Pont de Sèvres-Mairie de Montreuil. D’un Paris à l’autre

La ligne de métro qui va du Pont de Sèvres, au sud-ouest de Paris, jusqu’à la Mairie de Montreuil, à l’est, me fascine, car elle permet de passer en une heure, progressivement et presque insensiblement, des beaux quartiers de l’ouest, à la population bigarrée de la Seine-Saint-Denis. Certes, pour ceux qui connaissent bien la région parisienne, Boulogne-Billancourt est moins huppé que Neuilly-sur-Seine et Montreuil, plus « gentrifié », comme on dit, que La Courneuve. Mais, il n’empêche.

J’ai fait l’exercice de suivre, carnet en main, l’ensemble de la ligne. On peut faire un exercice tout à fait semblable dans n’importe quelle agglomération de taille un peu importante. Personnellement j’habite en grande banlieue. J’aurais pu choisir de suivre une ligne de RER, mais je trouve que la transition y est moins frappante.

Je pars donc du Pont de Sèvres, lieu qui n’a rien de spécialement prestigieux. Je fais une pause au métro Exelmans, juste à l’entrée de Paris, au sud du 16e arrondissement, qui est plus typique des beaux quartiers. On se doute qu’en surface les différences sont plus marquées que dans le métro. Les belles voitures sillonnent les rues. Dans le métro, je vois quelques personnes en habits chics. La plupart sont en habits décontractés, mais français de souche et avec un look que je qualifierais de classe moyenne. Je remarque, également, que la publicité est ciblée vers un public qui va au théâtre ou à des spectacles classiques.

Ensuite, la population se diversifie un peu, jusqu’au moment où nous croisons les Champs-Elysées et la ligne 1 qui a un trajet plus direct. La rame qui était à la limite de la saturation se vide suffisamment pour que nous soyons tous assis (nous sommes en début d’après-midi).

Lorsque nous atteignons les grands magasins du Boulevard Haussmann, je me rends compte que toutes les personnes relativement âgées, qui étaient montées au début de la ligne, sont descendues. C’est significatif : du fait de l’augmentation des prix du foncier il y a également un clivage d’âge dans les lieux de résidence. Ceux qui ont pu acheter avant la montée des prix se séparent de ceux qui sont plus jeunes.

Au moment où nous basculons vers l’est je n’aurais rien remarqué si je n’avais pas été spécialement attentif. De station en station la moyenne d’âge continue à diminuer, par le jeu des descentes et des montées. Et la population immigrée, de toutes origines, commence à monter dans la rame : l’ambiance devient polyglotte. La grande transition est à Nation : lieu de correspondance entre plusieurs lignes, dont la grande ligne A du RER. Là tous ceux qui montent vont manifestement à Montreuil. Et au moment où nous atteignons la dernière station de métro qui est encore dans Paris les dernières personnes qui tranchaient un peu descendent. Pour ce qui est des publicités sur les quais, certaines sont communes tout au long de la ligne. Mais ce qui apparaît, en ce bout de ligne, sont des publicités à destination d’un public jeune : des concerts rock, des récitals de chanteurs, des offres à destination des étudiants, etc.

J’arrive à la mairie de Montreuil : sur la place il y a deux grands marchands bio ! Et en surface, là aussi, la différence est encore plus marquée que dans le métro. C’est l’inverse de tout à l’heure : ceux qui prennent le métro semblent plus favorisés que ceux qui discutent et flânent dans les espaces publics.

Une ségrégation « soft »

Ce qui me frappe est que la transition s’est effectuée l’air de rien. On ne peut pas parler de ghettoïsation. On n’observe rien qui ressemble à une frontière nette. Il est même souvent difficile de statuer sur ce qui se passe à une station donnée. En revanche, en revenant de la mairie de Montreuil je me laisse un peu aller : je laisse défiler trois ou quatre stations en pensant à autre chose. Et quand je regarde à nouveau, la différence est nette.

Tout cela est à l’image de notre société où les clivages sont plus implicites qu’explicites. On vit à l’écart les uns des autres sans le dire. Et les transports, dans tout cela, ne servent pas seulement à nous rapprocher les uns des autres. Ils servent également à nous mettre à distance les uns des autres.

Ce petit voyage que j’ai effectué est comme une parabole : nous nous croisons, nous nous côtoyons à l’occasion, mais nous sommes dans des mondes différents, même si nous sommes reliés par des moyens de transport ou de télécommunication. Au final nous ne nous comprenons pas. Entre générations, entre groupes sociaux, entre cultures d’origine, les barrières sont là, même si elles sont discrètes.

Bon. Le problème n’est pas si nouveau. On connaît les belles paroles de l’épître aux Galates : « En Christ, il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme » (Gal 3.28). Mais le fait même que Paul ait été obligé de l’écrire montre que cela n’avait rien d’évident pour ses lecteurs. En fait, ce qui est frappant est que nous butons toujours sur une difficulté comparable, alors même que nous sommes dans des sociétés démocratiques, que nous avons énormément d’outils pour communiquer ou nous informer sur les autres.

La lente émancipation des contraintes du domicile, pour les femmes

Les enquêtes emploi du temps, que l’INSEE effectue tous les dix ans (à peu près), disent beaucoup de choses sur la manière dont la répartition des tâches entre hommes et femmes, à leur domicile, évolue. Premier constat : elle évolue lentement.

Un cas d’école du changement social

Si on s’intéresse au changement social en général, c’est un cas intéressant, qui en montre toute la difficulté. La première enquête remonte à 1974. A cette époque, déjà, on avait pointé l’inégalité dans la prise en charge des tâches du quotidien, entre hommes et femmes. L’enquête a d’ailleurs été montée pour montrer ce qu’il en était pour de bon. En 1974, les femmes passaient, en moyenne, 5h30 par jour pour les activités liées au foyer (y compris la prise en charge des enfants). En 1974 toujours, les hommes y consacraient 2 heures. 40 ans plus tard, les hommes y passent une demi-heure de plus ! Et encore, la moitié de cette augmentation est due au fait que plus d’hommes sont à la retraite ou au chômage, de nos jours, ce qui les amène à passer un peu plus de temps dans les tâches ménagères. Ce n’est pas tellement la bonne volonté des hommes, ou l’émergence de « nouveaux pères » qui a fait bouger les lignes.

L’essentiel de l’évolution vient de l’autre côté : la diminution rapide du temps passé par les femmes aux mêmes tâches. Aujourd’hui elles représentent 4 heures par jour, soit une heure et demie de moins qu’en 1974. La diffusion des appareils électro-ménagers et la sous-traitance d’une partie des tâches ménagères (garde d’enfants, cuisine préparée) sont les sources essentielles de changement.

De fait, pour parler à nouveau du changement social en général, la réduction des inégalités, quand elle se produit, ne provient presque jamais d’une diminution des avantages du dominant, mais bien plutôt d’une amélioration du sort des dominés. On le voit ici : ce n’est pas le partage des tâches qui a le plus évolué, ce sont surtout les tâches elles-mêmes qui se sont transformées.

