Le bonheur et les larmes. La spiritualité des Psaumes

La deuxième béatitude (la troisième dans certains manuscrits) pousse la tension du genre à son maximum : « heureux ceux qui pleurent (ou les affigés) car ils seront consolés ! » Jésus va loin dans le paradoxe.
Il y a, par ailleurs, une particularité : à la différence des autres béatitudes, elle ne désigne pas des personnes qui ont fait un choix de vie particulier. Les affligés, ou ceux qui pleurent, sont plutôt les victimes de choix faits par d’autres.
Ces deux remarques lancent deux défis à la compréhension, à l’appropriation et à l’actualisation de ce texte. A qui, à quoi, pensait Jésus ?

C’est l’occasion de dire que l’on perçoit mieux le sens des Béatitudes, si on considère qu’elles ouvrent, certes, une histoire (on entame, ici, une série de béatitudes au futur), mais qu’elles s’inscrivent, également, dans une histoire.

La tradition prophétique, à l’arrière-plan de cette béatitude

Le premier point de repère historique auquel on pense, dans le cas présent, est la lignée des prophètes qui ont porté la voix des affligés. Une référence encore plus précise est la prophétie d’Esaïe 61. La béatitude emprunte, en effet, les mots mêmes  d’un extrait de ce texte (dans la version grecque de la Septante), qui, en effet, éclaire la portée de la parole de Jésus : « l’Esprit du Seigneur est sur moi, car il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, pour panser ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs l’affranchissement et aux prisonniers la libération, pour proclamer une année de faveur du Seigneur et un jour de vengeance, pour consoler tous ceux qui pleurent [les affligés], mettre à ceux qui pleurent [les affligés] en Sion un diadème, oui leur donner un diadème et non pas de la cendre, une huile de joie au lieu des pleurs [de l’affliction], un vêtement de louange, au lieu d’un esprit abattu. On les appellera térébinthes de la justice, plantation du Seigneur, destinés à manifester sa splendeur » (Es 61.1-3).

Les cœurs brisés, les captifs, les prisonniers, les affligés, le sont contre leur gré. Le texte d’Esaïe use d’ailleurs d’une rhétorique fréquente, chez les prophètes, en parlant d’une inversion des situations : ceux qui étaient les rebuts de la société se retrouvent aux places éminentes, avec un diadème sur la tête. Une première manière de comprendre la béatitude est donc de dire que les affligés, eux aussi, ont droit au bonheur.

Qui pleure ? La force des Psaumes

Le deuxième ancrage historique est, évidemment, le livre des Psaumes, avec ses prières remplies de cris, de frustrations et de larmes.

Alors, qui sont « ceux qui pleurent » dans les Psaumes ? Ceux qui s’estiment victime d’une injustice, souvent. Ceux qui sont pourchassés par des ennemis en furie. Ceux qui se retrouvent exilés sur une terre étrangère : « Là-bas, au bord des fleuves de Babylone, nous restions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion » (Ps 137.1).

Celui qui pleure est isolé, rejeté. On pense aux deux psaumes jumeaux, 42 et 43. « Jour et nuit, mes larmes sont mon pain, quand on me dit tous les jours : Où est ton Dieu ? » (Ps 42.4) « Dieu, toi ma forteresse, pourquoi m’as-tu rejeté ? Pourquoi m’en aller, lugubre et pressé par l’ennemi ? » (Ps 42.10 et 43.2). Les deux psaumes, d’ailleurs comportent une lueur, un espoir, avec une formule qui revient : « Pourquoi te replier, mon âme, et gémir sur moi ? Espère en Dieu ! Oui, je le célébrerai encore, lui et sa face qui sauve » (Ps 42.6, 12 et 43.5).

Celui qui crie vers Dieu témoigne de l’injustice dévorante du monde : « Le soir, ils reviennent, grondant comme des chiens ; ils rôdent par la ville. Ils errent en quête de nourriture ; s’ils ne sont pas repus, ils passent la nuit à geindre » (Ps 59.15-16).

Et parfois, celui qui pleure, pleure sur lui-même et sur sa propre injustice. Il y a d’ailleurs, dans ce registre, un psaume qui enchaîne directement une béatitude et le souvenir de la souffrance. « Heureux l’homme dont l’offense est enlevée et le péché couvert ! Heureux celui à qui le Seigneur ne compte pas la faute, et dont l’esprit ne triche pas ! / Tant que je me taisais, mon corps s’épuisait à grogner tous les jours, car, jour et nuit, ta main pesait sur moi, ma sève s’altérait aux ardeurs de l’été » (Ps 32.1-4).

Finalement, à peu près tout le monde pleure dans les Psaumes. Le paradoxe est que c’est aussi dans les Psaumes que l’on trouve plus de la moitié des béatitudes de l’Ancien Testament : « heureux celui qui … ». Il n’est pas rare, d’ailleurs, que bonheur et malheur se croisent dans le même psaume. Suivons le psaume 40, par exemple. Il se termine par ces mots : « Je suis pauvre et humilié, le Seigneur pense à moi. Tu es mon aide et mon libérateur ; mon Dieu, ne tarde pas ! » (Ps 40.18). Et tout le psaume alterne entre l’évocation de moments difficiles (le gouffre tumultueux, au verset 3, les malheurs sans nombre, au verset 13, ceux qui cherchent à m’ôter la vie, au verset 15, ceux qui se moquent de lui, au verset 16), et l’évocation de délivrances (Dieu a entendu mon cri, au verset 2, les grands miracles, au verset 6, la fidélité de Dieu, au verset 12). Au milieu de ces évocations contrastées il y a cette affirmation : « Heureux l’homme qui a mis sa confiance dans le Seigneur, et ne s’est pas tourné vers les hommes de violence, ni vers les suppôts du mensonge ! » (v 5).

Faut-il comprendre ces affirmations de bonheur comme une consolation après les larmes ? Oui et le mot consolation est même faible. Il ne s’agit pas simplement d’un réconfort, c’est une libération qui se produit. Dans la prophétie d’Esaïe, également, on ne parle pas d’une consolation-cataplasme, voire d’un opium du peuple, on évoque une situation qui a radicalement changé.

Mais le psaume 40 me semble être une bonne image de ce qui se joue : nous sommes dans une situation partagée où les moments de délivrance alternent avec les moments de souffrance. Dieu accueille les larmes de celui qui voit l’injustice du monde (ce qui inclut sa propre injustice), d’autant plus volontiers que ce regard se rapproche du regard de Dieu lui-même. Dans le psaume 40, avec ses allers et retours, il y a d’ailleurs un point stable, c’est qu’au travers des violences qu’il a subies (et qu’il subit encore), mais auxquelles il n’a pas emboîté le pas, le psalmiste se sent en harmonie avec Dieu. « Heureux l’homme qui ne s’est pas tourné vers les hommes de violence, ni vers les suppôts du mensonge, mais qui a mis sa confiance dans le Seigneur ».

Faut-il en passer par les larmes pour recevoir « l’huile de joie et le vêtement de louange », pour reprendre les mots d’Esaïe ? Il faut se garder de systématiser. Mais il y a une pratique qui, pour moi, fait sens : parmi les communautés monastiques qui récitent les psaumes, pendant les offices du jour, la règle veut que l’on commence systématiquement par un psaume de détresse, avant d’aller, progressivement, vers des psaumes plus lumineux. Il y a, également, une progression dans la journée, où l’on va, progressivement, vers la lumière. C’est une manière de dire que la louange ne saute pas par-dessus les difficultés, les crises et les tensions de la vie, mais qu’elle les traverse, qu’elle en perçoit la douleur et les insuffisances et qu’elle va vers une consolation progressive. L’enjeu n’est pas d’être, forcément, soi-même en difficulté au départ, mais d’avoir suffisamment d’empathie pour être touché par la souffrance des autres et la porter vers Dieu.

Une scène de l’évangile illustre comment Jésus lui-même a emprunté cette voie : « Voyant les foules, il fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient lasses et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger. Alors il dit à ses disciples : La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ; priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson » (Mt 9.36-38). Il fait quelque chose de sa tristesse et de sa compassion qui le poussent autant à prier qu’à poursuivre son ministère.

Heureux dans quel sens ?

Est-il juste, malgré tout, de parler de « bonheur » pour rendre compte de ces réalités contrastées, entre larmes et délivrances ? Oui, si on creuse un peu le sens à donner à ce mot, qui, même en français, a un sens assez vague.

André Chouraqui, dans sa version de la Bible, a popularisé, la traduction de « heureux », par « en marche ». On hésite, aujourd’hui, à employer cette formule, depuis qu’elle a été utilisée comme label d’un mouvement politique ! Il n’en reste pas moins que le mot hébreu qui est utilisé dans les béatitudes de l’Ancien Testament, provient d’une racine verbale qui signifie : « aller de l’avant ». Par exemple : « marchez dans la voie de l’intelligence » (Pr 9.6). Donc, « courage ! » ou « allez ! » seraient des traductions possibles. En tout cas, il faut bien comprendre que Jésus ne parle pas d’un bonheur contemplatif (ce qui est l’ambiguïté, d’ailleurs, du mot « béatitude », en français), mais d’un élan qui aide à vivre.

