Guerre et justice

La dernière encyclique du Pape, Fratelli tutti, a reposé la question de ce qui s’est appelé, dans l’histoire de la théologie, la « guerre juste ». Les lecteurs réguliers de ce blog savent que je suis mennonite et que je pense, par conséquent, que le chrétien est appelé à pratiquer la non-violence. Mais cela ne règle pas complètement la question de ce que le chrétien a à dire à la puissance publique sur la question de la guerre. Les premiers mennonites pensaient que les chrétiens n’avaient rien à dire à l’état : chacun vivait dans son monde (il est vrai que les états de l’époque ne leur laissaient pas beaucoup de choix). Mais, à tout le moins, ils refusaient de contribuer personnellement à un conflit armé.

La question de la guerre (juste ou injuste) se pose à partir du moment où on considère que le chrétien peut (voire doit) intervenir dans le débat public, dans un contexte où tout le monde ne partage pas sa foi et où l’état doit faire des compromis. C’est ce que je ne cesse de faire dans ce blog. Cela me conduit à regarder de manière un peu pragmatique ce que l’on peut retirer des réflexions actuelles sur la guerre juste.

Ne pas confondre violence légitime et guerre

Souvent le débat tourne court parce qu’on pense régler la question avec la notion de « violence légitime », chère à Max Weber. Mais, dans le cas de la violence légitime, on parle d’un état qui exerce la justice en tant que tiers non engagé dans un conflit entre deux personnes ou deux groupes. La légitimité, dans ce cas, est patiemment construire pour, précisément, éviter le plus possible les conflits d’intérêts et sortir de l’affrontement entre deux parties qui ont chacune leurs raisons. Or rien de tel n’existe dans une guerre où le tiers fait régulièrement défaut. Les deux belligérants se convainquent donc facilement que leur cause est juste, et personne ne peut les contredire.

Les lambeaux de droit international qui existent sont une tentative pour essayer de construire ce tiers qui fait défaut. Le pape François le mentionne tout en étant fort lucide sur sa portée réelle. Pour que les normes internationales et les structures d’arbitrage soient efficaces il faut, dit-il, « que des intentions spécieuses ne soient pas masquées et que des intérêts particuliers d’un pays ou d’un groupe ne soient pas placés au-dessus du bien commun du monde entier » (§ 257). Mais c’est précisément ce qui est souvent le cas dans un conflit armé !

Dans la plupart des situations on ne peut pas parler de guerre juste au sens d’une guerre qui serait menée par un tiers indépendant des parties en présence. C’est le talon d’Achille majeur de cette doctrine. Car ses tenants ont défini des critères, mais qui va estimer si les critères sont remplis ou non ?

La critique pragmatique et circonstanciée de l’encyclique

Un des intérêts de l’encyclique est de prendre ces critères au sérieux et de montrer (en se situant, précisément, dans une position d’arbitre, de tiers) qu’il est de plus en plus difficile d’y satisfaire, de nos jours.
Je liste une série d’arguments :
Le premier est que la doctrine en question sert plus souvent (pour ne pas dire exclusivement) à justifier une guerre, qu’à y renoncer. « On fait facilement le choix de la guerre sous couvert de toutes sortes de raisons, supposées humanitaires, défensives, ou préventives, même en recourant à la manipulation de l’information. De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. » (§ 258).
Le principe de la guerre juste veut qu’on se limite à la légitime défense, mais « on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel » (id.).
Le principe, encore, veut que l’on n’occasionne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. Mais la puissance actuelle de destruction des armes rend aujourd’hui cette idée plus qu’utopique.
« Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible “guerre juste”. » (id.).

Voilà l’essentiel de la discussion sur les principes. Il y a une autre difficulté qui vient du fait que la nature des belligérants a beaucoup changé. Ce ne sont plus tellement des nations qui se font la guerre, que des groupes (éventuellement soutenus en sous-main par des nations) au sein d’un pays donné. Or les guerres civiles, le terrorisme, la cybercriminalité, appellent d’autres réponses qu’une escalade de la violence.
Par ailleurs, la pauvreté qui est une source permanente d’hostilité est, en elle-même, une injustice à laquelle on ne saurait répondre par une guerre juste.

Les stratégies d’intimidation ont, par ailleurs, leurs limites. « Nous devons nous demander dans quelle mesure un équilibre fondé sur la peur est durable, quand il tend de fait à accroître la peur et à porter atteinte aux relations de confiance entre les peuples. La paix et la stabilité internationales ne peuvent être fondées sur un faux sentiment de sécurité, sur la menace d’une destruction réciproque ou d’un anéantissement total, ou sur le seul maintien d’un équilibre des pouvoirs » (§ 262).

Voilà, en gros, les points que soulèvent l’encyclique.
Il est intéressant de voir qu’ils ont été salués par Mgr Antoine de Romanet en charge du diocèse aux armées. Il rebondit sur le texte de l’encyclique et fait le commentaire suivant (consultable sur le site du diocèse aux armées) : « pour les pacifistes toutes les guerres sont considérées comme immorales. Pour les réalistes les guerres sont amorales, simples rapports de forces. La théorie de la guerre juste quant à elle considère qu’il est impossible de séparer la morale de la guerre, et conduit à un système de valeurs relatives à la justification morale de la guerre, ce qui peut être aussi éclairant que troublant, et ouvre la porte aux manipulations les plus redoutables. […] A chaque fois que la question de la guerre s’est posée dans l’histoire la tradition de la guerre juste a été considérée et scrutée mais aussi instrumentalisée et critiquée. Trop souvent cette référence philosophique essentielle est devenue une ressource idéologique et une forme rhétorique pour cautionner une entrée en guerre. A ceci s’ajoute le fait que le discours de la guerre juste transforme bien vite l’ennemi à combattre par les armes régulières en un criminel qu’il faut punir au nom de principes moraux« .
Venant de quelqu’un qui côtoie les militaires au jour le jour, ces réflexions méritent d’être prises au sérieux.

En tout cas, la dernière remarque est tout à fait vraie : la guerre accroît l’inimitié entre les groupes belligérants et l’invocation de la justice peut aggraver la situation. Chacun criminalise l’autre et se convainc qu’il faut le punir. Nous avons tous des exemples récents en tête. On dit parfois que les guerres font les ennemis, plus que les ennemis ne font la guerre.

Pourtant la guerre ou le rapport de force apparaît toujours comme une solution commode

Ces réflexions à froid montrent que, même en raisonnant sans référence chrétienne particulière, simplement en s’interrogeant sur la justice, la guerre est souvent une mauvaise solution ; mauvaise aussi bien du point de vue moral que du point de vue de ses conséquences pratiques.

Or le paradoxe est qu’elle continue à apparaître à des groupes divers comme une bonne idée. Il semble souvent plus commode d’impressionner, de tenir à distance celui qui nous pose problème, plutôt que d’essayer de s’entendre avec lui. Certes l’encyclique salue tous les lieux et tous les acteurs qui se consacrent à l’arbitrage et à la négociation. Mais les partisans de la négociation sont plutôt sur le reculoir, aujourd’hui. Les tenants des démonstrations de force diverses connaissent une certaine vogue. Les régimes autoritaires fleurissent un peu partout et ils ont une certaine popularité. Il y a sans doute une certaine ivresse à vouloir « en découdre ». Mais les réveils sont ensuite bien douloureux.

Questions d’économistes sur l’économie

(suite de mes deux derniers posts)

J’ai lu, peu avant le confinement, la version anglaise du livre d’Esther Duflo et Abhijit Banerjee (qu’ils avaient écrit avant de savoir qu’ils auraient le prix Nobel d’économie) et j’attendais la sortie de la version française pour en dire quelque chose. Finalement le livre est sorti en France le 12 mars et la brutalité et la soudaineté des événements qui ont marqué le printemps m’a conduit à laisser cette idée de côté. Mais j’y reviens aujourd’hui, pour ajouter une note à mes posts où je questionne :
1 les choix qui président au régime de la croissance actuelle, et
2 les options technologiques endossées sans vraiment de questionnement.

Le livre s’appelle donc Économie utile pour des temps difficiles. La lecture en est plutôt stimulante, certains chapitres plus que d’autres (les auteurs ne sont pas spécialistes de tout !).

La croissance destructrice ne reconstruit pas toujours

Les auteurs s’intéressent (c’est là leur spécialité) à la condition des pauvres et cela les conduit à remettre en question une sorte de crédo qui structure la science économique sur des modes divers :
Chacun reconnaît (premier exemple) que la croissance économique est destructrice (notamment au travers de l’innovation technique) : elle supprime des emplois en rendant obsolètes certaines activités. Mais, ajoute-t-on, immédiatement, tout le monde en profite. Les emplois détruits sont recréés dans d’autres secteurs et, assez rapidement, tout le monde profite de l’innovation technique et devient plus riche.
On explique également que l’ouverture des économies est forcément une bonne nouvelle pour tout le monde : certains secteurs soufrent de la délocalisation de leur production, mais, pendant le même temps, d’autres secteurs bénéficient de l’accès à de nouveaux marchés et, au total, chacun se consacre au domaine dans lequel il est le plus efficace, donc, une fois encore, tout le monde en profite. En résumé : l’évolution économique génère sont lot de mauvaises nouvelles à court terme qui sont toutes de bonnes nouvelles à long terme.
Voilà le type de croyance que le livre remet en question.