Le déplacement des inégalités

Au sein des femmes, se sont les ouvrières qui ont connu la plus forte baisse du temps domestique. Comme l’explique Cécile Brousse, « le temps dévolu aux tâches domestiques a baissé de 10 heures par semaine chez les indépendantes et chez les ouvrières, de 7 heures chez les employés contre seulement 4 heures par semaine chez les cadres et les membres des professions libérales. La très forte diminution du temps consacré à l’entretien des vêtements (nettoyage, couture) explique ces écarts entre catégories sociales : les femmes des catégories sociales moins aisées ont fortement réduit le temps de ces activités alors que les femmes cadres supérieures y consacraient déjà très peu de temps en 1974 ». Au sein de la population féminine on voit que c’est, là aussi, la diminution des coûts de la confection qui a permis le rapprochement entre catégories sociales. De même la baisse des prix des plats préparés et de la restauration rapide a profité en premier lieu aux femmes qui avaient le moins d’argent.

Évidemment, on voit le revers de cette évolution : externalisation de la fabrication de vêtements dans des pays à bas coût de main d’œuvre, où on contrôle mal les conditions de travail ; taylorisation de la production alimentaire, soit dans les usines agro-alimentaires, soit dans la restauration rapide ; et « malbouffe » pour ceux qui ont moins d’argent. Les inégalités ne font pas que se résorber : elles se déplacent, en partie.

Par ailleurs, pour citer à nouveau Cécile Brousse, l’externalisation des tâches ménagères a pu « s’opérer justement parce qu’une part importante de la population féminine […] a occupé les postes créés dans ces secteurs, alors en pleine expansion, tels que le ménage, l’aide à la personne, l’accueil des jeunes enfants, la restauration (rapide et collective notamment), les activités récréatives ». Ce n’est assurément pas la même chose de remplir une tâche chez soi ou d’en faire son métier. Mais, là aussi, on voit que les inégalités se sont en partie déplacées : une partie de ces emplois sont mal payés, durs et fatigants, tout en laissant peu d’initiative aux salariées. Et leurs services restent toujours plus utilisés par ceux qui ont le plus de moyens, même s’ils font l’objet d’aides publiques.

Tout cela doit nous rendre fort modestes. Le changement social, on le voit, est le fait d’une multitude de micro-victoires partielles, qui passent par une poussière d’initiatives diverses et inabouties. Mais cela doit également nous prémunir contre le cynisme ambiant. Si nous n’ouvrons pas un peu les yeux sur les inégalités qui nous entourent, elles se perpétueront sans problème, voire s’aggraveront, en suivant la pente de la plus grande facilité collective. Dans ces enjeux, directement liés à la vie quotidienne, nous sommes tous impliqués dans ce qui arrive à nos proches et à nos prochains.

Les chiffres de la souffrance ordinaire

J’ai eu du mal à le croire, la première fois que je l’ai lu dans la presse : le groupe de pathologies qui coûte le plus cher à l’assurance maladie, en France, sont les troubles de la santé mentale. Évidemment cela dépend de la finesse du regroupement que l’on opère. Mais donnons quelques ordres de grandeur : 15 milliards par an pour les maladies cardiovasculaires, 16 milliards pour le diabète, 15 milliards pour le cancer, et entre 22 et 23 milliards pour la santé mentale. Cela représente 14 % du budget annuel de la « sécu ».

Ce total recouvre des réalités assez différentes. Mais le plus frappant, pour moi, est l’importance des malaises chroniques (l’assurance maladie a pris en compte dans une autre catégorie les prescriptions ponctuelles) que ces chiffres révèlent : près de 6 milliards pour les troubles de l’humeur (dépressions ou épisodes anxieux), 1,5 milliard pour les addictions et 6,5 milliards pour des prises de médicament liées à des consultations chez des généralistes (somnifères, antidépresseurs, anxiolytiques). On arrive à 14 milliards d’euros pour des malaises qui ne relèvent pas des maladies mentales les plus sévères, mais plutôt d’un mal être lancinant.

Il y a un consensus assez général pour dire (un récent rapport parlementaire le confirme) que la prise en charge de la maladie mentale (quelle qu’elle soit) est déficiente, en France : manque de moyens et organisation largement perfectible. Mais, plus encore que pour d’autres pathologies, on est en droit de réfléchir aux sources sociales de cette souffrance.

Quand les inégalités sociales s’inscrivent dans la chair

Certes, tout n’est pas social. Toute personne peut avoir l’une ou l’autre prédisposition, une éventuelle fragilité constitutionnelle. Mais Durkheim, déjà, avait fait remarquer que même si les causes sociales n’étaient pas seules en jeu, elles contribuaient à déplacer les frontières du supportable et de l’insupportable pour chacun d’entre nous. A fragilité égale, quelqu’un qui est soumis à des conditions difficiles « craquera » plus vite que quelqu’un qui a des conditions de vie convenables.

Or les résultats des « enquêtes santé » menées à l’échelon européen sont sans appel. Le graphique ci-dessous, qui résume les résultats pour la France, est éloquent :

Quelques précisions s’imposent : on pourrait attribuer la sur-représentation des employés au fait que les femmes souffrent plus de symptômes dépressifs que les hommes. Mais la courbe jaune tient compte de cette objection : elle calcule le taux à âge et sexe comparables. Par ailleurs, on parle de la catégorie de la personne de référence du ménage (homme en général, sauf en cas de famille monoparentale) et pas de la catégorie de la personne elle-même. Cette dernière remarque laisse entendre, d’ailleurs, que les dépressions sont particulièrement fréquentes pour les femmes élevant seules leurs enfants (car elles sont sur-représentées parmi les « personnes de référence du ménage » de la catégorie employés) ce qui n’a rien de surprenant.

Et l’on peut même considérer que le nombre de femmes en souffrance, en général, n’est pas attribuable (au moins pas uniquement) à une manière « féminine » de réagir aux difficultés de la vie (à supposer qu’elle existe), mais qu’il s’agit d’une généralisation de ce que je laisse entendre : groupe sociale dominé = groupe social en souffrance. Aujourd’hui encore, beaucoup d’hommes ont des vies plus confortables que leurs épouses, qui doivent gérer plus de contraintes en parallèle.

Vivre au jour le jour des situations de travail tendues, autoritaires et mal reconnues, peut rendre malade. Devoir gérer un budget familial tendu et manquer de moyen peut également finir par obséder. Les inégalités sociales s’inscrivent dans la chair. Et la santé mentale n’est d’ailleurs pas seule en jeu. On retrouve des graphiques analogues pour le tabagisme ou pour l’obésité qui sont d’autres manières de réagir à des vies frustrantes et stressantes.

Changer le pansement ou penser le changement ?

Ces chiffres globaux confirment ce que les enquêtes plus focalisées, ou des enquêtes de terrain ont montré : les situations de travail actuelles qui mettent une forte pression sur les salariés et qui ne laissent pas beaucoup de place au dialogue, pèsent sur la santé. La maladie devient, parfois, le dernier refuge qui permet d’exprimer un malaise. Le chômage, on s’en doute, ne rend pas la santé ! Il est, surtout chez les hommes (pour le coup), un facteur favorisant de nombreuses pathologies. Au-delà du travail, c’est toute la vie sociale qui est devenue beaucoup plus exigeante, avec des liens sociaux qui protègent moins que par le passé et des attentes qui pèsent sur chacun, plus fortes.

