Les difficultés du management en France

Alors que l’actualité poursuit sa progression furieuse, il existe des travaux de fond qui font réfléchir, et qui engagent autre chose que des coups de chaud, face à des événements qui nous sidèrent.

C’est ainsi que l’inspection générale des affaires sociales a produit un travail de synthèse, à partir de diverses enquêtes européennes, sur le vécu des relations de travail[1]. Le rapport date d’un an et il a peu été relayé par la presse. Pourtant il désigne un certain nombre de points durs dans le vécu du travail, en France, qui ont, assurément, des conséquences en dehors du travail lui-même.

L’angle d’entrée du rapport est celui des pratiques managériales. D’abord, ce qui est perçu comme un « bon management » ne varie pas beaucoup d’un pays à l’autre. Il est partout « décrit comme celui qui se caractérise par un fort degré de participation des travailleurs, d’une part, et qui assure la reconnaissance du travail accompli, d’autre part ». Quelques items viennent préciser ce qu’on entend par là : « autonomie, clarté des rôles, décentralisation de la décision ». Au fil du rapport apparaissent d’autres critères majeurs, comme le soutien de la hiérarchie, sa disponibilité ou la confiance qu’elle accorde aux subordonnés. Or, c’est dans tous ces items relationnels que le management français apparaît en nette difficulté, par rapport aux autres pays européens.

Des relations de travail formelles et verticales en France

En France, par comparaison, le management (à tous les niveaux) apparaît comme distant, vertical et peu concerné par les personnes encadrées. On pense souvent à l’Europe du Nord comme modèle d’une société plus coopérative. Mais la France est en recul, même si on la compare à des pays comme l’Irlande ou l’Italie. La reconnaissance du travail accompli y est médiocre. L’autonomie s’apparente plus à de l’isolement qu’à du pouvoir d’action. En résumé, les relations de travail apparaissent comme pauvres et décevantes.

Le rapport pointe du doigt, à ce propos, « la formation des managers très académique et peu tournée vers la coopération ». Je suis assez d’accord avec ce point de vue. Et, parlant de formation, cela m’a remis en mémoire des parties peu commentées des enquêtes PISA, sur le niveau scolaire des élèves dans différents pays, où les élèves français disaient rencontrer peu de soutien de leurs enseignants quand ils étaient face à une difficulté. Là aussi, ayant eu l’occasion de côtoyer des élèves et des enseignants dans d’autres pays, je mesure la dureté des relations sociales d’enseignement, en France.

Un dernier point qui m’a intéressé dans le rapport est, à l’inverse, le dispositif législatif qui encadre les relations de travail, et qui est bien plus fourni en France qu’ailleurs ; comme si l’existence du droit écrit suffisait à régler les questions, et dispensait de s’en préoccuper. Une fois encore, cela renvoie à un trait général de la société française, que j’ai pu observer, par contraste, en me promenant hors de France : une sorte de croyance magique dans les vertus du droit.

Un déficit coopératif qui a de lourdes conséquences sociales

Je ne vais pas me lancer dans une analyse des origines de cette spécificité française. Prenons-la, ici, comme un état de fait. Or, ce qui se vit dans le monde du travail a des effets délétères sur la santé mentale des salariés, qui est spécialement mauvaise, chez nous.

Et, alors que nous sommes face, en France comme ailleurs, à des défis majeurs qui nécessiteraient des coopérations renforcées, il est illusoire d’espérer que la législation suffira à y faire face.

Les Églises, les associations d’entraide, les tiers lieux, les coopératives en tout genre, ne pourront pas, à eux tout seuls, inverser la tendance. Mais ils peuvent, au moins, être des espaces où la valeur de la coopération est reconnue et mise en œuvre. Le vrai défi est que ce qui se vit dans ces cercles limités puisse faire tache d’huile au-dehors et inspirer d’autres options.

Ce qui me frappe, en lisant le rapport de l’IGAS, est que, pour le coup, ce n’est pas forcément la logique économique qui est en cause (car elle est largement semblable au travers de tous les pays européens), mais plutôt une histoire sociale. Et cela doit nous interroger.


[1] IGAS, Pratiques managériales dans les entreprises et politiques sociales en France : Les enseignements d’une comparaison internationale (Allemagne, Irlande, Italie, Suède) et de la recherche, JUIN 2024.

Le travail soigne-t-il ou rend-il malade ?

On ne s’en rend pas forcément compte, mais la santé mentale des Français se dégrade. Elle engendre 14% des dépenses de santé : plus de 23 milliards d’euros par an, ce qui, quand on y réfléchit, est un chiffre énorme. Les confinements liés au COVID ont provoqué un pic, mais déjà, au cours des années 2010, les épisodes dépressifs ou anxieux, mineurs ou majeurs, avaient beaucoup augmenté (ils ont doublé entre 2014 et 2019 pour les hommes et augmenté de 50% pour les femmes qui partaient de chiffres plus élevés). Ils sont revenus, aujourd’hui, au niveau de 2019 et c’est, donc, une évolution sociale, antérieure au COVID lui-même, qui est en cause.

Les causes de cette dégradation sont multiples : perte de sens, isolement croissant, écoanxiété. Elles peuvent aussi résulter de situations pratiques qui mettent en tension ou qui sont objectivement anxiogènes. De ce point de vue, le travail peut aussi bien soigner que rendre malade : soit conférer un rôle et une activité dans le jeu social, soit, au contraire, enfermer dans un jeu de contraintes qui écrase. La conjonction, par exemple, d’une faible autonomie dans le travail et d’un fort niveau de contraintes, rend malade.

La pression croissante dans le travail rend malade

Aimer son prochain, c’est aussi se préoccuper des conditions de vie qui lui sont offertes ou imposées. Or ce qui se noue dans le travail dit beaucoup sur les rapports de domination, ou, au contraire, de coopération et d’ouverture qui se nouent dans la société : c’est une matrice de base qui conditionne souvent ce qui se joue dans les autres rapports sociaux.

Dans un document de synthèse publié, cet été, par le Ministère du Travail [1], on lit que les personnes qui déclarent avoir une bonne autonomie dans le travail avec pas trop d’intensité, font trois fois moins d’épisodes dépressifs ou anxieux que ceux qui déclarent une faible autonomie et une grande intensité ! Les auteurs vérifient (avec un luxe de précautions méthodologiques et d’outils mathématiques qui les honore, mais dont je vous fais grâce) que cela ne se résume pas à des caractéristiques de la personne qui préexisteraient à la situation de travail : quelqu’un qui va mal décrochera sans doute un travail moins motivant que la moyenne, mais la situation de travail actuelle joue, bel et bien, un rôle avéré.

On devine les inégalités sociales que cela provoque. Les femmes font deux fois plus d’épisodes dépressifs ou anxieux que les hommes. Elles expriment, sans doute, plus directement leur malaise. Mais elles sont, également, beaucoup plus sous tension : devant assurer une plus large part du travail domestique en sus de leur profession, se trouvant plus souvent seules avec des enfants et donc, avec une intensité du travail global plus élevée et moins de marge de manœuvre. Une autre inégalité se voit en suivant le niveau de diplôme : avoir un niveau de diplôme supérieur au bac protège. C’est, en effet, souvent le moyen d’avoir des métiers avec plus d’autonomie.

L’intensité du travail, aujourd’hui, doit beaucoup à des prescriptions qui s’ajoutent de manière désordonnée et contradictoire. Elle est le signe, en elle-même, d’une position subalterne où on n’a pas la possibilité de discuter ce qui est demandé. Dans les enquêtes citées par le document, on la mesure au travers de la réponses positive à diverses questions comme : « travailler sous pression » ; « on me demande une quantité de travail excessive » ; « devoir toujours ou souvent se dépêcher pour faire son travail » ; « penser à trop de choses à la fois » ; « faire trop vite une opération qui demanderait du soin » ; « changements imprévisibles ou mal préparés » ; etc. La liste des items rappellera sans doute des contextes de travail familiers à beaucoup de salariés. Mais ce n’est pas parce que ce genre de pression désordonnée devient la norme que cela n’a pas de conséquences néfastes sur la santé. On ne peut pas demander sans cesse tout et son contraire à des salariés sans les mettre subjectivement en difficulté.

Le risque d’un travail en voie d’automatisation ou automatisable

Les auteurs de l’étude ont, par ailleurs, porté attention aux tâches qui paraissaient les plus faciles à automatiser (les plus standardisées et les plus normalisées). Elles provoquent une fragilité psychologique particulière chez les personnes qui les accomplissent. En utilisant des modèles qui permettent de raisonner « toutes choses égales par ailleurs » (ici aussi, je vous fais grâce des détails passablement techniques qui rendent une telle approche possible), on voit que cette fragilité est liée au risque perçu de perdre son emploi, ou bien de devoir changer de type ou de lieu de travail.

En clair, on peut discuter des effets macro-économiques des processus d’automatisation en cours, en disant, par exemple, qu’ils élèvent le niveau global de qualification des salariés. Mais ils engendrent des victimes collatérales qui sont loin d’être certaines de retrouver une place dans les postes de travail reconfigurés.

De fait, au fil du temps, ce sont les catégories d’ouvriers et d’employés dont les effectifs décroissent et elles sont prises en ciseau entre des professions intermédiaires qu’elles ne peuvent pas toutes intégrer et un fort volant de personnels de service (en position totalement subalterne), qui se maintient et qu’elles ont peur de devoir rejoindre. Et cette mise en tension a des conséquences sociales et électorales non négligeables : c’est là que l’on trouve les principaux réservoirs des votes populistes. D’ailleurs, et comme je l’ai écrit ici-même, le fait d’aller mal, physiquement ou mentalement, est corrélé au vote populiste.

