La justice et la violence. A propos du procès des attentats du 13 novembre 2015

Ma lecture régulière des comptes-rendus d’audience du procès des attentats du 13 novembre 2015, m’a conduit à revenir sur la question de la violence légitime. L’appareil judiciaire, en l’occurrence, fait usage de la contrainte par corps, puisque les prévenus ne comparaissent pas libres. Le procès lui-même est l’aboutissement d’événements où les forces spéciales ont fait usage de leurs armes à feu et ont tué certains des terroristes. On n’oppose donc pas la violence à une absence de violence. Mais on parle de légitime défense, s’agissant de l’usage d’une arme contre des meurtriers menaçants et, pour ce qui est du juge, on parle de violence légitime, en ce sens qu’elle s’appuie sur le droit et sur un contrôle démocratique pour s’exercer.

Le déroulé du procès montre, à l’évidence, qu’il y a une distance immense entre la violence d’un attentat et la violence légitime. Je vais y revenir. Mais je voudrais commencer par rappeler un vif débat qui a opposé, au XVIe siècle (et plus tard) diverses tendances de la Réforme. Au XVIe siècle, en effet, la question de l’épée a divisé les protestants. La Réforme radicale a considéré que les chrétiens ne devaient en aucune manière user de l’épée, quand bien même ils le feraient dans un cadre judiciaire (au motif que le Christ nous a demandés d’aimer, même nos ennemis). A l’autre pôle, les tenants de ce que l’on a appelé, par la suite, la Réforme magistérielle, disaient, pour leur part, que le chrétien était tout à fait dans son rôle en maniant l’épée au nom d’un pouvoir temporel.

Légitime … mais jusqu’où ?

Il y a eu deux blocs, mais, dans la pratique, toutes les nuances entre les deux positions ont existé.
La difficulté du débat vient du fait que l’usage de l’épée peut renvoyer à des situations très différentes. L’épée n’est pas seulement maniée par un juge. Au XVIe siècle, par exemple, beaucoup de communes entretenaient des milices pour défendre leur ville contre les agressions extérieures. Les chrétiens avaient-ils vocation à participer à ces milices ? Le réformateur Zwingli, est mort sur le champ de bataille alors qu’il accompagnait les zurichois en guerre (religieuse) contre des cantons catholiques. Avait-il raison d’accompagner un tel projet ? Luther et Zwingli ont donné leur aval à la mise à mort de divers opposants (de la Réforme radicale, notamment). Peut-on encore parler d’usage légitime de l’épée dans ce cadre ? Et Luther a écrit, dans son exhortation à la prière contre les Turcs, des phrases qui font peur : « Si vous vous mettez en campagne, à présent, contre le Turc, soyez absolument certains, et n’en doutez pas, que vous ne luttez pas contre des êtres de chair et de sang, autrement dit contre des hommes. (…) Au contraire, soyez certains que vous luttez contre une grande armée de diables, car l’armée du Turc est, à proprement parler, une armée de diables. » Là on soulève la question de la guerre juste. Mais qui décide, sans être juge et partie, qu’une guerre est juste ? On se rend compte que, d’usage de l’épée en usage de l’épée, on franchit, un moment donné, une ligne rouge. Le point de vue d’Erasme (dans son commentaire sur le Psaume 28), plutôt modéré, mérite quand même d’être entendu : « Comme si nous étions d’authentiques chrétiens, nous maudissons les Turcs. (…) Égorger des Turcs, qu’est-ce d’autre que d’offrir un sacrifice à Orcus (dieu païen de la mort et des enfers) ? Posséder ce que le Turc possède, commander à ceux à qui il commande et ne rien viser d’autre, pourra nous rendre plus orgueilleux et plus cupides, mais ne pourra nous rendre plus heureux, et nous courrons le risque de dégénérer en Turcs (nous-mêmes) plus vite que de les unir (eux) au troupeau du Christ. »

L’usage de la force par la puissance publique est-il donc toujours aussi légitime qu’elle le prétend ? On ne peut pas lui donner quitus une fois pour toutes. Il lui arrive de céder, elle aussi, à l’usage de la force au-delà de ce qui serait nécessaire.
Or, justement, le procès des attentats du 13 novembre 2015, montre, de plusieurs manières, comment l’exercice de la loi peut s’éloigner du rapport de force brutal et instaurer un autre espace de vie sociale. Il montre, certes, que l’on ne peut pas tout attendre de la justice, mais qu’elle construit quelque chose qui relève du moindre mal, sans doute, mais du moindre mal, précisément.

Les points forts de ce que la justice construit

Il faut d’abord souligner, dans ce procès, la dimension du temps et de la durée. On critique, volontiers, la lenteur de la justice. Mais dans des affaires aussi graves, une certaine lenteur est nécessaire. Le procès a débuté le 8 septembre dernier et il n’est toujours pas terminé. On en est, donc, à presque 8 mois de débats. L’instruction, en elle-même, a pris presque 6 ans. C’est peut-être trop. Mais on voit, cependant, que ces longs échanges de paroles, ces enquêtes multiples, produisent autre chose que le flash et le caractère expéditif de la violence brute. Les acteurs cherchent, collectivement, à se former une opinion bien pesée, loin des stéréotypes et des jugements à l’emporte pièce qui, non seulement nourrissent les projets terroristes, mais, par un jeu de miroir dangereux, peuvent aussi nourrir notre regard sur les terroristes eux-mêmes et sur des personnes que nous assimilons, un peu vite, à des terroristes en puissance.

Les échanges sont, par ailleurs, contradictoires. Certains des prévenus sont convaincus qu’ils sont chargés sans discussion possible. Mais, précisément, la discussion est possible. Et, là aussi, on rentre dans une type de parole qui devient une curiosité dans la société actuelle : rechercher des preuves, des indices probants et accepter la contradiction, alors que nos journées sont envahies d’affirmations gratuites empilées les unes sur les autres.

L’ensemble du procès est aussi une manière d’interposer un tiers entre les agresseurs et les victimes. On n’est pas dans la vengeance privée. Il arrive souvent, à la fin d’un procès, que l’une ou l’autre des parties s’estime lésée. Mais c’est le propre du tiers que de se tenir à distance des parties et de ne pas se nourrir des rancœurs sans limite et des désirs de vengeance. En l’occurrence, le procès des attentats ne va pas guérir les victimes et les proches des victimes. Leur souffrance restera entière. Mais l’écho public et officiel qui est fait à leur douleur en fait autre chose qu’une affaire individuelle. Cela lui donne une reconnaissance publique.

L’exigence du droit, enfin, implique de respecter des procédures qui limitent le fait du prince. Et l’abolition de la peine de mort construit quelque chose de dissymétrique entre les meurtres qui ont été perpétrés et la réponse de l’état français. C’est cette dissymétrie qui se perd en situation de légitime défense. Or tout ce qui peut nous éloigner d’une réponse en miroir est, je le répète, une bonne chose.

Qu’en conclure ?

Ces remarques donnent, premièrement, toute une série de points de repère pour situer les limites de l’action publique. Beaucoup critiquent la « faiblesse » ou la « naïveté » de la réponse de l’état aux crimes et délits. Pour ma part, il m’importe que l’état y apporte une réponse pesée et mesurée. Et c’est toute la force du présent procès, où les services de renseignement sont venus faire état de leurs erreurs, où des points de vue divers ont pu s’exprimer, et où le pacte social qui nous permet de vivre ensemble en sort renforcé, bien plus qu’avec la surenchère sécuritaire voulue par certains.

