La confiance : de la foi au « bourrage de crâne »

Je suis sidéré par ce que des personnes, par milliers, voire par millions, acceptent de croire sans l’ombre d’une preuve : des caricatures grossières, des affirmations délirantes, de la propagande basique et sans subtilité, etc. Cela semble sans limite.

À vrai dire, la psychologie sociale a étudié depuis longtemps la manière dont tout un chacun, dans la vie quotidienne, décide de croire quelque chose sans trop approfondir. C’est absolument nécessaire, sans quoi toute notre vie s’épuiserait en vérifications envahissantes et paralysantes. C’est ce qu’on appelle des « heuristiques » spontanées : quelque chose qui nous paraît suffisamment vraisemblable, à un moment donné, pour que nous allions de l’avant.

Et c’est ainsi que l’on s’est rendu compte que, si quelqu’un parle avec suffisamment d’aplomb, beaucoup de ceux qui l’écoutent sont prêts à le croire. Il suscitera beaucoup plus d’adhésion et de confiance que quelqu’un qui laisse les choses ouvertes, travaille dans la nuance et ne se prononce qu’avec prudence.

C’est vrai dans une multitude de situations[1]. Dans un entretien d’embauche, par exemple (l’expérience a été faite), l’aplomb fait meilleure impression que la modestie. Cette réalité, maintes fois confirmée par l’expérience, est assez déstabilisante pour moi, car je me rends compte que, de ce point de vue, je suis atypique. Quelqu’un qui affirme les choses de manière péremptoire et sans nuances me met sur la défensive. Et j’ai plus de goût pour les questions à explorer que pour les réponses hâtives.

Qu’est-ce qui suscite la confiance ou la méfiance ?

A vrai dire, les ressorts de cette confiance aveugle ne sont pas vraiment démêlés. Ils ne se ramènent pas, en tout cas, à des hiérarchies sociales (les expériences menées le prouvent).

On sait bien, en général, que les personnes accordent plus de confiance à ce dont elles sont déjà convaincues. Mais, là, il s’agit d’autre chose : elles acceptent de croire quelqu’un, simplement parce qu’il a l’air sûr de lui. Même un robot d’intelligence artificielle qui sort un discours bien construit et sans failles n’éveille pas souvent le soupçon. Cela a, semble-t-il, quelque chose de rassurant de suivre un orateur qui a l’air de savoir où il va. L’actualité nous en donne de nombreux exemples un peu partout dans le monde : les leaders populistes ou autoritaires ne tiennent pas seulement par la menace et le rapport de force. Jusqu’à un certain point, ils inspirent confiance. Un slogan répété finit par être cru. C’est ni plus ni moins que du « bourrage de crâne » : c’est simple et basique, mais, manifestement, terriblement efficace !

Ceux qui ont une formation scientifique sont mal armés, dans ces contextes-là, car ils ont l’habitude de s’adresser à des auditoires méfiants qu’il faut convaincre à coups d’arguments. Les auditoires ordinaires n’ont, souvent, pas envie de les suivre sur ce terrain.

La foi non plus ne se démontre pas, mais elle laisse un espace de liberté à l’auditeur

Par comparaison qu’en est-il de la foi ? Elle n’est pas de l’ordre de la démonstration, elle non plus. Elle repose sur un élan qui peut se manipuler. Mais ce qui est frappant, quand on lit les évangiles, c’est de voir que le public était partagé. Les uns accordaient leur foi à Jésus, tandis que les autres étaient sceptiques.

Déjà, on peut noter que l’enjeu est différent : il ne s’agit pas simplement de croire telle ou telle affirmation. Celui qui croit entame un chemin de vie qui l’engage et qui donne un sens particulier à son existence. Forcément cela suscite plus de questions.

Mais je pense aussi que l’attitude de Jésus fait une différence. Certes, il est assuré dans ses affirmations et, à l’occasion, il ne mâche pas ses mots. Mais il ne fait pas non plus pression sur ses auditeurs. Il leur laisse un espace de liberté. Il entend les laisser se mettre en route. De la sorte, cela construit une adhésion qui procède par allers et retours, par approfondissements successifs.

Et aujourd’hui encore, l’évangile, si nous l’accueillons, nous fait accéder à la liberté. Et c’est dans la liberté qu’il s’écoute, qu’il s’entend et qu’il nous transporte.

La propagande religieuse est un genre qui a existé et qui existe toujours. Mais elle est, il faut le dire, à l’opposé de l’enseignement du Christ.


[1] Cf, par exemple, la revue de littérature dans : Briony D. Pulford, Andrew M. Colman, Eike K. Buabang, Eva M. Krockow, « The Persuasive Power of Knowledge: Testing the Confidence Heuristic », Journal of Experimental Psychology, 2018, Vol. 147, No. 10.

La tentation de l’entre-soi

Je me souviens encore des promoteurs des mails et d’Internet qui prétendaient, avec enthousiasme, à la fin du XXe siècle, que l’émergence de tels outils de communication allait développer les échanges tous azimuts, les relations horizontales et la démocratie. 30 ans plus tard, la réalité est différente.

Tout n’était pas faux dans ces prédictions. Dans l’entreprise, en effet, cela a développé des rapports moins hiérarchiques. Mais cela a aussi donné naissance à des relations de donneur d’ordre à travailleur dépersonnalisées et limitées à des interfaces informatiques. La volonté de certains régimes autoritaires de limiter l’accès à Internet montre aussi que ce canal est perçu comme une menace par ceux qui rêvent de censure et de propagande flatteuse. Donc oui, pour partie, cela desserre l’étau de communications trop verrouillées.

Mais pour le reste ? Comme souvent, un media de communication a été investi par des personnes qui le manient à leur avantage. Les réseaux sociaux ne sont pas du tout des coopératives égalitaires. Ce sont de grosses entreprises capitalistes qui, dirigées par des personnes extrêmement riches, peuvent déverser leur vision du monde sur une vaste échelle. En plus, comme tout media, il est avantageux pour les chiffres d’audience de mettre en avant ce qui fait peur ou qui inquiète. Bref l’usage des réseaux sociaux est souvent devenu anxiogène.

Mais, surtout, ce ne sont nullement des forums d’échange ouverts. C’est un lieu où les usagers aiment discuter avec d’autres usagers qui partagent leur point de vue et déverser leur haine sur ceux qui ne sont pas d’accord. A la fin, ce n’est nullement la communication de tous avec tous qui se développe. Ce sont plutôt des bulles où les personnes échangent, certes, mais en s’isolant de celles qui sont trop différentes d’elles.

Notre principal problème n’est pas tant l’individualisme, que l’entre-soi

Les évolutions techniques et sociales nous isolent les uns des autres et elles poussent à un individualisme qui est mortifère. Mais ce qui se joue à travers les schémas de communication en grappes, que nous observons aujourd’hui, c’est autre chose : les personnes communiquent entre elles (au sein des grappes), elles ont des échanges et, jusqu’à un certain point, elles se soutiennent les unes les autres. Mais cela ressemble à un face à face d’où les tiers (différents, en désaccord, ailleurs) sont exclus.

Les émotions, les likes et les encouragements circulent. Certains mettent en scène une partie de leur vie intime. On échange, au moins, des tranches de vie, des moments forts. Mais, j’y reviens, cela ressemble à un je-tu où il n’y a pas de il ou elle.

