De retour de Colombie

Me voici de retour d’un séjour dans un pays qui a fait les gros titres de l’actualité, fut un temps, d’abord à cause de la place du trafic de drogue dans la vie civile et politique, puis à cause de la guérilla des FARC. Il semble que l’actualité préfère le sang et les larmes aux démarches de reconstruction progressives qui se mettent en place. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus le Venezuela voisin qui attire les regards.

Pour ma part, j’ai eu la même impression, en sillonnant les rues de Bogota, qu’en parcourant, il y a trois ans de cela, les rues de Santiago du Chili. C’est presque incroyable de se trouver dans un lieu où les armes, les relations violentes, le danger, avaient le dessus peu de temps auparavant et de croiser des personnes qui vaquent à leurs occupations. Le théâtre des guerillas rurales a souvent été éloigné de la capitale. Mais les épisodes violents antérieurs l’avaient frappée de plein fouet.

Bon. Pas d’enthousiasme excessif non plus. Il y a d’autres guérillas que les FARC et, notamment, l’ELN, qui n’ont pas déposé les armes. De longues discussions sont en cours, actuellement, avec l’ELN, mais elles n’ont pas abouti. Et puis d’autres guérillas moins structurées persistent ici et là. Pendant ce temps de nombreux coups de canifs sont donnés dans les accords signés avec les FARC. Il est vrai que le gouvernement qui a signé ces accords a été battu aux élections suivantes. Le spectre d’une reprise des actions violentes n’est donc pas à écarter.

Quand le paix reprend le dessus

Il n’empêche. La Colombie a une longue histoire de violences et de guerres civiles, au moins depuis l’assassinat de Jorge Eliécer Gaitán en 1948, qui a mis le feu aux poudres. Et la fragile dynamique actuelle va à rebours de cette histoire. Alors qu’en Europe des fractions de plus en plus importantes de la population ne jurent que par l’exacerbation des rapports de force et de la méfiance, je suis impressionné par les situations historiques où les ressources des conflits s’épuisent et où les belligérants finissent par signer des accords de non-agression mutuels et essayent de reconstruire laborieusement les bases d’une vie sociale commune.

Petit objet en faveur du oui au referendum pour valider l’accord signé avec les FARC. La flamme vacillante de la paix.

Et cela me conduit à passer en revue différents moments qui sont survenus pendant ma propre vie et qui montrent que la paix prend parfois le dessus, au fil du temps.
J’avais 6 ans quand le mur de Berlin a été édifié.
J’avais presque 7 ans quand les accords d’Evian, qui ont mis fin à la guerre d’Algérie, ont été signés.
J’avais 13 ans quand Martin Luther King et Bob Kennedy ont été assassinés. La même année les chars soviétiques sont entrés à Prague pour mettre fin au « printemps de Prague ».
J’avais 19 ans quand un coup d’état soutenu par les Etats-Unis a porté au pouvoir au Chili le dictateur Augusto Pinochet.
J’avais 26 ans quand la loi martiale a été imposée en Pologne pour mettre un terme aux revendications de Solidarnosk.
J’avais 33 ans quand Pinochet a perdu un referendum en forme de plébiscite ; ce qui a, progressivement, mis fin à ses fonctions.
J’avais 34 ans au moment de l’effondrement mur de Berlin.
Moins de deux ans plus tard, le système d’apartheid a été aboli en Afrique du Sud.

J’arrête là cette énumération qui n’a rien de systématique. Je parle d’événements qui m’ont frappé quand ils se sont produits. Il y en a eu bien d’autres, heureux ou malheureux. Il semblerait que depuis l’attentat contre les tours jumelles (j’avais 46 ans) une sorte de pessimisme désespéré ait envahi l’horizon.

Mais, pendant ce temps-là, des acteurs continuent leur travail de fourmi pour essayer de produire la paix et la réconciliation. C’est l’occasion de dire que justice et paix ont partie liée. On voit parfaitement que les inégalités importantes qui subsistent en Colombie font partie du problème. D’un quartier à l’autre de Bogota on peut avoir des impressions contrastées. Il y a une forte opposition entre centre et périphérie. Il y a, également, des clivages marqués entre les villes et leurs arrières-pays.

Mais quand même : alors que la guerre et l’affrontement physique apparaissent souvent comme la solution rapide et efficace, je tire mon chapeau à tous ceux qui prennent conscience des impasses où ils mènent finalement.

La prise en compte de l’ennemi : tout sauf de la naïveté béate

Ces processus longs complexes et périlleux pour produire des accords mutuellement acceptables et, si possible, durables montrent que se tourner vers notre ennemi, comme l’évangile nous y incite, n’a rien à voir avec un romantisme simpliste.
Cela implique, au minimum, d’entendre et de comprendre le point de vue et les revendications de l’autre et de produire quelque chose à partir de là. Pour beaucoup des acteurs qui essayent de jouer ce jeu là, c’est un dur labeur qui engendre frustrations et déceptions.

Et tout cela n’a de sens que si on garde la conviction et l’espérance que cela vaut la peine, finalement.
A Santiago du Chili en 2016, à Bogota en 2019, j’ai vu que cela valait la peine, même si beaucoup reste à faire

Internet et la victoire ambiguë des relations horizontales

Les promoteurs d’Internet, à ses débuts, ne cherchaient pas seulement à diffuser un protocole technique de communication, ils avaient en vue un modèle de société où les relations horizontales directes, de personne à personne, prendraient le pas sur les relations hiérarchiques. En 1975, alors que l’on ne parle que d’Arpanet, et que l’usage en est limité à des communautés de chercheurs d’avant-garde, l’un d’eux écrit : « nous, les membres de la communauté de l’Arpa, en sommes venus à réaliser que nous avions dans les mains une grande chose et peut-être même un dispositif très important. Il est maintenant évident, pour nous, que la messagerie sur réseau informatique peut changer profondément les modes de communication dans tous les secteurs de notre société, le domaine militaire, celui de l’administration civile et celui de la vie privée ».
C’était, là, la première d’une longue série de déclarations teintées d’utopie qui ont marqué les débuts d’Internet. A ce moment, un outil technique a rencontré le rêve social d’une société moins autoritaire et la mayonnaise n’a pas tardé à prendre. Je renvoie, sur ce sujet, aux travaux, fouillés et bien documentés, de Patrice Flichy, pour ceux qui voudraient en savoir davantage.

Entre 1975 et 2000, l’affaiblissement des institutions

Une technologie ne perce, il faut le souligner, que si elle rencontre un contexte social qui lui est favorable. De fait, pendant la période où Internet s’est développé, progressivement, à l’abri des regards du grand public, jusqu’au boom mondial de 1997, de nombreuses relations verticales ont été remises en question.

Millions d’utilisateurs d’Internet dans le monde

Dans beaucoup de domaines, on a remis en cause l’utilité ou la justification des hiérarchies. La citation ci-dessus ne mentionnait pas les entreprises privées, pourtant, même en leur sein, on a cherché à diminuer le nombre de niveaux hiérarchiques et les effectifs d’agent de maîtrise ont, pendant cette période, chuté brutalement.
Cette évolution a eu de multiples facettes.
La légitimité des états est rentrée en crise, à la même époque. On a parlé, entre autres choses, de crise de l’état providence.
Dans le domaine intime, autre facette, le mariage comme institution s’est considérablement affaibli : c’est le couple qui a voulu décider de la forme qu’il donnerait à sa vie commune.
Le téléphone portable est, en parallèle, devenu un objet courant de la vie quotidienne, en France, autour de la même année qu’Internet : 1997.
Les individus ont voulu développer leurs échanges directs, sans les longues remontées et redescentes de la ligne hiérarchique qui prévalaient naguère, sans le respect de codes auparavant légitimés par une morale ou des formes instituées.
Les formes d’enseignement sont, également, devenues plus participatives. Et, même dans l’église, la valeur de la parole délivrée du haut de la chaire a perdu de sa force.

Une brusque transition … mais une évolution pluriséculaire

A l’aune des longs processus de transformation des rapports sociaux il s’agit d’une transition rapide. Mais elle a connu de nombreuses prémices.
Les pères fondateurs de la sociologie, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avaient déjà soulevé cette question : comment des personnes peuvent-elles vivre en société, avec peu d’instances de contrôle et de régulation ? Durkheim doutait que ce soit possible. Weber était plus mesuré et il avait repéré certains mouvements historiques où des formes sociales s’étaient maintenues sans institution surplombante très marquée.

