Paroles

L’inflation verbale se poursuit. Nous sommes réellement submergés par le bruit et le verbiage autour du coronavirus. Les paroles politiques et médicales sont assez cadrées et, il me semble, plutôt modestes, ces temps-ci. Mais c’est tout le reste qui m’accable : ces tentatives de sortir une interprétation intelligente de ce que nous vivons, dans les cinq minutes qui viennent. Pour moi, la pensée relève de l’après-coup et de la prise de distance. Au cœur de l’événement je réagis, je prends des décisions, mais c’est bien après que je suis capable d’en dire quelque chose de sensé. Je suis tout juste en mesure, pour le moment, de rendre compte de mes réactions à court terme.

Une voix, quand même, émerge du lot. Du lundi au vendredi, Wajdi Mouawad, directeur du théâtre de la Colline, délivre, chaque jour, en fin de matinée un podcast d’une douzaine de minutes. Il me rejoint, car il sort, précisément, des discours collés au présent qui nous envahissent, parle des grands textes du passé (religieux ou non), d’œuvres qui l’ont marqué, et, avec ce matériau, met en perspective ses réactions dans une langue poétique, lumineuse et profonde.

Oui, la parole, l’écriture, peuvent nous secourir dans ces moments où nos habitudes sont bouleversées. Mais pas n’importe quelle parole. J’ai pensé plusieurs fois, ces jours derniers, à la formule de l’Ecclésiaste : « les mots sont usés » (Ecc 1.8).

La lecture et la tentation de la réclusion

J’ai évidemment augmenté mon temps de lecture quotidien. J’ai pas mal papillonné. Tous les sites d’information donnent des idées d’œuvres à lire. Ce que je vais écrire, pour ma part, n’a rien d’un conseil. C’est plutôt une expérience significative qui m’est survenue.

J’ai lu à droite et à gauche, pour finir par exhumer, au bout d’un certain temps, du fond de ma bibliothèque, des romans policiers auxquels je ne pensais plus : les enquêtes de Nero Wolfe racontées par Rex Stout. Et je me suis rendu compte que le plaisir que j’avais à relire ces romans (dont j’avais, de toute manière, largement oublié l’intrigue) reposait dans la réclusion volontaire et acharnée du détective qui refuse obstinément de sortir de chez lui.

NeroWolfe

Nero Wolfe (le détective) pèse largement plus de cent kilos, a du mal à se mouvoir et respecte de manière maniaque des rituels immuables : la visite, à heures fixes, à sa serre aux orchidées et des repas raffinés (à heures non moins fixes). Il emploie un jardinier et un cuisinier à plein temps et utilise son factotum Archie Goodwin, pour aller fureter à droite et à gauche et nourrir sa réflexion purement statique. Il se débrouille pour faire venir les gens à son bureau et ne jamais sortir de son domicile.

Le côté complètement régressif du personnage m’est apparu plus nettement, ces jours-ci, que lors de ma première lecture. Il semble s’être arrêté au stade oral, passant son temps à contempler des fleurs et à déguster des saveurs. Et il cultive un art qui est la tentation de tout intellectuel : embrasser le monde depuis son fauteuil, tirer les ficelles, voir clair dans le jeu des autres, sans jamais mettre les mains dans le cambouis.

Cela m’a fait penser à des lectures passées qui m’ont à la fois tenté et posé question : par exemple Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau, récit d’une réclusion volontaire de deux ans, dans une cabane, à l’écart de la civilisation; ou encore Vendredi ou les limbes du Pacifique, de Michel Tournier (relecture de Robinson Crusoé). Oui, il y a quelque chose de tentant dans ces récits de reconstruction d’un monde (de reconstruction du monde) à l’écart de la civilisation. On sent le souffle de l’absolu souffler sur ces œuvres. Mais ce souffle finit par faire long feu. Que serait un monde idéal que l’on habiterait absolument seul ?

Au commencement était la Parole

Alors, forcément, je retourne vers le prologue de l’évangile de Jean : « au commencement était la Parole » (Jn 1.1). Or, cette Parole dont l’évangile nous rapporte les aventures est une parole resserrée, percutante et bouleversante. Des gardes envoyés pour arrêter Jésus reviennent en disant : « jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jn 7.46). C’est une parole qui se heurte aux controverses, aux quiproquos (que l’évangile de Jean nous rapporte d’une manière particulièrement aiguë), aux oppositions.

Et, surtout, c’est une parole qui ne reste pas dans son fauteuil à reconstruire le monde en imagination. « La Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous » (Jn 1.14). Elle est venue se confronter à la réalité du monde, de nos vies limitées, de notre souffrance, de nos errements. Elle est venue dans le monde, même si le monde lui a tourné le dos (Jn 1.10).

Alors que nous sommes isolés les uns des autres, je nous sens particulièrement tentés de laisser tourner notre cerveau en roue libre et de déverser notre logorrhée verbale sans contrôle. Mais la parole authentique se nourrit d’autre chose. Elle passe par le dépouillement, le désarroi et le silence pour atteindre d’autres horizons.

A ce propos, le dernier texte dont j’ai envie de vous parler cette semaine, est signé Charles Singer :
« Arrête la course / ferme la radio / dépose tes livres / éloigne-toi des bavardages / isole-toi dans le calme. Assieds-toi et laisse venir le silence ».
Et, j’ajouterai, dans ce silence, écoute la Parole.

Et l’espérance dans tout cela ?

Il est difficile, ces jours-ci, de parler d’autre chose que de l’épidémie qui occupe tous les esprits. Il est difficile, également, de dire quelque chose d’inédit à son sujet. Les commentaires ont quelque chose de … viral : ils prolifèrent. Les expertises se croisent et, parfois, se contredisent les unes les autres. Les points de vue se multiplient.

Pour ma part, je n’ai pas grand chose à ajouter sur le présent de ce que nous vivons. Ce que j’ai envie d’écrire a plutôt trait à l’espérance.
J’en parlerai d’abord d’une manière laïque (disons compréhensible par quelqu’un qui n’a pas forcément la foi) avant de prolonger cette méditation en parlant de ma foi.

Fort comme la mort est l’amour

Quelle espérance peut-on avoir avec la mort qui frappe au jour le jour et les risques de contagion qui nous environnent ? On peut, certes, relativiser un peu en pensant à d’autres pathologies « ordinaires » qui fauchent chaque année des milliers de personnes (il y a plus de 500.000 morts par an, en France). Il n’en reste pas moins que la saturation des services hospitaliers et le cas de l’Italie où les services de soin sont complètement dépassés font de cet épisode quelque chose de hors du commun. Donc la question de l’espérance face au danger se pose de manière particulière, ces jours-ci.

Alors, pour être de plain pied avec tout un chacun, croyant ou non, je tiens à souligner, pour commencer, que, contrairement à ce qu’on peut penser, la Bible ne parle pas de la mort en sifflotant. Lorsque le roi David apprit la mort de son fils Absalom (qui, pourtant, complotait contre lui), il frémit, monta dans la chambre au-dessus de la porte et il se mit à pleurer. Il disait en marchant : « Mon fils Absalom, mon fils, mon fils Absalom, que ne suis-je mort moi-même à ta place ! Absalom, mon fils, mon fils ! » […] Il s’était voilé le visage. Il criait à pleine voix : « Mon fils Absalom, Absalom, mon fils, mon fils ! » (2 Sam 19.1-5). C’est un exemple parmi d’autres. L’attente de la résurrection n’annule pas la douleur de la séparation. Jésus pleure la mort de son ami Lazare, qu’il va pourtant ressusciter quelques minutes plus tard. Paul parle de la mort comme du « dernier ennemi qui sera détruit » (1 Cor 15.26).

L’espérance dont je parle n’est donc pas une manière commode de sauter par dessus les risques que courent des personnes que je connais (sans parler de moi-même) et d’autres que je ne connais pas.

Pour expliciter l’espérance qui m’habite, je partirai de cette formule que l’on trouve à la fin du Cantique des cantiques : « fort comme la mort est l’amour » (Ct 8.6). Non pas, plus fort que, mais aussi fort. Je vois ainsi l’existence que nous menons comme en tension entre des forces de mort et des forces de vie. Et ces forces de vie doivent toutes quelque chose à l’amour, à l’attention à l’autre, au dépassement de l’égocentrisme.

On peut voir, aujourd’hui, les angoisses les plus profondes que cette crise fait remonter à la surface et le résultat n’est pas toujours beau à voir. Mais, dans le même temps, des soignants font leur travail et, même s’ils essayent de minimiser les risques, ils savent qu’ils se mettent en danger. Des commerçants continuent à nous servir, dans des conditions difficiles et risquées, et ils ne le font pas simplement pour des raisons mercantiles. Certains acceptent de rester chez eux, alors même qu’ils ne sont pas des personnes à risque, afin de préserver d’autres personnes. Le lien social est mis à l’épreuve, ces jours-ci, mais le sentiment d’être tous dans le même bateau est très fort, lui aussi. La maladie et la mort sont là, mais l’amour aussi.