Gardons l’idée de courage. Si on comprend, alors, cette béatitude non pas comme un appel à la résignation, mais comme un encouragement, un appel à tenir bon, elle prend une autre tournure. Elle signifie que ceux qui pleurent ont de la valeur, qu’ils ont toute leur place dans la société. La promesse d’une consolation, ou d’un retournement comme dans la prophétie d’Esaïe, est une manière de les valoriser et de les conforter. Et la promesse d’une consolation n’est pas une promesse en l’air. Cette béatitude (on l’a dit) fait partie de celles qui sont écrites au futur. Cela ne veut pas dire que Jésus pense seulement à la fin des temps. Dans le Nouveau Testament, comme dans les Psaumes, la consolation est une expérience que l’on fait ici-bas, avant de l’expérimenter pleinement dans l’éternité. C’est ce que Jésus exprime dans l’évangile de Jean, au moment où il va quitter ses disciples (cf. Jn 16.20-22 et tout le thème de l’Esprit consolateur dans le discours d’adieu de Jésus). C’est ce que Paul écrit, également,  dans la deuxième épître aux Corinthiens (cf. 2 Cor 1.3-11). Les quatre premiers chapitres de la deuxième épître aux Corinthiens nous plongent d’ailleurs, sans cesse, dans une ambiance proche des Psaumes, avec de multiples contrastes. « De même, lit-on par exemple, que les souffrances du  Christ abondent pour nous, de même, par le Christ, abonde aussi notre consolation » (2 Cor 1-5).  Et cela continue jusqu’au terme du chapitre 4. « C’est pourquoi, conclut Paul, nous ne perdons pas courage » (2 Cor 4.16).

On se retrouve dans l’ambiance des Psaumes : une prière qui est aussi une lutte, un non-renoncement.

L’illusion n’est pas du côté où on le pense

Il faut le dire : les Béatitudes (et celle-là en particulier) ont souvent été taxées de promettre un bonheur illusoire.

Mais retournons la béatitude (ce que fait Luc) et nous la comprendrons autrement. Que penser de celui qui ignore la souffrance autour de lui ou qui croit aux discours enchantés de la propagande politique, de la publicité ou de la communication d’entreprise ? C’est lui qui est dans l’illusion et non pas celui qui souffre et espère une consolation ! En tout cas, il se prépare à tomber brutalement des nues : si vous ne faites que « rire aujourd’hui,  vous serez affligés et vous pleurerez » (Lc 6.25).

Jésus, dans les béatitudes, désigne toujours les personnes au pluriel. Cela peut désigner « tous ceux qui … », pris un par un. Mais cela indique qu’il y a aussi quelque chose de récurrent, de collectif, dans l’affliction. Ce sont des groupes, ou des catégories de personnes, qui pleurent plus que les autres. Et, vu d’en haut de la société, on a tendance à sous-estimer, voire à occulter, cette souffrance. Mais celui qui se donne la peine d’aller voir un peu en-dessous de la surface des choses ne découvre pas seulement de la souffrance. Il découvre une vie, des dynamiques, qui ont une grande valeur et qui sont, pourtant, mises sous le boisseau.

Les scènes de la souffrance ordinaire sont nombreuses aujourd’hui : à société émiettée, souffrance émiettée. Beaucoup de gens, autour de nous, intériorisent des situations difficiles sans en comprendre la logique d’ensemble : ils vont mal, sont malades ou en souffrance psychique. Par ailleurs, l’évolution de l’économie est en train de faire plonger les emplois d’ouvriers ou d’employés qualifiés, et ces groupes sociaux, menacés, habitant loin du centre des agglomérations du fait du coût du foncier, alimentent les votes protestataires et les mouvements sociaux violents. Ou bien c’est loin de nos frontières que des personnes portent les conséquences de nos choix. Tous ces groupes mériteraient une autre forme d’attention. Faute de consolation, de prise en compte réelle de leurs intérêts, ils font entendre, aujourd’hui, une colère grandissante. Et si les groupes sociaux dominants s’accrochent à leur bien-être et à leur bonheur à courte vue, ils vont au-devant de cruelles désillusions.

Jésus, bien sûr, use d’une forme de provocation en disant que ceux qui pleurent sont heureux. Mais cette provocation est là pour nous ouvrir les yeux. N’y a-t-il pas plus de lucidité, plus de perspectives d’avenir, plus de dynamisme, à prendre en compte ce qui va de travers qu’à ignorer les tensions qui couvent ? Celui qui aspire à diminuer sa souffrance, autant que celle des autres autour de lui, est certainement plus heureux que celui qui craint de perdre ses privilèges. Celui qui accepte de voir les arrière-cours peu reluisantes de notre abondance économique, se fixe ensuite des objectifs plus pertinents, plus vivants et, à terme, plus consolants, que celui qui s’aveugle sur les conséquences de ses choix.

La spiritualité du désert, dans la ville

Je poursuis, comme convenu, mon exploration des Béatitudes, en reprenant mes réflexions là où je les avais laissées la semaine dernière : il y a, dans l’expérience du désert, c’est que j’écrivais, une sorte de purge. Nous sommes, par bien des côtés, intoxiqués par notre manière de vivre. Beaucoup de choses nous semblent indispensables alors qu’elles nous encombrent. L’esprit de pauvreté est, de la sorte, un esprit de légèreté. Il est une porte d’entrée dans le Royaume des cieux ainsi que cela a été annoncé, dans le désert de Judée par Jean-Baptiste (Mt 3.1-3).

L’esprit de pauvreté consiste, pourrait-on dire, à traverser le quotidien en se souvenant de ce que l’on a appris au désert. Mais qu’y apprend-on ? Quelle expérience ressemble à celle du désert aujourd’hui ?

La contre-culture du désert aujourd’hui

Le ministère de Jean-Baptiste dans le désert et son lien avec la prophétie d’Esaïe : « Une voix crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur » (Es 40.3), est attesté par les quatre évangiles (fait assez rare pour être souligné). La citation a du sens : Jean-Baptiste est venu préparer le peuple à l’avènement de Jésus. Mais, je reprends mes questions : que faisait Jean-Baptiste dans le désert ? Et pourquoi, dès l’époque d’Esaïe, la voix devait-elle surgir du désert ?

Nous avons du mal à l’imaginer aujourd’hui. Quand on parle, de nos jours, de manière figurée, d’une période de désert, on pense à quelque chose comme de la tristesse ou du découragement. Un personnage public qui vit une « traversée du désert » préférerait, en général, éviter une telle expérience. Notre manière négative de considérer le désert est en partie liée à la survalorisation contemporaine de l’abondance et du plein (de biens, de relations, de likes, de projets, etc.). En quoi avoir moins, ou même avoir peu, pourrait-il être une bonne nouvelle ?

C’est, assurément, parce qu’avoir trop nous rend malades et dépendants. Un chercheur a travaillé (il y a plus de 20 ans) sur la dépendance à l’automobile.

Il avait noté que les personnes qu’il interrogeait disaient avoir acheté une voiture pour être indépendantes, puis, une fois munies d’une voiture, partaient s’installer en un lieu où elles étaient dépendantes de cette voiture.

Dans un pays riche, comme la France, il semble évident qu’il faut accumuler un minimum de biens pour mener une vie digne. Et ce dont beaucoup de nos concitoyens rêvent, est d’en posséder un maximum. Ainsi, nous sommes complètement intoxiqués : parfois au sens propre, si l’on pense à la pollution atmosphérique, et toujours au sens figuré. Nous perdons de vue ce qui fait l’essentiel de la vie en étant focalisés sur nos possessions. Il semblerait qu’à l’époque de Jésus il en allait de même : « là où est ton trésor, nous avertissent les évangiles, là aussi sera ton cœur » (Mt 6.31, Lc 12.34).

Le désert : des occasions d’interroger le trop-plein de notre société

Le Seigneur nous propose donc une cure de « détox » : « je te conduirai au désert et je parlerai à ton cœur » (cf. Os 2.16). Lorsque nous nous confrontons à des espaces moins saturés, à des moments d’ennui, à des lieux moins équipés, nous pouvons reprendre conscience de ce qui fait le cœur même de nos vies et de notre relation avec Dieu. Et nous nous retrouvons allégés, libérés des multiples dépendances (petites et grandes) qui encombrent notre vie quotidienne. Nous marchons heureux et légers et il importe de nous souvenir de tels moments, qui enracinent, en nous, l’esprit de pauvreté.

Cette expérience du désert est, de fait, fondatrice et il faut sans cesse repasser par elle pour retrouver la voie du Seigneur. Lorsque les prophètes interpellent le peuple d’Israël, à l’époque des rois, ils l’encouragent à revenir à la frugalité du désert. Lorsqu’Esaïe annonce la fin de l’exil à Babylone, il la présente comme une sortie du désert (c’est là le sens de la prophétie que nous avons cité au début). Et lorsque Jean-Baptiste annonce la venue de Jésus, il s’installe, donc, à son tour, dans le désert. À chaque fois le peuple doit oublier quelque chose, sortir de ses routines, aller voir ailleurs, reprendre un nouveau départ.

La civilisation, avec ses fastes, nous éblouit et nous égare sans cesse. Il y a même un passage bouleversant, lorsque Dieu répond à Job, où il lui fait (re)découvrir les étendues sauvages qui se déploient à l’écart des centres prestigieux du pouvoir : « J’ai mis l’âne sauvage en liberté, j’ai délié les liens de l’onagre. Je lui ai assigné la steppe pour maison et la terre salée pour demeure. Il se rit du vacarme des villes et n’entend jamais l’ânier vociférer » (Jb 39.5-7). Les étendues délaissées et sauvages défilent, ainsi, au long du chapitre 39. Elles sont là pour nous apprendre que le monde et la vie en abondance se résument à autre chose que notre esprit de possédants, avec nos petits calculs et notre volonté de dicter les événements.

Au cœur du désert, nous rencontrons la plénitude d’une présence et c’est là que Dieu veut nous conduire. « Quand Israël était jeune, je l’ai aimé, et d’Égypte j’ai appelé mon fils. […] Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour, j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson contre leur joue et je lui tendais de quoi se nourrir » (Os 11.1 et 4). Tel est le Dieu qui nous accompagne pendant ces marches libératrices aux confins de notre civilisation. Tel est celui qui nous appelle à nous souvenir de ces moments bénis. Dieu, il faut le dire, n’est pas contre la plénitude, mais la plénitude du Christ, ou être rempli de l’Esprit (Eph 5.18),  n’est pas du même ordre que la plénitude des artifices qui nous encombrent.