Deux chercheurs français, Claude Dubar et Pierre Tripier, travaillant sur les groupes professionnels qui tendent à définir leurs propres règles de fonctionnement, ont voulu remonter dans l’histoire à la recherche d’exemples de ce style. La première édition de leur ouvrage sur la sociologie des professions est d’ailleurs parue en 1998 ! Ils ont alors remarqué qu’à la fin du Moyen-Age, les zones d’influence germanique ont construit le modèle de la confrérie. A la même époque, en France, les corporations étaient lourdement contrôlées par l’état ou par la féodalité. Mais les confréries se constituaient par agrégations de personnes proches qui définissaient entre elles des règles qu’elles devaient, ensuite, respecter. Max Weber avait, de son côté, remarqué que beaucoup de villes germaniques s’étaient constituées par une alliance forte de personnes qui s’autonomisaient, de concert, du pouvoir féodal. Cette dynamique a existé dans d’autres pays européens, à la même époque (par exemple en France, sur un mode atténué), mais il semble bien que, dans cette aire historico-géographique, une dynamique d’association volontaire ait particulièrement fleuri.

Dubar et Tripier n’hésitent pas à évoquer la question religieuse. Le côté intéressant est qu’il semble que ce ne soit pas la Réforme qui ait produit cette configuration sociale, mais, plutôt, et à l’inverse, que la Réforme ait particulièrement fleuri dans cette configuration.
Tout cela est dit très vite. Mais c’est dans ce contexte, aussi, qu’à la fin du Moyen-Age, la pensée nominaliste (qui insiste sur la dimension conventionnelle du langage et donc de la vie sociale) a fleuri.
Les mouvements qui ont, par la suite, porté cette dynamique ont été pluriels. Dubar et Tripier mentionnent certains mouvements protestants, comme les « communautés de saints » qui ont animé la révolution anglaise. Mais, une fois encore, il s’agit d’une dynamique qui a précédé le champ religieux, qui l’a traversé, et qui vit sa vie propre. Plus près de nous, en France, le mouvement coopératif a développé de nombreuses formes sociales basées sur des hiérarchies affaiblies. Il est amusant de constater que le grand sociologue du mouvement coopératif, Henri Desroche, s’est aussi intéressé à ce qu’il a appelé « les religions de contrebande ». On retrouve donc l’idée que cette dynamique évolue en parallèle dans le champ religieux.

Le débat entre société instituée ou société conventionnelle (appuyée directement sur des relations intersubjectives) est sans fin, et il resurgit périodiquement, chacun s’évertuant à montrer les limites et les faiblesses du modèle adverse. On devine ma sympathie pour le modèle horizontal, basé sur l’intersubjectivité. Mais il faut reconnaître pleinement le talon d’Achille de ce modèle, qui est la question du « tiers ».
On dit, par boutade, que la société commence quand on parvient à compter jusqu’à 3. De fait, une simple relation bilatérale, pas plus qu’une addition de relations bilatérales, ne suffisent à faire une société. Il faut, au minimum, prévoir le cas où la relation se passe mal, où l’un domine sur l’autre, où l’un a à se plaindre de l’autre, et savoir que faire dans ce cas. On ne peut pas s’en remettre, comme l’on dit, au libre arbitre d’un renard dans un poulailler !

Le tiers, juge ou médiateur ?

Cela dit le tiers n’est pas forcément quelqu’un qui est détenteur de la force (législateur, juge ou policier). En fait, pendant la fin du XXe siècle, au moment où les relations horizontales se développaient sur plusieurs fronts, on a vu émerger le métier de médiateur. Le médiateur est reconnu par les deux parties en conflit ou en désaccord et il ne tranche pas. Il garantit seulement les règles des échanges verbaux et travaille à ce que les deux personnes (ou les deux groupes) parviennent à communiquer et, si possible, trouvent une solution mutuellement satisfaisante à leur différend. La médiation judiciaire, la médiation familiale, mais aussi la médiation dans les quartiers, dans les relations avec les administrations, parfois dans l’entreprise, ont vu le jour. Même au niveau des états, la diplomatie s’est de plus en plus employée à construire des accords bilatéraux.

Tout cela est cohérent avec des rapports sociaux qui prennent sens directement au niveau des acteurs concernés.

Cela dit, dans la pratique, ce médiateur a fait, et fait encore, souvent défaut, ou bien une des deux parties n’en souhaite pas la présence. Un signe en est qu’à partir du milieu des années 80, les plaintes pour incivilités ou violences faites aux personnes augmentent (sans que les mesures politiques, qu’elles soient de droite ou de gauche n’y changent grand chose). Plus généralement chacun a pu observer que les échanges entre personnes se sont tendus : l’horizontalité ne se développe pas seulement dans le sens d’une meilleure compréhension, elle augmente également les dialogues de sourds.

La prise de pouvoir des intermédiaires

Et puis il y a une réalité à laquelle pas grand monde n’avait pensé, au départ : la multiplication des échanges tous azimuts a fini par donner un pouvoir (au moins économique) énorme aux acteurs dont le métier est la mise en relation. Les GAFA ont construit leur fortune sur les moteurs de recherche, sur la vente en ligne, sur les interfaces d’échanges. Les entreprises comme Uber, Booking, Airnbnb, vendent, directement, cette mise en relation. Elles ont occupé une place de tiers particulière, en fournissant des moyens d’échange ou en permettant à chacun de se faire une idée de la fiabilité de son interlocuteur. La course aux « likes » ou sur les commentaires d’évaluation bricolés, qui fleurissent sur ces sites, contribuent à construire un échange (souvent éphémère) entre des personnes qui ne se connaissent pas.

Au bout de vingt années d’usage intensif d’Internet, force est de constater que le monde moins institué qui lui a donné naissance n’est pas un monde plus égalitaire. Il s’agit simplement d’un monde où le pouvoir a changé de camp.
Ce pouvoir s’exerce, en fait, au travers des relations horizontales elles-mêmes : il les préforme, il les oriente, il les commercialise.
Pour la plupart des scientifiques qui étaient à l’origine du projet Arpanet, cette évolution ressemble à une victoire à la Pyrrhus. Leur système informatique a gagné, mais leur projet de société a été détourné par quelques grands acteurs qu’il est encore plus difficile de contrôler que les institutions de naguère.

Les vendeurs chassés du temple

Nous arrivons à un sommet de l’année liturgique : la semaine sainte et la célébration de la résurrection de Jésus-Christ. On ne le mentionne pas toujours, mais, dans mon esprit, l’épisode des vendeurs chassés du temple fait partie intégrante de la semaine sainte. Matthieu et Luc placent cette scène le jour des Rameaux et Marc le lendemain. Jean quant à lui, livre une clef de lecture très suggestive, car il place cet épisode beaucoup plus tôt dans le ministère de Jésus, mais il prend soin de préciser : « la Pâque des juifs était proche » (Jn 2.13). Il y a donc, dans tous les évangiles, un lien presque organique entre cette intervention dans le temple et la fête de la Pâque.

Or les festivités de la Pâque s’étalaient, et s’étalent toujours, sur huit jours et dès le premier jour, les juifs procédaient (et procèdent toujours) à une chasse minutieuse au levain, afin de l’éliminer des maisons. Le livre de l’Exode prescrivait déjà de manger du pain sans levain pendant sept jours (Ex 13.6-7). Cet accent porté sur le levain se comprend assez bien, quand on sait que, dans beaucoup de peuples, l’action du levain était comparée à la puissance créatrice. Au reste, dans les commentaires juifs, on retrouve bien cette idée de reprendre conscience de l’importance centrale du Dieu créateur, dans nos vies où nous ne sommes que des créateurs de deuxième rang. Le levain représente donc tout ce qui a orienté nos actions au cours de l’année écoulée et la fête de la Pâque est l’occasion d’un nouveau départ, marqué par un souffle nouveau, où Dieu nous libère des servitudes. Il y a les servitudes qui pèsent sur nous (et les juifs font mémoire de la libération de l’esclavage) et les servitudes qui sont en nous. En ce sens, le remplacement du levain est une manière de faire le lien entre ces deux servitudes.