Et face à la douleur, quelle qu’elle soit, nous savons bien que c’est l’amour de personnes proches qui nous permet de nous reconstruire.

Un amour m’attend

Après, on ne regarde évidemment pas la mort (et donc la menace d’une maladie grave) de la même manière si on pense que tout s’arrête là, ou si on pense qu’il y a une suite.

La suite en question reste, évidemment, difficile à imaginer dans le détail, même pour un croyant. En détail non, mais en gros je peux en dire quelque chose. C’est une forme d’amplification de ce que je viens d’écrire. « Dieu, nous dit Jean, nul ne l’a jamais contemplé. Mais si nous nous aimons les uns les autres; Dieu demeure en nous et son amour, en nous, est accompli » (1 Jn 4.12).  Cette parole forme mon attente. La révélation pleine et entière de Dieu prolongera et renouvellera une partie du présent et engloutira ce qui est mortel. L’éternité est, telle que je le comprend, le règne où l’amour a vaincu la mort.

A ce propos, les mots de la prière d’une carmélite (Alice-Aimée Marin) me sont revenus en mémoire :
Ce qui se passera de l’autre côté, quand tout pour moi aura basculé dans l’éternité, je ne le sais pas.
Je crois, je crois seulement, qu’un Amour m’attend.
Je sais pourtant qu’alors il me faudra faire, pauvre et sans poids, le bilan de moi. Mais ne pensez pas que je désespère. Je crois, je crois tellement qu’un Amour m’attend.
Quand je meurs, ne pleurez pas ; c’est un Amour qui me prend.
Si j’ai peur – et pourquoi pas ? Rappelez-moi simplement qu’un Amour, un Amour m’attend.
Il va m’ouvrir tout entière à sa joie, à sa lumière.
Oui, Père, je viens à Toi dans le vent, dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va, vers Ton Amour, Ton Amour qui m’attend. Amen

C’est bien là mon espérance. Et c’est ce qui me donne force et confiance, au jour le jour.

 

 

Les municipales au temps du coronavirus

A titre personnel

A titre personnel, le cœur n’y était pas. Étant président d’une association cultuelle, j’ai passé toute la fin de la semaine en contacts pour réorganiser notre activité, suite aux annonces successives des pouvoirs publics. Nous devions avoir notre assemblée générale dimanche. Entre jeudi et vendredi, nous avons décidé de l’annuler (même si nous sommes largement moins de 100 membres) afin de garder une valeur à la dimension collective de l’église : entre ceux qui pouvaient être contagieux et ceux qui sont des personnes à risque, il aurait manqué beaucoup de monde. Et samedi soir, à 20 heures, j’apprends que nous devons annuler le culte toutes affaires cessantes (encore une fois, nous sommes moins de 100 personnes au culte et le dimanche précédent nous avions respecté les gestes barrières). Le premier ministre fait la morale aux français, les exhorte à faire des efforts … et considère qu’il est trop tard pour annuler les élections. J’ai bien aimé la formule d’un élu : cela revient à dire « je ferme tout sauf mon bac à sable »

Étant titulaire de la procuration de quelqu’un, je me suis quand même senti obligé d’aller voter. Arrivé au bureau de vote, je découvre que le talon de la demande de procuration ne leur est pas parvenu (la présidente du bureau de vote se montre sceptique quand je lui signale que ce n’est pas la première fois que cela arrive). Le récépissé que j’exhibe ne les impressionne pas du tout : ils me demandent d’aller au tribunal. Le tribunal est sur mon chemin pour rentrer chez moi. J’y vais : ils me déclarent que la procuration a été établie au commissariat de police et qu’ils ne peuvent donc rien faire. Par un geste de folie (et ayant un peu de temps devant moi) je me rends au commissariat de Police. Là je tombe sur des fonctionnaires très dévoués qui essayent vraiment de régler mon problème. Ils retrouvent la demande de procuration. Le commissaire de police arrive et dit que normalement le bureau de vote les appelle pour vérification dans ce genre de cas (comme la vie pourrait être simple !). Mais puisque je suis là, ils prennent l’initiative d’appeler la mairie. Il leur faut pas moins de 4 coups de fil pour tomber sur quelqu’un qui leur suggère de m’envoyer au tribunal ! Un agent assermenté écrit sur mon récépissé qu’il a vérifié la validité de la procuration et donne un coup de tampon républicain. Je retourne au bureau de vote (près d’une heure s’est écoulée depuis mon premier passage). Une cheffe descend et me réexplique depuis le début tout ce que je sais depuis une heure. Faut-il le dire, on m’a d’abord demandé si la demande était récente, mais elle date du 21 février. On m’a demandé ensuite si j’étais dans le bon bureau de vote, mais le mandant figure bien sur la liste des électeurs de ce bureau. La cheffe en question n’admet pas que le tribunal m’ait envoyé sur les roses et me propose comme toute solution d’y retourner.

Dans ma naïveté, j’imaginais que ce genre de comportement administratif relevait d’une période révolue. Je rentre chez moi, frustré et furibard.

Mais il s’est quand même passé quelque chose

Quand j’entends, ensuite, le président Macron justifier le maintien des élections par l’exigence du maintien d’une vie démocratique, je ris jaune. Qu’est-ce qu’une démocratie quand tant de gens ne peuvent pas voter ou renoncent à le faire ? L’argument du gouvernement a été d’insister sur la possibilité d’établir des procurations (là je ne ris même plus). En quoi la démocratie aurait-elle été menacée, si on avait décalé les élections à un moment où la sérénité des électeurs leur aurait permis de se déterminer sans avoir l’esprit occupé par d’autres préoccupations ?

Mais finalement, au vu des résultats, je m’aperçois qu’il s’est quand même passé quelque chose (et qu’il est bien dommage, du coup, que cette tendance ne puisse pas être validée par un taux de participation moins famélique). D’abord, le manque d’implantation locale de LREM explose. Il faut ajouter à ce manque d’implantation que rien, dans la politique menée par le gouvernement depuis 2017, n’a concerné les enjeux qui font le cœur des scrutins municipaux. La dimension abstraite et technocratique des argumentaires de LREM, que j’ai régulièrement pointée du doigt dans ce blog, prédestinait ce mouvement à un échec complet aux municipales.

Dans beaucoup de communes, la population a donné quitus aux équipes en place, ce qui montre qu’elles ont fait le travail (cela vaut aussi pour les listes du Rassemblement National, quoi qu’on pense de leurs options).

Et, donc, la bonne nouvelle est la percée massive des listes écologistes dans les grandes villes. C’est une bonne nouvelle pour les villes en question, mais c’est surtout une bonne nouvelle pour le mouvement écologiste. Eric Piolle, qui s’est confronté à la gestion de la ville de Grenoble pendant 6 ans (et qui est en passe d’être reconduit) avait souligné, avant les élections, à quel point le mouvement écologiste devait apprendre à gouverner. Quand une minorité protestataire passe au moment de bascule où elle peut devenir une majorité (ou, au moins, une force politique importante), il faut qu’elle change de logiciel. Et cela n’a rien d’évident. Eh bien gageons que plusieurs équipes auront l’occasion d’apprendre sur le terrain, les contraintes et les joies de l’exercice des responsabilités.

Et, on l’imagine, j’ai beaucoup plus appétence pour une préoccupation pour la vie qui inclut une mobilisation du lien social et une recherche d’une vie en société de qualité construite sur le long terme, que pour un isolement organisé en catastrophe. Je ne nie pas la nécessité d’une stratégie de court terme face à une épidémie. Mais il serait peut-être temps de se préoccuper des, environ, un million de morts prématurées engendrées par la pollution atmosphérique en Chine, chaque année, 85.000 en Italie et 50.000 en France. Et encore, tout cela n’est qu’une partie du problème. Que penser de la qualité de vie médiocre de tant de personnes dans des pays comme les nôtres qui ont pourtant tant de moyens ?

Que voulons-nous construire ensemble ? Une question qui reste sans réponse, même dans les programmes municipaux.

Je regarde les programmes des trois listes qui se présentent aux municipales, dans ma commune. Mon lieu de résidence n’a jamais attiré une personnalité politique en vue. Il s’agit d’une petite commune de 20.000 habitants dans l’Est Parisien (incluse, plus ou moins par hasard, dans le périmètre de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée). On a donc des programmes montés par des équipes locales et qui évitent plutôt d’afficher leur couleur politique (au moins pour deux d’entre elles). A lire les programmes, je me rends compte, d’ailleurs, que les listes se sont copiées les unes les autres. Sur certains points il est difficile de les départager, même si elles défendent, sur le fond, des priorités différentes.