Aujourd’hui, des personnes nombreuses vont faire des retraites ou marcher sur le Chemin de Compostelle, pour éprouver ce qu’est la vie avec moins de facilités matérielles, ou pour goûter à nouveau au silence. D’autres changent de profession parce qu’elles se rendent compte qu’elles ont perdu le sens de ce qui fait leur vie, en se focalisant uniquement sur la rémunération du travail. J’ai rencontré, une fois, un homme qui marchait sur le Chemin de Compostelle pour la deuxième fois. Quand je lui ai demandé ce qu’il restait de son premier périple, il me l’a résumé en une formule : j’ai découvert que j’avais assez !

Tous ceux qui cherchent à se ressourcer dans des lieux, ou au travers de circonstances où ils coupent avec certains des réflexes de la vie quotidienne ne découvrent pas forcément le Royaume de Dieu. Mais je lis la béatitude de la manière suivante : « heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté, car le Royaume de Dieu est fait pour eux ».

L’esprit de pauvreté et les défis collectifs que nous lance la crise écologique

Ces considérations sur les vraies et les fausses plénitudes ne valent pas seulement au niveau des choix individuels. Elles concernent également les choix collectifs que, de gré ou de force, nous serons amenés à faire dans les années qui viennent.

On peut les aborder avec un esprit de possédants. Et, dans ce cas, ces défis sont source d’inquiétude et de découragement. Tout ce que nous faisions sans nous poser trop de question, nous pose question, tout d’un coup. Et alors ? Il va falloir se limiter, faire différemment, changer notre manière de faire, renoncer à quelque chose ? Mauvaise nouvelle. Notre maîtrise sur le monde n’est pas aussi grande que nous le pensions. La nature est en train de nous échapper. Mauvaise nouvelle. Tout cela nous interroge sur la civilisation dans laquelle nous vivons et qui est obsédée par la maîtrise sur les autres, que nous essayons de tenir en respect par des technologies de surveillance, par la maîtrise sur les objets, par la maîtrise sur les éléments. Oui c’est cette maîtrise qui est en train de nous filer entre les doigts et cela inquiète beaucoup de monde. Mauvais nouvelle.

Mais si nous sommes habités par l’esprit de pauvreté, les enjeux peuvent nous apparaître sous un autre jour. Oui, si nous sommes obligés, contraints et forcés, de nous confronter à des réalités qui nous dépassent et qui nous échappent cela peut nous sortir de notre obsession de l’enrichissement. Bonne nouvelle ! Si nous redécouvrons que nous devons interagir avec les éléments naturels, de manière respectueuse, cela peut nous conduire à redécouvrir que nous devons interagir avec les autres de manière respectueuse. Bonne nouvelle ! Et qu’au-dessus de nous il y a Dieu qui nous appelle à agir comme lui, de manière généreuse et aimante. Bonne nouvelle ! Et que, dans nos prières, nous n’avons pas à chercher à plier Dieu à notre volonté. Bonne nouvelle !

Bien sûr, on me dira que tout cela n’a de sens que pour des personnes, comme moi, qui ont une marge de choix et que beaucoup de personnes sont obsédées juste par la fin du mois. Assurément, je l’ai dit la semaine dernière, cette béatitude ne fait nullement l’apologie de la misère. Deux autres béatitudes valorisent, d’ailleurs, la recherche assidue de la justice. Mais l’existence de franges de la population en grande difficulté sert trop souvent d’excuse à ceux qui sous-estiment à quel point ils sont dépendants de l’abondance matérielle, afin de ne pas se questionner. Un tel déni, un tel aveuglement, ne mènera qu’au malheur, individuel et collectif.

Les Béatitudes de Luc sont plus brèves et plus directes. Elles opposent, par ailleurs, des malheurs aux bonheurs. Sur ce sujet, on lit, littéralement : « malheureux, vous les riches, parce que vous avez pour vous, votre consolation à vous » (Lc 6.24). Une nuance est, en effet, ajoutée au verbe avoir, pour marquer que c’est une pleine possession. Si ce que nous possédons est notre seule consolation, c’est, en effet, le malheur, la tension et l’inquiétude, qui nous domineront. C’est là ce que produit l’esprit de possédant.

Heureux, donc, ceux qui ont l’esprit de pauvreté, le Royaume de Dieu leur est ouvert.


L’esprit des béatitudes aujourd’hui

Le christianisme devrait être contre-culturel. S’il se moule complètement dans les tendances de l’époque, il n’est plus qu’un « sel sans saveur », pour reprendre la formule du Sermon sur la Montagne (Mt 5.13). Dans la pratique, le bilan n’est pas extraordinaire. Dans nombre de pays, beaucoup de chrétiens endossent les valeurs et le style de vie des personnes qui les entourent. Ils en constituent même, parfois, les représentants les plus typiques.

Mais ne devient pas contre-culturel qui veut. L’idée n’est pas d’imaginer une nouvelle morale, un nouveau fardeau que l’on mettrait sur les épaules des croyants et qu’ils s’empresseraient, d’ailleurs, de rejeter, parce qu’il leur serait insupportable. Il faut une motivation particulière pour suivre une telle voie.

C’est pour cela que j’aime bien (pour me limiter au protestantisme francophone) la formule que l’on trouve dans la règle de la communauté des sœurs de Pomeyrol et des sœurs de Grandchamp qui parle « d’esprit des Béatitudes ». Je cite la phrase entière : « Pénètre-toi de l’esprit des Béatitudes : joie, simplicité, miséricorde. » La fraternité spirituelle des Veilleurs, autre mouvement protestant (laïc, lui), fondé dans l’Entre-deux Guerres, qui, entre autres choses, demande à ses membre de lire chaque midi le texte des Béatitudes, est, en fait, à l’origine de cette formule. L’enjeu est, donc, d’adopter un état d’esprit particulier, qui nous conduit à voir le monde et ses enjeux d’une manière différente, et de ce fait, à y vivre d’une manière renouvelée. L’enjeu est, également, de s’y engager avec joie (ou avec bonheur, pour employer le vocabulaire des Béatitudes) et non pas par contrainte.

Les Béatitudes, en d’autres termes, nous ouvrent à une spiritualité particulière qui, aujourd’hui comme hier, est une ressource pour ceux qui cherchent un chemin de vie qui fasse sens. Aujourd’hui comme hier, et, assurément, aujourd’hui, où beaucoup de gens s’interrogent sur ce que l’on peut attendre de la quête de l’enrichissement collectif (que l’on appelle la croissance), de la poursuite des logiques d’affrontement et de violence, de la dureté de la compétition sociale, ou de la course éperdue à l’approbation des autres sur les réseaux sociaux. Les Béatitudes prennent toutes ces attitudes spontanées à rebours et elles donnent de la valeur à ceux qui luttent pour la justice et à ceux qui sont déchirés par les contradictions de notre société.

J’ai envie de suivre le fil de ce texte, dans ce blog, pendant l’été, car l’esprit auquel il nous ouvre est, me semble-t-il, ce que nous chrétiens (et tous ceux qui seront prêt à l’endosser) avons besoin d’entendre et de vivre, dans la conjoncture actuelle.

Heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté

L’entame du texte a l’avantage de mentionner « l’esprit » dont nous venons de parler. Elle a l’inconvénient d’être la phrase qui appelle le plus de commentaires si on veut lui donner sens. Comment comprendre l’expression : « les pauvres en esprit » ? On peut la rapprocher d’une autre phrase de l’évangile de Matthieu, qui a exactement la même construction (en grec), quand Jésus se décrit lui-même comme « doux et humble de cœur » (Mt 11.29). On comprend mieux cette expression-ci parce que « doux et humble » va mieux avec « cœur » que « pauvres » avec « esprit ». Quoi qu’il en soit, cela donne une première indication sur la manière de comprendre cette formule. Ensuite, la plupart des commentateurs relèvent ce qui est frappant, même pour quelqu’un comme moi qui ne suis qu’un amateur dans le domaine des langues anciennes : la construction de la phrase ressemble beaucoup plus à une phrase hébraïque (ou araméenne) qu’à une phrase grecque. En hébreu, en effet, on pose les mots les uns à côté des autres, dans une phrase, et on laisse leurs sens respectifs dialoguer l’un avec l’autre. La formule sous-jacente serait donc pauvres-esprit ou esprit-pauvres. Du coup, on l’a recherchée dans les textes de Qumran (écrits au premier siècle avant Jésus-Christ), et on l’a retrouvée. On l’a retrouvée dans les deux sens (avec le mot pauvres en premier ou avec le mot esprit en premier). Mais les occurrences sont peu nombreuses. En revanche on a retrouvé, beaucoup d’occurrences du mot « esprit » accolé à un autre mot : esprit de connaissance et de crainte de Dieu, esprit de foi et de connaissance, esprit de vrai conseil, esprit de droiture, esprit de miséricorde, etc. Il y a même un passage, dans un texte qui s’appelle La Règle de la Communauté, qui fait référence à un Esprit de vérité, avec un grand E, que Dieu met à disposition de l’homme (qui peut aussi céder à l’Esprit de l’erreur). « A l’Esprit de vérité il appartient d’illuminer le cœur de l’homme, et d’aplanir devant l’homme toutes les voies de la véritable justice […] et c’est à lui qu’appartiennent l’esprit de pauvreté (ou d’humilité) et la longanimité, et l’abondante miséricorde et l’éternelle bonté, et l’entendement et l’intelligence, […] et l’esprit de connaissance en tout projet d’action, […] et la glorieuse pureté » (IV,2-4).