Pour moi, le geste de Jésus s’éclaire quand on le met dans cette perspective. Il vient bouleverser les routines de la vie religieuse et de la vie tout court et remettre en question ce qui oriente nos pratiques, leur « levain », pour proposer un nouveau départ, une vie nouvelle. Et dans le cadre de l’année liturgique, cet appel peut rejoindre chacun, année après année.

Le sens de cet épisode pour nous, aujourd’hui

Si je suis la version de Matthieu (Mt 21.12-17), cela m’inspire divers commentaires.
Le premier est que notre action a sans cesse tendance à dériver vers des actes d’achat et de vente. On peut se consacrer, au départ, à un projet parce qu’on y accorde de la valeur. Ensuite la valeur du projet s’étiole au profit de sa popularité, de son écho, de sa rentabilité, de son succès, etc. Aujourd’hui n’importe quel acte semble passible d’une évaluation en likes, en bonnes ou mauvaises opinions, en nombre de followers et, bien sûr, en chiffre d’affaires, en valeur ajoutée, en segment de marché, etc.

Or il y a un lien entre cette pente dangereuse et les deux critiques qu’émet Jésus au travers de ses deux citations de l’Ancien Testament. Quand les évangiles (et spécialement Matthieu) citent l’Ancien Testament, il est toujours intéressant d’aller regarder le passage dont le bout de phrase est tiré. On se rend compte alors que les évangélistes pensent souvent au passage entier au moment où ils en citent un extrait. La première citation est tirée du livre d’Esaïe : « ma maison sera appelée maison de prière ». Cette prophétie se trouve au chapitre 56 et inaugure les grandes prophéties eschatologiques de la fin du livre, qui marquent une ouverture générale vers tous les peuples. Le temple en question accueillera tout homme qui respectera l’alliance de Dieu, quels que soit son origine ou ses handicaps. Or le ritualisme envahissant qui avait donné naissance à ce commerce dans le temple est de nature à fermer le champ. Et, si on bascule vers aujourd’hui, il est clair que la commercialisation des relations sociales dont j’ai parlé, constitue des cliques, des clans, des communautés fermées, attachées à des signes de reconnaissance, des rituels d’un nouveau genre et autres pratiques excluantes. Il y a « ceux qui sont des nôtres » et les autres.

La deuxième citation sur la « caverne de bandits » vient du livre de Jérémie (au chapitre 7). C’est un moment où Jérémie critique la croyance ritualiste du peuple qui se rattache de manière un peu magique au temple du Seigneur et où Jérémie réclame la justice dans les relations sociales. Le texte d’Esaïe commence, d’ailleurs, lui aussi, par un appel semblable.

Jésus vient donc proposer à ses contemporains (et ils nous invite, à notre tour) de prendre un nouveau départ, avec un nouveau levain. Il leur demande de se débarrasser du confort dans lequel les relations quotidiennes, avec leur entre-soi et leurs rites rassurants, les a installés. Et il rappelle l’appel prophétique à viser la justice et la miséricorde dans les relations et donc à sortir de son cercle pour porter attention à d’autres groupes sociaux.

Le cri des enfants

Et Matthieu rajoute une troisième citation en mentionnant le cri de louange des enfants. Elle situe bien le cadre de ce renouvellement du levain.
Le Psaume 8, dont cette mention de la louange des enfants est extraite, parle à la fois de la grandeur de Dieu : « Seigneur, que ton nom est grand sur toute la terre » ; et de la place incroyable qu’il a accordée à l’homme dans sa création : « tu l’as établis sur l’œuvre de tes mains ».
Le levain est donc bien mis à disposition de l’homme pour qu’il développe l’œuvre de Dieu. Mais la difficulté est d’adopter le même regard d’amour que celui que Dieu porte à tout homme : un regard d’ouverture et d’appel qui va au-delà du cercle étroit de l’achat et de la vente, au-delà du donnant-donnant.
C’est le moment, pour nous tous, de renouveler le levain qui construit nos manières d’agir.

Le projet de loi d’orientation des mobilités

Commenter un projet de loi est un exercice un peu technique et je ne vais pas le faire dans le détail. Mais, vu que j’ai travaillé plusieurs années sur la question des mobilités, il convient que je fasse écho à ce projet.
J’en indique quelques grands axes, pour fixer les idées :
Une des idées les plus fortes est de donner les moyens à tous les établissements de coopération intercommunale d’organiser les transports et les mobilités sur leur territoire, en plus des grandes agglomérations urbaines qui le faisaient déjà depuis de nombreuses années. L’exercice sera compliqué, car les solutions envisageables dans les zones peu denses ne sont pas légion, mais il vaut la peine d’être tenté.
Un autre axe fort est de réorienter les financements sur les déplacements du quotidien plutôt que sur les dessertes de grande agglomération à grande agglomération.
D’autres idées sont plus classiques : favoriser l’usage du vélo et de la marche à pied, par exemple.
Je ne vais pas en dire beaucoup plus : le projet reprend bon nombre d’idées qui sont dans l’air depuis plusieurs années.

Nous sommes devenus accros à la mobilité

L’exposé des motifs du projet évoque, et c’est plutôt cela que je voudrais commenter, une idée toute faite qui mérite d’être questionnée. Je cite : « La mobilité est au cœur des enjeux de notre société, elle est le premier facteur d’émancipation individuelle, de cohésion sociale et territoriale. Parce que la mobilité physique est celle qui rend possible toutes les autres (sociale, professionnelle…), elle doit être au cœur de la promesse républicaine ».

La mobilité est-elle vraiment le premier facteur d’émancipation individuelle ? On peut penser à d’autres facteurs : l’instruction, l’apprentissage du sens critique, ou être soutenu dans ses projets, par exemple.
Quant au fait qu’elle soit un facteur de cohésion sociale, on peut carrément penser l’inverse. C’est justement parce qu’il est assez facile de se déplacer que l’on a pu augmenter les distances entre les groupes sociaux et développer des formes d’entre-soi d’autant plus « soft » qu’elles sont, en principe, contrebalancées par la possibilité, pour tout un chacun, d’aller et venir où bon lui semble.
Continuons. La mobilité physique rend possible la mobilité professionnelle, assurément. Le résultat est que les distances domicile-travail continuent à augmenter sur le territoire français. Le fait que l’on puisse se déplacer pour travailler augmente la concurrence entre les salariés et les contraint à aller chercher plus loin du travail. Le gain ne semble, à vrai dire, pas du tout évident.
Ce genre d’enchaînement fatal, où la généralisation de la mobilité finit par éloigner les lieux où on réalise les activités est, d’ailleurs, très courant : les commerces se sont éloignés, les divers services aussi, les lieux de loisir, les hôpitaux, etc.
Et si on parle de mobilité sociale, pour finir, il faut prendre cela pour de l’humour noir. Les enquêtes de l’INSEE montrent que la mobilité sociale est complètement bloquée en France depuis 40 ans … alors que la mobilité physique a considérablement cru (le seul vrai facteur d’évolution, entre la génération des parents et celle des enfants, est l’augmentation globale des emplois de cadres, mais les écarts relatifs, liés à l’origine sociale des parents, ne bougent pas).

Mais on reste persuadé (et les rédacteurs du projet de loi ne sont, de loin, pas les seuls) que la mobilité est un facteur d’émancipation. Certes, pour une personne, pouvoir aller facilement quelque part est perçu comme une liberté. Mais l’effet global du fait que chacun se déplace plus, peut parfaitement produire une contrainte nouvelle : la mobilité n’est plus un choix, elle devient une condition sine qua non pour accéder à certains biens et services. La mobilité récurrente, quotidienne et nécessaire, n’est pas du même ordre que le déplacement que l’on fait, à l’occasion, pour aller rencontrer quelqu’un ou découvrir un endroit que l’on ne connaît pas.

J’ai, de fait, entendu, pendant toute ma carrière, évoquer régulièrement la nécessité de « désenclaver » une zone. Le résultat est que l’ouverture de nouvelles voies de circulation a parfois conduit à vider une zone de ses emplois, au lieu de lui en amener. Le constat est net : les communications faciles accentuent les écarts entre le dynamisme des zones au lieu de les atténuer.

Mais la mobilité fait à ce point partie de nos modes de vie, aujourd’hui, qu’il semblerait fou de s’en passer.

