Quand les tableaux d’Edward Hopper nous font comprendre l’isolement social post-Covid

Ce blog est destiné à analyser des tendances de fond qui traversent les sociétés contemporaines. Il ne commente qu’à l’occasion les événements politiques. Mais les programmes politiques se sont à ce point détournés desdites tendances de fond qu’il devient difficile d’en parler. Chaque mois qui passe, on a l’impression que les politiques se replient, de plus en plus, vers les fonctions régaliennes de l’Etat (armée, justice et police). Le financement des politiques sociales est régulièrement attaqué. Les politiques environnementales ou culturelles sont sur le reculoir. La santé publique n’est pas mieux lotie. Même si des sommes importantes continuent à être consacrées à ce qui relève de la qualité de la vie et de la vie collective, elles disparaissent du débat politique et n’y reparaissent que lorsqu’il faut sabrer dans une dépense. On ne parvient même plus à donner du sens à l’éducation nationale au point que le métier d’enseignant est de moins en moins attractif.

Que voulons-nous vivre ensemble ? A cette question, un lourd silence répond. Beaucoup préfèrent imaginer que nos difficultés viennent de l’étranger plutôt que de s’interroger sur le vide social qui s’installe progressivement autour de nous.

Je continue à parler ici, à l’occasion, du travail, des enjeux environnementaux, de la santé, des questions liées au sens de la vie collective. Je cite des rapports, des enquêtes, des travaux de fond. Mais j’ai de moins en moins de prise pour le faire.

Il m’a alors semblé nécessaire de faire un détour par des productions artistiques, pour donner forme au malaise insidieux qui colle à la peau de tant de nos contemporains. La logique aurait peut-être voulu que j’analyse les productions qui circulent abondamment, sur Instagram ou sur TikTok. Mais c’est un champ qui ne me parle pas : je ne critique nullement ces supports ; je suis ailleurs, c’est tout.

Au reste, même si je visite régulièrement des expositions dites « d’art contemporain », il m’est souvent compliqué d’en parler, lorsqu’il s’agit d’installations monumentales, difficiles à évoquer dans l’espace de ce blog. En fait, je me rends compte que je picore à travers toutes les époques, à la recherche d’œuvres qui font écho à mon ressenti, même si c’est au prix d’un total anachronisme. Peu importe : j’ai besoin de supports sensibles pour évoquer la crise sociale que nous traversons.

La visite d’une rétrospective Edward Hopper aux tout débuts du COVID

Et c’est ainsi que je garde un vif souvenir d’une rétrospective consacrée à Edward Hopper, à la fondation Beyeler, près de Bâle, au tout début de l’année 2020 (j’avais raté celle de 2012 à Paris). J’en garde un souvenir d’autant plus marquant que je l’ai visitée alors que l’épidémie de COVID commençait à sévir. Elle fut, d’ailleurs, fermée peu après mon passage et rouverte seulement plusieurs mois plus tard.

Je pense que c’est la dernière exposition dont j’ai pu bénéficier avant le confinement et j’y ai repensé à plusieurs reprises pendant le printemps qui a suivi. Mais c’est aujourd’hui, seulement, que je m’avise que l’ambiance très particulière de ces tableaux dit quelque chose sur l’isolement social qui a pris de l’ampleur pendant et après les épisodes de confinement.

On dit couramment que Hopper est le peintre de la solitude. Il faut l’entendre dans un sens particulier, que l’on perçoit, par exemple, dans la reproduction ci-dessous.

People in the Sun, 1960

La scène n’a rien de particulièrement mélancolique. On voit des personnes plutôt aisées si l’on en juge par leurs tenues. On imagine qu’elles sont en vacances. Les couleurs sont vives et saturées. Mais chacun des protagonistes du tableau est dans sa bulle. Personne ne regarde son voisin. Ce sont des solitudes qui s’additionnent, plus qu’un groupe constitué. Et plus on regarde ce tableau, plus, sous couleur de richesse et de bonheur matériel, un malaise se fait jour.

C’est là le cœur du style de Hopper. Il ne parvint pas à vendre ses tableaux avant l’âge de 40 ans, et dû se consacrer, en attendant, et à temps partiel, à des commandes d’illustrations : des couvertures de livres, des croquis publicitaires, etc. Et on retrouve, sous sa palette, quelque chose du graphisme publicitaire, mais totalement vidé de sa substance. L’image ci-dessus pourrait être un publicité pour un hôtel … à quelques détails près qui montrent, au contraire, la vacuité de cette ambiance de villégiature. C’est, tout à la fois, le rêve américain d’une consommation facile et la dénonciation de la vanité de cet objectif.

C’est cette tension entre une croissance économique qui poursuit sa route inexorable et l’isolement qu’elle provoque qui, pour moi, fait écho aux troubles sociaux et intimes qui sont perceptibles, de nos jours.

Des peintures de paysage qui renforcent cette sensation de solitude

La fondation Beyeler c’était concentrée sur une facette de la production d’Edward Hopper : ses peintures de paysage naturel et urbain. Il n’y avait pas beaucoup de figures humaines dans les tableaux présentés. Pourtant il en ressortait la même impression poignante de solitude.

Je ne me souviens plus en détail de toutes les œuvres. Mais, voguant de tableau en tableau, on avait l’impression que même des peintures de rochers exprimaient la minéralité obtuse d’êtres qui ne parvenaient pas à sortir de leur coquille.

Je reproduis ci-dessous une des peintures les plus connues : la maison près d’une voie de chemin de fer.

House by the Railroad.*oil on canvas.*61 x 73,7 cm.*signed b.r.: EDWARD HOPPER.*1925

Cette maison, surgie au milieu de nulle part, et qui regarde, potentiellement, passer des trains qui ne s’arrêtent pas devant elle, est éloquente.

Il n’est pas nécessaire d’en rajouter, on a compris le style de l’artiste. Ici c’est un tableau de ses débuts, en 1925. La reproduction des personnes au soleil, ci-dessus, nous renvoyait 35 ans plus tard, en 1960. L’ambiance est la même : des couleurs, des ombres marquées et une émotion sourde qui nous rejoint, alors que, dans l’espace du tableau, les êtres humains ou inanimés ne parviennent pas à se rejoindre.

De quelle époque parle-t-on ?

Et parlons, donc, d’anachronisme et « d’anatopisme », puisqu’il s’agit d’un autre temps et d’un autre lieu (en fait, l’anatopisme est un un trouble mental dont souffrent les personnes déracinées ; je dévoie, ici, le sens de ce mot). C’est aux USA, dès le début du XXe siècle, qu’Edward Hopper (né en 1882) a produit ces œuvres. Il a, d’ailleurs, fini par être reconnu par des acheteurs américains qui voulaient, entre autres, se distancer de l’art européen. Alors, pourquoi ces tableaux me parlent-ils, ici et maintenant ?

En fait, un tel décalage n’est pas exceptionnel : si on lit des descriptions des troubles sociaux du début du XXe siècle, en Europe, on retrouve des éléments de ce qui nous apparaît aujourd’hui. On juge, à chaque fois, à partir de ce qui a prévalu les années antérieures et, par comparaison, on trouve les mêmes dynamiques à l’œuvre.