Après, je l’ai dit, tout cela relève du moindre mal : moindre mais mal, ou mal mais moindre. Une autre attitude est-elle possible ? Assurément, un chrétien peut, à titre personnel, cheminer vers le pardon. D’autres peuvent le faire. On a entendu, dans la bouche de l’un ou l’autre survivant ou proche de victime ces paroles : « vous n’aurez pas ma haine ». C’est peut-être là le point : si la haine s’ajoute à la douleur, elle l’empoisonne et la rend insurmontable. Aller vers le pardon est donc, d’abord et avant tout, un chemin de libération que Dieu propose à celui qui a été blessé.

Après, bien après, on peut aussi entendre les paroles de l’évangile qui nous parlent des offenses que Dieu nous a pardonnées. On peut écouter ce que dit l’apôtre Paul dans l’épître aux Romains, aux juifs et aux païens qui se sont un peu vite persuadés que c’est l’autre groupe qui est le plus coupable. Le pardon vers lequel on se met en marche peut aussi se nourrir de la conscience de tout ce que nous, ou des gens de notre pays, de notre groupe social, avons infligé aux autres. Là c’est sans doute le point ultime.

Il y a, assurément, de nombreuses étapes sur la route qui mène à ce point ultime.

L’agriculture française : révélateur des limites de l’engagement écologique du politique

Qui critique la manière dont la France entend mettre en œuvre les directives (pourtant modérées) de la Politique Agricole Commune ? Un groupuscule gauchiste ? Un lobby d’agriculteurs bios ? Non : la Commission Européenne !

La lettre de la Commission date du 31 mars (on en a reparlé dans la presse, ces derniers jours, à l’occasion de la réponse du Ministre français de l’Agriculture). Elle commence par une introduction plutôt réjouissante, au moment où la guerre en Ukraine sert à certains de bonne raison pour en rester, plus que jamais, à l’agriculture productiviste. Au contraire, dit le courrier, c’est le moment de concevoir une agriculture moins dépendante des intrants qui sont souvent, eux aussi, des produits importés. J’en cite des extraits : « L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la flambée généralisée des prix des produits de base mettent en évidence, de la manière la plus forte qui soit, le lien étroit entre l’action climatique et la sécurité alimentaire. […] Dans ce contexte, et dans le cadre des crises du climat et de la biodiversité, les États membres devraient […] : renforcer la résilience du secteur agricole de l’UE ; réduire leur dépendance aux engrais de synthèse et augmenter la production d’énergie renouvelable ; et transformer leur capacité de production en favorisant des méthodes de production plus durables. Cela implique, entre autres, […] d’étendre l’utilisation des pratiques agroécologiques et de l’agriculture de précision, de réduire la dépendance aux importations d’intrants et de fourrages grâce à des systèmes d’élevage durables et de favoriser la production de protéines végétales. » Et c’est « la stratégie de la ferme à la table » qui devrait prévaloir.

Le hiatus entre affichage politique et mesures concrètes

La France, dans la présentation de ses axes politiques propres, s’est prévalue de l’organisation de la convention citoyenne pour le climat. La Commission Européenne en prend acte, mais ne se prive pas de souligner ce, qu’au fond, tout le monde sait. « La Commission constate que les interventions proposées ne répondent que de manière partielle, voire pas du tout, à certaines conclusions du débat public. » Elle donne, au passage, plusieurs exemples de ces renoncements.

Globalement, les critiques de la commission sont que les soutiens à la transition agroécologique et à l’agriculture de précision sont insuffisants, tandis que les subventions maintenues à l’agriculture actuellement dominante sont trop importantes. Elle souligne également que, souvent, aucun objectif précis n’est annoncé et que la France se contente d’afficher de bonnes intentions.

En bref, elle répète ce que nombre d’observateurs ont souligné : le poids du conservatisme est énorme, dans notre pays, et il existe un hiatus considérable entre les intentions politiques affichées et les politiques bel et bien mises en œuvre.

On se doute que le Ministère de l’Agriculture n’a pas tellement goûté ces remarques. La réponse du ministre est, au reste, assez significative, puisqu’il commence par souligner : « je m’interroge sur le positionnement en opportunité de la Commission, d’autant plus que l’objectif annoncé de la nouvelle PAC était de laisser une plus grande subsidiarité aux Etats membres ». On croirait du Mélenchon : le ministre revendique le droit d’appliquer la politique européenne comme il l’entend !

Ce constat rappelle une remarque faite, en son temps, par Nicolas Hulot, disant qu’il avait rencontré, parfois, plus de conservatisme au Ministère de l’Agriculture que chez les agriculteurs eux-mêmes.

Mais, au fond, quel est le problème ?

Au même moment, l’Autorité Environnementale, rend son rapport annuel qui fait des constats du même ordre : dans beaucoup de secteurs, on garde la même manière de penser, les mêmes logiciels mentaux. Les projets d’aménagement continuent à pleuvoir, imperturbablement, et ils sont accompagnés de justifications qui montrent, qu’au fond, on ne s’est pas posé sérieusement la question d’une alternative radicale.

Un tel conservatisme interroge quand même, car l’idée n’est pas purement et simplement de renoncer à agir, mais d’inventer de nouvelles voies d’action, ce qui peut être tout à fait motivant, plutôt que de continuer à dérouler la morne routine de « solutions » qui soulèvent de plus en plus de problèmes.

Le problème est, à mon avis, le cantonnement de la politique, ces dernières années, à l’évaluation des rapports de force, ici et maintenant. Les décideurs louvoient entre les pressions des lobbies divers. Les lobbies sont conservateurs, par essence : ils ne sont là que pour défendre des positions acquises. Et si les acteurs politiques, au plus haut niveau, ne sont pas capables de tenir des directions qui leur semblent décisives, ils envoient des signaux brouillés aux acteurs de terrain.

L’élection présidentielle vient de montrer l’opposition entre un pôle centriste qui cherche d’abord des mesures techniques et opérationnelles et d’autres pôles qui sont plus orientés par l’idéologie. On voit bien les dangers d’une idéologie qui rêve le réel au lieu de le prendre en compte. Mais on voit bien, également, les limites de politiques techniques qui sont prêtes à des renoncements rapides faute de convictions réellement structurées.

Je me souviens, à ce propos, de la formule de Max Weber, aussi réservé à l’égard du socialisme révolutionnaire de son époque, qu’à l’égard de la bureaucratie politique : « on n’aurait jamais atteint le possible si on n’avait pas d’abord visé l’impossible ». Oui : révoquer des projets forts et structurants au nom de l’impossible est devenu une sorte de sport national. Et cela, assurément, nous empêche d’atteindre ce qui, précisément, serait pourtant possible et motivant.

Dans la même veine on peut citer la conclusion du même Max Weber, dans l’essai où il a distingué éthique de conviction et éthique de responsabilité : « On le voit maintenant : l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à la « vocation politique ». » Manquons nous, aujourd’hui, d’hommes et de femmes « authentiques » ? J’en ai peur.

Les séquelles politiques des conflits sociaux

Chaque fois qu’un mouvement social d’ampleur surgit (comme, par exemple, les gilets jaunes), des cohortes d’analystes tentent d’expliquer les racines d’un tel mouvement. On s’interroge beaucoup sur ce qu’il y a en amont de ces conflits, on s’interroge moins sur ce qu’ils produisent en aval. En fait, ces moments de tension génèrent leur propre conflictualité. Ils cristallisent et solidifient des oppositions et, finalement, ils sont autant la cause que la conséquence de clivages sociaux : ils les amplifient, ils les structurent, ils les pérennisent.