Et face à une telle situation on essaye de soigner. Les soignants eux-mêmes disent, répétons-le, qu’ils sont mal équipés pour y faire face. Je ne me lancerai pas dans le débat sur l’organisation territoriale et institutionnelle de la psychiatrie, qui excède mes compétences. On ne peut, en tout cas, que tirer le chapeau aux professionnels de santé qui tentent, malgré tout, de faire leur travail dans un contexte difficile.

Cela dit, en sortant du strict domaine de la médecine, il serait quand même sain de s’interroger, collectivement, sur une vie sociale qui rend autant de gens malades. Pour citer Francis Blanche, il serait temps de penser le changement, plutôt que de s’évertuer à changer le pansement. Il y a d’autres solutions à la souffrance sociale, aux rapports hiérarchiques brutaux, à la pression de la vie contemporaine, à l’isolement, ou à la pauvreté, que d’avaler toujours plus de médicaments.

Le Bon Samaritain, trouvant un blessé sur la route, aujourd’hui, lui donnerait sans doute un antalgique. Mais il y a autre chose, dans cette histoire de l’évangile, qu’un soin (à court terme absolument nécessaire). Il y a une présence, une disponibilité, un bout de chemin fait de concert, une attention à l’autre, qui soignent, d’une autre manière que les pansements : qui soignent le trauma de l’agression subie, qui restaurent une communauté humaine, qui donnent confiance dans la vie sociale.

Quand l’imprévisible nous tarabuste

L’imprévisible et le risque sont devenus des questions hypersensibles, dans le monde lourdement instrumentalisé qui est le nôtre. La chimère d’un monde dépourvu d’aléas, où les alarmes antivol seraient totalement efficaces, où personne ne pourrait franchir de frontières sans des papiers en règle, où toutes les épidémies seraient sous contrôle, où aucun commerce d’arme clandestin ne fleurirait, où le monde politique serait transparent et sincère, etc… cette chimère hante bien des esprits.

Le populisme se nourrit de telles attentes. Le secteur de la sécurité, pour sa part, est un marché fort rentable. Et la peur de perdre une partie de son avoir est un source majeure d’inquiétude, autour de nous.

Il semblerait que le risque soit une phénomène résistant à toutes les tentatives menées pour en venir à bout. Malgré l’impressionnante maîtrise que l’humanité a gagné sur la matière et sur les processus biologiques, elle se heurte toujours à un futur ouvert qui pourrait la réjouir, mais qui l’inquiète fondamentalement.

Une parabole subversive

A ce propos, un texte, en apparence aussi simple, et aussi connu des lecteurs de la Bible, que la parabole du semeur (Mt 13.3-9, Mc 4.2-9, Lc 8.5-8) est un texte profondément subversif et dérangeant. Jésus y raconte tout ce qui rend le métier d’agriculteur pénible : certaines graines ne poussent pas, la brusque chaleur fait péricliter une pousse, les ravageurs font des dégâts, etc. Sans être agriculteur, il suffit d’avoir un carré de jardin pour comprendre parfaitement de quoi il parle. Les événements tournent sans cesse d’une manière frustrante et imprévisible. Et, en dehors même de l’agriculture (amateure ou professionnelle), c’est là tout ce qui nous pourrit la vie. Les retours des journées de travail, dans les chaumières, sont l’occasion de longs échanges où toutes les frustrations de la journée sont passées en revue. La plainte ordinaire, que l’on entend au café, dans les dîners en famille ou entre amis, ressasse tout ce qui se met en travers de notre route, tout ce qui fait obstacle au déroulement que nous aimerions plus lisse et plus prévisible, du cours de nos actions.

Un Dieu très éloigné de l’imaginaire technique

Or Jésus nous choque en prenant cette situation comme exemple, comme modèle de la manière dont Dieu agit ! Dieu se préoccupe des résultats, assurément, mais ces résultats passent par une somme d’échecs et un petit nombre de succès qui, eux, sont particulièrement prolifiques. Là aussi, quiconque a essayé de faire pousser quelque chose voit très bien de quoi il retourne : quand tout d’un coup une plante produit, c’est à profusion. Les arbres, d’ailleurs, produisent, annuellement, des milliers de graines susceptibles de donner naissance à de nouveaux arbres. Pour l’essentiel c’est en pure perte. Pourtant, si on abandonne la nature à elle-même, on se retrouve, au bout de quelques années, avec un taillis touffu.

Or qu’est-ce qui fait que, finalement, c’est telle graine plutôt que telle autre qui produit ? C’est difficile à savoir.

Sortons, une fois encore de l’agriculture, et pensons à ce que la somme de nos diverses actions produit. Si on est un peu lucide, on se retrouve dans une ambiance pas si éloignée de la parabole du semeur. Beaucoup de projets se terminent dans des impasses. Nous nous heurtons à toutes sortes d’oppositions. Les revers de fortune ne manquent pas. Pourtant, quelque chose se passe, finalement. Mais quoi ? Comment ? Par qui ? Quand ? Mystère.

Et Jésus a l’air de dire que toutes ces questions qui nous tarabustent ne préoccupent pas vraiment Dieu lui-même. Certains objecteront que Dieu sait tout, ce qui lui donne un avantage sur nous. Mais avouons que si nous savions d’avance ce qui marcherait et ce qui ne marcherait pas, nous n’agirions pas de cette manière.

En fait, beaucoup de ce qui fait l’imaginaire technique est une tentative pour réduire la part d’imprévisible dans nos actions, pour, si possible, agir efficacement et à coup sûr, pour optimiser les ressources afin de les mobiliser dans les procédés les plus efficaces. Manifestement Dieu se détourne radicalement d’une telle manière de raisonner. Il sème à profusion et récolte à profusion, au travers d’un processus très largement déroutant !

Des techniques matérielles aux techniques sociales : le grand piège

Le propos de Jésus n’est certes pas de formuler un précis d’agriculture. A travers la parabole du semeur et sa cousine, la parabole de l’ivraie, il nous enseigne plutôt quelque chose sur le rapport aux autres. Si Dieu se permet autant d’ouverture et de risque d’échec dans la transmission de sa parole, nous devons nous en accommoder et laisser, nous-mêmes, autant de marge de manœuvre aux autres.

Or c’est là que l’imaginaire technique dérape. Il est tentant d’utiliser des technologies diverses pour mettre les autres à distance et se prémunir contre les intrusions. Mais les voleurs, pour citer à nouveau l’évangile, continuent à « percer et dérober ». Et puis les choses vont plus loin. La tentative de mieux maîtriser les réalités matérielles se diffuse, insensiblement, vers les réalités sociales. Le rapport aux choses déteint sur le rapport aux personnes. Et voilà comment on cherche à instrumentaliser la communication, à mobiliser la publicité ou la propagande, pour conduire les autres à faire ce qui nous arrange. Cela vaut dans le champ politique, dans l’entreprise, mais aussi dans n’importe quel groupement, y compris une communauté religieuse.