Pendant ce temps-là, la proximité fait preuve, à l’abri des regards, de ressources insoupçonnées

Or les dynamiques les plus fortes, effectivement à l’œuvre, aujourd’hui, sont liées à ce qu’on appelle « les effets d’agglomération ». Que ce soit dans le domaine économique, scientifique, ou culturel, le brassage entre personnes proches est un ressort puissant d’inventivité et d’évolution. On le mesure, indirectement, en regardant comment évolue la population des différents territoires sur le sol français.
Regardons déjà les choses en gros en nous limitant au niveau du département :

Source : INSEE, recensements de la population 2011 et 2016, INSEE Focus, n° 138

Paris se vide au profit de sa couronne, j’en reparlerai. Mais, pour le reste, on voit parfaitement se dessiner ce qu’on a appelé « la diagonale du vide » : une bande de territoire qui va, en biais, du nord-est au sud-ouest, où aucune grande agglomération ne polarise les activités et qui se dépeuple progressivement.
On s’aperçoit, d’ailleurs, que la crise qui a débuté en 2008 a inversé une tendance antérieure. Le graphique ci-dessous est un peu compliqué, mais il mérite qu’on le regarde d’un peu près. Il regarde les choses plus finement, non plus simplement au niveau du département, mais en tirant parti d’une typologie des types de territoires élaborée par l’INSEE.

Graphique mis en forme par : INSEE Focus, n° 138

Entre 2006 et 2011 la croissance était assez répartie, elle s’émiettait sur tous les types de territoires. Entre 2011 et 2016 la dynamique est beaucoup plus polarisée. Les communes isolées décroissent, les moyens et petits pôles stagnent et tout ce qui tourne autour des grands pôles s’envole. Le signe indéfectible que les grands pôles sont « the place to be » est que des masses de personnes s’agglutinent dans leurs couronnes à défaut de pouvoir y résider. Précisons que l’INSEE parle de grands pôles en désignant plusieurs communes complètement agglomérées. Les couronnes correspondent plus à ce qu’on appelle le périurbain : communes pas complètement agglomérées où un nombre important de personnes (au moins 40 %) vont travailler dans le pôle.

On peut être rassuré par le fait que la multiplication des échanges entre des personnes proches soit plus appréciée que l’isolement. C’est réconfortant, en ces temps d’isolationnisme envahissant.
D’un autre côté on voit bien comment la mobilité sert à gérer une contradiction. Dans le centre de ces grands pôles, le prix du foncier augmente. Et ce prix rejette en périphérie toute une série de gens qui préfèreraient habiter plus près du centre. Le dépeuplement de Paris centre est tout à fait typique, à ce propos. Il y a donc un enjeu d’aménagement qui va au-delà de la simple mobilité : structurer les périphéries urbaines proches et les densifier afin d’avoir, localement, des niveaux d’offre pas trop différents du centre. Sinon, la mobilité est juste un cautère sur une jambe de bois, une manière de faire passer la pilule de la relégation.

L’accent mis par le projet de loi sur les déplacements du quotidien peut être un élément de structuration de ces périphéries urbaines.
Mais il faut aussi se poser la question : à quoi la mobilité remédie-t-elle ?
Et, de ce point de vue, comme aurait dit Pierre Dac, il est souvent plus efficace de penser le changement que de changer le pansement !

Les villes lentes … ou plutôt les cités du bien vivre

J’ai envie, pour terminer, de citer la page d’accueil du site français du réseau international Cittaslow. L’apologie de la vitesse et celle de la mobilité ont partie liée. Et, à l’inverse, le mouvement slow est un utile antidote à la frénésie incontrôlée (et parfois contrainte) de déplacements en tous sens qui meuble notre vie contemporaine. Voici, en l’espèce, ce qu’on peut lire :
« Au pays du TGV, parler de lenteur est une provocation. Pour nous aussi, le mot lenteur n’est pas la bonne traduction de slow… Nous préférons le temps de… de faire, de réfléchir, d’échanger, de ne rien faire aussi… Bref le temps de vivre. […] En France, la lenteur a mauvaise presse. Aussi, d’emblée est-il temps d’expliquer que Cittaslow n’a rien à voir avec « se traîner ». D’une part, Cité du bien-vivre, traduction quasi littérale de l’italien « Città del Buon Vivere » est un label de qualité qui est loin de se cantonner au patrimoine et à la bonne chère. Les valeurs humaines sont au cœur de la charte du mouvement. D’autre part, la référence à la lenteur, est clairement, un appel à la réflexion, au temps de vivre : celui d’échanger, de regarder, de bien-faire les choses et de ne pas vivre dans un temps, un stress subis ».

Voilà : ne pas vivre dans un temps, un stress subis. Et donc, plutôt que de parler de « droit à la mobilité » comme le fait le projet de loi, j’ai envie de parler de « droit à la qualité urbaine et au temps choisi ».
C’est plus ambitieux, certes, et tout n’est pas entre les mains de l’état. Mais posons-nous collectivement et sérieusement la question. Entre autres choses, cela rendra l’enjeu du développement durable plus motivant que d’y penser comme à une suite de renoncements. Car une ville de qualité est un cadre de vie qui amène à moins de déplacements inutiles et contraints.


Les algorithmes et nous

J’ai utilisé assez régulièrement un outil de programmation, pendant une période de ma vie où je traitais des données statistiques complexes, qui ne pouvaient pas se traiter avec un logiciel standard (pour les spécialistes : des données temporelles).
J’en garde un vif souvenir et notamment sur un point : un algorithme ne réagit presque jamais comme un humain.

Des algorithmes plus efficaces que les humains, certes …

On se pose beaucoup la question, aujourd’hui, d’une comparaison homme-algorithme, sur le mode de la compétition. On voit émerger de plus en plus de domaines où les calculateurs sont « supérieurs » aux hommes. C’est une première manière de dire les choses, en effet.
Allons déjà dans cette direction.
Les données que je traitais avaient été codées par des collègues, sur la base de réponses à un long questionnaire. J’ai passé des heures à rectifier des erreurs de codages commises par ces collègues (et parfois par moi-même) pendant des moments de distraction. A l’inverse, l’ordinateur avait un comportement régulier et prévisible.
De fait, beaucoup d’entre nous, aujourd’hui, préfèrent utiliser une calculatrice, une feuille de calcul ou un logiciel de cartographie, quand il veulent, ne serait-ce qu’additionner une série de chiffres, parce qu’ils ont peur de faire une « erreur de calcul ».

Autre point : sans le secours de l’informatique il aurait été tout simplement impossible de traiter ces données (à supposer que nous ayons travaillé sans faire d’erreur) car les calculs auraient été beaucoup trop longs. Une fois le programme lancé, la machine me sortait les résultats en moins d’une minute, au terme de tris complexes, d’hypothèses à tester sur chaque individu et de constructions de typologies qui auraient nécessité plusieurs jours de travail à plusieurs !
Une machine calcule considérablement plus vite que nous et nous utilisons, d’ailleurs, ce temps de réaction très court pour faire face, par exemple, à un freinage d’urgence, quand nous sommes en voiture.

Un effet indirect de cette rapidité est qu’il est possible d’explorer, avec un ordinateur, des hypothèses bien plus nombreuses que ce que nous faisons à la main.
Il m’arrive, par exemple, d’utiliser un GPS sur des trajets que je connais un peu et je suis parfois surpris des idées de trajet qu’il me sort. Ce sont des sortes d’idées venues d’ailleurs, que je finis par trouver moi-même sur les trajets que je fais régulièrement, à force d’essais et d’erreurs, mais que je n’ai pas le temps d’imaginer en temps réel.