On ne peut pas, en tant que chrétiens, se contenter d’une politique qui soutient l’économie, mais maltraite les travailleurs

La conclusion est brutale, même si elle est peu originale : les mutations économiques conduisent à maltraiter les travailleurs, salariés ou non, et cette maltraitance a des conséquences personnelles, intersubjectives et sociales fortes.

L’hostilité qui structure de plus en plus les rapports sociaux et dont on retrouve le résultat dans les urnes est une source de préoccupation majeure, pour moi. Et ce que l’on voit, ici, c’est qu’il ne suffit pas de quelques mots d’ordre d’appel au calme et à la bonne volonté, encore moins la recherche d’une autorité policière plus affirmée, pour faire face à ce problème. Les politiques menées ces dernières années, qui stimulent l’économie, créent des emplois, mais maltraitent les travailleurs sont en cause.

Il faut au moins, si on se prétend artisan de paix, ou si on tente de l’être, tirer la sonnette d’alarme.


[1] Sylvie Blasco, Julie Rochut, Bénédicte Rouland, Impact de l’intensification et de l’autonomie au travail sur la santé mentale, Valorisation de la recherche, 2024, n° 4.

Le sabbat de la terre … et l’attention aux pauvres

Il existe un commandement du Lévitique qui n’est pas souvent commenté : « Quand vous serez entrés dans le pays que je vous donne, la terre observera un repos sabbatique pour le Seigneur : pendant six ans, tu sèmeras ton champ ; pendant six ans, tu tailleras ta vigne et tu en ramasseras la récolte ; la septième année sera un sabbat, une année de repos pour la terre, un sabbat pour le Seigneur » (Lv 25.2-4). L’impression que donne la suite du texte n’est pas vraiment que la terre a besoin de se reposer, mais plutôt qu’elle a besoin qu’on la laisse vivre sa vie pendant un an. Dans le texte du Lévitique il est indiqué que l’on pouvait manger ce qui poussait spontanément au cours de l’année. Et c’était aussi une manière de mettre toute une série d’êtres à égalité : « Vous vous nourrirez de ce que la terre aura fait pousser pendant ce sabbat, toi, ton serviteur, ta servante, le salarié ou l’hôte que tu héberges, bref, ceux qui sont installés chez toi. Quant à ton bétail et aux animaux sauvages de ton pays, ils se nourriront de tout ce que la terre produira » (v 6-7). On retrouve l’inspiration des textes sur le sabbat qui associent tout le monde dans le repos. Le seul ajout à cette liste standard sont, ici, les bêtes sauvages, comme si elles profitaient spécialement du suspens de l’activité de l’homme.

Une disposition qui a sans doute été mise en œuvre, au moins à certaines époques

Une démarche aussi forte paraît un peu utopique, au point que certains doutent qu’elle ait jamais été mise en œuvre. Elle serait une sorte d’idéal inaccessible. On se demande dans ce cas, à quoi il servirait. Mais plusieurs indices laissent penser que c’était plus qu’une utopie.

L’indice le plus probant se trouve dans le premier livre des Maccabées où, au détour d’un épisode, on nous raconte la fin d’un siège : « ils n’avaient pas de vivres pour être à même de soutenir un siège, c’était en effet l’année sabbatique » (1 M 6.49).

Et puis il y a un indice indirect, c’est que le même commandement se trouve dans le livre de l’Exode avec un commentaire différent. Cela laisse penser qu’il s’agissait d’une pratique en vigueur qui a été regardée avec une pluralité de regards : « Tu n’opprimeras pas l’émigré ; vous connaissez vous-mêmes la vie de l’émigré, car vous avez été émigrés au pays d’Egypte. Six années durant, tu ensemenceras ta terre et tu récolteras son produit. Mais, la septième, tu le faucheras et le laisseras sur place ; les pauvres de ton peuple en mangeront et ce qu’ils laisseront, c’est l’animal sauvage qui le mangera. Ainsi feras-tu pour ta vigne, pour ton olivier. Six jours, tu feras ce que tu as à faire, mais le septième jour, tu chômeras, afin que ton bœuf et ton âne se reposent, et que le fils de ta servante et l’émigré reprennent leur souffle » (Ex 23.9-12).

Dans ce texte il y a un lien très direct avec le sabbat hebdomadaire (avec l’ajout, là aussi, des bêtes sauvages). Et on retrouve le double regard sur ce sabbat : d’un côté moment de repos qui fait écho au repos de Dieu ; de l’autre moment de liberté qui fait écho au souvenir de l’esclavage d’Egypte. « Tu te souviendras qu’au pays d’Egypte tu étais esclave, et que le Seigneur ton Dieu t’a fait sortir de là d’une main forte et le bras étendu; c’est pourquoi le Seigneur ton Dieu t’a ordonné de pratiquer le jour du sabbat » (Dt 5.15).

Cela nous renvoie vers l’idée d’un trop de travail qui finit par opprimer : on soumet les autres à l’esclavage pour qu’ils produisent davantage, on soumet la terre en tentant de lui faire « cracher » le maximum, et on marginalise les animaux sauvages en empiétant sur leur territoire. Il y a un moment, comme le dit le texte de l’Exode, où tout le monde a besoin de reprendre son souffle. C’est un minimum.

Une actualisation

Je tire de ce commentaire une considération assez basique : c’est parce que nous ne donnons aucune limite à notre travail que nous finissons par asservir les autres, les animaux domestiques et les bêtes sauvages. Ou, en prenant les choses dans l’autre sens : c’est parce que nous avons le moyen d’asservir les autres, les animaux domestiques et les bêtes sauvages, que notre activité n’a plus aucune limite. Si nous devions tout faire par nous-mêmes nous nous reposerions. Mais comme c’est d’autres qui le font, nous sommes prêts à leur demander n’importe quoi.

Cela me fait penser à l’idée « d’esclave énergétique » mobilisée par Jean-Marc Jancovici et Jean-François Mouhot : notre équipement mécanique nous fait perdre le sens de ce que nous exigeons de la terre, parce que nous avons perdu le contact avec elle.

Le jubilé, sabbat des sabbats, comme figure du salut

Le texte du Lévitique se poursuit en proposant, au bout de sept sabbats de la terre, une cinquantième année qui apure toutes les dettes et permet à chacun de récupérer la terre qu’il a dû vendre par nécessité. Cette année commence le jour du Grand Pardon : Dieu remet ses manquements à chacun et chacun remet ses dettes aux autres.

On a, naturellement, encore plus douté de la réalité de cette pratique. Pourtant, dans l’Antiquité, la remise partielle ou totale des dettes est souvent apparue comme une nécessité. Les déséquilibres économiques, liés à l’appauvrissement de pans entiers de la société, paralysaient la production et provoquaient des révoltes. Par contrainte cela a, à plusieurs reprises, conduit à annuler les dettes. Il ne s’agissait donc pas, de la part du Lévitique, d’une proposition hors-sol.

Proposition appliquée, par choix ou par nécessité, de manière intermittente ou régulière? En tout cas elle est devenue une figure du salut. Dans les grottes de Qumran on a retrouvé un fragment (11 Q Melkisédeq) qui est une sorte de pot pourri associant le texte de Lévitique 25 et d’autres textes annonçant le salut. Il associe, paix, justice et libération des dettes, au terme de dix jubilés. Ce thème (à défaut de ce texte précis) courrait manifestement dans le judaïsme, car c’est ainsi que Jésus, dans la synagogue de Nazareth, inaugure son ministère en citant un passage d’Esaïe (61.1-2) qui était rattaché dans le fragment de Qumran à l’année jubilaire : année de libération, de respiration, de remise des dettes : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction, pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur » (Lc 4.18-19).

Deuxième actualisation

Je doute qu’une telle démarche soit à notre portée, collectivement, aujourd’hui. Je suis néanmoins frappé de voir comment, dès que quelqu’un a un suspens dans son activité, il en vient à la considérer différemment et à se demander si ce qu’il fait a vraiment du sens. Les arrêts par force des confinements successifs ont engendré de multiples questions existentielles. Manifestement beaucoup ne se sont pas encore remis d’un tel choc.

Mais pour les chrétiens, à tout le moins, l’idée d’une respiration majuscule qui nous permettrait de nous ressaisir, d’interrompre notre course à l’abîme et de considérer la création et ce que nous y faisons, de considérer ce que nous infligeons aux autres, humains et non-humains, d’un œil neuf est une piste que nous devrions prendre au sérieux. Le jubilé s’accompagnait d’un double sabbat de la terre (deux ans de pause : la 49e et la 50e) et c’est dans la deuxième année que les possessions étaient redistribuées. Le texte de Qumran parle de « rémission » : il emploie le même mot pour la rémission des péchés et la rémission des dettes. On re-met : on pose les choses à nouveau pour partir d’un nouveau pas.

Et si nous ne le faisons pas, qui le fera ?

Une nature généreuse, qui a sa propre dynamique et qui échappe à notre emprise : les évocations marquantes du Christ

On a beaucoup critiqué, et spécialement dans le protestantisme, les tentatives de se faire une représentation de Dieu en observant la nature. Il est vrai que l’exercice est aléatoire. Dieu ne se laisse pas enfermer dans les limites de notre perception de l’univers qui nous environne. Il nous adresse sa parole et nous prend parfois à contre-pied. Il nous révèle des points de vue auxquels nous étions aveugles.