Or Dieu ne nous demande pas d’agir en pure perte, de nous désintéresser des résultats de ce que nous faisons, ou de nous croiser les bras : il nous propose de donner avec générosité et d’attendre, au moins un moment, avant d’en voir les fruits. Et il semble qu’il y ait une fécondité plus importante, un surgissement plus créatif, là où nous acceptons de lâcher prise. A l’inverse (faut-il l’ajouter ?) à force de considérer l’autre comme un obstacle ou comme une menace, c’est le rétrécissement et la sclérose qui nous guettent.

Ceux qui ne croyaient pas à l’automobile …

A la fin du mois d’août sont publiés, chaque année, les comptes des transports. Je laisse de côté la plupart des pages de ce document assez technique, et je vais, régulièrement, regarder comment le trafic a évolué. On le mesure en tonnes-kilomètres pour le transport de marchandises et en voyageurs-kilomètres pour les transports de personnes. Et on découvre ainsi que, depuis 2001, l’usage de l’automobile stagne. Le graphique ci-dessous compare les chiffres à ceux de 1990 (par définition les courbes partent toutes de 1)

Source : Comptes nationaux des transport (1990-2018)

Depuis 1995 le transport en commun gagne des parts de marché. L’évolution du transport routier de marchandises est plus difficile à interpréter car elle est plus directement liée à la conjoncture économique : on voit que la crise de 2008 y a mis un coup d’arrêt.

Les chiffres d’usage de la voiture individuelle sont particulièrement frappants. Entre 2001 et 2018 son usage a augmenté de seulement 5 % alors que, dans le même temps, la population a augmenté de 10 %. Si on parle de facteur 4, pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre, on est loin du compte. Mais la stagnation soudaine de l’usage de la voiture est, malgré tout, un tournant historique. Le site du Ministère du Développement Durable donne accès aux archives des anciens rapports. On peut, de la sorte, remonter jusqu’en 1954. On découvre, alors, qu’à certaines époques la croissance de l’usage de la voiture était fulgurante : + 60 % entre 1955 et 1960, + 75 % entre 1960 et 1965 et + 50 % entre 1965 et 1970! A cette époque là (en 1969, exactement) une officine, cherchant à encourager les entreprises à mener des campagnes publicitaires, a pensé avoir trouvé l’argument massue :

Affiche de la campagne de 1969

Il est vrai qu’avec des taux de croissance autour de 10 % par an, il était difficile de ne pas « croire » à un tel phénomène. A partir de 1970 la croissance se ralentit un peu : il faut 10 ans, entre 1970 et 1980, pour observer de nouveau une croissance de 50 %. Mais elle reste, malgré tout, soutenue. Entre 1980 et 1990 la croissance est encore de 28 % ; entre 1990 et 2000 : 22 %. Même sur cette dernière période, il faut prendre la mesure de la véritable lame de fond que ces chiffres représentent. En 2000 on fait tout simplement 10 fois plus de kilomètres en voiture qu’en 1955 (alors que la population n’a augmenté que de 40 %) !

Que se passe-t-il en 2001 ?

La rupture de fin 2001 est en partie mystérieuse. Cette année là, le prix du carburant n’est pas particulièrement élevé. En 2000 l’usage stagne déjà. En 2001 il repart de l’avant, puis, à partir de 2002, la stagnation s’installe. Aucun événement décisif ne s’est pourtant produit. La rupture est le fruit d’une évolution qui a fait son chemin sans bruit.

En fait, depuis plusieurs années, les pouvoirs publics, comme les citoyens ont arrêté de « croire » à l’automobile. Les grands travaux autoroutiers s’éteignent les uns après les autres. On ne construit presque plus de voies rapides urbaines et, de la sorte, les bouchons se multiplient. Il devient moins intéressant de prendre sa voiture. De nouvelles générations arrivent à l’âge adulte : pour elles la voiture n’est pas un symbole d’émancipation ; c’est juste un outil éventuellement utile. Les jeunes se précipitent moins pour avoir leur permis de conduire. A l’inverse, les grandes villes recommencent à investir lourdement dans leurs réseaux de transport en commun. On regarde, désormais, les outils de transport de manière pragmatique et la voiture fait beaucoup moins rêver. Les personnes qui passent des heures à la bichonner sont devenues une minorité.

La diffusion d’Internet et du téléphone portable (à partir de 1997) n’a pas conduit les gens à moins se déplacer. Les enquêtes montrent qu’ils y consacrent toujours autant de temps. En revanche, cela a accru le côté utilitaire des déplacements : on réfléchit davantage à où on va et comment on y va.

De quelle croyance parle-t-on ?

Croire à l’automobile : la formule est intéressante. Elle montre bien que les progrès techniques ne mettent pas seulement en jeu la rationalité, mais que s’y mêlent des attentes, des phantasmes, des espoirs pas toujours explicités, mais bien réels.

Gabriel Dupuy avait souligné dès 1999, dans La dépendance automobile (ed. Anthropos), que beaucoup de personnes projetaient sur la voiture un rêve d’indépendance, pour finalement en devenir dépendants. Si l’on habite hors d’un centre-ville, il est, de fait, devenu fort difficile de se passer d’une voiture.

Or il semble, aujourd’hui encore, plus facile de croire en un objet que de faire confiance à une personne (pour ne pas parler de Dieu !). Le smartphone a sans doute remplacé l’automobile dans les rêves d’émancipation. Oui, on pense pouvoir manipuler un objet plus facilement qu’une personne. Le sentiment de maîtrise que nous donne un dispositif technique est immédiat. Mais qu’en est-il sur le long terme ? On met tout un temps à revenir sur terre et à se rendre compte que cette maîtrise est largement un leurre.

Les relations humaines peuvent être bien décevantes, elles aussi. Cela dit, les amitiés sont des liens très fiables. On ne manipule pas son ami, mais il nous aidera en cas de coup dur. Quant à Dieu, il peut sembler bien lointain et hors de toute prise, mais il restera à nos côtés sans défaillir, pour peu que nous lui fassions confiance. C’est une autre forme de croyance qui est ici en jeu. On met souvent plus de temps à y rentrer et à s’y tenir. Mais elle nous libère au lieu de nous asservir.

L’essentiel, tout près de nous

On peut voir, en ce moment, à Paris, deux expositions de photographes qui se sont limités à scruter un petit espace, qui les touche de près, pour construire leur œuvre. Et la grandeur et la force de leur travaux respectifs est de nous parler du proche, du familial, du terroir, pour s’élever, chemin faisant, à l’universel. Ils font, ainsi, penser au titre de la fameuse conférence de Miguel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs ».