L’actualité surprenante du traité médiéval de Richard de Saint-Victor sur la Trinité

Or il arrive, parfois, que de vieux textes de théologie nous fournissent, tout d’un coup, un éclairage saisissant sur l’actualité. C’est le cas du traité sur la Trinité de Richard de Saint-Victor (RSV) que j’ai découvert au travers de la citation qu’en fait Kallistos Ware (KW), dans son ouvrage : L’île au-delà du monde1. RSV cherche une représentation et une explicitation de la doctrine de la Trinité. Il en livre une présentation psychologisante que j’ai trouvée assez lumineuse. « Si Dieu est amour, dit-il d’abord, il est impossible qu’il soit seulement une personne s’aimant elle-même. Il doit être au moins deux personnes, le Père et le Fils, s’aimant l’un l’autre ». Oui, la remarque est parlante, mais, du coup, on se demande comment il va introduire un tiers dans cet amour mutuel. Là, je laisse la place au résumé de KW : « pour exister dans sa plénitude, l’amour doit être non seulement mutuel, mais partagé. Le cercle fermé de l’amour mutuel entre deux personnes est encore loin de la perfection de l’amour. Pour atteindre celle-ci, les deux doivent partager leur amour mutuel avec un tiers. L’amour dans sa perfection n’est pas égoïste, il ne connaît pas la jalousie ni la peur d’un rival. Là où l’amour est parfait, celui qui aime non seulement aime l’autre comme un deuxième soi, mais il souhaite à son aimé d’avoir la joie d’aimer un tiers, ensemble avec lui, et d’être aimés aussi tous les deux par ce tiers »2.

C’est là que l’on touche du doigt quelque chose d’essentiel : un échange n’est authentique que s’il sort du je-tu et inclut un tiers. La dimension trinitaire de Dieu n’est donc pas une péripétie ou une curiosité, il s’agit de quelque chose d’essentiel. L’amour exclusif n’est pas pleinement accompli. L’amour entier est inclusif : il accueille d’autres personnes dans son cercle, sans jalousie. Et cela donne tout son sens aux exhortations de Jésus dans le Sermon sur la montagne : « si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir ? Les collecteurs d’impôts eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ? » (Mt 5.46-47).

Jalousie et exclusion

Aimer seulement ceux qui nous aiment n’est donc pas si nouveau ! Mais, déjà, à l’époque du Nouveau Testament c’était problématique.

De fait, aujourd’hui, notre monde est gagné par la méfiance, la jalousie et l’exclusion. Beaucoup de personnes semblent redouter d’en inclure d’autres dans leur cercle social. Il faudrait se méfier de ceux qui viennent d’ailleurs, qui professent une autre religion ou qui, simplement, sont d’un autre milieu social. Dans les périphéries urbaines beaucoup critiquent ceux qu’ils appellent « les sachants ». Et, au cœur des villes, on ne cherche pas vraiment le contact avec les populations reléguées en périphérie.

Et dans ce que j’ai appelé les grappes sur les réseaux sociaux, dès que quelqu’un manifeste une ouverture à un autre point de vue, on l’accuse de trahir.

L’importance du tiers pour faire société

Ces remarques sur l’importance du tiers dans la vie sociale sont assez classiques. On les trouve déjà dans les travaux, plus que centenaires, de Georg Simmel3. Il notait que le tiers dans une relation en changeait la nature. Si, disait-il, on raisonne de manière duelle en disant « qui n’est pas pour moi est contre moi », il n’y a plus place pour une médiation. Tout se résume alors à du « positif » ou du « négatif ». Certes, tout ne devient pas automatiquement pacifié dans un raisonnement à trois termes. Simmel cite le cas de ce qu’on appelle le « tertius gaudens » : celui qui tire les marrons du feu au nez et à la barbe des deux autres. Simplement, la vie sociale change, quand on fait place, plus volontiers, à des tiers dans des cercles qui fonctionnent bien.

Nationalisme, communautarisme, entre-soi : ce sont des dangers qui nous menacent tous. Et cette menace devient de plus en plus réelle, au fur et à mesure qu’elle trouve un relais dans des politiques agressives.

C’est le moment de nous laisser à nouveau inspirer par la Trinité et son amour parfait et ouvert.

  1. Il s’agit d’un recueil de textes de Kallistos Ware, théologien orthodoxe décédé en 2022. Ce recueil a été traduit au Cerf en 2012. ↩︎
  2. Op. cit., p. 39. ↩︎
  3. Ses remarques ont été reprises dans son ouvrage Sociologie, Etudes sur les formes de socialisation, trad. franç., PUF, 1999. On se reportera au paragraphe : « le chiffre trois dans une relation », pp. 128 et ss. ↩︎

L’année sera-t-elle bonne, ou bien est-ce à nous d’essayer d’être bons ?

C’est fort sympathique de manifester notre bienveillance à l’égard des autres, en leur souhaitant le meilleur pour l’année qui vient, mais cela induit une vision des choses assez fataliste. Il est vrai que nous sommes souvent surpris par ce qui nous arrive au fil de l’année. Les événements, heureux ou malheureux, nous prennent de court.

Subir ou agir ?

Nous espérons donc que l’année sera bonne, mais pouvons-nous espérer d’être « bons » nous-mêmes ? Je n’entends pas par là que nous allons ruisseler de bonté à tout instant, mais que nous allons être (au moins à l’occasion) à la hauteur de la situation. On dit d’un artiste ou d’un sportif qu’ils ont été « bons » quand ils ont accompli une performance de qualité. Et, donc, lançons-nous le défi d’être source de bénédiction pour les autres, d’engendrer ces moments qui seront de bonnes surprises, pour eux ; ou encore de faire face aux événements qui toucheront un groupe avec courage et détermination.

Les bons moments de 2024 auxquels je repense

A ce propos, je repense à plusieurs bons moments que j’ai vécus en 2024.

Je pensais que le rassemblement national allait avoir la majorité des sièges à l’Assemblée nationale. Un ami a parié avec moi une bière que cela n’arriverait pas. Le soir du 7 juillet, nous avons passé un très bon moment à boire cette bière ensemble, soulagés tous les deux : lui d’avoir gagné son pari et moi de l’avoir perdu !

Alors que j’étais en visite chez lui, en Équateur, mon petit fils de deux ans m’a donné le fou rire en faisant le pitre et, du coup, il a attrapé le fou rire lui-même en me voyant éclater.

J’ai échangé, de manière inattendue, pendant une heure avec quelqu’un que je ne reverrai sans doute jamais et qui, marquant chaleureusement le plaisir qu’il avait eu à échanger avec moi, m’a sorti, étonnamment, du découragement où j’étais de l’évolution politique et sociale de la société française.

J’ai animé une retraite, pendant l’été, où j’ai été entouré avec tact et efficacité par les responsables du lieu et où j’ai vécu des échanges profonds et inspirants avec les participants.

A une autre occasion, nous étions un groupe, logé dans un centre d’hébergement, à Paris, pour la réunion sur deux jours d’un conseil d’administration. Nous nous sommes donné rendez-vous, après le petit-déjeuner, le matin, pour reprendre le métro, et aller ensemble à la salle de réunion. Par suite d’une chose que j’ai gérée de manière imprévue, j’étais en retard. J’ai eu la surprise, en arrivant dans le hall, de m’apercevoir que tout le monde m’attendait. Je m’étais déjà préparé à prendre le métro seul.

J’ai rencontré, chez un ami qui m’avait invité à faire une conférence, un couple se rattachant au mouvement soufi, qui m’a étonné par la proximité entre leur démarche spirituelle et la mienne.

J’ai été invité au colloque de clôture d’une structure universitaire dont j’avais été le premier porteur. À cette occasion, plusieurs ex-collègues m’ont exprimé leur plaisir de pouvoir me présenter le fruit du travail que je leur avais permis de mettre en œuvre, du fait que je leur avais fait confiance, au départ.

J’ai eu l’occasion de marcher, avec mon épouse, pendant une semaine, en remontant la vallée de la Boivre, depuis Poitiers et nous avons passé de superbes moments d’échange, d’immersion dans la nature et de méditation sur l’évangile de Marc.

