La pauvreté des relations sociales : une pauvreté parmi les autres

On apprend rapidement, au fil d’un cursus de sociologie, que les inégalités se cumulent et se renforcent les unes les autres. En fait, ce cumul est toujours plus important qu’on ne l’imagine spontanément.

Dans l’édition 2025 de France Portrait social, l’INSEE en apporte une nouvelle illustration, à propos du sentiment de solitude. On a posé une question simple aux personnes interrogées : « au cours des quatre dernières semaines vous est-il arrivé de vous sentir seul(e) ? Jamais, parfois, la plupart du temps, tout le temps ? ». On s’attend, dans ce domaine, à un effet d’âge. Mais, à partir de 40 ans, la somme des items « tout le temps », « la plupart du temps » ou « parfois » ne varie guère (autour de 33 % ; et la ventilation entre les trois réponses est proche). L’INSEE a agrégé en une seule catégorie les plus de 65 ans. Il est possible que les résultats soient différents à des âges plus élevés.

Mais l’écart le plus important est lié aux ressources du ménage. Parmi les ménages de plus bas revenu (techniquement : le 1er quintile), la somme des trois items est de 42 %, contre 24 %, seulement, pour les plus hauts revenus (le 5e quintile). La différence est énorme.

Je reproduis ci-dessous le graphique synthétique publié par l’INSEE.

Résumons le tout en une phrase : plus on est pauvre, plus on est seul.

Comment se construit ce lien entre pauvreté et isolement ?

La brève présentation de l’INSEE ne détaille pas les ressorts de cette corrélation. Mais des enquêtes de terrain récurrentes donnent plusieurs pistes.

Il faut dire, d’abord, qu’on parle (en distinguant les quintiles) du niveau de vie du ménage (certes divisé par un coefficient lié aux nombres de personnes dudit ménage) et on sait que plus la taille d’un ménage est faible, plus son niveau de vie est bas. À revenu égal (individu par individu), il est plus coûteux de vivre seul, qu’en couple. Vu ainsi, c’est l’isolement qui rend pauvre.

Dans l’autre sens, et c’est moins connu, les emplois les moins rémunérés ont tendance à désocialiser. Plusieurs enquêtés m’avaient parlé du mal qu’ils avaient à joindre leurs amis du fait qu’ils travaillaient en horaires décalés. Travail de nuit ou en 2×8, horaires variables, journées fractionnées, transforment la vie quotidienne en course poursuite pour parvenir à surnager et les relations amicales en pâtissent, forcément. Les lieux de travail eux-mêmes peuvent être isolés. On imagine que quelqu’un qui travaille dans une base logistique, loin d’un centre urbain, aura moins de relations qu’un salarié travaillant dans un quartier d’affaires. Les emplois de gardien, de nettoyage, de chantier, imposent souvent de longs déplacements depuis le domicile, à des heures mal commodes et coupent, une fois encore, des réseaux locaux.

Tout ceci ne pourrait-il pas être compensé par l’usage du téléphone ? En fait, même dans ce domaine, ne pas être disponible quand les autres le sont est une source d’isolement.

Le chômage et les galères professionnelles sont, pour leur part, source de dépréciation de soi et incitent au repli.

Enfin, le lieu de résidence des personnes moins fortunées, souvent dans des périphéries urbaines difficiles d’accès, conduit ces personnes à ne pas ressortir quand elles sont rentrées chez elles.

Tout cela a été abondamment documenté dans diverses enquêtes de terrain.

La distance sociale est multiforme

La pauvreté, on le voit donc, n’est pas qu’économique. Et cet isolement social a des conséquences politiques et idéologiques connues : on n’attend rien d’une société qui vous tourne le dos. Et si, dans l’Église ou dans des œuvres, on cherche à aller à la rencontre de ceux qui sont éloignés de nous, on voit que les motifs d’éloignement sont pluriels : éloignement géographique, faible nombre de relations, faible estime de soi et éloignement temporel. Comment rejoindre quelqu’un dont le rythme de vie est à l’opposé du rythme social le plus fréquent ? Comment refaire du lien là où les relations de travail et même les démarches administratives, se limitent, pour l’essentiel, à des interfaces informatiques ?

Pourtant « faire lien » est une richesse que tout un chacun peut partager, sans avoir « ni argent ni or » : juste être une présence, disponible quand l’occasion se présente. Les fraternités de la Mission Populaire, pour prendre un exemple, le savent bien : la première chose qu’elles peuvent offrir, c’est l’accueil de la personne, quelle qu’elle soit. On a été tellement loin dans l’éparpillement social, que ce simple accueil est devenu un témoignage et un acte radical.

La technologie ne nous sauvera pas

Nous avons pris l’habitude, collectivement, de considérer que l’innovation technologique permettait de repousser toutes les limites. Ce qui semble impossible aujourd’hui, serait, virtuellement, possible demain. C’est spécialement frappant, ces dernières années, dans le domaine des télécommunications.

Mais il y a des domaines où l’innovation technique ne permet plus que des avancées limitées. Par exemple, en France (et dans l’ensemble de l’Europe) la progression des rendements agricoles stagne, depuis les années 1990, pour le blé tendre, le blé dur, l’orge, l’avoine et le tournesol. Il y a des interprétations diverses de cette stagnation. Les plus technophiles ne manquent pas d’imaginer qu’il faudrait aller plus loin dans les intrants artificiels. De l’autre côté, certains pointent la dégradation des sols due à l’usage immodéré des mêmes intrants. Mais ce constat, que personne ne conteste, explique, en tout cas, la tension aiguë dans laquelle vit la profession agricole. Et elle se répercute sur un autre sujet où l’innovation technique ne peut pas grand-chose : celui de l’usage de l’eau. On peut sans doute l’optimiser davantage, mais il est surtout de plus en plus évident qu’il faudra arbitrer entre des usages concurrents.

Autre coup d’arrêt : depuis le début des années 2000, le nombre de kilomètres parcourus en voiture, chaque année, dans la France entière, ne croît plus que très lentement, surtout comparé à ce qui a prévalu entre 1950 et 2000. Cela ne résulte pas tellement d’une prise de conscience écologique, mais plutôt du fait qu’il n’y a plus de place pour la voiture en ville. Il serait possible de construire des infrastructures gigantesques pour continuer à irriguer l’espace urbain, et multiplier les parkings à étage, mais tout cela coûte beaucoup trop cher et les techniques constructives touchent leurs limites. De la sorte, les artères structurantes des grandes villes sont saturées et, l’une après l’autre, les autorités municipales limitent l’usage de la voiture en centre-ville.

Dernier exemple : on commence à se tourner vers des gisements de pétrole de moins en moins performants. Ce qu’on appelle le « taux de retour énergétique », c’est-à-dire l’énergie produite, par rapport à l’énergie nécessaire pour extraire l’hydrocarbure, était, autrefois de 100/1. En ce qui concerne le gaz de schiste, il est autour de 4/1 (les évaluations varient). Et, là non plus, nonobstant les ravages environnementaux provoqués par l’exploitation du gaz de schiste, on ne parvient pas à améliorer ce taux de retour.

Les conséquences sociales de ces blocages

Cette fermeture des horizons provoque des tensions considérables. La question de l’usage de la voiture a embrasé la France, au moment de l’épisode des gilets jaunes. La répartition des ressources en eau est, actuellement, un des sujets les plus conflictuels, même dans le climat non aride de notre territoire. Et l’accès aux ressources énergétiques devient une arme de guerre puissante.

Les tensions sociales sont d’autant plus vives que l’innovation technique a souvent servi à acheter la paix sociale. Beaucoup de groupes sociaux ont accepté une position dominée, moyennant la promesse qu’ils récupéreraient, en partie, les bénéfices des progrès technologiques. Dès l’aube de la révolution industrielle, les tenants de cette nouvelle voie ont pensé qu’ils avaient trouvé un bon moyen de régler la plupart des dilemmes moraux. Les outils perfectionnés ont permis, de fait, d’être moins dépendants les uns des autres. L’économie de marché a, elle-même, été présentée comme méritocratique : elle permettrait aux plus méritants de s’enrichir.

On va retourner vers des enjeux sociaux frontaux et cela risque de faire des étincelles

L’histoire réelle des deux-cents dernières années, a été semée de bien plus de misères, d’exploitations et de conflits atroces, que ce que cette utopie prévoyait.