L’évolution technique et économique que nous vivons depuis plus d’un siècle creuse toujours le même sillon : celui d’un individualisme qui produit, in fine, de l’isolement. Et l’isolement qui est visible, paradoxalement, aujourd’hui, dans un monde hyperconnecté, où certaines personnes préfèrent parler à des robots qu’à d’autres êtres humains, rend beaucoup d’entre nous malades.

L’exil de la parole

Le prologue aérien de l’évangile de Jean, qui appelle le Christ : la Parole, me transporte, chaque fois que je le relis. Certains commentateurs ont plutôt compris le terme grec logos (que l’on traduit par parole) comme une citation de la philosophie grecque, ou une influence de Philon d’Alexandrie. Mais la suite de l’évangile montre que Jean était beaucoup plus ancré dans la signification du mot hébreu davar : la parole vive, qui crée, qui bouleverse et qui est proche de l’action.

De fait, et spécialement dans cet évangile, la parole de Jésus prend sans cesse ses interlocuteurs de court. Les quiproquos se multiplient. Certains interlocuteurs prennent les formules de Jésus au pied de la lettre et le considèrent comme un hurluberlu. Ils ont du mal à accéder aux significations imagées que Jésus a en vue. L’évangile n’attribue pas cette difficulté à quelque déficience, mais, plutôt, à une volonté de ne pas entendre ou comprendre, à un aveuglement assumé pour se détourner du message radical et dérangeant que Jésus délivre. « La parole est venue chez les siens, et les siens ne l’ont pas accueillie » (Jn 1.11).

Une parole personnelle ou formatée ?

Au commencement, donc, était la parole. Une telle parole arrivera-t-elle encore à se faire une place dans notre monde saturé de bavardages ? On peut se poser la question.

La presse s’est fait, dernièrement, l’écho d’une étude parue dans la revue Nature[1] où des chercheurs ont proposé, à un panel de personnes, des poésies en langue anglaise de différentes époques et des textes semblables produits par l’intelligence artificielle « à la manière des » poètes en question. L’enjeu était de tenter de distinguer les œuvres originales des copies artificielles. Cela s’est révélé assez difficile pour les personnes qui se sont soumises à l’expérience. Et cela ne s’est pas révélé moins difficile pour les personnes qui disaient avoir une certaine familiarité avec la poésie en général. Seules celles qui ont reconnu un poème qu’elles connaissaient ont tranché sans hésiter.

Et, dans l’ensemble, les individus enquêtés ont plutôt attribué à des auteurs humains les œuvres artificielles et vice-versa. Le côté surprenant, heurté et inattendu des œuvres poétiques originales (de toutes les époques) leur est apparu comme une série de maladresses produites par la machine. Or, au contraire, l’intelligence artificielle a systématiquement produit des textes, plus lisses, plus clairs, avec des métaphores moins surprenantes. C’est assez normal dans la mesure où il s’agit d’une forme de plagiat sophistiqué : compiler ce qui existe pour faire quelque chose de semblable.

Je traduis un extrait de l’article : « Les poèmes générés par l’IA sont moins complexes. Ils communiquent plus aisément et sans ambiguïté une image, une humeur, une émotion ou un thème à des lecteurs standards, qui n’ont pas le temps ou l’intérêt pour l’analyse approfondie exigée par la poésie des poètes humains ». Il faut le répéter, la plus ou moins grande familiarité déclarée avec la poésie n’a pas fait de différence. C’est plutôt la mise en situation de l’expérience, qui rejoignait la situation de parole ordinaire, aujourd’hui, où l’on n’a ni le temps, ni la volonté d’approfondir.

Quelle parole attendons-nous ?

L’IA produit donc des œuvres où l’originalité est rabotée. C’est, au reste, assez bien documenté. Ce qui me frappe, ici, c’est que l’horizon d’attente des personnes est de lire des œuvres qui ne les surprennent pas, qui leur communique « des émotions », mais qui ne les interroge pas.

Or, à force de se détourner des questions trop dérangeantes, de surfer d’émotion en émotion, de se limiter à une écoute paresseuse, on finit par perdre de vue les questions profondes et libératrices qui ont trait au sens de ce que l’on vit.

Dans l’évangile de Jean, Jésus s’est heurté à des personnes qui pensaient savoir, voir clair et pouvoir juger de tout, sans difficulté. Excédés, ils finissent par demander à Jésus : « Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ? ». Et Jésus leur répond : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites : nous voyons. Et c’est pourquoi votre péché demeure » (Jn 9.40-41).

Oui, à force de se limiter à ce qui semble clair, direct et sans ambiguïté, on s’enferre dans des ornières dont on ne parvient plus à sortir.

La Parole a, on le voit, toujours autant de mal à faire son chemin jusqu’au cœur des humains.


[1] https://www.nature.com/articles/s41598-024-76900-1

Nous sommes tous des étrangers

Hasard du calendrier, je reviens (en train !) de Venise, où j’ai été voir la Biennale d’Art Contemporain dont le thème, cette année, était : « Étrangers partout ». Le titre a été inspiré par une œuvre, d’ailleurs exposée en extérieur, d’un collectif d’artistes européens, qui a écrit cette formule en une multiplicité de langues avec des tubes fluorescents.

Le commissaire Brésilien de la biennale Adriano Pedrosa précise qu’il faut entendre la formule dans un double sens : « d’abord, où que vous alliez et où que vous soyez, vous rencontrerez toujours des étrangers. Eux et nous sommes partout. Ensuite, quelque soit l’endroit où vous vous trouvez, vous êtes, en vous, authentiquement et profondément, un étranger ».

L’exposition a donc privilégié des œuvres venant d’artistes résidant hors d’Europe ou d’Amérique du Nord ou faisant partie des peuples autochtones ou, encore, donnant la parole à des migrants. Comme souvent, dans ces grandes expositions internationales, les propositions sont d’inégale valeur et, comme l’ont écrit Harry Bellet et Philippe Dagen pour le journal Le Monde, « le critère de la nationalité ou de l’origine, pas plus que celui du genre, ne garantit la qualité artistique ».

La valeur d’un point de vue venu d’ailleurs

Cela dit, au milieu de dizaines de propositions, il y a des œuvres fortes (en tout cas à mes yeux), et j’en retiens deux leçons.

La première est que l’on a tout à gagner à rencontrer des points de vue inhabituels et à dialoguer avec eux. C’est déstabilisant parfois et enrichissant presque toujours. Et ce qui vaut dans le domaine artistique vaut pour l’ensemble de la culture. A l’heure où, semble-t-il, beaucoup de nos concitoyens ont peur de perdre leur identité, il faut rappeler que notre identité se rétrécit et s’appauvrit considérablement si elle en reste à un perpétuel « identique ». Un collectif danois a osé une provocation qui, je dois le dire, m’a réjoui, en imprimant des affiches portant le slogan : « étrangers, s’il vous plaît, ne nous laissez pas seuls avec les Danois » !

La deuxième leçon est que les conséquences de l’action de pays riches, vue d’ailleurs, nous amène à beaucoup, beaucoup de modestie. On ne trouve pas de dénonciations de principe, mais plutôt des évocations précises de ce que les peuples dominés endurent du fait des logiques économiques et politiques qui les enserrent. Les Pays-Bas, par exemple, ont mis leur pavillon à disposition d’un collectif de la République Démocratique du Congo qui retrace l’exploitation proche de l’esclavage que subissent les populations dans la forêt congolaise pour produire de l’huile de palme. La traduction de la protestation sous forme de sculptures fortement expressives est bouleversante.

