Europe puissance » est en train de devenir un slogan à la mode. Après Emmanuel Macron qui (me semble-t-il) a lancé l’idée, c’est maintenant Raphaël Glucksmann qui la reprend à son compte. Je comprends l’intention : il faut convaincre un certain nombre d’électeurs que l’Europe est plus un atout qu’un boulet. Et le contexte international pousse, assurément, à ne pas se montrer naïf à l’égard des impérialismes économiques ou militaires qui nous menacent. C’est une stratégie assez cohérente, mais elle a ses limites et, notamment, parce qu’elle sert de cache-misère, en masquant des problèmes de fond.

Un questionnement théologique

L’état est l’état et suit sa logique de maniement de la force, mais les églises ont, me semble-t-il, un autre discours à faire entendre et pas seulement à destination des croyants. Quel que soit, en effet, le point de vue que l’on adopte sur la guerre, au nom de la foi (on sait que je me rattache au courant non-violent), il faut quand même remarquer que, tout au long de l’Ancien Testament, la recherche de la puissance pour la puissance est critiquée. Citons, à titre d’exemple, le Psaume 33 : « Il n’est pas de roi que sauve une grande armée, ni de brave qu’une grande vigueur délivre. Pour vaincre, le cheval n’est qu’illusion, toute sa force ne permet pas d’échapper » (Ps 33.16-17). Toujours, la confiance en Dieu est opposée à la confiance dans les armes.

Et il ne s’agit pas seulement d’un acte de foi existentialiste, qui appellerait un saut dans l’irrationnel et le mystère, pour s’en remettre à un Dieu insondable. Il y a quelque chose de plus concret, et de plus audible, aujourd’hui, dans l’espace public laïc, qui est sous-jacent à ces affirmations. Au discours de la puissance, les prophètes et les psaumes, opposent, en effet, le discours de la justice et de l’attention au faible. Allons droit au but : ce qui, sur le long terme, assure la survie d’une nation c’est sa cohérence et sa solidarité. Les évocations de la déshérence et des défaites militaires recourent d’ailleurs souvent, chez les prophètes, à l’image de la « dispersion ». Ainsi dans la prophétie d’Ézéchiel contre les gouvernants, représentés par des bergers : « Vous n’avez pas fortifié les bêtes faibles, vous n’avez pas guéri celle qui était malade, vous n’avez pas fait de bandage à celle qui avait une patte cassée, vous n’avez pas ramené celle qui s’écartait, vous n’avez pas recherché celle qui était perdue, mais vous avez exercé votre autorité par la violence et l’oppression. Les bêtes se sont dispersées, faute de berger, et elles ont servi de proie à toutes les bêtes sauvages ; elles se sont dispersées » (Ez 34.4-5).

C’est ce que Jacques Ellul avait repris à son compte en disant, comme le rappelle aujourd’hui Frédéric Rognon, que la démarche chrétienne s’inscrit dans la non-puissance. Une non-puissance qui, justement, suppose une attention au faible et à celui qui est en difficulté.

Le libéralisme politique ou économique ne suffit pas à faire société

Rahaël Glucksmann dit quelque chose de cet enjeu. Mais dans le discours de la Sorbonne, Emmanuel Macron a formulé ce qui lui importait : « une certaine idée de l’homme qui place l’individu libre, rationnel et éclairé au-dessus de tout ». Or, si on place l’individu au-dessus de tout, on ne peut que déboucher sur l’atomisation sociale. Et c’est là ce sur quoi butent, année après année, les projets politiques d’Emmanuel Macron : il rabote, les uns après les autres, les droits sociaux qui lui semblent être autant d’entraves à la bonne marche de la société. Et puis il se retrouve avec un corps social exsangue, qui cède à la panique parce qu’il se sent privé d’appui en cas de coup dur. Et cet appui n’est pas, ne peut pas être seulement, la puissance économique ou militaire de la nation.