Mais, en ce moment, s’ouvre une nouvelle période où l’innovation technique permet de moins en moins de déplacer les oppositions sociales. L’indépendance qu’elle permet se retourne en isolement face aux difficultés. Et les inégalités entre pays et entre groupes sociaux n’ont plus la perspective de diminuer « par le bas », les plus pauvres pouvant envisager de gagner de l’aisance matérielle.

L’économie moderne s’est construite contre la féodalité et contre les rapports monarchiques. Mais les tensions d’aujourd’hui font émerger de nouvelles féodalités.

On comprend où je veux en venir : à nous, modestement, pour autant que nous ne sacrifions pas nous-mêmes à Mamon, de nous démarquer, et de proposer aide et repères à tous ceux, autour de nous, qui risquent d’être entraînés dans des événements violents qui les dépasseront.

Le poison du nationalisme

Je ne suis toujours pas remis de la séquence folle qui a suivi la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron et de la tension dans laquelle j’ai vécu (et je n’étais pas le seul, loin de là), ensuite, pendant un mois, en envisageant l’arrivée au pouvoir du Rassemblement National. Cela m’a considérablement secoué et, ce, d’autant plus que les réactions des Églises ont, pour certaines d’entre elles, été plutôt discrètes. J’ai inévitablement repensé à la passivité des Églises lors de la montée des gouvernements autoritaires pendant l’entre-deux-guerres. Et je me suis interrogé sur les racines de ce qui a été, dans nombre de cas, une véritable collusion entre les Églises et les mouvements autoritaires, notamment en Espagne, au Portugal, en Serbie, en Pologne, en Roumanie, en Hongrie, en Autriche et, comble du comble, en Allemagne.

La « morale chrétienne » a bon dos

En parcourant des ouvrages d’histoire, j’ai vu qu’un premier lieu de rapprochement était la revendication d’un retour à l’ordre, d’une restauration de ce qui était interprété comme la « morale chrétienne », face à une évolution sociétale qui échappait à l’emprise des Églises. Et puisque le peuple, de lui-même, ne marche pas droit, il faut le faire rentrer dans l’ordre par la force.

Je peux, à la limite, comprendre ce positionnement et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles certains chrétiens votent pour les partis d’extrême droite aujourd’hui : ils veulent un retour à l’ordre, moins de liberté des mœurs et moins de confusion dans les diverses convictions. Cela dit, pendant l’entre-deux-guerres, ces gouvernements musclés ont surtout servi au maintien des privilèges des propriétaires terriens contre les paysans, des industriels contre les ouvriers, des hommes contre les femmes, des riches contre les pauvres, etc. On masque un maintien des inégalités, une répression des contestataires sous couvert d’ordre et de morale. Et on appelle « morale chrétienne », par exemple, une morale familialiste, alors même que Jésus, dans les évangiles, met en garde contre la trop grande importance des liens familiaux.

Mais pourquoi le nationalisme a-t-il eu (et a-t-il encore) tant de succès parmi les chrétiens ?

Mais le deuxième motif de rapprochement (toujours très actif aujourd’hui) est, pour moi, pratiquement incompréhensible : tous ces gouvernements autoritaires étaient massivement nationalistes. Le découpage des frontières, suite à la guerre de 14-18, générait de nombreuses revendications territoriales, chaque état considérant que ses voisins avaient une partie de leur sanctuaire national. Et, sans aucun recul, chaque pays s’imaginait, et s’imagine encore souvent, qu’il a un génie particulier, une place dans le destin providentiel : il faut sauvegarder l’identité nationale contre toutes les diversités qui pourraient la menacer. Que certains pensent cela, je le sais. Mais que l’on puisse mêler Dieu à de telles simagrées criminelles dépasse mon entendement.

S’il y a bien un message qui traverse le Nouveau Testament tout entier, c’est celui d’un dépassement des appartenances nationales dans l’Église. Et même à l’époque prophétique quand les liens entre la terre promise et la foi sont plus étroits, les prophètes mettent en garde contre une valorisation excessive du territoire au détriment du cœur de la foi.

Lisons Jérémie, par exemple : « Ne vous confiez pas en des paroles trompeuses, en disant : C’est ici le temple de l’Éternel, Le temple de l’Éternel, Le temple de l’Éternel ! Si vraiment vous réformez vos voies et vos agissements, Si vraiment vous faites droit aux uns et aux autres, Si vous n’opprimez pas l’immigrant, l’orphelin et la veuve, Si vous ne répandez pas en ce lieu le sang innocent, Et si vous ne vous ralliez pas à d’autres dieux pour votre malheur, Alors je vous laisserai demeurer en ce lieu, Dans le pays que j’ai donné à vos pères, D’éternité en éternité » (Jr 7.4-7).

Il est difficile d’être plus clair : commençons par être attentifs aux faibles, plus qu’aux puissants et c’est cela qui donne le sens d’une vie collective riche, plus que la revendication d’un territoire.

Les Églises contre le nationalisme

Donc, au moins sur la question du nationalisme, les Églises doivent donner l’exemple et montrer que l’enfermement dans une prétendue identité nationale est une impasse.

Parmi les organisations chrétiennes qui ont été les plus en pointe pour s’opposer fermement à l’extrême droite, au mois de juin, on a retrouvé beaucoup plus d’associations diaconales que d’Églises (à l’exception de l’EPUDF). Elles voyaient bien ce qui leur arriverait si le Rassemblement National l’emportait. Ainsi, il semblerait bien que porter secours à l’immigrant, à l’orphelin et à la veuve, soit la meilleure voie d’entrée pour s’opposer aux rêves populistes d’un monde fermé et autoritariste.

Moins c’est plus !

Laissons-nous inspirer par le carême

Comme chaque année, plusieurs organismes se réunissent, en Suisse, pour proposer une action de carême œcuménique. Cette année ils proposent, comme slogan : Moins c’est plus.

L’image qui accompagne le slogan dit clairement qu’il s’agit, aussi, d’aller à rebours de la tendance spontanée de l’économie où les uns ont de plus en plus tandis que les autres ont de moins en moins, ou stagnent dans la misère.

Mais avant d’en venir à un éventuel projet de société je voudrais déjà prendre ce mot d’ordre comme un défi adressé à toute personne vivant correctement dans un pays riche. Est-ce que nous avons besoin, autant que nous le pensons, d’avoir encore plus ? Et est-ce que notre vie, remplie de toutes parts, ne nous fait pas perdre de vue des réalités essentielles ?

La leçon du désert

En ce début de carême on nous propose, à l’occasion des lectures dominicales, de méditer sur les séjours que Jésus fait dans le désert, au début de son ministère. Ce n’est pas un lieu où il s’installe. C’est plutôt un lieu où il se retire, de manière régulière (surtout au début de l’évangile de Marc), pour prendre du recul et repartir, ensuite de l’avant. C’est là qu’il peut peser l’essentiel, prier au calme et sortir en proclamant l’approche du Royaume de Dieu.

Et je pense que nous nous trouverions bien, nous aussi, de mettre en suspens, au moins provisoirement, notre tendance irrépressible à tout vouloir remplir. Nous verrions alors plus clairement où se situe l’essentiel. Jour après jour, en effet, nous remplissons notre temps, nous sommes remplis de stimulations, nous sommes remplis de connexions, nous sommes remplis d’informations, nous sommes (pas autant que nous le voudrions) remplis de biens matériels, remplis de projets, remplis de frustrations, remplis d’idées, remplis de musique, remplis d’images… Et tout cela ne nous procure pas autant de satisfaction que nous l’imaginons, finalement.

Donc j’ai imaginé :

Quelques exercices pour nous remettre les idées en place en allant vers le moins, pour un temps (et plus si affinité …)

Je vous les livre en vrac et à vous de voir si l’une ou l’autre idée vous inspire.
Moins se remplir de messages : laissez votre téléphone de côté pendant une journée et notez ce à quoi vous avez pensé d’inhabituel
Moins remplir son temps : pendant une demi-heure, mettez-vous dans une pièce isolée et soit regardez une image, une photo, une peinture qui vous parle, soit écoutez une chanson, un cantique que vous aimez, mais rien d’autre. Qu’est-ce que vous avez perçu pour la première fois ?
Moins remplir ses activités : allez à pied à un endroit où vous avez l’habitude d’aller en voiture ; que découvrez-vous ?
Moins zapper : prenez le temps de vous informer sur quelque chose dont vous avez entendu parler à la radio, à la télévision, sur les réseaux, à travers un gros titre, etc. Cela vous donne-t-il une perception différente ?
Prenez le temps de vouq interroger : à la fin de la journée passez en revue les différents moments que vous avez vécu ; que s’est-il passé ?
Quelle est la dernière fois où vous vous êtes ennuyé ? Que s’est-il passé après ?