Les catalogues de projets d’infrastructure restent la solution de facilité

Et au-delà des divergences politiques (qui sont quand même perceptibles, pour qui fait un peu attention), il y a un parti pris commun qui reste fort : ces programmes sont d’abord des catalogues de projets d’infrastructure. Les uns veulent construire une « maison » de ci ou de ça (sans vraiment s’interroger sur l’efficacité d’un tel investissement). Les autres veulent construire des pistes cyclables, des parkings à vélo, des parkings pour pouvoir accéder aux commerces. Si certains revendiquent l’idée des circuits courts, ils proposent en premier l’idée d’une ferme modèle pour encourager les projets de maraîchage.

Je m’arrête là dans ma liste : aucun ne définit clairement quelle type de ville ils proposent de construire, ou comment ils envisagent de faire évoluer la société locale. Or faire évoluer les usages de la ville est autant affaire d’accompagnement, de mobilisation des énergies locales, de proposition d’un horizon partagé, que d’investissements lourds. Même la liste la plus marquée par son orientation écologiste ne propose pas de vision globale de ce que pourrait être une commune « durable ».

Il y a là, sans aucun doute, le fruit de dizaines d’années de politiques municipales qui ont d’abord été des politiques d’équipement. Et ces équipements ont fait perdre de vue leur raison d’être. La concurrence entre communes proches a parfois été une motivation suffisante pour avoir des équipements comparables.

Entre politiques nationales et politiques locales : la même difficulté à articuler un projet de société cohérent

On retrouve, en fait, au niveau local, la difficulté sur laquelle butent les politiques nationales : ces dernières sont toujours trop technocratiques et jamais suffisamment chargées de sens. Les gouvernants manient des ressorts macro-économiques, font évoluer le droit, proposent des subventions et des taxations. Mais le sens de tout cela est plutôt mal défini et mal défendu.

Au niveau local, les préoccupations des électeurs sont souvent assez basiques. Mais les politiques ne seraient pas obligés de leur emboîter le pas. Ou, tout du moins, ils pourraient répondre à ces préoccupations basiques en fixant des objectifs plus globaux. Et faute de le faire, ils se retrouvent en train de gérer une poussière de revendications sans lien les unes avec les autres.

La seule réponse au populisme : expliciter l’intérêt de faire ensemble plutôt que de s’isoler

Tout cela est peut-être difficile à mettre en œuvre. Pourtant je pense que c’est la seule réponse qui vaille aux populismes divers : expliciter en quoi il est intéressant de participer à des projets collectifs, en quoi faire ensemble est mieux que s’isoler, en quoi coopérer est mieux que de céder au soupçon et à la haine.

En lisant les trois programmes locaux que j’ai sous les yeux, je ne trouve aucune réponse à ces questions pourtant essentielles.

Vivre ensemble ou faire ensemble ?

Tout le monde est à peu près d’accord pour dire que le « vivre ensemble » est aujourd’hui problématique dans la plupart des pays. Cela se dit comme un constat : on voit que les rapports sociaux sont tendus, que les guerres civiles se multiplient ou que les groupes sociaux s’éloignent les uns des autres (y compris géographiquement). Et cela se dit également comme une injonction : il faudrait inventer ou recréer des lieux qui favorisent le « vivre ensemble ». Mais je pense que ce n’est qu’une partie du problème.

Une vieille expérience de psychologie sociale

A ce propos, une vieille expérience de psychologie sociale nous donne une piste suggestive. Elle indique, déjà, que le constat n’est pas si récent. En 1954 un groupe de psychologues sociaux décida de tenter une expérience avec des jeunes hommes (autour de 11 ans) pendant une colonie de vacances (je dirai ensuite sur quels points l’expérience a été critiquée). Il a réparti les jeunes dans deux camps. Au début les jeunes ne savaient pas qu’il y avait un deuxième groupe. Au bout d’une semaine, l’existence d’un deuxième groupe fut révélée. Tout de suite des jugements défavorables et des stéréotypes négatifs furent accolés à l’autre groupe (alors même que la constitution de chaque groupe avait été soigneusement pesée pour qu’elle ne reflète pas d’éventuels stéréotypes préexistants). Ces jugements s’accrurent suite à des jeux compétitifs opposant les deux groupes. L’hostilité devint croissante. Comme on peut l’imaginer dans une colonie de vacances, les expéditions punitives de nuit se multiplièrent, etc..

Ensuite le travail consista à voir comment ces jugements négatifs pouvaient revenir en arrière. Les animateurs proposèrent des activités en commun qui s’avérèrent être des échecs. Un repas partagé, entre autres, dégénéra en bataille de nourriture balancée aux ennemis. Ensuite les animateurs créèrent des situations où les deux groupes devaient coopérer pour résoudre un problème : tracter un camion en panne, faire face à une coupure d’eau, etc. Et ce sont ces moments de coopération qui ressoudèrent les deux groupes, au point qu’ils insistèrent pour revenir dans le même bus.

Il ressort, en résumé, de cette expérimentation que la coupure et l’isolement entre deux groupes crée de l’hostilité ; que cette hostilité croît quand les deux groupes sont en compétition les uns avec les autres ; qu’ensuite le simple contact entre les groupes ne suffit pas ; il faut un objectif commun qui nécessite la coopération entre les groupes pour surmonter cette hostilité.

Les critiques de cette expérience

Par la suite, on a d’abord critiqué le fait même d’utiliser des jeunes comme cobayes. On peut adresser cette critique à la plupart des expériences de psychologie sociale. En l’occurrence, je trouve l’expérience moins traumatisante que d’autres, où on a laissé des personnes face à un contexte hostile qui avait été artificiellement créé, sans leur donner les moyens de s’en déprendre. Ici on a au moins essayé (et avec succès) de récréer du lien entre les personnes.

On a aussi mis en doute le caractère artificiel de la situation. Les animateurs, même s’ils se sont surveillés, n’ont pas pu être complètement neutres et on imagine que l’expérience « marchant » ils ont (même faiblement) encouragé les jeunes à continuer. En fait, on a toujours mis en question les expériences qui ont montré que des personnes pouvaient avoir des comportements aussi changeants dans un laps de temps aussi court. Il y a là quelque chose de troublant et de déstabilisant.

Ce que j’en retiens

Mais ce qui m’intéresse le plus, dans cette expérience, est le moment où quelque chose n’a pas marché.
Car il est évident, même dans des situations non artificialisées, que l’isolement crée des stéréotypes stigmatisants. Il est bien connu, également, qu’un conflit crée de l’hostilité plus que l’hostilité ne crée un conflit. C’est parce que des groupes sont en conflit qu’ils ont un apriori négatif les uns sur les autres.
Mais suffit-il d’organiser de la « convivialité », d’organiser des rencontres, de rapprocher des groupes sociaux pour que leur hostilité réciproque diminue (une fois qu’elle est installée) ? C’est là que l’échec temporaire de l’expérience m’intéresse. Car, précisément, la co-présence, la simple rencontre, sont insuffisantes. J’en suis personnellement convaincu, mais c’est un résultat moins banal et moins répertorié. C’est là, en tout cas, que le « vivre ensemble » est un concept trop court.

Une diminution continue des occasions de coopération

Les stéréotypes négatifs, les jugements hâtifs, la méfiance a priori, se sont répandus ces dernières années, dans notre société. L’isolement y a sa part. Le rapport de la fondation Abbé Pierre sur le mal-logement, dont nous avons parlé dans un post précédent, souligne l’insuffisance du logement social. Il souligne également un phénomène plus difficile à identifier, car il ne touche pas directement les personnes les plus pauvres : le prix des logements dans les centre-ville est devenu trop élevé pour beaucoup de personnes qui ont un revenu seulement moyen. Donc ceux qui ne sont pas éligibles au logement social et pour qui le marché est trop cher doivent s’éloigner. Progressivement, les moins favorisés parmi les classes moyennes partent loin des grandes villes. La diversité sociale diminue par le milieu, ce qui est une situation un peu inhabituelle. Et cette fraction de la société qui s’éloigne est la plus réceptive au doute généralisé quant à la sincérité des autres groupes et à la valeur de ce qu’ils professent.

Voilà pour l’isolement. Mais qu’en est-il de la coopération ? La coopération dans le travail a chuté d’un cran, incontestablement. Les collectifs de travail sont de plus en plus petite taille et les systèmes de production virtuels ont pris beaucoup d’ampleur. Un produit, ou un service, ne passe plus tellement de main en main, il voyage, le long d’une chaîne logistique et, le long de cette chaîne, chacun récupère le travail de quelqu’un qu’il ne verra jamais. Ces « supply chain » sont, en plus, régulièrement reconfigurées. Il y a, peut-être, un peu plus de coopération avec l’usager final. Les situations d’interface avec les clients sont plus nombreuses que par le passé. Mais la tendance la plus forte est quand même l’émiettement des chaînes de production et donc, la disparition progressive des situations de coopération en face à face. Même le rapport à la hiérarchie a changé, dans la mesure où les chefs directs eux-mêmes doivent subir des injonctions, des décisions, des manières de faire, qui proviennent de personnes invisibles.