Whrigt Morris à la fondation Henri Cartier-Bresson (jusqu’au 29 septembre)

Donnons quelques détails. Tout d’abord Whrigt Morris (1910-1998), dont l’œuvre écrite est plus abondante que l’œuvre photographique. Quand il a photographié, il est retourné au Nebraska (ou dans ses parages), là où il a passé son enfance. Il nous fait voir des bâtiments abordés frontalement et dépourvus de présence humaine. Cette présence est renvoyée aux textes qui faisaient le pendant aux photos, dans des livres expérimentaux dont on peut consulter des extraits. Cette région du Midwest où son grand-père vivait encore quand il l’a photographié (pour une fois ! mais de dos) a tout de l’Amérique profonde. Morris a, pour sa part, largement sillonné l’Amérique et au-delà. Quand il revient sur la terre de ses racines, l’exode rural est passé par là. Le regard est tout à la fois nostalgique et distancé. On lit, dans ses photos, en creux, l’impossible dialogue entre deux Amériques qui s’affrontent, aujourd’hui encore, dans les urnes, dans le champ culturel. Nulle dénonciation dans son travail. Il restitue la vie d’une petite ville du Nebraska dans sa quotidienneté. Il en parle comme d’un univers familier. En même temps, on sent qu’il est ailleurs. C’est l’aventure d’une vie qu’il nous raconte : confesser notre dette à l’égard de nos racines et, néanmoins, avoir la liberté d’aller dans une autre direction. « Ce n’est pas toi qui porte la racine, c’est la racine qui te porte », comme l’a écrit l’apôtre Paul (Rm 11.18). Mais l’arbre ne se résume jamais à sa racine.

Sally Mann, au Jeu de Paume (jusqu’au 22 septembre)

Sally Mann, d’une autre génération (elle est née en 1951), a construit la grande majorité de ses projets dans sa Virginie natale. Elle a vécu, elle aussi, dans d’autres lieux. Mais, d’une manière encore plus délibérée que Whrigt Morris, elle choisit de nous montrer le monde à partir d’un point d’observation qui, vu de France, semble minuscule.

Elle tourne, d’abord, autour de la maison de vacances de sa famille. On s’aperçoit, dès ce moment, que ses photos n’ont pourtant rien de banal. Elle nous parle de notre enfance, de ce qu’il nous en reste et de ce que nous avons laissé de côté, à travers les scènes qu’elle immortalise. Puis elle va un pas plus loin. La Virginie a été le théâtre de nombreux combats pendant la guerre de Sécession. Sally Mann retourne sur le lieu de ces combats. Elle ne reconstitue rien. Elle utilise simplement un procédé photographique de l’époque qui donne des clichés parsemés de tâches et de rayure. Il ne reste que des prairies paisibles. Le temps qui s’est écoulé nous saute à la figure. Et ce « sud profond » qu’elle nous raconte garde un côté mystérieux et inquiétant. L’esclavage qui fut le motif de la guerre, et le racisme qui lui a succédé, affleurent. Elle décide d’aller à la rencontre d’hommes noirs et de faire retour sur les relations naïves et complexes qu’elle a noué avec sa nounou noire quand elle était jeune.

L’histoire a traversé et traverse encore ce quotidien. Elle est là, à portée d’objectif, pour qui accepte de regarder.

Tout près de toi est la parole

Ces partis pris me parlent. Tout ce qui fait les grandes questions qui agitent nos vies se trouve à notre porte. L’histoire n’est pas une réalité abstraite qui nous surplombe : elle traverse notre existence et nous en sommes partie prenante. Elle est le fruit du positionnement et du rôle joué par chacun à sa mesure. Les allers et retours que nous effectuons nous donnent du recul, nous permettent de voir les choses différemment, mais ils nous ramènent là où nous sommes et nous interrogent jusqu’au plus près de ce que nous vivons.

Or, la tentation de penser que la solution est ailleurs, et loin de nous, est tenace. Ou bien on considère que ce sont d’autres, dans des palais ou des centres d’affaire lointains qui peuvent faire « quelque chose », tandis que le citoyen de base est impuissant. Ou bien, devant les limites et les faillites que nous expérimentons, on va chercher dans des pays lointains, dans des cultures méconnues, des sagesses nouvelles, parce que celles que nous pratiquons sont en échec. Ou encore, on va chercher dans le dépaysement une solution à nos coups de déprime. Se rêver ailleurs est souvent une fuite. Le regard des autres, des autres cultures, est instructif et souvent salutaire. Mais le lieu de notre engagement, là où nos responsabilités sont les plus grandes, est ici et maintenant.

En fait, en sortant de ces expositions, le texte du Deutéronome m’est, presque naturellement, revenu en mémoire : « Ce commandement que je te donne aujourd’hui n’est pas trop difficile pour toi, il n’est pas hors d’atteinte. Il n’est pas au ciel ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? » Il n’est pas non plus au-delà des mers ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? » Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique » (Dt 30.11-14).

Aucun des deux photographes dont je parle ne se réclame de la foi chrétienne. Mais ils nous rendent sensibles au fait que les appels essentiels qui nous sont adressés se jouent immédiatement dans ce qui est (et ceux qui sont) les plus proches de nous. C’est là, déjà, que les choix essentiels s’opèrent.

Le protestantisme et le « défrichage » tous azimuts. Comment le vivre dans un monde limité ?

J’ai eu l’occasion, cet été, de visiter le musée des vallées cévenoles, à Saint-Jean-du-Gard. Des amis, habitant à proximité, m’avaient invité à passer quelques jours chez eux. Il s’agit d’une belle réalisation, dans le bâtiment d’une ancienne filature. On y raconte comment, dans une nature difficile, des générations ont tiré parti du moindre bout de terre, construit des murets pour transformer des pentes abruptes en zones planes, lutté contre les eaux de ruissellement des orages, investi dans la culture du châtaigner, puis du ver à soie. Le total force l’admiration. Le protestantisme cévenol, dont le musée parle également, va de pair avec cette histoire. La lutte pour l’affirmation d’une religion différente de la religion dominante est en ligne avec la lutte pour la survie dans un environnement qui ne fait pas de cadeau.

Une telle convergence a fini par me questionner. Il y a eu, de fait, une corrélation, dans beaucoup de pays, entre le protestantisme et cette attitude consistant à aller aux limites du possible, à pousser la nature dans ses retranchements, à investir dans de nouveaux procédés. Aux États-Unis, ce lien est encore fort. La figure des pionniers, qui vont à la découverte d’une terre nouvelle, légitime toutes les pratiques de défrichage et l’image de nouvelles frontières à conquérir est régulièrement évoquée dans le débat public. Ce que Max Weber appelait « le pathos puissant du puritain », s’est déployé dans un activisme qui refusait l’idée même de limite.

Dans les débuts de la révolution industrielle, la convergence a été forte. Et ce qu’on voit de l’histoire de vallées cévenoles, dans ce musée, montre que ce fut vrai, aussi, à de petits échelons, là où aucune usine de très grande taille ne s’est déployée (les filatures sont restées de taille modeste).

La crise écologique change la donne

La suite de l’histoire a été plus complexe. Il n’y a pas eu que des voix productivistes au sein du protestantisme. Jacques Ellul, pour ne citer que lui, a été un des premiers à mettre en question les vertus de l’innovation technique.

Mais, aujourd’hui encore, on voit des protestants qui suffoquent à l’idée même que l’on pourrait poser une limite à leurs investigations. Ils sont prêts à tous les aveuglements quand on essaye de leur expliquer que la terre ne peut pas supporter les conséquences de ce qu’est devenue l’activité humaine.