Le discours de la puissance est, par ailleurs, une tentative désespérée de plus pour attirer des électeurs du rassemblement national. Mais beaucoup de ces électeurs évoquent un sentiment d’abandon face à une évolution politique et économique qui ne leur apporte pas grand-chose. Et vanter la puissance c’est aussi mettre en avant des valeurs agressives qui diffusent, ensuite, dans l’ensemble de la société : tout conflit externe engendre des conflits internes. L’extrême droite se nourrit de ces attitudes hostiles et on ne peut pas la combattre sans affirmer, vivre et mettre en œuvre des pratiques coopératives. Le plus décisif, aujourd’hui, est d’oser « être avec », là où beaucoup préfèrent « être contre » et où les libéraux se satisfont trop vite « d’être indépendants ».

De la poésie au matraquage

Il y a parfois des travaux de recherche dont l’objet paraît un peu incongru, voire dérisoire, mais qui mettent en évidence, pourtant, des enjeux fort significatifs. Ainsi, des informaticiens, des musicologues et des linguistes, s’amusent-ils à passer à la moulinette les chansons qui ont du succès, et ils regardent comment leur style évolue au fil des années. Le site du Nouvel Obs1 a signalé une publication récente , mais si on se reporte à ladite publication2 on découvre une bibliographie comportant plus de 60 entrées, ce qui montre que c’est un genre en cours de développement.

En fait, scruter l’évolution du texte des chansons est intéressant parce que l’on ne compare pas de la poésie savante à de la poésie populaire : on reste à l’intérieur d’un même genre dont on observe l’évolution. On suit, donc, l’évolution du langage, de la manière dont on parle et, indirectement, dont on se parle les uns aux autres. Et les auteurs regardent même l’évolution des sous-genres. Il est évident, par exemple, que le rap a des textes plus élaborés que la variété. Ils comparent donc les raps les uns aux autres et les chansons de variété les unes aux autres. L’espace de temps qu’ils couvrent va de 1970 à 2020. Je passe sur la constitution exacte de leur corpus qui concerne les chansons en langue anglaise. Ils se donnent aussi les moyens d’associer des types de chanson au succès qu’elles ont eu, en termes d’écoute ou de consultation des textes en ligne (pour les années récentes).

Des textes de chanson de plus en plus simples

Or, sur plusieurs registres, dans tous les sous-genres passés en revue, on voit que les textes perdent en complexité. Les mots de trois syllabes ou plus deviennent rares. La syntaxe des phrases se simplifie. Les rimes sont moins recherchées. La place prise par les refrains par rapport aux couplets est de plus en plus grande. Les phrases répétées sont de plus en plus nombreuses. C’est d’ailleurs le genre le plus complexe, au départ : le rap, qui évolue le plus vite.

Les ressorts de cette évolution sont à la fois le formatage de plus en plus poussé de la production musicale et la réaction des consommateurs de musique qui adoptent des textes sans cesse plus réduits. L’article fait l’hypothèse que c’est lié au fait que la musique s’écoute de plus en plus en bruit de fond. C’est sans doute un facteur important.

Il faut noter, par ailleurs, qu’il s’agit d’une évolution lente, mais inéluctable : d’année en année, la simplification poursuit sa route.

Il n’y a pas que les chansons qui se simplifient

Le fait de travailler sur un corpus délimité permet de confirmer une impression que l’on a dans d’autres domaines. Dans à peu près tous les registres de la communication, les phrases raccourcissent et se simplifient. Je remarque, pour ma part, qu’il m’est souvent nécessaire, aujourd’hui, de répéter ce que je viens de dire, non pas parce que mes auditeurs ont mal entendu, mais parce qu’ils ont besoin d’entendre plusieurs fois une phrase pour se l’approprier.

Les chants d’Église connaissent, d’ailleurs, la même évolution : nombreuses répétitions, phrases courtes, formules ramassées et importance croissante des refrains. Et, lors des études bibliques auxquelles je participe, je mesure à quel point les lecteurs ont du mal à porter attention au texte s’il fait trop de détours.

Certains auteurs attribuent cette simplification des messages à la surcharge informationnelle que nous subissons et qui nous rend moins disponibles pour des expressions élaborées. Je le pense également.

Pourquoi donc Jésus compliquait-il sa communication en parlant en paraboles ?