Être là au moment opportun

Il y a de tout dans ces bons moments : du conjugal, du familial, de l’amical, du spirituel, de l’interreligieux, du professionnel, du politique, etc. Mais on voit sans difficulté qu’à chaque occasion une ou plusieurs personnes ont pris le temps d’interagir avec moi de manière personnelle et concernée. En cela ils ont été « bons », non pas forcément par leur gentillesse, mais par leur attention. Ils ont été des vis-à-vis, même très transitoirement, pour moi. Ils ont répondu présents, ici et maintenant.

Être bon, c’est donc être comme le bon samaritain : capables de dévier de notre route, parce qu’un autre être humain nous appelle.

Je nous souhaite à tous d’être bons de cette manière, dans l’année qui vient. C’est-à-dire de sortir de notre distraction et du trop plein d’informations et de stimuli qui nous submerge, au quotidien, pour porter attention à celui qui nous appelle, à un instant précis.

Dans le contexte sombre que nous vivons, marqué par la guerre, les rêves autoritaires et populistes, la dégradation du climat, l’isolement social grandissant, il nous est possible d’aller à contre-courant et de donner aux autres ces signes amicaux d’attention qui suffisent pour relever la tête.

Les chrétiens, le culte de la force, et le vote d’extrême droite

J’ai un livre en chantier, ces temps-ci, qui me conduit à approfondir les raisons pour lesquelles des chrétiens votent à l’extrême droite. Cette question me retient particulièrement car, pour moi, l’univers culturel de l’extrême droite est l’exact inverse de ce à quoi l’évangile m’appelle : tout miser sur la force et les politiques autoritaires, alors que l’évangile appelle à la miséricorde et à la paix ; le climato-scepticisme, alors que Dieu m’appelle au respect de la création ; la méfiance à l’égard des étrangers et des autres cultures, alors que l’Église primitive s’est construite dans le dépassement des différences culturelles ; la constitution de tribus qui tournent en boucle sur des affirmations qui manient le soupçon et les théories arbitraires, au point de faire se dissoudre l’idée même de vérité.

Une enquête qui révèle l’hétérogénéité de ceux qui se revendiquent du christianisme

J’ai pu, pour y voir plus clair, exploiter une des rares enquêtes françaises qui comporte, notamment, un échantillon suffisant de personnes se déclarant protestantes, pour que l’on puisse dire quelque chose de fiable d’un point de vue statistique, aussi bien pour les catholiques, les protestants que ceux qui se déclarent sans religion. Cette enquête a été réalisée par A Rocha et par Parlons Climat en 2023, l’IFOP servant d’opérateur pour recruter les personnes interrogées et recueillir leurs réponses. Parmi les questions posées, on demandait aux personnes pour qui elles avaient voté au premier tour de la présidentielle de 2022. Et il y avait trois échantillons. Un échantillon « grand public » de 987 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus ; un échantillon « catholique » de 484 personnes se déclarant pratiquantes (occasionnellement ou régulièrement) ; et un échantillon « protestant » de 379 personnes se déclarant protestantes (luthéro-réformées ou évangéliques, non pratiquantes, pratiquantes occasionnelles ou pratiquantes régulières).

Nous avons, alors, additionné les voix de Marine Le Pen, d’Éric Zemmour et de Nicolas Dupont-Aignan (qui s’est rallié à Marine Le Pen pour le deuxième tour). La moyenne, des suffrages exprimés, pour ces trois candidats réunis, a été, en France, de 32 %. Les catholiques ont voté, plus que la moyenne, pour eux : 37 %. Mais, en creusant, on s’aperçoit qu’il y a catholique et catholique. Ceux qui se disaient non pratiquants arrivaient à un score de 40 %, les pratiquants occasionnels à 36 % et les pratiquants réguliers à 27 %. 27 % c’est encore beaucoup mais c’est moins, par exemple, que les personnes qui se sont déclarées sans religion dont le score s’élevait à 30 %. Quant aux protestants, on arrivait à 27 % pour les évangéliques et à 25 % pour les luthéro-réformés. Et, là aussi, il y avait d’importantes différences : les évangéliques se disant peu ou pas pratiquants arrivaient à 33 %, les luthéro-réformés non pratiquants à 37 % ; mais les évangéliques pratiquants se limitaient à 22 %, les luthéro-réformés pratiquants occasionnels à 20 % et les luthéro-réformés pratiquants à 16 %.

On comprend donc que le vote d’extrême droite correspond à un christianisme identitaire, qui regrette la disparation des « valeurs chrétiennes », mais qui ne s’investit pas dans une vie communautaire … où il aurait l’occasion de réviser ses préjugés.

Le vote des évangéliques pratiquants présente d’ailleurs la particularité d’être beaucoup plus marqué à gauche que la moyenne française (48 %) ; les luthéro-réformés pratiquants étant plus centristes (46 % pour Emmanuel Macron).

La notion de pratique était, il faut le relever, plus ou moins la même pour les évangéliques et les luthéro-réformés : on leur demandait la régularité de la fréquentation du culte, de réunions de semaine, ou de la participation à une œuvre liée à l’Église. Une chose remarquable, d’ailleurs, quand on creusait un peu les résultats est que les pratiques se renforçaient l’une l’autre : ceux qui avaient les pratiques cultuelles les plus marquées étaient aussi ceux qui étaient plus investis dans des œuvres. De même, la fréquence de la prière allait avec la fréquence des autres activités. Le clivage que l’on suppute parfois entre les « priants » et les « agissants » n’était pas du tout présent, au contraire.

Alors 20 % de personnes qui votent pour un candidat d’extrême droite cela reste beaucoup. Mais la foi mise en œuvre protège quand même. Elle protège d’ailleurs, sans doute, à double titre : elle enseigne à aimer son prochain sans restriction et elle donne aussi l’occasion de vivre des relations sociales positives avec une variété de personnes. Les personnes qui ont ce type de pratique sont moins réceptives à la haine, à la méfiance et à la rhétorique martiale qui nous envahit peu à peu.

Une pratique qui protège encore plus, d’ailleurs, est de rencontrer, au jour le jour, des personnes en difficulté. La fréquence de la participation à « des services d’entraide ou des œuvres liées à l’Église (actions de solidarité, mouvements de jeunesse, mouvements professionnels ou familiaux chrétiens …) » fait, en effet, une grosse différence.

Voilà ce à quoi je suis arrivé (avec quelques regroupements indispensables du fait des faibles effectifs dans certaines cases) :

Pourcentage, parmi les protestants, des votes d’extrême droite en fonction de la pratique religieuse et de l’investissement dans des structures d’entraide

Pas de pratique et aucune entraide44%
Pas de pratique et entraide occasionnelle28%
Pas de pratique et entraide régulière15%
Pratique et entraide occasionnelle ou aucune21%
Pratique et entraide régulière27%
Pratique et entraide très régulière16%
Pratique et entraide tous les jours7%

L’évolution n’est pas tout à fait lisse, du fait des effectifs limités. Mais on voit la dynamique d’ensemble : on navigue quasiment d’un extrême à l’autre ! Et on voit que l’isolement social et le basculement dans la méfiance généralisée se nourrissent l’un l’autre. Les personnes qui osent se frotter aux autres, au jour le jour, ont beaucoup moins d’attente sécuritaires que les autres. Et cela vaut pour les relations dans l’Église, comme en périphérie de l’Église.