Une ingéniosité toujours utile à condition qu’elle incorpore un champ de contraintes élargi

Pourtant il me semble que l’on peut parfaitement réinvestir cette ingéniosité, cette exploration incessante des possibles, en admettant de nouvelles contraintes. Les contraintes se limitaient autrefois aux réactions les plus immédiates de la nature (la fertilité des sols, la météo, etc.). Il est possible, aujourd’hui, de transformer en défi stimulant la recherche d’une vie sobre, respectueuse des conséquences connues et prévisibles de nos choix et de nos modes de vie. C’est plus compliqué, sans doute, mais c’est là l’intérêt du défi.

Je ne jugerais, pour ma part, pas l’imaginaire technique en bloc, comme s’il s’agissait d’une pratique homogène. En fait, l’ingénierie a puisé à deux sources. D’un côté elle a rencontré le rêve de mettre la nature en coupe réglée et de la contraindre par force à rentrer dans des calculs formels. Ce versant est incontestablement en crise, même si certains continuent à rêver que l’innovation technique sans prise de recul, nous tirera du pétrin. Mais l’autre source est plus intéressante : elle renvoie à l’ingéniosité ordinaire pour faire face à une difficulté. J’ai rencontré, à maintes reprises, cette ingéniosité dans mes enquêtes, pour des enjeux de niveaux divers, mais qui concernaient directement les individus ou les familles que j’interrogeais. Or une telle créativité est fort utile aujourd’hui. Il s’agit d’inventer de nouvelles voies, de nouvelles manières d’agir en incorporant des contraintes nouvelles. Et ce type d’innovation n’a pas lieu d’être concentré entre quelques mains, limitée à des experts techniques, ou valorisée par des start up. Elle concerne tout un chacun, ou des collectifs locaux de petite taille, autant que des structures de recherche classiques. Et, quand il s’agit de défis qui sont à notre portée, à l’horizon de notre quotidien, il n’y a pas de défi plus stimulant que l’action sous contraintes. Cela nous force à nous dépasser et à imaginer de nouvelles idées.

C’est l’occasion de dire que si le développement durable n’est perçu que comme une somme d’interdictions, il ne rencontrera jamais une large adhésion. Mais si on y voit l’occasion de déployer une nouvelle inventivité, de se greffer sur des modes d’action en partie à inventer ou à perfectionner, il deviendra bien plus motivant.

Et si on tient à revisiter l’héritage cévenol, sans tomber dans l’hagiographie et la nostalgie d’un passé révolu, cette mobilisation de générations entières pour trouver des manières de faire face à une situation a priori peu favorable, sera certainement une source d’inspiration fort utile. On retrouvera cette volonté de « défricher », dans un contexte différent et avec un sens renouvelé.

Livreurs et livraisons

Avons-nous besoin de nous faire livrer des repas, sous le coup de l’envie du moment ? Je répète : sous le coup de l’envie du moment ? Je ne parle pas des personnes dépendantes qui reçoivent des repas dans le cadre de tournées régulières. Je ne parle pas non plus de repas prévus plusieurs jours à l’avance et qu’on se fait livrer. C’est le paramètre de temps qui m’interroge. Ah quoi bon cette frénésie d’instantanéité ? On dira que la vie urbaine pousse à vivre dans l’instant. Peut-être. Mais cette improvisation, assumée et revendiquée, est payée au prix fort par ceux qui sont censés la satisfaire.

La logistique sur les petits volumes est vouée à l’échec

Il y a une loi d’airain de la logistique : elle fonctionne d’autant mieux que les volumes transportés sont importants. On imagine bien que si un seul livreur fait une tournée où il dépose 500 kg de marchandises, on n’est pas dans la même équation économique que lorsqu’un livreur livre 10 kg à chaque fois. La notion de tournée est cruciale et c’est ainsi que fonctionnent les entreprises qui livrent des colis. Or, la tournée suppose un minimum d’anticipation.

Dès que l’on va vers de la livraison express et, encore plus, si on parle de livraison dans la demi-heure, on rentre dans un autre monde. Ou bien quelqu’un est prêt à payer très cher cette vitesse (cf. les offres de Chronopost), ou bien … Ou bien il est inévitable que les livreurs soient payés au lance-pierre et qu’ils travaillent dans un stress permanent. Et cela ne vaut pas simplement pour la livraison de repas. Les enseignes qui proposent des livraisons de colis en un jour jouent également sur des conditions de travail dégradées.

Les enseignes de la grande distribution ont, par exemple, préféré investir dans des Drive où les clients peuvent venir récupérer eux-mêmes leur commande, parce que la livraison des courses à domicile leur coûtait trop cher. Et encore, on ne parlait pas de livraison instantanée.

Il est certainement possible d’optimiser le groupage et le dégroupage grâce à des outils informatiques, mais ce qu’on appelle « le dernier kilomètre » reste le cauchemar des entreprises de logistique et, en dessous d’un certain paramètre de temps, ce sont forcément les livreurs qui servent de variable d’ajustement.

Des entreprises sans scrupule et des clients qui devraient hésiter davantage

Les livreurs (et heureusement) mettent régulièrement sur la place publique (ils le font en ce moment), la question de leur rémunération et de leurs conditions de travail. Leurs donneurs d’ordre apparaissent souvent comme des entreprises sans scrupule qui tirent parti de l’existence d’une frange de la main d’œuvre qui cherche désespérément du travail. On l’a vu, également, pour les services de taxi indépendants, ou pour les rechargeurs de trottinettes électriques.

Mais l’usager de ces services ne devrait-il pas réfléchir avant d’y recourir ? On connaît la « règle d’or » : ne pas faire aux autres ce que nous n’aimerions pas qu’ils nous fassent. En l’occurrence, je n’aurais aucune envie (à supposer même que je sois plus jeune) de tourner comme une toupie, pour une faible rémunération, et sans avoir les moyens de m’organiser un minimum.

Les entreprises dont nous parlons n’agissent pas par philanthropie. Mais elles comprennent très bien l’argument du portefeuille : l’offre s’éteindra si le public s’en détourne. Au jour d’aujourd’hui, d’ailleurs, elles ne sont pas profitables et il n’y a rien d’étonnant à cela.

On fait de grands efforts pour avoir une traçabilité sur les conditions dans lesquelles les produits que nous achetons ont été fabriqués. Mais, ici, pas besoin d’une traçabilité compliquée : tout un chacun peut se faire une idée du travail des livreurs, pour peu qu’il habite une grande ville.

L’improvisation en temps réel peut sembler être un jeu innocent et plutôt grisant. Mais elle a aussi (pas systématiquement, mais, en fait, souvent) un coût humain dont il faut prendre la mesure.

Les rapports interculturels vus à travers l’histoire de la tomate

Allez ! C’est l’été. Prenons un sujet de saison : la tomate. Un produit bien de chez nous ? Pas du tout ! Elle fait partie des nombreux légumes qui sont originaires d’Amérique. On sait que c’est le cas de la pomme de terre. On sait moins que les haricots (verts aussi bien que secs), les courgettes, les potirons, les poivrons et, donc, la tomate n’étaient pas connus, non plus, avant la découverte de l’Amérique. Nos bonnes recettes « traditionnelles », comme la ratatouille niçoise ou le cassoulet toulousain, n’ont donc pas pu exister avant le XVIe siècle.