J’en ajoute trois pour les croyants :
Moins se remplir de versets bibliques, au gré de lectures superficielles : écrivez un verset sur un papier et relisez ce verset de temps en temps pendant trois jours, sans lire d’autre passage biblique
Moins remplir nos prières de paroles que nous déversons devant Dieu : écrivez une phrase qui vous tiendra lieu de prière du jour.
Et finalement : au travers de l’une ou l’autre de ces démarches, qu’elle est la parole de Dieu que vous avez entendue ?

La radicalité est au bout de la rue

Ce qui me frappe, pour m’être livré, à l’occasion, à l’un ou l’autre de ces exercices, c’est avec quelle facilité on bascule dans une perception des choses en rupture avec les fausses évidences qui nous entourent.

Or, pour revenir à une question macro-sociale, il devient de plus en plus évident, même pour ceux qui se voilent la face, que nous touchons à la finitude du monde dans lequel nous vivons. Et cela réveille des réflexes de plus en plus agressifs du genre : « ne touchez pas au grisbi ». Au sein des états, autant qu’entre les états, les politiques défensives et répressives prennent le dessus, pour ne rien dire des politiques militaires offensives ! Il y a une sorte de panique globale qui est en train de s’installer.

Et donc, à travers ces petits exercices méditatifs que je propose, je ne suis pas en train de proposer des solutions simples voire simplistes à cet état de fait. Je veux plutôt montrer qu’il n’est pas si difficile d’échapper à la panique ambiante si nous prenons le temps de nous interroger sur ce qui, finalement, a du sens et de la valeur et sur ce qui importe pour de bon.

L’immigrant, cet éternel bouc émissaire

Sur le fond de la question de l’immigration, je suis totalement en phase avec le communiqué de la Fédération Protestante de France. J’en cite un extrait : « L’accueil de l’étranger est au cœur du message chrétien. Les protestants français n’oublient pas non plus que beaucoup de leurs ancêtres ont connu un exil forcé. À ce titre la Fédération protestante de France soutient les actions de La Cimade comme celles des Églises et des autres associations membres de la Fédération de l’Entraide protestante. La Fédération protestante de France rappelle que les personnes migrantes arrivant en Europe ou dans notre pays sont d’abord des personnes humaines contraintes, pour de multiples raisons, de quitter leur pays et qui s’engagent dans des périples dangereux, souvent au péril de leur vie. En effet, les conditions d’accueil en France ne sont pas, contrairement à ce qui est souvent affirmé, les raisons de leur migration ». En fait tout le communiqué serait à citer.

Une inconscience effrayante

Là dessus, des péripéties politiques diverses et des arrières pensées électoralistes ont conduit à adopter un projet de loi qui va complètement à rebours de ce à quoi rendait vigilant le communiqué de la FPF.

Je remercie Aurélien Rousseau qui a mit le holà, et tous les députés de la mouvance macroniste qui ont voté contre ce projet de loi (et en particulier Sacha Houlié, député de la circonscription voisine de la mienne), qui ont eu le courage de dire non, tout en sachant qu’ils se marginalisaient, de fait, au sein de ce mouvement.

Mais ce sont les réactions à ces oppositions internes qui m’ont le plus effrayé. D’après le journal le Monde, Emmanuel Macron aurait accueilli les députés récalcitrants en disant : « Qu’est-ce qui ne vous va pas dans ce texte ? », comme si la réponse à cette question n’était pas évidente. Plus tard, le même a présenté, lors d’une interview télévisée, ce projet de loi comme un « bouclier », ce qui en dit long sur sa vision de l’immigration.

Or, quiconque a accompagné, de près ou de loin, des personnes arrivant en France, sait que leur parcours d’insertion est une course d’obstacle épuisante et qu’il n’est nul besoin de rajouter des difficultés pour décourager des personnes. Tout cela témoigne d’une ignorance effrayante du désespoir dans lequel vivent les personnes quittant leur pays et de la souffrance qu’elles vivent d’ores et déjà en arrivant en France. Il suffirait d’aller un peu sur le terrain pour en prendre la mesure.

En l’occurrence, et pour faire passer son projet de loi, le président de la république a pratiquement intégralement accepté les amendements demandés par LR, et il est assez malvenu de s’étonner que des gens plus à gauche que LR prennent mal une telle option. De même ironiser sur les « bonnes âmes qui lui disent : c’est pas bien ce que vous faites », comme le rapporte encore le journal le Monde est déplacé. Le débat se serait donc « embrasé », il s’agirait d’une tempête dans un verre d’eau… Que dire devant de telles affirmations ? Ou bien il s’agit de la réaction de défense de quelqu’un qui ne veut pas admettre qu’il s’est fait piéger, ou bien il s’agit vraiment d’une ignorance voulue et entretenue de ce que pensent les bonnes âmes en question, dont je fais partie.

Le jeu dangereux avec le conseil constitutionnel

Là-dessus je découvre aussi dans la presse (cette fois-ci, c’est le site de l’Obs) que le président de la République et la Première ministre Elisabeth Borne, ont convaincu la ministre de l’enseignement supérieur de ne pas démissionner en lui assurant (selon l’entourage de la ministre) « que les mesures concernant les étudiants » dans ce texte, notamment la caution demandée aux étudiants étrangers, « seraient révisées si elles n’étaient pas censurées par le Conseil constitutionnel ».

Là il est difficile de dire plus clairement que président et première ministre espèrent que le conseil constitutionnel va censurer une partie de la loi. Autre manière de dire que l’on est prêt à accepter une loi, à la défendre, à s’en vanter, tout en espérant que d’autres vont se charger de revenir à plus de justice. En d’autres termes, on est dans le symbole et l’électoralisme le plus complet, très très loin d’une politique qui correspond à des convictions que l’on assume.

Et cette manière de compter sur le conseil constitutionnel pour rectifier le tir est dangereuse : on dérive vers un scénario à l’américaine où c’est le cour suprême qui fait la loi et non pas les élus de la république.

Alors les immigrants ?

Porter un peu attention aux immigrants, à leur parcours, à leur souffrance est-ce être aveugle ? Là aussi, il suffit d’avoir, ne serait-ce que vaguement, contribué à accueillir des immigrants pour savoir qu’ils ne passent pas leur temps à faire des sourires à ceux qui les accompagnent, qu’ils ne sont pas toujours reconnaissants, que certains essayent de profiter voire d’abuser de l’aide qui leur est apportée. Bref, les immigrants ne sont pas des bons immigrants : ils sont comme chacun de nous ; surprise !

Mais là n’est pas la question. Comme le dit le texte de la FPF, il vaut la peine de se souvenir de notre histoire : est-ce que jamais personne n’est venu à notre aide alors que rien ne l’obligeait à le faire ? Ce n’est pas une histoire de mérite, de rectitude morale ou quoi que ce soit, c’est juste prendre la mesure du fait que nous sommes dépendants les uns des autres.

J’entends aussi que « nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ». Oui, bien sûr. Mais parler ainsi, c’est supposer qu’il y a la misère du monde d’un côté et nous de l’autre. Comme si nous n’étions pour rien dans cette misère.

Et passer tant de temps à supposer que tous nos problèmes viennent de cette « misère » qui pourrait nous « envahir » et contre laquelle il faudrait construire des « boucliers », c’est détourner très largement le regard de nos insuffisances qui apparaîtraient plus clairement à nos yeux si nous n’usions pas, sans cesse, de ce bouc émissaire commode.

Ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas

Les paroles de Jésus, dans l’évangile de Jean, à la fin de l’épisode dit de « l’aveugle né » ne cessent de me frapper : « C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles » (Jn 9.39). Je reconnais là un des thèmes chers à Jean : ce que nous voyons, ce que nous acceptons de voir, ce que nous refusons de voir, dépend de notre attitude à l’égard des autres et de Dieu. En l’occurrence Jésus s’oppose aux notables religieux de l’époque qui étaient persuadés d’avoir le bon regard sur les autres, mais, ajoute Jésus : »vous dites nous voyons, de sorte que votre péché demeure » (Jn 9.41).

A propos de l’exposition Corps à corps à Beaubourg

J’ai repensé à ces paroles en visitant l’exposition de photographies, ouverte depuis début septembre, à Beaubourg, et qui propose un parcours à travers différentes représentations du corps humain au fil de l’histoire de la photographie.