C’est l’isolement qui nourrit la méfiance

L’intensité des relations sociales joue donc un rôle décisif. On pouvait le mesurer, dans l’enquête, d’une autre manière, complémentaire, puisqu’il y avait des questions sur la confiance. « A quel point avez-vous confiance dans les acteurs suivants pour obtenir des informations fiables ? : a. Les scientifiques / b. Les journalistes / c. Les responsables politiques / d. Les responsables religieux / e. Votre famille, vos amis et vos collègues / f. Les responsables associatifs ». Les personnes devaient répondre acteur par acteur. Or, le point frappant est que les confiances (ou les méfiances) se nourrissaient l’une l’autre. Par exemple, les personnes qui n’avaient pas confiance dans les journalistes ou les scientifiques, n’avaient pas confiance non plus dans leurs proches. Et la confiance était d’autant plus élevée que les personnes avaient des relations sociales riches et diverses, c’est-à-dire : des discussions avec des personnes variées, l’investissement dans une vie d’Église ou dans une œuvre chrétienne1.

On comprend, finalement (et je pense que c’est une vérité qui dépasse le cadre de l’Église), que c’est l’isolement qui engendre la méfiance, la haine et … le repli qui accentue, à son tour, l’isolement. Fréquentez les groupes sociaux qui sont pour vous une énigme, vaguement inquiétante, et ils vous feront moins peur ! Passez votre vie sur les réseaux sociaux, ou devant les chaînes d’information en continu, sans avoir en face de vous quiconque en chair et en os, et vous sombrerez dans l’angoisse.

On peut faire des remarques du même genre sur les protestants qui soutiennent le lobby des armes aux États-Unis

J’ai été frappé de voir que ces éléments pouvaient aussi rendre compte d’importantes variations dans l’attitude des protestants américains à l’égard des armes (ce qui est un indice fort d’une idéologie de l’auto-défense et du rapport de force). Les statistiques de possession d’armes ne sont pas vraiment encourageantes. Les chiffres que je vais citer datent de la période 2006-2014. Depuis cette époque, ils ont augmenté. Les protestants noirs étaient alors 13 % à posséder une arme, ceux qui se disent sans religion, 15 %, les protestants blancs non évangéliques, 17 %, et les évangéliques blancs, 20 %.2

Cela choque, à juste titre, certains protestants américains, notamment Christopher Hays, théologien presbytérien, qui a dirigé un livre collectif : God and Guns: The Bible Against American Gun Culture (Dieu et les armes : la Bible contre la culture américaine des armes). Dans un article de blog il écrit, par exemple : « Quel est aujourd’hui le rapport entre une foi qui n’était pas violente à l’origine et une culture qui est de plus en plus violente et s’habitue continuellement à davantage de violence ? ».

Or, Christopher Hays, autant que David Yamane dont j’ai cité les chiffres ci-dessus, soulignent que cet attachement aux armes est surtout le fait de personnes qui se disent protestantes, mais ont une faible pratique concrète. Christopher Hays parle d’un « nationalisme chrétien sans vie d’Église ».

« Peut-être, dit-il d’ailleurs, avons-nous besoin d’un terme plus concis que « nationalisme chrétien sans vie d’Église » pour désigner le phénomène auquel nous faisons face. Appelons-le « christianisme armé » : c’est à dire, une forme de religion qui pousse les gens à tuer pour leur foi, mais pas à mourir pour elle ». Oui : une religion en tant que telle, qui relève plus de l’idolâtrie de la force armée que de la foi chrétienne.

De quoi le christianisme est-il le nom ?

Le christianisme peut donc désigner un univers culturel auquel on se rattache avec nostalgie, sans plus trop savoir ce que le Christ nous appelle à vivre. Il peut encourager à mythifier le passé d’une Europe ou d’une Amérique chrétiennes. Et cela se passera d’autant plus que, sans s’en rendre compte, les personnes s’isolent de plus en plus les unes des autres, ne communiquent plus que par réseaux sociaux interposés, et se replient dans une méfiance angoissée, où elles sont persuadées d’être mal protégées de ceux qui sont différents d’elles.

Mais si on se met, même modestement, à la suite du Christ, on a l’occasion de vivre des relations compliquées, parfois, mais qui nous vaccinent contre l’isolement, et la haine de soi et des autres qu’il entraîne. C’est un classique, en sociologie, depuis Durkheim, que de dire que le manque de liens de proximité conduit à des pratiques agressives y compris à l’égard de soi-même. Plus de la moitié des morts par les armes, aux États-Unis sont des suicides.

Et si on va plus loin, on découvrira que le Christ nous appelle à la paix (qui inclut la justice et les relations bienveillantes). Et on peut voir à quel point elle s’oppose à ce christianisme identitaire, en citant ces mots de Bonhoeffer qui n’ont rien perdu de leur actualité : « partout, on confond paix et sécurité. Le chemin de la paix n’est pas celui de la sécurité. Car la paix doit être audacieuse ; elle est l’unique grand risque à prendre, et ne pourra jamais être assurée. La paix est le contraire de la sécurité. Exiger des assurances signifie se méfier, et la méfiance engendre la guerre. Rechercher la sécurité signifie vouloir se protéger soi-même. Paix, cela veut dire se donner entièrement au commandement de Dieu, ne pas demander la sécurité mais, dans la foi et l’obéissance, confier au Dieu tout-puissant l’histoire des peuples et ne pas vouloir en disposer égoïstement »3.


  1. Les effectifs étant malgré tout limités, nous avons pratiqué ce qui s’appelle une analyse de la covariance qui permet de raisonner « toutes choses égales par ailleurs ». C’est ainsi que l’on voit que les personnes diplômées font plus confiance en général, mais que « toutes choses égales par ailleurs » ce n’est pas le facteur décisif. Ce qui compte c’est la participation à la vie sociale. ↩︎
  2. Ces chiffres sont tirés de David Yamane, « Awash in a Sea of Faith and Firearms: Rediscovering the Connection Between Religion and Gun Ownership », America Journal for the Scientific Study of Religion (2016) 55(3):622–636 ↩︎
  3. Extrait d’une conférence prononcée lors d’une rencontre oecuménique internationale, en 1934, reproduite en français dans Bonhoeffer, Textes choisis, Labor et Fides et Le Centurion, 1970, pp. 186-189., ↩︎

L’exil de la parole

Le prologue aérien de l’évangile de Jean, qui appelle le Christ : la Parole, me transporte, chaque fois que je le relis. Certains commentateurs ont plutôt compris le terme grec logos (que l’on traduit par parole) comme une citation de la philosophie grecque, ou une influence de Philon d’Alexandrie. Mais la suite de l’évangile montre que Jean était beaucoup plus ancré dans la signification du mot hébreu davar : la parole vive, qui crée, qui bouleverse et qui est proche de l’action.

De fait, et spécialement dans cet évangile, la parole de Jésus prend sans cesse ses interlocuteurs de court. Les quiproquos se multiplient. Certains interlocuteurs prennent les formules de Jésus au pied de la lettre et le considèrent comme un hurluberlu. Ils ont du mal à accéder aux significations imagées que Jésus a en vue. L’évangile n’attribue pas cette difficulté à quelque déficience, mais, plutôt, à une volonté de ne pas entendre ou comprendre, à un aveuglement assumé pour se détourner du message radical et dérangeant que Jésus délivre. « La parole est venue chez les siens, et les siens ne l’ont pas accueillie » (Jn 1.11).

Une parole personnelle ou formatée ?

Au commencement, donc, était la parole. Une telle parole arrivera-t-elle encore à se faire une place dans notre monde saturé de bavardages ? On peut se poser la question.

La presse s’est fait, dernièrement, l’écho d’une étude parue dans la revue Nature[1] où des chercheurs ont proposé, à un panel de personnes, des poésies en langue anglaise de différentes époques et des textes semblables produits par l’intelligence artificielle « à la manière des » poètes en question. L’enjeu était de tenter de distinguer les œuvres originales des copies artificielles. Cela s’est révélé assez difficile pour les personnes qui se sont soumises à l’expérience. Et cela ne s’est pas révélé moins difficile pour les personnes qui disaient avoir une certaine familiarité avec la poésie en général. Seules celles qui ont reconnu un poème qu’elles connaissaient ont tranché sans hésiter.