Un site, aussi sérieux qu’amusant, a regroupé des éléments d’histoire de l’alimentation. Comme il l’écrit : « notre mémoire alimentaire est très courte ». Voici ce qu’il nous dit à propos de la tomate : « La tomate est originaire du Mexique. […] Elle a été décrite en 1544 par le naturaliste Petrus Andreas Matthiolus comme un produit dangereux, apparenté à la mandragore. Elle fut longtemps considérée comme une plante médicinale et un peu toxique. On l’appelle alors Pomme d’or ou Pomme d’amour. Elle restera « Pomodoro » en italien. La tomate arrive en Europe via Naples puis remonte l’Italie vers Gènes avant d’arriver à Nice et en Provence. D’après Emmanuel Le Roy Ladurie, la tomate s’est acclimatée en Languedoc à partir de 1590. En réalité, la tomate va mettre un certain temps avant d’être un légume acceptable pour l’ensemble de l’Europe. En 1760, le Catalogue Vilmorin Andrieux la classe comme une plante ornementale. Elle deviendra plante potagère seulement en 1778. Il faut attendre 1785 pour que l’encyclopédie du jardinage Le Bon Jardinier la classe comme légume. Il faut attendre, comme pour la pomme de terre, la révolution française pour que sa consommation se développe. Les Trois frères provençaux et Le Boeuf à la mode, 2 restaurants parisiens tenus par des provençaux la mettent à leur menu. Dans la seizième édition, en 1838, du Cuisinier royal de Viard, un livre de cuisine français, les nombreuses recettes de « cuisine provençale » ne comportent pas de tomate. On trouve seulement 3 recettes de sauces tomate, une recette de potage à la purée de tomate et des tomates farcies. La tomate n’est pas encore un produit qu’on mélange à d’autres. La première recette de pâtes italiennes à la sauce tomate a été écrite en 1891 par Artusi, dans La scienza in cucina : une recette de macaronis à la napolitaine ».

Une assimilation difficile

Un produit qui nous semble aussi ordinaire que la tomate a été considéré, pendant des années, comme dangereux, puis surtout ornemental. Ce n’est que progressivement qu’on en est venu à en faire la base de nombreuses recettes. C’est là une histoire presque exemplaire de ce qui se passe souvent dans les rapports interculturels. Pour qui en douterait, d’ailleurs, la cuisine fait partie intégrante de la culture !

Faut-il toujours aussi longtemps pour s’approprier un trait culturel venant d’ailleurs ? Cela dépend, bien sûr. Ce qui est intéressant est que la tomate venait d’un pays colonisé et donc, réputé inférieur. Aujourd’hui encore, on adopte beaucoup plus vite la culture d’un peuple dominant que celle d’un peuple dominé.

Et la métaphore alimentaire est parlante : il faut souvent de longues années avant que l’on « digère » des éléments d’une autre culture. Au début on ne les considère pas forcément comme « toxiques », mais ils ne « passent pas très bien ». Puis, parfois, ils finissent nous devenir indispensables, au point que nous les considérons comme partie intégrante de notre patrimoine.

Le long chemin interculturel de l’église primitive

En fait, le rapport à une autre culture est une surprise perpétuelle. Nous ne nous attendons pas aux difficultés que cela suppose. A telle enseigne que lorsque Jésus envoie ses disciples en leur disant : « vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1.8), on ne s’attend pas du tout à ce qui sera un thème obsédant du livre des Actes : l’annonce de l’évangile à des non-juifs. Et là, les obstacles se multiplient. On croit que la question est réglée une fois que Pierre est allé à la rencontre d’un centurion romain qui se convertit (Ac 10). Mais elle resurgit quelques chapitres plus tard. En lisant les épîtres de Paul on s’aperçoit que le thème reste sensible pendant tout son ministère. Même l’épître aux Romains consacre de longs développements sur ce thème. On se demande même si ce n’est pas l’enjeu essentiel de cette épitre (dans notre contexte, ce n’est pas ainsi que nous la lisons spontanément). Ce qui choque les juifs est en partie incompréhensible pour nous. Et, plus tard, quand vient sur le tapis la question de la viande sacrifiée aux idoles, on se rend compte aussi qu’il y a des groupes, dans l’église, que cela gêne et d’autres que cela ne gêne pas.

Que penser des « tomates » qui nous environnent ? Sont-elles toxiques ? Ont-elles vocation à devenir, dans quelques années, la base de notre « alimentation ». Les premiers chrétiens ont fait un long travail pour discerner ce qui était réellement toxique. Et cela n’avait, finalement, rien à voir avec des traits culturels. Cela renvoyait à des questions autrement plus profondes.

Et on peut se demander, d’ailleurs, si on ne passe pas un temps considérable à s’occuper de la « toxicité des tomates » pour éviter de se poser des questions plus essentielles.

Plan santé-environement, analyse d’un échec

La presse a exhumé, ces jours-ci, les rapports d’évaluation du 3e plan santé-environnement qui couvre la période 2014-2019. Ces rapports, extrêmement sévères, sont exemplaires des limites et des impasses des politiques publiques actuelles. A ce titre, ils méritent une analyse.

L’évaluation a été menée au courant de l’année 2018. Les rapports, publiés en pleine crise des gilets jaunes, en décembre 2018, sont passés inaperçus. Les deux rapports émanent des instances d’évaluation du Ministère de la Santé (l’IGAS) du Ministère du Développement Durable (le CGEDD). En fait, les deux instances ont travaillé de concert. L’architecture et les grands axes des rapports sont les mêmes et ils partagent des paragraphes entiers. Le rapport de l’IGAS est simplement plus développé : il donne souvent plus de détails. A l’occasion, le rapport du CGEDD formule des remarques suggestives, qui lui sont propres.

« Ils disent et ne font pas »

Un paragraphe introductif donnera la teneur des critiques formulées : « l’étude des actions du PNSE3 montre que ce plan, qui affiche un nombre d’actions plus que doublé par rapport au PNSE1, organise cependant une « action » très relative. Il couvre inégalement le champ dessiné par le code de la santé publique, sans que les domaines couverts ou non le soient en fonction de choix explicités. En termes d’objectifs, très peu d’actions visent à diminuer l’exposition aux facteurs nocifs. Les actions sont pour la plupart non quantifiées, que ce soit en termes d’enjeux ou en termes d’objectifs ; elles ne sont pas assorties d’objectifs de résultat ; les moyens d’agir ne sont pas définis ; le plan comporte très peu d’actions visant à instaurer une norme, ne définit pas les moyens de l’incitation ou de la contractualisation, et aucun budget ne lui est associé ».

Il y a donc une double critique : d’abord un manque de hiérarchisation et de structuration des actions envisagées et, ensuite, un manque total de prise en compte des contraintes de la mise en action. En clair : on est dans l’effet d’annonce, sans volonté de mener à bien ce que l’on prétend faire.