On sait que la guerre produit l’hostilité, largement autant que l’hostilité ne produit la guerre. Quelque chose d’équivalent se produit à l’occasion des affrontements qui s’installent dans la durée (qui ne se limitent pas à une journée de manifestation).

Le vote front national des départements d’outre-mer, conséquence directe des mouvements anti-vaccin

Un exemple récent nous est fourni par la soudaine explosion du vote Front National dans les départements d’outre-mer. Le journal Le Monde a publié, à ce sujet, un long article de synthèse. Au deuxième tour de la présidentielle, en 2017, la Guadeloupe avait voté pour Marine Le Pen, a hauteur de 25%, soit moins que la moyenne nationale. En 2022, ce vote s’est élevé à 70% ! La Martinique, pour sa part, est passée de 22% à 61% ; la Guyane de 35 % à 61% ; la Réunion de 40% à 60% ; et Mayotte de 43% à 59%.

Les cas de la Réunion et de Mayotte, montrent que l’importance du vote Le Pen n’est pas forcément récente. Mais l’accroissement de son ampleur est impressionnante !
Là-dessus l’article du Monde que nous citons tente une analyse des raisons de ce vote. Mais les raisons structurelles invoquées n’ont rien de nouveau. Elles n’expliquent nullement pourquoi c’est maintenant et pourquoi avec une telle ampleur que les DOM ont basculé vers le vote Le Pen.

Alors, si l’on scrute des événements récents, il faut se souvenir que les mouvements anti-vaccin ont spécialement proliféré dans les Départements d’Outre-Mer et qu’ils ont donné lieu, à l’occasion, à des manifestations violentes, et à des remises en question frontales de la politique d’état. On a dit que ces mouvements anti-vaccin révélaient un autre rapport à la médecine et au savoir officiel (cela c’est l’amont). Mais ils ont également produit une méfiance majeure par rapport à l’état en général (en aval). Une chose nourrit l’autre : on a vu, en France métropolitaine, également, que les personnes participant à des mouvements anti-vaccin durcissaient leurs positions, au fur et à mesure, se constituaient des communautés de référence où toutes sortes de thèses complotistes circulaient, et mettaient en doute la sincérité même des affirmations scientifiques.

Le complotisme, ainsi, nourrit le complotisme et de nombreuses enquêtes de terrain ont mis en évidence, depuis des années, que les terres d’élection du Front puis du Rassemblement National, généraient un soupçon généralisé envers la presse et les affirmations des responsables politiques nationaux. On s’habitue à la méfiance. On s’habitue aux injures. Les télévisions ont filmé l’annonce des résultats du deuxième tour à Hénin-Beaumont : on y voit une femme libérer un chapelet d’injures à l’annonce de la victoire d’Emmanuel Macron. Cette violence verbale impressionne, mais elle m’a rappelé des échanges auxquels j’ai assisté, en passant, entre des personnes dont c’était la manière de parler ordinaire.

L’hostilité se construit peu à peu, et se renforce de crise en crise.

Quand l’Etat fait de la surenchère

La réponse de l’Etat, de son côté, attise parfois les braises. On excusera la trivialité de mes propos, mais quand Emmanuel Macro a dit, par exemple, qu’il voulait « emmerder les non-vaccinés », on comprend que les personnes en question lui aient répondu que, de leur côté, elles « l’emmerdaient lui aussi ».

Le mouvement des gilets jaunes a, de même, constitué un moment de constitution d’une opposition déterminée. Et la violence du mouvement, autant que la réponse répressive de l’Etat, se sont entretenues l’une l’autre, dans un jeu de miroir plutôt inquiétant. Avant que l’on en vienne au grand débat national, une succession d’émeutes s’est déployée, week-end après week-end, dans les villes françaises. Personne ne sort indemne de tels affrontements.

Les leaders populistes élus et les fractures durables qu’ils provoquent

En résumé, on sous-estime l’importance de ce qui se passe dans les échanges entre camps. Donald Trump, à coups d’affirmations haineuses et à l’emporte pièce, a fini par couper la société américaine en deux. Les lignes de fracture étaient là, mais il les a amplifiées et renforcées. Il est, par exemple, tout simplement incroyable d’entendre qu’une majorité d’électeurs républicains est persuadée que la dernière élection présidentielle a été truquée. On est pourtant dans un pays où la presse est en gros libre et où beaucoup d’instances de vérification, de contre-pouvoirs, existent.

Mais rien n’y fait : la haine engendre la haine. On dit que « la première victime de la guerre c’est la vérité » (l’expression vient, semble-t-il, d’un livre publié pendant la Première Guerre mondiale, par Philippe Snowden, Truth and the War). Et le mensonge, ensuite, entretient la guerre et fait le lit des conflits futurs. On voit toute l’actualité de cette formule, ces mois-ci, en Ukraine.

Fabriquer la paix ou fabriquer la guerre

L’évangile n’a pas une vision simpliste de la paix. Il parle d’artisans de paix, dans les Béatitudes (Mt 5.9). Cela rappelle que le paix se fabrique, tout comme la guerre. En l’occurrence, dans la tradition biblique, la paix inclut la justice. Il ne s’agit pas d’une tranquillité à bon compte qui ignore les souffrances de l’autre.

Pour contredire une formule qui souvent justifie l’escalade, je dirais : si tu veux la paix, prépare la paix. Or, souvent, quand un conflit éclate, on oublie tout ce qui l’a précédé et qui a fait le lit d’une tension grandissante que l’on a préféré ignorer. Il y a des causes structurelles à la violence et d’autres qui sont plutôt liées à des processus, à des chemins régulièrement empruntés qui deviennent des habitudes, des manières de faire. Chaque passage en force est un petit caillou de plus semé sur le chemin qui nous mène à de graves crises sociales.

Voilà, c’est fini

J’ai écrit ici, fin février (juste avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie) que la campagne présidentielle était morose. Pendant les deux mois qui se sont écoulés, ensuite, elle m’a donné peu d’occasions de m’enthousiasmer. Nous avons fait le nécessaire pour faire barrage à l’extrême droite, c’est entendu. Mais la conclusion de cette séquence est plutôt triste : quelles perspectives collectives nous laisse-t-elle ?

En regardant le débat de l’entre-deux tours

J’ai regardé une partie du débat télévisé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Je ne vais pas faire de relativisme : le discours de Marine Le Pen était effrayant. Sur chaque sujet elle alignait une collection de poncifs, sans rapport les uns avec les autres, et dans un manque de cohérence parfois criant. Depuis le débat de 2017, elle avait corrigé la forme de son discours, mais nullement le fond : un projet décousu et attrape-tout qui ramasse tous les mécontentements. Au-delà du caractère autoritaire et excluant de son projet, elle m’a spécialement effrayé en me rappelant le style de Donald Trump ou de Boris Johnson (entre autres), eux aussi guidés par la fantaisie du jour et nullement gênés par leurs contradictions et leurs volte-faces. Et on voit les ravages que ces types de gouvernants induisent sur la société civile, les clivages profonds qu’ils provoquent en soufflant sur les braises, les séquelles durables qu’ils laissent après leur passage.