Et, dans l’ensemble, les individus enquêtés ont plutôt attribué à des auteurs humains les œuvres artificielles et vice-versa. Le côté surprenant, heurté et inattendu des œuvres poétiques originales (de toutes les époques) leur est apparu comme une série de maladresses produites par la machine. Or, au contraire, l’intelligence artificielle a systématiquement produit des textes, plus lisses, plus clairs, avec des métaphores moins surprenantes. C’est assez normal dans la mesure où il s’agit d’une forme de plagiat sophistiqué : compiler ce qui existe pour faire quelque chose de semblable.

Je traduis un extrait de l’article : « Les poèmes générés par l’IA sont moins complexes. Ils communiquent plus aisément et sans ambiguïté une image, une humeur, une émotion ou un thème à des lecteurs standards, qui n’ont pas le temps ou l’intérêt pour l’analyse approfondie exigée par la poésie des poètes humains ». Il faut le répéter, la plus ou moins grande familiarité déclarée avec la poésie n’a pas fait de différence. C’est plutôt la mise en situation de l’expérience, qui rejoignait la situation de parole ordinaire, aujourd’hui, où l’on n’a ni le temps, ni la volonté d’approfondir.

Quelle parole attendons-nous ?

L’IA produit donc des œuvres où l’originalité est rabotée. C’est, au reste, assez bien documenté. Ce qui me frappe, ici, c’est que l’horizon d’attente des personnes est de lire des œuvres qui ne les surprennent pas, qui leur communique « des émotions », mais qui ne les interroge pas.

Or, à force de se détourner des questions trop dérangeantes, de surfer d’émotion en émotion, de se limiter à une écoute paresseuse, on finit par perdre de vue les questions profondes et libératrices qui ont trait au sens de ce que l’on vit.

Dans l’évangile de Jean, Jésus s’est heurté à des personnes qui pensaient savoir, voir clair et pouvoir juger de tout, sans difficulté. Excédés, ils finissent par demander à Jésus : « Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ? ». Et Jésus leur répond : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites : nous voyons. Et c’est pourquoi votre péché demeure » (Jn 9.40-41).

Oui, à force de se limiter à ce qui semble clair, direct et sans ambiguïté, on s’enferre dans des ornières dont on ne parvient plus à sortir.

La Parole a, on le voit, toujours autant de mal à faire son chemin jusqu’au cœur des humains.


[1] https://www.nature.com/articles/s41598-024-76900-1

Le rêve d’une société autoritaire et brutale a encore gagné des points

La défaite de Kamala Harris aux élections présidentielles américaines est un révélateur d’une poussée toujours plus grande vers l’attente d’une société forte, brutale et sans pitié.

Des explications classiques, mais insuffisantes

On a avancé diverses explications pour rendre compte de cette défaite.
On parle d’une Amérique fracturée, opposant les villes et les campagnes, les côtes et l’intérieur des terres. C’est juste. J’ai reproduit ci-dessous, à titre d’exemple, les résultats des états du Wisconsin et de Pennsylvanie. J’ai mis à côté la carte des résultats au premier tour des législatives françaises du 30 juin dernier, dans le département de la Vienne, où j’habite. On voit que la coupure est la même.

Wisconsin……………………………………………………….Pennsylvanie…………………………………..Département de la Vienne

Mais cette explication est insuffisante. La Pennsylvanie avait donné la majorité à Joe Biden, en 2020, avec une structure des votes qui était la même. Il y a donc eu un glissement global de l’électorat.
En fait Donald Trump a remporté tous les swing states et il a obtenu, également, la majorité des suffrages exprimés sur l’ensemble du corps électoral. Ce n’est donc pas, sans doute, les franges les plus ancrées dans leur positionnement qui ont fait la différence, mais les votes modérés.
Il est d’ailleurs tout à fait frappant que, là même où Kamala Harris a fait campagne : dans les swing states et en direction de l’électorat modéré, elle se soit heurtée à un échec systématique.

On parle d’un vote misogyne. C’est vrai. Mais ce que Kamala Harris a perdu chez les hommes, elle l’a gagné chez les femmes.

On dit, enfin, que se campagne n’était pas bonne. Franchement je ne l’ai pas trouvée mauvaise. Elle n’avait sans doute pas le souffle des campagnes d’Obama, mais elle était au niveau.

En fait, c’est toute une partie de l’électorat modéré qui a glissé vers la posture de Donald Trump : peu importe ses mensonges du moment qu’il nous donne du muscle.

Pourquoi les candidats transgressifs ont-ils du succès ?

J’avais déjà, par le passé, été frappé par les réélections de Silvio Berlusconi en Italie, alors qu’il devait gérer un nombre incroyable de casseroles. Ces dernières années, on voit que les gouvernants illibéraux, qui revendiquent le conflit avec la justice, la presse et tout ce qui entrave leur marche, sont réélus tranquillement, la plupart du temps. Boris Johnson, au Royaume-Uni, a longtemps eu du succès, alors que tout le monde savait qu’il racontait des bobards à jet continu. Bref, il faut se faire à cette idée : les hommes politiques transgressifs plaisent. Et, à mon avis, ils plaisent, parce qu’ils laissent croire que tout est possible, que l’on peut ignorer les faits, les limites quelles qu’elles soient, et vivre dans un monde sans contraintes.

Il est rassurant d’ignorer le réchauffement climatique, le fait que la terre a des ressources limitées, que la civilisation du pétrole va s’éteindre, que des personnes souffrent de relations économiques dissymétriques, et que l’on est censé se comporter avec les autres êtres humains quels qu’ils soient avec un minimum d’humanité.

Un glissement général de l’électorat vers la droite

Il est rassurant de l’ignorer … tout en le sachant très bien malgré tout. D’ailleurs, c’est sans doute cette conscience que l’humanité butte collectivement sur des limites qui fait, progressivement, entrer les populations, tout autour de la Terre, dans une logique de guerre.

Beaucoup comptent sur leur gouvernement pour les protéger contre ceux qui voudraient leur prendre une partie du gâteau : immigrés qu’on voudrait voir rester chez eux, nations ennemies, ou, simplement, personnes démunies.

Le glissement vers la droite a été clairement perceptible aux dernières élections européennes, dans la majorité des pays. Et la gauche, en France, ferait bien d’y porter attention. Elle a oublié cet été, après avoir obtenu la majorité relative à l’assemblée, qu’elle ne pesait que 30 % des voix, ce qui est très peu.

Aujourd’hui, les politiques qui ont le vent en poupe tablent sur le nationalisme, la méfiance à l’égard des structures internationales multilatérales, et une foi pratiquement sans limite sur les ressources du rapport de force pour faire face à pratiquement n’importe quel problème social.

Une vague qui monte et qui finira par provoquer des explosions majeures

Je vois, année après année, cette croyance dans les vertus de la force gagner des parts de plus en plus importantes de l’électorat. Le fait que Donald Trump ait eu plus de voix que lors de sa première élection, où il avait créé la surprise, en est un exemple de plus.

C’est, pour moi, l’exact opposé de tout ce en quoi je crois. Je le dis de cette manière pour faire voir que l’on touche à un enjeu spirituel. Ce culte de la force est une forme de paganisme qui tourne le dos résolument à l’enseignement du Christ, même si beaucoup de chrétiens y cèdent. La société est faite pour construire des compromis, des arbitrages, aménager une coexistence minimum, au milieu d’intérêts opposés. Les rapports de force sont multiples, évidemment, mais les règles démocratiques sont là, précisément, pour en limiter la portée.

Et si l’on rêve de renverser les barrières et de céder sans retenue à l’ivresse de la puissance, tout cela finira par des explosions majeures et une désolation collective.