Esther Duflo et Abhijit Banerjee montrent, en effet, que cette conviction a priori souffre de nombreux contre-exemples. Le développement du commerce international a, par exemple, appauvri durablement certaines régions sans qu’aucun mécanisme de compensation ne vienne contrebalancer cet appauvrissement (c’est ce qu’ils expliquent dans le chapitre 3).
Et je me permets de citer un peu longuement un paragraphe très suggestif sur les méfaits durables de l’innovation technique :
« Si la vague actuelle d’automatisation ne fait que démarrer, il y en a eu d’autres dans le passé. Comme l’intelligence artificielle aujourd’hui, le métier mécanique à filer et à tisser, la machine à vapeur, [etc…] ont aussi, en leur temps, tout automatisé et réduit les besoins en main d’œuvre humaine.
Ce qui s’est passé à l’époque est ce à quoi on aurait pu s’attendre : en substituant des machines aux travailleurs pour certaines tâches, l’automatisation a eu un puissant effet de remplacement. Elle a rendu des travailleurs inutiles. C’est ce qui est arrivé aux artisans qualifiés qui filaient et tissaient à l’aube de la révolution industrielle. Et
[…] ils n’ont pas apprécié : au début du XIXe siècle, les luddites ont détruit les machines pour protester contre la mécanisation du tissage, qui menaçait leurs moyens de subsistance. Le mot luddite est aujourd’hui surtout utilisé de façon péjorative pour parler de quelqu’un qui refuse aveuglément le progrès, et l’exemple des luddites est souvent convoqué pour jeter le discrédit sur les craintes de chômage massif que pourrait susciter la technologie. Après tout, les luddites se sont trompés : les emplois n’ont pas disparu, et les salaires et les conditions de vie sont aujourd’hui très supérieurs à ce qu’ils étaient à leur époque.
Mais les luddites n’avaient pas aussi tort que cela. Les emplois qu’ils occupaient ont bel et bien disparu avec la révolution industrielle, tout comme ceux d’un grand nombre d’artisans. A long terme, tout est revenu dans l’ordre, mais le long terme a été, en réalité, très, très long. En Grande Bretagne, les salaires réels des ouvriers ont pratiquement baissé de moitié entre 1755 et
[…] le tournant du siècle, et c’est seulement après cette date que les salaires ont commencé à augmenter de nouveau. Ils ne retrouveront leur niveau de 1755 qu’en 1820, soixante-cinq ans plus tard » (pp. 310-311).
65 ans pour attendre les lendemains qui chantent, c’est, en effet, plutôt long !

Cela veut dire que les choix économiques peuvent mettre durablement en difficulté certains groupes sociaux ou certains territoires et que tout ne se lisse pas si vite. Une croyance du même ordre préside aux théories du ruissellement qui voudrait que si un groupe s’enrichit, tous finiront par s’enrichir. Mais c’est assez largement faux.

Quelle est notre marge collective d’arbitrage ?

Donc il ne suffit pas (pour revenir à mes posts précédents) de soutenir « la » croissance, comme s’il n’y avait pas plusieurs chemins possibles dans l’évolution économique. Et il ne suffit pas, non plus, de soutenir « l’innovation » comme si toute innovation était bonne à prendre. En refusant de se poser des questions on met en difficulté des pans entiers de l’espace social et, pour de longues années.

Mais a-t-on le choix ? L’idée prévaut, assez facilement, que les dynamiques économiques et technologiques spontanées sont irrésistibles. Chaque pays veut être bien placé dans la « course à la mondialisation ». Mais il est peut-être possible de se démarquer et de ne pas simplement raisonner en termes de plus et de moins. On pourrait, pour une fois, se poser des questions un peu radicales. Par exemple : est-ce que cela ne vaut pas la peine d’être collectivement un peu moins riches si les inégalités s’en trouvent réduites ?

Par ailleurs (c’est également ce que je suggérais dans mes posts précédents) suivre simplement la plus grande pente économique et technologique est source d’inconvénients majeurs. Est-ce que cela ne vaut pas la peine d’essayer d’éviter ces inconvénients (clivages sociaux, nuisances diverses, hypothèques sur l’avenir, technologies qui nous rendent dépendants, etc.) ?

En l’occurrence il arrive assez souvent que les modes de production plus respectueux de l’environnement fassent également une place plus large à des compétences diverses et à des acteurs locaux. Assurément ils ne permettent pas de produire au même prix. Mais le surcoût est compensé par le fait que l’on peut embarquer bien plus largement l’ensemble de l’espace social. Je dis tout cela en quelques mots : c’est en général vrai (mais pas absolument toujours). C’est quelque chose qui est à construire au coup par coup. C’est plus complexe que de simplement suivre le flux du « main stream » économique et technologique. Mais c’est une voie assurément prometteuse.

En tout cas, j’apprécie quand des économistes prennent du recul par rapport à leur discipline, remettent en question des hypothèses et cherchent d’autres voies.
Et j’ajouterai une note personnelle : il y a quelque chose qui me réjouit dans le parcours et dans les choix scientifiques d’Esther Duflo. Je retrouve, en effet, chez elle, un activisme et un côté légèrement iconoclaste tout à fait typique du protestantisme français et des mouvements de scoutisme protestants auxquels elle a participé. Iconoclaste, mais ni utopique, ni purement théorique, c’est là aussi un trait tout à fait typique de ce milieu.
En tout cas il y a matière à considérer, individuellement et collectivement nos choix. Nous ne sommes pas dans un train fou qui a échappé à tout contrôle.

La 5G et les Amish

La sortie d’Emmanuel Macron sur les Amish a, étonnamment, suscité pas mal de réactions. Difficile de savoir si la petite phrase était préparée d’avance où si elle lui est venue en direct. En tout cas, c’est intéressant de voir qu’un signifiant religieux est venu colorer ce débat sur l’implantation, ou non, d’une nouvelle technologie sur le sol français.
Un verbatim s’impose pour commencer : « La France va prendre le tournant de la 5G, parce que c’est le tournant de l’innovation. J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ! Je ne crois pas au modèle Amish. Et, je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine ».

Je me sens forcément concerné par cette sortie, car les Amish appartiennent à la mouvance Mennonite, à laquelle j’appartiens moi-même. Il en représentent, certes, une aile très particulière, mais je partage avec eux certaines convictions. A vrai dire, cela m’a plutôt retenu d’intervenir dans le débat, au départ. Ensuite, mon ami Francis Godard, m’a encouragé à dire quelque chose sur les enjeux de la 5G, donc je me suis décidé.

A propos des Amish

Commençons par les Amish. Plusieurs personnes ont souligné qu’ils n’étaient pas, par principe, hostiles à l’innovation technique, mais qu’ils cherchaient à en peser, collectivement, les effets sur la vie sociale, avant d’adopter ou non une technologie. On en ferait presque un modèle de démocratie technique ! Il ne faut pas non plus exagérer. Il s’agit d’une micro-société patriarcale bien plus que d’une démocratie. Et il est vrai qu’ils ont quand même un apriori négatif par rapport à toute innovation technique.

Cela dit, j’ai eu l’occasion de visiter (comme touriste religieux, si on veut) des communautés Amish aux Etats-Unis. Et il ne faut pas imaginer qu’ils vivent dans la misère et la frustration. Ce sont des gens plutôt bien dans leur peau, qui ne dédaignent pas le confort et qui vivent des tensions dans leur vie collective qui ne m’ont pas paru plus graves que celles que nous connaissons tous.

Au fond, ils me semblent porteurs d’une idée plutôt intéressante : ce n’est pas l’objet technique qu’il faut examiner en tant que tel, c’est le mode de vie dans lequel il s’insère qui importe, et la manière dont il va peser sur ce mode de vie (il faut, en effet, raisonner dans les deux sens : les modes de vie existants et les objets techniques qui s’y insèrent agissent réciproquement les uns sur les autres).

A propos de complexité

Pour revenir à l’intervention d’Emmanuel Macron, je suis d’accord que la question est relativement complexe. Mais, du coup, on ne peut pas user d’un argument aussi simpliste que de taxer ceux qui sont dubitatifs de tenants de la lampe à huile. Une fois de plus on retrouve, dans cette sortie, la caricature du discours technocratique : la question est complexe donc taisez-vous, vous n’y comprenez rien. C’est, assurément, un discours qui ne passe plus du tout la rampe aujourd’hui.