Et là aussi je ne peux m’empêcher de penser aux tendances politiques actuelles où des individus sont tellement fiers de ce que leur nation a produit. On ne peut que s’interroger : qu’est-ce que les Anglais avaient fait de tellement extraordinaire pour qu’ils aient besoin de se couper du reste de l’Europe ? La Hongrie aux Hongrois, l’Italie aux Italiens, les Pays-Bas aux Hollandais, la Flandre aux Flamands et, maintenant, la France aux Français, et après ? Qu’avons-nous de tellement précieux à préserver ? En écoutant ce que disent ceux qui nous regardent d’ailleurs on ne peut que s’interroger. Il ne s’agit pas de se flageller, mais simplement de se rendre compte qu’on a fait aussi mal et aussi bien que tous ceux qui avaient du pouvoir : dès que l’on a pu on en a abusé.

L’héritage chrétien

Alors oui, il y a l’héritage chrétien que certains font mine de vouloir défendre bec et ongles. Mais leur christianisme me semble tout à fait hérétique. L’attention à l’égard de l’étranger traverse toute la Bible, l’Ancien comme le Nouveau Testament. Et l’amour de ceux qui nous semblent hostiles (à tort ou à raison) est un appel clair qui résonne dans les évangiles.

Quant aux chrétiens, ils sont censés être, précisément, « étrangers et voyageurs sur la terre ». A ce propos, le catalogue de l’installation du pavillon Serbe cite un extrait d’un théologien médiéval, Hugues de Saint Victor : « l’homme qui trouve que sa patrie est douce est encore un tendre novice, celui à qui chaque terre semble natale est déjà fort, mais c’est celui pour qui le monde entier est une contrée étrangère qui est parfait ».

Nous sommes tous des étrangers et c’est une bonne nouvelle. C’est cette bonne nouvelle que je veux préserver au milieu des nationalismes multiples qui nous menacent et nous appauvrissent.

Le fascisme va passer

Mon âge (même si je suis trop jeune pour avoir vraiment participé aux manifestations étudiantes des années 60) m’a donné l’occasion d’entendre le slogan, répété à tout propos : « le fascisme ne passera pas ». Il y avait souvent, là dedans, beaucoup d’inflation verbale et certains voyaient, à tort, le fascisme à tous les coins de rue.

Mais cette fois-ci, je sors du registre habituel de ce blog et je me risque à une prévision : « le fascisme va passer ». Bon, tout n’est pas comparable entre les mouvements d’extrême droite européens (et français en particulier) et le fascisme italien de naguère. Mais il y a quand même beaucoup de similitudes.

Le coup désespéré d’Emmanuel Macron

D’un certain côté je comprends la décision d’Emmanuel Macron, qui voyait son action paralysée par son manque de majorité parlementaire. Il ne s’imaginait pas terminer son mandat à coups de 49.3 répétés. Il me fait penser à un joueur d’échecs qui, acculé, tente un coup désespéré en comptant sur la surprise de son adversaire pour le déstabiliser.

Oui, Emmanuel Macron était acculé. Mais une fois que j’ai dit cela, j’ajoute qu’il se berce d’illusions s’il pense provoquer un électrochoc et réveiller son électorat endormi. Il compte, apparemment, sur les divisons de ses adversaires, à gauche et à droite, mais il ne voit pas que son propre électorat est parti en lambeaux. Une partie sans doute, ont rejoint les abstentionnistes pour les élections européennes et se mobiliseront pour les législatives. Mais une autre partie voguent maintenant vers d’autres lieux et ne le rejoindront pas.

Le seul bloc significatif est le Rassemblement National et, contrairement à d’habitude, il est à prévoir qu’il remportera la plupart des éventuelles triangulaires du second tour. Et dans les situations où il aura un seul candidat en face de lui, il le battra la plupart du temps. Je pense donc que si le RN n’obtient pas la majorité absolue à l’Assemblée Nationale, ce sera en tout cas la force politique la plus nombreuse.

Donc Emmanuel Macron use de la corde éculée de « moi ou le chaos ». Et ce sera le chaos.

Près de trois ans de cohabitation et puis ?

En cas de majorité simplement relative du RN au parlement, je ne vois, de toute manière, pas tous les autres partis faire bloc pour rejoindre la macronie qui est devenue un bateau ivre. Il y aura donc une cohabitation avec un premier ministre issu du Rassemblement National.

Et au bout de deux ans et demi, quand la campagne des présidentielles commencera, je doute qu’il y ait un nombre significatif de déçus du Rassemblement National. Ce que l’on voit dans les autres pays d’Europe qui ont porté à leur tête des leaders nationalistes et autoritaires est que la déception vient, mais lentement.

Donc là, pour revenir sur la métaphore du jeu d’échecs, Emmanuel Macron n’avait peut-être pas d’autres coups à jouer, mais il a joué, en tout cas, un coup perdant. Quant à ses conseillers qui comparent cette initiative surprise au débarquement en Normandie, ils seraient ridicules s’ils n’étaient pas pathétiques.

Donc le fascisme va passer

Je précise que je suis tout à fait prêt à faire un article, le 8 juillet, qui s’intitulerait « je me suis trompé », au cas où ce serait le cas.

Pour l’instant, il faut se préparer à un long, un très long hiver, peuplé de décisions absurdes et dangereuses (concernant les enjeux climatiques), injustes et cruelles (concernant les migrants), hasardeuses (pour la politique étrangère) et, pour couronner le tout, catastrophiques pour les finances publiques.

Quant au réveil collectif, s’il arrive, il sera lent et douloureux et même si, de tous côtés, des voix s’élèveront pour tenter de lutter contre d’inévitables dérives, elles seront peu entendues.

« Il y avait un autre chemin », a affirmé sur France 2 la présidente de l’Assemblée Nationale Yaël Braun-Pivet. « Il y avait un autre chemin qui était le chemin d’une coalition, d’un pacte de gouvernement ». Mais il y a longtemps qu’Emmanuel Macron a tourné le dos à un tel chemin et faute de négociations, en temps et en heure, il n’aura que l’affrontement.

Le mouvement vers la droite de l’électorat (en France et ailleurs)

Les commentateurs se gargarisent volontiers, au vu des sondages successifs, du glissement d’une partie de l’électorat de centre gauche, qui délaisserait la liste soutenue par Emmanuel Macron, pour rejoindre la liste portée par Raphaël Glucksmann. Ils invoquent des mesures mal perçues à gauche (sur l’immigration, le chômage ou les retraites) pour justifier ce glissement.

Mais la réalité me semble autre. Si je rapproche, en effet, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 des sondages actuels pour les élections européennes, j’obtiens le tableau suivant :

GaucheMacron/HayerDroiteExtrême-droite
202232 %28%5%32 %
202432 %17%7,5%38,5%

En clair, on observe sans doute, d’une part, une évolution des voix au sein de l’électorat de gauche (entre autres lié au fait que le vote utile sur un nom n’est pas de mise aux Européennes), mais on n’observe nullement une réalimentation des voix de gauche par des déçus du macronisme. La gauche reste à 32 % et, si elle devait s’unir en vue des présidentielles, elle ferait face à un deuxième tour contre l’extrême droite qu’elle perdrait sans doute.