Nous ne pouvons pas grand chose contre cette tendance lourde. Mais nous pouvons au moins rester fidèles à notre croyance dans les vertus … eh bien disons simplement de l’amour du prochain ! Cette vieille idée que je trouve de plus en plus actuelle, ces temps-ci ! Partout où des personnes décident de coopérer et de s’entraider plutôt que de se soupçonner, de se jalouser et de se protéger des autres, il y a de l’espoir et de la vie.

Le travail soigne-t-il ou rend-il malade ?

On ne s’en rend pas forcément compte, mais la santé mentale des Français se dégrade. Elle engendre 14% des dépenses de santé : plus de 23 milliards d’euros par an, ce qui, quand on y réfléchit, est un chiffre énorme. Les confinements liés au COVID ont provoqué un pic, mais déjà, au cours des années 2010, les épisodes dépressifs ou anxieux, mineurs ou majeurs, avaient beaucoup augmenté (ils ont doublé entre 2014 et 2019 pour les hommes et augmenté de 50% pour les femmes qui partaient de chiffres plus élevés). Ils sont revenus, aujourd’hui, au niveau de 2019 et c’est, donc, une évolution sociale, antérieure au COVID lui-même, qui est en cause.

Les causes de cette dégradation sont multiples : perte de sens, isolement croissant, écoanxiété. Elles peuvent aussi résulter de situations pratiques qui mettent en tension ou qui sont objectivement anxiogènes. De ce point de vue, le travail peut aussi bien soigner que rendre malade : soit conférer un rôle et une activité dans le jeu social, soit, au contraire, enfermer dans un jeu de contraintes qui écrase. La conjonction, par exemple, d’une faible autonomie dans le travail et d’un fort niveau de contraintes, rend malade.

La pression croissante dans le travail rend malade

Aimer son prochain, c’est aussi se préoccuper des conditions de vie qui lui sont offertes ou imposées. Or ce qui se noue dans le travail dit beaucoup sur les rapports de domination, ou, au contraire, de coopération et d’ouverture qui se nouent dans la société : c’est une matrice de base qui conditionne souvent ce qui se joue dans les autres rapports sociaux.

Dans un document de synthèse publié, cet été, par le Ministère du Travail [1], on lit que les personnes qui déclarent avoir une bonne autonomie dans le travail avec pas trop d’intensité, font trois fois moins d’épisodes dépressifs ou anxieux que ceux qui déclarent une faible autonomie et une grande intensité ! Les auteurs vérifient (avec un luxe de précautions méthodologiques et d’outils mathématiques qui les honore, mais dont je vous fais grâce) que cela ne se résume pas à des caractéristiques de la personne qui préexisteraient à la situation de travail : quelqu’un qui va mal décrochera sans doute un travail moins motivant que la moyenne, mais la situation de travail actuelle joue, bel et bien, un rôle avéré.

On devine les inégalités sociales que cela provoque. Les femmes font deux fois plus d’épisodes dépressifs ou anxieux que les hommes. Elles expriment, sans doute, plus directement leur malaise. Mais elles sont, également, beaucoup plus sous tension : devant assurer une plus large part du travail domestique en sus de leur profession, se trouvant plus souvent seules avec des enfants et donc, avec une intensité du travail global plus élevée et moins de marge de manœuvre. Une autre inégalité se voit en suivant le niveau de diplôme : avoir un niveau de diplôme supérieur au bac protège. C’est, en effet, souvent le moyen d’avoir des métiers avec plus d’autonomie.

L’intensité du travail, aujourd’hui, doit beaucoup à des prescriptions qui s’ajoutent de manière désordonnée et contradictoire. Elle est le signe, en elle-même, d’une position subalterne où on n’a pas la possibilité de discuter ce qui est demandé. Dans les enquêtes citées par le document, on la mesure au travers de la réponses positive à diverses questions comme : « travailler sous pression » ; « on me demande une quantité de travail excessive » ; « devoir toujours ou souvent se dépêcher pour faire son travail » ; « penser à trop de choses à la fois » ; « faire trop vite une opération qui demanderait du soin » ; « changements imprévisibles ou mal préparés » ; etc. La liste des items rappellera sans doute des contextes de travail familiers à beaucoup de salariés. Mais ce n’est pas parce que ce genre de pression désordonnée devient la norme que cela n’a pas de conséquences néfastes sur la santé. On ne peut pas demander sans cesse tout et son contraire à des salariés sans les mettre subjectivement en difficulté.

Le risque d’un travail en voie d’automatisation ou automatisable

Les auteurs de l’étude ont, par ailleurs, porté attention aux tâches qui paraissaient les plus faciles à automatiser (les plus standardisées et les plus normalisées). Elles provoquent une fragilité psychologique particulière chez les personnes qui les accomplissent. En utilisant des modèles qui permettent de raisonner « toutes choses égales par ailleurs » (ici aussi, je vous fais grâce des détails passablement techniques qui rendent une telle approche possible), on voit que cette fragilité est liée au risque perçu de perdre son emploi, ou bien de devoir changer de type ou de lieu de travail.

En clair, on peut discuter des effets macro-économiques des processus d’automatisation en cours, en disant, par exemple, qu’ils élèvent le niveau global de qualification des salariés. Mais ils engendrent des victimes collatérales qui sont loin d’être certaines de retrouver une place dans les postes de travail reconfigurés.

De fait, au fil du temps, ce sont les catégories d’ouvriers et d’employés dont les effectifs décroissent et elles sont prises en ciseau entre des professions intermédiaires qu’elles ne peuvent pas toutes intégrer et un fort volant de personnels de service (en position totalement subalterne), qui se maintient et qu’elles ont peur de devoir rejoindre. Et cette mise en tension a des conséquences sociales et électorales non négligeables : c’est là que l’on trouve les principaux réservoirs des votes populistes. D’ailleurs, et comme je l’ai écrit ici-même, le fait d’aller mal, physiquement ou mentalement, est corrélé au vote populiste.

On ne peut pas, en tant que chrétiens, se contenter d’une politique qui soutient l’économie, mais maltraite les travailleurs

La conclusion est brutale, même si elle est peu originale : les mutations économiques conduisent à maltraiter les travailleurs, salariés ou non, et cette maltraitance a des conséquences personnelles, intersubjectives et sociales fortes.

L’hostilité qui structure de plus en plus les rapports sociaux et dont on retrouve le résultat dans les urnes est une source de préoccupation majeure, pour moi. Et ce que l’on voit, ici, c’est qu’il ne suffit pas de quelques mots d’ordre d’appel au calme et à la bonne volonté, encore moins la recherche d’une autorité policière plus affirmée, pour faire face à ce problème. Les politiques menées ces dernières années, qui stimulent l’économie, créent des emplois, mais maltraitent les travailleurs sont en cause.

Il faut au moins, si on se prétend artisan de paix, ou si on tente de l’être, tirer la sonnette d’alarme.


[1] Sylvie Blasco, Julie Rochut, Bénédicte Rouland, Impact de l’intensification et de l’autonomie au travail sur la santé mentale, Valorisation de la recherche, 2024, n° 4.

A quoi servent les richesses ?

Les richesses sont-elles désirables ? Assurément ! La plupart des personnes souhaitent avoir, au moins, un minimum d’aisance. Pour ma part, j’estime que j’ai assez d’argent. Je provoque souvent l’étonnement en proférant ce genre de phrase. Mais il faut dire que j’ai un niveau de vie tout à fait confortable. J’accepterais d’avoir un peu moins, mais il me serait plus difficile d’avoir beaucoup moins.

Or la question de l’utilité des richesses, individuelles et collectives, n’est pas seulement un sujet de dissertation pour lycéens. Dans la plupart des pays du monde, il semble tout naturel de chercher à augmenter son niveau de richesse. Mais cela en vaut-il la peine ? On se pose d’autant plus la question aujourd’hui, alors que les effets négatifs de cette recherche perpétuelle du « plus » deviennent de plus en plus visibles.