Une telle évolution est lourde de conséquences. Une expression qui demeure sans cesse simple, conduit, progressivement, à une approche simpliste des choses. Et puis une collection de slogans nous frappe, mais ne nous atteint pas vraiment.  L’article relève, d’ailleurs, que les textes sont, année après année, de plus en plus autocentrés : on parle de soi et de moins en moins des autres. On cherche à s’exprimer plus qu’à communiquer. De fait, pour qu’une parole nous sorte de nous-mêmes, il faut qu’elle soit habitée par quelque mystère qui nous met en route. Sinon, nous prenons note, puis passons à autre chose. S’approprier le sens de ce qui dit l’autre suppose une démarche active.

Jésus avait fait le choix de parler en paraboles précisément pour inciter ses auditeurs à se servir de leurs oreilles (« que celui qui a des oreilles pour entendre, entende »). Et il ne souhaitait pas être compris trop facilement ni trop vite. Oui : la représentation imagée convoque l’auditeur qui doit reprendre l’image à son compte pour en faire quelque chose, sinon l’image s’évanouit très vite. Il n’y avait pas beaucoup de prémâché dans le discours de Jésus, même si on le compare à d’autres textes de l’époque. La littérature rabbinique maniait volontiers l’image et le questionnement. C’est le genre dont il se rapproche le plus, sans s’y mouler complètement. C’était là, de sa part, un choix délibéré.

Le matraquage qu’est devenue la communication moderne nous détourne du sens de ce que nous dit l’autre, du sens de ce que nous vivons ensemble et nous isole les uns des autres. Et, comme je l’ai dit, c’est vrai aussi de l’expression religieuse. Nous ferions bien d’y porter attention.

  1. Article mis en ligne sur le site le 29 mars. ↩︎
  2. Parada-Cabaleiro, E., Mayerl, M., Brandl, S. et al. Song lyrics have become simpler and more repetitive over the last five decades. Sci Rep 14, 5531 (2024). https://doi.org/10.1038/s41598-024-55742-x ↩︎

A quoi cela sert-il d’être grand ?

J’aimerais bien commenter la manière dont la vie en commun s’organise, ces temps-ci, mais j’observe, en ce moment, à bien des échelles géographiques, bien plus de compétitions et de courses à la grandeur que de volonté de coopérer.

Au niveau international, pour commencer, les grandes puissances font de nouveau assaut de grandeur : c’est à qui sera le plus grand. Vladimir Poutine est, pour l’instant, soutenu par une majorité de Russes (même s’il est difficile d’avoir une idée précise de ladite majorité), parce qu’il leur donne l’impression de retrouver leur grandeur perdue. L’invasion de l’Ukraine n’apporte pas grand chose aux Russes. On peut même dire qu’elle leur coûte beaucoup, financièrement et humainement, mais, au moins, ils ont l’impression d’être revenus dans le jeu international.

Pendant ce temps Donald Trump reprend son slogan de la grandeur américaine qui devrait faire son retour et il rencontre, pour le moins, un certain écho. Il est impossible de savoir ce que le chinois de base pense de Xi Jinping, en tout cas ce dernier mène, lui aussi, de son côté, une politique impérialiste.

Même dans les pays de deuxième rang, beaucoup se rêvent grands. C’est parfois tragique, quand la grandeur d’Allah sert de bonne raison pour perpétrer des massacres. En fait, cela va du tragique au dérisoire, mais tout est bon pour se rêver grand. Il n’y a qu’à voir l’hystérie qui règne autour des jeux olympiques de Paris, où la presse française suppute le nombre de médailles que la France pourrait remporter et s’inquiète d’avance d’une mauvaise organisation qui pourrait donner une mauvaise image de la France.

Grand et puis …

Mais à quoi cela sert-il d’être grand ? En fait, à rien d’autre qu’être grand. Certes, celui qui domine les autres peut s’approprier plus de biens et mener une vie plus confortable. Mais les dictateurs mènent des vies peu désirables, rongés qu’ils sont par le soupçon et la hantise de l’attentat. Et, pour le reste, la grandeur ne sert à rien, si ce n’est à se sentir important. C’est un profit purement symbolique et, en fait de symbole, quel que chose qui coûte cher à obtenir pour un bénéfice plutôt mince.