Les cartels qui accompagnent les œuvres n’échappent pas à des tics que l’on retrouve dans nombre d’expositions d’art contemporains et qui finissent pas énerver : les œuvres « questionnent », « interrogent » un parti pris existant, « subvertissent » des représentations admises. C’est un peu court comme rhétorique, et, pour le coup, une telle manie tourne au stéréotype que l’on a envie « d’interroger » !

Car les œuvres ne font pas que poser des questions, elles révèlent aussi un regard particulier, qui nous enrichit et nous ouvre au monde de l’artiste. Il est assez facile de faire jouer son esprit de contradiction, il est moins facile de proposer un regard qui, en effet, nous fait voir des êtres, des situations, des états intérieurs, inaperçus.

Très vite, dans l’histoire, par exemple, certains photographes se sont intéressés à des personnes réprouvées, ou simplement peu médiatiques, que le penchant spontané du marché de images laissaient de côté. Et, souvent, ces photos sont pleines de chaleur et d’empathie. On sent que les photographes se sont sentis proches de ces sujets qu’ils n’ont pas fait que photographier.
Certaines classes sociales sont plus visibles que d’autres, que l’on préfère ne pas voir, parce que leurs conditions d’existence mêmes constituent un reproche vivant. C’est une manière de comprendre les paroles de Jésus dans l’évangile de Jean : celui qui dit qu’il voit, passe sous silence tous ceux qu’il préfère ne pas voir.

Le travail évocateur de Barbara Probst

Cette exposition, en forme de rétrospective, est l’occasion, pour chacun, de revoir, avec plaisir, des œuvres qu’il connaît et d’en découvrir d’autres qu’il ne connaissait pas.

J’ai, pour ma part, découvert le travail, fort suggestif, de l’artiste Allemande Barbara Probst qui, à partir de l’an 2000 (environ), a commencé à photographier des scènes (souvent construites) en déclenchant simultanément plusieurs appareils photos situés en des points différents, avec des angles de vue différents de sorte que la même scène produit des images apparentées, par certains côtés, mais radicalement différentes, de l’autre.

J’en donne un exemple ci-dessous et je vous encourage à cliquer sur l’image pour la voir en plein écran sur le site de l’artiste elle-même.

Exposure #9: N.Y.C., Grand Central Station, 12.18.01, 1:21 p.m.
2001
Source : site de l’artiste : https://barbaraprobst.net/works/

La scène se situe à la sortie de la Gare Centrale de New York. On reconnaît la même femme sur cinq des six images. Le simple fait qu’elle soit en noir et blanc sur le cliché en haut à droite, change le regard. Et d’un cliché à l’autre, on la voit de plus ou moins près. On la reconnaît plutôt à son imperméable vert quand elle se même à la foule. Et l’interprétation de la foule varie aussi d’un point de vue à l’autre et suivant l’angle retenu. La situation paraît vaguement inquiétante sur certaines vignettes et plus paisible sur d’autres.

Ce que nous montre surtout cette proposition, c’est que le regard total n’existe pas. Et, en fait, elle est bien plus proche du regard ordinaire que ne l’est, en général, une photo unique. Car nous ne voyons, à chaque instant, que de petits fragments de la réalité, tandis que notre cerveau « bouche les trous ». Nous sautons d’un détail à l’autre, au gré de notre fantaisie et de ce qui nous frappe. Et la représentation mentale de ce à quoi nous assistons doit beaucoup plus à une sorte de « fiction cérébrale » qu’à une observation précise. C’est ce qui rend, d’ailleurs, une photo parfois si surprenante : nous pensons fixer une scène que nous voyons et, en regardant la photo, nous apercevons tout autre chose.

Donc, en sortant de la gare de New York, à ce moment-là, nous pourrions tout à fait, porter attention à cette femme et nous interroger sur ce à quoi elle pense (car elle a l’air absorbée par quelque pensée mystérieuse), ou bien songer à la foule qui nous entoure, ou encore, comme le personnage qui « s’échappe » du cliché en bas à droite, simplement vaquer à nos affaires en nous hâtant de rentrer chez nous.

Ces six photos rassemblées en une image nous disent que nous voyons ce qui nous touche et que nous ignorons largement le reste. Ou, comme l’avait écrit le sociologue Max Weber, à propos (pourtant) de l’observation scientifique : « Une infime partie de la réalité singulière que l’on examine à chaque fois se laisse colorer par notre intérêt ».

Qui nous touche ?

Et cela nous renvoie à l’épisode de l’aveugle né qui n’est, précisément pas, une histoire de regard total. Au départ, c’est Jésus qui, « en passant, voit cet homme aveugle de naissance » (Jn 9.1). Du coup cela entraîne la question des disciples sur l’origine du mal. C’est la thématique qui va orienter toute la lecture de l’épisode : où est le mal ? Puis la guérison crée l’événement et, tout d’un coup, tout le monde voit cet homme et débat à son sujet. Et une fois que les chefs religieux l’ont exclu, Jésus « l’apprenant » (v 35), part à se recherche et va le trouver à nouveau.

En effet, plusieurs regards différents se croisent, dans cet épisode. Et ce n’est pas un regard total qui s’opposerait à des regards partiels. Jésus est concerné par la souffrance de cet homme et il l’isole au milieu des autres personnes qui le côtoient, à ce moment-là. La foule, pour sa part, est surtout intéressée par un événement qui fait le buzz. Les chefs religieux sont empêchés de voir ce qui s’est passé, parce qu’ils se sentent menacés par un événement qui remet leur pouvoir en cause. Et, finalement, c’est Jésus qui va, à nouveau chercher cet homme, celui-là en particulier, parce qu’il a été exclu socialement, comme il avait déjà été exclu, auparavant, par son statut de mendiant (v 8).

Le regard qui importe n’est donc pas celui qui embrasse l’ensemble d’une situation, mais celui qui nous fera voir quelqu’un qui nous touche et qui a quelque chose à nous faire entendre.

Prédation environnementale et prédation sociale : deux attitudes liées l’une à l’autre

Lorsque l’on parle des enjeux écologiques énormes auxquels nous faisons face (qu’on les admette ou qu’on les dénie) on bute régulièrement sur la question de la pauvreté. Les plus pauvres craignent de se retrouver en difficulté si on renchérit le coût de certains produits, du fait des normes environnementales. Et les pays pauvres ne voient pas pourquoi ils devraient porter les conséquences des choix faits, ces dernières décennies, par les pays riches. Comment relier injustice et crise écologique ? Comment agir de concert pour prendre en compte ces deux enjeux ? Et quels rapports ont-ils entre eux ? La réponse à ces questions n’a rien d’évident.

Tout cela est vrai et la difficulté est redoublée quand on cherche à s’ancrer dans le message biblique. On y trouve, en effet, beaucoup de mises en garde concernant la richesse, beaucoup de critiques de l’injustice économique, de nombreuses exhortations à porter attention (au minimum) à ceux qui ont faim. On y trouve beaucoup moins de considérations sur le rapport au monde naturel.

J’inaugure, ici, une série de posts, destinés à renouveler notre compréhension de la création. L’actualité charrie, en ce moment, des problèmes et des tensions récurrents. Elle tourne pas mal en rond. C’est l’occasion de reprendre des sujets plus à fond et de creuser tranquillement les textes bibliques pour voir comment ils peuvent nous inspirer et nous interpeller.

Concernant la création, pour y revenir, on se concentre, à mon avis, beaucoup trop sur les deux premiers chapitres de la Genèse. Or il y a bien d’autres passages, dans la Bible, qui nous parlent de ce sujet. Et je vais commencer, aujourd’hui, par lire les passages qui lient injustice sociale et crise du monde naturel (je parle de nature par commodité de langage, je ne vais pas, ici, faire écho aux débats que ce mot suscite).

Un lien affirmé, mais mystérieux, entre injustice, idolâtrie et rapport compliqué avec la nature

La Bible, pour des raisons évidentes, ne parle pas beaucoup des dégâts que l’homme occasionne, dans la nature. Ce n’est, en effet, que récemment que l’humanité, dans son ensemble, est devenue capable d’infliger des dommages profonds et irréversibles aux espèces animales (dont l’être humain) et végétales, ainsi qu’au climat.