Globalement, ce que l’on observe c’est un glissement de l’électorat vers la droite et l’extrême droite. Cela fait plusieurs années que ce glissement a commencé, et il n’est pas perceptible en France seulement. Donald Trump, par exemple, ne sera peut-être pas élu, mais le fait même qu’il soit possiblement élu à l’automne prochain, montre le soutien que sa politique brutale a reçu de la part d’une large frange de l’électorat. En Italie, de même, il y a des recompositions au sein de l’extrême droite, mais l’extrême droite, dans son ensemble, ne faiblit pas tellement du fait de son exercice du pouvoir.

Le jeu à somme nulle (voire négative) lié aux tensions environnementales, et ses conséquences politiques

Ce mouvement est trop massif pour qu’on l’attribue uniquement au défaut de telle ou telle stratégie politique. Il est sans doute plurifactoriel, et j’en ai déjà livré, dans ces lignes, des interprétations. Aujourd’hui, je ne voudrais pas essayer de comprendre pourquoi telle ou telle personne vote plus ou moins à gauche ou à droite, mais pourquoi on observe ce glissement d’ensemble de tout l’électorat.

Ma perception est que, surtout depuis l’épidémie de COVID, le citoyen moyen est convaincu que nous sommes dans un jeu à somme nulle et que l’on ne tirera pas grand chose de plus de la planète. En d’autres termes : ce que les uns gagnent, les autres le perdent.

Les élus locaux remarquent que, depuis l’épidémie, les personnes sont plus agressives à leur égard. C’est peut être le fruit d’un isolement croissant. Mais je pense que c’est aussi le sentiment d’une vulnérabilité générale qui a diffusé dans l’ensemble de la population, les microbes s’ajoutant aux risques environnementaux.

Et je garde en mémoire les quasi-émeutes qui ont marqué les jours juste avant le premier confinement, alors même qu’aucune pénurie alimentaire ne s’est produite. Quand on craint pour sa peau, les réflexes de survie prennent le relais.

Naturellement, une attitude possible (et même, à mes yeux, la meilleure attitude) serait de se serrer les coudes, de retrousser nos manches et de partager les chances et les risques. Mais ce n’est pas ce que l’on observe. Beaucoup de gens craignent de perdre et ils préfèrent perdre moins que les autres.

Dès lors, la demande adressée à l’état est de les protéger contre tous ceux qui pourraient entamer une partie de leur magot. Il n’y a plus tellement d’attente d’une prospérité collective, mais plutôt une demande de conserver ce qui est acquis.

La peur de perdre, peur fatale

La peur de perdre ne concerne pas tellement les plus favorisés qui pensent qu’il trouveront toujours une solution pour s’en sortir, ni, en fait, les plus pauvres qui n’ont rien a perdre. Elle concerne (d’un point de vue économique) le milieu de l’espace social.

Je ne vais pas faire de leçon de morale, alors que je fais partie des plus favorisés. Ce que j’entends de l’évangile n’est d’ailleurs pas tellement une leçon de morale, qu’une mise en garde : la peur de perdre est mauvaise conseillère et elle engendre des comportements fatals. Oui, sur terre il y a, suivant la formule des évangiles, « des voleurs qui percent et dérobent » et les trésors qu’ils convoitent peuvent nous obséder. Mais la vraie vie est ailleurs et, par rapport au sujet du jour, je ne le comprends pas seulement d’une manière individuelle. Si des couches de plus en plus importantes de la société sont gagnées par la peur de perdre, nous sommes partis pour une course à l’abîme.

Moins c’est plus !

Laissons-nous inspirer par le carême

Comme chaque année, plusieurs organismes se réunissent, en Suisse, pour proposer une action de carême œcuménique. Cette année ils proposent, comme slogan : Moins c’est plus.

L’image qui accompagne le slogan dit clairement qu’il s’agit, aussi, d’aller à rebours de la tendance spontanée de l’économie où les uns ont de plus en plus tandis que les autres ont de moins en moins, ou stagnent dans la misère.

Mais avant d’en venir à un éventuel projet de société je voudrais déjà prendre ce mot d’ordre comme un défi adressé à toute personne vivant correctement dans un pays riche. Est-ce que nous avons besoin, autant que nous le pensons, d’avoir encore plus ? Et est-ce que notre vie, remplie de toutes parts, ne nous fait pas perdre de vue des réalités essentielles ?

La leçon du désert

En ce début de carême on nous propose, à l’occasion des lectures dominicales, de méditer sur les séjours que Jésus fait dans le désert, au début de son ministère. Ce n’est pas un lieu où il s’installe. C’est plutôt un lieu où il se retire, de manière régulière (surtout au début de l’évangile de Marc), pour prendre du recul et repartir, ensuite de l’avant. C’est là qu’il peut peser l’essentiel, prier au calme et sortir en proclamant l’approche du Royaume de Dieu.

Et je pense que nous nous trouverions bien, nous aussi, de mettre en suspens, au moins provisoirement, notre tendance irrépressible à tout vouloir remplir. Nous verrions alors plus clairement où se situe l’essentiel. Jour après jour, en effet, nous remplissons notre temps, nous sommes remplis de stimulations, nous sommes remplis de connexions, nous sommes remplis d’informations, nous sommes (pas autant que nous le voudrions) remplis de biens matériels, remplis de projets, remplis de frustrations, remplis d’idées, remplis de musique, remplis d’images… Et tout cela ne nous procure pas autant de satisfaction que nous l’imaginons, finalement.

Donc j’ai imaginé :

Quelques exercices pour nous remettre les idées en place en allant vers le moins, pour un temps (et plus si affinité …)

Je vous les livre en vrac et à vous de voir si l’une ou l’autre idée vous inspire.
Moins se remplir de messages : laissez votre téléphone de côté pendant une journée et notez ce à quoi vous avez pensé d’inhabituel
Moins remplir son temps : pendant une demi-heure, mettez-vous dans une pièce isolée et soit regardez une image, une photo, une peinture qui vous parle, soit écoutez une chanson, un cantique que vous aimez, mais rien d’autre. Qu’est-ce que vous avez perçu pour la première fois ?
Moins remplir ses activités : allez à pied à un endroit où vous avez l’habitude d’aller en voiture ; que découvrez-vous ?
Moins zapper : prenez le temps de vous informer sur quelque chose dont vous avez entendu parler à la radio, à la télévision, sur les réseaux, à travers un gros titre, etc. Cela vous donne-t-il une perception différente ?
Prenez le temps de vouq interroger : à la fin de la journée passez en revue les différents moments que vous avez vécu ; que s’est-il passé ?
Quelle est la dernière fois où vous vous êtes ennuyé ? Que s’est-il passé après ?

J’en ajoute trois pour les croyants :
Moins se remplir de versets bibliques, au gré de lectures superficielles : écrivez un verset sur un papier et relisez ce verset de temps en temps pendant trois jours, sans lire d’autre passage biblique
Moins remplir nos prières de paroles que nous déversons devant Dieu : écrivez une phrase qui vous tiendra lieu de prière du jour.
Et finalement : au travers de l’une ou l’autre de ces démarches, qu’elle est la parole de Dieu que vous avez entendue ?