Mais si on va trop loin dans cette direction, la nature perd toute consistance, et comment construire une éthique chrétienne de l’usage du monde, si on suppose que la logique de Dieu est radicalement autre que la logique de la nature ?

La Bible, dans son ensemble, n’est certainement pas un ouvrage de botanique. Mais il lui arrive de mentionner des phénomènes naturels pour faire comprendre, à l’homme, quelque chose de l’action de Dieu et, par ricochet, cela nous interroge sur notre manière de vivre et de nous comporter à l’égard, notamment, de la nature.

La nature, aléatoire et foisonnante, dans les paraboles du Royaume

Les paraboles dites « du Royaume » rassemblées dans le chapitre 13 de l’évangile de Matthieu sont tout particulièrement étonnantes de ce point de vue. Pour parler de la manière dont la parole de Dieu porte du fruit, Jésus prend l’exemple d’un semeur soumis à de multiples aléas. Alors qu’il sème, des oiseaux surgissent et mangent les graines. Une autre partie pousse, mais est étouffée par des buissons. Le soleil grille une autre partie des plantes avant qu’elles aient mûri. Bref, Jésus ne nous donne pas l’exemple d’une nature qui obéit au doigt et à l’œil au semeur. Or ce semeur, dans la parabole, est censé nous décrire la dynamique du Royaume de Dieu. Dieu donc supporte de multiples échecs et puis, finalement, l’une ou l’autre graine atteint son but et, là, c’est la profusion : l’une produit trente, l’autre soixante, l’autre cent.

Donc Dieu, dans sa manière de faire, ne cherche pas à agir de manière rigide et parcimonieuse : il sème généreusement, il vit avec les aléas et il produit, finalement, à profusion. Jésus nous donne l’image d’une nature quelque peu brouillonne, mais foisonnante. Et cela, semble-t-il, nous donne une bonne vision de ce qu’est le Royaume de Dieu.

A plusieurs reprises, dans ces paraboles, Jésus nous rend attentifs à la force germinative à l’œuvre autour de nous. Parfois ce sont les mauvaises herbes qui poussent au milieu des plantes (dans la parabole de l’ivraie). Mais c’est aussi le levain qui fait lever la pâte, une fois qu’une femme l’a enfoui dans la farine et le laisse faire son œuvre. L’évangile de Marc insère une parabole qui lui est propre, dans cette série : « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui jette la semence en terre : qu’il dorme ou qu’il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi » (Mc 4.26-28).

Jésus ne valorise, ici, ni l’ignorance, ni l’obscurantisme, mais la décision de l’homme de s’effacer et de laisser faire. Il n’y a pas de forçage, mais une marge de manœuvre laissée aux éléments naturels, qui font échouer certaines actions, mais qui font aussi leur travail tranquillement et avec patience, à l’abri de la main de l’homme. Or, répétons-le, Jésus nous parle ici de la manière dont Dieu agit dans le monde, avec les hommes. C’est cela qui lui convient et nous serions bien inspirés de porter attention à cette attitude très particulière qui n’exige pas, mais qui attend le fruit, là où il surgira.

Les oiseaux du ciel et les lys des champs

Plus tôt, dans l’évangile de Matthieu, Jésus construit un pont encore plus direct entre les dynamiques naturelles et notre attitude face à la vie. Je cite le passage en entier : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent point dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Et qui d’entre vous peut, par son inquiétude, prolonger tant soit peu son existence ? Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne peinent ni ne filent, et je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux ! Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ! Ne vous inquiétez donc pas, en disant : Qu’allons-nous manger ? qu’allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vêtir ? – tout cela, les païens le recherchent sans répit –, il sait bien, votre Père céleste, que vous avez besoin de toutes ces choses. Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6.25-33).

Nous sommes encouragés, explicitement, dans ce passage, à prendre exemple sur la dynamique naturelle et à « lâcher prise », comme on dit aujourd’hui. Il nous faut accepter l’imprévisibilité de la vie. Or ce qui nous pousse à vouloir construire, à toute force, du prévisible, est l’inquiétude matérielle. On notera au passage que le fait que nous « valions plus » que les oiseaux n’est nullement une excuse pour les enrégimenter dans nos tentatives de maîtrise des événements, mais, au contraire, un appel à prendre exemple sur eux qui ne se compliquent pas la vie comme nous. Jésus ne méprise ni la vie, ni le corps, au contraire, il nous dit que la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement.

Le lien entre inquiétude matérielle, volonté de maîtrise et, indirectement, injustice est un point très fort de ce passage. Le Royaume de Dieu et sa justice relèvent du même abandon que celui des fleurs et des oiseaux qui comptent sur la générosité de Dieu au travers de la nature.

Le rêve d’une maîtrise de la nature et l’obsession du machinisme

Laisser un espace de respiration à la nature, accepter ses caprices, accueillir sa générosité, sont des expressions qui s’opposent à plusieurs siècles de tentative de mise en coupe réglée des phénomènes naturels. Le texte, souvent cité, de Descartes, dessine d’une manière frappante, un programme qui a été quasiment suivi à la lettre après la vie de l’auteur. Là aussi, une citation un peu longue vaut la peine : « Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, […] j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes : car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie » (Discours de la méthode, tome I, sixième partie, publié en1637).

Assurément, en suivant cette méthode pratique, on a produit des biens en abondance et, dans de nombreux domaines, la santé des hommes s’est améliorée. Or la fascination de Descartes pour les lois physiques, avec leur régularité, l’a conduit à imaginer les animaux comme des machines tout aussi prévisibles, des sortes d’automates sophistiqués, comme il commençait à en exister à l’époque. Et puis, après Descartes, on a conçu le machinisme comme l’alpha et l’oméga des idées « utiles à la vie » et comme une manière commode de se rendre « maîtres et possesseurs de la nature ». Descartes n’a fait, en fait, qu’exprimer une idée qui émergeait à son époque et qui a connu, par la suite, une fortune considérable. La nature a été embrigadée dans des machines, puis les animaux et, tant qu’à faire, les hommes, dont le travail a été simplifié jusqu’à se couler dans des procédés les plus réguliers et prévisibles possibles.

Les critiques du machinisme et la redécouverte du caractère foisonnant de la vie

Or ce ne sont pas les amateurs de « philosophie spéculative », raillés par Descartes, qui ont été les premiers critiques de cette obsession du machinisme, mais des personnes, elles aussi préoccupées par des « connaissances utiles à la vie ». J’ai parlé, à plusieurs reprises, dans ce blog, de Georges Canguilhem, et de sa critique répétée et continue de la thèse de l’animal machine de Descartes. Cette critique a culminé dans son article « machine et organisme » où il montre, exemples empiriques à l’appui, tout ce qui différencie un organisme, même très simple, et une machine. Or il souligne deux points qui m’ont, forcément, marqué : d’une part un organisme est moins parcimonieux qu’une machine, il est toujours en train d’en faire trop, de multiplier les options et les solutions, d’autre part la vie est faite de tentatives continuelles et elle est marquée par une créativité incoercible. On n’est pas loin des images de la nature mises en valeur dans les évangiles.

Logiquement, Georges Canguilhem a été, également, un critique acéré de l’embrigadement des hommes dans des procédures machiniques où on essaye de rendre leur intervention la plus prévisible possible. Quand Canguilhem écrivait, c’était l’âge d’or du taylorisme. Cette organisation du travail s’est estompée, par la suite. Mais le formatage du travail s’est poursuivi par d’autres voies et il a atteint, de proche en proche, toutes les activités et pas seulement les activités industrielles. On parle, parfois, de McDonaldisation du monde, pour évoquer la standardisation des produits et des services. L’offre est mécanisée et le travail, déporté au maximum vers des systèmes informatiques, est routinisé. On crève aujourd’hui de ce formatage qui vide de nombreuses situations de travail de leur sens et de leur sel.

Mais ce forçage de la nature, des animaux, des hommes, continue à être légitimé parce qu’il répond encore largement aux questions : « Qu’allons-nous manger ? qu’allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vêtir ? » Enfin : il y répondait jusqu’à récemment. Et la crise que nous affrontons vient du fait qu’il y répond de moins en moins.

Difficultés de recrutement : le COVID n’explique pas tout

Loin des sondages hâtifs et des commentaires à l’emporte pièce, la statistique publique continue à mener des travaux de fond, avec des questionnaires élaborés et des effectifs de personnes interrogées importants. La contrepartie de ces dispositifs lourds est que les résultats ne sont pas connus dans les jours suivant l’enquête. Mais il arrive que cette lenteur relative permette d’éclairer l’actualité de manière surprenante.

C’est ainsi que le Ministère du Travail vient de publier des résultats issus de l’enquête Conditions de Travail de 2019 (réalisée, donc, juste avant la crise provoquée par le COVID), et qui jettent une lumière intéressante sur les difficultés de recrutement rencontrées par les employeurs dès cette époque.

Le dispositif de l’enquête est unique parce qu’il permet de croiser, dans les entreprises privées ou associatives de plus de 10 salariés, les réponses des employeurs et celles des salariés (24951 salariés ont répondu, et le fichier appariant employeurs et salariés dans les entreprises privées et les associations, concerne 5696 établissements de plus de dix salariés). Naturellement un verrouillage spécial permet de respecter l’anonymat de chacun des répondants et seuls des résultats globaux sont publiés.