Mais Emmanuel Macron, dans ce débat, n’était nullement enthousiasmant. Il faisait le travail, sans plus. A la collection de poncifs de son adversaire, il opposait une collection de mesures, évidemment mieux structurées, mais sans perspective d’ensemble. Il n’était, d’ailleurs, que partiellement crédible. Il s’est découvert, par exemple, après le premier tour, une passion pour l’environnement qui contraste fortement avec toutes les reculades dont son premier mandat a été l’occasion.

Quant aux échanges entre les deux protagonistes, ils ont illustré ce que sont devenus une grande partie des échanges aujourd’hui. On a dit et redit qu’Emmanuel Macron paraissait arrogant. On a moins souligné que Marine Le Pen ne se départissait guère d’un sourire narquois, comme si elle passait son temps à ricaner. Il y avait beaucoup de mépris réciproque.

Au reste, les résultats du premier tour, qui ont donné une prime jamais vue aux tribuns de tous bords, prompts à l’invective et aux coups de gueule, montre le faible espace qu’il reste pour discuter collectivement un projet de société, en essayant, un tant soit peu, de construire des arguments et des contre-arguments.

Le total, je l’ai dit, me laisse plutôt triste.

Les multiples signes de l’isolement social

Si on veut analyser les choses un peu plus à fond, il faut déjà dire que la sociologie du vote Le Pen est sans surprise. Elle répète ce qui a été observé dans toutes les élections récentes. C’est le vote des ouvriers et des employés qui ne voient pas leur place dans l’évolution actuelle de la société et ce, d’autant plus, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, que ces catégories perdent des effectifs salariés année après année. D’un point de vue géographique, on retrouve la France des périphéries qui s’est mobilisée lors de l’épisode des gilets jaunes. Les analyses menées par Elabe pour le compte du journal L’Express montrent nettement que le vote Le Pen prolifère dans l’habitat dispersé.

En observant les résultats du premier tour, on s’était d’ailleurs rendu compte que l’électorat de Jean-Luc Mélenchon était plus homogène dans l’espace social et dans l’espace géographique, que celui de Marine Le Pen. Ce qui signifie que c’est bien l’isolement et le sentiment d’abandon qui sous-tend le vote pour le Rassemblement National, plus qu’une revendication politique portée par l’espoir d’une société organisée différemment (ce qui correspond davantage au vote Mélenchon).

Et, en face, Emmanuel Macron ne produit pas de mobilisation collective. Il ne dessine pas d’horizon net, comme je l’ai dit. Par ailleurs, en 5 ans, il s’est révélé incapable de faire émerger autour de lui une équipe qui fasse sens. La République en Marche n’est pas un parti où l’on débat et où l’on construit des projets. Et, alors que la question de la succession d’Emmanuel Macron va se poser à moyen terme, on ne voit pas comment une configuration qui doit tant à une personne va pouvoir tenir la route. Or les mouvements structurés à sa périphérie ont été laminés au premier tour. Le vide politique est déjà à l’œuvre et il ne contribue certainement pas à contrecarrer le sentiment d’isolement qui surgit de toutes parts.

Pourtant il reste des enjeux qui nécessitent une mobilisation collective

Le drame est que, dans le même temps, de grands enjeux sont devant nous. Je recopie ce que j’écrivais fin février : les défis climatiques, et écologiques, l’accompagnement du grand âge, l’accès au travail pour le plus grand nombre, la santé publique, la répartition des bénéfices du travail, le financement des retraites, appellent autre chose que des calculs de coin de table et des mesures techniques. Ils nécessitent des débats de fond, au-delà de ce que l’un gagne et de ce que l’autre perd, pour savoir ce que nous avons à gagner, collectivement, en suivant telle ou telle direction.

Disons le tout net : nous sommes mal partis pour affronter de tels enjeux. La focalisation sur les questions économiques (et le pouvoir d’achat en fait partie) ne donnera aucune ressource pour construire quelque chose un peu collectivement. La France de l’isolement va mal et cette campagne vient de montrer qu’elle s’était enfoncée encore un peu plus dans l’atomisation sociale.

Le pèlerinage chrétien aujourd’hui

Les chrétiens peuvent-ils proposer un contre-modèle ? Pour ma part, je me sens, plus que jamais, pèlerin et voyageur sur la Terre. Non pas hors de la Terre, mais à l’écart des logiques qui gouvernent notre société aujourd’hui. Oui, il y a des choses simples qui sont à notre portée : porter attention à la qualité de vie, à la qualité des relations, plutôt qu’à la quantité de ce que nous possédons ; arrêter de brutaliser la nature et de nous brutaliser les uns les autres ; mesurer les coûts autant que les bénéfices d’innovations que l’on nous vend comme des musts ; etc.

D’autres que les chrétiens le font (heureusement). Pendant des années ils sont apparus comme des marginaux utiles et sympathiques, à condition qu’ils restent une minorité. Mais, alors que nous sommes en train, collectivement, de nous empoisonner physiquement autant que socialement, ils deviennent une ressource décisive bien que fragile.

Il est temps de sortir de la sidération et de la passivité devant la course à l’abîme qui nous emporte.

Crises locales ou effondrement global ? Chrétiens dans un monde lézardé

J’ai écrit, à la demande des éditions mennonites, un petit livret sur la question des risques environnementaux que nous courons tous sans en mesurer la portée.

Les lecteurs réguliers de ce blog reconnaîtront, s’ils parcourent ce petit livre, des thèmes que j’aborde régulièrement, ici. Je peux en citer trois :

  • Il y a d’abord le contraste entre des faits assez longuement recoupés et vérifiés par d’innombrables équipes de recherche et la faible croyance que cela entraîne dans l’opinion, parce que, si on les prenait au sérieux, cela entraînerait trop de remises en question
  • La similitude de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui et celle des prophètes de l’Ancien Testament qui ne prédisaient pas le futur en détail, mais avertissaient sur les désastres inévitables qui attendaient le peuple d’Israël s’il continuait dans la direction où il était parti
  • La convergence entre les questionnements de l’évangile sur l’attrait des richesses et la question lancinante que nous posent les crises environnementales sur notre attachement à une croissance qui, pourtant, nous empoisonne

Je n’en dis pas plus ici aujourd’hui.

Mais si vous voulez m’entendre répondre à des questions sur ce petit livre, je vous donne rendez-vous à un webinaire organisé par les éditions mennonites ce jeudi à 20h30 :

Jeudi 7 avril 2022 à 20 h 30, par visioconférence, à l’occasion de la parution du livre écrit par Frédéric de Coninck, sociologue, Crises locales ou effondrement global ? Chrétiens dans un monde lézardé, publié par les Éditions Mennonites.

Avec la participation de Jean-François Mouhot, directeur d’A Rocha France. Vos questions sont bienvenues !

Modalités d’accès :  https://urlz.fr/hzhA

ID de réunion : 864 5116 6137

Code secret : 202078

A jeudi, en visio, pour ceux qui pourront se connecter !

L’action publique est-elle soluble dans la sous-traitance ?

Le Sénat a publié, la semaine dernière, un rapport d’enquête au titre sans concession : Un phénomène tentaculaire : l’influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques. Le titre d’un des chapitres situe le problème : « Les dépenses de conseil de l’État dépassent le milliard d’euros en 2021 et ont plus que doublé pendant le quinquennat ». Un milliard d’euros, en tant que tel, cela n’est pas forcément énorme, cela représente à peu près l’équivalent de 1% des rémunérations des agents de l’état (le pourcentage exact peut varier suivant le périmètre des charges salariales que l’on prend en compte). Mais le chiffre reste impressionnant, surtout si l’on considère que ces cabinets contribuent de manière majeure à l’élaboration de décisions stratégiques qui sont portées, en temps normal, par un nombre assez restreint de fonctionnaires. Rapporté à ces effectifs bien plus limités, leur poids est très supérieur à 1%. Par ailleurs, le doublement en cinq ans témoigne d’une accélération qui pose problème.