Ceux qui se veulent grands, individuellement et collectivement, font beaucoup de mal aux autres et se font peu de bien à eux-mêmes. C’est une sorte de fascination morbide qui, certes, est fort répandue, mais qui est bien plus attirante que ce qu’elle permet en réalité. L’air des cimes est raréfié, et plutôt contaminé par les miasmes que rempli de fraîcheur.

La leçon de Pâques : quand ce qui est en bas est la vraie hauteur

Serait-ce la tentation majuscule qui guette l’être humain ? C’est possible. En tout cas la Bible est traversée par une critique continuelle de cette course à la grandeur. De multiples prophéties de l’Ancien Testament évoquent la chute de celui qui se rêvait grand et qui se retrouve ramené sur terre. Citons, au milieu de beaucoup d’autres, le rêve en forme de parabole du colosse gigantesque aux pieds d’argile dont la tête est d’or mais que la chute d’un petit caillou sur les fameux pieds suffit à faire s’effondrer (Dn 2).

Dans l’évangile, Jésus met plusieurs fois en garde ses disciples lorsqu’ils commencent à se quereller pour savoir qui d’entre eux est le plus grand.

Et c’est finalement le choix de Jésus de refuser la grandeur et d’accepter l’abaissement ultime de la croix qui est donné en exemple. Pour l’évangéliste Jean, c’est même la mort en croix qui est une élévation. Il le répète à trois reprises. J’ai vu une fois, dans la ville de Melide en Espagne, un crucifix qui représentait ce paradoxe : d’un côté du calvaire on voit, en effet, le Christ supplicié ; de l’autre il est assis sur son trône et bénit la foule.

Une telle représentation peut être mal interprétée. On peut se sentir grand, finalement, d’avoir accepté la petitesse ! C’est d’ailleurs la critique adressée par Nietzsche au christianisme.

Mais je vois autre chose dans le choix radical de Jésus, validé et confirmé par sa résurrection : il a fait le choix « d’être avec » plutôt que de dominer. Aimer les autres c’est être avec eux. Les dominer c’est s’isoler (c’est d’ailleurs un des thèmes développé dans le discours de Jn 12, cf. v 24).

Et c’est bien la tragédie du monde actuel : de guerre en guerre, de répression en répression, de méfiance en méfiance, d’hostilité en hostilité, nous nous isolons les uns des autres. Et cet isolement nourrit, à son tour, l’agressivité ambiante. Il est possible, sans doute, pour quelques uns, de vivre à l’abri dans des lieux clos et gardiennés. Beaucoup voudraient que des territoires entiers ressemblent à de tels enclos. Quelle vie triste un tel rêve fait-il entrevoir !

Le leçon de Pâques c’est que la vie est dans la main tendue, dans l’amour ultime, aussi douloureux soit-il.

Démocratie et logiques de clan : une tension indépassable


A l’époque des royaumes et des empires du Moyen-Orient Ancien, les prophètes s’adressaient directement aux souverains, et les prophéties les visaient en personne, même si le châtiment divin s’étendait à tout leur peuple ou, au moins, à une large partie du peuple concerné.
Il n’en va pas tellement autrement dans le Nouveau Testament, même si l’Apocalypse de Jean (prenant la suite, d’une prophétie d’Ezéchiel) ajoute aux rois de la terre (Ap 18.9), les marchands, dans leur diversité, qui ont profité de l’ordre impérial pour faire de juteuses affaires (Ap 18.11-19). On remarque, d’ailleurs, qu’entre la prophétie d’Ezéchiel (26 et 27) et le texte de l’Apocalypse, le pouvoir économique a acquis une autonomie plus poussée par rapport au pouvoir politique.
Cette manière de parler nous semble éloignée de la situation d’un pays démocratique, où chacun participe à l’élaboration des lois via son bulletin de vote. Mais, en fait, pas si éloignée que cela, si on regarde ce qui se passe à l’intérieur des partis politiques. L’organisation et le fonctionnement d’un parti doivent beaucoup, en fait, à des logiques claniques qui n’ont rien de démocratique.