A l’époque, donc, un grand nombre d’entreprises déclaraient, d’ores et déjà, avoir eu des difficultés de recrutement, au moins pour certains postes. Il faut se souvenir que le chômage était en baisse continue depuis 2015, ce qui, mécaniquement, augmentait la concurrence entre employeurs potentiels. D’ailleurs, dans l’enquête, les difficultés apparaissaient comme moins importantes dans les départements où le chômage restait à un taux élevé.

La qualité du travail, un facteur plus décisif que la qualification de la main d’œuvre

Les employeurs n’étaient pas aveugles sur les conditions de travail parfois difficiles de certains de leurs salariés, en revanche, ils ne faisaient pas toujours le lien entre ces conditions et leurs difficultés de recrutement : ils pensaient d’abord en termes de pénurie de main d’œuvre qualifiée.

Or, le travail statistique permet de faire un lien fort entre les difficultés éprouvées dans un travail et sa faible attractivité. J’en donne deux exemples ci-dessous :

Le résultat est d’autant plus frappant qu’on prend en compte, dans ces graphiques, certaines des pénibilités déclarées par les établissements eux-mêmes : ils sont donc bien conscients des contraintes auxquelles se heurtent leurs salariés, mais ils les connectent difficilement à la question du recrutement.

D’un certain côté, cela peut se comprendre, car changer l’organisation du travail pour qu’elle soit plus satisfaisante est un travail de longue haleine, tandis que les recrutements se font au fil de l’eau, sur une temporalité beaucoup plus courte.

Mais on voit, en gros, qu’à côté du niveau de salaire, qui peut jouer un rôle, la qualité de la vie au travail importe énormément aux salariés dès qu’ils sont en mesure de faire un choix. Dis ainsi, cela ressemble à une tautologie. Mais c’est une réalité dont on prend conscience de plus en plus, ces mois-ci, au moins depuis le début de 2022, et pas seulement dans le secteur privé : les difficultés de recrutement dans le secteur hospitalier et dans l’enseignement doivent beaucoup à des conditions de travail qui se sont beaucoup dégradées ces dernières années. Et l’impression, par dessus tout, de ne pas pouvoir faire un « bon travail » est destructrice.

En tout cas, pour revenir à l’enquête de 2019, la modélisation globale (via un modèle LOGIT, pour les spécialistes) montrait que les deux facteurs les plus déterminants étaient : 1 le fait que les horaires soient imprévisibles et 2 le sentiment de ne pas pouvoir faire un travail de qualité.

Le sens de l’appartenance à la société passe aussi (beaucoup) par le fait de se consacrer à un travail qui fait sens

Donc résumons-nous : dès qu’ils le peuvent, les salariés cherchent un travail qui leur permet de ne pas sacrifier leur vie privée et qui leur permet, également, de se consacrer à des missions ou à des tâches dont le résultat les satisfait.

Je le répète, j’ai l’impression, avec ce genre de commentaires, d’enfiler les truismes les uns à la suite des autres … ou plutôt ce qui devrait sembler évident à tout un chacun. Mais de telles considérations semblent échapper complètement, aujourd’hui, aux commentateurs de la vie sociale. On se désole que les citoyens expriment leur désintérêt pour la chose publique en n’allant pas voter ; on glose sur les clivages de la société et sur les espaces périphériques où les personnes se sentent coupées du monde des grandes villes ; on s’interroge sur la manière de faire société localement et nationalement. Mais, pendant le même temps, on accepte une parcellisation du travail grandissante avec des chaînes logistiques disséminées dans le monde entier, on contraint le travail avec des normes calculées par des systèmes informatiques, on impose des indicateurs de gestion abstraits qui font tourner le travail à l’absurde, etc. Qui, en conséquence, a l’impression de contribuer significativement à produire un bien ou un service de qualité ? Et qui, donc, a des motifs de se sentir partie prenante du jeu social ?

On l’oublie : le travail est un lien social majeur ; c’est même un des seuls lieux qui a une chance de nous mettre en rapport avec des personnes qui sont éloignées de notre milieu social. Coopérer est une expérience fondatrice ; livrer aux autres le produit de son travail, également. Le chômage n’est pas le seul problème qui dégrade, année après année, les liens sociaux ; la dépersonnalisation du travail en est un autre.

L’un ou l’autre lecteur pensera peut-être que j’ai sombré, soudain, dans un marxisme d’un autre âge. Mais mon inspiration remonte aux évangiles : dans nombre de paraboles la mission du chrétien est décrite comme un travail que le maître confie à des ouvriers pour la journée ou pour la durée de son absence. Citons, à titre d’exemple, l’évangile de Marc : « c’est comme un homme qui part en voyage : il a laissé sa maison, confié (littéralement : donné) à ses serviteurs l’autorité, à chacun sa tâche » (Mc 13.34). La foi en Dieu se nourrit, entre autres, de ce qu’il nous confie.

Cette leçon vaut aussi pour les rapports humains. Il est difficile d’avoir confiance dans la vie sociale si on ne vous confie rien de significatif. A cet égard, le fait que les salariés continuent à chercher des emplois qui font sens pour eux est un signal plutôt positif.

Le collectif aux jeux olympiques … et dans la vie quotidienne

Le constat a de quoi surprendre : les équipes françaises ont connu un succès plutôt inhabituel, aux derniers jeux olympiques, là où beaucoup d’individualités ont obtenu des résultats en retrait par rapport à leurs attentes. Qu’on en juge. Sur les 10 médailles d’or obtenues par la délégation française, quatre seulement sont le fait d’individualités (une en escrime, une au tir, une au judo, une au karaté), trois concernent des sports collectifs (handball hommes et femmes et volley-ball hommes), deux des compétitions par équipe dans des sports individuels (judo et escrime) et une l’aviron, où pratiquement toutes les épreuves voient s’affronter des embarcations avec plusieurs rameurs par bateau. Mais le constat ne s’applique pas seulement aux médailles d’or. Il faut encore y ajouter une médaille d’argent en aviron, deux autres en escrime par équipe, deux autres, encore, en sport collectif (rugby à 7 féminin et basket masculin), puis une médaille de bronze en triathlon par équipe (là où les individualités avaient déçu), une autre en concours complet d’équitation par équipe, deux autres encore en cyclisme par équipe (vitesse par équipe et américaine), encore un sport collectif (basket féminin), enfin une épreuve de voile à deux. Cela fait une somme de 17 médailles sur un total de 33 : plus de la moitié, dans un contexte où l’écrasante majorité des épreuves sont individuelles.

Le résultat est conjoncturel et il est probable qu’il ne se reproduira pas. Mais cela dit-il quelque chose sur la société française présente, comparée à d’autres pays ? On a tellement répété que les français étaient individualistes qu’on hésite à le dire !

La fragilité des individus face à l’exigence de performance

Il est certain que l’isolement des athlètes à cause de la COVID a créé un contexte particulier et pas seulement pour les athlètes français. Plusieurs ont témoigné (et pas seulement aux jeux olympiques) qu’ils étaient fragilisés du fait qu’ils se retrouvés coupés de personnes qui les soutenaient en temps normal. Plusieurs, aussi, ont témoigné de la difficulté de concourir sans public. L’américaine Simone Biles s’est ajoutée à la liste de tous les compétiteurs qui ont avoué ouvertement être en grande difficulté du fait des « bulles » qu’on leur imposait.

Devoir porter sur ses épaules le poids des attentes de performance est souvent écrasant. Cela a été dit depuis longtemps à propos des situations de travail, où, précisément, on prend souvent les sportifs de haut niveau comme modèle idéal, en ignorant l’organisation, les collectifs qui les entourent.

Est-ce à dire que les français vivraient ce contraste entre isolement et soutien collectif d’une manière plus aiguë que d’autres ? Eh bien, c’est possible.

Le poids des collectifs de proximité en France

Le rapport des français à l’état est certainement très particulier : un mélange d’amour et de haine sans doute plus détonnant que dans d’autres pays moins centralisés. Mais là on ne parle pas de rapport à l’état : on parle de collectifs de proximité qui font face dans des situations exigeantes.

Il est certain que la vie en société, en France, se nourrit de moments de convivialité nombreux. Beaucoup d’étrangers sont sidérés, par exemple, du temps que nous passons à manger ensemble ou à boire un verre, à plusieurs, au café. On sait aussi que l’ampleur du réseau de sociabilité vient redoubler les inégalités de manière plus forte en France qu’ailleurs : être pauvre, c’est aussi y être isolé.

Plus ou moins qu’ailleurs ? C’est difficile à savoir, mais les règles de distanciation sociale ont montré, par contraste, l’importance des moments de fête collective, pour les français.

En tout cas, il ne me paraît pas faux de dire que les individus français sont moins solides, moins sûrs d’eux, que les individus d’autres sociétés, qui forment plus à l’autonomie. Cela a, également, souvent été souligné : l’éducation, en France, est critique et met beaucoup d’élèves sur la défensive, tandis que la pratique, dans d’autres pays, est de souligner les points forts de chacun.

Toutes ces bribes d’analyse (bien répertoriées) peuvent rendre compte de ce qu’effectivement, dans un contexte d’isolement et de mise en difficulté des sportifs, les collectifs aient tenu et se soient montrés particulièrement soudés parmi les français.

De ensemble à tous ensemble

Il faut, évidemment, souligner la différence entre des collectifs soudés par la compétition et la vision d’une société de partage ouverte à tous. Ce n’est pas nouveau : les évangiles, déjà, marquaient l’écart entre aimer ceux qui nous aiment et étendre cet amour même à ceux qui nous sont ou qui nous apparaissent hostiles.