En dehors du travail, les quartiers ouvriers d’autrefois étaient des lieux où des personnes, mal payées, avec des métiers durs et qui vivaient des rapports sociaux souvent brutaux, construisaient ensemble des projets. Les situations d’autoproduction (jardinage, dépannage, couture) étaient souvent des occasions de coopération. Ces quartiers ont été, pour la plupart, laminés par la crise de l’industrie lourde, en France.

De toute manière, la marchandisation croissante des services pousse à l’individualisme. Si on peut acheter quelque chose que l’on devait produire à plusieurs, auparavant, on va, mécaniquement, perdre des relations de coopération. Cela peut être libérateur. Devenir moins dépendant d’un collectif est souvent vécu positivement : le collectif en question était souvent normalisateur, pour ne pas dire moralisateur.

Mais le résultat est qu’il y a de moins en moins de situations où l’on peut coopérer avec des personnes proches de nous et encore moins de situations où on a l’occasion de coopérer avec des personnes différentes de nous.

Dans « communication à distance », c’est surtout « distance » qu’il faut entendre.

Les outils de communication compensent-ils cet émiettement des collectifs ? Dans certains cas oui. Les logiciels libres, par exemple, sont le résultat de coopérations multiples entre des informaticiens éloignés les uns des autres. Dans le travail par projet, on peut, également, alterner des phases de rencontre en face à face et de communications à distance sans problème. Mais dans la plupart des situations ordinaires, la virtualisation des échanges augmente la distance entre des personnes qui ne sont pas déjà familières les unes avec les autres. Si on pense parler à un interlocuteur que l’on ne connaît pas, que l’on n’a jamais vu et avec qui on n’a jamais coopéré, on parle en fait à une image que l’on se fait de l’interlocuteur en question. On parle à une image fantasmée et très largement déformée. Du coup on se retrouve assez rapidement dans la situation des deux groupes de jeunes hommes, en colonie de vacances, qui ignorant tout de l’autre groupe, leurs prêtaient des intentions hostiles.

Qu’est-ce que la théologie a à dire sur la coopération ?

Maintenant, si on tente une mise en perspective théologique de cette situation, il faut dire que la théologie chrétienne ne s’est pas beaucoup intéressée à l’agir. Je renvoie ici aux remarques que j’avais faites dans : Agir, Travailler, Militer, Une théologie de l’action. Historiquement la théologie a vite mis l’accent sur la contemplation plus que sur l’action. La Réforme a un peu rectifié le tir, mais il n’en demeure pas moins qu’elle a fait beaucoup plus de commentaires sur l’être, sur notre statut devant Dieu, que sur le faire.

Or il se trouve que Jésus formule souvent l’appel qu’il adresse aux humains, dans les paraboles, sous la forme d’un travail. « Aller travailler dans la vigne » est une image fréquente. Le propos n’est pas de « retomber » dans une théologie de la justification par les œuvres. Laissons la justification de côté, un moment. Dieu nous appelle à travailler dans sa vigne parce qu’il nous fait confiance, parce qu’il trouve du plaisir à ce travail. Et cela a des incidences sur notre manière de coopérer avec les autres. Une brève parabole de l’évangile de Matthieu suffira à expliciter ce que je veux dire :  
« Quel est donc le serviteur fidèle et avisé que le maître a établi sur les gens de sa maison pour leur donner la nourriture en temps voulu ? Heureux ce serviteur que son maître en arrivant trouvera en train de faire ce travail. En vérité, je vous le déclare, il l’établira sur tous ses biens. Mais si ce mauvais serviteur se dit en son cœur : “Mon maître tarde”, et qu’il se mette à battre ses compagnons de service, qu’il mange et boive avec les ivrognes, le maître de ce serviteur arrivera au jour qu’il n’attend pas et à l’heure qu’il ne sait pas ; il le chassera et lui fera partager le sort des hypocrites : là seront les pleurs et les grincements de dents » (Mt 24.45-51).

Voilà : au fond de l’humanité dans toutes ses dimensions, il n’y a pas seulement le « vivre ensemble », il y a également, la coopération. C’est plus exigeant, sans doute, mais c’est plus riche et cela nous libère, les uns les autres. Cela nous libère, notamment, de nos projections hostiles à l’égard des autres.

Ce que nous disent (de plutôt surprenant) les conditions de travail

Le suivi de l’actualité n’est pas toujours palpitant. Des événements ponctuels sont montés en épingle et tournent en boucle, sur les sites web, dans les journeaux, à la télévision ou à la radio. On parle de ruptures majeures à propos de tempêtes dans un verre d’eau, pendant que la société évolue, année après année, sans qu’on y prenne toujours garde. Mais il y a au moins une plainte récurrente que l’on entend, ces dernières années : à propos des conditions de travail à l’hôpital.
Jusqu’à quel point la situation est-elle pire qu’ailleurs ? On peut se poser la question et il y a des moyens d’avoir au moins une idée de la réponse. Loin de l’actualité, en effet, la médecine du travail (et les services équivalents pour la fonction publique) mène une enquête dite SUMER : SUrveillance Médicale des Expositions des salariés aux Risques professionnels. Elle est répétée régulièrement (1994, 2003, 2010, 2017) et elle a l’avantage de poser les mêmes questions à tous les salariés quel que soit leur secteur d’activité. Les risques évalués sont de tous ordres : postures, environnement, substances dangereuses et ce qu’on appelle les risques psycho-sociaux qui témoignent de tensions sur l’organisation du travail. C’est ce dernier volet auquel je me suis intéressé et je me suis concentré sur quelques unes des questions qui (je le sais par les enquêtes que j’ai effectuées, par le passé) sont des indicateurs forts des difficultés dans le travail : « Vivez vous des contacts tendus avec le public (même occasionnellement) ? » ; « Vous arrive-t-il (fréquemment) de devoir abandonner une tâche pour une autre non prévue ? » ; « Disposez-vous d’un temps insuffisant pour effectuer votre travail correctement ? » ; « Devez-vous (souvent ou toujours) vous dépêcher ? » + une évaluation synthétique qui rassemble plusieurs items : les salariés qui sont soumis à des fortes demandes tout en ayant une faible latitude décisionnelle.

Les fonctions publiques d’Etat et hospitalière en difficulté

L’enquête a distingué les trois fonctions publiques (Etat, collectivités locales, hôpital) et le secteur privé. Voilà en tableau les résultats que j’ai isolés.

Le premier constat qui saute aux yeux est que, sur tous les items sauf un, c’est à l’hôpital que la situation est la pire. On sera surpris de découvrir, d’ailleurs, que les conditions de travail semblent plus délicates dans la fonction publique que dans le secteur privé. La catégorie « secteur privé » est, évidemment, beaucoup trop large. Elle recouvre des réalités très contrastées. Mais il n’en reste pas moins que les travailleurs de la fonction publique apparaissent, sur plusieurs items, comme plus en difficulté dans leur travail que la moyenne.

Il y a une explication à cela et on peut la détailler en comparant les fonctions publiques entre elles. La fonction publique territoriale se démarque nettement des deux autres avec des résultats bien meilleurs. Si on va sur le terrain, on comprend pourquoi : il y a moins de pression sur les effectifs dans la fonction publique territoriale (ce qui ne laisse pas d’inquiéter d’ailleurs, ceux qui trouvent que les fonctionnaires sont trop nombreux). Mais cette moindre pression résulte du fait que les fonctionnaires territoriaux remplissent des missions visibles localement, que l’on perçoit directement leur utilité, qu’ils ont un accès direct à leur employeur et que, pour l’employeur en question, avoir une bonne qualité de service est un argument électoral.

Les entreprises privées sont, sans doute, plus parcimonieuses dans la gestion des effectifs. La plupart d’entre elles pratiquent la pression à la baisse. Mais, d’un autre côté, elles non plus ne peuvent pas trop dégrader la qualité de service, au risque de perdre des clients. Du coup on retrouve le secteur privé (encore une fois il faudrait aller y voir avec bien plus de détails) dans une position intermédiaire entre la fonction publique territoriale et la fonction publique d’état et hospitalière.