On retrouve, ici, plusieurs des thèmes des Béatitudes, portés et engendrés par l’Esprit de vérité. L’usage du mot esprit traduit donc bien une attitude générale, un état d’esprit, si on veut ; et il fait référence à un souffle particulier qui porte la personne. Les textes de Qumran imaginent deux Esprits concurrents. Le Nouveau Testament révèlera, pour sa part, la personne et l’œuvre du Saint-Esprit. Mais, dans tous les cas, on nous parle bien, en introduction aux Béatitudes, d’une spiritualité particulière, qui donne sens à l’ensemble du passage, et qui est orientée par l’esprit de pauvreté, ou par une pauvreté résultant de l’œuvre de l’Esprit (ce qui revient pratiquement au même).

La pauvreté : des accents différents entre l’hébreu et le grec

L’autre difficulté, une fois que l’on cherche à saisir de quelle pauvreté parle ici Jésus, est que l’on s’arrache les cheveux en passant de l’hébreu au grec. La traduction grecque de la septante n’a pas toujours traduit le mot « pauvre » en hébreu, de la même manière en grec. Prenons un exemple. La troisième béatitude (ou la deuxième, suivant les manuscrits) dit : « heureux les doux, ils hériteront la terre » (Mt 5.5). C’est, en fait, une citation exacte de Ps 37.11 dans la traduction de la septante. Mais si vous vous reportez à la traduction en français du texte hébreux vous lirez : « les humbles posséderont le pays. » Le même mot, en hébreu, signifie la terre ou le pays. Pour le reste, les traducteurs de la Septante ont compris « les doux », là où aujourd’hui on comprend « les humbles », et où le même mot hébreu est ailleurs traduit par : « les pauvres » (par exemple dans le texte d’Esaïe 61.1 qui parle de la « bonne nouvelle annoncée aux pauvres » ).

C’est que l’hébreu a plus en vue la pauvreté sociale que la pauvreté économique. Le pauvre est celui qui doit courber l’échine. Mais, par ricochet, c’est aussi celui qui refuse de faire courber l’échine aux autres : donc le doux ou l’humble. Donc, quand Jésus dit qu’il est doux et humble de cœur, c’est plus ou moins la même idée que de parler d’esprit de pauvreté. Il est possible, d’ailleurs, que la béatitude sur les doux soit une sorte de doublon de la première, rendue nécessaire par les limites du mot « pauvre » en grec.

Les membres de la communauté de Qumran se désignaient eux-mêmes comme « les pauvres ». De fait, ils vivaient repliés dans le désert et menaient une vie simple. Mais ils ne vivaient pas dans la misère. Jésus, lui non plus, n’a pas vécu dans la misère. Il n’y a là aucune apologie de la détresse matérielle. Et il faut absolument se garder des interprétations obscènes qui ont eu cours, à une époque, où les riches disaient aux pauvres qu’ils étaient bénis et qu’ils ne devaient donc pas se plaindre de leur sort.

L’esprit de pauvreté consiste, en fait, à s’éloigner de l’esprit de possession, où l’on pense que les autres et les choses, nous appartiennent et doivent nous obéir, se plier à notre volonté.

Les béatitudes, une réponse à l’épisode de la tentation de Jésus dans le désert

Les béatitudes font, à plusieurs reprises, écho à un épisode qui les a précédées : les tentations subies par Jésus dans le désert. Citons ici : « Jésus fut conduit par l’Esprit au désert, pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. Mais il répliqua : Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu » (Mt 4.1-4).

L’esprit de pauvreté conduit Jésus à refuser, justement, la facilité de faire surgir le pain à volonté et sa réponse cite un texte du Deutéronome qui parle de la sortie du peuple d’Israël du désert au moment où lui-même sort du désert ; un texte qui montre la dimension pédagogique de la pauvreté vécue dans le désert. « Tu te souviendras de toute la route que le Seigneur ton Dieu t’a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté. […] Il t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. Ton manteau ne s’est pas usé sur toi, ton pied n’a pas enflé depuis quarante ans, et tu reconnais, à la réflexion, que le Seigneur ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils » (Dt 8.2-5).

Les pauvres de la communauté de Qumran vivaient dans le désert. Au début de l’évangile, Jean-Baptiste, lui aussi, vit dans le désert. Au moment de sa tentation Jésus s’apprête à sortir du désert. Il vivra, par la suite, au milieu de la civilisation et des villes de son temps. Mais ce à quoi il nous invite, dans cette béatitude, c’est à ne pas oublier la leçon du désert. Cette leçon c’est que notre problème n’est pas forcément de ne pas avoir assez, c’est parfois d’avoir trop. C’est qu’il y a un bonheur à ne pas prendre de raccourci, à ne pas tout le temps vouloir plier les circonstances et les autres à l’aide de nos moyens financiers, à affronter les événements à hauteur d’homme, sans regarder les autres de haut.

Il y a, dans l’expérience du désert, une sorte de purge. Nous sommes, par bien des côtés, intoxiqués par notre manière de vivre. Beaucoup de choses nous semblent indispensables alors qu’elles nous encombrent. L’esprit de pauvreté est, de la sorte, un esprit de légèreté. Il est une porte d’entrée dans le Royaume des cieux ainsi que cela a été annoncé, dans le désert de Judée par Jean-Baptiste (Mt 3.1-3).

Une actualisation … à suivre

Il faudrait, arrivé en ce point, expliciter ce que peut être l’esprit de pauvreté aujourd’hui, montrer comment il résulte de la vie que Dieu nous propose, exposer en quoi il est une source d’allant, un appel à une vie heureuse aujourd’hui où la vie morose a pris beaucoup d’importance, comment il fait écho aux crises que nous vivons et comment il prend à rebours beaucoup d’hypothèses spontanées qui ont cours autour de nous.

Mais ce post est déjà bien long. Je garde donc cette suite pour la semaine prochaine.

Difficultés de recrutement : le COVID n’explique pas tout

Loin des sondages hâtifs et des commentaires à l’emporte pièce, la statistique publique continue à mener des travaux de fond, avec des questionnaires élaborés et des effectifs de personnes interrogées importants. La contrepartie de ces dispositifs lourds est que les résultats ne sont pas connus dans les jours suivant l’enquête. Mais il arrive que cette lenteur relative permette d’éclairer l’actualité de manière surprenante.

C’est ainsi que le Ministère du Travail vient de publier des résultats issus de l’enquête Conditions de Travail de 2019 (réalisée, donc, juste avant la crise provoquée par le COVID), et qui jettent une lumière intéressante sur les difficultés de recrutement rencontrées par les employeurs dès cette époque.

Le dispositif de l’enquête est unique parce qu’il permet de croiser, dans les entreprises privées ou associatives de plus de 10 salariés, les réponses des employeurs et celles des salariés (24951 salariés ont répondu, et le fichier appariant employeurs et salariés dans les entreprises privées et les associations, concerne 5696 établissements de plus de dix salariés). Naturellement un verrouillage spécial permet de respecter l’anonymat de chacun des répondants et seuls des résultats globaux sont publiés.

A l’époque, donc, un grand nombre d’entreprises déclaraient, d’ores et déjà, avoir eu des difficultés de recrutement, au moins pour certains postes. Il faut se souvenir que le chômage était en baisse continue depuis 2015, ce qui, mécaniquement, augmentait la concurrence entre employeurs potentiels. D’ailleurs, dans l’enquête, les difficultés apparaissaient comme moins importantes dans les départements où le chômage restait à un taux élevé.

La qualité du travail, un facteur plus décisif que la qualification de la main d’œuvre

Les employeurs n’étaient pas aveugles sur les conditions de travail parfois difficiles de certains de leurs salariés, en revanche, ils ne faisaient pas toujours le lien entre ces conditions et leurs difficultés de recrutement : ils pensaient d’abord en termes de pénurie de main d’œuvre qualifiée.

Or, le travail statistique permet de faire un lien fort entre les difficultés éprouvées dans un travail et sa faible attractivité. J’en donne deux exemples ci-dessous :

Le résultat est d’autant plus frappant qu’on prend en compte, dans ces graphiques, certaines des pénibilités déclarées par les établissements eux-mêmes : ils sont donc bien conscients des contraintes auxquelles se heurtent leurs salariés, mais ils les connectent difficilement à la question du recrutement.

D’un certain côté, cela peut se comprendre, car changer l’organisation du travail pour qu’elle soit plus satisfaisante est un travail de longue haleine, tandis que les recrutements se font au fil de l’eau, sur une temporalité beaucoup plus courte.

Mais on voit, en gros, qu’à côté du niveau de salaire, qui peut jouer un rôle, la qualité de la vie au travail importe énormément aux salariés dès qu’ils sont en mesure de faire un choix. Dis ainsi, cela ressemble à une tautologie. Mais c’est une réalité dont on prend conscience de plus en plus, ces mois-ci, au moins depuis le début de 2022, et pas seulement dans le secteur privé : les difficultés de recrutement dans le secteur hospitalier et dans l’enseignement doivent beaucoup à des conditions de travail qui se sont beaucoup dégradées ces dernières années. Et l’impression, par dessus tout, de ne pas pouvoir faire un « bon travail » est destructrice.

En tout cas, pour revenir à l’enquête de 2019, la modélisation globale (via un modèle LOGIT, pour les spécialistes) montrait que les deux facteurs les plus déterminants étaient : 1 le fait que les horaires soient imprévisibles et 2 le sentiment de ne pas pouvoir faire un travail de qualité.

Le sens de l’appartenance à la société passe aussi (beaucoup) par le fait de se consacrer à un travail qui fait sens

Donc résumons-nous : dès qu’ils le peuvent, les salariés cherchent un travail qui leur permet de ne pas sacrifier leur vie privée et qui leur permet, également, de se consacrer à des missions ou à des tâches dont le résultat les satisfait.