Le paradoxe d’Easterlin

Richard Easterlin a soutenu, dans un article paru en 1974, qu’au-delà d’un certain niveau moyen d’aisance, dans un pays donné, le bonheur déclaré dans les enquêtes n’augmentait plus. Ce point de vue est suffisamment iconoclaste pour avoir été scruté et critiqué abondamment. Bien sûr, on peut s’interroger sur le niveau d’aisance qui provoque la bascule et aussi sur la manière dont les personnes déclarent leur bonheur.

En tout cas, le graphique ci-dessous, qui concerne les années qui ont suivi, aux États-Unis, la publication de l’article d’Easterlin, semble confirmer son hypothèse.

Pourtant, et c’est cela qui intéressait Easterlin, dans un pays donné, à un moment donné, les personnes les plus riches se déclarent en moyenne plus heureuses que les autres, quelle que soit la manière dont on mesure le bonheur en question. Alors ? L’hypothèse d’Easterlin est qu’il y a une dimension comparative dans la perception de son bonheur : on s’estime mieux loti ou moins bien loti que la moyenne et c’est là le facteur décisif. Dans ces conditions, on voit qu’il est tout à fait vain d’augmenter la richesse moyenne d’un pays si cela ne change rien aux inégalités.

Un travail statistique récent, publié par l’INSEE

Il se trouve que l’INSEE a publié en juin un travail statistique, comprenant des comparaisons internationales, et qui fait le point sur cette question avec divers types d’hypothèses1. La première hypothèse est qu’il y aurait un seuil de satiété plus ou moins objectif, au-delà duquel l’accroissement du bonheur ressenti serait faible. L’hypothèse est vérifiée en France (chiffres de 2019) : au-delà d’un revenu de 30.000 euros par an2, la satisfaction, exprimée dans l’enquête sur les ressources et les conditions de vie, n’augmente quasiment plus, comme le montre le graphique ci-dessous, extrait du document de l’INSEE.

Source : Statistiques sur les Ressources et les Conditions de Vie (SRCV)

Dans l’enquête, les personnes donnent plusieurs estimations : sur leur logement, leur travail, leur environnement, les relations avec leur famille et leurs amis. Ces évaluations sont assez homogènes et sont bien résumées par leur satisfaction concernant leur « vie en général ». Alors, 30.000 euros par an, ce n’est pas considérable, cela représente un revenu net mensuel de 2.500 euros. Il faut quand même savoir que le revenu médian en France (en 2019) était seulement de 1830 euros par mois. Donc on ne peut pas exclure le sentiment d’être « plutôt bien loti par rapport aux autres » quand on gagne 2.500 euros net par mois.
En tout cas l’existence de ce seuil inspire divers commentaires à l’auteur :

  • On s’habitue beaucoup plus aux aspects positifs de la vie, qu’à ses aspects négatifs, qui restent source de frustration et de souffrance. « On ne s’adapte ni au chômage ni à la pauvreté ; on s’habitue peu à une dégradation de sa santé. En revanche, les effets positifs du mariage ou de facteurs impactant [normalement] à la hausse la satisfaction dans l’emploi s’estompent », au fil du temps. Donc le bonheur diminue rapidement vers le bas de l’échelle des revenus, mais n’augmente pas vers le haut.
  • Au passage on voit qu’il y a des dimensions non monétaires comme la solitude, l’exclusion ou la maladie qui sont en jeu. Mais il ne faut pas oublier que ces éléments sont corrélés au revenu. On vit moins seul et en meilleure santé quand on est riche.
  • La dimension de comparaison reste, malgré tout, importante. Ou, disons, que l’on juge de sa situation par rapport à un certain état du pays dans lequel on vit. Par exemple, le seuil de satiété est de 40.000 euros en Allemagne. Et dans des pays où la réussite économique est une valeur en elle-même, il est beaucoup plus haut : 50.000 euros au Royaume-Uni et 80.000 euros aux États-Unis. Dans ce dernier pays, le bonheur ressenti continue d’ailleurs à s’accroître au-delà de ce seuil, même si cette croissance s’atténue.

Des politiques publiques qui marchent sur la tête

La conclusion de ce bref survol est presque évidente : les acteurs politiques qui sont particulièrement sensibles aux électeurs plutôt nantis, mieux introduits, qui ont plus de pouvoir et d’entregent, continuent à mener des politiques peu « rentables » sur le plan du bonheur.

Car on peut accroître beaucoup le bonheur des plus pauvres et peu le bonheur des plus riches. Cela me rappelle, évidemment, les mises en garde des évangiles, comme la parabole du riche insensé (Lc 12.13-21) : au bout d’un moment, gagner plus ne sert à rien ; au contraire, c’est une obsession qui nous perd. Et cela vaut à titre individuel autant qu’à titre collectif.

  1. Jean-Marc Germain, « Bien-être ressenti et revenu : l’argent fait-il le bonheur ? », INSEE, Documents de travail, n° 2024-009, Juin 2024. ↩︎
  2. En fait on mesure le revenu par unité de consommation, en considérant que des personnes qui vivent ensemble font, de ce fait, des économies (un seul logement pour tout le monde, par exemple, etc.). On observe, en général, qu’une personne supplémentaire, dans un ménage, consomme la moitié de ce que consomme une personne seule. Pour un couple sans enfant on va donc additionner les deux revenus et les diviser par 1,5 pour obtenir le revenu par unité de consommation. ↩︎

Le poison du nationalisme

Je ne suis toujours pas remis de la séquence folle qui a suivi la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron et de la tension dans laquelle j’ai vécu (et je n’étais pas le seul, loin de là), ensuite, pendant un mois, en envisageant l’arrivée au pouvoir du Rassemblement National. Cela m’a considérablement secoué et, ce, d’autant plus que les réactions des Églises ont, pour certaines d’entre elles, été plutôt discrètes. J’ai inévitablement repensé à la passivité des Églises lors de la montée des gouvernements autoritaires pendant l’entre-deux-guerres. Et je me suis interrogé sur les racines de ce qui a été, dans nombre de cas, une véritable collusion entre les Églises et les mouvements autoritaires, notamment en Espagne, au Portugal, en Serbie, en Pologne, en Roumanie, en Hongrie, en Autriche et, comble du comble, en Allemagne.

La « morale chrétienne » a bon dos

En parcourant des ouvrages d’histoire, j’ai vu qu’un premier lieu de rapprochement était la revendication d’un retour à l’ordre, d’une restauration de ce qui était interprété comme la « morale chrétienne », face à une évolution sociétale qui échappait à l’emprise des Églises. Et puisque le peuple, de lui-même, ne marche pas droit, il faut le faire rentrer dans l’ordre par la force.

Je peux, à la limite, comprendre ce positionnement et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles certains chrétiens votent pour les partis d’extrême droite aujourd’hui : ils veulent un retour à l’ordre, moins de liberté des mœurs et moins de confusion dans les diverses convictions. Cela dit, pendant l’entre-deux-guerres, ces gouvernements musclés ont surtout servi au maintien des privilèges des propriétaires terriens contre les paysans, des industriels contre les ouvriers, des hommes contre les femmes, des riches contre les pauvres, etc. On masque un maintien des inégalités, une répression des contestataires sous couvert d’ordre et de morale. Et on appelle « morale chrétienne », par exemple, une morale familialiste, alors même que Jésus, dans les évangiles, met en garde contre la trop grande importance des liens familiaux.

Mais pourquoi le nationalisme a-t-il eu (et a-t-il encore) tant de succès parmi les chrétiens ?