Les rapports administratifs ne constituent pas des écrits où on ose manier l’ironie. Ils ne se font pas faute, néanmoins, de rappeler l’introduction du PNSE3, qui apparaît, rétrospectivement, comme un chef d’œuvre de novlangue politico-administrative. Son objectif affiché était : « de consolider les progrès déjà accomplis, mais aussi de proposer une nouvelle approche de la santé environnementale, à la fois plus forte, plus positive et plus ancrée sur les territoires, mais aussi intégrant le développement de nouveaux concepts scientifiques et plus particulièrement celui d’exposome ». Il appelait à « un changement de paradigme » dans la mesure où il s’agissait « de prendre en considération toutes les sources de pollution ou d’exposition susceptibles de concourir à l’altération de la santé des individus ». Une fois que l’on a parlé d’exposome et de changement de paradigme, on a, semble-t-il, fait l’essentiel !

J’ai trop entendu ce genre de « wishfull thinking » au cours de ma carrière pour ne pas rire jaune. La politique, évidemment, se fait souvent avec des mots. Mais les agences de communication aidant, elle se ramène, de plus en plus, à n’être que des mots. L’ancrage dans les territoires dont parlait cette introduction est, précisément, un des impensés de ce plan qui ne s’est absolument pas demandé comment articuler, concrètement, action nationale et action locale. Les deux rapports soulignent également les contradictions flagrantes entre les ambitions affichées et l’absence totale de moyens financiers et humains dégagés pour les mettre en œuvre.

Le penchant de tout pouvoir est de tenter de faire illusion. On se souvient de la critique adressée par Jésus au pouvoir religieux de son époque : « les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse : faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas » (Mt 23.2-3). Molière a immortalisé cette attitude avec le personnage de Tartuffe. Mais la tartufferie politique n’a rien à envier, aujourd’hui, à la tartufferie religieuse.

Une fois cela-dit, la première critique, à savoir le manque de hiérarchisation et de structuration du plan révèle une faille d’un autre ordre, dans les politiques publiques : la difficulté à voir clair.

Un savoir entravé par trop de jeux d’intérêts

Le plan proposait 110 actions ce qui, en soi, sème le doute. On ne voit pas comment on peut piloter un projet aussi foisonnant. Dans ce genre de situation, c’est presque du bon sens de dire qu’il faut identifier 5 ou 6 domaines et, ensuite, détailler les choses au sein de chaque domaine. Là c’est une sorte d’inventaire à la Prévert, avec des lacunes (les rapports le soulignent), des quasi doublons, confiés à des pilotes différents, et une lisibilité d’ensemble à peu près nulle. On peut s’interroger sur l’origine du problème. On la trouve : « la mission a été informée, lors des entretiens, que le foisonnement des actions tenait au grand nombre de demandes des parties prenantes qu’il convenait de satisfaire ». En gros, les personnes en charge du projet ont vu défiler un grand nombre d’acteurs et n’ont voulu contrarier personne.

On reconnaît là la manière de procéder de la plupart des élus, depuis le niveau municipal jusqu’au plus haut niveau de l’état : ils reçoivent une multitude de sollicitations, d’avis, de pressions, et ils sont noyés. Pourraient-ils s’appuyer sur des corpus de connaissance fiables ? La volonté leur manque pour le faire. Il est plus confortable de faire du saupoudrage que de prendre le taureau par les cornes.

D’un côté, la volonté de passer à l’action est faible et le PNSE3 préfère souvent évoquer la nécessité d’informer, d’explorer, de développer la recherche. Mais vu le peu de moyens affectés à ces objectifs on se demande si ce n’est pas simplement un moyen de botter en touche. Il n’y a pas « de financements suffisants pour travailler sur des risques émergents, notamment pour être en mesure d’exercer une expertise critique face aux études d’évaluation des risques menées par des industriels. En particulier, les risques « d’agnotologie », i.e. les pratiques qui permettent de produire l’ignorance, sont réels comme le montre l’histoire de l’amiante ou encore celle du tabac où les industriels ont volontairement présenté des études trompeuses, dès les années 50″.

En résumé : la production de savoirs indépendants des jeux d’intérêts est déficiente et quand il s’agit de passer à l’action, les reculades se multiplient. L’exemple des plans Ecophyto chargés de diminuer le recours aux pesticides est éloquent. Au moment du Grenelle de l’environnement, la réduction de l’usage des pesticides de 50% était prévue pour 2012. Dès le premier plan Ecophyto, l’échéance était repoussée à 2018. Le plan Ecophyto 2 l’a repoussée encore à 2025 ! Et cela reste « des plans d’actions qui misent sur le volontariat et la diffusion de bonnes pratiques sur le territoire » et qui « ne formulent pas d’obligations contraignantes en termes de réduction effective d’usage, non plus que d’incitations efficaces au changement des pratiques ». La conclusion ? « Pendant la période Ecophyto 1, l’usage des pesticides a non pas diminué, mais augmenté » (de 12 % entre 2014 et 2016).

Il est donc difficile de voir clair, pour un décideur politique, parce qu’il a, en face de lui, trop d’acteurs qui préfèrent organiser l’ignorance et jouer la montre.

Des politiques publiques paralysées par leur focalisation sur l’économie

Cet échec, je l’ai dit, est exemplaire des limites des politiques publiques actuelles. Les gouvernants sont obsédés par les indicateurs macroéconomiques, l’œil rivé sur les chiffres du chômage, promettent une augmentation du pouvoir d’achat, mais oublient qu’ils pourraient parfaitement obtenir des majorités autour d’actions volontaristes.

Ainsi, au lieu de mettre des questions à l’agenda et de mesurer comment les majorités se dessinent, ils cèdent immédiatement au chantage à l’emploi, si une catégorie vient dire qu’une mesure va diminuer leur compétitivité. De la sorte, c’est à chaque fois une minorité qui fait valoir ses intérêts à court terme. Dans l’autre sens, on l’a vu, la construction du plan a entériné la somme des points de vue exprimés par des spécialistes divers, sans qu’on prenne la peine de construire une vue d’ensemble, de se donner des priorités et de les mettre sur la place publique.

Évidemment, pour tenir dans ce genre de controverse, il faut avoir construit des argumentaires et avoir regardé les choses en détail. Il est plus facile de faire des arbitrages budgétaires, de rogner par ci, de distribuer par là, et de jouer avec des « points de PIB ».

Or ce qui me frappe, c’est que la santé est une des principales motivations qui font que les français s’intéressent aux questions d’environnement. Ils le font à juste titre. On ne cesse de réévaluer la mortalité précoce liée à des facteurs environnementaux, comme les rapports le rappellent. Actuellement, on en est à une incidence au moins égale à celle du tabagisme. Le public est souvent réticent à adopter des pratiques sobres en énergie, mais il est prêt à consentir de nombreux efforts pour la santé de ses enfants ou pour sa propre santé. Alors pourquoi ne pas tirer parti de ce puissant ressort d’action ?

On oublie que la politique est le lieu où l’on décide ensemble des priorités que l’on se donne, et pas seulement une aire d’arbitrage où l’on ventile l’argent. Et cette remarque vaut aussi pour le rôle des chrétiens dans un tel contexte. L’amour du prochain doit, en toute logique, conduire un chrétien à soutenir les politiques redistributives. Mais pas seulement : il doit également le conduire à contribuer à construire du commun, à travailler à la production de majorités autour d’enjeux qui heurtent des intérêts minoritaires (mais puissants), et qui sont essentiels pour la qualité de vie du plus grand nombre.