Je le répète, j’ai l’impression, avec ce genre de commentaires, d’enfiler les truismes les uns à la suite des autres … ou plutôt ce qui devrait sembler évident à tout un chacun. Mais de telles considérations semblent échapper complètement, aujourd’hui, aux commentateurs de la vie sociale. On se désole que les citoyens expriment leur désintérêt pour la chose publique en n’allant pas voter ; on glose sur les clivages de la société et sur les espaces périphériques où les personnes se sentent coupées du monde des grandes villes ; on s’interroge sur la manière de faire société localement et nationalement. Mais, pendant le même temps, on accepte une parcellisation du travail grandissante avec des chaînes logistiques disséminées dans le monde entier, on contraint le travail avec des normes calculées par des systèmes informatiques, on impose des indicateurs de gestion abstraits qui font tourner le travail à l’absurde, etc. Qui, en conséquence, a l’impression de contribuer significativement à produire un bien ou un service de qualité ? Et qui, donc, a des motifs de se sentir partie prenante du jeu social ?

On l’oublie : le travail est un lien social majeur ; c’est même un des seuls lieux qui a une chance de nous mettre en rapport avec des personnes qui sont éloignées de notre milieu social. Coopérer est une expérience fondatrice ; livrer aux autres le produit de son travail, également. Le chômage n’est pas le seul problème qui dégrade, année après année, les liens sociaux ; la dépersonnalisation du travail en est un autre.

L’un ou l’autre lecteur pensera peut-être que j’ai sombré, soudain, dans un marxisme d’un autre âge. Mais mon inspiration remonte aux évangiles : dans nombre de paraboles la mission du chrétien est décrite comme un travail que le maître confie à des ouvriers pour la journée ou pour la durée de son absence. Citons, à titre d’exemple, l’évangile de Marc : « c’est comme un homme qui part en voyage : il a laissé sa maison, confié (littéralement : donné) à ses serviteurs l’autorité, à chacun sa tâche » (Mc 13.34). La foi en Dieu se nourrit, entre autres, de ce qu’il nous confie.

Cette leçon vaut aussi pour les rapports humains. Il est difficile d’avoir confiance dans la vie sociale si on ne vous confie rien de significatif. A cet égard, le fait que les salariés continuent à chercher des emplois qui font sens pour eux est un signal plutôt positif.

La justice et la violence. A propos du procès des attentats du 13 novembre 2015

Ma lecture régulière des comptes-rendus d’audience du procès des attentats du 13 novembre 2015, m’a conduit à revenir sur la question de la violence légitime. L’appareil judiciaire, en l’occurrence, fait usage de la contrainte par corps, puisque les prévenus ne comparaissent pas libres. Le procès lui-même est l’aboutissement d’événements où les forces spéciales ont fait usage de leurs armes à feu et ont tué certains des terroristes. On n’oppose donc pas la violence à une absence de violence. Mais on parle de légitime défense, s’agissant de l’usage d’une arme contre des meurtriers menaçants et, pour ce qui est du juge, on parle de violence légitime, en ce sens qu’elle s’appuie sur le droit et sur un contrôle démocratique pour s’exercer.

Le déroulé du procès montre, à l’évidence, qu’il y a une distance immense entre la violence d’un attentat et la violence légitime. Je vais y revenir. Mais je voudrais commencer par rappeler un vif débat qui a opposé, au XVIe siècle (et plus tard) diverses tendances de la Réforme. Au XVIe siècle, en effet, la question de l’épée a divisé les protestants. La Réforme radicale a considéré que les chrétiens ne devaient en aucune manière user de l’épée, quand bien même ils le feraient dans un cadre judiciaire (au motif que le Christ nous a demandés d’aimer, même nos ennemis). A l’autre pôle, les tenants de ce que l’on a appelé, par la suite, la Réforme magistérielle, disaient, pour leur part, que le chrétien était tout à fait dans son rôle en maniant l’épée au nom d’un pouvoir temporel.

Légitime … mais jusqu’où ?

Il y a eu deux blocs, mais, dans la pratique, toutes les nuances entre les deux positions ont existé.
La difficulté du débat vient du fait que l’usage de l’épée peut renvoyer à des situations très différentes. L’épée n’est pas seulement maniée par un juge. Au XVIe siècle, par exemple, beaucoup de communes entretenaient des milices pour défendre leur ville contre les agressions extérieures. Les chrétiens avaient-ils vocation à participer à ces milices ? Le réformateur Zwingli, est mort sur le champ de bataille alors qu’il accompagnait les zurichois en guerre (religieuse) contre des cantons catholiques. Avait-il raison d’accompagner un tel projet ? Luther et Zwingli ont donné leur aval à la mise à mort de divers opposants (de la Réforme radicale, notamment). Peut-on encore parler d’usage légitime de l’épée dans ce cadre ? Et Luther a écrit, dans son exhortation à la prière contre les Turcs, des phrases qui font peur : « Si vous vous mettez en campagne, à présent, contre le Turc, soyez absolument certains, et n’en doutez pas, que vous ne luttez pas contre des êtres de chair et de sang, autrement dit contre des hommes. (…) Au contraire, soyez certains que vous luttez contre une grande armée de diables, car l’armée du Turc est, à proprement parler, une armée de diables. » Là on soulève la question de la guerre juste. Mais qui décide, sans être juge et partie, qu’une guerre est juste ? On se rend compte que, d’usage de l’épée en usage de l’épée, on franchit, un moment donné, une ligne rouge. Le point de vue d’Erasme (dans son commentaire sur le Psaume 28), plutôt modéré, mérite quand même d’être entendu : « Comme si nous étions d’authentiques chrétiens, nous maudissons les Turcs. (…) Égorger des Turcs, qu’est-ce d’autre que d’offrir un sacrifice à Orcus (dieu païen de la mort et des enfers) ? Posséder ce que le Turc possède, commander à ceux à qui il commande et ne rien viser d’autre, pourra nous rendre plus orgueilleux et plus cupides, mais ne pourra nous rendre plus heureux, et nous courrons le risque de dégénérer en Turcs (nous-mêmes) plus vite que de les unir (eux) au troupeau du Christ. »

L’usage de la force par la puissance publique est-il donc toujours aussi légitime qu’elle le prétend ? On ne peut pas lui donner quitus une fois pour toutes. Il lui arrive de céder, elle aussi, à l’usage de la force au-delà de ce qui serait nécessaire.
Or, justement, le procès des attentats du 13 novembre 2015, montre, de plusieurs manières, comment l’exercice de la loi peut s’éloigner du rapport de force brutal et instaurer un autre espace de vie sociale. Il montre, certes, que l’on ne peut pas tout attendre de la justice, mais qu’elle construit quelque chose qui relève du moindre mal, sans doute, mais du moindre mal, précisément.

Les points forts de ce que la justice construit

Il faut d’abord souligner, dans ce procès, la dimension du temps et de la durée. On critique, volontiers, la lenteur de la justice. Mais dans des affaires aussi graves, une certaine lenteur est nécessaire. Le procès a débuté le 8 septembre dernier et il n’est toujours pas terminé. On en est, donc, à presque 8 mois de débats. L’instruction, en elle-même, a pris presque 6 ans. C’est peut-être trop. Mais on voit, cependant, que ces longs échanges de paroles, ces enquêtes multiples, produisent autre chose que le flash et le caractère expéditif de la violence brute. Les acteurs cherchent, collectivement, à se former une opinion bien pesée, loin des stéréotypes et des jugements à l’emporte pièce qui, non seulement nourrissent les projets terroristes, mais, par un jeu de miroir dangereux, peuvent aussi nourrir notre regard sur les terroristes eux-mêmes et sur des personnes que nous assimilons, un peu vite, à des terroristes en puissance.

Les échanges sont, par ailleurs, contradictoires. Certains des prévenus sont convaincus qu’ils sont chargés sans discussion possible. Mais, précisément, la discussion est possible. Et, là aussi, on rentre dans une type de parole qui devient une curiosité dans la société actuelle : rechercher des preuves, des indices probants et accepter la contradiction, alors que nos journées sont envahies d’affirmations gratuites empilées les unes sur les autres.

L’ensemble du procès est aussi une manière d’interposer un tiers entre les agresseurs et les victimes. On n’est pas dans la vengeance privée. Il arrive souvent, à la fin d’un procès, que l’une ou l’autre des parties s’estime lésée. Mais c’est le propre du tiers que de se tenir à distance des parties et de ne pas se nourrir des rancœurs sans limite et des désirs de vengeance. En l’occurrence, le procès des attentats ne va pas guérir les victimes et les proches des victimes. Leur souffrance restera entière. Mais l’écho public et officiel qui est fait à leur douleur en fait autre chose qu’une affaire individuelle. Cela lui donne une reconnaissance publique.

L’exigence du droit, enfin, implique de respecter des procédures qui limitent le fait du prince. Et l’abolition de la peine de mort construit quelque chose de dissymétrique entre les meurtres qui ont été perpétrés et la réponse de l’état français. C’est cette dissymétrie qui se perd en situation de légitime défense. Or tout ce qui peut nous éloigner d’une réponse en miroir est, je le répète, une bonne chose.

Qu’en conclure ?

Ces remarques donnent, premièrement, toute une série de points de repère pour situer les limites de l’action publique. Beaucoup critiquent la « faiblesse » ou la « naïveté » de la réponse de l’état aux crimes et délits. Pour ma part, il m’importe que l’état y apporte une réponse pesée et mesurée. Et c’est toute la force du présent procès, où les services de renseignement sont venus faire état de leurs erreurs, où des points de vue divers ont pu s’exprimer, et où le pacte social qui nous permet de vivre ensemble en sort renforcé, bien plus qu’avec la surenchère sécuritaire voulue par certains.

Après, je l’ai dit, tout cela relève du moindre mal : moindre mais mal, ou mal mais moindre. Une autre attitude est-elle possible ? Assurément, un chrétien peut, à titre personnel, cheminer vers le pardon. D’autres peuvent le faire. On a entendu, dans la bouche de l’un ou l’autre survivant ou proche de victime ces paroles : « vous n’aurez pas ma haine ». C’est peut-être là le point : si la haine s’ajoute à la douleur, elle l’empoisonne et la rend insurmontable. Aller vers le pardon est donc, d’abord et avant tout, un chemin de libération que Dieu propose à celui qui a été blessé.