Mais le deuxième motif de rapprochement (toujours très actif aujourd’hui) est, pour moi, pratiquement incompréhensible : tous ces gouvernements autoritaires étaient massivement nationalistes. Le découpage des frontières, suite à la guerre de 14-18, générait de nombreuses revendications territoriales, chaque état considérant que ses voisins avaient une partie de leur sanctuaire national. Et, sans aucun recul, chaque pays s’imaginait, et s’imagine encore souvent, qu’il a un génie particulier, une place dans le destin providentiel : il faut sauvegarder l’identité nationale contre toutes les diversités qui pourraient la menacer. Que certains pensent cela, je le sais. Mais que l’on puisse mêler Dieu à de telles simagrées criminelles dépasse mon entendement.

S’il y a bien un message qui traverse le Nouveau Testament tout entier, c’est celui d’un dépassement des appartenances nationales dans l’Église. Et même à l’époque prophétique quand les liens entre la terre promise et la foi sont plus étroits, les prophètes mettent en garde contre une valorisation excessive du territoire au détriment du cœur de la foi.

Lisons Jérémie, par exemple : « Ne vous confiez pas en des paroles trompeuses, en disant : C’est ici le temple de l’Éternel, Le temple de l’Éternel, Le temple de l’Éternel ! Si vraiment vous réformez vos voies et vos agissements, Si vraiment vous faites droit aux uns et aux autres, Si vous n’opprimez pas l’immigrant, l’orphelin et la veuve, Si vous ne répandez pas en ce lieu le sang innocent, Et si vous ne vous ralliez pas à d’autres dieux pour votre malheur, Alors je vous laisserai demeurer en ce lieu, Dans le pays que j’ai donné à vos pères, D’éternité en éternité » (Jr 7.4-7).

Il est difficile d’être plus clair : commençons par être attentifs aux faibles, plus qu’aux puissants et c’est cela qui donne le sens d’une vie collective riche, plus que la revendication d’un territoire.

Les Églises contre le nationalisme

Donc, au moins sur la question du nationalisme, les Églises doivent donner l’exemple et montrer que l’enfermement dans une prétendue identité nationale est une impasse.

Parmi les organisations chrétiennes qui ont été les plus en pointe pour s’opposer fermement à l’extrême droite, au mois de juin, on a retrouvé beaucoup plus d’associations diaconales que d’Églises (à l’exception de l’EPUDF). Elles voyaient bien ce qui leur arriverait si le Rassemblement National l’emportait. Ainsi, il semblerait bien que porter secours à l’immigrant, à l’orphelin et à la veuve, soit la meilleure voie d’entrée pour s’opposer aux rêves populistes d’un monde fermé et autoritariste.

Une nouvelle dynamique parlementaire ? Ce n’est pas gagné !

Il faut apprendre à faire des additions !

Le refus du Nouveau Front Populaire de discuter avec d’autres que lui-même est assez sidérant. Il est vrai que ses différentes composantes ont déjà du mal à discuter entre elles ! Mais à quoi sert-il de répéter « nous avons gagné, nous avons gagné », alors que le NFP est loin d’avoir obtenu la majorité absolue et que, s’il entend gouverner, il devra élargir sa base ou alors être censuré à la première occasion.

Cela me rappelle les discussions surréalistes au moment du référendum sur le traité européen en 2005, où une partie de la gauche ne cessait de dire que le traité pourrait être renégocié, mais avec qui et sur quelle base ? Le « non » l’a emporté grâce à l’appoint de voix d’extrême droite et, une fois encore, une majorité relative ne fait pas une majorité absolue : il aurait été bien difficile de réunir une majorité prête à porter un autre projet. Et, qui plus est, au lendemain de la victoire du « non », il a fallu se rendre compte qu’à l’étranger personne n’avait envie de renégocier le traité. A écouter en boucle son propre discours, on finit par oublier que d’autres existent.

Le NFP doit donc apprendre l’arithmétique et l’élection de la présidente de l’assemblée nationale lui a rappelé : il a suffit d’un simple deal entre deux écuries pour dépasser le NFP.

Mais, pendant ce temps là, le bloc Ensemble et les Républicains qui se sont rassemblés pour faire barrage au NFP semble ignorer qu’il ne pourrait pas gouverner non plus dans cette configuration-là : il est lui-même loin de la majorité absolue.

Bref tout le monde reste dans son petit couloir et entend tirer la couverture à lui, mais personne ne semble sérieusement prêt à, même pas un compromis, mais, disons, un marchandage sur ce que l’on concède à l’un ou à l’autre.

Pour le NFP c’est tout sauf Macron. Pour les Républicains et Ensemble c’est tout sauf le NFP. Et pour les deux c’est tout sauf le RN. Quant au RN, il regarde, goguenard, ces beaux esprits s’écharper.

Les postures ont la vie dure

Il est possible, en fait, que le NFP n’ait, contrairement à ce qu’il prétend, pas envie de gouverner dans la configuration actuelle. Quand Olivier Faure qualifie une éventuelle ouverture vers d’autres groupes parlementaires de « coalition des contraires », il dit, à sa manière, que raboter son programme ne l’intéresse pas. Donc il restera dans l’opposition. Et cela peut être un calcul de long terme rentable. A vrai dire, le NFP n’a rassemblé que 28 % d’électeurs au premier tour des législatives, ce qui situe ses limites. Et s’il veut entamer une politique de rupture il n’aura pas les moyens de la faire voter.

On peut imaginer, d’ailleurs, que ceux qui étaient prêts à des concessions sont déjà partis chez Ensemble (il ne faut pas oublier qu’Emmanuel Macron a émergé dans le cadre d’une scission de fait du PS avec des frondeurs qui se sont désolidarisés de la politique de François Hollande).

Mais, de tout bord, on n’entend que des déclarations la main sur le cœur, sur le mode : pas question de gouverner avec un tel ou avec tel autre. La manie des postures a la vie dure.

Il faudra pourtant discuter à un moment ou à un autre, ou alors sombrer dans une pétaudière perpétuelle à l’Assemblée Nationale. Mais, à court terme, il faudra quand même voter le budget.

Toujours autant de mal à dialoguer

Je m’arrête là dans mes considérations politiciennes. Ce blog n’est pas le lieu pour étudier cette question plus à fond.

Je relève plutôt la difficulté énorme que des groupes, certes aux intérêts opposés, ont à se parler. La campagne électorale des européennes et des législatives a joué sur les nerfs plus que sur les arguments et il semblerait qu’il soit devenu impossible même pour des personnes rompues à l’art de la négociation, de se mettre à table et d’échanger avec ceux qui ne pensent pas comme eux.

Certes la situation est inédite en France mais, comme plusieurs connaisseurs l’ont fait remarquer, elle est la règle en Europe : les partis qui ont la majorité absolue sont l’exception (le système électoral britannique produit une de ces exceptions). Alors ? A-t-on autre chose que des noms d’oiseau à échanger ? Il serait temps de se poser la question. Certains ont peur des étrangers, mais je crains que nous devenions étrangers les uns aux autres au sein d’un même pays.

Je repense aux derniers mouvements sociaux : les gilets jaunes, les deux réformes des retraites (la première avortée du fait du COVID), les mouvements anti-vax. Ils ont été l’occasion de fractures profondes et d’un affaiblissement des capacités de dialogue au sein des familles, des églises ou de groupes pourtant soudés a priori.

Je ne peux pas me résoudre à cette agressivité croissante qui gagne les échanges de point de vue. Les commandements de Jésus sur l’amour de l’ennemi deviennent chaque année plus actuels : si nous les prenons au sérieux cela nous engage à aller à contre-courant de cette tendance lourde qui nous emportera peut-être tous, mais contre laquelle je continue à lutter, dans la limite de mes moyens. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu politique et social ; il s’agit également d’un enjeu spirituel.