L’exemple des élections américaines et des régimes présidentiels

On le voit bien, en ce moment, en suivant les primaires américaines où il est clair que le parti républicain est verrouillé par le clan Trump et, contraint et forcé, doit s’aligner sur les positions de son leader. Les dissidents sont poussés vers la sortie ou marginalisés par les fidèles de l’ex-président qui espère le redevenir.
A vrai dire, tous les régimes présidentiels accentuent cette personnalisation du pouvoir. En France, en tout cas, on voit bien que les partis se rangent derrière des « têtes de gondole » au prix de luttes internes de pouvoir qui conduisent chaque élu de base à se ranger dans une écurie en espérant que son « cheval » gagnera la course. Même à la grande époque des courants, dans le parti socialiste, cette lutte des écuries était perceptible. Et les partis écologistes souffrent d’ailleurs, électoralement, de ne pas sacrifier à cette logique : cela les honore, assurément, mais cela limite leur poids politique.
Dans les régimes présidentiels, les élections se jouent sur des programmes, mais surtout sur des personnalités qui les incarnent et qui, parfois, se soucient assez peu d’appliquer le programme qu’ils ont prétendu avoir en vue. En revanche ces personnalités servent de pions pour des acteurs économiques qui essayent de pousser leurs intérêts au travers de l’évolution de la législation. C’est d’autant plus marqué aux États-Unis où les campagnes coûtent une fortune et où le candidat élu doit, évidemment, renvoyer l’ascenseur à ses financeurs une fois en place.

La personnalisation du pouvoir est présente même dans les régimes parlementaires

Cette focalisation sur des personnes a de nombreux inconvénients, notamment parce qu’elle est la porte ouverte à des passe-droits, à du clientélisme et à des décisions qui suivent l’intérêt de quelques-uns plutôt que l’intérêt d’un plus grand nombre.
Cela dit, on voit bien que, même dans des régimes parlementaires, la personnalité des leaders joue un grand rôle. Silvio Berlusconi, par exemple, n’aurait jamais été réélu avec les résultats (y compris économiques) désastreux qu’il avait, si son charme n’avait pas opéré. Pour parler en termes weberiens, on dira que la politique reste subordonnée à des leaders charismatiques qui entraînent des troupes derrière eux, bien plus qu’à des discussions publiques et argumentées.
Il y a donc une tension entre une croûte démocratique et des fonctionnements claniques, à charge pour ce qui subsiste de la démocratie de réguler et de limiter, comme elle peut, les prébendes et courts-circuits divers.

La crique de l’abus de pouvoir, toujours d’actualité

Or quel était le message des prophètes dont nous avons parlé pour commencer ? Ils critiquaient l’abus de pouvoir de ceux qui centralisaient entre leurs mains trop de moyens d’action et qui en profitaient pour se servir et servir leurs amis et leur milieu social.
Tout cela reste d’actualité et, en tout premier lieu, pour les dictateurs que l’on continue à voir fleurir un peu partout sur le globe. Mais il faut mesurer l’étendue du fonctionnement clanique jusque chez nous et même dans la politique locale. Chacun, je pense, a en tête des décisions qui ont été prises pour satisfaire une minorité influente, au détriment de la majorité.
Et c’est aussi un avertissement pour chacun d’entre nous : si nous décidons de notre vote en nous laissant trop entraîner par le charme d’un leader, il ne faut pas, ensuite, nous étonner ou regretter que ce leader se comporte comme un chef de clan.

Moins c’est plus !

Laissons-nous inspirer par le carême

Comme chaque année, plusieurs organismes se réunissent, en Suisse, pour proposer une action de carême œcuménique. Cette année ils proposent, comme slogan : Moins c’est plus.

L’image qui accompagne le slogan dit clairement qu’il s’agit, aussi, d’aller à rebours de la tendance spontanée de l’économie où les uns ont de plus en plus tandis que les autres ont de moins en moins, ou stagnent dans la misère.

Mais avant d’en venir à un éventuel projet de société je voudrais déjà prendre ce mot d’ordre comme un défi adressé à toute personne vivant correctement dans un pays riche. Est-ce que nous avons besoin, autant que nous le pensons, d’avoir encore plus ? Et est-ce que notre vie, remplie de toutes parts, ne nous fait pas perdre de vue des réalités essentielles ?