La radicalité est au bout de la rue

Ce qui me frappe, pour m’être livré, à l’occasion, à l’un ou l’autre de ces exercices, c’est avec quelle facilité on bascule dans une perception des choses en rupture avec les fausses évidences qui nous entourent.

Or, pour revenir à une question macro-sociale, il devient de plus en plus évident, même pour ceux qui se voilent la face, que nous touchons à la finitude du monde dans lequel nous vivons. Et cela réveille des réflexes de plus en plus agressifs du genre : « ne touchez pas au grisbi ». Au sein des états, autant qu’entre les états, les politiques défensives et répressives prennent le dessus, pour ne rien dire des politiques militaires offensives ! Il y a une sorte de panique globale qui est en train de s’installer.

Et donc, à travers ces petits exercices méditatifs que je propose, je ne suis pas en train de proposer des solutions simples voire simplistes à cet état de fait. Je veux plutôt montrer qu’il n’est pas si difficile d’échapper à la panique ambiante si nous prenons le temps de nous interroger sur ce qui, finalement, a du sens et de la valeur et sur ce qui importe pour de bon.

Une société qui s’éloigne des mathématiques

Ainsi donc, le niveau des élèves français en mathématiques chute, d’enquête PISA en enquête PISA. Tout le monde pousse des cris et le ministère promet des mesures pour tenter d’enrayer cette chute.

Des mathématiques réduites à l’addition dans la vie quotidienne

Mais personne ne s’interroge sur le niveau en mathématiques du français moyen. Or, pourquoi les élèves s’investiraient-ils dans quelque chose dont la société, autour d’eux, se détourne ? Dans la pratique, le seul outil mathématique que la plupart des français utilisent est l’addition. Peu de gens sauraient faire une soustraction sans erreur de retenue. Pour rendre la monnaie, les commerçants préfèrent, d’ailleurs, additionner le prix du bien et l’argent qu’ils rendent jusqu’à arriver à ce que le client leur a donné. C’est plus sûr. Si vous donnez 10 euros pour quelque chose qui vaut 3,50 euros, le commerçant vous dira : 4 (en vous montrant une pièce de 50 cents), puis 5 (en vous montrant une pièce d’un euro), puis 10 (en vous montrant un billet de 5 euros).

De fait, nous avons de moins en moins de choses à calculer : le GPS nous indique directement l’heure d’arrivée prévisionnelle de notre périple, sans que nous ayons besoin de calculer une moyenne, ou d’additionner des heures et des minutes. Les balances de cuisine calculent les tares des récipients, automatiquement. Nous payons beaucoup de petites sommes en carte bancaire et c’est le serveur de la banque qui fait les additions. Et, même mesurer un objet pour savoir s’il rentrera quelque part n’est pas la solution la plus souvent retenue : un grand nombre de personnes préfèrent « essayer pour voir ».

Et ne parlons pas de ce qui, dans les mathématiques, est autre chose que du calcul : j’ai, une fois, soulevé l’hilarité en mentionnant la médiatrice d’un segment de droite. J’ai aggravé mon cas, en disant que rester sur cette médiatrice était le moyen de rester à égale distance des deux extrémités du segment. Surfaces, volumes, intégrales, dérivées, fonctions continues, nombres imaginaires : toutes notions que beaucoup de bacheliers manient lorsqu’ils ont 18 ans, sont retombées dans la brume quelques années plus tard.

Rendre les mathématiques concrètes ? Mais comment faire ?

Plusieurs spécialistes de l’apprentissage des mathématiques disent que la direction à suivre est de rendre les questions mathématiques concrètes ou, du moins, de montrer comment elles éclairent des situations concrètes.

Mais, vu ce que nous venons de dire, on perçoit la difficulté : il y a de moins en moins de situations concrètes où le détour par les mathématiques est intéressant. Le journal Libération a interviewé Charles Torossian directeur de l’Institut des hautes études de l’éducation et de la formation et auteur d’un rapport sur l’apprentissage des mathématiques (journal du 6 décembre). Il donne des exemples sur la manière de rendre (d’après lui) les mathématiques concrètes : « Les mathématiques servent à comprendre le monde. (…) Aujourd’hui, si vous voulez prendre le train, les mathématiques permettent de saisir la notion de durée, les prix. Le théorème de Pythagore est le premier théorème sérieux qu’on peut démontrer (mais on ne le démontre qu’en 4e !), c’est un argument imparable. Avec lui, on peut estimer à l’œil le rayon terrestre, sans instrument, juste par un calcul (à condition d’avoir une idée précise de la distance où se trouve la ligne d’horizon, ce qui n’est presque jamais le cas). On démontre ce théorème pour que l’élève ne gobe pas n’importe quoi. (…) Si vous prenez une feuille et la pliez en trois dans le sens de la longueur, après en trois dans le sens de la largeur, les rectangles n’ont pas la même forme. Ils ont quand même la même surface. C’est ça les mathématiques. C’est la capacité à raisonner à partir d’une expérience ».

Mais beaucoup des gens qui prennent le train ont la durée du trajet directement inscrite sur leur téléphone et il se préoccupent, d’ailleurs, plus de leur heure d’arrivée que de la durée. Quant aux deux exemples qu’il donne, ensuite, je pense que, précisément, ils n’intéressent que des personnes qui aiment, comme disait un des meilleurs enseignants que j’ai eus, « jouer avec les mathématiques ». Ces histoires de calcul du rayon de la terre et de pliage de feuille laisseront de marbre la plupart des élèves, j’en ai peur.

Et il y a plus grave que cela encore : pendant tout un temps on considérait que les modèles mathématiques constituaient une sorte de matrice du monde créé. Même dans le domaine artistique, au début du XXe siècle, une partie des peintres qui ont initié le domaine de l’art abstrait, ont cherché à représenter des structures sous-jacentes, qui rejoignaient des formes géométriques. En comparant musique et peinture ils ont cherché des rapports de proportion qui évoquaient les harmonies (mathématiques) des vibrations sonores. Même les sciences sociales et la linguistique ont été marquées par le structuralisme. Bien sûr, l’homme de la rue, dont nous parlons, n’évoquait rien de tel. Mais l’idée d’un univers structuré (éventuellement par la lutte des classes) était bien plus commune qu’aujourd’hui.

Dans l’Antiquité, Plutarque avait attribué à Platon la formule : toujours, Dieu fait de la géométrie. Je pense que la plupart des personnes qui croient en Dieu, aujourd’hui, ne l’imaginent pas comme un géomètre.

Aujourd’hui, on est beaucoup plus frappé par les théories du chaos, l’imprévisible, les ruptures et (en fait, ce n’est pas l’objet de ce papier) on a même démontré depuis plus d’un siècle, qu’un système obéissant à des règles constantes pouvait parfaitement avoir un comportement imprévisible.

Les mauvais comptes de l’économie et de la politique

Qui calcule, qui pense aux rapports entre les êtres et les choses, aujourd’hui ? Les décideurs politiques n’en donnent guère l’exemple. Les personnes ou les organismes qui rapportent des calculs qui contreviennent à tel ou tel projet politique sont rarement félicitées !