Pourquoi préfère-t-on s’appuyer sur des ressources externes plutôt que sur des ressources internes ?

La lente, mais inexorable, dynamique de sous-traitance de l’action publique

En fait, ce contournement des structures administratives classiques est la poursuite d’une dynamique plutôt ancienne que l’on peut dater au moins des années 1960 (il y a des exemples plus anciens encore) et qui vise à multiplier les structures telles que les agences, qui n’emploient pas forcément des agents publics, qui ont parfois des ressources en partie privées et qui ne sont pas astreintes à toutes les règles de la gestion publique. On espère d’elles souplesse et efficacité et parfois, d’une manière moins avouable, la possibilité d’afficher une diminution du nombre de fonctionnaires tout en employant, indirectement, un nombre croissant de personnes. Je cite deux exemples anciens : l’Office National des Forêts, créé en 1964, pratiquement en substitution des missions antérieures de l’administration des eaux et forêts, et l’Agence Nationale pour l’Emploi, créée en 1967, au moment où le nombre de chômeurs devient significatif et où on ne souhaite pas que le Ministère du Travail ou de l’Industrie prenne en charge directement la gestion des personnes sans emploi.

Le terme d’agence étant assez flou, on peut avoir des comptages assez différents de leur nombre. Mais quel que soit le mode de comptage retenu, on observe une multiplication, année après année, de leur nombre. Un rapport du Conseil d’Etat de 2012, avait retenu une définition assez restrictive. Il dénombrait 10 agences en 1960, 25 en 1980, 50 en 2000 et 100 en 2010 (une multiplication par deux, en l’espace de 10 ans seulement). Parmi les plus connues sont les Agences Régionales de Santé (créées en 2009-2010) qui amplifient le périmètre antérieur des Agences Régionales Hospitalières (créées en 1996-1997). Mais le rapport du Conseil d’Etat liste une série de domaines où les agences se sont multipliées : les affaires étrangères ; les affaires sociales et la santé ; l’agriculture; l’économie, la finance et le budget ; l’éducation nationale, la jeunesse et le sport ; l’enseignement supérieur et la recherche ; le logement ; les transports ; le travail et l’emploi ; la ville ; et même l’intérieur et la justice. Bref, aucun domaine de l’action publique n’a été épargné par la création d’agences qui, dans certains cas, prennent en charge des missions nouvelles, dans d’autres cas, se substituent aux administrations préexistantes.

La raison avouée ou inavouée de ces créations est que les décideurs politiques pensent qu’il sera plus facile de faire agir une agence que les administrations dont ils ont la tutelle. Or, les rapports qui ont tenté d’évaluer, après coup, la validité d’une telle hypothèse sont plutôt circonspects. Disons qu’ils sont partagés : effectivement dans le cadre de missions nouvelles, la réactivité de structures plus souples est un avantage. Mais les agences deviennent, ensuite, rapidement aussi incontrôlables et conservatrices que les administrations antérieures et elles engendrent, à l’occasion, une dérive des coûts, et notamment des coûts de personnel, liée au fait qu’elles ne sont pas contraintes par les statuts de la fonction publique et que, même si leur nombre de postes est suivi de près, il leur est, souvent, plus facile de négocier ce nombre à la hausse qu’à des administrations classiques. Bref, les missions s’ajoutent aux missions et les effectifs aux effectifs et la question cruciale de savoir si les agences sont des meilleures courroies de transmission de l’action publique est loin d’être tranchée.

Mais l’externalisation de l’action publique ne passe pas seulement par les agences. C’est tout le secteur du social et du médico-social qui est sous-traité à des associations, souvent financées, quasi intégralement, par des fonds publics. La persistance et l’amplification de la précarité a contraint, entre autres, l’état à créer des structures pour accompagner les populations en difficulté. La gestion déléguée à des associations est peut-être plus adaptée. Elle est aussi un moyen, pour l’état, de ne pas voir de trop près ces laissés pour compte de l’évolution économique. En résumant schématiquement, on pourrait dire que l’état se garde la gestion des citoyens dans la norme, et externalise la gestion de tous ceux qui ne sont pas « dans les clous ». La conséquence est une perte de remontées des problèmes des populations en difficulté. Les associations ne manquent pas de construire des plaidoyers pour tirer des sonnettes d’alarme, mais elles ne sont pas écoutées d’aussi près que si les services de l’état eux-mêmes faisaient remonter les tensions et les impasses de l’évolution de la société.

Et donc, désormais, c’est la construction des décisions publiques qui est elle-même sous-traitée à des bureaux de conseil. Une partie de cette sous-traitance (environ la moitié) est absurde : elle concerne des prestations informatiques. Vu que l’état ne rémunère pas suffisamment ses propres informaticiens, il n’a pas d’effectifs suffisants, et doit faire appel à des sociétés extérieures qui lui coûtent beaucoup plus cher que s’il effectuait le travail en interne. Une autre partie concerne, à proprement parler, des changements d’organisation ou du pilotage stratégique et là on peut vraiment s’interroger. Certes les administrations sont souvent conservatrices et font barrage à des changements d’orientation politique. Mais les bureaux de conseil ont leur propre conservatisme et ils placent souvent des recettes passe-partout qui ne sont pas forcément adaptées à la question en jeu. Ils connaissent beaucoup moins bien que les administrations le détail de ce qui se passe sur le terrain. Leurs « solutions » ont donc beaucoup plus de chances d’être mal mises en œuvre. Et puis, une partie de leur fond de commerce n’est pas loin du conflit d’intérêt : ils proposent souvent de diminuer les effectifs des administrations … ce qui les rend, ensuite, plus dépendantes de ressources externes.

A l’inverse, le rapport du Sénat cite en exemple certaines structures qui ont préféré créer en interne leur propre service de conseil afin d’accumuler de la compétence et une juste appréciation de ce qui se passe sur le terrain.

L’échange marchand ou l’approche contractuelle sont-ils de meilleures voies d’action que la négociation ?

Toutes ces évolutions relèvent de la même croyance : il est plus efficace de contractualiser avec une structure ou d’acheter une prestation, que de négocier, en interne, avec les acteurs de terrain. Cette croyance n’est pas dépourvue de fondement. J’ai côtoyé de suffisamment près l’administration pour mesurer les obstacles parfois épuisants auxquelles les négociations se heurtent.

Mais si on désespère totalement de la négociation, on suit la pente, actuellement très dangereuse, de tous les rapports sociaux qui préfèrent le passage en force au dialogue. On a dit et redit que, sur les réseaux sociaux, l’invective avait remplacé le dialogue. Dans toute une série de pratiques sociales, l’achat s’est substitué à l’échange de personne à personne. Et désormais, ce serait l’action publique elle-même qui s’affranchirait des contraintes du dialogue ? Qui ne voit le risque politique énorme que l’état court en amplifiant cette dynamique ? On parle sans cesse du fossé grandissant entre les citoyens et les élus. Or si les élus eux-mêmes se coupent de leurs administrations ils élargissent encore un peu ce gouffre.