Je me suis demandé, cela dit, si on n’avait pas un peu surinterprété la sortie d’Emmanuel Macron, qu’il aurait fallu entendre sur le mode badin ou ironique. Mais la capture vidéo m’a révélé autre chose : un homme en colère et pas du tout en train de faire de l’humour. Ce qui signifie qu’il est, au fond, atteint par la remise en question qu’il affronte et qu’il ne trouve pas d’autre argument que : « c’est le tournant de l’innovation » et : on ne peut tout de même pas revenir à « la lampe à huile« . L’invocation des Amish laisse entendre qu’il y aurait en jeu une question de croyance. Et cela ne semble pas entièrement faux : croyance (presque aveugle) dans les vertus de l’innovation technologique, d’un côté, et doute de principe, de l’autre. Or la question de la croyance, à mes yeux, ne peut pas se limiter à la foi du charbonnier. Il faut en venir, pour le moins, à des convictions bien pesées. Et c’est ce que je vais essayer de faire.

Et si on creuse un peu, on s’aperçoit que la question de la 5G entraîne bien d’autres questions que celle d’une technologie ponctuelle. Elle interroge, en fait, les modes de vie urbains que nous voulons privilégier. Et donc le « modèle Amish », pour le coup, a quelque pertinence si on veut bien s’interroger un peu et ne pas céder par principe à l’adoption d’une nouvelle technologie pour être « moderne ».

Certains risques sont limités

Avant d’en venir à des considérations systémiques, mentionnons déjà certains des risques soulevés par les opposants de cette technologie. Certains de ces risques sont, a priori, assez faibles (ce qui ne veut pas dire qu’ils sont nuls). J’ai, naguère, assisté à une conférence de citoyens sur la question des antennes relais (j’ai assisté à une intervention qui précédait la mienne). Un expert en santé publique, assez équilibré dans ses propos, avait déjà souligné que s’il y avait un risque de santé publique lié aux ondes il serait beaucoup plus élevé à cause des téléphones (que l’on approche de son corps) que des antennes. Au jour d’aujourd’hui, les quelques risques mis en évidence sont extrêmement faibles, mais, avait déjà dit l’expert, un risque faible, à horizon de 10 ans, peut être fort à horizon de 30 ans. Il y a là des choses qu’on ne sait pas.

Le risque de captation des données par des tiers ne me semble pas non plus tellement plus accentué que lorsque l’on utilise une technologie comme le Wi-Fi, relativement peu sécurisée. Disons que si l’on porte attention à ce risque, il sera sans doute possible de s’en affranchir.

La question de l’empreinte carbone va beaucoup plus loin. Prises une par une, les antennes 5G seront moins gourmandes en énergie que les antennes des générations antérieures. Mais ce sont toutes les pratiques induites qu’il faut prendre en considération. Il est évident que cela va provoquer une augmentation des flux de données et un renouvellement du matériel de réception, toutes choses qui ont une empreinte carbone significative.

Et cette question de l’empreinte carbone nous renvoie vers la question des usages et donc vers les modes de vie urbains de demain.

La ville hyper-instrumentée : rêve, cauchemar ou fausse-piste ?

Si on lit les argumentaires des promoteurs de la 5G on y voit que l’usager lambda n’a pas grand chose à en attendre. Regarder des vidéos en plus haute définition en situation de mobilité n’a pas forcément beaucoup d’intérêt. Et le concept « d’internet des objets » ne me semble pas promettre beaucoup plus que des gadgets, pour l’homme de la rue (et sans doute pas nécessiter d’importants flux de données). Le besoin en flux de données plus efficaces est, aujourd’hui, surtout le fait des entreprises qui envisagent d’implémenter des innovations en utilisant bien plus de données mobiles qu’aujourd’hui.

Un premier champ est tout ce qui concerne le contrôle des process industriels. L’idée d’avoir des usines avec encore moins de présence humaine ne me semble pas forcément être une idée très intéressante. On est déjà allé très loin dans ce sens. Mais, surtout, je ne vois pas ce qu’une technologie mobile apporte, par rapport à une technologie filaire (avec une liaison par câble, par exemple).

Des remarques du même genre s’imposent pour tout ce qui concerne la médecine, voire la chirurgie à distance. Si on connecte deux sites, le fait que la technologie soit mobile n’apporte pas de bénéfice. Et on se dit, au passage, que la question des déserts médicaux reste presque entière, même si on arrive à faire bénéficier des structures rapprochées d’une expertise éloignée.

La 5G aura vraiment du sens si on l’implante dans des objets mobiles. Si elle sert à connecter des bâtiments l’intérêt est mince. On peut considérer comme plus simple, à la limite, la gestion d’un réseau de capteurs éparpillés sur un territoire et qui n’ont pas à se raccorder, un par un, à un réseau filaire. Alors cela débouche sur quoi ? L’aide à la conduite ? Peut-être, mais le partage d’informations en temps réel est déjà bien avancé. L’avancée sera plus évidente avec les véhicules autonomes qui auront, en effet, besoin d’énormément d’informations en temps réel. Sinon il y a tout ce qu’on appelle la « ville intelligente » où l’on essaye de rassembler des informations en temps réel sur ce qui se passe sur un territoire donné.

Tout cela vaut-il la peine ? Je donne ici la perception de quelqu’un qui a suivi d’assez près des projets d’innovation sur la ville intelligente, sans en être un spécialiste. Ma perception, donc, est que, dans ce domaine, on fait souvent fausse route quant à l’essentiel. On peut, par exemple, mesurer en temps réel la pollution dans une agglomération. Cela donne une connaissance plus fine que ce que des modèles peuvent produire. Mais l’essentiel est ailleurs : diminuer le taux de pollution. Et sur ce plan, affiner la connaissance ne sert pas à grand chose : on connaît les sources de pollution et on sait comment agir dessus. Le point dur est d’imaginer une organisation urbaine qui soit moins dépendante des transports. Certains imaginent (autre exemple) pouvoir instrumenter encore plus finement l’activité agricole. Mais les technologies de proximité, dans le domaine de l’entretien des sols et de leur préservation, semblent beaucoup plus prometteuses qu’un surcroît d’informations déversées par un algorithme. Les usagers des transports en commun (dernier exemple) pourraient accéder à des données plus fiables sur la situation en temps réel des autobus, si les capteurs GPS étaient mieux maintenus et les systèmes d’information suivis au jour le jour : là aussi c’est plus une question d’organisation de la maintenance que de saut technologique qui est en jeu.

Reste le véhicule autonome. Est-ce un rêve ou un cauchemar ? A priori cela semble bien de pouvoir disposer de moyens de transport souples et accessibles à chacun. Mais la question de l’occupation de l’espace se posera de toute manière. Et il reste donc décisif que la « marchabilité » de la ville soit accrue, sinon on sera simplement devenus dépendants d’un système de mobilité relativement énergivore (moins qu’une voiture individuelle, mais plus qu’un transport en commun) surtout si plus de personnes qu’aujourd’hui l’utilisent.

En résumé, avons-nous besoin de la 5G ? Tout dépend du but que l’on se fixe.

Le miroir technique aux alouettes

C’est certainement plus enivrant de penser à une nouvelle technologie que de s’affronter à des problèmes complexes d’organisation urbaine, de rapports sociaux tendus, de jeux d’intérêts contradictoires. Et c’est sans doute aussi pour cela que la critique d’une option technique est particulièrement désagréable pour des acteurs qui espèrent contourner les enjeux sociaux en déplaçant les limites techniques.

Il faut bien voir que toutes les entreprises qui sont actives sur le marché de l’informatique, de la téléphonie et des capteurs électroniques ont intérêt à faire croire qu’elles disposent de solutions miracles. Je ne suis pas hostile à l’innovation technique. Mais je pense qu’il y a d’autres domaines où des personnes innovent et inventent de nouvelles manières de faire. Elles ont sans doute moins de poids que les grandes entreprises qui dominent les marchés, aujourd’hui. Mais elles proposent des innovations qui me semblent être plus au cœur du sujet.

La croyance dont nous avons parlé au début de ce post, oriente le regard : ou bien on espère que la fuite en avant dans la ville interconnectée et massivement instrumentée va, par principe, venir à bout des enjeux écologiques, ou bien on porte attention à ce qui se vit, ici et maintenant, aux modes de vie sobres et à ce qu’ils inventent (collectivement) et on cherche à développer cette dynamique.
Il y a là, en effet, quelque chose de l’ordre du religieux : ce sont des convictions lourdement ancrées, des visions du monde qui s’opposent les unes aux autres et qui structurent la manière de penser et de vivre. Mais il n’y a pas d’un côté le complexe et de l’autre le rustique : il n’y a que de la complexité, de longues élaborations et des trouvailles, de part et d’autre.

Voilà : je n’ai pas répondu à toutes les questions soulevées par mon ami Francis (voir son commentaire à la fin du post sur la rentrée morose). Pour aujourd’hui, ce sera tout !