Après, bien après, on peut aussi entendre les paroles de l’évangile qui nous parlent des offenses que Dieu nous a pardonnées. On peut écouter ce que dit l’apôtre Paul dans l’épître aux Romains, aux juifs et aux païens qui se sont un peu vite persuadés que c’est l’autre groupe qui est le plus coupable. Le pardon vers lequel on se met en marche peut aussi se nourrir de la conscience de tout ce que nous, ou des gens de notre pays, de notre groupe social, avons infligé aux autres. Là c’est sans doute le point ultime.

Il y a, assurément, de nombreuses étapes sur la route qui mène à ce point ultime.

L’agriculture française : révélateur des limites de l’engagement écologique du politique

Qui critique la manière dont la France entend mettre en œuvre les directives (pourtant modérées) de la Politique Agricole Commune ? Un groupuscule gauchiste ? Un lobby d’agriculteurs bios ? Non : la Commission Européenne !

La lettre de la Commission date du 31 mars (on en a reparlé dans la presse, ces derniers jours, à l’occasion de la réponse du Ministre français de l’Agriculture). Elle commence par une introduction plutôt réjouissante, au moment où la guerre en Ukraine sert à certains de bonne raison pour en rester, plus que jamais, à l’agriculture productiviste. Au contraire, dit le courrier, c’est le moment de concevoir une agriculture moins dépendante des intrants qui sont souvent, eux aussi, des produits importés. J’en cite des extraits : « L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la flambée généralisée des prix des produits de base mettent en évidence, de la manière la plus forte qui soit, le lien étroit entre l’action climatique et la sécurité alimentaire. […] Dans ce contexte, et dans le cadre des crises du climat et de la biodiversité, les États membres devraient […] : renforcer la résilience du secteur agricole de l’UE ; réduire leur dépendance aux engrais de synthèse et augmenter la production d’énergie renouvelable ; et transformer leur capacité de production en favorisant des méthodes de production plus durables. Cela implique, entre autres, […] d’étendre l’utilisation des pratiques agroécologiques et de l’agriculture de précision, de réduire la dépendance aux importations d’intrants et de fourrages grâce à des systèmes d’élevage durables et de favoriser la production de protéines végétales. » Et c’est « la stratégie de la ferme à la table » qui devrait prévaloir.

Le hiatus entre affichage politique et mesures concrètes

La France, dans la présentation de ses axes politiques propres, s’est prévalue de l’organisation de la convention citoyenne pour le climat. La Commission Européenne en prend acte, mais ne se prive pas de souligner ce, qu’au fond, tout le monde sait. « La Commission constate que les interventions proposées ne répondent que de manière partielle, voire pas du tout, à certaines conclusions du débat public. » Elle donne, au passage, plusieurs exemples de ces renoncements.

Globalement, les critiques de la commission sont que les soutiens à la transition agroécologique et à l’agriculture de précision sont insuffisants, tandis que les subventions maintenues à l’agriculture actuellement dominante sont trop importantes. Elle souligne également que, souvent, aucun objectif précis n’est annoncé et que la France se contente d’afficher de bonnes intentions.

En bref, elle répète ce que nombre d’observateurs ont souligné : le poids du conservatisme est énorme, dans notre pays, et il existe un hiatus considérable entre les intentions politiques affichées et les politiques bel et bien mises en œuvre.

On se doute que le Ministère de l’Agriculture n’a pas tellement goûté ces remarques. La réponse du ministre est, au reste, assez significative, puisqu’il commence par souligner : « je m’interroge sur le positionnement en opportunité de la Commission, d’autant plus que l’objectif annoncé de la nouvelle PAC était de laisser une plus grande subsidiarité aux Etats membres ». On croirait du Mélenchon : le ministre revendique le droit d’appliquer la politique européenne comme il l’entend !

Ce constat rappelle une remarque faite, en son temps, par Nicolas Hulot, disant qu’il avait rencontré, parfois, plus de conservatisme au Ministère de l’Agriculture que chez les agriculteurs eux-mêmes.

Mais, au fond, quel est le problème ?

Au même moment, l’Autorité Environnementale, rend son rapport annuel qui fait des constats du même ordre : dans beaucoup de secteurs, on garde la même manière de penser, les mêmes logiciels mentaux. Les projets d’aménagement continuent à pleuvoir, imperturbablement, et ils sont accompagnés de justifications qui montrent, qu’au fond, on ne s’est pas posé sérieusement la question d’une alternative radicale.

Un tel conservatisme interroge quand même, car l’idée n’est pas purement et simplement de renoncer à agir, mais d’inventer de nouvelles voies d’action, ce qui peut être tout à fait motivant, plutôt que de continuer à dérouler la morne routine de « solutions » qui soulèvent de plus en plus de problèmes.

Le problème est, à mon avis, le cantonnement de la politique, ces dernières années, à l’évaluation des rapports de force, ici et maintenant. Les décideurs louvoient entre les pressions des lobbies divers. Les lobbies sont conservateurs, par essence : ils ne sont là que pour défendre des positions acquises. Et si les acteurs politiques, au plus haut niveau, ne sont pas capables de tenir des directions qui leur semblent décisives, ils envoient des signaux brouillés aux acteurs de terrain.

L’élection présidentielle vient de montrer l’opposition entre un pôle centriste qui cherche d’abord des mesures techniques et opérationnelles et d’autres pôles qui sont plus orientés par l’idéologie. On voit bien les dangers d’une idéologie qui rêve le réel au lieu de le prendre en compte. Mais on voit bien, également, les limites de politiques techniques qui sont prêtes à des renoncements rapides faute de convictions réellement structurées.

Je me souviens, à ce propos, de la formule de Max Weber, aussi réservé à l’égard du socialisme révolutionnaire de son époque, qu’à l’égard de la bureaucratie politique : « on n’aurait jamais atteint le possible si on n’avait pas d’abord visé l’impossible ». Oui : révoquer des projets forts et structurants au nom de l’impossible est devenu une sorte de sport national. Et cela, assurément, nous empêche d’atteindre ce qui, précisément, serait pourtant possible et motivant.

Dans la même veine on peut citer la conclusion du même Max Weber, dans l’essai où il a distingué éthique de conviction et éthique de responsabilité : « On le voit maintenant : l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à la « vocation politique ». » Manquons nous, aujourd’hui, d’hommes et de femmes « authentiques » ? J’en ai peur.

Les séquelles politiques des conflits sociaux

Chaque fois qu’un mouvement social d’ampleur surgit (comme, par exemple, les gilets jaunes), des cohortes d’analystes tentent d’expliquer les racines d’un tel mouvement. On s’interroge beaucoup sur ce qu’il y a en amont de ces conflits, on s’interroge moins sur ce qu’ils produisent en aval. En fait, ces moments de tension génèrent leur propre conflictualité. Ils cristallisent et solidifient des oppositions et, finalement, ils sont autant la cause que la conséquence de clivages sociaux : ils les amplifient, ils les structurent, ils les pérennisent.

On sait que la guerre produit l’hostilité, largement autant que l’hostilité ne produit la guerre. Quelque chose d’équivalent se produit à l’occasion des affrontements qui s’installent dans la durée (qui ne se limitent pas à une journée de manifestation).

Le vote front national des départements d’outre-mer, conséquence directe des mouvements anti-vaccin

Un exemple récent nous est fourni par la soudaine explosion du vote Front National dans les départements d’outre-mer. Le journal Le Monde a publié, à ce sujet, un long article de synthèse. Au deuxième tour de la présidentielle, en 2017, la Guadeloupe avait voté pour Marine Le Pen, a hauteur de 25%, soit moins que la moyenne nationale. En 2022, ce vote s’est élevé à 70% ! La Martinique, pour sa part, est passée de 22% à 61% ; la Guyane de 35 % à 61% ; la Réunion de 40% à 60% ; et Mayotte de 43% à 59%.

Les cas de la Réunion et de Mayotte, montrent que l’importance du vote Le Pen n’est pas forcément récente. Mais l’accroissement de son ampleur est impressionnante !
Là-dessus l’article du Monde que nous citons tente une analyse des raisons de ce vote. Mais les raisons structurelles invoquées n’ont rien de nouveau. Elles n’expliquent nullement pourquoi c’est maintenant et pourquoi avec une telle ampleur que les DOM ont basculé vers le vote Le Pen.

Alors, si l’on scrute des événements récents, il faut se souvenir que les mouvements anti-vaccin ont spécialement proliféré dans les Départements d’Outre-Mer et qu’ils ont donné lieu, à l’occasion, à des manifestations violentes, et à des remises en question frontales de la politique d’état. On a dit que ces mouvements anti-vaccin révélaient un autre rapport à la médecine et au savoir officiel (cela c’est l’amont). Mais ils ont également produit une méfiance majeure par rapport à l’état en général (en aval). Une chose nourrit l’autre : on a vu, en France métropolitaine, également, que les personnes participant à des mouvements anti-vaccin durcissaient leurs positions, au fur et à mesure, se constituaient des communautés de référence où toutes sortes de thèses complotistes circulaient, et mettaient en doute la sincérité même des affirmations scientifiques.

Le complotisme, ainsi, nourrit le complotisme et de nombreuses enquêtes de terrain ont mis en évidence, depuis des années, que les terres d’élection du Front puis du Rassemblement National, généraient un soupçon généralisé envers la presse et les affirmations des responsables politiques nationaux. On s’habitue à la méfiance. On s’habitue aux injures. Les télévisions ont filmé l’annonce des résultats du deuxième tour à Hénin-Beaumont : on y voit une femme libérer un chapelet d’injures à l’annonce de la victoire d’Emmanuel Macron. Cette violence verbale impressionne, mais elle m’a rappelé des échanges auxquels j’ai assisté, en passant, entre des personnes dont c’était la manière de parler ordinaire.