Si la vie sociale devient hermétique à l’échange interpersonnel on va au devant de conflits sociaux brutaux et majeurs. Et ce n’est pas seulement une prophétie d’avenir : c’est quelque chose que l’on observe d’ores et déjà.

Je ne parle même pas d’amour du prochain, mais simplement d’écoute et de négociation. C’est quand même le minimum pour qu’une société puisse exister.

C’est parti pour durer …

Je n’imagine pas Vladimir Poutine faire marche arrière, désormais. Il est allé trop loin pour se déjuger. Il ira jusqu’au bout, même si, pendant ce temps-là, la diplomatie fait ce qu’elle peut. Et jusqu’au bout, cela peut être long. Pensons à un exemple récent. Il a fallu 9 ans avant que l’armée rouge se retire d’Afghanistan. Un empire ne concède jamais une défaite qu’au terme de longues déconvenues. Les sanctions économiques font de l’effet, mais l’exemple de l’Iran montre qu’un pays peut survivre à des sanctions économiques sur la longue durée. Et, pour l’instant, l’intimidation et le recours à la force suffisent à tenir les opposants russes en respect. Donc, hélas, il faut envisager une guerre durable.

Et tout cela ne nous dit pas seulement quelque chose sur l’homme Poutine. Cela nous invite à nous interroger sur les raisons pour lesquelles un tel personnage a pu émerger. Car s’il se maintient, aujourd’hui, par la violence et la peur, il n’est pas arrivé là par hasard.

La fin de l’homme rouge

J’avais été impressionné, il y a quelques années, en lisant La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, de l’écrivaine biélorusse Svetlana Aleksievitch (je l’ai lu après qu’elle ait obtenu le prix Nobel de littérature, en 2015). Ce livre restitue des entretiens auprès de personnes diverses qui parlent avec nostalgie de la grandeur perdue de l’URSS. Les entretiens sont réécrits. Il ne s’agit pas d’un travail scientifique d’enquête. L’auteure ne se cache pas d’avoir sélectionné les propos pour construire une œuvre qui fasse sens. Il n’empêche que c’est le travail le plus éclairant que j’ai pu lire sur ce qui se passe en Russie ces dernières années.

Ce qui ressort de ces pages est que ce qui, vu de l’ouest, a été perçu, entre 1989 et 1991, comme la fin de la tutelle sur toute une série de pays satellites, a été perçu, par nombre de russes, comme une humiliation. Et, en contrepartie, les bénéfices de la démocratie ne sont pas apparus comme évidents pour beaucoup de personnes. Mikhaïl Gorbatchev est, aujourd’hui, une des personnes les plus impopulaires de Russie. Pendant qu’il était aux commandes, l’économie russe s’est effondrée et les inégalités économiques n’ont pas tardé à exploser, tandis que le marché foncier évoluait avec brutalité, jetant de nombreuses personnes hors de leur logement.

Poutine s’est donc fait élire avec la promesse de rendre à la Russie sa grandeur (le slogan « Great again », a, par la suite, été utilisé avec succès dans d’autres pays). Il a donc massivement investi dans les armements. Et pour le reste, d’un point de vue économique, son bilan est mauvais. Comme le rappelle Sophie Kaufmann dans un article du Monde, tandis qu’il investissait dans les dépenses militaires, l’économie globale stagnait. Le pouvoir d’achat des ménages est aujourd’hui, inférieur à son niveau de 2014. Et le niveau d’inégalité, d’un bout à l’autre de l’espace social, est supérieur à celui d’un pays émergent comme la Chine.

Les sanctions économiques vont, sans aucun doute, aggraver la situation des ménages, mais de quel secteur de la société russe pourra venir la volonté de mettre fin à un tel conflit, ce qui résonnerait comme une humiliation de plus ? Il est frappant, dans le livre de Svetlana Aleksievitch, de voir évoquer Staline avec nostalgie, non pas certes, pour le régime de terreur qu’il avait instauré, mais pour la victoire de Stalingrad contre les allemands.

Le mirage mortifère de la grandeur

Ainsi donc, il faudrait être grand. Nous sommes mal venus, en France, pour critiquer un tel rêve. L’arrogance française fait sourire (jaune) dans le monde entier. Mais notre prétention ressemble plus à la volonté comique de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Nous n’avons pas les moyens de réaliser notre rêve. La Russie en revanche, peut, hélas, tenter d’accroître sa grandeur. On en voit les ravages aujourd’hui. Et tout cela sert à quoi ?

On connaît la formule de Martin Luther King : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. » Mais il semblerait que la perspective de mourir tous ensemble comme des idiots en fascine plus un. C’est une course à l’abîme qui procure une sorte d’ivresse.

Et comment tout cela prend-il fin ? Aujourd’hui je ne vais pas me lancer dans des prédictions. Mais il y a longtemps que l’humanité a réfléchi à cette question. Toute la littérature apocalyptique, deux siècles avant Jésus-Christ et plus tard, a évoqué la fin longue, inexorable et pénible des empires dominants. A la fin c’est la chute, mais celui qui tombe entraîne avec lui de nombreuses victimes.

Tel que le conflit est parti, aujourd’hui, je n’imagine pas d’autre fin que la chute des instances dirigeantes actuelles de la Russie. Mais de quelles souffrances ce chemin déchiré sera-t-il parsemé ? Je l’ignore. Il n’est pas interdit d’espérer. Cela n’empêche pas d’être lucide.

Propagande et rapports de force

La propagande, les mensonges grossiers destinés à asseoir un pouvoir brutal et unilatéral, ne sont pas quelque chose de très nouveau. J’ai grandi à l’âge de la guerre froide et, à cette époque, la propagande était habillée d’idéologie : les deux camps, l’Est et l’Ouest, se renvoyaient la balle et s’accusaient mutuellement de tous les maux. Dans les faits, les États-Unis ont maintenu, par la force, des régimes dictatoriaux en place, en Amérique du Sud et ils ont mené des guerres en Asie du Sud-Est ; pendant ce temps l’URSS et la Chine avançaient leurs pions dans la même Asie du Sud-Est et elles soutenaient les guérillas un peu partout dans le monde ; la France n’était pas en reste dans son ancien empire colonial d’Afrique, où elle continuait à tirer les ficelles. Il y avait une différence avec la période actuelle : les mensonges n’étaient pas tout, chacun défendait une vision du monde et justifiait son intervention au nom d’une vision de ce qu’était une bonne société. Intervenir dans un pays tiers, au nom d’une société idéale, s’est souvent révélé hypocrite et désastreux, comme l’intervention américaine en Irak l’a rappelé récemment.

Mais aujourd’hui plus besoin d’idéologie, c’est le pouvoir à l’état brut qui sert de ressort à la propagande. Un peu partout dans le monde, on voit des leaders défendre l’idée que leur pays n’a pas assez de pouvoir sur la scène mondiale et qu’il devrait en avoir plus. Il y a une sorte de retour à la guerre classique où les impérialismes divers se heurtaient les uns aux autres. Les leaders populistes jouent sur cette fibre de l’appel aux rapports sociaux brutaux et ils rencontrent du succès dans bon nombre de pays, dont la France.

Et finalement, aboutissement de cette logique de l’escalade : c’est la guerre en Ukraine, avec un président Russe qui réécrit l’histoire, invente des épisodes, et livre sa mentalité d’assiégé au monde entier, en assiégeant lui-même un pays tiers.