Crises de croissances

J’ai souvent lu avec intérêt les éditos et les billets de Laurent Joffrin, lorsqu’il était directeur du journal Libération. Que j’aie été d’accord ou pas d’accord avec ce qu’il écrivait, il m’intéressait parce qu’il recherchait, de manière assez pragmatique, les marges d’action à disposition pour essayer de construire des modes de vivre ensemble plus satisfaisants.
J’ai, cela dit, toujours eu un point de désaccord avec lui : sa célébration de la croissance, qu’il pare de toutes les vertus (même s’il admet, sans l’ombre d’une hésitation, le sérieux des contraintes écologiques à prendre en compte).
Alors qu’il essaye, aujourd’hui, de monter un mouvement de concertation et de réflexion, il récidive, dans un entretien accordé à l’Obs. Je le cite : « Je ne pense pas que la décroissance de la production soit souhaitable ni même possible. Cela ferait baisser le pouvoir d’achat des classes populaires. Au lieu de 300 000 « gilets jaunes », on en aurait des millions. Pour moi, la question sociale est une condition de la question écologique. Ceux qui crient haro sur la croissance oublient que c’est cette croissance qui a financé les écoles, les services publics, les hôpitaux. On doit compter sur la science, l’intelligence humaine pour découpler production et pollution. Cela suppose un changement des modes de vie mais aussi un progrès des technologies ».

L’argument se tient, mais toutes les questions cachées que ces quelques lignes ignorent, me semblent parfaitement révélatrices des difficultés de la classe politique, et des intellectuels qui gravitent autour, pour changer de logiciel et aborder les questions différemment.

Ce n’est pas la décroissance le problème, c’est le manque d’interrogations sur les conséquences du mode de croissance actuel

Commençons par dire que la notion de dé-croissance ne me convient pas vraiment. Elle entraîne, en effet, trop vite, avec elle, toutes les ambiguïtés de la notion de croissance. La croissance est une sorte de vaste fourre-tout où l’on répertorie tous les échanges marchands entre les personnes, quel qu’en soit l’objet. Les dépenses publiques, pour leur part, sont assimilées, dans le calcul du PIB (et donc de la croissance) à des échanges quasi marchands, où les contribuables payent pour les services qu’ils reçoivent. Quelqu’un qui se livre à une activité bénévole, pour le compte des autres, ne contribue pas à la croissance mesurée. La croissance n’est donc qu’un chiffre. On peut très bien utiliser moins de matières premières, moins d’énergie et multiplier les services que l’on se rend, moyennant finance, les uns aux autres : cela engendrera, mathématiquement, de la croissance.

La croissance, on le voit, n’est qu’un mot qui peut recouvrir des réalités bien différentes. Donc, pour moi, l’idée n’est pas de suivre, à l’envers, le chemin qui a été suivi par le passé, mais d’en inventer un autre.

Puisque l’on parle de gilets jaunes, il faut dire que la manière de valoriser économiquement, aujourd’hui, l’innovation technique, est en train de siphonner les emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés et que toute politique qui entend continuer sur ces rails se heurtera aux gilets jaunes. Beaucoup de gens ne sont pas intéressés par la croissance, aujourd’hui, car cette croissance ne leur promet rien.

Et l’argument redistributif sous-jacent qui veut que la croissance paye les hôpitaux, les écoles et les services publics, a été beaucoup plus vrai entre 1945 et 1980, qu’entre 1980 et 2020. Depuis 1980 (environ) la croissance ne contribue plus à résorber les inégalités et les services financés par l’impôt sont en crise chronique. Et ce n’est pas seulement affaire de volonté politique, de poids des lobbys, de mondialisation ou de tout ce qu’on voudra : c’est aussi, et fondamentalement, parce que l’on a investi dans certains secteurs, que l’on a consacré du temps à certaines activités, bref, qu’implicitement, au travers des allocations de moyens on a fait des choix qui sont défavorables à des pans entiers de l’espace social.

Les enjeux soulevés par les mouvements écologistes, aujourd’hui, ne sont pas seulement portés par des « menaces ». Ils concernent également la possibilité d’investir dans des activités dont plus de personnes tirent bénéfice et qui laissent moins de gens sur le carreau (aussi bien du côté des travailleurs que des bénéficiaires de leurs activités).

Donc détricoter les logiques dominantes de la croissance actuelle est indispensable, y compris (et même surtout) pour ceux qui ont des fins de mois difficiles.

La construction d’un projet commun, talon d’Achille de l’offre politique actuelle

Ces derniers n’adhèrent pas à l’offre politique dominante. Ils ne sont pas les seuls. Le manque d’adhésion aux projets politiques nationaux est aujourd’hui largement répandu. Pour ceux qui tirent profit, spontanément, de la marche des affaires, ce n’est pas un problème. Pour les autres, la simple idée de redistribution, de partage du gâteau ne suffit plus à construire un projet commun. C’est l’échec de toutes les politiques marquées à gauche : n’avoir tenté de faire que de la macro-économie et laisser largement de côté le soutien à des projets construits en commun.

Or ce qui est en train d’émerger est que l’idée de construire des manières de vivre plus respectueuses de l’environnement est un axe autour duquel quelque chose comme un projet commun peut émerger. On se rend compte, justement, que ce n’est pas seulement affaire d’innovation technologique pointue et de grands investissements. Cela suppose également de s’interroger sur ce que l’on peut organiser localement, sur les ressources communes que l’on peut agréger et mettre en synergie. Et se battre ensemble pour tenter de surmonter les obstacles qui sont devant nous est mobilisateur.

Lors des élections municipales certains ont tenté de discréditer les programmes écologistes en parlant d’écologie punitive. Peut-être qu’eux se sentaient punis. Mais du côté des électeurs il me semble qu’il y a plutôt l’enthousiasme de retrousser ses manches tous ensemble et de fédérer les bonnes idées.

Pas d’angélisme : la politique écologique a ses contradictions et ses luttes de pouvoir, comme toute politique. Ce que je veux plutôt souligner est qu’il est illusoire, aujourd’hui, de penser réunir des électeurs autour de l’idée de poursuite de la croissance, sans remise en question forte et de redistribution des « fruits » de ladite croissance qui, aux yeux de beaucoup de personnes, apparaissent, aujourd’hui, comme des fruits pourris.

Les valeurs monétaires sont des valeurs faibles

Que les fruits soient pourris ou pas, de toute manière, les politiques gestionnaires qui se limitent à agir sur des paramètres économiques génèrent peu d’adhésion. Tout le monde a envie de s’enrichir, mais l’enrichissement ne suffit pas à créer un projet de vie collective. On peut même dire que la monétarisation croissante des activités les a assez largement vidées de leur sens. Ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois se sentent évidemment concernés par leurs conditions matérielles de vie. Mais ils ont également besoin de se sentir pris en considération et de participer à quelque chose de collectif (chose que le mouvement des gilets jaunes a souvent permis).

Le constat sur la faible adhésion engendrée par des politiques qui n’ont d’autre horizon que de gérer des indicateurs n’est pas nouveau. C’était déjà la thèse de Jürgen Habermas dans Raison et légimité, Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé (l’ouvrage en allemand date de 1973). Mais il semblerait que la leçon n’ait guère été entendue par les gouvernements successifs qui se sont pratiquement tous noyés dans la gymnastique des grands agrégats et des comptes publics.

Bien sûr, tout cela rejoint (faut-il le souligner ?) les évangiles et leur inlassable questionnement sur l’attention que nous accordons à l’argent. J’en citerai cette fois-ci une formule assez étonnante : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Comme si la dynamique que nous pouvons construire avec des proches, les liens que nous pouvons nouer, les projets que nous pouvons faire les uns avec les autres étaient assez forts, assez puissants pour contrebalancer tout ce que la monétarisation stérilise. Mais c’est l’enjeu et la question que nous renvoient sans cesse aussi bien les défis de la transition écologique que la longue confrontation à l’épidémie de COVID : que faisons-nous, que construisons-nous, que vivons-nous ensemble ?

Ces dernières questions sont présentes, naturellement, dans les réflexions de Laurent Joffrin. Mais elles me semblent être présentes de loin, au niveau national plus que local, et ne pas s’accrocher à des formes d’action concrètes. C’est là que les partis politiques nationaux ont failli, en ne retenant du militantisme qu’une manière commode de ramasser des voix, sans vraiment renvoyer l’ascenseur en essayant de faire fructifier la poussière des projets collectifs locaux.

Quand les automates publicitaires essayent de nous faire voir la vie en rose

Il n’est pas si fréquent que Le Canard enchaîné relaye (et positivement) un article du Figaro ! On lit pourtant, dans le numéro du 16 septembre, un article : « Des robots en folie frappent les journaux au portefeuille », qui reprend largement (en le citant explicitement) un article du Figaro du 9 septembre : « Les listes noires empoisonnent la pub en ligne ».
De quoi s’agit-il ? Les annonceurs s’en remettent à des robots pour discerner si les bannières publicitaires qu’ils proposent, sur tel ou tel contenu en ligne, se marient harmonieusement, ou pas, avec le contenu en question. Si ledit contenu est considéré comme anxiogène ou moralement problématique, il est inscrit sur une liste noire et aucune publicité ne lui sera accolée.

J’ai, pour ma part, un bloqueur de publicité sur mon navigateur et la question ne me concerne donc pas directement. Mais elle me semble néanmoins dire quelque chose d’important.

Au départ on peut comprendre la préoccupation : une compagnie aérienne ne souhaite pas accoler sa publicité à un article qui relate un crash. Mais, ensuite, la situation a pris de l’ampleur, des robots sont, comme je l’ai dit, venus à la rescousse et on ne peut pas dire que leurs logiciels fassent dans la subtilité.