L’hostilité se construit peu à peu, et se renforce de crise en crise.

Quand l’Etat fait de la surenchère

La réponse de l’Etat, de son côté, attise parfois les braises. On excusera la trivialité de mes propos, mais quand Emmanuel Macro a dit, par exemple, qu’il voulait « emmerder les non-vaccinés », on comprend que les personnes en question lui aient répondu que, de leur côté, elles « l’emmerdaient lui aussi ».

Le mouvement des gilets jaunes a, de même, constitué un moment de constitution d’une opposition déterminée. Et la violence du mouvement, autant que la réponse répressive de l’Etat, se sont entretenues l’une l’autre, dans un jeu de miroir plutôt inquiétant. Avant que l’on en vienne au grand débat national, une succession d’émeutes s’est déployée, week-end après week-end, dans les villes françaises. Personne ne sort indemne de tels affrontements.

Les leaders populistes élus et les fractures durables qu’ils provoquent

En résumé, on sous-estime l’importance de ce qui se passe dans les échanges entre camps. Donald Trump, à coups d’affirmations haineuses et à l’emporte pièce, a fini par couper la société américaine en deux. Les lignes de fracture étaient là, mais il les a amplifiées et renforcées. Il est, par exemple, tout simplement incroyable d’entendre qu’une majorité d’électeurs républicains est persuadée que la dernière élection présidentielle a été truquée. On est pourtant dans un pays où la presse est en gros libre et où beaucoup d’instances de vérification, de contre-pouvoirs, existent.

Mais rien n’y fait : la haine engendre la haine. On dit que « la première victime de la guerre c’est la vérité » (l’expression vient, semble-t-il, d’un livre publié pendant la Première Guerre mondiale, par Philippe Snowden, Truth and the War). Et le mensonge, ensuite, entretient la guerre et fait le lit des conflits futurs. On voit toute l’actualité de cette formule, ces mois-ci, en Ukraine.

Fabriquer la paix ou fabriquer la guerre

L’évangile n’a pas une vision simpliste de la paix. Il parle d’artisans de paix, dans les Béatitudes (Mt 5.9). Cela rappelle que le paix se fabrique, tout comme la guerre. En l’occurrence, dans la tradition biblique, la paix inclut la justice. Il ne s’agit pas d’une tranquillité à bon compte qui ignore les souffrances de l’autre.

Pour contredire une formule qui souvent justifie l’escalade, je dirais : si tu veux la paix, prépare la paix. Or, souvent, quand un conflit éclate, on oublie tout ce qui l’a précédé et qui a fait le lit d’une tension grandissante que l’on a préféré ignorer. Il y a des causes structurelles à la violence et d’autres qui sont plutôt liées à des processus, à des chemins régulièrement empruntés qui deviennent des habitudes, des manières de faire. Chaque passage en force est un petit caillou de plus semé sur le chemin qui nous mène à de graves crises sociales.

Voilà, c’est fini

J’ai écrit ici, fin février (juste avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie) que la campagne présidentielle était morose. Pendant les deux mois qui se sont écoulés, ensuite, elle m’a donné peu d’occasions de m’enthousiasmer. Nous avons fait le nécessaire pour faire barrage à l’extrême droite, c’est entendu. Mais la conclusion de cette séquence est plutôt triste : quelles perspectives collectives nous laisse-t-elle ?

En regardant le débat de l’entre-deux tours

J’ai regardé une partie du débat télévisé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Je ne vais pas faire de relativisme : le discours de Marine Le Pen était effrayant. Sur chaque sujet elle alignait une collection de poncifs, sans rapport les uns avec les autres, et dans un manque de cohérence parfois criant. Depuis le débat de 2017, elle avait corrigé la forme de son discours, mais nullement le fond : un projet décousu et attrape-tout qui ramasse tous les mécontentements. Au-delà du caractère autoritaire et excluant de son projet, elle m’a spécialement effrayé en me rappelant le style de Donald Trump ou de Boris Johnson (entre autres), eux aussi guidés par la fantaisie du jour et nullement gênés par leurs contradictions et leurs volte-faces. Et on voit les ravages que ces types de gouvernants induisent sur la société civile, les clivages profonds qu’ils provoquent en soufflant sur les braises, les séquelles durables qu’ils laissent après leur passage.

Mais Emmanuel Macron, dans ce débat, n’était nullement enthousiasmant. Il faisait le travail, sans plus. A la collection de poncifs de son adversaire, il opposait une collection de mesures, évidemment mieux structurées, mais sans perspective d’ensemble. Il n’était, d’ailleurs, que partiellement crédible. Il s’est découvert, par exemple, après le premier tour, une passion pour l’environnement qui contraste fortement avec toutes les reculades dont son premier mandat a été l’occasion.

Quant aux échanges entre les deux protagonistes, ils ont illustré ce que sont devenus une grande partie des échanges aujourd’hui. On a dit et redit qu’Emmanuel Macron paraissait arrogant. On a moins souligné que Marine Le Pen ne se départissait guère d’un sourire narquois, comme si elle passait son temps à ricaner. Il y avait beaucoup de mépris réciproque.

Au reste, les résultats du premier tour, qui ont donné une prime jamais vue aux tribuns de tous bords, prompts à l’invective et aux coups de gueule, montre le faible espace qu’il reste pour discuter collectivement un projet de société, en essayant, un tant soit peu, de construire des arguments et des contre-arguments.

Le total, je l’ai dit, me laisse plutôt triste.

Les multiples signes de l’isolement social

Si on veut analyser les choses un peu plus à fond, il faut déjà dire que la sociologie du vote Le Pen est sans surprise. Elle répète ce qui a été observé dans toutes les élections récentes. C’est le vote des ouvriers et des employés qui ne voient pas leur place dans l’évolution actuelle de la société et ce, d’autant plus, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, que ces catégories perdent des effectifs salariés année après année. D’un point de vue géographique, on retrouve la France des périphéries qui s’est mobilisée lors de l’épisode des gilets jaunes. Les analyses menées par Elabe pour le compte du journal L’Express montrent nettement que le vote Le Pen prolifère dans l’habitat dispersé.

En observant les résultats du premier tour, on s’était d’ailleurs rendu compte que l’électorat de Jean-Luc Mélenchon était plus homogène dans l’espace social et dans l’espace géographique, que celui de Marine Le Pen. Ce qui signifie que c’est bien l’isolement et le sentiment d’abandon qui sous-tend le vote pour le Rassemblement National, plus qu’une revendication politique portée par l’espoir d’une société organisée différemment (ce qui correspond davantage au vote Mélenchon).

Et, en face, Emmanuel Macron ne produit pas de mobilisation collective. Il ne dessine pas d’horizon net, comme je l’ai dit. Par ailleurs, en 5 ans, il s’est révélé incapable de faire émerger autour de lui une équipe qui fasse sens. La République en Marche n’est pas un parti où l’on débat et où l’on construit des projets. Et, alors que la question de la succession d’Emmanuel Macron va se poser à moyen terme, on ne voit pas comment une configuration qui doit tant à une personne va pouvoir tenir la route. Or les mouvements structurés à sa périphérie ont été laminés au premier tour. Le vide politique est déjà à l’œuvre et il ne contribue certainement pas à contrecarrer le sentiment d’isolement qui surgit de toutes parts.

Pourtant il reste des enjeux qui nécessitent une mobilisation collective

Le drame est que, dans le même temps, de grands enjeux sont devant nous. Je recopie ce que j’écrivais fin février : les défis climatiques, et écologiques, l’accompagnement du grand âge, l’accès au travail pour le plus grand nombre, la santé publique, la répartition des bénéfices du travail, le financement des retraites, appellent autre chose que des calculs de coin de table et des mesures techniques. Ils nécessitent des débats de fond, au-delà de ce que l’un gagne et de ce que l’autre perd, pour savoir ce que nous avons à gagner, collectivement, en suivant telle ou telle direction.

Disons le tout net : nous sommes mal partis pour affronter de tels enjeux. La focalisation sur les questions économiques (et le pouvoir d’achat en fait partie) ne donnera aucune ressource pour construire quelque chose un peu collectivement. La France de l’isolement va mal et cette campagne vient de montrer qu’elle s’était enfoncée encore un peu plus dans l’atomisation sociale.

Le pèlerinage chrétien aujourd’hui

Les chrétiens peuvent-ils proposer un contre-modèle ? Pour ma part, je me sens, plus que jamais, pèlerin et voyageur sur la Terre. Non pas hors de la Terre, mais à l’écart des logiques qui gouvernent notre société aujourd’hui. Oui, il y a des choses simples qui sont à notre portée : porter attention à la qualité de vie, à la qualité des relations, plutôt qu’à la quantité de ce que nous possédons ; arrêter de brutaliser la nature et de nous brutaliser les uns les autres ; mesurer les coûts autant que les bénéfices d’innovations que l’on nous vend comme des musts ; etc.

D’autres que les chrétiens le font (heureusement). Pendant des années ils sont apparus comme des marginaux utiles et sympathiques, à condition qu’ils restent une minorité. Mais, alors que nous sommes en train, collectivement, de nous empoisonner physiquement autant que socialement, ils deviennent une ressource décisive bien que fragile.

Il est temps de sortir de la sidération et de la passivité devant la course à l’abîme qui nous emporte.

Crises locales ou effondrement global ? Chrétiens dans un monde lézardé

J’ai écrit, à la demande des éditions mennonites, un petit livret sur la question des risques environnementaux que nous courons tous sans en mesurer la portée.