La leçon du désert

En ce début de carême on nous propose, à l’occasion des lectures dominicales, de méditer sur les séjours que Jésus fait dans le désert, au début de son ministère. Ce n’est pas un lieu où il s’installe. C’est plutôt un lieu où il se retire, de manière régulière (surtout au début de l’évangile de Marc), pour prendre du recul et repartir, ensuite de l’avant. C’est là qu’il peut peser l’essentiel, prier au calme et sortir en proclamant l’approche du Royaume de Dieu.

Et je pense que nous nous trouverions bien, nous aussi, de mettre en suspens, au moins provisoirement, notre tendance irrépressible à tout vouloir remplir. Nous verrions alors plus clairement où se situe l’essentiel. Jour après jour, en effet, nous remplissons notre temps, nous sommes remplis de stimulations, nous sommes remplis de connexions, nous sommes remplis d’informations, nous sommes (pas autant que nous le voudrions) remplis de biens matériels, remplis de projets, remplis de frustrations, remplis d’idées, remplis de musique, remplis d’images… Et tout cela ne nous procure pas autant de satisfaction que nous l’imaginons, finalement.

Donc j’ai imaginé :

Quelques exercices pour nous remettre les idées en place en allant vers le moins, pour un temps (et plus si affinité …)

Je vous les livre en vrac et à vous de voir si l’une ou l’autre idée vous inspire.
Moins se remplir de messages : laissez votre téléphone de côté pendant une journée et notez ce à quoi vous avez pensé d’inhabituel
Moins remplir son temps : pendant une demi-heure, mettez-vous dans une pièce isolée et soit regardez une image, une photo, une peinture qui vous parle, soit écoutez une chanson, un cantique que vous aimez, mais rien d’autre. Qu’est-ce que vous avez perçu pour la première fois ?
Moins remplir ses activités : allez à pied à un endroit où vous avez l’habitude d’aller en voiture ; que découvrez-vous ?
Moins zapper : prenez le temps de vous informer sur quelque chose dont vous avez entendu parler à la radio, à la télévision, sur les réseaux, à travers un gros titre, etc. Cela vous donne-t-il une perception différente ?
Prenez le temps de vouq interroger : à la fin de la journée passez en revue les différents moments que vous avez vécu ; que s’est-il passé ?
Quelle est la dernière fois où vous vous êtes ennuyé ? Que s’est-il passé après ?

J’en ajoute trois pour les croyants :
Moins se remplir de versets bibliques, au gré de lectures superficielles : écrivez un verset sur un papier et relisez ce verset de temps en temps pendant trois jours, sans lire d’autre passage biblique
Moins remplir nos prières de paroles que nous déversons devant Dieu : écrivez une phrase qui vous tiendra lieu de prière du jour.
Et finalement : au travers de l’une ou l’autre de ces démarches, qu’elle est la parole de Dieu que vous avez entendue ?

La radicalité est au bout de la rue

Ce qui me frappe, pour m’être livré, à l’occasion, à l’un ou l’autre de ces exercices, c’est avec quelle facilité on bascule dans une perception des choses en rupture avec les fausses évidences qui nous entourent.

Or, pour revenir à une question macro-sociale, il devient de plus en plus évident, même pour ceux qui se voilent la face, que nous touchons à la finitude du monde dans lequel nous vivons. Et cela réveille des réflexes de plus en plus agressifs du genre : « ne touchez pas au grisbi ». Au sein des états, autant qu’entre les états, les politiques défensives et répressives prennent le dessus, pour ne rien dire des politiques militaires offensives ! Il y a une sorte de panique globale qui est en train de s’installer.

Et donc, à travers ces petits exercices méditatifs que je propose, je ne suis pas en train de proposer des solutions simples voire simplistes à cet état de fait. Je veux plutôt montrer qu’il n’est pas si difficile d’échapper à la panique ambiante si nous prenons le temps de nous interroger sur ce qui, finalement, a du sens et de la valeur et sur ce qui importe pour de bon.