Pourtant il y a un thème surprenant, qui court à travers l’Ancien Testament : lorsque l’homme cède à l’injustice ou à l’idolâtrie, Dieu intervient pour rendre l’agriculture plus difficile, en provoquant sécheresses et invasions de nuisibles.

La chute, par exemple, rend immédiatement le travail de la terre pénible. « Dieu dit à Adam : « Parce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais formellement prescrit de ne pas manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage tu mangeras du pain » (Gn 3.17-19). Et un message du même style est adressé à Caïn une fois qu’il a tué son frère Abel : « Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force » (Gn 4.11-12).

On retrouve des considérations semblables, par exemple dans le livre du Deutéronome. « Que dira la génération suivante, vos fils qui se lèveront après vous, et l’étranger qui viendra d’un pays lointain, quand ils verront les blessures de ce pays, et les maladies dont l’aura frappé le Seigneur ? « Tout son pays n’est que soufre, sel et feu : pas de semailles, pas de végétation, aucune plante ne pousse, comme à Sodome et à Gomorrhe, à Adma et à Cevoïm, que le Seigneur a bouleversées dans sa colère et sa fureur. » Et toutes les nations s’écrieront : « Pourquoi le Seigneur a-t-il ainsi traité ce pays ? Pourquoi cette grande colère s’est-elle enflammée ? » Et on répondra : « C’est parce qu’ils ont abandonné l’alliance du Seigneur, le Dieu de leurs pères, qu’il avait conclue avec eux en les faisant sortir du pays d’Egypte » (Dt 30.21-24).

La péripétie la plus connue (dernier exemple) est celle d’Elie face aux prophètes de Baal. Dieu provoque une sécheresse de plusieurs années jusqu’à ce que le peuple se détourne du culte de Baal.

J’en reste là pour les exemples de cette logique. Elle semble relier, précisément, injustice sociale et/ou idolâtrie, d’un côté, et crise agricole, de l’autre. Mais le lien entre les deux n’est pas tellement compréhensible. On affirme l’existence d’un processus mystérieux, rapporté à Dieu lui-même, mais dont les rouages nous échappent. Quel est le rapport entre idolâtrie, injustice sociale et difficultés agricoles ?

L’être humain aborde l’autre d’une manière homogène, que ce soit l’autre humain, le non-humain, ou le divin

En fait en creusant, je me suis rendu compte que le rapport en question est intérieur à l’homme lui-même : il se comporte d’une manière analogue à l’égard de Dieu, à l’égard des autres et à l’égard de la nature.

Déjà, dans les textes prophétiques, on remarque que la critique sociale et la critique religieuse se fondent l’une dans l’autre, comme si elles renvoyaient à une pratique homogène : celui qui brutalise l’autre et veut le faire marcher à la baguette, essaye aussi de mettre la main sur Dieu, en en faisant un dieu à se mesure et qui obéit à ses ordres.

Cette continuité est particulièrement évidente dans les tentations que le diable adresse au Christ, au début de l’évangile : Si tu es le fils de Dieu ordonne à ses pierres de se changer en pain / Si tu es le fils de Dieu qu’il donne des ordres à ses anges à ton profit / Je te donnerai tous les royaumes du monde avec leur gloire si tu te prosternes et m’adores (Mt 4.1-11). On retrouve la volonté de donner des ordres et de maîtriser la nature, puis de donner des ordres à Dieu et, enfin, de dominer les autres. La deuxième tentation est d’ailleurs commentée par Jésus en faisant référence (via une citation du Deutéronome) à l’épisode de Massa et de Meriba où le peuple a voulu faire plier Dieu avec cette formule : « Le Seigneur est-il au milieu de nous oui ou non ? » (Ex 17.7).

Celui qui veut faire plier Dieu, veut faire plier les autres et la nature aussi bien. La famille des dieux Baals était, de ce point de vue, idéale : divinités agricoles ils étaient adaptés à la demande des cultivateurs qui se forgeaient, ainsi, un dieu à leur mesure.

Le phénomène dont je parle a des échos dans les sciences sociales contemporaines où l’on sait que les différentes logiques de domination font écho l’une à l’autre. Les personnes en situation de pouvoir utilisent plus facilement que les autres les passe-droits. Les personnes en situation d’autorité sont tentées d’abuser sexuellement des autres. Et les religions se moulent trop facilement dans le désir des puissants : légitimant les dictatures ou valorisant l’enrichissement abusif.

Et, donc, ce que nous disent les textes prophétiques, c’est que la nature, conduite par Dieu qui est son créateur, résiste à l’emprise et à la domination qu’on veut lui imposer en devenant moins productive. Dieu est le créateur de tous les hommes (et y compris du pauvre), des végétaux et des animaux et il échappe à notre emprise.

La technologie moderne : une tentative répétée et monstrueuse pour contourner les résistances diverses

Je ne vais pas statuer, en quelques lignes, sur l’ensemble de ce qu’ont produit les sciences et les techniques depuis 250 ans. Il est inutile de n’y voir que du mal ou que du bien. La réalité est contrastée. Je vais me limiter à un versant de l’aventure technologique moderne : user des techniques pour contourner les résistances diverses qui auraient pu nous rappeler à l’ordre collectivement ou rappeler à l’ordre certains groupes sociaux.

Les technologies militaires ont servi à tenir en respect des pays entiers et, par exemple, à assurer un approvisionnement en combustibles ou en minerais, sans dépendre des projets de tel ou tel gouvernement. Les résultats sur le terrain ont été hasardeux, mais l’avance technologique sur des armes de pointe continue à être recherchée. De nombreux mouvements de protestation, dans le monde, ont été, eux aussi, réprimés par les armes, ou par la mise en œuvre de technologies de surveillance avancées.

Dans le rapport à la nature on a largement pratiqué le forçage et on en est, aujourd’hui, à tenter de lutter contre les dégâts de certains intrants en répandant d’autres intrants.

La sédentarité provoquée par l’équipement de la vie moderne en moyens de transports a engendré, pour sa part, de vastes problèmes de santé publique. Il en va de même de l’alimentation industrielle transformée qui ne nourrit qu’en partie et rend malade si on en abuse. On répond à ces difficultés par des technologies médicales en partie efficaces, mais en partie seulement. La pollution atmosphérique provoque, elle aussi, des centaines de milliers de décès anticipés, que l’on essaye d’éviter, là aussi, par une prise en charge médicale des malades chroniques.

Mais finalement on butte sur le climat et la chute de la biodiversité et, nonobstant l’optimisme aveugle de certains technolâtres, on doit bien admettre que notre pouvoir de destruction nous revient en pleine face. Les rapports de prédation à l’égard de pays satellisés, de groupes sociaux maintenus par force dans l’obéissance et de la nature, débouchent sur une impasse.

Y a-t-il donc des liens entre les problèmes sociaux et les problèmes environnementaux ? Oui, pas forcément de la manière dont on s’y attend : mais au fond ce sont les mêmes attitudes qui génèrent des crises parallèles qui, sans qu’on l’aperçoive forcément, obéissent à des causes tout à fait analogues.

Tout cela rend, finalement, très concrets, les ponts tracés, naguère, dans un contexte bien différent, par les prophètes de l’Ancien Testament : il y a des moments où la violence butte sur des limites qu’elle a contribué à construire. Et même si les groupes dominants tentent d’échapper une fois de plus à des remises en question par trop radicales, à leurs yeux, l’histoire est en marche.

Le bonheur et les larmes. La spiritualité des Psaumes

La deuxième béatitude (la troisième dans certains manuscrits) pousse la tension du genre à son maximum : « heureux ceux qui pleurent (ou les affigés) car ils seront consolés ! » Jésus va loin dans le paradoxe.
Il y a, par ailleurs, une particularité : à la différence des autres béatitudes, elle ne désigne pas des personnes qui ont fait un choix de vie particulier. Les affligés, ou ceux qui pleurent, sont plutôt les victimes de choix faits par d’autres.
Ces deux remarques lancent deux défis à la compréhension, à l’appropriation et à l’actualisation de ce texte. A qui, à quoi, pensait Jésus ?

C’est l’occasion de dire que l’on perçoit mieux le sens des Béatitudes, si on considère qu’elles ouvrent, certes, une histoire (on entame, ici, une série de béatitudes au futur), mais qu’elles s’inscrivent, également, dans une histoire.