Les lecteurs réguliers de ce blog reconnaîtront, s’ils parcourent ce petit livre, des thèmes que j’aborde régulièrement, ici. Je peux en citer trois :

  • Il y a d’abord le contraste entre des faits assez longuement recoupés et vérifiés par d’innombrables équipes de recherche et la faible croyance que cela entraîne dans l’opinion, parce que, si on les prenait au sérieux, cela entraînerait trop de remises en question
  • La similitude de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui et celle des prophètes de l’Ancien Testament qui ne prédisaient pas le futur en détail, mais avertissaient sur les désastres inévitables qui attendaient le peuple d’Israël s’il continuait dans la direction où il était parti
  • La convergence entre les questionnements de l’évangile sur l’attrait des richesses et la question lancinante que nous posent les crises environnementales sur notre attachement à une croissance qui, pourtant, nous empoisonne

Je n’en dis pas plus ici aujourd’hui.

Mais si vous voulez m’entendre répondre à des questions sur ce petit livre, je vous donne rendez-vous à un webinaire organisé par les éditions mennonites ce jeudi à 20h30 :

Jeudi 7 avril 2022 à 20 h 30, par visioconférence, à l’occasion de la parution du livre écrit par Frédéric de Coninck, sociologue, Crises locales ou effondrement global ? Chrétiens dans un monde lézardé, publié par les Éditions Mennonites.

Avec la participation de Jean-François Mouhot, directeur d’A Rocha France. Vos questions sont bienvenues !

Modalités d’accès :  https://urlz.fr/hzhA

ID de réunion : 864 5116 6137

Code secret : 202078

A jeudi, en visio, pour ceux qui pourront se connecter !

L’action publique est-elle soluble dans la sous-traitance ?

Le Sénat a publié, la semaine dernière, un rapport d’enquête au titre sans concession : Un phénomène tentaculaire : l’influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques. Le titre d’un des chapitres situe le problème : « Les dépenses de conseil de l’État dépassent le milliard d’euros en 2021 et ont plus que doublé pendant le quinquennat ». Un milliard d’euros, en tant que tel, cela n’est pas forcément énorme, cela représente à peu près l’équivalent de 1% des rémunérations des agents de l’état (le pourcentage exact peut varier suivant le périmètre des charges salariales que l’on prend en compte). Mais le chiffre reste impressionnant, surtout si l’on considère que ces cabinets contribuent de manière majeure à l’élaboration de décisions stratégiques qui sont portées, en temps normal, par un nombre assez restreint de fonctionnaires. Rapporté à ces effectifs bien plus limités, leur poids est très supérieur à 1%. Par ailleurs, le doublement en cinq ans témoigne d’une accélération qui pose problème.

Pourquoi préfère-t-on s’appuyer sur des ressources externes plutôt que sur des ressources internes ?

La lente, mais inexorable, dynamique de sous-traitance de l’action publique

En fait, ce contournement des structures administratives classiques est la poursuite d’une dynamique plutôt ancienne que l’on peut dater au moins des années 1960 (il y a des exemples plus anciens encore) et qui vise à multiplier les structures telles que les agences, qui n’emploient pas forcément des agents publics, qui ont parfois des ressources en partie privées et qui ne sont pas astreintes à toutes les règles de la gestion publique. On espère d’elles souplesse et efficacité et parfois, d’une manière moins avouable, la possibilité d’afficher une diminution du nombre de fonctionnaires tout en employant, indirectement, un nombre croissant de personnes. Je cite deux exemples anciens : l’Office National des Forêts, créé en 1964, pratiquement en substitution des missions antérieures de l’administration des eaux et forêts, et l’Agence Nationale pour l’Emploi, créée en 1967, au moment où le nombre de chômeurs devient significatif et où on ne souhaite pas que le Ministère du Travail ou de l’Industrie prenne en charge directement la gestion des personnes sans emploi.

Le terme d’agence étant assez flou, on peut avoir des comptages assez différents de leur nombre. Mais quel que soit le mode de comptage retenu, on observe une multiplication, année après année, de leur nombre. Un rapport du Conseil d’Etat de 2012, avait retenu une définition assez restrictive. Il dénombrait 10 agences en 1960, 25 en 1980, 50 en 2000 et 100 en 2010 (une multiplication par deux, en l’espace de 10 ans seulement). Parmi les plus connues sont les Agences Régionales de Santé (créées en 2009-2010) qui amplifient le périmètre antérieur des Agences Régionales Hospitalières (créées en 1996-1997). Mais le rapport du Conseil d’Etat liste une série de domaines où les agences se sont multipliées : les affaires étrangères ; les affaires sociales et la santé ; l’agriculture; l’économie, la finance et le budget ; l’éducation nationale, la jeunesse et le sport ; l’enseignement supérieur et la recherche ; le logement ; les transports ; le travail et l’emploi ; la ville ; et même l’intérieur et la justice. Bref, aucun domaine de l’action publique n’a été épargné par la création d’agences qui, dans certains cas, prennent en charge des missions nouvelles, dans d’autres cas, se substituent aux administrations préexistantes.

La raison avouée ou inavouée de ces créations est que les décideurs politiques pensent qu’il sera plus facile de faire agir une agence que les administrations dont ils ont la tutelle. Or, les rapports qui ont tenté d’évaluer, après coup, la validité d’une telle hypothèse sont plutôt circonspects. Disons qu’ils sont partagés : effectivement dans le cadre de missions nouvelles, la réactivité de structures plus souples est un avantage. Mais les agences deviennent, ensuite, rapidement aussi incontrôlables et conservatrices que les administrations antérieures et elles engendrent, à l’occasion, une dérive des coûts, et notamment des coûts de personnel, liée au fait qu’elles ne sont pas contraintes par les statuts de la fonction publique et que, même si leur nombre de postes est suivi de près, il leur est, souvent, plus facile de négocier ce nombre à la hausse qu’à des administrations classiques. Bref, les missions s’ajoutent aux missions et les effectifs aux effectifs et la question cruciale de savoir si les agences sont des meilleures courroies de transmission de l’action publique est loin d’être tranchée.

Mais l’externalisation de l’action publique ne passe pas seulement par les agences. C’est tout le secteur du social et du médico-social qui est sous-traité à des associations, souvent financées, quasi intégralement, par des fonds publics. La persistance et l’amplification de la précarité a contraint, entre autres, l’état à créer des structures pour accompagner les populations en difficulté. La gestion déléguée à des associations est peut-être plus adaptée. Elle est aussi un moyen, pour l’état, de ne pas voir de trop près ces laissés pour compte de l’évolution économique. En résumant schématiquement, on pourrait dire que l’état se garde la gestion des citoyens dans la norme, et externalise la gestion de tous ceux qui ne sont pas « dans les clous ». La conséquence est une perte de remontées des problèmes des populations en difficulté. Les associations ne manquent pas de construire des plaidoyers pour tirer des sonnettes d’alarme, mais elles ne sont pas écoutées d’aussi près que si les services de l’état eux-mêmes faisaient remonter les tensions et les impasses de l’évolution de la société.

Et donc, désormais, c’est la construction des décisions publiques qui est elle-même sous-traitée à des bureaux de conseil. Une partie de cette sous-traitance (environ la moitié) est absurde : elle concerne des prestations informatiques. Vu que l’état ne rémunère pas suffisamment ses propres informaticiens, il n’a pas d’effectifs suffisants, et doit faire appel à des sociétés extérieures qui lui coûtent beaucoup plus cher que s’il effectuait le travail en interne. Une autre partie concerne, à proprement parler, des changements d’organisation ou du pilotage stratégique et là on peut vraiment s’interroger. Certes les administrations sont souvent conservatrices et font barrage à des changements d’orientation politique. Mais les bureaux de conseil ont leur propre conservatisme et ils placent souvent des recettes passe-partout qui ne sont pas forcément adaptées à la question en jeu. Ils connaissent beaucoup moins bien que les administrations le détail de ce qui se passe sur le terrain. Leurs « solutions » ont donc beaucoup plus de chances d’être mal mises en œuvre. Et puis, une partie de leur fond de commerce n’est pas loin du conflit d’intérêt : ils proposent souvent de diminuer les effectifs des administrations … ce qui les rend, ensuite, plus dépendantes de ressources externes.

A l’inverse, le rapport du Sénat cite en exemple certaines structures qui ont préféré créer en interne leur propre service de conseil afin d’accumuler de la compétence et une juste appréciation de ce qui se passe sur le terrain.

L’échange marchand ou l’approche contractuelle sont-ils de meilleures voies d’action que la négociation ?

Toutes ces évolutions relèvent de la même croyance : il est plus efficace de contractualiser avec une structure ou d’acheter une prestation, que de négocier, en interne, avec les acteurs de terrain. Cette croyance n’est pas dépourvue de fondement. J’ai côtoyé de suffisamment près l’administration pour mesurer les obstacles parfois épuisants auxquelles les négociations se heurtent.

Mais si on désespère totalement de la négociation, on suit la pente, actuellement très dangereuse, de tous les rapports sociaux qui préfèrent le passage en force au dialogue. On a dit et redit que, sur les réseaux sociaux, l’invective avait remplacé le dialogue. Dans toute une série de pratiques sociales, l’achat s’est substitué à l’échange de personne à personne. Et désormais, ce serait l’action publique elle-même qui s’affranchirait des contraintes du dialogue ? Qui ne voit le risque politique énorme que l’état court en amplifiant cette dynamique ? On parle sans cesse du fossé grandissant entre les citoyens et les élus. Or si les élus eux-mêmes se coupent de leurs administrations ils élargissent encore un peu ce gouffre.

Si la vie sociale devient hermétique à l’échange interpersonnel on va au devant de conflits sociaux brutaux et majeurs. Et ce n’est pas seulement une prophétie d’avenir : c’est quelque chose que l’on observe d’ores et déjà.

Je ne parle même pas d’amour du prochain, mais simplement d’écoute et de négociation. C’est quand même le minimum pour qu’une société puisse exister.