Du côté de l’Etat, la situation est bien plus difficile que dans les collectivités locales. D’abord les missions d’Etat donnent lieu à plus de tension avec le public. Ce sont souvent des missions plus normatives et, en tout cas, elles font moins l’objet d’un débat local, donc d’un accord sur leur utilité. Les effectifs, pour leur part, sont mal régulés, car on manque de critères concrets pour les évaluer. Dès lors, la seule règle de gestion appliquée est celle d’une pression de principe sur les effectifs d’un ministère, sans trop rentrer dans les détails et, au bout du compte, c’est le manque de temps et l’obligation de se dépêcher qui prévalent. Ce sont des arbitrages budgétaires globaux qui décident de ces effectifs, assez souvent dans l’abstrait. Et la dégradation de la qualité de service n’est pas une question politiquement chaude.

Tout ce que l’on vient de dire vaut encore plus pour l’hôpital. Depuis des années c’est la régulation budgétaire qui prévaut. Il est très difficile de poser la question de la qualité des soins, de l’attention au malade et donc des conditions de travail des personnels. Le milieu hospitalier en est en partie responsable, en mettant l’accent sur les plateaux techniques et leur financement. Un débat sur les priorités de la médecine pourrait conduire à favoriser une médecine moins pointue, mais plus attentive au malade et aux soignants. La course à l’investissement de pointe n’est pas forcément une bonne idée. Mais, de toute manière, les décideurs politiques ne se donnent pas les moyens de poser ces questions. Le regard fixé sur le coût de l’assurance maladie ils bottent en touche pour le reste.

En comparant ce qui se passe au niveau de l’Etat et de l’hôpital, d’un côté, et ce qui se passe dans le privé (au moins en moyenne), de l’autre, on voit, finalement, avec quelle facilité l’Etat ou l’hôpital peuvent s’asseoir aussi bien sur les revendications de leurs salariés que sur celles de leurs usagers !

Des déficits d’organisation dans les grandes structures

D’ailleurs, quiconque s’est heurté à un service d’état ou a fait la queue dans un hôpital, sait à quel point il peut se sentir maltraité. Cela favorise, évidemment, les tensions avec le personnel. Le personnel, de son côté, ne peut, en général pas grand chose pour améliorer la situation des usagers, car il est pris dans des formes d’organisation rendues très compliquées par la taille des structures considérées (cf. l’item de l’enquête : fortes demandes et faibles marges d’action).

La croyance de base des spécialistes du secteur hospitalier est qu’un hôpital marchera d’autant mieux qu’il est plus grand. C’est peut-être vrai pour des problèmes aigus. Mais c’est sans doute faux pour un grand nombre d’affections. La complexité organisationnelle met les personnels sous tension et cela finit par nuire à la qualité de la prise en charge et, en bout de piste, à la santé du malade.

L’Etat, au moins, a fait le nécessaire, de puis 40 ans, pour se décentraliser progressivement et on en voit l’effet positif. Il n’en reste pas moins que toute tentative de structurer un service public en fonction de négociations locales est presque toujours soupçonné d’introduire une rupture d’égalité entre les citoyens. Mais au nom de l’égalité de traitement c’est plutôt la maltraitance (autant des personnels que du public) qui prévaut.

Quiconque a fréquenté les bancs d’une église sait qu’utiliser le mot de « service » est facile, mais que le vivre est une autre affaire. Celui qui prétend servir n’est pas toujours attentif aux autres. Il arrive même qu’au nom du service on cherche à asservir. C’était déjà comme cela dans l’église de Corinthe. L’apôtre Paul était consterné : « vous supportez qu’on vous asservisse, qu’on vous dévore, qu’on vous dépouille, qu’on le prenne de haut, qu’on vous frappe au visage » (2 Cor 11.20). Toutes les tartuferies sont possibles, hélas !

Dans le domaine laïc il semblerait qu’il en soit de même : ce n’est pas parce qu’on s’appelle « service public » que l’on est attentif au besoin, ni de ses salariés, ni des usagers que l’on est censé servir.

Une somme d’opinions ne fait pas l’adhésion à un projet politique

La fondation américaine Pew a sondé, en septembre dernier, un échantillon substantiel d’Américains (plus de 6.800) sur un certain nombre de questions de société (notamment en vue des prochaines élections présidentielles). Les résultats peuvent surprendre. 61% d’entre eux considéraient que les inégalités économiques, aux Etats-Unis, étaient trop fortes. Une liste d’enjeux était proposée aux personnes interrogées et elles ont classé certains d’entre eux comme très prioritaires : un meilleur accès à la protection santé, la lutte contre la toxicomanie, l’accès élargi aux premières années d’université, la lutte contre le terrorisme, le changement climatique (très prioritaire pour 49% des personnes et plutôt prioritaire pour 27 % d’entre elles), la réduction de la violence liée aux armes et, finalement, la réduction des inégalités économiques. Sur certains items (comme le dernier, on l’imagine volontiers), les plus riches se séparaient des plus pauvres. Mais, par exemple, pas sur la prise en compte du changement climatique.

Avec ce genre de tableau, on ne comprend pas comment un président et un parti qui (mis à part la lutte contre le terrorisme) tournent aussi résolument le dos à tous ces problèmes peuvent jouir d’une telle popularité, au point que la réélection de Donald Trump soit de l’ordre du possible.

Entre opinion et vote : un fossé

Cela mérite réflexion. Commençons par une série de commentaires qui relèvent de la sociologie politique classique. Le premier est que l’on sait, depuis longtemps, que les opinions sont volatiles et qu’elles ne reflètent que très imparfaitement les ressorts qui font agir (et voter) pour de bon les personnes. Tout un chacun est plutôt d’accord, par exemple, avec le fait qu’il y a trop de pauvres et que la richesse devrait être mieux répartie. Mais si un gouvernement prend à bras le corps cet enjeu, nul doute qu’il se heurtera à des oppositions nombreuses. On connaît également cette contradiction à propos du changement climatique : il faut s’en occuper, dit-on volontiers, à condition (c’est sous-entendu) que cela ne dérange pas mes habitudes. Il y a donc toujours une ambivalence des opinions, et cette ambivalence n’est pas captée par un simple sondage.

Ensuite, et sans même qu’il y ait forcément une ambivalence, il est rare que l’homme de la rue mesure la complexité de la mise en œuvre d’une politique. Les efforts laborieux d’un gouvernement sont, dès lors, interprétés comme une preuve d’incompétence ou de mauvaise volonté. Je me souviens, par exemple, des critiques adressées à l’administration Obama, par ses propres électeurs, quand elle accoucha péniblement du système d’assurance maladie étendue. Cela peut expliquer, également, qu’entre un avis a priori sur un horizon à viser, et l’évaluation ex-post d’une politique concrète, il puisse y avoir de grands écarts.

Une autre remarque ne tient pas à l’écart entre opinion a priori et opinion a posteriori, mais à une distorsion de la démocratie. La puissance des lobbys conduit, en effet, à ce que la politique mise en œuvre s’écarte de l’opinion majoritaire. En clair, l’opinion des plus fortunés a plus de poids que l’opinion moyenne. La logique « un homme = une voix » est donc dévoyée du fait que les campagnes électorales sont financées par des millionnaires (dont l’opinion est évidemment écoutée avec bienveillance, ensuite) et que des groupes de pression très puissants savent mener des opérations de propagande plutôt efficaces, à chaque fois qu’une mesure menace leurs intérêts.

Et si on rassemble ces trois phénomènes, il en résulte que les gouvernements en principe en faveur d’une certaine égalité entre les citoyens n’ont pas toujours fait la preuve, aux yeux de leurs électeurs, de leur efficacité. Lesdits électeurs ne vont donc pas nécessairement leur accorder leur voix, même s’ils partagent, en principe, les mêmes aspirations. La convergence des opinions ne se traduit donc pas nécessairement par la convergence des votes.

Savoir faire rentrer en débat des questions fortes

Mais une fois cela dit, il n’en reste pas moins qu’il y a là des aspirations, même vagues et contradictoires, qu’il est important de relayer.

Dans la pratique, Donald Trump use d’une stratégie plutôt efficace qui consiste à balancer des tweets rageurs auxquels la presse et l’opposition se croient obliger de répondre. Ce faisant, il déplace le débat sur les terrains qui l’intéressent.
Et on peut faire des constats tout à fait semblables sur les leaders populistes en général : ils parviennent à occuper l’agenda politique avec leurs préoccupations. Si on passe trop de temps à les contredire, on fait leur jeu. La vraie manière de leur répondre est d’insister sur des aspirations auxquelles ils ne s’intéressent pas.

D’ailleurs l’expérience que l’on a pu faire dans de nombreux pays est qu’un programme du genre « tout sauf untel » a toutes les chances d’échouer. Si un homme politique a suscité la réprobation, cela jouera mécaniquement contre lui, de toute manière. Mais si ses adversaires ne sont pas capables de dire clairement la direction qu’ils suivront, leurs arguments négatifs seront plutôt mal vus. En l’occurrence, les candidats démocrates feraient bien de lancer des thèmes de débat qui soulèvent des problèmes auxquels ils attachent de l’importance et qui ont, on le voit, un certain écho dans l’opinion.