La tradition prophétique, à l’arrière-plan de cette béatitude

Le premier point de repère historique auquel on pense, dans le cas présent, est la lignée des prophètes qui ont porté la voix des affligés. Une référence encore plus précise est la prophétie d’Esaïe 61. La béatitude emprunte, en effet, les mots mêmes  d’un extrait de ce texte (dans la version grecque de la Septante), qui, en effet, éclaire la portée de la parole de Jésus : « l’Esprit du Seigneur est sur moi, car il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, pour panser ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs l’affranchissement et aux prisonniers la libération, pour proclamer une année de faveur du Seigneur et un jour de vengeance, pour consoler tous ceux qui pleurent [les affligés], mettre à ceux qui pleurent [les affligés] en Sion un diadème, oui leur donner un diadème et non pas de la cendre, une huile de joie au lieu des pleurs [de l’affliction], un vêtement de louange, au lieu d’un esprit abattu. On les appellera térébinthes de la justice, plantation du Seigneur, destinés à manifester sa splendeur » (Es 61.1-3).

Les cœurs brisés, les captifs, les prisonniers, les affligés, le sont contre leur gré. Le texte d’Esaïe use d’ailleurs d’une rhétorique fréquente, chez les prophètes, en parlant d’une inversion des situations : ceux qui étaient les rebuts de la société se retrouvent aux places éminentes, avec un diadème sur la tête. Une première manière de comprendre la béatitude est donc de dire que les affligés, eux aussi, ont droit au bonheur.

Qui pleure ? La force des Psaumes

Le deuxième ancrage historique est, évidemment, le livre des Psaumes, avec ses prières remplies de cris, de frustrations et de larmes.

Alors, qui sont « ceux qui pleurent » dans les Psaumes ? Ceux qui s’estiment victime d’une injustice, souvent. Ceux qui sont pourchassés par des ennemis en furie. Ceux qui se retrouvent exilés sur une terre étrangère : « Là-bas, au bord des fleuves de Babylone, nous restions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion » (Ps 137.1).

Celui qui pleure est isolé, rejeté. On pense aux deux psaumes jumeaux, 42 et 43. « Jour et nuit, mes larmes sont mon pain, quand on me dit tous les jours : Où est ton Dieu ? » (Ps 42.4) « Dieu, toi ma forteresse, pourquoi m’as-tu rejeté ? Pourquoi m’en aller, lugubre et pressé par l’ennemi ? » (Ps 42.10 et 43.2). Les deux psaumes, d’ailleurs comportent une lueur, un espoir, avec une formule qui revient : « Pourquoi te replier, mon âme, et gémir sur moi ? Espère en Dieu ! Oui, je le célébrerai encore, lui et sa face qui sauve » (Ps 42.6, 12 et 43.5).

Celui qui crie vers Dieu témoigne de l’injustice dévorante du monde : « Le soir, ils reviennent, grondant comme des chiens ; ils rôdent par la ville. Ils errent en quête de nourriture ; s’ils ne sont pas repus, ils passent la nuit à geindre » (Ps 59.15-16).

Et parfois, celui qui pleure, pleure sur lui-même et sur sa propre injustice. Il y a d’ailleurs, dans ce registre, un psaume qui enchaîne directement une béatitude et le souvenir de la souffrance. « Heureux l’homme dont l’offense est enlevée et le péché couvert ! Heureux celui à qui le Seigneur ne compte pas la faute, et dont l’esprit ne triche pas ! / Tant que je me taisais, mon corps s’épuisait à grogner tous les jours, car, jour et nuit, ta main pesait sur moi, ma sève s’altérait aux ardeurs de l’été » (Ps 32.1-4).

Finalement, à peu près tout le monde pleure dans les Psaumes. Le paradoxe est que c’est aussi dans les Psaumes que l’on trouve plus de la moitié des béatitudes de l’Ancien Testament : « heureux celui qui … ». Il n’est pas rare, d’ailleurs, que bonheur et malheur se croisent dans le même psaume. Suivons le psaume 40, par exemple. Il se termine par ces mots : « Je suis pauvre et humilié, le Seigneur pense à moi. Tu es mon aide et mon libérateur ; mon Dieu, ne tarde pas ! » (Ps 40.18). Et tout le psaume alterne entre l’évocation de moments difficiles (le gouffre tumultueux, au verset 3, les malheurs sans nombre, au verset 13, ceux qui cherchent à m’ôter la vie, au verset 15, ceux qui se moquent de lui, au verset 16), et l’évocation de délivrances (Dieu a entendu mon cri, au verset 2, les grands miracles, au verset 6, la fidélité de Dieu, au verset 12). Au milieu de ces évocations contrastées il y a cette affirmation : « Heureux l’homme qui a mis sa confiance dans le Seigneur, et ne s’est pas tourné vers les hommes de violence, ni vers les suppôts du mensonge ! » (v 5).

Faut-il comprendre ces affirmations de bonheur comme une consolation après les larmes ? Oui et le mot consolation est même faible. Il ne s’agit pas simplement d’un réconfort, c’est une libération qui se produit. Dans la prophétie d’Esaïe, également, on ne parle pas d’une consolation-cataplasme, voire d’un opium du peuple, on évoque une situation qui a radicalement changé.

Mais le psaume 40 me semble être une bonne image de ce qui se joue : nous sommes dans une situation partagée où les moments de délivrance alternent avec les moments de souffrance. Dieu accueille les larmes de celui qui voit l’injustice du monde (ce qui inclut sa propre injustice), d’autant plus volontiers que ce regard se rapproche du regard de Dieu lui-même. Dans le psaume 40, avec ses allers et retours, il y a d’ailleurs un point stable, c’est qu’au travers des violences qu’il a subies (et qu’il subit encore), mais auxquelles il n’a pas emboîté le pas, le psalmiste se sent en harmonie avec Dieu. « Heureux l’homme qui ne s’est pas tourné vers les hommes de violence, ni vers les suppôts du mensonge, mais qui a mis sa confiance dans le Seigneur ».

Faut-il en passer par les larmes pour recevoir « l’huile de joie et le vêtement de louange », pour reprendre les mots d’Esaïe ? Il faut se garder de systématiser. Mais il y a une pratique qui, pour moi, fait sens : parmi les communautés monastiques qui récitent les psaumes, pendant les offices du jour, la règle veut que l’on commence systématiquement par un psaume de détresse, avant d’aller, progressivement, vers des psaumes plus lumineux. Il y a, également, une progression dans la journée, où l’on va, progressivement, vers la lumière. C’est une manière de dire que la louange ne saute pas par-dessus les difficultés, les crises et les tensions de la vie, mais qu’elle les traverse, qu’elle en perçoit la douleur et les insuffisances et qu’elle va vers une consolation progressive. L’enjeu n’est pas d’être, forcément, soi-même en difficulté au départ, mais d’avoir suffisamment d’empathie pour être touché par la souffrance des autres et la porter vers Dieu.

Une scène de l’évangile illustre comment Jésus lui-même a emprunté cette voie : « Voyant les foules, il fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient lasses et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger. Alors il dit à ses disciples : La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ; priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson » (Mt 9.36-38). Il fait quelque chose de sa tristesse et de sa compassion qui le poussent autant à prier qu’à poursuivre son ministère.

Heureux dans quel sens ?

Est-il juste, malgré tout, de parler de « bonheur » pour rendre compte de ces réalités contrastées, entre larmes et délivrances ? Oui, si on creuse un peu le sens à donner à ce mot, qui, même en français, a un sens assez vague.

André Chouraqui, dans sa version de la Bible, a popularisé, la traduction de « heureux », par « en marche ». On hésite, aujourd’hui, à employer cette formule, depuis qu’elle a été utilisée comme label d’un mouvement politique ! Il n’en reste pas moins que le mot hébreu qui est utilisé dans les béatitudes de l’Ancien Testament, provient d’une racine verbale qui signifie : « aller de l’avant ». Par exemple : « marchez dans la voie de l’intelligence » (Pr 9.6). Donc, « courage ! » ou « allez ! » seraient des traductions possibles. En tout cas, il faut bien comprendre que Jésus ne parle pas d’un bonheur contemplatif (ce qui est l’ambiguïté, d’ailleurs, du mot « béatitude », en français), mais d’un élan qui aide à vivre.