Le changement progressif … pas si facile

La colère des agriculteurs, qui s’exprime dans de nombreux pays d’Europe, obéit à des motifs divers. Pour ma part, je reprendrais volontiers les commentaires de la Confédération Paysanne (favorable à une agriculture respectueuse de l’environnement) qui a rejoint le mouvement de protestation, en France : « Certes, une simplification administrative est nécessaire car beaucoup de procédures administratives et de normes sanitaires sont inadaptées à la réalité de nos fermes. Mais ne nous trompons pas de cible. La demande de la majorité des agriculteurs et agricultrices qui manifestent est bien celle de vivre dignement de leur métier, pas de nier les enjeux de santé et de climat ou de rogner encore davantage sur nos maigres droits sociaux ». Je retranscrit cette prise de position car, pendant le même temps, beaucoup d’autres manifestants font l’amalgame et accablent les normes environnementales de tous les maux.

Mais qu’en est-il de cet effet de ciseau entre la juste rémunération de l’activité paysanne et une agriculture respectueuse de l’environnement ? Au nombre des difficultés pointées, pour vivre dignement de son métier, certains relèvent, par exemple, que le marché du bio s’est tassé, tandis que le nombre d’exploitations reconnues comme bio continue à augmenter, ce qui complique l’accès au marché pour ceux qui ont sauté le pas. De fait, les prix de l’alimentation biologique ont moins cru que les autres (vu qu’ils sont moins dépendants des intrants dont les coûts ont explosé), mais ils ont augmenté également et, inflation oblige, une partie des ménages se sont repliés sur des produits moins chers.

Du coup, j’ai voulu comparer des ordres de grandeur.

La transition écologique coûte cher

Je me suis demandé, par exemple, la masse financière qu’il faudrait pour ramener le prix des denrées biologiques, qui n’utilisent pas d’intrants toxiques et qui génèrent moins d’effet de serre (du fait de leur recours plus faible aux engrais azotés), au prix des autres, et rendre possible, de la sorte, le basculement de l’ensemble de la production agricole vers des pratiques ayant moins de conséquences négatives. Mon calcul vaut ce qu’il vaut. Dans la comptabilité nationale, la consommation des ménages en « produits alimentaires et boissons non alcoolisées » s’élève, sur une année, à 155 milliards d’euros. Les pointages effectués par différents acteurs disent, qu’en moyenne, un aliment biologique vaut 30 % de plus qu’un aliment produit de manière conventionnelle. Il faudrait donc injecter, chaque année, 55 milliards d’euro (pour cette seule action).

La PAC rapporte à la France, chaque année, un peu moins de 10 milliards d’euro. On voit donc que, même si on mobilisait toutes les subventions de la PAC à cet effet, on serait loin du compte. A titre de comparaison, le bouclier énergétique a coûté, entre 30 et 35 milliards d’euros l’an dernier. Et le budget de l’état, pour sa part, s’élève à 410 milliards d’euros par an. Consacrer plus de 10 % du budget de l’état à l’enjeu dont nous parlons paraît irréaliste.

Donc, dans ce domaine comme dans d’autres, la transition écologique ne peut pas se limiter à financer les mesures les unes à côté des autres. Elle suppose que les changements de pratique fassent système et qu’ils s’emboîtent les uns dans les autres.

Comment font ceux qui achètent bio ?

Commençons, pour rendre les choses concrètes, par examiner ce qu’il en est des comportements des acheteurs. On pourrait se demander, par exemple, comment font ceux qui achètent bio pour boucler leur budget car, contrairement à ce que certains prétendent, ceux-là ne sont pas tous riches. D’abord, en général, ils mangent moins de viande et de fromage, qui représentent en gros le tiers des dépenses d’alimentation des ménages (toujours d’après la comptabilité nationale). J’imagine la consternation des éleveurs qui me lisent ! Mais c’est assurément un moyen de réduire son addition alimentaire non pas d’un tiers, car il faut acheter plus de légumes, de céréales et de légumineuses, mais significativement. Mettons, par exemple, qu’ils rattrapent la moitié du fameux surcoût de 30 %.