Et puis il y a une différence majeure (et il faut du temps pour se pénétrer de son importance) c’est que le langage humain est toujours ambigu. Aidant parfois des collègues dans leurs propres traitements de ces données, j’ai dû discuter de longues minutes avec eux pour qu’ils précisent ce qu’ils cherchaient exactement.
Le langage informatique est beaucoup plus précis et c’est une fonction qui a été utilisée depuis bien longtemps pour faciliter les échanges entre des services d’ingénierie différents. Souvent, les différents services s’arrachaient les cheveux parce qu’ils se rendaient compte qu’ils ne parlaient pas de la même chose, ou parce qu’il y avait trop de sous-entendu chez certains, ou parce que certains détails laissés dans l’ombre par les uns étaient essentiels pour les autres. C’est ce qui a donné naissance aux lourds logiciels de conception assistée par ordinateur qui ont permis, notamment dans l’automobile et dans l’aviation, à des services éloignés les uns des autres de travailler sur des ensembles communs. Une évolution du même style est à l’œuvre aujourd’hui dans la conception des bâtiments où les « BIM » permettent aux différents corps de métier de partager un même référentiel

Mais l’homme ne fait pas que calculer, il interprète sans cesse

L’ambiguïté du langage humain est un constat qui ouvre, en fait, un large champ de réflexion. Car cela va beaucoup plus loin. Quand je parle à quelqu’un, il réinterprète toujours ce que je dis. Il ne le prend jamais « au pied de la lettre ». Il va le « barbouiller » de ses préjugés, de ses névroses, de ce qu’il pense que je pense, etc. L’ordinateur, à l’inverse, va faire exactement ce que je lui demande … jusqu’à l’absurde ! Lorsque l’on programme, la machine renvoie parfois des résultats aberrants, boucle sur elle-même et, donc, interrompt son travail, ou signale une impasse dont on se demande comment elle a pu survenir. Commence alors un long travail pour comprendre où la « sortie de route » a pu se produire. On finit toujours par découvrir que le logiciel a déraillé de manière absolument logique ! Faute de réinterpréter ce qu’on lui a commandé, il a fait exactement ce qu’on lui demandait et, d’enchaînement en enchaînement, il s’est enferré dans une direction qu’un enfant de trois ans aurait évitée. L’enfant, à tout le moins, se serait retourné vers nous pour nous demander des précisions.

On en a un exemple tragique, ces jours-ci, avec l’accident aérien de deux avions semblables qui, semble-t-il, ont été précipités au sol par un système automatique destiné à éviter les situations où l’avion se cabrait trop. Mais le constat est général : tous les bugs informatiques sont des erreurs logiques, provenant du fait que les concepteurs des logiciels n’ont pas envisagé toute l’arborescence de l’enchaînement des commandes possibles.

En fait, pour revenir à la situation d’interlocution humaine, l’autre ne fait pas que réinterpréter ce que je lui dis. Il en fait quelque chose qui le concerne et il imagine une voie d’action qui lui est propre pour y répondre. La communication entre deux personnes n’est donc pas seulement une perte (comme si le signal se dégradait de proche en proche), elle est aussi un gain : chacun investit les paroles de l’autre de sa subjectivité et rajoute « son grain de sel ».

La vie est invention

Comparer l’homme à l’une de ses créations artificielles (et souvent au désavantage de l’homme) est un vieil exercice. Descartes, déjà, comparait les animaux à des machines. Le mot de « robot » a, quant à lui, été créé par une pièce de théâtre écrite en 1920 où, naturellement, les machines supplantaient l’humanité.

J’ai beaucoup reçu, à ce propos, de la lecture de l’œuvre de Georges Canguilhem (1904-1995) qui a souligné, de manière récurrente, les différences entre les processus biologiques et les machines. Au-delà même de la question de l’homme, c’est tout le vivant dont il relève la particularité, par exemple dans l’essai « machine et organisme ». La différence essentielle qu’il note, pour la résumer en une phrase est que « la vie est expérience, c’est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences ; elle est tentative dans tous les sens ». La vie, pour parler comme lui, ne se contente jamais du donné, elle cherche sans cesse à le remanier, à la transformer. Canguilhem ne s’est d’ailleurs pas limité à la question de la biologie générale. Il a, dans la continuité de son raisonnement, jugé fort sévèrement toutes les circonstances sociales où on essayait, précisément, de réduire l’homme à une machine. A propos de ce qu’on a appelé l’organisation « scientifique » du travail, que l’on appelle aujourd’hui le taylorisme, où les ouvriers étaient sensés limiter leur activité à quelques gestes élémentaires bien calibrés, voilà, par exemple, ce qu’il écrivit : « il est évidemment désagréable (pour les concepteurs du taylorisme) que l’homme ne puisse s’empêcher de penser, souvent sans qu’on le lui demande et toujours quand on le lui interdit ». En fait il décrit comment les ouvriers cherchent sans cesse à reprendre la main sur ce qu’on leur demande pour devenir « sujets de leurs normes », ce qui rend leur comportement « rebelle à la prévision et au calcul ».

Des algorithmes qui singent et renforcent à la perfection les comportements humains les plus rigides

C’est là que l’on touche à ce qui est, pour moi, l’utilisation la plus inquiétante des algorithmes, aujourd’hui : ils sont parfaits pour renforcer les comportements stéréotypés et rigides.

On sait que des algorithmes ont été utilisés, dans des élections serrées, pour repérer les stéréotypes dominants de certains groupes de personnes et les alimenter en informations (tendancieuses, parcellaires ou fausses) pour renforcer leur stéréotypes et les motiver à voter dans une direction donnée. Même les moteurs de recherche les plus ordinaires tiennent compte, aujourd’hui, de nos recherches antérieures pour favoriser les résultats qui répètent ce que nous avons déjà trouvé les fois précédentes. Des applications utilisées pour la drague, autre exemple, incorporent des stéréotypes sexuels, parce que leurs concepteurs imaginent (peut-être à raison) que cela correspond au type de recherche que les utilisateurs souhaitent.

Moi-même, traitant des données statistiques, j’ai mis en évidence des comportements moyens et, pour une large part, assez stéréotypés. L’enjeu était, justement, de mettre ces stéréotypes en évidence pour les questionner. Mais tout le monde n’a pas ce but dans l’utilisation des grandes masses de données qui circulent aujourd’hui. « Il est vrai, écrivait déjà Canguilhem en 1947, que l’art d’interdire aux hommes la pensée a fait de grands progrès dont nous avons été et serons encore peut-être les témoins ».

Il y a aujourd’hui un vaste marché de la prévisibilité des comportements. Cela s’appelle de la « gestion de la relation client », par exemple, ou encore de l’assurance. Des logiciels commencent à être disponibles pour cibler la publicité à adresser à X ou à Y, ou pour estimer les risques que court ou que fait courir une personne donnée.

Que fait Dieu quand il parle ?

Il est à peine besoin de commentaires théologiques explicites pour prendre la mesure des dangers que je pointe et je pourrais, après tout, rester moi-même dans le sous-entendu !

Mais je pense qu’il est utile d’ajouter une sorte de note de bas de page à ce que j’écris ici, pour souligner que la version réductrice du langage, induite par les outils informatiques, a contaminé jusqu’à notre vision de la parole de Dieu. J’entends souvent évoquer une sorte d’identification complète et sans ambiguïté entre le dire de Dieu et l’effet de ses paroles. On cite, par exemple, le Psaume 33 : « Dieu dit, et la chose arrive ; il ordonne, elle est là » (v 9). Mais on oublie de mentionner que, par ailleurs, le livre des Psaumes est rempli de situations d’injustices contraires au projet de Dieu.

On cite aussi volontiers ces versets d’Esaïe : « Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n’y reviennent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et fait germer, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui a faim, ainsi en est-il de ma parole qui sort de ma bouche : elle ne revient pas à moi sans effet, sans avoir fait ce que je désire, sans avoir réalisé ce pour quoi je l’ai envoyée » (Es 55.10-11). Or il existe un long commentaire de ce texte, dans les évangiles, qui s’appelle la parabole du semeur. Et justement, quand le semeur sème, une large partie des graines se perd et ne donne pas de fruit. Et puis, finalement ceux qui « entendent la parole et la comprennent » « portent du fruit » (Mt 13.23). On va donc d’une parole créative à un processus créatif (porter du fruit) et c’est bien là ce que Dieu « désire » pour reprendre le mot d’Esaïe. Cela décrit bien l’ambiguïté du langage et la réinterprétation permanente que j’ai mentionnées. Dieu parle et tout le monde ne l’entend pas. Et ceux qui l’entendent incorporent sa parole, puis portent du fruit.

Dieu n’est pas un algorithme et il nous demande d’être plus que des algorithmes.
Restons-en là pour aujourd’hui.