Mais il n’en reste pas moins que la mise en tension des relations sociales, du fait de l’épidémie de COVID, fait ressortir des points de fragilité et des points de force et de résistance dignes d’intérêt. En France plus qu’ailleurs ? Peut-être.

Une nouvelle occasion de s’interroger sur l’usage de la recherche en France : les mésaventures de Sanofi

Sanofi a décidé d’arrêter son projet le plus avancé de vaccin contre la COVID-19 : il n’était pas assez efficace. L’événement a fait quelque bruit en France ; c’est un raté qui fait tache, et il a donné lieu à quelques hyperboles dans la presse. L’évocation de la France « pays de Pasteur » est répété comme un cliché, comme si un événement vieux de plus de cent ans devait mécaniquement continuer à porter du fruit, dans un contexte international bien différent de l’époque.
Le premier commentaire qui s’impose, est qu’il faut quand même ramener cela à de justes proportions : c’est en partie la faute à « pas de chance ». C’est le propre de la recherche de tenter, au risque d’échouer. Sanofi a suivi une piste qui s’est terminée dans une impasse. Il n’est pas le seul.
Autre commentaire : les Français semblent toujours tomber des nues quand ils découvrent qu’ils ne sont pas les meilleurs. Mais quand on représente moins de 1% de la population mondiale, il faut garder le sens de la mesure : logiquement, 99% des bonnes idées viennent d’ailleurs.
Enfin, la France reste un pays riche et privilégié : avec moins de 1% de la population, son PIB représente plus de 3% du PIB mondial.
Voilà pour ne pas aller trop loin dans la déploration.
Donc, mon propos n’est pas de déplorer, mais d’analyser.

Cette péripétie met en évidence des points durs qui ne sont propres ni à cette entreprise, ni au secteur de la pharmacie

Pour ce qui est d’analyser, le Conseil d’Analyse Economique a rédigé une note de synthèse assez suggestive quant au fonctionnement de l’innovation dans le secteur de la pharmacie. Je dois préciser que j’ignore à peu près tout de ce domaine de recherche. Je vais donc, dans un premier temps, ne faire que restituer les remarques qui m’ont le plus frappé, dans ce rapport.

D’abord, il y a quelques constats assez massifs : depuis 10 ans, les fonds publics pour la Recherche et Développement, dans le domaine de la santé, ont diminué de 28 % en France, pendant qu’ils augmentaient de 11 % en Allemagne et de de 16 % au Royaume-Uni (pays pourtant peu connu pour son soutien public à la recherche). C’est le genre de choix stratégique qui ne produit pas d’effet à court terme, mais qui, inévitablement, finit par provoquer des conséquences à moyen terme. Incidemment, le rapport rappelle que les chercheurs français sont mal payés en début de carrière (un tiers de moins que la moyenne des pays de l’OCDE). Alors que la mobilité internationale est bien plus facile aujourd’hui qu’hier, pour les jeunes chercheurs, c’est là aussi une pratique qui finit par avoir des conséquences.

Mais le rapport pointe une faille plus subtile qui n’a pas seulement trait aux volumes de financement. En fait, l’innovation en pharmacie se situe de plus en plus à la frontière de grandes entreprises et de petites start-ups. Chacune a un savoir-faire différent. Pour donner un exemple : BioNTech est une entreprise créée en 2008, qui emploie un millier de salariés (avec cette taille, c’est, d’ailleurs, déjà, plus une fédération de start-ups, qu’une start-up isolée), tandis que Pfizer est une entreprise créée en 1849 et qui emploie 80.000 personnes. Ce type d’alliance provient du fait que la recherche développement est, d’un côté, de plus en plus chère avant de parvenir à un produit commercialisable, elle est donc de plus en plus risquée ; mais, d’un autre côté, les idées de rupture font de plus en plus la différence. Les start-up sont donc des mines à idée, à condition qu’elles bénéficient d’un financement adapté pour couvrir les risques qu’elles courent. Séparer la logique financière des grandes entreprises et celle des start-ups est donc un moyen d’incorporer les nouvelles contraintes de la recherche-développement.

Alors, où est la faille dont je parle ? La France n’est pas dépourvue d’incubateurs pour soutenir le lancement de nouvelles start-ups médicales. Là où notre pays est défaillant c’est sur la suite de la phase d’incubation : entre les premiers pas de l’exploration autour d’une idée et son industrialisation. Je cite un passage du rapport :
« Une difficulté dans la phase de R&D des start‐ups réside dans le financement. Si celles‐ci font appel au capital risque pour financer leur développement, elles ne font généralement pas de profit et leur survie dépend de la rapidité avec laquelle elles vont pouvoir se développer. Sachant que l’activité de recherche nécessite des financements importants sur une longue période (entre cinq et dix ans), garantir des financements pérennes sur une telle durée n’est pas toujours aisé. Le financement public de la phase d’amorçage en France est très important et efficace, qu’il vienne de l’État, des collectivités locales ou de la Banque publique d’investissement (Bpifrance). […] En revanche, les financements sont chroniquement insuffisants sur la durée de vie des start‐ups et rendent la croissance des entreprises difficiles ».

Si on parle d’investissement de long terme, on découvre, en effet, que des fonds nationaux bien organisés structurent le capital des start-ups médicales aux Etats-Unis, ce qui n’est pas le cas en France, comme le montre le graphique ci-dessous :

C’est, on le voit, dans la phase du long développement d’une idée jusqu’à son éventuelle commercialisation que la France est défaillante.

Tous ces commentaires peuvent paraître passablement techniques, mais il me semble qu’ils désignent bien une difficulté de positionnement de la recherche et des chercheurs, en France, et pas seulement dans le domaine médical.

La caricature du chercheur, professeur Tournesol ou professeur Nimbus, a la vie dure

J’ai eu longuement l’occasion d’observer que les entreprises françaises se méfient des chercheurs (qui, souvent, le leur rendent bien !). Même dans les entreprises privées, il y a un clivage entre les chercheurs et les gestionnaires. Dans les domaines qui sont concernés par les grandes écoles d’ingénieur (ce qui n’est pas le cas de la médecine), cela rejoint le clivage universités / grandes écoles. On peut tourner autour de la question de plusieurs côtés, cela converge vers un constat d’ensemble : on compte éventuellement sur un chercheur pour avoir une idée venue d’ailleurs, mais la caricature qui fait du chercheur une personne distraite et peu au fait des contingences matérielles a la vie dure. A l’inverse, des personnes formées au management et à la gestion d’un processus standard sont mal outillées pour développer une idée encore inaboutie ou, tout du moins, elles le croient. J’avais eu l’occasion d’enquêter auprès d’incubateurs divers, à une époque, et ils m’avaient tous souligné le caractère critique de cette phase intermédiaire.

En Allemagne, par contraste, le doctorat est considéré comme une formation de base standard. Un grand nombre de cadres dirigeants ont un doctorat. En Suisse, autre exemple, les universités technologiques comme les Ecoles Polytechniques Fédérales de Lausanne ou de Zurich sont à la fois à la pointe de la recherche et du dépôt de brevets. Il y a une transition fluide entre recherche fondamentale, développement de start-ups, accompagnement sur le long terme et partenariats avec des entreprises. Cela renvoie à des populations variées qui communiquent entre elles. A l’inverse, le clivage français devient problématique, précisément dans cette zone intermédiaire qui est autre chose que l’émergence d’une idée, mais qui n’est pas encore quelque chose de tout à fait opérationnel. C’est là qu’il y a un espace social peu légitime, car il concerne, potentiellement, des personnes aux compétences mal identifiées qui peuvent mobiliser leur imagination pour peaufiner une idée, voir comment la faire évoluer en fonction des contraintes et des attentes. C’est assurément un défi tout à fait motivant, mais que peu d’institutions publiques ou privées, en France, sont prêtes à soutenir. En tout cas, pour avoir siégé au conseil scientifique d’une structure de ce type, je peux témoigner que, de tous côtés, ces structures engendrent le soupçon et peinent à trouver leur place.

Un clivage social finit toujours par engendrer des tensions et des limites collectives

Sortons du cas particulier de la recherche, pour dire qu’un clivage social finit toujours par émerger au grand jour. On le voit souvent, ces dernières années, au travers d’événements assez brutaux comme le mouvement des gilets jaunes et les tentatives pour le réprimer. On le voit, également, au travers des dialogues de sourds qui se croisent, sans jamais se rencontrer, sur les réseaux sociaux. Le clivage entre conception et exécution, autre exemple, est un classique de la sociologie du travail et on peut dire qu’il résume l’essentiel des conflits du travail.

Cela dit, on est plus habitué à observer des clivages qui ont trait à une forme de hiérarchie : les coupures entre ceux qui occupent le « haut » de l’espace social et ceux qui sont cantonnés en « bas ». Mais il existe également des coupures entre des formes de compétences différentes. Pour avoir tenté de pratiquer des dialogues, disons transfrontaliers, pendant une partie de ma carrière, je peux témoigner du fait que, pour un opérationnel, un chercheur se pose toujours trop de questions, et, qu’à l’inverse, pour un chercheur, un opérationnel ne s’en pose jamais assez. Mais il ne s’agit pas simplement d’une opposition entre des psychologies différentes. Cela correspond également à des institutions, des formes de financement, des valorisations économiques différentes. Il y a, sans doute, des raisons historiques au fait que ce type de coupure soit spécialement marqué en France : les différentes structures ont, pendant longtemps, dans notre pays, pu vivre leur vie indépendamment les unes des autres. C’est devenu plus problématique aujourd’hui. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ? Personnellement, je considère toujours comme une bonne nouvelle que des groupes sociaux séparés les uns des autres soient soudain obligés de coopérer.