Le président du Conseil d’Orientation des Retraites, Pierre-Louis Bras, a eu le malheur de dire, dans un exposé prudent et équilibré, à l’automne 2022, que le système des retraites ne dérapait pas financièrement. C’était le résultat de plusieurs calculs qui incluaient une diversité d’hypothèses qui étaient, chacune, clairement précisée. Mais c’était une mauvaise nouvelle pour un pouvoir qui voulait imposer une réforme des retraites. Il a été remplacé, un an plus tard, par un personnage plus à l’écoute dudit pouvoir.

Près de chez moi, c’est le projet de plusieurs mégabassines qui fait débat. L’agence de l’eau a commandité une étude à Suez consulting (une officine peu soupçonnable de parti pris écologiste) qui a conclu que, compte tenu des mesures hydrologiques, il n’y avait pas assez de réserves d’eau pour remplir les 30 mégabassines prévues par la préfecture. C’est une étude mesurée, qui ne s’oppose pas aux mégabassines sur le principe, mais qui montre que certaines d’entre elles, au moins, ne peuvent pas être mises en oeuvre. Comme l’a rapporté le site Médiapart, la préfecture n’a pas goûté cette étude, a refusé de la prendre en compte et a freiné sa diffusion. La démarche, hélas, n’est ni nouvelle, ni si rare que cela.

Alors, quand les citoyens se rendent compte que les jeux de pouvoir conduisent à tourner le dos aux calculs précis, pourquoi s’intéresseraient-ils aux modèles mathématiques qui les soutiennent ?

Une difficulté à admettre autre chose que la perception directe, de la part du citoyen

Il est d’ailleurs devenu très difficile d’employer un argument chiffré dans le débat public. Encore plus près de chez moi, les habitants d’une rue voisine, trouvant qu’elle était traversée par trop de véhicules, ont demandé à ce qu’elle soit mise en sens unique. Il était évident que les rues proches allaient récupérer une partie du trafic ainsi dévié et un modèle de transport très simple pouvait prédire presque parfaitement ce qui se passerait. Mais la municipalité a renoncé à employer un tel argument. Elle a simplement proposé de faire l’essai. Naturellement, peu de temps après, c’est la rue adjacente qui a demandé à bénéficier, elle aussi du sens unique. L’essai s’est poursuivi jusqu’à ce que la troisième rue, devenue rapidement très chargée demande à rejoindre, à son tour, la cohorte des rues en sens unique. Alors, et tout d’un coup, les habitants de la 4e rue, qui allait récupérer tout le flux ainsi détourné, ont, eux, anticipé ce qui allait arriver et c’est à ce moment qu’une réunion publique a été possible et que les services techniques de la mairie ont pu mentionner quelques chiffres. Mais il fallait l’expérience du détournement des flux pour que suffisamment d’habitants « croient » les chiffres. On est aujourd’hui revenu à la situation initiale, modulo quelques ralentisseurs supplémentaires dans les rues concernées.

Le détour par l’abstraction que représentent les mathématiques fait de moins en moins sens. Un tel détour n’a, en fait, jamais été adopté que par une minorité, mais cette minorité, me semble-t-il, avait plus de moyens de se faire entendre hier qu’aujourd’hui et, pour revenir au point de départ : qu’est-ce qui peut, aujourd’hui, motiver un élève pour investir dans une discipline à ce point laissée de côté dans la vie sociale ?

Bien sûr les mathématiques sont utilisées dans l’ingénierie. Mais, même là, pour un ingénieur moyen, son travail consiste plus souvent à utiliser un logiciel qu’à concevoir un modèle théorique ou à calculer. L’informatique est, certes, une discipline formelle qui suppose de manier des raisonnements logiques. Mais faire tourner un logiciel, le « dé-buguer », l’utiliser pour concevoir un ensemble industriel, est autre chose que de mener un raisonnement mathématique. Et on jugera, là aussi, un logiciel, plus à l’aune de son efficacité ou de sa « transparence », c’est à dire sa capacité à rejoindre les perceptions intuitives de l’usager, qu’à la simplicité de son architecture logique.

Faut-il déplorer une telle évolution ? En tout cas, avant de pousser des cris sur le niveau des élèves, il faut prendre la mesure de cette tendance lourde.

Dieu est-il géomètre ?

Et par ailleurs, on n’est pas obligé de voir Dieu comme un géomètre. Dans le premier récit de la création, dans le livre de la Genèse, certains commentateurs ont voulu voir la patte de prêtres avec leur ritualisme. De fait, c’est un univers ordonné et rythmé qui nous est décrit. Mais pas seulement. Il y a aussi une force de vie qui se déploie et qui provoque du grouillement, du mouvement et des créatures inquiétantes : « Dieu dit : Que les eaux grouillent de bestioles vivantes et que l’oiseau vole au-dessus de la terre face au firmament du ciel. Dieu créa les grands monstres marins, tous les êtres vivants et remuants selon leur espèce, dont grouillèrent les eaux, et tout oiseau ailé selon son espèce. Dieu vit que cela était bon » (Gn 1.20-21).

Mais il y a assurément un lien entre la sécularisation et la diminution de l’usage des modèles abstraits : on sacrifie tout à l’impression directe, sans s’interroger sur des motifs de fond qui pourraient changer ladite impression, lui donner une autre perspective, un autre sens.

Pour ceux qui ont suivi mes articles sur les Béatitudes, l’été dernier

J’ai retravaillé ces textes qui étaient des ébauches, j’ai ajouté des mises en perspective, et cela a donné un livre qui est paru, début juillet, aux éditions Excelsis.

Je reproduis le texte de la 4e de couverture :

Par ailleurs, le site Regards Protestants a enregistré de petites vidéos sur ce projet. C’est plus succinct que ce que j’ai écrit, mais cela donne une première idée de mon approche :

Je reprends le fil de mes articles ce lundi.

Ne méprisons pas les réparations partielles et provisoires : elles font partie de la création

Il n’est pas complètement évident de construire son action en référence au Dieu créateur. Il y a un côté intimidant, et ce que l’on peut faire semble un peu dérisoire en comparaison de son œuvre majestueuse. Dieu va-t-il s’occuper de tout, ou bien, au contraire, va-t-il laisser faire, jusqu’à la destruction et la re-création finale ? Sommes-nous dans une parenthèse, dans un sabbat transitoire, en attendant les nouveaux cieux et la nouvelle terre ? Et puis, cela a-t-il du sens de bricoler, de réparer des petits fragments de la création, sans modifier radicalement les logiques à l’œuvre, autour de nous et en nous ? Il est difficile d’échapper à ces questions.

Mais, en fait, elles résultent d’une compréhension limitée de la création divine qui, pour sa part, continue à réparer et à bricoler sans forcément reprendre tout à zéro. Dieu continue à créer, parfois d’une manière modeste, parfois d’une manière plus ample et plus radicale, mais il n’a nullement suspendu son travail de création après l’impulsion initiale.

Mettre le holà aux forces de destruction fait partie de la création

Comme le psaume 102 l’évoque : « Autrefois tu as fondé la terre, et les cieux sont l’œuvre de tes mains. Ils périront, toi tu resteras. Ils s’useront tous comme un vêtement, tu les rénoveras comme un habit et ils seront rénovés » (Ps 102.26-27). J’aime ces formules : la terre et le ciel s’usent, plus qu’ils ne se fracassent soudainement, et Dieu les rénove. On peut hésiter sur la traduction du verbe hébreux qui parle d’un changement plus ou moins profond, suivant les cas. Changer du tout au tout, ou rénover (comme nous l’avons dit) : on peut laisser la question en suspens. La traduction Chouraqui parle de métamorphose, je pense que c’est plus ou moins l’idée : en général il ne s’agit pas, avec ce verbe, d’une création ex-nihilo.