Il faut arrêter ces bêtises …

Où l’on parle de jeux d’intérêts et de conflits

Suite du post de la semaine dernière …
Il semble qu’Emmanuel Macron ne goûte pas tellement la plainte qui a été déposée devant les tribunaux, pour non respect des engagements climatiques, par les ONG qui portent la pétition « l’affaire du siècle ». Cela l’a entraîné à l’une de ces sorties verbales qui sont sa marque de fabrique. Et comme souvent, disons-le, cette sortie a tout d’un lapsus : on a l’impression irrésistible qu’elle reflète le fond de sa pensée. La formule du jour est donc : « il faut arrêter ces bêtises ». Ses opposants n’ont pas simplement un autre point de vue que lui, ils sont surtout, sous-entend-il, idiots.

Avant de continuer, je suis obligé de dire où je me situe dans ce débat, sinon mon point de vue sera mal compris. Pour commencer, j’ai voté pour Macron à la présidentielle et, qui plus est, aux deux tours. Je ne fais pas partie des déçus de la « macronie ». J’étais, si on peut dire, déçu d’avance : j’ai voté, par défaut, pour ce qui apparaissait, à mes yeux, comme la moins mauvaise option qui m’était proposée. Ensuite j’ai signé la pétition « l’affaire du siècle ». Je fais donc partie des deux millions de français qui ont commis cette « bêtise ».

Quand on feint d’ignorer les jeux d’intérêts, ils font un retour en force

Il vaut la peine d’écouter en entier le petit speech tenu par le président devant les caméras (la vidéo est accessible sur le site de LCI), car il révèle, à plusieurs moments, un biais significatif : il minimise les jeux d’intérêts (et donc les oppositions sociales) au profit d’un raisonnement, réputé absolu, qui distingue les solutions intelligentes des autres. Je cite un extrait : « Je suis pour faire bouger les choses avec beaucoup de force. Je ne préserverai aucun intérêt acquis quand je pense que c’est bon. Tout le monde m’a dit c’est impossible de fermer les centrales à charbon, c’est une très mauvaise décision, vous allez supprimer des emplois. On le fait parce que je suis convaincu que c’est bon ».

Il y a donc « ce qui est bon », d’un côté, et la masse bourbeuse des intérêts acquis, de l’autre. Il est vrai que, sur les questions environnementales, beaucoup d’affirmations scientifiques sont prouvées ou, à tout le moins extrêmement vraisemblables. Donc parler d’une solution « qui est bonne » a du sens. Mais quelqu’un peut-il prétendre ne pas être influencé par des intérêts divers et voir clair, et donc, pouvoir se dispenser de porter attention à des groupes qui ont un autre point de vue et contestent son mode d’action ?
Or, précisément, cet extrait d’intervention est accablant pour Emmanuel Macron, car s’il y a un domaine où il a multiplié les reculades devant les intérêts acquis c’est bien celui de l’environnement. Et puisqu’il parle des centrales à charbon, il faut souligner que c’est une reculade de plus. Ces centrales devaient être fermées en 2022. François de Rugy vient d’annoncer que cette date serait reportée. Il est vrai qu’une des centrales se situe en Loire-Atlantique, département dont François de Rugy a été député, avant d’être nommé ministre …

Dans le même petit discours, Macron dit qu’il ne veut pas sortir du nucléaire trop vite, parce qu’il veut d’abord développer la production à partir d’énergies renouvelables. L’argument est recevable. Or l’argumentaire de François de Rugy laisse songeur : « le calendrier de cessation de production d’électricité à partir de charbon devra bien évidemment prendre en compte la nécessité de préserver la sécurité d’approvisionnement dans un contexte marqué par les incertitudes relatives notamment aux dates de mises en services de l’EPR de Flamanville et de construction de la centrale de Landivisiau et à la durée des visites décennales des centrales nucléaires ». En dehors de la centrale de Landivisiau, on voit que la cessation de la production au charbon est, en fait, suspendue au développement de l’énergie nucléaire ! C’est là, semble-t-il, l’effet d’un lobbying efficace d’EDF pour qui le nucléaire est la « bonne » idée et les énergies renouvelables une idée mal aboutie. Mais cela n’a rien à voir avec la préservation des « intérêts acquis » !

Pendant ce temps-là, la France est en-dessous de la moyenne européenne de la production d’électricité par des énergies renouvelables, loin derrière, dans l’ordre (ce sont les chiffres d’Eurostat) : la Norvège, l’Islande, l’Albanie, l’Autriche, la Suède, le Portugal, le Danemark, la Lettonie, le Monténégro, la Croatie, la Roumanie (tous pays qui utilisent plus de deux fois plus d’énergies renouvelables que la France), ou encore l’Espagne, l’Italie, la Finlande, l’Allemagne et la Slovénie, qui sont au-dessus de la moyenne. La question est : comment font-ils ? Sont-ils plus bêtes que les français ? On objecte, parfois, le recours de certains de ces pays, comme l’Allemagne, au charbon et à la lignite. C’est vrai mais, pour le coup, l’Allemagne a réellement entamé une trajectoire de sortie de ces énergies.

Les points aveugles créés par l’exercice du pouvoir

Je connais, pour ainsi dire par cœur, le mode de raisonnement biaisé employé par Emmanuel Macron. Pour continuer à parler de moi, ma première formation (avant que je fasse de la sociologie) a été une formation d’ingénieur et j’ai fréquenté, pendant toute ma carrière, les ingénieurs des ponts et chaussées (au reste, reconnaissons quand même à ce corps le mérite de m’avoir gardé en son sein et rémunéré pendant toutes ces années!). EDF est tenu par les ingénieurs de mines, mais cela ne change rien sur le fond. J’ai constaté qu’il est souvent très difficile pour un ingénieur d’admettre que la solution à laquelle il parvient est contestable. Le calcul est sensé, précisément, éliminer les jeux d’intérêts. Et les présupposés et préjugés portés par une institution, par un groupe, ou par une personne sont rendus invisibles par l’appareillage technique utilisé.
Dans les domaines du logement et des transports, que j’ai côtoyés de près, l’usager est, par exemple, souvent considéré comme insuffisamment éclairé quand son comportement s’écarte de ce qui a été prévu sur plan.

Ce qui vaut pour l’ingénierie, vaut pour les techniques économiques et administratives qui sont le milieu de formation de notre président. Elles donnent une fausse assurance et biaisent la perception du monde social dans sa diversité.

Et, pour couronner le tout, l’exercice du pouvoir fait perdre du recul. J’ai été très impressionné, à l’époque, par la lecture du livre de Robert McNamara, Avec le recul, La tragédie du Vietman et ses leçons (traduit en français en 1996, au Seuil). McNamara faisait partie des conseillers rapprochés du président Kennedy et il raconte comment une équipe, a priori très compétente (en tout cas elle était réputée telle) a peu à peu perdu pied. Il signale deux phénomènes : d’abord la multiplicité des pressions qui s’exercent de toutes parts, et ensuite le nombre délirant de questions auxquelles il faut trouver une réponse en peu de temps. Cela conduit à prendre des décisions trop rapides sans penser à toutes leurs conséquences. Il l’illustre avec le cas de l’escalade au Vietnam, qu’il relit, bien des années plus tard, sans complaisance.

Le pouvoir doit donc admettre : 1 qu’il doit gérer des rapports de force entre des groupes porteurs d’opinions opposées ; 2 qu’il n’a pas les moyens d’avoir, à lui seul, une juste perception des enjeux et de leurs conséquences.

Tous ensemble … mais comment ?

Revenons au discours d’Emmanuel Macron et citons le contexte de la formule du jour : « La solution est en nous tous, c’est pas le peuple contre le gouvernement sur ces sujets-là, il faut arrêter ces bêtises. C’est nous tous. Les gouvernements doivent bouger, les grandes entreprises doivent bouger, les investisseurs doivent bouger, les citoyens doivent bouger. C’est tout le monde ensemble ». Mais qui parle du peuple ? Les signataires de la pétition sont deux millions. Même en agrégeant des sympathisants, ils ne représentent pas une majorité de français. En tant que signataire je fais partie d’un groupe, nombreux certes, mais un groupe parmi d’autres, qui a son point de vue (lié à son histoire, aux sujets auxquels il porte attention, à ce qui lui semble important, etc.). Et ce groupe a vu quelque chose que les cercles du pouvoir, soit ne voient plus, soit masquent délibérément.