La « faiblesse » des démocraties : une planche de salut

Dans un tel contexte, certains déplorent la faiblesse des démocraties ou la longueur des négociations entre pays européens. Mais si on supprime cette supposée faiblesse, il ne nous reste plus qu’à devenir des pays autoritaires comme les autres et à nous lancer dans la guerre de tous contre tous.

Car le pouvoir est une réalité dangereuse et d’autant plus dangereuse qu’elle est concentrée entre peu de mains. Il faut rappeler, à ce propos, la longue controverse, dans l’Ancien Testament, contre le pouvoir royal. Dieu n’accueille que du bout des lèvres la demande du peuple d’Israël d’avoir un roi, puis il ne cesse de rogner le pouvoir royal en envoyant des prophètes qui critiquent les décisions royales. Même le roi David, plutôt cité en exemple, doit à deux reprises, écouter les remontrances des prophètes Natan, puis Gad : lorsqu’il abuse de son pouvoir personnel pour voler la femme d’un autre (2 S 12) et lorsqu’il se lance dans une politique de puissance en recensant les hommes en arme sur son territoire (2 S 24).

Les dénonciations des exactions et des abus de pouvoir parsèment les livres prophétiques en un tissu serré. Et le Nouveau Testament poursuit cette tradition de grande réserve à l’égard des puissants et des puissances.

En Europe, puis dans le reste du monde, on a, depuis le XVIIIe, instauré des régimes démocratiques (ou qui tentent de l’être) afin de diminuer les abus de pouvoir et d’équilibrer tout pouvoir par un contre-pouvoir. Cela n’empêche pas les démocraties d’être gangrenées par le poids de lobbies, par des passe-droits, des tentatives plus ou moins abouties de corruption et des formes persistantes de propagande. Tout cela paraît bien fragile, mais on voit qu’il n’y a pas d’autre option que cette fragilité. Dès que les coups de menton et les politiques autoritaires refont surface, la guerre économique, la violence, les discriminations, puis la guerre pure et simple, refont surface.

Nous nous sentons faibles et fragiles par rapport à ce qui se passe ces jours-ci en Ukraine. Pensons-y : c’est peut-être une bonne nouvelle.

La France s’ennuie

Je reprends le fil de ce blog, après une période chargée en sollicitations où je n’ai guère eu le loisir de me poser pour écrire. Mais il faut dire, également, que la campagne électorale que nous vivons actuellement est morose. Parmi la droite, toutes tendances confondues, l’obsession sécuritaire a pris une telle place que le discours s’est rétréci, pour se résumer quasiment à un mot d’ordre : non pas, « aimez-vous les uns les autres », mais « méfiez-vous les uns des autres ». Quant aux gros bataillons des électeurs d’extrême-droite, ils semblent penser que tout irait mieux si nous étions « entre-nous ». Mais les Français, livrés à eux-mêmes, s’ennuient ferme.

Le COVID y a sa part, évidemment. Après deux ans d’épidémie, de restrictions diverses, de port du masque régulier, la lassitude domine et ce qui pourrait être de grands projets de société a du mal à percer. Le « monde d’après », dont on parlait en 2020, est, pour l’instant, un monde découragé et fatigué.

Mais, COVID mis à part, j’ai repensé à l’éditorial, resté fameux, que Pierre Viansson-Ponté avait publié dans le journal Le Monde, en mars 1968, peu de jours avant l’explosion des événements de mai, et qui s’intitulait : « Quand la France s’ennuie ».
J’en cite quelques extraits : « Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde. […]
Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter. […]
Cet état de mélancolie devrait normalement servir l’opposition. Les Français ont souvent montré qu’ils aimaient le changement pour le changement, quoi qu’il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l’actuel régime ? […]
On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes. Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion« .

Il n’y aurait pas beaucoup de mots à changer si on voulait publier, aujourd’hui, un tel papier. De fait, pour ce qui est d’administrer le moins mal possible le bien commun, il y a quelques idées et quelques débats, notamment sur la redistribution des très hauts revenus. Mais pour ce qui est d’ouvrir des horizons et de susciter des élans il y a nettement moins de propositions, et ce qui domine le champ médiatique sont des échos de la nostalgie, de la déploration et du ressentiment.

Pourtant il y a beaucoup de choses qu’il vaudrait la peine de faire ensemble

Pourtant il y a des enjeux politiques, aujourd’hui, qui passeraient mieux si, au lieu de dresser les personnes les unes contre les autres, on cherchait à élargir le socle non pas seulement d’un consensus, mais d’un projet partagé dans lequel chacun aurait sa part.

Les défis climatiques, et écologiques en général, par exemple, sont laissés facilement de côté par des candidats (et le communiste Fabien Roussel vient de rajouter son nom à la liste) qui veulent n’y voir que de la culpabilisation. Mais ils sont aussi un formidable enjeu qu’il serait très motivant d’affronter collectivement, en inventant des manières de faire, en imaginant de nouvelles voies, plutôt que de s’enfermer dans un conservatisme inquiet et voué à l’échec.

Et beaucoup d’autres enjeux, comme l’accompagnement du grand âge, l’accès au travail pour le plus grand nombre, la santé publique, la répartition des bénéfices du travail, le financement des retraites, appellent autre chose que des calculs de coin de table et des mesures techniques. Ils nécessitent des débats de fond, au-delà de ce que l’un gagne et de ce que l’autre perd, pour savoir ce que nous avons à gagner, collectivement, en suivant telle ou telle direction.

Et pourquoi de telles questions sont-elles si peu audibles ? Pourquoi rencontrent-elles un si faible écho dans les médias divers, y compris les réseaux sociaux ? Il semble aujourd’hui tellement plus facile de se comporter en grincheux ou en provocateur, que, pour reprendre les mots de Viansson-Ponté, d’ouvrir des horizons et de susciter des élans.

L’épidémie et l’enfermement dans la passivité

Les deux ans de COVID nous ont ancrés, contraints et forcés, dans la passivité. Ce qui manque aujourd’hui (et pas seulement à cause du COVID) ce sont des enjeux face auxquels tout un chacun pourrait agir, faire quelque chose, avoir la satisfaction de franchir des étapes et de remporter des succès.

Or même si la mondialisation limite la marge d’action du citoyen de base, il reste beaucoup d’enjeux (et j’en ai cité quelques uns) où les acteurs politiques et leurs électeurs pourraient agir de concert.

Tout cela m’évoque (on m’excusera du raccourci) le paralytique porté par ses amis jusqu’à Jésus. Et, s’il faut parler de culpabilité, ou de culpabilisation, on remarquera que les premiers mots de Jésus sont : « tes péchés te sont pardonnés » (Luc 5.20). Dans l’évangile, ces mots dérangent. Mais la suite est forte. C’est l’appel : « lève-toi et marche » (v 23-24). Et si quelqu’un nous assurait, aujourd’hui, que tous nos ressassements, tous nos égoïsmes, toutes nos frontières mal placées étaient pardonnés, comment réagirions-nous ? Est-ce que nous serions prêts, dans la foulée, à nous lever et à nous mettre en mouvement ?

Beaucoup de français, aujourd’hui, iraient mieux s’ils entrevoyaient la possibilité de vivre et d’expérimenter de nouvelles voies et s’ils s’en saisissaient. Pour l’heure, beaucoup d’entre eux s’ennuient.

Les divisions de « la » gauche ; des fractures bien plus profondes que des querelles d’égos

La gauche partira aux élections présidentielles en ordre dispersé. Certains (assez nombreux) semblent croire que c’est là affaire d’appareils, d’égos mal placés, de mauvaise stratégie, etc. Mon diagnostic est tout autre : c’est l’électorat de la gauche qui est profondément divisé et qui s’imagine un peu trop facilement pouvoir être uni derrière un candidat … qui mécontenterait, quel qu’il soit, la majorité dudit électorat.