Ensuite, on retrouve, à l’occasion, dans l’Ancien Testament, une figure de la création qui était plus fréquente dans le reste du Moyen Orient ancien : la victoire sur des forces monstrueuses, qui produit de la vie et de la libération, là où les logiques de mort sévissaient. On peut en comprendre quelque chose, aujourd’hui encore : l’univers créé par Dieu est un tout, et le mal l’atteint de manière structurelle. Ainsi, au moment où le livre d’Esaïe parle de la fin de l’Exil à Babylone et du retour des juifs en Judée, il convoque, à sa manière, le souvenir du passage de la Mer Rouge, au début de l’Exode : « Surgis, surgis, revêts-toi de puissance, bras du Seigneur, surgis, comme aux jours du temps passé, des générations d’autrefois. N’est-ce pas toi qui as taillé en pièces le Tempétueux, transpercé le Dragon ? N’est-ce pas toi qui as dévasté la Mer, les eaux de l’Abîme gigantesque, qui as fait du fond de la mer un chemin, pour que passent les rachetés ? » (Es 51.9-10). La TOB met, avec raison, une majuscule au Tempétueux, au Dragon, à la Mer et à l’Abîme, car il s’agit, en quelque sorte, de termes techniques qui symbolisent des forces du mal qui traversent le monde. On connaît encore, en français, le nom du Léviathan qui faisait partie de cette collection. Le Dragon (tanin), ici évoqué, en est un cousin.

La libération du peuple est, donc, une répétition et une actualisation du geste créateur de Dieu. La libération, la halte mise à l’injustice et à l’oppression participe de la création. C’est d’ailleurs, dans cette partie du livre d’Esaïe que l’on trouve le plus d’emplois du verbe bara ; « créer » (réservé à l’action créatrice de Dieu), dans tout l’Ancien Testament. Dieu crée, recrée, en libérant, en délivrant du mal, en cantonnant l’extension des forces de destruction. Il ne crée pas, ni l’humanité, ni le monde, à nouveau. Il construit une fenêtre par laquelle une vie nouvelle peut voir le jour.

Pourquoi Jésus guérissait-il le jour du sabbat ?

Et qu’en est-il de la reprise de ce thème dans le Nouveau Testament ?

Il y a une chose qui me frappe et qui concerne aussi bien les dégradations de la vie sociale que les dégradations de la santé (et donc de la vie naturelle en l’homme) : on a l’impression que Jésus guérissait souvent le jour du sabbat. Bien sûr, ce détail est souligné, quand cela se produit, parce que cela crée la polémique, mais j’ai fini par me demander s’il ne fallait pas y voir autre chose.

C’est peut-être l’évangile de Jean qui nous fournit une clé d’interprétation majeure. Suite à la guérison d’un paralytique, « certains Juifs s’en prirent à Jésus qui avait fait cela un jour de sabbat. Mais Jésus leur répondit : Mon Père, jusqu’à aujourd’hui, est à l’œuvre et moi aussi je suis à l’œuvre » (Jn 5.16-17). C’est-à-dire ? C’est-à-dire que, bien que l’on soit le jour du sabbat, ni le Père, ni le Fils, ne sont en repos, parce qu’il y a des personnes qui souffrent dans leur chair. Et le jour du sabbat est même le jour par excellence pour rendre le repos à ces personnes en les délivrant de leur maladie.

Un autre épisode, dans l’évangile de Luc, nous parle d’une femme « possédée d’un esprit qui la rendait infirme depuis dix-huit ans ; elle était toute courbée et ne pouvait pas se redresser complètement » (Lc 13.11). De nombreux ethnologues ont rapporté des récits semblables : des sujets qui intériorisent tellement une domination qu’ils se sentent possédés par l’esprit des dominants. La femme se tient, ici, courbée. Le grec dit littéralement, qu’elle se courbe avec, et qu’elle ne parvient pas à se contre-courber. Et, là aussi, Jésus, devant la polémique qu’il suscite en la « libérant de son infirmité » dit que le jour du sabbat est le jour de la libération, pour les animaux comme pour les hommes : « est-ce que le jour du sabbat chacun de vous ne détache pas de la mangeoire son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Et cette femme, fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix-huit ans, n’est-ce pas le jour du sabbat qu’il fallait la détacher de ce lien ? » (Lc 13.15-16).

On retrouve, ainsi, la figure du geste créateur qui s’oppose aux forces du mal. Cette femme est libérée en ce jour. Elle est restaurée dans sa dignité de fille d’Abraham et peut se redresser. C’est ainsi qu’elle peut accéder au repos sabbatique.

Il s’est chargé de nos maladies

On peut s’interroger sur le pourquoi du comment, mais Jésus, créateur au même titre que le Père (comme le diront l’évangile de Jean et l’épître aux Colossiens), met en œuvre son pouvoir créateur en réparant, en guérissant, en libérant, mais non pas en bouleversant totalement cet univers abîmé par le mal. L’évangile de Matthieu nous livre un commentaire suggestif : « Le soir venu, on lui amena de nombreux démoniaques. Il chassa les esprits d’un mot et il guérit tous les malades, pour que s’accomplisse ce qui avait été dit par le prophète Ésaïe : C’est lui qui a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 8.16-17).

Jésus nous rejoint là où les logiques du mal nous atteignent. Le dieu créateur est touché, au même titre que nous, par les dégâts que subit la création. C’est ce que dira (je suis obligé de sauter d’exemple en exemple) l’apôtre Paul aux Romains, en parlant, cette fois-ci du Saint-Esprit : « Nous le savons en effet : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. Elle n’est pas la seule : nous aussi, qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption, la délivrance pour notre corps. […] Et l’Esprit vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut, mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en gémissements inexprimables » (Rm 8.22, 23, 26). La création tout entière gémit, nous gémissons et l’Esprit gémit lui-même.

Quelle est notre mission ?

Voilà pour l’œuvre du Dieu créateur, ici et maintenant. Elle concerne, comme le dit Paul, la création tout entière : l’homme et tout ce qui l’entoure, tout ce qu’il atteint et tout ce qui l’atteint ; et, au-delà, l’univers créé dans toute sa diversité. Et si Dieu répare et libère sans tout bouleverser à chaque fois qu’en est-il pour nous ?

Pour nous il en est de même, toutes proportions gardées. Notre mission est calquée sur celle du Fils : « comme le Père m’a envoyé, explicite-t-il, à mon tour je vous envoie » (Jn 20.21). Et lorsque Jésus envoie ses disciples en mission, il leur confie le même ministère de réparation que le sien : « ayant fait venir ses douze disciples, Jésus leur donna autorité sur les esprits impurs, pour qu’ils les chassent et qu’ils guérissent toute maladie et toute infirmité » (Mt 10.11).