A ce propos, la formule « tout le monde ensemble » est une manière de plus d’ignorer les conflits entre des acteurs aux points de vue hétérogènes, voire opposés. Il est bien sûr souhaitable que tout le monde contribue à la transition écologique. Mais comment produire cet « ensemble » ? Pourquoi les grandes entreprises, les investisseurs et les citoyens dans leur diversité, seraient-ils spontanément alignés ? Il y a une conflictualité dans la société qu’il faut, non seulement accepter, mais aussi mettre en scène et rendre publique, si on veut, in fine, produire de l’ensemble. Sinon les plus habiles ou les mieux introduits tirent les ficelles et cela n’a rien d’une action commune et partagée.

L’amour du prochain et la conflictualité : deux questions liées l’une à l’autre

On sera peut-être surpris que quelqu’un, comme moi, qui se revendique d’un christianisme pacifiste mette autant l’accent sur les lignes de fracture et la conflictualité. Je ne fais là que rejoindre les grands praticiens de la non-violence, comme Gandhi ou Martin Luther King, pour qui la protestation et la conflictualité faisaient partie de la construction de la paix. On confond trop non-violence et passivité. On pense trop à la paix comme une approche paresseuse du social qui essayerait d’ignorer les injustices et les oppositions.

Aimer son prochain c’est aussi lui faire entendre tout ce qu’il refuse de voir, mettre en évidence les angles morts de son point de vue, parce qu’on suppose qu’il peut être assez intelligent et assez ouvert pour en recevoir au moins une partie (et, naturellement, cela suppose d’avoir la même attitude par rapport à ce qu’il nous dit !). Et d’ailleurs, il suffit de revenir au texte du Lévitique lui-même : « N’aie aucune pensée de haine contre ton frère, mais admoneste, oui, admoneste ton compatriote, pour ne pas te charger d’un péché à son égard ; ne te venge pas et ne sois pas rancunier à l’égard des fils de ton peuple : c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lev 19.17-18). Pas de haine, pas de vengeance, pas de rancune, mais admoneste ! Oui, c’est ainsi que je comprends l’amour du prochain.

Et voilà, en l’occurrence, toute ma bêtise !
Sans rancune 🙂 !


La pollution atmosphérique : un cas d’école des enjeux sociaux contemporains

La presse s’est fait l’écho, la semaine dernière, d’une nouvelle étude qui réévalue à la hausse les conséquences sanitaires de la pollution atmosphérique. Tout cela interroge. Mais ce n’est pas dans la presse grand public que l’on trouvera une analyse précise des raisons de cette réévaluation. Pour elle, il importe surtout de susciter quelques frissons d’épouvante chez les lecteurs, ce qui est bien propre à les attirer en nombre. Mais l’examen critique ou un effort pédagogique sont, semble-t-il, moins vendeurs. C’est là le signe d’une première difficulté sur laquelle les sociétés contemporaines butent : la diffusion du savoir y est lacunaire et cela engendre un scepticisme généralisé.

Il est contreproductif de « lancer » des chiffres aussi hasardeux

Cette nouvelle étude multiplie par deux le nombre de morts attribuables à la pollution atmosphérique. Lancé de cette manière, le chiffre fait perdre tout repère. On a l’impression, en partie justifiée, que, finalement, personne n’en sait rien, si on est capable de changer d’estimation de manière aussi radicale en aussi peu de temps.

Pour ma part, je suis allé voir la publication qui est consultable en ligne. La difficulté, dont elle fait état, est de disposer de cohortes de suivi des personnes dans diverses régions du globe. Ici la mise à disposition de nouvelles cohortes, notamment en Chine, a conduit à faire de nouveaux calculs. Mais une fois cela dit, j’avoue que cette étude suscite ma perplexité. J’ai manié le genre d’outils quelle utilise, dans mon activité de chercheur : on prend un résultat (en l’occurrence les accidents de santé en fonction de l’âge) et on essaye de lui attribuer toute une série de causes possibles. Le logiciel permet de distinguer certaines causes comme plus adaptées aux résultats observés que les autres. Il permet de pondérer l’effet probable de chacune des causes, toutes choses égales par ailleurs. Mais les résultats, je le sais d’expérience, sont sensibles à la liste des causes que l’on prend en compte. Dans l’étude présentée, l’échelle géographique des cohortes (pour autant que je l’ai compris) est souvent un pays entier, ce qui est bien grossier. Et on ne prend pas en compte des variables comme le niveau d’éducation dont on sait qu’il a un impact majeur sur la santé. On s’emploie simplement à comparer des causes connues, comme le tabagisme ou l’alcoolisme et la pollution atmosphérique. Avec des hypothèses aussi lâches on peut, effectivement, s’attendre à des résultats qui varient du simple au double. On peut se demander, par exemple, si l’ajout du cas de la Chine, pays où la pollution atmosphérique est importante, mais où, en même temps, la prise en charge sanitaire n’est pas au même niveau qu’en Europe, n’a pas suffi à déséquilibrer le modèle.

Finalement ce genre de travail est contreproductif pour le débat public. Et on a, d’ailleurs, l’impression que les auteurs de l’article sont surtout contents de pouvoir faire le buzz en annonçant un chiffre multiplié par deux. Cela jette le trouble sur la réalité du problème. Car il existe, pendant le même temps, des études sérieuses et précises qui ont essayé de regarder les choses en détail et qui montrent que l’effet est grave et avéré, même si on n’en connaît pas l’ampleur exacte.

Une pollution bien plus étalée qu’on ne l’imagine

Ces études mettent, d’ailleurs, en avant des réalités en partie contre-intuitives. La carte ci-dessous montre la répartition de la pollution aux particules fines sur le territoire français.

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On voit bien ressortir quelques grandes agglomérations. Mais, pour le reste, la carte est assez surprenante. La pollution est plus répartie qu’on ne l’imagine spontanément. La circulation de l’air joue manifestement un rôle : les zones de montagne sont protégées ; le couloir rhodanien semble être un véhicule de premier choix ; etc.

C’est là une autre difficulté de la prise en compte de cette réalité dans le débat public : elle est d’une complexité vite décourageante. J’ai consulté un support de cours sur la pollution atmosphérique. Il mentionne au moins 30 types d’émanations toxiques et, pour chaque type de polluant, les sources sont diverses. Pour ce qui concerne les particules fines, qui sont sur le devant de la scène, en ce moment, les sources se répartissent à peu près en quatre quarts : industrie manufacturière, chauffage des bâtiments, agriculture et transport routier. On peut être étonné que le transport routier ne soit, en l’occurrence, que l’un des quatre facteurs en cause.

On peut aussi se demander si, localement, certaines causes ne sont pas plus importantes que les autres. On se doute qu’au bord du boulevard périphérique parisien, par exemple, le rôle du transport routier va être prépondérant. C’est vrai, mais en partie seulement. C’est là une des autres surprises de ce que l’on peut découvrir dans les études : une partie importante de la pollution des grandes agglomérations vient d’ailleurs. Là on rentre dans des outils de mesure extrêmement complexes, mais une étude reposant sur une instrumentation lourde a montré que même au bord du périphérique, 40 % des particules fines viennent de l’extérieur de l’Ile-de-France. Et si on considère un site dans Paris, un peu à l’écart des grands axes routiers, ce sont les deux-tiers des particules fines qui viennent de l’extérieur de l’Ile-de-France. C’est ce qui explique la carte ci-dessus qui montre que la pollution s’étale bien plus qu’on ne l’imagine.

Un problème d’une échelle bien plus vaste qu’on le suppose et une « solidarité forcée » avec les choix d’autres acteurs, loin de nous

Il n’en reste pas moins que cette pollution est dangereuse. On peut consulter le document assez pédagogique de Santé Publique France si on veut en prendre la mesure.
Mais, et on touche là à une autre difficulté de l’action publique aujourd’hui, comment passer du savoir à l’action ?

Aujourd’hui ce sont les communes des grands centres urbains qui prennent des mesures pour limiter la circulation automobile. C’est utile, mais ce que nous venons de dire montre que c’est insuffisant : les grandes agglomérations se polluent elles-mêmes, mais elles polluent aussi les autres et sont polluées par les autres. Les journées sans voiture, limitées à la petite couronne parisienne, font de l’effet, mais elle n’agissent que sur une part du phénomène.