Et si on sort des Etats-Unis, force est de constater que les gouvernements européens, eux aussi, se laissent facilement intimider par des groupes d’intérêt certes très puissants, mais parfaitement contestables si on veut bien se donner la peine de faire vivre un débat public qui soit autre chose que des petites phrases et des arguments ad hominem.

Politique et croyances magiques

Une fois tous ces arguments rationnels passés en revue, il faut aussi dire que la politique reste le lieu des projections et de l’irrationnel. Voter pour un candidat c’est s’identifier à lui. Bon nombre d’électeurs de Donald Trump avaient juste envie de « gueuler » et ils étaient satisfaits de voter pour quelqu’un qui oubliait toute retenue. De ce point de vue, ils n’ont pas été déçus !

Mais la projection ne marche pas toujours aussi bien. On espère d’un homme politique qu’il aplanisse toutes les difficultés et on imagine qu’il dispose, pour ce faire, de pouvoirs magiques inconnus du commun des mortels. De ce point de vue le « yes we can » de Barak Obama n’était pas sans ambiguïté. Certes, il y avait le « we ». Mais ce collectif est un ressort dont Obama, une fois élu, n’a pas beaucoup usé. Les électeurs attendent, en fait, que l’homme politique transcende les contradictions qui les habitent et qu’il règle, comme par magie, les écarts entre opinion et action, entre bonne volonté et contraintes du quotidien, qui tarabustent chacun de nous.

C’est un domaine, il faut le souligner, où la sociologie classique s’est plutôt fourvoyée. Durkheim avait identifié Dieu avec « la société ». Il considérait que l’homme accédait à l’idée du sacré, ou d’une puissance supérieure, quand il se trouvait pris dans une dynamique collective qui le transcendait et qui le convainquait d’être en présence d’une puissance d’action supérieure. Mais rien de tel ne se produit aujourd’hui : cette puissance d’action est rassemblée sur la tête d’une personne, plutôt que portée par un collectif. Weber, lui aussi pensait, que les sociétés modernes en avaient fini avec la domination charismatique, où tout se joue sur la force d’entraînement d’un leader. Oui, il reste difficile de mobiliser un collectif comme levier pour agir. Un collectif peut constituer, aujourd’hui, une force d’opposition, mais rarement une force d’action.

Or, si on retourne vers la critique politique que l’on trouve dans le prophétisme de l’Ancien Testament, il est intéressant de voir que les prophètes ont souvent deux cibles : les rois en place, d’un côté, et l’ensemble de la société, de l’autre. Les livres de Samuel, des Rois et des Chroniques donnent beaucoup de poids aux choix du souverain qui fait « ce qui est bien » ou « ce qui est mal » aux yeux de l’Eternel. Mais, chez les prophètes, le discours est plus balancé et ils n’exonèrent pas le peuple de toute responsabilité : ils pointent certains groupes sociaux ou parfois des comportements généralisés comme participant de dérives critiquables.
Et ils s’attaquent, en particulier, aux tentatives de divinisation des souverains en place, auxquelles le peuple prête une oreille bien trop complaisante, à leur goût.

Le pouvoir isole, on le dit, et cela renforce la croyance dans le fait que les gouvernants sont des hommes « à part », pour le bien (on fantasme sur leurs super-pouvoirs), comme pour le mal (ils ont perdu le « sens des réalités »). Mais, de fait, il me semble que le personnel politique, une fois élu, ne mobilise pas suffisamment les électeurs qui pourraient, pourtant, souvent être les bienvenus, si on mettait sur la table les forces qui s’agitent en coulisse pour entraver la marche des réformes. Un peu moins de centralisation du pouvoir permettrait plus de capacité collective d’action.

Changer de paradigme … plus facile à dire qu’à faire

Le changement climatique et l’épuisement des ressources naturelles, imposent, on le dit souvent, de « changer de paradigme ». La formule est plaisante. Elle est sans doute juste. Mais si on creuse un peu ce qu’elle renferme, on s’aperçoit qu’elle renvoie à des problèmes plutôt ardus que l’on a tendance à sous-estimer, en parlant de « paradigme » comme s’il s’agissait de quelque chose de facile à déplacer.

Thomas Kuhn et les paradigmes

Le mot de « paradigme » et l’idée de « changement de paradigme » sont devenus à la mode, suite aux travaux de Thomas Kuhn sur les grandes ruptures qui ont marqué l’histoire des sciences (notamment l’ouvrage : La structure des révolutions scientifiques, paru en 1962). Et quand on utilise de manière rapide, et un peu légère, le mot de paradigme, on oublie de dire que, pour Kuhn, les changements de paradigme étaient rares, difficiles et plutôt dramatiques. Le « drame », cela dit, était circonscrit à l’histoire des sciences, puisque tel était le domaine sur lequel il travaillait. Mais les difficultés qu’il a pointées ont une portée bien plus générale que la seule connaissance scientifique.

Mais commençons par la « science normale », pour parler comme Kuhn, c’est à dire la manière scientifique de voir les choses à une époque donnée. Kuhn tire de l’observation du passé l’affirmation qu’elle résiste, autant qu’elle peut, à l’émergence d’une autre vision de la nature. Au fur et à mesure que les constats dissonants se multiplient, elle ressemble de plus en plus à une machine que l’on essaye désespérément de réparer, en changeant telle ou telle pièce, avant que le tout ne tombe en panne. Puis un nouveau paradigme émerge, qui est autre chose qu’un rafistolage. Il est, en fait, incompatible avec l’ancien. C’est pourquoi Kuhn parle de révolution scientifique. Le nouveau paradigme rend compte d’une manière simple des ex-faits dissonants, bien sûr. Mais il va plus loin : il crée ses propres faits, ses propres expériences. Il n’est pas une amélioration du paradigme précédent. Il transporte dans un autre monde. Kuhn dit que les deux approches sont incommensurables, au sens qu’elles construisent, chacune, leurs mesures.

Dans la deuxième édition du livre (1970), il a tenté de faire évoluer un peu son vocabulaire. Il est vrai que, dans le langage usuel, un paradigme est plutôt un exemple. Du coup Kuhn a proposé de réserver le mot de paradigme aux expériences fondatrices qui soutiennent une période scientifique donnée : le catalogue d’exemples que tout bon étudiant doit apprendre, les expériences qu’il doit savoir mener à bien, etc. Mais le mot de paradigme lui a échappé et, dès lors, il a plutôt été utilisé dans le sens qu’il lui avait donné en 1962. Cela dit, retenons l’idée qu’une vision du monde s’appuie sur un catalogue de cas types qui structurent son raisonnement bien plus qu’elle ne l’imagine.

Les paradigmes dans la vie sociale

Est-il pertinent d’étendre cette réflexion sur les paradigmes en dehors du champ scientifique ? Oui : la plupart des tentatives dans ce sens ont été plutôt convaincantes. On a ainsi mis en évidence que les pratiques de tout un chacun ne s’appuient pas seulement sur des ressorts moraux, mais qu’elles se construisent à partir d’une certaine vision du monde, de certaines manières de donner de la valeur à des éléments donnés. On mesure (formellement ou informellement) beaucoup de choses dans la vie de tous les jours et on agit sur la base de ces mesures. On va considérer qu’une manière de faire est « efficace », qu’un choix est « le meilleur », qu’un achat est « économique », qu’une innovation est « un progrès », sur la base de critères en partie conventionnels, qui renvoient les uns aux autres, qui se soutiennent les uns les autres, tout comme la « science normale » construit les faits qui soutiennent sa théorie. Et si des constats dissonants apparaissent, on commence (comme dans le cas de la science) par les évaluer à l’aune des critères habituels ce qui, dans un premier temps, les disqualifie.

Et il est vrai que le changement social consiste souvent à remettre en question la manière dont on évaluait une pratique auparavant. Mais c’est là quelque chose d’aussi difficile que de contester la « science normale » d’une époque donnée.

Les enjeux environnementaux ne cessent de remettre en cause notre manière de mesurer et d’évaluer nos pratiques

Illustration actuelle : dès qu’on s’intéresse à la manière dont une pratique donnée pourrait ou devrait changer, pour tenir compte des défis environnementaux, on se heurte pratiquement systématiquement au fait que la pratique existante est soutenue par tout un réseau de mesures et d’autres pratiques qui la légitiment.
Prenons quelques exemples (plutôt ponctuels) pour faire comprendre ce que je veux dire :

1 Utiliser une bicyclette pour aller quelque part est, presque toujours, « moins rapide » et « moins pratique » que de prendre sa voiture. Mais c’est surtout autre chose. Pour que cela redevienne facile d’usage il faut organiser toute une série de choses différemment (comment s’habiller, comment faire des courses, comment pédaler sans se fatiguer, comment enchaîner ses activités, etc.). Et la tension sur le temps qui conduit à prendre sa voiture fait partie du problème. Est-on certain que de bourrer ses journées à ras bord est une bonne manière d’avoir une vie intéressante ? Et est-il intelligent d’aller à la salle de sport en descendant de sa voiture ?