L’inflation délirante des listes noires

Je donne quelques exemples, que citent Le Figaro et Le Canard enchaîné. Tout ce qui concerne le COVID (et les mots qui naviguent autour) a été considéré comme anxiogène et donc banni ! Cela élimine mécaniquement tous les sites d’information. En fait, la sélection se fait à partir d’une liste de mots à éviter : on est loin de l’intelligence artificielle. Cela relève d’un logiciel plutôt rustique. Le chiffre 47, rappelant le fusil d’assaut AK47 a été blacklisté. S’il apparaissait par hasard dans un papier, cela suffisait à l’éliminer. La mention de la duchesse de Sussex a été interprétée comme une allusion au mot « sex » ! Des recettes de cuisine ont été considérées comme hors champ car elles parlaient d’alcool et / ou de couteaux.

C’est du grand délire et on se demande pourquoi des annonceurs recourent encore à de tels filtres. La réponse est limpide : les annonceurs n’en savent rien. Ils confient leurs plans médias à des ordinateurs qui dialoguent avec d’autres ordinateurs et auto-entretiennent un système devenu fou. Et dans un contexte où l’offre de supports est surabondante il n’y a pas lieu de se poser trop de questions.

Qu’est-ce que cela dit sur le monde enchanté de la publicité ?

Mais ce que les algorithmes produisent est rarement un effet totalement non voulu. En l’occurrence, et à la base, il y a la volonté des annonceurs de transporter leurs acheteurs potentiels dans un monde enchanté, dépourvu de souffrance et de questions trop préoccupantes. Et si cela conduit à éliminer de l’horizon toutes les publications qui, d’une manière ou d’une autre, peuvent conduire les lecteurs à s’interroger … c’est une partie de l’effet recherché.

Depuis Max Weber, on a beaucoup glosé sur la perte d’influence des grandes religions et sur le « désenchantement du monde » qui l’a accompagnée. Mais la demande d’enchantement n’a pas, pour autant, faibli. Elle se réfugie pour partie dans le rêve d’une consommation bienfaisante et joyeuse. Les religions, dans leur volonté d’enchantement, ont, par le passé, tenté de gommer tout ce qui contredisait leur interprétation du monde. La chose étonnante est que l’on retrouve, aujourd’hui, cette volonté de mettre sous le boisseau les côtés désagréables du monde qui pourraient décourager les consommateurs de passer à la caisse.

On sait depuis longtemps (et bien avant l’apparition de la publicité en ligne) que les annonceurs pèsent sur les contenus éditoriaux. C’est parfois brutal, c’est parfois plus subtil. Cela passe, à l’occasion, par une autocensure pas forcément consciente : on va éviter de dire du mal d’un gros annonceur dans une publication qu’il contribue à financer. Désormais cela va un cran plus loin : un annonceur veut être associé à un monde lisse, dépourvu de dilemmes moraux et de difficultés.
Le délire informatique que cela produit n’est que l’image démesurément amplifiée de cette nouvelle tendance.

Rentrée morose

La rentrée, cette année, a des colorations plutôt grisâtres. Chacun va reprendre, comme il le peut, des activités lourdement entravées par des gestes barrières, dont on multiplie l’extension, de jour en jour, sans que l’on jugule réellement la reprise, lente mais sûre, de l’épidémie.

L’empêchement d’agir : une problématique très actuelle

Yves Clot, psychologue du travail, a écrit des pages décisives sur « l’empêchement d’agir » : toute forme d’action renvoie, comme à son verso, à toutes les autres actions auxquelles on doit renoncer pour la mener à bien. Dans le champ particulièrement contraint du travail, les empêchements sont parfois bien lourds à porter et de nombreux salariés vont mal, du fait de tout ce qu’ils ne peuvent pas faire. On leur demande d’atteindre un but, mais, dans le même temps, on contraint leurs moyens d’action.

Je pense avec une force particulière à ces travaux d’Yves Clot ces jours-ci. Le mot d’ordre est à la reprise de l’économie et j’en comprends bien la nécessité (encore qu’un peu plus de discernement dans le maniement de « l’économie » en question ne ferait pas de mal). Mais on accompagne cette injonction de toute une série d’empêchements d’agir qui mettent les employeurs autant que les salariés sous tension.

Et, pour des gens comme moi qui ne sont plus sur le marché du travail, l’empêchement est là aussi. Il y a un ensemble d’activités qui tissent, en temps normal, mon quotidien, qui deviennent lourdes et auxquelles je finis parfois par renoncer, car l’empêchement d’agir qui les accompagne les vide de tout sel.

Quand on bute sur des limites

Le fait que l’homme bute sur des limites qui entravent son action ne devrait peut-être pas me surprendre. C’est quand même une vérité théologique. Et puis je ne cesse de défendre les politiques écologistes qui, précisément, incorporent les limites que la société doit admettre dans son fonctionnement.

Mais il y a une différence quand même. Si on prend en compte les conséquences écologiques de nos actes, cela, finalement, relance notre créativité. Nous pouvons imaginer de nouvelles manières de faire qui respectent davantage les équilibres naturels et, ainsi, découvrir de nouvelles richesses que nous ignorons lorsque nous prenons sans cesse les raccourcis de l’économie (de temps, d’argent, d’effort) à court terme.

Dans les circonstances présentes on ne voit pas bien comment transformer la contrainte en créativité. On attend que les choses passent, sans vraiment inventer une nouvelle manière de vivre. Et les discours gouvernementaux ne poussent pas vraiment à cette créativité. On pointe du doigt tel ou tel groupe considéré comme irresponsable. Mais la réalité est assez complexe. Dans les pointages que fait Santé Publique France sur les clusters identifiés (sachant qu’une part importante des contaminations se fait hors cluster), les origines les plus fréquentes des clusters récents sont les suivantes : entreprises publiques et privées (hors établissements de santé) 117, établissements de santé 30, milieu familial élargi (plusieurs familles impliquées) 33, rassemblements temporaires dans le cadre d’événements divers 67. On a donc beau jeu, d’un côté, de pointer du doigt les activités festives des jeunes et, de l’autre, les risques provoqués par les situations de travail. Mais, au total, comment vivre ensemble, que ce soit pour travailler, pour se rencontrer ou pour faire la fête, tout en incorporant les limites auxquelles nous contraint l’épidémie ? Il n’y a, pour l’instant, pas de réponse à cette question.

Quel sens donner aux limites ?

Du coup il faut revenir sur cette histoire de limites. L’idée de démesure (ubris en grec) n’est pas vraiment présente dans la Bible. C’est plutôt quelque chose qui appartient au champ hellénistique. Dieu, dans l’Ancien Testament, n’est pas incommodé par les avancées et les progrès des hommes (nonobstant ce qu’une lecture rapide de l’épisode de la tour de Babel pourrait faire croire). Mais il s’élève contre l’injustice, contre les grands qui piétinent les petits, contre Caïn qui tue Abel. La limite que Dieu pose est là pour rappeler à chaque homme qu’il a à prendre son prochain en considération.

Les limites écologiques ont un sens parce que, en les transgressant, nous atteignons d’autres hommes (ou des générations futures), que nous empoisonnons ou dont nous dégradons l’environnement de vie. Et c’est ensemble que nous devons inventer des formes de vie qui font leur place à chacun.

Dans le cas de l’épidémie, nous respectons des limites pour protéger des personnes vulnérables. Mais il ne me semble pas que nous inventons des formes de vie collectives, même transitoires, qui incorporent les attentes, les besoins, et les nécessités de tout un chacun.

Qu’est-ce qu’être excellent ? (Shanghai et autres classements)

Le 15 août a été publié le très attendu classement de Shanghai qui tente de comparer les universités, les unes avec les autres, à travers le monde. On en a, finalement, peu parlé dans la presse, peut-être parce que les résultats des universités françaises sont moins catastrophiques que d’habitude ! De fait, depuis plusieurs années, des opérations de regroupement entre établissements d’enseignement supérieur et de recherche ont été menées, en France, dans le but de faire meilleure figure à ce classement et, mécaniquement, ces opérations ont fini par porter leurs fruits. Dans la mesure où bon nombre d’items de ce référentiel sont des chiffres absolus, et non pas des pourcentages, plus une université est grande, mieux elle figurera. Cela ne signifie pas, pour autant, qu’elle produit de meilleurs travaux.

L’excellence, un mot valise

Ce classement (même quand on le méprise) a soutenu, à travers le monde, depuis sa création, une course à « l’excellence », mot que l’on emploie souvent sans s’interroger sur son sens.
L’étymologie est intéressante : excellere en latin, signifie, dépasser, être au-dessus. C’est donc un mot relatif et, si on l’emploie dans ce sens, le nombre de personnes excellentes est plus ou moins toujours le même. Ce n’est pas toujours dans ce sens qu’on l’emploie en français. Mais il est clair que les classements divers (entre lycées, entre grandes écoles, entre universités en France et à l’international), désignent toujours un numéro 1, et aussi peu d’institutions dans les dix premiers (dix, exactement !), quel que soit le niveau des établissements en question !