Gardons l’idée de courage. Si on comprend, alors, cette béatitude non pas comme un appel à la résignation, mais comme un encouragement, un appel à tenir bon, elle prend une autre tournure. Elle signifie que ceux qui pleurent ont de la valeur, qu’ils ont toute leur place dans la société. La promesse d’une consolation, ou d’un retournement comme dans la prophétie d’Esaïe, est une manière de les valoriser et de les conforter. Et la promesse d’une consolation n’est pas une promesse en l’air. Cette béatitude (on l’a dit) fait partie de celles qui sont écrites au futur. Cela ne veut pas dire que Jésus pense seulement à la fin des temps. Dans le Nouveau Testament, comme dans les Psaumes, la consolation est une expérience que l’on fait ici-bas, avant de l’expérimenter pleinement dans l’éternité. C’est ce que Jésus exprime dans l’évangile de Jean, au moment où il va quitter ses disciples (cf. Jn 16.20-22 et tout le thème de l’Esprit consolateur dans le discours d’adieu de Jésus). C’est ce que Paul écrit, également,  dans la deuxième épître aux Corinthiens (cf. 2 Cor 1.3-11). Les quatre premiers chapitres de la deuxième épître aux Corinthiens nous plongent d’ailleurs, sans cesse, dans une ambiance proche des Psaumes, avec de multiples contrastes. « De même, lit-on par exemple, que les souffrances du  Christ abondent pour nous, de même, par le Christ, abonde aussi notre consolation » (2 Cor 1-5).  Et cela continue jusqu’au terme du chapitre 4. « C’est pourquoi, conclut Paul, nous ne perdons pas courage » (2 Cor 4.16).

On se retrouve dans l’ambiance des Psaumes : une prière qui est aussi une lutte, un non-renoncement.

L’illusion n’est pas du côté où on le pense

Il faut le dire : les Béatitudes (et celle-là en particulier) ont souvent été taxées de promettre un bonheur illusoire.

Mais retournons la béatitude (ce que fait Luc) et nous la comprendrons autrement. Que penser de celui qui ignore la souffrance autour de lui ou qui croit aux discours enchantés de la propagande politique, de la publicité ou de la communication d’entreprise ? C’est lui qui est dans l’illusion et non pas celui qui souffre et espère une consolation ! En tout cas, il se prépare à tomber brutalement des nues : si vous ne faites que « rire aujourd’hui,  vous serez affligés et vous pleurerez » (Lc 6.25).

Jésus, dans les béatitudes, désigne toujours les personnes au pluriel. Cela peut désigner « tous ceux qui … », pris un par un. Mais cela indique qu’il y a aussi quelque chose de récurrent, de collectif, dans l’affliction. Ce sont des groupes, ou des catégories de personnes, qui pleurent plus que les autres. Et, vu d’en haut de la société, on a tendance à sous-estimer, voire à occulter, cette souffrance. Mais celui qui se donne la peine d’aller voir un peu en-dessous de la surface des choses ne découvre pas seulement de la souffrance. Il découvre une vie, des dynamiques, qui ont une grande valeur et qui sont, pourtant, mises sous le boisseau.

Les scènes de la souffrance ordinaire sont nombreuses aujourd’hui : à société émiettée, souffrance émiettée. Beaucoup de gens, autour de nous, intériorisent des situations difficiles sans en comprendre la logique d’ensemble : ils vont mal, sont malades ou en souffrance psychique. Par ailleurs, l’évolution de l’économie est en train de faire plonger les emplois d’ouvriers ou d’employés qualifiés, et ces groupes sociaux, menacés, habitant loin du centre des agglomérations du fait du coût du foncier, alimentent les votes protestataires et les mouvements sociaux violents. Ou bien c’est loin de nos frontières que des personnes portent les conséquences de nos choix. Tous ces groupes mériteraient une autre forme d’attention. Faute de consolation, de prise en compte réelle de leurs intérêts, ils font entendre, aujourd’hui, une colère grandissante. Et si les groupes sociaux dominants s’accrochent à leur bien-être et à leur bonheur à courte vue, ils vont au-devant de cruelles désillusions.

Jésus, bien sûr, use d’une forme de provocation en disant que ceux qui pleurent sont heureux. Mais cette provocation est là pour nous ouvrir les yeux. N’y a-t-il pas plus de lucidité, plus de perspectives d’avenir, plus de dynamisme, à prendre en compte ce qui va de travers qu’à ignorer les tensions qui couvent ? Celui qui aspire à diminuer sa souffrance, autant que celle des autres autour de lui, est certainement plus heureux que celui qui craint de perdre ses privilèges. Celui qui accepte de voir les arrière-cours peu reluisantes de notre abondance économique, se fixe ensuite des objectifs plus pertinents, plus vivants et, à terme, plus consolants, que celui qui s’aveugle sur les conséquences de ses choix.

La justice au rabais n’est pas la justice

J’ai lu, comme beaucoup d’autres, la tribune publiée dans le journal Le Monde par plus de 3000 magistrats et 100 greffiers, le 23 novembre dernier, et j’avoue que j’ai été terrifié. Entendons-nous : qu’une profession publique se plaigne de son manque de moyens peut sembler quelque chose de plutôt habituel. Mais ce qui est effrayant ce sont les exemples très concrets de la conséquence de ce manque de moyens qui sont exposés dans le texte.
J’en cite quelques extraits :

« Nous, juges aux affaires familiales, sommes trop souvent contraints de traiter chaque dossier de divorce ou de séparation en quinze minutes et de ne pas donner la parole au couple lorsque chacune des parties est assistée par un avocat, pour ne pas perdre de temps.
Nous, juges civils de proximité, devons présider des audiences de 9 heures à 15 heures, sans pause, pour juger 50 dossiers ; après avoir fait attendre des heures des personnes qui ne parviennent plus à payer leur loyer ou qui sont surendettées, nous n’avons que sept minutes pour écouter et apprécier leur situation dramatique.
Nous, juges des enfants, en sommes réduits à renouveler des mesures de suivi éducatif sans voir les familles, parce que le nombre de dossiers à gérer ne nous permet pas de les recevoir toutes.
Nous, juges correctionnels, du fait de la surcharge des audiences, devons choisir entre juger à minuit des personnes qui encourent des peines d’emprisonnement, ou décider de renvoyer des dossiers aussi complexes que des violences intrafamiliales à une audience qui aura lieu dans un an. A cette date, la décision aura perdu son sens et laissé la vie des justiciables et de leur entourage en suspens.
Nous, substituts du procureur, devons fréquemment nous résoudre à poursuivre devant les tribunaux ou à classer sans suite des procédures sur la base d’un compte rendu téléphonique ou électronique succinct, sans avoir le temps de les lire intégralement avant. »

Il me suffit de m’imaginer dans une des circonstances évoquées pour avoir les cheveux qui se dressent sur la tête.

Les auteurs du texte parlent de « justice maltraitante » et ajoutent ce commentaire : « Nous comprenons que les personnes n’aient plus confiance aujourd’hui en la justice que nous rendons, car nous sommes finalement confrontés à un dilemme intenable : juger vite mais mal, ou juger bien mais dans des délais inacceptables. » Oui, nous comprenons fort bien !

Ce n’est pas le tout d’invoquer la loi et l’ordre, encore faut-il être prêt à en payer le prix

Pendant ce temps-là, l’opinion publique, en France, prête une oreille de plus en plus complaisante à l’égard de ceux qui revendiquent la loi et l’ordre. La campagne présidentielle, qui a débuté, a déjà commencé à livrer son lot de surenchères dans ce domaine.

Il y a, de toute façon, une dérive globale des rapports sociaux, en France comme dans d’autres pays, vers une utilisation de plus en plus fréquente de la plainte judiciaire.

Mais qui est prêt à payer le prix d’une telle dérive ? Pas grand monde, apparemment. D’ailleurs tel ou tel candidat pense toujours s’attirer des voix en promettant de diminuer le nombre de fonctionnaires. Diminuer le nombre de fonctionnaires vraiment ? Dans quel domaine ? De partout, des plaintes analogues à ce qui se dit dans le champ de la justice se font entendre.

Mais restons dans le domaine de la justice. On pourrait imaginer un mode de vie sociale moins conflictuel qui mobilise moins la justice. On se souvient, à ce propos, de l’exhortation du Sermon sur la Montagne : « Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire, tant que tu es encore en chemin avec lui, de peur que cet adversaire ne te livre au juge, le juge au gendarme, et que tu ne sois jeté en prison » (Mt 5.25). On pourrait l’imaginer et, honnêtement, je l’appelle de mes vœux. Mais, depuis des années, nous suivons, collectivement, le chemin inverse : attiser les conflits et les oppositions, dramatiser les différences, faire appel à la force publique à tout propos. Tout cela a un coût. Et, vraiment, on ne peut pas se satisfaire de la justice expéditive que cela engendre.