L’autre moitié se récupère sans doute sur leur budget transport. Il faut savoir que le budget transport des ménages est du même montant que le budget alimentation (entre 155 et 160 milliards d’euros par an). Si vous utilisez moins la voiture, si vous covoiturez davantage, si vous utilisez les transports en commun et que vous ne faites pas de voyages à l’autre bout du monde, votre budget transport va chuter. C’est d’ailleurs un domaine où beaucoup de gens ont une fausse perception des coûts de la voiture (on oublie de compter les réparations, par exemple, qui coûtent aussi cher que le carburant, et même l’assurance qui est un coût fixe, devrait entrer en ligne de compte quand on soupèse l’intérêt d’avoir une deuxième voiture).

Je vous livre quelques estimations (ce sont des ordres de grandeur). Le coût d’un TER (pour l’usager) est en moyenne de 8 cents par kilomètres. Les transports en commun urbains coûtent (toujours pour l’usager) 12 cents par kilomètres. Le TGV est à environ 20 cents du kilomètre (en moyenne : plus les distances sont longues moins il est cher). Et la voiture pour sa part (c’est là que beaucoup de gens font une grosse erreur de perspective) tourne autour de 40 cents du kilomètre.

Donc si vous êtes trois vous avez intérêt à prendre les transports en commun urbains ou régionaux et si vous êtes seul vous avez intérêt à prendre le TGV (à deux c’est le même prix que la voiture). Et si vous habitez dans une zone reculée, vous avez évidemment intérêt à covoiturer.

J’imagine la consternation des constructeurs automobiles et aéronautiques qui me lisent! En tout cas, il ne paraît pas si difficile que cela de diminuer ses coûts de transport de 15 %.

Chercher à avoir des pratiques plus respectueuses de l’environnement ne coûte donc pas plus cher, mais cela suppose de changer de mode de vie de part en part et de ne pas simplement travailler sur une dimension.

Au niveau sociétal

Un tel raisonnement vaut-il au niveau sociétal ? Eh bien ! Si on veut sortir de l’effet de ciseau qui veut que les pratiques respectueuses de l’environnement coûtent trop cher, il faudra bien en venir à de tels raisonnements. Comme l’écrit le Haut Conseil pour le Climat : « Dans le contexte actuel de hausse de la précarité alimentaire, la réduction de la consommation de produits d’origine animale apparaît comme le premier levier à mobiliser, tant du point de vue du potentiel de réduction des émissions que du point de vue du budget des ménages, particulièrement des plus modestes ». Encore faut-il, naturellement, accompagner de telles transitions.

En tout cas il est clair que les revendications sectorielles, comme celle qui se fait jour aujourd’hui dans l’agriculture, sont difficiles à satisfaire une par une.

Pour couronner le tout, l’essentiel des coûts engendrés par les conséquences néfastes de nos pratiques actuelles sont des coûts de moyen terme plus que de court terme (encore que les coûts d’assurance croissants nous montrent que le changement climatique a d’ores et déjà un coût perceptible).

Émietter les mesures est, donc, peut-être une bonne manière de les faire passer dans un premier temps, mais cela produit l’accumulation des normes que certains dénoncent aujourd’hui. Et faute de basculer dans un autre modèle global où les règles feraient sens, on en reste à une série de prescriptions perçues comme absurdes.

Tactique et stratégie

Au moment où j’écris ces lignes, j’ignore ce que deviendra le mouvement de protestation. Il est probable que l’état essayera d’éteindre l’incendie en privilégiant la tactique sur la stratégie et, notamment, la tactique électorale.

C’est de bonne guerre, mais ce n’est pas à la hauteur des enjeux. Il est vrai que le discours politique est de moins en moins capable de construire du sens collectif et que les tentatives assez vaines, des communicants pour construire des « récits » de l’action gouvernementale pour les années à venir montre les limites sur lesquelles ils butent.

En fait, tant qu’il reste dans le sectoriel, le gouvernement passera son temps à éteindre les incendies qui surgissent ici et là. Il est vrai que la société française est divisée, que la représentation politique l’est aussi. Mais c’est, finalement, une situation assez habituelle. Ce qui est plus inhabituel est que le changement incrémental, les coups de pouce successifs, butent sur des limites.

Les églises, pour leur part, ont produit de nombreux documents sur une approche de la transition écologique qui fasse sens, qui soit un avenir désirable, et qui soit autre chose qu’une suite de contraintes et de pensums. Pour l’instant elles sont peu entendues.