Le Trésor de la langue française propose, à côté de ce sens relatif, une acception plus qualitative ; excellent : « qui possède le maximum de qualités requises pour correspondre, presque parfaitement, à la représentation idéale de sa nature, de sa fonction« . Là cela pose une question plus intéressante : que cherche-t-on à faire le mieux possible dans l’enseignement supérieur et la recherche ? A cela, il y a une pluralité de réponses possibles et c’est, en fait, le propos de ce post.

Je ne vais, il faut le préciser, pas ironiser sur la recherche de l’excellence. Je serais mal placé pour le faire. J’ai dirigé, en effet, un LABEX (laboratoire d’excellence) suite à un appel d’offres mis en place, entre autres, pour contribuer à faire remonter la recherche française dans les classements internationaux. Mais, tout en coordonnant l’équipe qui montait le dossier de candidature, puis tout en dirigeant, ensuite, la structure, je n’ai cessé de me poser la question de savoir en quoi, exactement, on souhaitait exceller.

Se confronter aux autres : différentes manières d’être excellent

Il ne faut, d’abord, pas se cacher derrière son petit doigt : la recherche est un milieu foncièrement compétitif. J’ai dirigé une école doctorale, avant de diriger le LABEX, et, vu que les allocations doctorales sont en nombre limité, j’ai toujours essayé de produire un jugement collectif le plus éclairé possible, afin que les allocations aillent aux « meilleurs » candidats. Quant aux recrutements de maîtres de conférence, ils provoquent un afflux de candidatures : en général, au moins cent dossiers pour un poste! Quel que soit le critère retenu, il faut bien choisir.
On ne cesse d’être comparé aux autres chercheurs, pour l’accès aux revues, pour l’accès aux financements de recherche, dans les colloques ou les séminaires, etc. Cela ne veut pas dire que l’on est obligé de rentrer dans cette concurrence plutôt cruelle : on peut parfaitement mener sa vie de chercheur en se contentant d’une position obscure. Mais si on veut faire passer ses idées, même modestement, il faut être prêt à quelques combats.
Mais la question de l’excellence doit-elle se limiter aux résultats de ces diverses compétitions ?

Une chose qui est apparue, au début des années 2000, quand les premiers classements sont sortis, c’est que les chercheurs français étaient moins présents que d’autres dans les revues internationales. Je peux témoigner que c’était spécialement vrai en sciences sociales. Et il ne faut pas invoquer les « standards anglo-saxons ». La recherche effectuée par des anglophones est bien plus diverse qu’on ne le pense et, en sciences sociales, elle est parfois encore plus marquée à gauche qu’en France ! Cela voulait-il donc dire que les français faisaient de la mauvaise recherche ? Pas vraiment : dès que les jeunes chercheurs ont pris conscience du problème, ils ont publié comme les autres (et pas seulement les anglophones) dans des revues internationales. La seule chose est que la recherche française a dû s’intéresser de plus près à ce qui se publiait à l’étranger, et cela lui a plutôt profité. Et cela a également profité aux pays qui connaissaient mal la recherche française.

Sortir de son environnement habituel et s’intéresser à d’autres points de vue est pratiquement toujours source d’enrichissement. Mais cela ne passe pas forcément par la compétition. Dans le cadre du LABEX nous avions soutenu la constitution de groupes de recherche interlaboratoires sur des sujets émergents. Les (petits) financements étaient faciles à obtenir, du moment que les collectifs travaillaient en réseau à partir de points de vue différents. Le résultat a été une belle créativité, là où les logiques de compétition tendent, au contraire, à favoriser les chercheurs qui se spécialisent dans un objet restreint et creusent un sillon donné où ils deviennent des références.

En dehors du LABEX, sur le même site géographique, d’autres structures se sont crées pour favoriser les transfert entre recherche et innovation (y compris des innovations sociales) : c’est une autre manière de faire se rencontrer des points de vue différents. Aux Etats-Unis le passage de la recherche au marché est fluide et cela a donné naissance aux GAFA. Il existe peut-être une autre manière de faire. En Europe continentale, on est un peu partout à la recherche de cette autre manière. Les avancées sont laborieuses. Il n’empêche que, là aussi, cela a fait avancer aussi bien les chercheurs que leurs vis-à-vis. Je ne sais pas si les uns et les autres sont devenus excellents, mais ils sont assurément devenus meilleurs.

Au milieu de tout cela, question franco-française, le rapprochement du monde des grandes écoles et de celui des universités a donné lieu a beaucoup de crispations. Mais, une fois de plus, j’en tire un bilan plutôt positif (j’en parle au passé, car j’ai quitté le navire en 2017, en partant à la retraite).

Dans une société de plus en plus cloisonnée, une des missions de la recherche et de l’enseignement supérieur est de ne pas céder au cloisonnement eux-même et de se confronter, de manière créative, à d’autres manières de voir. Je pense que là, c’est un domaine où cela vaut la peine de parler de quête de l’excellence.

Il n’y a pas que les prix Nobel qui sont utiles : l’excellence a une portée bien plus vaste

Le talon d’Achille du classement dit de Shanghai est qu’il donne un poids exagéré aux prix Nobel. 10 % de la note tient compte du nombre d’anciens élèves qui ont eu le prix Nobel (ou la médaille Fields en mathématiques) et 20 % de la note, le nombre de prix Nobel parmi les chercheurs qui travaillent actuellement pour l’institution. Encore 20 % de la note tient compte du nombre de publications dans seulement deux revues : Nature et Science. En clair, on survalorise une toute petite partie des chercheurs, et les universités qui veulent être en tête de liste peuvent parfaitement poursuivre une stratégie élitiste : mettre le paquet sur quelques cracks et se désintéresser de tous les autres.

Cela rejoint peut-être une vision romantique de la science : une histoire héroïque dominée par quelques génies en petit nombre. Mais l’essentiel des avancées scientifiques, depuis 1950 au moins, a été le fait d’une poussière d’individus et de collectifs et c’est la qualité du milieu, dans son ensemble, qui importe, plus que l’existence de telle ou telle tête d’affiche. Il importe donc davantage de créer des écosystèmes innovants, que de monter des écuries de course.

Et puis l’enseignement supérieur et la recherche ont partie liée : nous sommes dans des sociétés complexes et il est, dès lors, indispensable de former des personnes qui seront en mesure de faire face aux enjeux de ces sociétés. Il y a ce qu’on appelle la formation par la recherche (et même ceux qui font des masters professionnels doivent apprendre à se poser des questions, même modestes, qui correspondent à une méthodologie de recherche). Il faut bien mesurer que l’essentiel du transfert entre recherche et hors-recherche passe par les formations de master. On doit donc devenir excellents dans cette capacité de transfert à un maximum de personnes.

Et puis il y a les formations de licence. J’ai plusieurs fois dit, dans ce blog, que le talon d’Achille des sociétés actuelles est la perte massive d’emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés. Si on veut éviter que les enfants de ces personnes se retrouvent sur le carreau, il faut continuer à améliorer les formations de licence. Au jour d’aujourd’hui, en France, on ne sélectionne pas à l’entrée à l’université, mais on tolère des taux d’échecs vertigineux dans les premières années de formation. Or il y aurait moyen de devenir, pas forcément excellents, mais collectivement meilleurs dans ce domaine et cela éviterait pas mal de tensions sociales.

La recherche, une activité comme les autres

Oui, l’exploration scientifique n’est pas une activité tellement différente des autres. Elle remplit certaines missions dans la société et pas seulement des missions platement utilitaristes : elle construit également une certaine approche des choses, un goût pour le questionnement, une familiarité avec des interrogations fondamentales pour tout un chacun. Et, comme toutes les activités, elle est soumise à évaluation. Il est assez facile de se convaincre que l’on est excellent soi-même, mais le regard extérieur est indispensable. Et il faut donc bien inventer des outils d’évaluation, aussi imparfaits soient-ils.

Mais on revient vers la question : que convient-il d’évaluer ? Si je prends une comparaison, je pense que tout le monde sera d’accord avec le fait qu’il y a une différence entre l’état physique général de la population d’un pays et le nombre de médailles que ce pays gagne aux jeux olympiques. Le classement de Shanghai ressemble, finalement, aux jeux olympiques. Il reste donc la grande question : comment dans une société de plus en plus complexe peut-on faire partager un maximum d’enjeux, et comment faire profiter un maximum de personnes de la dynamique d’innovation ?

En conclusion on se souviendra des considérations des évangiles sur le couple gagner / perdre. Par exemple : « que servirait-il à un homme de gagner tout le monde s’ils se perd lui-même ? ». On croit parfois gagner quelque chose, mais au prix de lourdes pertes. On peut gagner un concours d’excellence et perdre de vue l’essentiel : ce qui fait le sens du métier de chercheur et d’enseignant. Oui, cela arrive.

Les occasions fugitives où notre appartenance sociale se construit

(ce que révèlent, en creux, les limites posées par l’épidémie de COVID)

Évidemment on est frappé, quand on compare les sociétés contemporaines à celles d’hier, par l’incroyable individualisme qui y règne. Les solidarités de proximité se sont relâchées. Beaucoup de biens et de services sont accessibles par le marché et ne supposent plus une insertion particulière dans des réseaux sociaux, quels qu’ils soient. Chacun « vit sa vie », pour le meilleur et pour le pire : l’exclusion, la rupture des liens, est le mal du siècle.