Communiquer les uns avec les autres n’est pas seulement un acte optionnel de bienveillance, cela devient quelque fois une nécessité. En tout cas, si on va trop loin dans l’ignorance mutuelle, les tensions et les difficultés finissent par revenir vers nous comme un boomerang. Le rapport du Conseil d’Analyse Economique en donne un exemple, certes pointu et technique, mais qui fait réfléchir.

Les questions existentielles d’un sportif professionnel

Le cycliste hollandais Tom Dumoulin, au palmarès flatteur (il a gagné le tour d’Italie et le championnat du monde du contre la montre, par exemple), vient de provoquer un coup de tonnerre dans le milieu sportif, en annonçant qu’il souhaitait interrompre sa carrière (au moins provisoirement). Il veut prendre du recul et voir s’il a envie de continuer son métier de cycliste professionnel.
Ses motivations m’ont impressionné. Elle rejoignent, en effet, des questions profondes et récurrentes que, me semble-t-il, beaucoup de salariés se posent aujourd’hui. Il s’en est expliqué dans une interview vidéo que vous pouvez regarder (en hollandais sous-titré en anglais) sur Youtube.

Il vaut la peine de la citer un peu longuement, en version française : « Je sens depuis un bon moment, des mois peut-êre, un an en fait, qu’il m’est très difficile de savoir comment trouver mon chemin en tant que « Tom Dumoulin le cycliste ». Avec la pression qui est là, avec les attentes des différentes parties, je cherche simplement à très bien faire. Je veux que l’équipe soit heureuse avec moi. Je veux que les sponsors soient heureux. Je veux que ma femme et ma famille soient heureuses. Donc je veux bien faire, pour plus ou moins tout le monde, y compris mes coéquipiers. Mais, de ce fait, je me suis un peu oublié l’année passée. Qu’est-ce que je veux ? Que veut faire l’homme Tom Dumoulin de sa vie en ce moment ? C’est une question qui bouillonne profondément en mois depuis ces derniers mois. Je n’ai pas le temps de répondre à cette question, parce que la vie en tant que cycliste professionnel continue. On est dans un train express, on va au prochain camp d’entraînement, à la prochaine course, on vise les prochains objectifs. Mais la question reste là, et je n’ai pas le temps d’y répondre. [ …]. Et maintenant j’ai le sentiment que je ne sais plus quoi faire. Et que je continue à laisser les autres répondre à cette question, juste pour faire ce que tout le monde attend de moi. […] C’est pourquoi je vais faire une pause un moment. […] J’ai pris la décision hier. L’équipe me soutient dans cette démarche et ça fait vraiment du bien. C’est vraiment comme si un sac à dos d’une centaine de kilos avait glissé de mes épaules. Je me suis immédiatement réveillé heureux. Ça fait tellement de bien d’avoir finalement pris cette décision de prendre un peu de temps pour moi. »

Cette perte du sens, du travail que l’on fait, parce que l’on est sans cesse soumis aux injonctions et aux attentes des autres, au point de perdre pied soi-même, est une plaie de beaucoup de situations de travail, aujourd’hui. J’ai souvent entendu des personnes exprimer des questions et des souffrances du même ordre, dans des métiers divers et à des âges variés.

On pourrait penser qu’un sportif cherche, d’abord, à accomplir une performance, la meilleure possible, en se centrant, avant tout, sur ses capacités physiques. Mais il n’en est rien. Dans la suite de l’interview, Tom Dumoulin montre parfaitement l’engrenage dans lequel il s’est trouvé pris : « Je suis devenu Tom Dumoulin, « le grand cycliste néerlandais » et je suis censé le rester. Les gens autour de moi, mes proches, l’équipe et même moi, tout le monde a beaucoup d’attentes à cause de cette image. J’étais habitué, auparavant, à ne gérer que mes propres attentes. Et en tant qu’athlète de haut niveau, vos propres attentes sont déjà très difficiles à gérer. Vous êtes impatient et cela, en soi, peut déjà être stressant. Quand d’autres personnes attendent aussi beaucoup de vous, c’est facile de dire : « ne t’occupe pas de cela, ça ne les regarde pas ». C’est facile à dire, mais plus difficile à faire que je ne le pensais. »

S’épuiser dans la quête du regard des autres

Le sport, il est vrai, est un spectacle, et les champions sont soumis aux mêmes contraintes que dans le show-business. Il faut qu’ils tiennent leur rôle. Mais cette dépendance à l’égard du regard des autres, des commentaires qu’ils font, des images qu’ils vous collent à la peau, est répandue bien au-delà des métiers du spectacle. Il faut bien faire, il faut faire bonne figure, il faut se montrer « dans le coup », être « performant », rester au niveau, etc. Mais tout cela conduit-il à faire ce qui a le plus de sens pour soi-même ? En général, non : on fait face à la situation, mais on ne donne pas ce qui fait vraiment la spécificité de sa personne.

L’équipe Jumbo-Visma, à laquelle Tom Dumoulin appartient, est connue, dans le peloton, pour être une organisation redoutable, à la recherche de toutes les innovations, de tous les détails qui peuvent améliorer les performances individuelles et collectives. Elle débauche des coureurs en mettant l’argent qu’il faut sur la table et constitue des équipes faites pour gagner. En cela, elle est à l’image de beaucoup d’entreprises d’aujourd’hui. Or, on voit que cette organisation, pour performante qu’elle soit, laisse facilement de côté la subjectivité des salariés qui la composent.

On peut psychologiser la décision de Tom Dumoulin, et parler de dépression ou de burn-out. Mais ce n’est pas comme cela que je la perçois. Sur la vidéo, le coureur apparaît souriant et soulagé. On ne le sent pas déprimé. Le journaliste qui l’interviewe lui pose d’ailleurs directement la question :
– « Vous le dites avec un sourire. Y a-t-il de la tristesse derrière cela ?« 
– « Pas pour le moment. Non, ça fait vraiment du bien« .
En fait on observe plutôt quelqu’un qui a retrouvé une marge d’action, une marge de décision personnelle qu’il avait perdue. Beaucoup de ruptures de cet ordre, dans le travail, sont des ruptures salutaires. Quand on n’a même plus le temps et l’occasion de s’interroger sur ce que l’on fait, sur ses choix, il est temps de mettre le clignotant.

Soi et les autres : un juste équilibre à trouver

On pourrait trouver la démarche de ce champion égocentrique. Mais je pense qu’il s’agit d’autre chose. J’aime bien, à ce propos, le commentaire légèrement décalé que j’ai entendu, une fois, à propos du commandement : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce commentaire disait qu’il fallait trouver une sorte d’équilibre, de match nul, entre le prochain et nous-mêmes. Ou, dit autrement : nous ne pouvons pas servir authentiquement notre prochain, si nous sommes totalement sortis de nous-mêmes. Il y a donc un dialogue à construire entre les attentes des autres et ce qui fait le cœur de notre être.

Pour situer le dialogue dont je parle, je voudrais citer un épisode peu connu du livre des Juges, au moment où les israélites envisagent de désigner, parmi eux, un roi. Un prophète vient alors et leur raconte la parabole suivante : « Les arbres s’étaient mis en route pour aller oindre celui qui serait leur roi. Ils dirent à l’olivier : Règne donc sur nous. L’olivier leur dit : Vais-je renoncer à mon huile que les dieux et les hommes apprécient en moi, pour aller m’agiter au-dessus des arbres ? Les arbres dirent au figuier : Viens donc, toi, régner sur nous. Le figuier leur dit : Vais-je renoncer à ma douceur et à mon bon fruit, pour aller m’agiter au-dessus des arbres ? Les arbres dirent alors à la vigne : Viens donc, toi, régner sur nous. La vigne leur dit : Vais-je renoncer à mon vin qui réjouit les dieux et les hommes pour aller m’agiter au-dessus des arbres ? » (Jg 9.8-13). On devine la fin de l’histoire : seul le buisson d’épines accepte de régner ! Mais ce qui m’importe est que chaque arbre résiste à la demande qui lui est faite, au nom de tout ce qu’il peut faire de mieux pour les autres.

Aujourd’hui, cette question du rapport entre ce que je suis prêt à faire et la demande des autres est régulée par le marché. Et c’est ce que nous raconte Tom Dumoulin : les sponsors, ses employeurs et le public, forment un système qui lui adresse des demandes solvables. Mais ces demandes solvables finissent par écraser sa subjectivité. Il y a là une faille majeure dans les sociétés modernes, ce que l’on appelle parfois : les défaillances du marché. Un grand nombre de biens et de services d’une grande valeur ne sont pas bien représentés par le marché.

C’est un beau et un grand sujet de méditation ! Il devrait nous conduire à élaborer des projets qui obéissent à une autre logique ; des projets qui permettent de construire un dialogue, les uns avec les autres, plus riche et plus ouvert.

La liberté d’inventer

L’histoire commence par … Top Chef !

J’ai un plaisir particulier à suivre les épisodes de Top Chef, seule émission de téléréalité que je suis régulièrement. Il faut dire que j’aime cuisiner (à un niveau, on l’imagine, qui n’a rien avec voir avec celui de ces professionnels confirmés !). Cette année, un candidat a, à mes yeux, crevé l’écran dès la première émission. Adrien Cachot, chef d’un petit restaurant, à Paris, a tranché dès la première épreuve, en se dirigeant à pas lents vers le garde-manger, pendant que tous les autres candidats se bousculaient. Il a, à vrai dire, dérouté les coachs-chefs de brigade, qui se demandaient s’il était vraiment sérieux, à l’exception de Paul Pairet, chef de restaurants prestigieux et hors norme, à Shanghaï, qui a flairé tout de suite le potentiel de ce candidat atypique.