Il y a eu, de toute manière, des fractures historiques anciennes et répétitives. Je pourrais remonter au congrès de Tours, en 1920 et à la fracture entre la gauche révolutionnaire et la gauche réformiste, qui a couru, pour le moins, jusqu’aux années 1970. Je me limiterai à des événements plus récents. Si je me souviens du gouvernement Jospin (entre 1997 et 2002) je pense que, de tous ceux étiquetés à gauche, depuis 1981, c’est celui qui a mené la politique la plus à gauche. Pourtant une majorité de l’électorat de gauche, probablement prête à voter pour lui au deuxième tour, s’est détournée de Lionel Jospin, au premier tour, en 2002, au motif que cette majorité était insatisfaite de la politique qu’il avait menée. Trois ans plus tard, en 2005, c’est le parti socialiste lui-même qui a éclaté en deux, entre partisans et adversaires du traité européen. Une fois encore, cette fracture s’est vue dans les urnes, elle ne s’est nullement réduite à des stratégies d’appareil. Et ce sont encore les électeurs socialistes qui ont voté pour Benoît Hamon, à la primaire de 2017, faisant écho à tous ceux qui, durant le quinquennat de François Hollande, avaient réclamé une « vraie politique de gauche ». Ces frondeurs représentaient un mouvement, assurément, mais certainement pas de quoi réunir une majorité derrière eux.

La sémantique gauche / droite, qui semble opposer deux blocs homogènes, cache donc un profond éclatement de ce que chacun investit dans le terme de « gauche ». Ce terme est parfois invoqué comme un signifiant religieux : on serait, ou non, de gauche ; il y aurait une vraie et une fausse gauche. Il y a là une erreur de perspective majeure.

La sociologie des électeurs qui votent à gauche ne correspond plus du tout à l’image classique que l’on en a.

Une des raisons qui expliquent cet éclatement est la composition sociologique de l’électorat prêt à voter à gauche. J’ai rendu compte, ici-même, d’une analyse internationale sur les transformations de la sociologie électorale, dans le monde entier. Le livre, paru au Seuil : Clivages politiques et inégalités sociales, Une étude de 50 démocraties (1948-2020) (sous la direction d’Amory Gethin, Clara Martinez-Toledano et Thomas Piketty) montre une lente, mais irrésistible, mutation des caractéristiques des électeurs de gauche dans la plupart des pays riches. Dans ces pays, comme je l’écrivais, « on est passé progressivement, depuis 1948, d’une situation où les personnes les plus riches et les personnes les plus diplômées votaient à droite, tandis que celles qui cumulaient les handicaps sociaux votaient à gauche, à une situation où les plus riches continuent à voter à droite, tandis que les plus diplômés votent nettement à gauche. Dans le même temps, les catégories les moins diplômées et les moins riches se sont également séparées : les unes votant pour des partis populistes marqués à droite, les autres continuant à voter à gauche ».

Les catégories diplômées, vivant souvent en ville, n’ont, on s’en doute, pas les mêmes priorités que les employés et ouvriers vivant en périphérie ou dans le péri-urbain. Celles-là sont probablement disposées à voter à nouveau pour Emmanuel Macron ; les ouvriers et employés beaucoup moins. En tout cas, les diplômés ont plus une approche culturelle de l’idée de gauche et sont moins intéressés par la redistribution. Le clivage est majeur et, dès qu’un candidat proche du centre perce, il le met en évidence. L’adhésion au projet européen est un autre point d’achoppement qui sépare ces deux catégories.

Et cela explique que, même en cumulant tous les candidats relevant plus ou moins de la gauche, on n’arrive pas, aujourd’hui, à des intentions de vote au-delà de 25%, au premier tour des prochaines élections présidentielles. Une partie des ex-électeurs socialistes qui ont voté pour Emmanuel Macron en 2017, sont disposés à le refaire en 2022.

La crise écologique perturbe le logiciel historique des partis de gauche

Je comprends bien, d’ailleurs, que de nombreux électeurs qui ont, par le passé, prêté leur voix à des candidats du centre gauche, n’ont plus envie de jouer les forces d’appoint, déçus qu’ils ont été par la timidité des politiques menées par les candidats qu’ils avaient soutenu.

Les candidats socio-démocrates, de leur côté, arguent qu’ils vont aux limites du possible. Il serait certainement envisageable d’aller plus loin dans la taxation des hauts revenus. Mais l’idée de redistribution prend un tour radicalement nouveau avec la crise écologique : peut-on espérer partager les fruits de la croissance, quand ce que produit ladite croissante nous interroge de plus en plus ? Jean-Luc Mélenchon, continue à croire à une énergie aisément accessible grâce à l’utilisation de l’énergie des vents marins et du mouvement des mers. Il caresse encore des rêves technologiques (et pas seulement dans le domaine de l’énergie) qui laissent d’autres beaucoup plus circonspects.

En fait, les menaces écologiques ne conduisent pas seulement à isoler un électorat écologiste des autres, elles interrogent la manière dont les différents candidats pensent financer leur politique redistributive. Ce qui semble juste, possible et durable, se diffracte en une poussière de points de vue non convergents.

Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ?

Donc la gauche, cette année, en France, est divisée et restera divisée. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ? Mauvaise nouvelle si la conséquence (et c’est ce qui se profile, pour le moment) est de proposer des politiques plus inégalitaires, alors même que toutes les associations protestantes (pour ne parler que d’elles) qui s’activent sur le terrain, témoignent de la précarité croissante de pans, eux aussi croissants, de la population vivant en France.

Bonne nouvelle si les clivages qui apparaissent (et qui concernent aussi, pour partie, la droite) résonnent comme autant de questions pour l’instant sans réponse, mais auxquelles il importe de trouver une solution. Le mouvement des gilets jaunes, pour ne prendre qu’un exemple, a certainement accéléré la prise de conscience que les politiques environnementales ne pourraient pas être menées sans aider financièrement les groupes sociaux les plus en difficulté. Toutes les contradictions qui apparaissent peuvent ou bien amplifier l’éclatement du corps électoral (toutes tendances confondues), ou bien résonner comme un défi qui appelle autre chose que les recettes plutôt éculées que l’on voit défiler dans bon nombre des propositions politiques que l’on entend ces jours-ci.

L’électorat, dans son ensemble, est profondément déboussolé, et l’épidémie de COVID a accentué cette perte de repères. Mauvais nouvelle si cela provoque des replis identitaires et des politiques inspirées par la méfiance. Bonne nouvelle si c’est l’occasion de prendre conscience que la situation dans laquelle nous vivons a profondément changé et qu’il faut imaginer de nouvelles voies d’action collective.

Les chrétiens devraient être des spécialistes de la bonne nouvelle. En fait, être chrétien, aujourd’hui, en France, recouvre une diversité de points de vue au moins aussi importante que de se positionner comme « à gauche ». Actualiser l’appel du Christ dans le contexte bouleversé que nous connaissons aujourd’hui ne va pas de soi. Et les chrétiens sont profondément divisés, même au sein d’une église donnée, sur leur manière d’investir leur foi dans leur vie pratique. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle? Je ne vais pas répéter mes réponses : elles valent aussi pour l’actualité et la pertinence de la foi, ici et maintenant.