On peut se boucher les yeux. Les justiciables qui ont des moyens donnent l’exemple, peu enthousiasmant, d’utiliser des cabinets d’avocats pour ralentir encore le cours de la justice en multipliant les recours procéduriers. Il n’y aurait donc que la misère ordinaire qui serait traitée par-dessous la jambe par des magistrats pris dans l’étau d’une contradiction qui les étouffe eux-mêmes. Oui, on pourrait faire ce calcul cynique et il me semble que certains le font.

Mais tous ceux qui n’ont que la loi et l’ordre à la bouche oublient une chose : il y a plus efficace que de quadriller le terrain par des forces de l’ordre toujours plus nombreuses, c’est de produire une justice qui donne confiance. Or, pour l’instant, on est face à un déni de justice qui touche des couches de plus en plus vastes de la population française et le sentiment de révolte et d’abandon qui en résulte est lourd de conséquences.

On connaît les exhortations du Lévitique :  » Ne commettez pas d’injustice dans les jugements : n’avantage pas le faible et ne favorise pas le grand » (Lv 19.15). Or les conditions dans lesquelles est rendue la justice, pénalise, aujourd’hui, structurellement, le faible, même si le juge s’efforce de rester impartial. Et c’est cela qui met les magistrats hors d’eux. Ce passage du Lévitique est loin d’être anodin. Il se conclut, en effet, après une série d’exhortations, par une formule promise à un grand avenir : « c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19.18). Oui, aimer son prochain est aussi affaire de moyens administratifs et financiers.

Le péché : une faute morale ou un tort fait à quelqu’un, une injustice ?

Le rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, dit rapport CIASE, est remarquable à plus d’un titre. Il a la mérite, notamment, de restituer la parole des victimes, d’un côté, et de mettre en évidence, d’un autre côté, les ressorts plus généraux de cette véritable plaie qui a sévi dans l’Église catholique. Je précise d’emblée que je sais parfaitement que ces abus existent dans les Églises protestantes également. Les ressorts les plus évidents ont trait à la position d’autorité (pas seulement morale, également institutionnelle) des coupables qui abusent de leur pouvoir. C’est une situation presque toujours évoquée dans les affaires qui ont émergé avec le hashtag #metoo. En l’occurrence, le pouvoir du délinquant a été redoublé par le pouvoir de l’institution qui souhaitait éviter que sa réputation collective soit entachée.

C’est là ce qui a été beaucoup commenté, et à juste titre, dans la presse.
Ensuite, au milieu des analyses diverses que contient ce rapport, il y a un thème qui a retenu mon attention. Il faut aller jusqu’à la page 297 du rapport pour le trouver (mais la table des matières le mentionne) : « un droit canonique centré sur le pécheur et l’Église, occultant le sort des personnes victimes ». Je cite un paragraphe qui développe cette idée : « Comme le rappellent Olivier Bobineau, Constance Lalo et Joseph Merlet dans Le sacré incestueux. Les prêtres pédophiles, le traitement des abus sexuels est centré sur la personne de l’agresseur, sa culpabilité, sa condamnation et sa rédemption, au regard de critères uniquement ecclésiaux ».

C’est là une remarque très forte dont la portée va au-delà des affaires sexuelles.

L’accompagnement de la victime, large impensé de l’institution judiciaire

Je parlerai plus bas de la portée théologique et ecclésiologique de cette remarque. Dans un premier temps, elle m’a rappelé les remarques d’Howard Zehr, un des pionniers de la justice restaurative. Dans ses ouvrages (et notamment celui qui a été traduit en français: Howard Zehr, La justice restaurative. Pour sortir des impasses de la logique punitive, Labor et Fides, 2012) il souligne, à plusieurs reprises, que son propos n’est pas seulement de travailler à la réinsertion du coupable, mais également de permettre une restauration de la victime. Le droit punitif, dit-il, est focalisé sur l’idée de tarifer une peine. Une fois que la peine est prononcée, la victime est censée avoir reçu, mécaniquement, réparation, même si personne ne s’est occupée d’elle, ni n’a cherché les moyens d’accompagner une éventuelle résilience. Des dommages et intérêts financiers sont éventuellement accordés et on s’en tient là.

Pour l’état, représenté par le ministère public, il importe de qualifier la faute et de sanctionner le contrevenant. Pour l’opinion publique, également, le fait de punir le coupable et de le mettre à l’ombre est l’essentiel.

Bref, on a tendance à se focaliser sur la faute, plus que sur le tort subi par la victime et les moyens par lesquels on pourrait lui venir en aide.

Soyons clair : si l’Eglise n’avait, ne serait-ce que désigné officiellement des prêtres comme coupables, dès qu’elle avait eu connaissance des faits, on n’en serait pas là.

Mais ce que pointe le rapport m’a conduit à aller plus loin dans mes réflexions. Howard Zehr souligne qu’il existe, au fond, deux conceptions du mal (et chacun peut défendre des nuances de l’une ou de l’autre) : ou bien le mal est de transgresser des règles ; ou bien le mal est de faire violence à des personnes, à des relations sociales.

Le péché : une vision trop centrée sur le seul rapport homme-Dieu

On devine qu’Howard Zehr, par ailleurs protestant (mennonite), a en vue un débat théologique sous-jacent, qui concerne le péché. Dans un cas, on considère surtout que le péché est une affaire entre l’homme et Dieu et alors, comme le souligne le rapport CIASE, on se préoccupe d’abord de la rédemption du pécheur. Dans l’autre cas, on a une vision très concrète du péché : c’est un tort fait à quelqu’un, qui engendre des souffrances. Et Dieu, au travers des prophètes, dénonce le péché parce qu’il défend les victimes, et qu’il veut abréger leurs souffrances. C’est ainsi que commence l’Exode : « Le Seigneur dit : J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens » (Ex 3.7-8).

Je ne vais pas faire une compétition de versets. On peut trouver, également, dans le texte biblique, des passages qui indiquent que Dieu lui-même est offensé. En fait, dans ma vision des choses, il y a une équivalence entre « tu aimeras le Seigneur ton Dieu » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même » : Dieu est offensé à la mesure des souffrances que nous infligeons aux autres. Paul le dit d’une autre manière dans ses épîtres : « toute la loi est accomplie dans une seule parole, celle-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Gal 5.14).

Or il n’est pas faux de dire que la foi chrétienne peut porter au scrupule (et vu le sujet dont nous parlons, il n’y a certes pas lieu de recommander que les chrétiens soient sans scrupules !) à l’examen de conscience individuel, plus qu’à l’écoute de la parole des personnes que nous avons blessées. Les liturgies de confession des péchés classiques portent à ce regard introverti.

A l’inverse, certains chrétiens qui n’en peuvent plus de la culpabilisation qu’entraîne la mot péché, pensent que la confession des péchés est un acte morbide. Mais il leur paraît normal, malgré tout, de dénoncer les injustices qu’ils voient autour d’eux. Ils ne font pas le pont, non plus, entre injustice, souffrance sociale et péché. C’est comme s’ils avaient intériorisé que le mot « péché » se limitait à une méditation individuelle.

De la confession des péchés à la responsabilité sociale

Et donc, qu’est-ce que je veux dire ?

Premièrement : nous prenons conscience de nos péchés autant en nous plaçant devant Dieu, qu’en portant attention à la parole des personnes que nous fréquentons et que nous avons blessées.

Deuxièmement : reconnaître notre péché nous oblige. Si nous admettons que nous avons commis un tort, cela nous conduit à nous interroger sur la manière de discuter avec la personne blessée et de reconstruire ce qui a été détruit. C’est la parole du Sermon sur la Montagne : « Quand tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande » (Mt 5.23-24).

Troisièmement : il y a une continuité entre la prise de conscience de nos manquements et la recherche de relations sociales plus justes, dans notre cercle d’abord, puis dans la société en général, ensuite.

Quatrièmement : la vocation du chrétien est, entre autres, de soutenir la parole des victimes et de la faire retentir là où elle est étouffée.

De ce point de vue, la commande, par la conférence des évêques, d’un rapport indépendant sur les abus sexuels commis au sein de l’Église catholique a été une initiative qu’il faut saluer, même si, tout le monde en conviendra, il s’agit d’une initiative très tardive. Cela été un moyen d’avancer d’une manière concrète et de proposer, au moins, un espace de parole aux victimes.