Mais, d’un autre côté, ce qui est interdit ou restreint, du fait de l’épidémie de COVID, met en lumière (en creux) une série de moments où l’appartenance collective s’éprouve et se construit. Du fait que nous en sommes sevrés (pour partie ou totalement) aujourd’hui, leur importance nous frappe.

Ces moments où nous avons la sensation concrète de participer à une aventure collective

Donnons quelques exemples :
Beaucoup de réunions de travail peuvent, on l’expérimente, se dérouler via zoom. Quand on revient en arrière on se rend compte, d’ailleurs, que les réunions passées n’étaient pas toutes absolument nécessaires. Il m’est arrivé de me déplacer pour une rencontre qui n’était pas de tout premier intérêt. En tant que chercheur, on participe à des séminaires qui sont parfois poussifs. Mais il reste une réalité : le fait d’être réunis, pendant une heure ou deux, dans la même salle, nous fait toucher du doigt de manière concrète le réseau auquel nous participons. La co-présence physique y suffit. Si, en plus, les interactions sont stimulantes c’est tant mieux !

Pourquoi, autre exemple, les supporters préfèrent-ils aller au stade pour voir un match, plutôt que de le regarder à la télévision ? Parce qu’ils font foule, qu’ils communient dans un collectif et qu’ils forment plus qu’une collection d’individus en train de crier en même temps. Tous participent, de concert, à l’aventure de l’équipe qu’ils soutiennent. Le stade crée quelque chose que les échanges de un à un autour du comptoir d’un café ne remplacent pas, même si on y parle du match de la veille.

Le spectacle vivant, que ce soit un concert, un stand up, du théâtre ou du cirque, réunit, lui aussi, un public qui communie pendant un laps de temps à un événement partagé. Qui a été serré comme une sardine dans une petite salle, au milieu de voisins transpirants ou baigné dans l’ambiance survoltée d’un zenith, voit de quoi je veux parler.

Et, dernier exemple, chanter, lors d’un culte, avec un masque et à distance réglementaire de ses voisins, est un exercice profondément frustrant. On n’entend pas bien les autres chanter et on se sent un peu perdu au milieu d’une communauté qui perd de sa consistance concrète.

Ce sont parfois des moments transitoires, ce sont parfois des histoires communes de plus long terme. Mais, même si nous sommes au milieu d’une rue animée, pendant quelques minutes, il nous en reste quelque chose. Dans les sociétés complexes dans lesquelles nous vivons, la construction de l’appartenance collective se nourrit d’une poussière d’éléments divers et ces moments où nous partageons quelque chose avec d’autres en font partie.

La force des liens faibles ?

Il reste donc du collectif là où tout semble individuel. C’est ce qui émerge, du fait même des entraves que nous éprouvons, en ce moment. Mais il s’agit d’un collectif protéiforme, qui se recompose d’instant en instant, de jour en jour et d’événement en événement. Il est bien difficile de faire fond sur ces sentiments fugitifs d’appartenance pour construire un projet de société partagé.

C’est difficile, mais ce n’est pas, pour autant, impossible. Cela impose au politique (à quelque niveau qu’il soit) de construire des projets mobilisateurs qui réunissent, pour un temps, des supporters. Ces groupes peuvent varier d’un projet à l’autre. Mais l’idée de participer à une aventure partagée n’est pas anachronique. En revanche les différentes propositions politiques ont du mal à être perçues comme des aventures, des défis à relever.

Ces remarques valent aussi pour le domaine religieux. Le succès du jihadisme est venu, dans une large mesure, du fait qu’il a proposé, à des jeunes, un défi à relever, un projet à partager… un projet plutôt sinistre, mais un projet. Bien sûr, le contenu de ce qui est proposé importe ! Mais si le christianisme veut être autre chose qu’un reliquat identitaire, il faut qu’il soit capable, lui aussi, de faire entendre l’appel de l’évangile : lève-toi et marche. Et ce lève-toi peut parfaitement être un « levons-nous ».

Le deuxième tour des municipales et le monde d’après

Je me suis longuement demandé, pendant le confinement, quel serait le retentissement de cet épisode hors norme dans les choix politiques des Français (et des autres).
A l’heure où je commence à écrire ce post, dimanche soir, la télévision tourne en fond et rapporte, les unes après les autres, des victoires des listes écologistes qui étaient, certes, possibles au vu des résultats du premier tour, mais qui étaient, pour plusieurs d’entre elles, improbables.

Je fais le point, lundi matin. La liste est impressionnante : Lyon ainsi que la métropole lyonnaise, ce qui était plutôt attendu ; mais également (par ordre de population décroissante), Strasbourg, Bordeaux, Tours, Poitiers, Annecy, Besançon, Poitiers, Colombes. Par ailleurs Eric Piolle qui fait, aujourd’hui, figure de précurseur, a été réélu à Grenoble.

A Marseille la situation reste incertaine. La liste du Printemps Marseillais, emmenée par l’écologiste Michèle Rubirola, mais qui, dès le départ, avait noué des alliances très au-delà du périmètre d’EELV a gagné la majorité relative, mais pas la majorité absolue. A Paris et dans plusieurs autres grandes villes, c’est la situation inverse : quand les socialistes ont accueilli une partie des listes écologistes, entre les deux tours, ils ont fait le plein de voix. A Lille, Martine Aubry ne passe que d’extrême justesse après avoir, elle, refusé ce type d’alliance.

L’indice d’une prise de conscience de la fragilité de notre société et de nos choix de vie

C’est juste un indice. Il est beaucoup trop tôt pour parler d’une tendance de long terme, surtout au vu du taux d’abstention très élevé de ce deuxième tour qui a forcément pesé sur les résultats. En plus il ne faut pas confondre élection locale et élection nationale.

C’est donc juste un indice, mais un indice suggestif. Cela confirme une impression que j’ai eue (mais qui, comme toute impression, devait se frotter aux faits) : beaucoup de personnes se sont rendu compte que nous sommes plus vulnérables devant les phénomènes naturels que nous ne l’imaginions. Il y a eu, en quelque sorte, un écho indirect à ce que disent les scientifiques depuis plusieurs années. Même si on n’a pas rattaché l’épidémie de COVID-19 au réchauffement climatique, par exemple, c’est le tableau d’ensemble des risques que nous courons qui est devenu réalité. Il est devenu palpable que nous sommes dans un environnement menacé et qui finira par nous menacer nous-mêmes, si nous n’y prenons pas garde.

Par ailleurs, la parenthèse forcée dans nos activités, a fait prendre conscience, à certains, que nos choix de vie spontanés avaient quelque chose d’arbitraire et de futile. Ensuite, l’entraide, la solidarité, la mobilisation des ressources locales, qui ont fonctionné au plus fort de la crise du coronavirus a redonné un sens aux réseaux de proximité. Pour une partie des électeurs de gauche lassés par une social-démocratie en mal de projet et souvent cantonnée à des coups de pouce dans des arbitrages économiques complexes, cela constitue un horizon motivant.

Des mouvements locaux qui vont, désormais, devoir s’affronter aux contraintes de la gestion … et c’est une bonne nouvelle

J’ai souligné, la semaine dernière, que les listes écologistes et leurs alliés avaient fait l’objet, dans la dernière ligne droite, d’accusations d’incompétence et d’irresponsabilité plutôt nauséabondes. Manifestement tout cela a laissé les électeurs de marbre. Les résultats du premier tour étaient déjà bons pour les écologistes. Entre temps la dynamique s’est amplifiée.

Mais, bien sûr, les contraintes de la gestion municipale seront là. Et c’est tant mieux.
Je relis, à ce propos, ce que j’ai écrit, ici même, le 16 mars, au lendemain du premier tour : « la bonne nouvelle est la percée massive des listes écologistes dans les grandes villes. C’est une bonne nouvelle pour les villes en question, mais c’est surtout une bonne nouvelle pour le mouvement écologiste. Eric Piolle, qui s’est confronté à la gestion de la ville de Grenoble pendant 6 ans (et qui est en passe d’être reconduit) avait souligné, avant les élections, à quel point le mouvement écologiste devait apprendre à gouverner. Quand une minorité protestataire passe au moment de bascule où elle peut devenir une majorité (ou, au moins, une force politique importante), il faut qu’elle change de logiciel. Et cela n’a rien d’évident. Eh bien gageons que plusieurs équipes auront l’occasion d’apprendre sur le terrain, les contraintes et les joies de l’exercice des responsabilités« .

Ce petit commentaire est plus que jamais d’actualité. L’exercice du pouvoir provoque toujours des déceptions et je ne vois pas pourquoi les écologistes feraient exception à cette règle. Mais il est clair, pour bon nombre d’électeurs, aujourd’hui, que le « green washing » et les mesures d’inspiration écologistes prises au compte goutte ne sont pas une réponse adéquate aux réalités qui nous menacent.