La suite a été à l’avenant : rapprochement improbable de saveurs, utilisation de produits habituellement délaissés, dessert à la pomme de terre, pâtisserie aux champignons, plat exceptionnel avec de la salade, etc., il n’a cessé de proposer des idées venues d’ailleurs, souvent inventées en temps réel. Adrien Cachot et Paul Pairet ont formé une paire réjouissante, s’entendant comme larrons en foire, Paul Pairet parcourant la scène en faisant l’avion chaque fois que l’un de ses candidats gagnait une épreuve. Lors de la demi-finale, diffusée mercredi dernier, les deux se sont tombés dans les bras, aussi émus l’un que l’autre, quand Adrien s’est qualifié pour la finale;

Paul Pairet dit lui-même qu’il n’a pas toujours compris les idées d’Adrien. Mais plutôt que de s’énerver quand il était dérouté par une de ses initiatives, il préférait éclater de rire. Il est clair que Paul Pairet a retrouvé quelque chose de lui dans ce jeune chef. Dans ce concours où la pression pour gagner est, évidemment, forte, il a fini par dire à Adrien qu’il l’avait choisi, non pas tellement parce qu’il voyait en lui un gagnant en puissance, que parce qu’il discernait en lui un cuisinier en devenir. Et Adrien, de son côté, a abordé les épreuves en usant systématiquement de ce qu’on appelle « la pensée latérale » : ne jamais concentrer ses forces pour aborder l’obstacle de front, mais toujours chercher une autre manière de voir le problème.

Cette rencontre entre un chef confirmé et un jeune chef est d’autant plus touchante qu’Adrien, comme beaucoup de personnes travaillant dans la cuisine, a eu un parcours scolaire difficile. Il dit lui-même : « j’ai été très tôt dans une case : sans avenir ». Enfant rêveur et peu concerné par l’école, il a fini par se découvrir en étant accepté en apprentissage chez un restaurateur. Très ému, en apprenant sa qualification pour la finale il a lâché : « ça a été très long, pendant toute ma vie, de décrocher quelque chose de positif ». De fait, aujourd’hui encore, ses idées stratosphériques ne font pas toujours l’unanimité. Dans le concours, il a souvent provoqué une curiosité bienveillante de la part des jurys, sans emporter tout à fait l’adhésion. Par moments, le courant est passé, mais la créativité a son prix : elle provoque rarement le consensus.

Une société qui manque d’espaces d’invention

Cette situation m’a fait repenser à un livre d’un chercheur américain, Matthew Crawford, Éloge du carburateur : Essai sur le sens et la valeur du travail (trad. franç., La Découverte, 2010). Matthew Crawford, n’est pas que chercheur. Il consacre à peu près un mi-temps à la réparation de vieilles motos. Une partie de sa thèse est assez classique : la division du travail oppose conception et exécution, de sorte que toute une partie de la population n’est pas censée développer ses capacités de conception dans le champ du travail. On se souvient, à ce propos, des remarques grinçantes de Georges Canguilhem : « Il est évidemment désagréable que l’homme ne puisse s’empêcher de penser, (souvent) sans qu’on le lui demande et (toujours) quand on le lui interdit ».

Mais Matthew Crawford va plus loin en disant que cette mise entre parenthèses de la part d’inventivité en chacun de nous s’est répandue dans, pratiquement, tout l’espace social. Entre les processus soi disant optimisés, la communication taillée au cordeau, les recettes toutes faites des consultants, la pesanteur des organisations, la part d’initiative de salariés même assez haut dans la hiérarchie est de plus en plus faible. Il relate, à ce propos, dans un style tragicomique, certaines des missions (assez bien rémunérées) qu’il s’est trouvé devoir remplir et qui étaient totalement dépourvues de sens. Pour ma part, en écoutant ce que racontaient de jeunes consultants de leur travail, j’ai souvent eu l’impression d’un travail incroyablement répétitif, même si les personnes avaient fait de longues études.

En fait, en réparant ses vieilles motos, Matthew Crawford dit que les défis que lui lancent de vieux modèles, dont les pièces détachées ne sont pas en magasin et qui résistent à des procédures rôdées, mobilisent davantage son imagination que les tâches réputées intellectuelles auxquelles il a eu l’occasion de se consacrer. Il parle « d’hypocrisie du travail créatif » et, de fait, ayant eu l’occasion de côtoyer pas mal de personnes assez haut placées dans les hiérarchies d’entreprises et même un grand nombre de chercheurs, je peux témoigner que la créativité n’est pas toujours ce qui est demandé aux salariés. Des personnalités comme Adrien Cachot lâchées dans les organisations verrouillées d’aujourd’hui donnent des sueurs froides à beaucoup de managers. Le paradoxe est que tout le monde a l’innovation à la bouche, mais qu’elle n’est pas si souvent au rendez-vous.

L’exemple de la réparation des motos, et l’exemple que je prends ici, à savoir celui de la cuisine, pourraient faire croire à une nostalgie romantique du travail manuel. Ce n’est pas exactement l’idée de Matthew Crawford : ce qu’il veut pointer du doigt est que nous ne parvenons plus à faire face à un problème concret. Ou bien nous sommes face au problème, mais l’organisation ne nous donne pas la marge d’action pour inventer une solution (et c’est la cause d’un grand nombre de malaises professionnels), ou bien tellement de médiations s’interposent entre le problème et nous, que nous ne mesurons pas en quoi et comment nous agissons sur ledit problème. Et cela vaut pour un problème social, culturel, etc., aussi bien que manuel.

Tout le monde n’a pas le goût d’Adrien Cachot, de Paul Pairet ou de l’auteur de ces lignes, pour les idées décalées. En revanche, je peux témoigner de l’enthousiasme jamais démenti des ouvriers à qui on a proposé de transformer leur environnement de travail pour qu’il fonctionne mieux.

De la revendication à l’invention

Dès lors, la seule position restante, pour ceux qui sont bridés dans leur inventivité, est la revendication. On sait que les français sont réputés pour leur insubordination. Personnellement, je me demande si c’est vraiment là la question de fond. Je pense plutôt que c’est un fruit du faible espace d’initiative que l’on donne aux enfants, aux écoliers, aux lycéens et aux étudiants, aux salariés, etc. Même dans les professions artistiques les règles et les contraintes de la production culturelle produisent du formatage. Est-ce plus le cas en France qu’ailleurs ? Si on compare la France à d’autres pays qui ont les mêmes possibilités économiques, j’ai tendance à le penser.

Quoiqu’il en soit, l’inventivité sociale est une ressource dont on aurait tort de se priver. Dans l’initiative qu’a prise Bruno Latour, pour aider tout un chacun à tirer des enseignements de l’épidémie de COVID19, et du confinement qui s’en est suivi, j’aime bien la troisième grande question qu’il pose : qu’est-ce qu’on invente ?
Mais qui va inventer ? Est-ce que c’est là quelque chose que nous devons déléguer, une fois de plus à des spécialistes de la question ?
Bruno Latour propose, précisément, pour éviter cet écueil, que chacun commence par faire retour « sur une expérience personnelle directement vécue. Il ne s’agit pas seulement, ajoute-t-il, d’exprimer une opinion qui vous viendrait à l’esprit, mais de décrire une situation. C’est seulement par la suite, si vous vous donnez les moyens de combiner les réponses pour composer le paysage créé par la superposition des descriptions, que vous déboucherez sur une expression politique incarnée et concrète, mais pas avant« .

De fait, si on veut inventer d’autres manières de vivre ensemble, le préalable est de libérer la capacité d’inventer qui sommeille (même si c’est à des degrés divers), chez tout un chacun.

Et cela renvoie, au passage, à des questions qui touchent l’organisation de l’église elle-même. Les protestants défendent l’idée du sacerdoce universel : chaque croyant est prêtre, à sa manière, et n’a pas à plier devant un magistère qui lui dit quoi penser et quoi croire. Met-on toujours en œuvre un tel sacerdoce universel ? Non, sans doute. Mais je peux témoigner que, lorsque l’on parvient à le mettre en œuvre, pour de bon, dans l’Eglise, on est étonné du résultat.

Vivre ensemble ou faire ensemble ?

Tout le monde est à peu près d’accord pour dire que le « vivre ensemble » est aujourd’hui problématique dans la plupart des pays. Cela se dit comme un constat : on voit que les rapports sociaux sont tendus, que les guerres civiles se multiplient ou que les groupes sociaux s’éloignent les uns des autres (y compris géographiquement). Et cela se dit également comme une injonction : il faudrait inventer ou recréer des lieux qui favorisent le « vivre ensemble ». Mais je pense que ce n’est qu’une partie du problème.