2 Faire de la cuisine végétarienne (chose que je fais plus souvent qu’autrefois, sans être devenu végétarien) ne veut pas dire supprimer la viande d’un plat donné. C’est une cuisine qui a sa propre logique, son propre équilibre des saveurs et des textures et qui obéit à d’autres règles. A la base, d’ailleurs, c’est une cuisine qui est pas mal moins chère et qui permet d’accepter des aliments de base biologiques réputés, par ailleurs, « trop chers ».

3 Essayer d’utiliser moins souvent sa voiture conduit à s’organiser de manière complètement différente. Soit on organise un co-voiturage, soit on chaîne train et voiture de location, soit on fait un trajet différent. Pour le coup, cela revient souvent moins cher que d’utiliser sa propre voiture (ou d’être seul dedans), à condition que l’on ait une exacte représentation de ce que coûte une voiture. Beaucoup de personnes oublient le prix d’achat, d’entretien et d’assurance d’une voiture quand ils calculent le prix d’un déplacement. Seul le prix du carburant est visible.
Par ailleurs, l’aménagement des périphéries urbaines a été conçu en partant de l’hypothèse que tout le monde utilisait une voiture individuelle. Dans un premier temps il est donc « plus compliqué » de penser et d’agir différemment.

L’usage des pesticides, cas d’école

Le débat sur les pesticides est tout à fait typique, à ce propos. Ceux qui en défendent l’usage disent qu’il n’y a pas « d’autre alternative » ou que « c’est une source d’économie importante ». En face, ceux qui veulent les interdire parlent des risques en terme de santé publique et d’épuisement progressif des sols. En fait, des alternatives à la plupart des pesticides existent. Mais tout dépend du référentiel que l’on utilise pour prendre ses décisions.

On est dans un domaine où, typiquement, les faits dissonants se multiplient. Mais ils n’ont pas encore conduit à un changement de paradigme. Commentant brièvement l’échec des plants Ecophyto (censés réduire l’usage des pesticides et qui n’ont pas réussi à enrayer l’augmentation de cet usage) la Cour des Comptes a souligné, récemment, un état de fait qui montre bien ce qui se passe quand les faits dissonants prolifèrent.

Citons un extrait du référé de la Cour des Comptes : « Le nombre et la diversité des acteurs impliqués, l’insuffisante articulation du plan Écophyto avec plus d’une dizaine d’autres instruments de programmation portant des mesures relatives aux pesticides :
(Programme national de développement agricole et rural (PNDAR), Plan national santé au travail (PNST), Stratégie nationale pour la biodiversité (SNB), Programme national santé environnement(PNSE), Plan biodiversité, Programme Ambition Bio, Plan Chlordécone, Grand plan d’investissement (GPI), Plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques (PREPA)),
la diversité des sources de financement :
(Prélèvement sur la redevance pour pollutions diffuses, crédits budgétaires de l’État issus de plusieurs missions et programmes, crédits européens du Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER) dont la gestion est confiée aux régions, collectivités territoriales, agences de l’eau, co-financements par les porteurs de projets)
et la généralisation des co-financement sous appels à projets ont conduit à développer une gestion administrative et financière si complexe qu’elle peut neutraliser les effets de l’impulsion nationale et, plus récemment, des initiatives régionales ».

On doit se pincer pour se convaincre que l’on ne rêve pas, en lisant la description d’un tel méli-mélo ! Ce que l’on perçoit est, qu’en ordre dispersé, on essaye d’agir à droite et à gauche. La multiplication des appels à projets montre, par ailleurs, que les acteurs publics considèrent encore que l’on se situe dans le cadre de projets expérimentaux. En gros, une agriculture économe en pesticides n’est pas la politique centrale mise en œuvre : cela reste l’affaire d’acteurs motivés qui vont à contre-courant.

Pour l’instant, « l’agriculture normale » continue à s’adosser à ses outils de mesure standards. Et un multitude d’acteurs raisonnent avec ces outils-là, aussi bien dans le public que dans le privé. Il faut, dès lors, être militant pour agir contre la pente qui va vers toujours plus d’intrans.

Des changements de paradigmes qui ne se feront que sous la contrainte

En fait, ce que l’on sait parfaitement, en psychologie sociale, est qu’un changement aussi profond qu’un changement de paradigme est la dernière option à laquelle des acteurs sociaux se résoudront. Cela s’apparente à une conversion, une remise en question si profonde qu’elle marque un avant et un après. D’un point de vue étymologique c’est, d’ailleurs, le sens du mot grec metanoia (que l’on traduit dans le Nouveau Testament, par conversion) : « changement de manière de raisonner ». Toutes les résistances de l’individu, des groupes sociaux et des acteurs influents sont arc-boutées pour éviter d’avoir à en passer par une révision qui remettrait autant de choses en cause.

Deux facteurs peuvent conduire à l’acceptation générale d’une nouvelle manière de considérer les choses : une crise majeure qui disqualifie l’ancien système ou la multiplication des groupes hétérodoxes qui finissent par rendre le système existant trop inconfortable.

Il est donc intéressant de raisonner en terme de paradigme, parce que cela souligne que le problème n’est pas seulement moral. C’est aussi un problème cognitif : c’est un mode de raisonnement qui est aveugle à tout un pan de la réalité.
Ou disons, pour suivre l’évangile, que l’aveuglement, même s’il est le fruit des intérêts égoïstes ou à court terme de tout un chacun, finit par avoir sa propre logique, son propre développement autonome.
Mais quand le référentiel s’écroule, il entraîne avec lui bien d’autres réalités que des exemples types, des raisonnements routiniers ou des évaluations biaisées. Il entraîne les convictions profondes qu’il contribuait à entretenir et la révision est souvent déchirante.

Vivre seul(e). Une tendance de fond

La fondation Abbé Pierre a rendu public, la semaine dernière, son rapport 2020 sur le mal-logement en France. Comme chaque année, il s’agit d’un document extrêmement fouillé, qui ne se contente pas de vœux pieux et d’affirmations hâtives. Il prend le temps d’asseoir sa documentation et d’aller au fond des logiques d’actions, des politiques publiques et des marges de manœuvre mobilisables. Nous reparlerons de la partie action publique dans un prochain post. Aujourd’hui nous relayerons la première partie du rapport qui souligne, cette année, une problématique peu médiatisée : les personnes seules sont de plus en plus nombreuses et, le parc de logement existant ayant été calibré pour des familles, elles ont de plus en plus de mal à se loger.

La solitude a plusieurs sources et touche des types de populations assez variées

Les statistiques de l’INSEE, citées par le rapport, montrent une évolution inéluctable. De la taille des ménages.

En fait, cette évolution est le fruit de causes composites : les familles nombreuses diminuent, le nombre de personnes âgées (et donc de veufs ou veuves) augmente, les couples se séparent, les nouvelles générations mettent plus longtemps avant de se mettre en ménage, etc.
Un des constats les plus étonnants est le nombre d’hommes vivant seuls entre 25 et 55 ans (plus nombreux que les femmes, au même âge).

Certes on peut imaginer que, suite à une séparation, la femme va plus souvent cohabiter avec les enfants du couple, que l’homme. Mais il y a d’autres raisons. Les hommes ouvriers ou employés ont, déjà, plus de mal à se mettre en couple que les autres. Par ailleurs, la solitude des hommes doit beaucoup à leur mobilité : ouvriers dans les zones industrialo-portuaires, travailleurs saisonniers, immigrés, ingénieurs dans les technopôles, etc. L’isolement n’est donc pas seulement la conséquence des pratiques familiales. Il se joue aussi à travers un monde du travail qui propose des missions de court ou de moyen terme sur des lieux variables. L’affaiblissement du couple va, ainsi, de pair avec des logiques d’emploi qui poussent à la mise au second plan des liens familiaux.

Le total fait qu’il y a, aujourd’hui, en France, 4,5 millions d’hommes qui vivent seuls (deux fois plus qu’en 1990) ; 6 millions de femmes vivant seules (elles étaient un peu moins de 4 millions en 1990) ; et 2,5 millions de familles monoparentales (contre 1,5 millions en 1990).

De la solitude à l’isolement

Toutes ces situations de solitude ne sont pas forcément des situations d’isolement. Il n’empêche qu’une chose a tendance à favoriser l’autre.