On n’est pas forcément à l’aise, aujourd’hui, avec les mots « d’esprit impur ». Mais les différents exemples que j’ai cités montrent qu’ils rejoignent quelque chose qui nous est plus familier : les dominations et leurs intériorisations, les forces d’oppression, de destruction, de mise en coupe réglée de la création tout entière, tout ce qui nous fait gémir.
Et pour ce qui est des maladies qui nous atteignent, il est clair qu’elles nous lient de manière de plus en plus forte, aux autres êtres (animés ou inanimés) qui nous entourent. Les zoonoses, les dégâts de la pollution atmosphérique, la malnutrition liée au changement climatique, à l’épuisement des sols ou à la chute de la biodiversité, nous associent, que nous le voulions ou non, à l’ensemble de la nature.

Est-il donc pertinent de travailler à recoudre, à réparer, à restaurer, à libérer ? Oui, quelle que soit la portée de notre travail, c’est ainsi que nous rejoignons le Dieu créateur qui, comme l’écrit l’évangile de Jean, est à l’œuvre jusqu’à aujourd’hui.

Les séquelles politiques des conflits sociaux

Chaque fois qu’un mouvement social d’ampleur surgit (comme, par exemple, les gilets jaunes), des cohortes d’analystes tentent d’expliquer les racines d’un tel mouvement. On s’interroge beaucoup sur ce qu’il y a en amont de ces conflits, on s’interroge moins sur ce qu’ils produisent en aval. En fait, ces moments de tension génèrent leur propre conflictualité. Ils cristallisent et solidifient des oppositions et, finalement, ils sont autant la cause que la conséquence de clivages sociaux : ils les amplifient, ils les structurent, ils les pérennisent.

On sait que la guerre produit l’hostilité, largement autant que l’hostilité ne produit la guerre. Quelque chose d’équivalent se produit à l’occasion des affrontements qui s’installent dans la durée (qui ne se limitent pas à une journée de manifestation).

Le vote front national des départements d’outre-mer, conséquence directe des mouvements anti-vaccin

Un exemple récent nous est fourni par la soudaine explosion du vote Front National dans les départements d’outre-mer. Le journal Le Monde a publié, à ce sujet, un long article de synthèse. Au deuxième tour de la présidentielle, en 2017, la Guadeloupe avait voté pour Marine Le Pen, a hauteur de 25%, soit moins que la moyenne nationale. En 2022, ce vote s’est élevé à 70% ! La Martinique, pour sa part, est passée de 22% à 61% ; la Guyane de 35 % à 61% ; la Réunion de 40% à 60% ; et Mayotte de 43% à 59%.

Les cas de la Réunion et de Mayotte, montrent que l’importance du vote Le Pen n’est pas forcément récente. Mais l’accroissement de son ampleur est impressionnante !
Là-dessus l’article du Monde que nous citons tente une analyse des raisons de ce vote. Mais les raisons structurelles invoquées n’ont rien de nouveau. Elles n’expliquent nullement pourquoi c’est maintenant et pourquoi avec une telle ampleur que les DOM ont basculé vers le vote Le Pen.

Alors, si l’on scrute des événements récents, il faut se souvenir que les mouvements anti-vaccin ont spécialement proliféré dans les Départements d’Outre-Mer et qu’ils ont donné lieu, à l’occasion, à des manifestations violentes, et à des remises en question frontales de la politique d’état. On a dit que ces mouvements anti-vaccin révélaient un autre rapport à la médecine et au savoir officiel (cela c’est l’amont). Mais ils ont également produit une méfiance majeure par rapport à l’état en général (en aval). Une chose nourrit l’autre : on a vu, en France métropolitaine, également, que les personnes participant à des mouvements anti-vaccin durcissaient leurs positions, au fur et à mesure, se constituaient des communautés de référence où toutes sortes de thèses complotistes circulaient, et mettaient en doute la sincérité même des affirmations scientifiques.

Le complotisme, ainsi, nourrit le complotisme et de nombreuses enquêtes de terrain ont mis en évidence, depuis des années, que les terres d’élection du Front puis du Rassemblement National, généraient un soupçon généralisé envers la presse et les affirmations des responsables politiques nationaux. On s’habitue à la méfiance. On s’habitue aux injures. Les télévisions ont filmé l’annonce des résultats du deuxième tour à Hénin-Beaumont : on y voit une femme libérer un chapelet d’injures à l’annonce de la victoire d’Emmanuel Macron. Cette violence verbale impressionne, mais elle m’a rappelé des échanges auxquels j’ai assisté, en passant, entre des personnes dont c’était la manière de parler ordinaire.

L’hostilité se construit peu à peu, et se renforce de crise en crise.

Quand l’Etat fait de la surenchère

La réponse de l’Etat, de son côté, attise parfois les braises. On excusera la trivialité de mes propos, mais quand Emmanuel Macro a dit, par exemple, qu’il voulait « emmerder les non-vaccinés », on comprend que les personnes en question lui aient répondu que, de leur côté, elles « l’emmerdaient lui aussi ».

Le mouvement des gilets jaunes a, de même, constitué un moment de constitution d’une opposition déterminée. Et la violence du mouvement, autant que la réponse répressive de l’Etat, se sont entretenues l’une l’autre, dans un jeu de miroir plutôt inquiétant. Avant que l’on en vienne au grand débat national, une succession d’émeutes s’est déployée, week-end après week-end, dans les villes françaises. Personne ne sort indemne de tels affrontements.

Les leaders populistes élus et les fractures durables qu’ils provoquent

En résumé, on sous-estime l’importance de ce qui se passe dans les échanges entre camps. Donald Trump, à coups d’affirmations haineuses et à l’emporte pièce, a fini par couper la société américaine en deux. Les lignes de fracture étaient là, mais il les a amplifiées et renforcées. Il est, par exemple, tout simplement incroyable d’entendre qu’une majorité d’électeurs républicains est persuadée que la dernière élection présidentielle a été truquée. On est pourtant dans un pays où la presse est en gros libre et où beaucoup d’instances de vérification, de contre-pouvoirs, existent.

Mais rien n’y fait : la haine engendre la haine. On dit que « la première victime de la guerre c’est la vérité » (l’expression vient, semble-t-il, d’un livre publié pendant la Première Guerre mondiale, par Philippe Snowden, Truth and the War). Et le mensonge, ensuite, entretient la guerre et fait le lit des conflits futurs. On voit toute l’actualité de cette formule, ces mois-ci, en Ukraine.

Fabriquer la paix ou fabriquer la guerre

L’évangile n’a pas une vision simpliste de la paix. Il parle d’artisans de paix, dans les Béatitudes (Mt 5.9). Cela rappelle que le paix se fabrique, tout comme la guerre. En l’occurrence, dans la tradition biblique, la paix inclut la justice. Il ne s’agit pas d’une tranquillité à bon compte qui ignore les souffrances de l’autre.

Pour contredire une formule qui souvent justifie l’escalade, je dirais : si tu veux la paix, prépare la paix. Or, souvent, quand un conflit éclate, on oublie tout ce qui l’a précédé et qui a fait le lit d’une tension grandissante que l’on a préféré ignorer. Il y a des causes structurelles à la violence et d’autres qui sont plutôt liées à des processus, à des chemins régulièrement empruntés qui deviennent des habitudes, des manières de faire. Chaque passage en force est un petit caillou de plus semé sur le chemin qui nous mène à de graves crises sociales.