Une vieille expérience de psychologie sociale

A ce propos, une vieille expérience de psychologie sociale nous donne une piste suggestive. Elle indique, déjà, que le constat n’est pas si récent. En 1954 un groupe de psychologues sociaux décida de tenter une expérience avec des jeunes hommes (autour de 11 ans) pendant une colonie de vacances (je dirai ensuite sur quels points l’expérience a été critiquée). Il a réparti les jeunes dans deux camps. Au début les jeunes ne savaient pas qu’il y avait un deuxième groupe. Au bout d’une semaine, l’existence d’un deuxième groupe fut révélée. Tout de suite des jugements défavorables et des stéréotypes négatifs furent accolés à l’autre groupe (alors même que la constitution de chaque groupe avait été soigneusement pesée pour qu’elle ne reflète pas d’éventuels stéréotypes préexistants). Ces jugements s’accrurent suite à des jeux compétitifs opposant les deux groupes. L’hostilité devint croissante. Comme on peut l’imaginer dans une colonie de vacances, les expéditions punitives de nuit se multiplièrent, etc..

Ensuite le travail consista à voir comment ces jugements négatifs pouvaient revenir en arrière. Les animateurs proposèrent des activités en commun qui s’avérèrent être des échecs. Un repas partagé, entre autres, dégénéra en bataille de nourriture balancée aux ennemis. Ensuite les animateurs créèrent des situations où les deux groupes devaient coopérer pour résoudre un problème : tracter un camion en panne, faire face à une coupure d’eau, etc. Et ce sont ces moments de coopération qui ressoudèrent les deux groupes, au point qu’ils insistèrent pour revenir dans le même bus.

Il ressort, en résumé, de cette expérimentation que la coupure et l’isolement entre deux groupes crée de l’hostilité ; que cette hostilité croît quand les deux groupes sont en compétition les uns avec les autres ; qu’ensuite le simple contact entre les groupes ne suffit pas ; il faut un objectif commun qui nécessite la coopération entre les groupes pour surmonter cette hostilité.

Les critiques de cette expérience

Par la suite, on a d’abord critiqué le fait même d’utiliser des jeunes comme cobayes. On peut adresser cette critique à la plupart des expériences de psychologie sociale. En l’occurrence, je trouve l’expérience moins traumatisante que d’autres, où on a laissé des personnes face à un contexte hostile qui avait été artificiellement créé, sans leur donner les moyens de s’en déprendre. Ici on a au moins essayé (et avec succès) de récréer du lien entre les personnes.

On a aussi mis en doute le caractère artificiel de la situation. Les animateurs, même s’ils se sont surveillés, n’ont pas pu être complètement neutres et on imagine que l’expérience « marchant » ils ont (même faiblement) encouragé les jeunes à continuer. En fait, on a toujours mis en question les expériences qui ont montré que des personnes pouvaient avoir des comportements aussi changeants dans un laps de temps aussi court. Il y a là quelque chose de troublant et de déstabilisant.

Ce que j’en retiens

Mais ce qui m’intéresse le plus, dans cette expérience, est le moment où quelque chose n’a pas marché.
Car il est évident, même dans des situations non artificialisées, que l’isolement crée des stéréotypes stigmatisants. Il est bien connu, également, qu’un conflit crée de l’hostilité plus que l’hostilité ne crée un conflit. C’est parce que des groupes sont en conflit qu’ils ont un apriori négatif les uns sur les autres.
Mais suffit-il d’organiser de la « convivialité », d’organiser des rencontres, de rapprocher des groupes sociaux pour que leur hostilité réciproque diminue (une fois qu’elle est installée) ? C’est là que l’échec temporaire de l’expérience m’intéresse. Car, précisément, la co-présence, la simple rencontre, sont insuffisantes. J’en suis personnellement convaincu, mais c’est un résultat moins banal et moins répertorié. C’est là, en tout cas, que le « vivre ensemble » est un concept trop court.

Une diminution continue des occasions de coopération

Les stéréotypes négatifs, les jugements hâtifs, la méfiance a priori, se sont répandus ces dernières années, dans notre société. L’isolement y a sa part. Le rapport de la fondation Abbé Pierre sur le mal-logement, dont nous avons parlé dans un post précédent, souligne l’insuffisance du logement social. Il souligne également un phénomène plus difficile à identifier, car il ne touche pas directement les personnes les plus pauvres : le prix des logements dans les centre-ville est devenu trop élevé pour beaucoup de personnes qui ont un revenu seulement moyen. Donc ceux qui ne sont pas éligibles au logement social et pour qui le marché est trop cher doivent s’éloigner. Progressivement, les moins favorisés parmi les classes moyennes partent loin des grandes villes. La diversité sociale diminue par le milieu, ce qui est une situation un peu inhabituelle. Et cette fraction de la société qui s’éloigne est la plus réceptive au doute généralisé quant à la sincérité des autres groupes et à la valeur de ce qu’ils professent.

Voilà pour l’isolement. Mais qu’en est-il de la coopération ? La coopération dans le travail a chuté d’un cran, incontestablement. Les collectifs de travail sont de plus en plus petite taille et les systèmes de production virtuels ont pris beaucoup d’ampleur. Un produit, ou un service, ne passe plus tellement de main en main, il voyage, le long d’une chaîne logistique et, le long de cette chaîne, chacun récupère le travail de quelqu’un qu’il ne verra jamais. Ces « supply chain » sont, en plus, régulièrement reconfigurées. Il y a, peut-être, un peu plus de coopération avec l’usager final. Les situations d’interface avec les clients sont plus nombreuses que par le passé. Mais la tendance la plus forte est quand même l’émiettement des chaînes de production et donc, la disparition progressive des situations de coopération en face à face. Même le rapport à la hiérarchie a changé, dans la mesure où les chefs directs eux-mêmes doivent subir des injonctions, des décisions, des manières de faire, qui proviennent de personnes invisibles.

En dehors du travail, les quartiers ouvriers d’autrefois étaient des lieux où des personnes, mal payées, avec des métiers durs et qui vivaient des rapports sociaux souvent brutaux, construisaient ensemble des projets. Les situations d’autoproduction (jardinage, dépannage, couture) étaient souvent des occasions de coopération. Ces quartiers ont été, pour la plupart, laminés par la crise de l’industrie lourde, en France.

De toute manière, la marchandisation croissante des services pousse à l’individualisme. Si on peut acheter quelque chose que l’on devait produire à plusieurs, auparavant, on va, mécaniquement, perdre des relations de coopération. Cela peut être libérateur. Devenir moins dépendant d’un collectif est souvent vécu positivement : le collectif en question était souvent normalisateur, pour ne pas dire moralisateur.

Mais le résultat est qu’il y a de moins en moins de situations où l’on peut coopérer avec des personnes proches de nous et encore moins de situations où on a l’occasion de coopérer avec des personnes différentes de nous.

Dans « communication à distance », c’est surtout « distance » qu’il faut entendre.

Les outils de communication compensent-ils cet émiettement des collectifs ? Dans certains cas oui. Les logiciels libres, par exemple, sont le résultat de coopérations multiples entre des informaticiens éloignés les uns des autres. Dans le travail par projet, on peut, également, alterner des phases de rencontre en face à face et de communications à distance sans problème. Mais dans la plupart des situations ordinaires, la virtualisation des échanges augmente la distance entre des personnes qui ne sont pas déjà familières les unes avec les autres. Si on pense parler à un interlocuteur que l’on ne connaît pas, que l’on n’a jamais vu et avec qui on n’a jamais coopéré, on parle en fait à une image que l’on se fait de l’interlocuteur en question. On parle à une image fantasmée et très largement déformée. Du coup on se retrouve assez rapidement dans la situation des deux groupes de jeunes hommes, en colonie de vacances, qui ignorant tout de l’autre groupe, leurs prêtaient des intentions hostiles.

Qu’est-ce que la théologie a à dire sur la coopération ?

Maintenant, si on tente une mise en perspective théologique de cette situation, il faut dire que la théologie chrétienne ne s’est pas beaucoup intéressée à l’agir. Je renvoie ici aux remarques que j’avais faites dans : Agir, Travailler, Militer, Une théologie de l’action. Historiquement la théologie a vite mis l’accent sur la contemplation plus que sur l’action. La Réforme a un peu rectifié le tir, mais il n’en demeure pas moins qu’elle a fait beaucoup plus de commentaires sur l’être, sur notre statut devant Dieu, que sur le faire.

Or il se trouve que Jésus formule souvent l’appel qu’il adresse aux humains, dans les paraboles, sous la forme d’un travail. « Aller travailler dans la vigne » est une image fréquente. Le propos n’est pas de « retomber » dans une théologie de la justification par les œuvres. Laissons la justification de côté, un moment. Dieu nous appelle à travailler dans sa vigne parce qu’il nous fait confiance, parce qu’il trouve du plaisir à ce travail. Et cela a des incidences sur notre manière de coopérer avec les autres. Une brève parabole de l’évangile de Matthieu suffira à expliciter ce que je veux dire :  
« Quel est donc le serviteur fidèle et avisé que le maître a établi sur les gens de sa maison pour leur donner la nourriture en temps voulu ? Heureux ce serviteur que son maître en arrivant trouvera en train de faire ce travail. En vérité, je vous le déclare, il l’établira sur tous ses biens. Mais si ce mauvais serviteur se dit en son cœur : “Mon maître tarde”, et qu’il se mette à battre ses compagnons de service, qu’il mange et boive avec les ivrognes, le maître de ce serviteur arrivera au jour qu’il n’attend pas et à l’heure qu’il ne sait pas ; il le chassera et lui fera partager le sort des hypocrites : là seront les pleurs et les grincements de dents » (Mt 24.45-51).

Voilà : au fond de l’humanité dans toutes ses dimensions, il n’y a pas seulement le « vivre ensemble », il y a également, la coopération. C’est plus exigeant, sans doute, mais c’est plus riche et cela nous libère, les uns les autres. Cela nous libère, notamment, de nos projections hostiles à l’égard des autres.