En tout état de cause, c’est ce que souligne le rapport, si on est seul, il vaut mieux être riche ! Sinon la solitude complique sérieusement la donne. Le taux d’effort pour l’accès au logement monte immédiatement et si on a des revenus modestes on est pratiquement contraint de faire appel au logement social, où le déficit en studios et en deux-pièces est criant. Et si on accède à un logement éloigné ou à un logement de mauvaise qualité, cela accentue l’isolement : on se coupe de ses relations sociales et il n’est pas possible d’inviter quiconque chez soi.

Par ailleurs, on devient vulnérable aux aléas de la vie. Une maladie, une perte d’emploi, un moment de découragement, de dépression, peuvent faire basculer dans la précarité, y compris par rapport au logement.

Et là, le rapport souligne une donnée qui interpelle : d’après une enquête d’Eurostat, « les français sont champions d’Europe de l’isolement ». C’est en France que l’on trouve le pourcentage le plus élevé de personnes qui disent « qu’elles n’ont personne à qui parler de problèmes personnels ».

Or on sait que dans ce domaine comme dans d’autres, les difficultés sociales se cumulent et s’amplifient l’une l’autre. « Les incidences de l’isolement relationnel sont nombreuses […] : repli sur soi, sentiment d’insécurité, faible participation à la vie publique ou collective, situations de non-recours aux droits ou aux soins, défiance (vis-à-vis des institutions et des autres), par exemple » (rapport, p. 82).

Une difficulté sociale peu visible

La solitude des personnes âgées est visible : on les voit marcher seules, avec difficulté, dans les rues. Mais les autres solitudes passent facilement inaperçues. Par définition, quelqu’un d’isolé a peu de connaissances et peu de contacts. On n’a guère l’occasion de le rencontrer. Les travailleurs mobiles interviennent sur des zones à l’écart des centres-villes. Les mères de familles monoparentales ont des emplois du temps qui les empêchent d’avoir une vie sociale soutenue. On suppose qu’un trentenaire vivant seul ne souffre pas spécialement de cette situation, mais ce n’est pas toujours le cas. Et la difficulté de trouver un logement abordable, en centre-ville, pour les personnes seules, les relègue dans des zones périphériques.

La solitude est une sorte de lame de fond qui ne cesse de se développer. Mais elle le fait à bas bruit. Elle provoque des difficultés et des souffrances peu visibles. Notre regard est absorbé par le fourmillement de la foule des centres-villes. On a du mal à imaginer qu’en marge de cette ébullition permanente, de nombreuses personnes se retrouvent isolées et déboussolées.

Cela nous invite à une conversion du regard. Je pense, à ce propos, à la formule du livre des Proverbes : « le juste connaît la cause des faibles, celui qui pratique l’injustice ne la connaît pas, car il ne la voit pas » (Pr 29.7).

La présentation de soi, à l’ère des images

Presque tout le monde, aujourd’hui, est censé mettre quelque part une photo de son « profil » pour participer à un réseau social quelconque. Et, d’ailleurs, ma tête apparaît en haut de cette page ! Je suis soumis à cette contrainte depuis assez longtemps. Les organes de presse où j’écris m’ont demandé, régulièrement, une vignette avec mon visage. Cela a provoqué, d’ailleurs, d’amusantes discussions en famille. Une vieille tante m’a supplié, par exemple, de changer ma photo, car j’avais vraiment une tête trop rébarbative. J’ai fini par accepter de le faire. Elle ne m’en a plus jamais parlé. Elle ne m’a, non plus, jamais parlé de ce que j’écrivais et qui en disait, à mon avis, plus long sur ce que j’étais que ma photo.

Mais quelle photo mettre pour parler de soi ? Celle que j’utilise pour ce blog a été faite par un photographe professionnel (sur commande d’un journal où je devais être interviewé). C’est l’occasion, pour moi, de remercier Yann Piriou, qui m’a autorisé à l’utiliser. Je ne sais pas si cette photo est belle (certains directeurs de presse trouvent que non). Pour ma part, elle me plaît car elle dit quelque chose de ce que je suis, à mes propres yeux.

Pour beaucoup de personnes, la question de l’image qui parle de soi est torturante. Au point qu’il semblerait que la manie de la retouche envahisse même le champ des photos des profils sur les réseaux sociaux. Alors j’ai décidé de faire l’expérience. J’ai utilisé, un peu au hasard, un logiciel de retouche automatique gratuit et voici, en même pas trente secondes, ce qu’il a produit.

Avant et après la retouche

J’ai instantanément rajeuni de dix ans ! Ma peau est légèrement plus tendue et surtout beaucoup plus lisse. Je suis mieux rasé et j’ai les cheveux un peu moins grisonnants. Mais le paradoxe est que je n’ai jamais ressemblé à la photo de droite. Dix ans plus tôt j’avais une autre tête. Le vieillissement et la maturité sont des processus globaux et bien plus complexes qu’une simple histoire de peau.

Il y a autre chose qui me met mal à l’aise, avec la photo de droite, c’est que je n’y trouve pas trace des passions qui m’habitent. J’apparais comme un personnage lisse et un peu niais. Est-ce ce genre d’impression que les utilisateurs des logiciels de retouche cherchent à produire ? Il semblerait que oui et que cette tentative soit assez ancienne. Roland Barthes déjà, en 1957, dans les Mythologies, parlait des visages « plans, lisses, poncés par la vertu » des photographies d’acteurs du studio Harcourt.

Des autoportraits d’artistes, quant à eux, pleins de relief

Cette quête du masque d’impassibilité m’interroge et elle m’interroge d’autant plus que les artistes adeptes de l’autoportrait n’ont en général, rien caché de leurs espoirs et de leurs tourments.

Rembrandt est une sorte de recordman du genre. Entre tableaux, eaux-fortes et dessins il a approché les 90 autoportraits (aujourd’hui accessibles). Certaines de ces œuvres sont des mises en scène. Rembrandt se déguise, à l’occasion, pour évoquer un personnage célèbre. Mais dans la plupart des tableaux on sent plutôt une interrogation, une quête d’identité. On est bien au-delà de la retouche, naturellement, puisqu’il s’agit de peintures. L’artiste nous montre ce qu’il veut bien de lui. Mais on a l’impression qu’il a accentué les reliefs qui le caractérisent plutôt que de les raboter.

Autoportrait de Rembrandt, à la cinquantaine

On m’objectera que cela vaut pour les hommes et que les femmes sont soumises à l’impératif social de paraître. Mais je trouve le même parti pris de mise en relief chez des artistes féminines. Käthe Kollwitz, dont j’ai parlé dans un autre post de ce blog, a, elle aussi, régulièrement pratiqué l’autoportrait. Et il ne semble pas qu’elle ait masqué quoi que ce soit de son vieillissement et de ses tensions. On la voit, ci-dessous, à peu près au même âge que Rembrandt

Autoportrait de Käthe Kollwitz, à 57 ans

Et j’ai été bouleversé, il y a quelques années, en voyant, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, une exposition de l’artiste finlandaise Helene Schjerfbeck (à peu près de la même génération que Käthe Kollwitz), qui, à la fin de sa vie, a scruté son visage au fil de son déclin.

Autoportrait d’ Helene Schjerfbeck à 77 ans

Elle n’a pas hésité, on le voit, à accentuer la dissymétrie de son visage qui est un des sujets de préoccupation majeur de ceux qui retouchent leur portrait.

On observe donc deux stratégies opposées : le gommage des aspérités, d’un côté, et la mise en évidence des arrêtes vives, de l’autre.

Ne pas se livrer tout en se montrant, paradoxe de notre époque

On devine ma sympathie pour les arrêtes vives. Je suis toujours un lecteur assidu et passionné des Psaumes, ce livre de cris, de joies et de larmes. Il y a là bien plus de vie que dans un jardin de statues coulées dans le marbre !

On pense, en général, que ceux qui arrangent leur visage cherchent à plaire. C’est sans doute le fond de l’affaire, mais c’est une recherche assez pathétique. Car ce n’est pas tant la jeunesse ou le rajeunissement le propos. L’idée est plutôt de faire de son visage un moule régulier, donc de se conformer à un standard supposé plaisant et de donner à voir une personne que l’on n’est pas. C’est une manière de ne pas faire trop de vagues, de ne pas afficher une singularité exagérée et d’obtenir une approbation sociale de surface. C’est sans doute ce que cherchent, d’ailleurs, les amateurs de « like ». Et c’est sans doute, également, une contre-partie de la frénésie actuelle de monstration : on finit par se cacher soi-même en prétendant se montrer.

Sortir du moule n’est pas si simple. Les grands artistes y parviennent en suivant leur démarche et leur recherche. Cela vaut-il la peine pour tout un chacun ? Je le crois. Mais c’est affaire de confiance : confiance en l’autre et confiance en soi. Et, ultimement, confiance dans le regard de Dieu qui nous voit et nous aime tels que nous sommes.