Agir face à des remises en question radicales, l’exemple du prophétisme dans l’Ancien Testament

Tout cela ne sera-t-il qu’un feu de paille ? C’est possible. Mais cela veut quand même dire que l’épidémie de COVID-19 a été perçue comme un avertissement, comme l’occasion pour chacun de se questionner.

Cette dynamique me fait penser au message des prophètes dans l’Ancien Testament. Ils multipliaient les mises en garde, en disant que l’égoïsme, la poursuite de l’enrichissement aveugle et la célébration du dieu Baal, dieu des bonnes récoltes et de l’abondance à tout va, menaient les israélites dans le mur. Parfois ils étaient entendus, souvent ils étaient ignorés, souvent leur message était suivi transitoirement puis ignoré à nouveau. Mais il y a, dans la série des livres prophétiques, l’histoire pleine d’humour de Jonas, qui est presque consterné parce que les habitants de Ninive le prennent au sérieux et décident de se remettre en question pour de bon.

Il arrive que les questionnements profonds soient entendus et qu’ils soient suivis d’effet. La suite dira dans quelle configuration nous sommes aujourd’hui.

L’écologie comme mode de vie

Les 150 propositions de la convention citoyenne

J’ai parcouru la liste des 150 propositions de la convention citoyenne pour le climat. Il s’agit, sans aucun doute, d’une initiative intéressante, qui pourrait avoir pour vertu de légitimer, aux yeux du grand public, un certain nombre de mesures mal comprises et mal acceptées. On verra comment se passe la suite du processus.

Cela dit, à la lecture de cette liste, je n’ai pas échappé à un léger malaise. Dans nombre de cas, la commission reprend l’une ou l’autre mesure qui a déjà fait l’objet d’un affichage public officiel et qui n’a produit aucun effet. J’ai déjà parlé, par exemple, dans ce blog, de l’échec du plan santé environnement et des plans Ecophyto successifs. Il ne suffit pas de décréter une politique publique. Dans beaucoup de cas, si on veut avancer, il faut faire un travail de terrain serré, auprès des acteurs concernés, afin de les accompagner dans un processus de changement. Et c’est ce travail de terrain qui fait défaut, aujourd’hui. On décrète de grands objectifs, on finance des mesures et on abandonne les acteurs à leur initiative sans vraiment les accompagner. Il y a, ainsi, une perte d’efficacité de l’argent investi dans les politiques publiques qui est majeure.

Pour ce qui est de l’isolation des bâtiments existants, autre exemple, on sait qu’un obstacle majeur est le manque de compétence et d’expérience des entreprises du secteur. Il y a bien une mesure envisagée, qui parle de la formation des professionnels du bâtiment, mais, faute de pouvoir accéder au document dans son intégralité, j’ignore comment la mesure a été imaginée. En tout cas, si on veut qu’elle embraye sur le milieu des PME du bâtiment, il faudra autre chose que des mesures incitatives. Même chose pour le développement des infrastructures cyclables (mesure qui figure dans beaucoup de documents publics) : elle n’est pas seulement affaire de financement. Cela suppose une longue concertation avec les usagers du vélo (il est difficile de concevoir les trajets cyclables dans l’abstrait, car on ne perçoit pas les nombreux obstacles auxquels se heurtent, sur le terrain, les cyclistes). Et pour développer l’usage du vélo, il faut un travail d’animation et d’aide à la mise en mouvement non négligeable.
Voilà donc quelques exemples.

En résumé, cela m’a laissé l’impression d’un travail important et sérieux, mais qui n’échappe pas aux failles actuelles de l’action de l’état : une vision technocratique et économiciste, qui fait l’impasse sur les relations sociales à construire.

Et pendant ce temps-là, au niveau des grandes agglomérations …

Pendant ce temps, la campagne du deuxième tour des municipales met sous le feu des projecteurs, dans plusieurs grandes villes, des listes écologistes qui sont en passe de l’emporter … au point, d’ailleurs, de susciter quelques crispations chez leurs adversaires. J’ai parcouru, là aussi, le programme de la liste lyonnaise. Page après page, une ambiance différente de celle des 150 propositions s’en dégage. D’abord il y a, évidemment, une question d’échelle : tout est beaucoup plus concret au niveau d’une grande ville qu’au niveau de la France entière. Ensuite, au fil des pages, on sent que les auteurs se sont d’ores et déjà directement confrontés à certains enjeux, de sorte que leur manière de présenter leur projet est plus précise.

Mais la différence la plus importante est ailleurs. Dans chaque page (pas tout à fait) le projet suppose une articulation entre démarche écologique et relations sociales de proximité renouvelées. Cela m’a touché, car lorsque j’avais rencontré certains acteurs de la transition écologique, j’avais toujours remarqué qu’un des ressorts les plus puissants du changement des pratiques était l’apprentissage collectif (ou l’apprentissage des uns par les autres). Même l’économie verte est conçue, dans ce document, en lien avec l’économie sociale et solidaire.

De fait, il y a un lien plus profond qu’on ne l’imagine entre démarche écologique et investissement dans des réseaux de proximité, entre mise en question de la logique productiviste classique et intérêt pour les interactions sociales.
Pour le comprendre, faisons une brève parenthèse.
De nombreuses études, en psychologie sociale, ont opposé deux systèmes de valeur contrastés chez les individus : les uns sont plus orientés vers l’accumulation de richesse et le succès matériel, les autres sont plus orientés vers l’insertion dans des réseaux sociaux stimulants (naturellement, presque personne n’est complètement dans une case, il y a un continuum). Et les mêmes études ont montré, régulièrement, que les personnes qui sont plus concernées par la dimension matérielle témoignent de plus d’insatisfaction que les autres. Il est, dès lors, logique qu’elles poursuivent, encore et toujours, une satisfaction qui les fuit sans cesse et qu’elles pratiquent la fuite en avant. Que l’on admette, ou non, ce que je dis, ici, de manière schématique et résumée, tout un chacun peut constater que l’enrichissement, même homogène, d’une société (à partir du moment où des conditions de vie dignes sont assurées), ne la rend pas plus sereine ni plus satisfaite.

Et de fait, dans la manière d’imaginer la vie collective d’une grande commune, je retrouve dans ce programme écologiste cet intérêt pour les réseaux sociaux et la solidarité. La dimension productive est présente, mais elle est évaluée et conçue dans le cadre desdits réseaux. C’est là ce qui semble être le ressort essentiel d’une vie urbaine satisfaisante. L’écologie n’est donc pas seulement une série de mesures, c’est aussi un mode de vie, une manière de vivre ensemble.

Une polémique usée, qui pose question

Et il semblerait que le clivage entre les orientations dominantes, dont je viens de parler, soit en train de produire du clivage politique. Tandis, qu’au niveau national, le gouvernement en place a lancé cette convention citoyenne, sur le terrain, la République en Marche participe assez systématiquement à des coalitions anti-écologistes.

Et ces coalitions usent d’un argumentaire éculé, usé jusqu’à la corde, cuit et recuit depuis (au moins) que je suis né : ces programmes écologistes abriteraient, en sous-marin, de dangereux bolchéviques qui mèneraient les communes concernées à la ruine. Je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer d’une telle rhétorique. En tout cas, elle me semble participer d’un calcul politique à court terme qui pourrait se retourner contre ses auteurs. Une partie de l’électorat écologiste n’est, en effet, pas éloigné du centre. En dramatisant ces oppositions, ces coalitions sont en train de se couper d’électeurs potentiels.

Par ailleurs, il y a un sous-entendu dans cet argument : le mode de croissance actuel bénéficierait à tout le monde. Or depuis le début des années 1980, la croissance économique livrée à elle-même ne contribue plus à résorber les inégalités. Au contraire, le registre d’innovation actuel est en train de faire disparaître une partie des emplois des catégories moyennes de salariés. La croissance, soit disant menacée par ces crypto-bolchéviques, est peut-être satisfaisante pour les tenants des coalitions anti-écologistes, mais elle ne l’est pas pour de larges pans de la population. A l’inverse, c’est dans le programme des écologistes que l’on trouve le souci d’insertion (y compris par le travail) pour tous.

Dès lors on retrouve l’alternative entre tout tabler sur la croissance matérielle (sans évaluer ses conséquences sociales), ou en passer prioritairement par la construction de relations de proximité (dans le travail, dans le quartier, etc.) qui servent de socle à la vie collective. C’est peut-être là ce qui effraye les coalitions que nous pointons du doigt. Ce qui, est au fond, frappant c’est que l’attitude à l’égard de la nature semble être du même ordre que l’attitude à l’égard des autres. Ou bien on essaye de passer en force, face à la nature et aux autres, ou bien on pense que la prise en compte des exigences de la vie naturelle et des attentes des autres vaut la peine.

Mais si on voit du bolchévisme dès que l’on essaye de s’intéresser sincèrement aux autres et notamment aux plus démunis et dès que l’on tente de construire collectivement des modes de vie plus respectueux de la nature et plus respectueux des autres … que dire ? Si c’est là ce que certains pensent, je n’ai qu’une chose à dire : dans ce cas Jésus était bolchévique !