En fait, nous sommes dépendants, tous, que nous le voulions ou non, de la manière dont se chauffent les autres, des engrais répandus sur les sols agricoles, de la manière dont les industries filtrent leurs déchets et de l’usage des moyens de transport, très très loin de notre domicile. L’action à envisager est multi-niveaux : local, régional, national, européen ; et multi-secteurs puisque plusieurs types d’activités sont impliqués.

On peut se laver les mains d’enjeux aussi complexes et qui impliquent des acteurs aussi éloignés de nous. De fait, en terme d’éthique, cela renvoie à une situation particulière où nous ne sommes pas maîtres du jeu mais où, à l’inverse, une inaction de notre part aura des conséquences néfastes directes pour nous-mêmes. Si nous nous empoisonnons les uns les autres, nous ferons tous partie des empoisonnés.

Agir en dehors de notre zone de confort : le paradigme de l’exil

Cette situation : non maîtrise, d’un côté, mais conséquences pour nous-mêmes, de l’autre, concerne, en fait beaucoup d’enjeux de sociétés contemporains. C’est en cela, répétons-le, que la pollution atmosphérique représente un cas d’école. Comment l’aborder ?

Dans ce genre de cas, je suis souvent inspiré par la manière dont le prophète Jérémie a reformulé la foi dans la situation particulière d’exil que connaissaient les juifs. Quand ils étaient sur leur territoire, en Judée, les juifs étaient maîtres du jeu et pouvaient construire la société à leur guise. Et, spontanément, nous sommes portés à concevoir l’éthique à partir de ce modèle. En exil, à l’inverse, beaucoup de choses leur échappent. Ils n’ont pas accès aux cercles du pouvoir et la société babylonienne va, semble-t-il, de l’avant sans s’occuper d’eux. On voit que cet état des choses correspond bien mieux à la configuration que j’ai décrite dans ce post.

Or Jérémie ne décrit pas cette situation comme une perte. Il considère même que la fraction du peuple d’Israël qui est partie en exil est plus fidèle à sa vocation que la fraction qui est restée sur place (c’est la parabole des deux paniers de figues, Jr 24). L’idée sous-jacente est que la proximité du pouvoir ne donne pas que de bonnes idées. Cela crée une distorsion de la perspective. On le voit aujourd’hui où les différents pouvoirs ne cessent d’être soumis à la pression de lobbies divers et tendent à s’absorber dans des stratégies où la préservation de son pouvoir est un but en lui-même. Donc, les juifs légèrement décalés, qui voient les choses avec un peu de distance, en exil, comprennent mieux le projet de Dieu que ceux qui sont restés à Jérusalem et qui s’enferment dans leurs petites combines de pouvoir.

Mais alors, quelle éthique définir dans cette situation de décalage ? Jérémie le dit dans une lettre qu’il écrit aux exilés, à Babylone : « travaillez au juste fonctionnement de la société où je vous ai placé, car de son juste fonctionnement dépend le vôtre » (Jr 29.7). Je traduis le mot « paix » du texte hébreux par « juste fonctionnement ». En français le mot paix a une acception beaucoup plus étroite qu’en hébreux (où il inclut la justice, le bien-être, l’harmonie sociale, etc.). On lit bien : « travaillez à » et non pas « produisez ». Il n’est pas question pour les juifs en exil de prendre le pouvoir, mais de « contribuer à » en mettant à profit leur regard latéral particulier.

Pour revenir à la pollution atmosphérique nous éprouvons un double exil.
D’abord nous nous sentons perdus face à la complexité des questions évoquées. Mais si nous refusons de baisser les bras comme cette « éthique de l’exil » nous y encourage, cela suppose d’aller explorer ces territoires cognitifs que nous maîtrisons mal, pour faire un effort de compréhension et de ne pas nous contenter de voir défiler des chiffres dans la presse, en poussant des cris d’horreur.
Ensuite nous voyons que l’action locale ne suffit pas. Mais, pour autant, cette action locale est une occasion d’apprentissage qui nous rend pertinents pour interpeller ensuite les pouvoirs d’un autre niveau. Nous pouvons « contribuer à », à notre mesure, et c’est là l’essentiel.

L’espérance, au milieu d’un monde qui nous dépasse

Il y a des œuvres d’art qui me retiennent immédiatement et que je peux revoir régulièrement, par la suite, sans cesser d’être impressionné. C’est le cas, autant pour des œuvres classiques que pour de l’art contemporain. Je me souviens du choc que j’ai eu, la première fois que j’ai vu une des installations de l’Argentine Liliana Porter. Au-delà de Coulommiers, à Boissy-le-Châtel, une vieille imprimerie a été transformée en lieu d’exposition par des galeristes italiens : Galleria Continua. Le bâtiment est immense et, au milieu de ces anciens hangars industriels, on découvrait de minuscules personnages, absorbés dans des tâches hors d’échelle pour eux.

Installation de Liliana Porter à Boissy-le-Châtel (courtoisie de la galerie Mor Charpentier) en 2015.
Photo Frédéric de Coninck

La signification première est évidente. Ces mises en scènes appartiennent à une série appelée « travail forcé ». Elles nous parlent de l’aliénation au travail. Mais l’emploi de figurines qui ressemblent à des jouets, véhicule un deuxième sens, qui renvoie à l’enfance, voire au jeu. Cela installe, en fait, une tension entre le désespoir et la tendresse, entre la distance et la proximité. Liliana Porter affirme, d’ailleurs, elle-même: « au travers de l’humour, je parviens à exprimer un certain degré de compassion » (Liliana Porter in conversation with Inés Katzenstein, Fundación Cisneros, 2013) . La distance de l’humour n’engendre, chez elle, ni cynisme, ni ironie, mais, comme elle le dit, de la compassion.

J’ai vu, par la suite, d’autres installations de cette artiste. Toutes n’évoquent pas des situations de travail. A la Biennale d’art contemporain de Venise, en 2017, elle avait présenté « l’homme à la hache et autres brèves situations », dont on voit une partie ci-dessous.

Installation à la Biennale de Venise en 2017.
Photo Frédéric de Coninck

La dimension tragique n’est pas absente, non plus, dans ce travail. On hésite, cependant, sur le rôle à attribuer au personnage qui tient la hache. Si on suppose qu’il est l’auteur du capharnaüm, cela voudrait dire qu’il va à reculons, ce qui ne colle pas tout à fait. On a plutôt l’impression d’une destruction qui le dépasse et dans laquelle il cherche sa place. Et, une fois encore, chez Liliana Porter, tout est affaire de tensions et de contrastes. La destruction cohabite chez elle avec le thème de la reconstruction. A droite de cette scène, à Venise, un personnage paisible, se livrait à une méditation aérienne, là aussi trop grande pour lui.

Figurine en contrepoint, dans l’installation de Venise, en 2017.
Photo Frédéric de Coninck

On se doute que la disproportion est au cœur du propos de cette artiste. Elle représente un monde qui dépasse de très loin les acteurs qui s’y agitent. Les larges espaces vides qu’elle laisse autour d’eux construisent, malgré tout, un silence, où le recul, la méditation et la recherche du sens peuvent se déployer.

De quelle espérance parlons-nous ?

Liliana Porter ne revendique pas de foi religieuse particulière, même si une forme de mysticisme émane de ses travaux. Mais elle rejoint le sens que je peux donner à l’espérance dans la société d’aujourd’hui. C’est une espérance qui ne va pas de soi, face à un monde complexe, dont les interactions mondialisées nous impressionnent et nous dépassent.
Un ami agnostique, que j’ai informé de la création de ce blog, a commenté d’une manière forte le mot « espérance » qui figure dans son titre : « A mes sœurs et frères sincèrement croyants j’adresse, très fraternellement, ce passage sublime des Pensées de Blaise Pascal, écrit en 1670 : « En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature, et regardant tout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant ; j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est, et sans avoir aucun moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre pas en désespoir d’un si misérable état ». C’est là un fort beau commentaire des œuvres que j’ai brièvement présentées.

Pour ma part, et j’en ai souvent plaisanté avec mon ami, je suis moins porté à la métaphysique que lui ! Pour moi, Dieu vient me rejoindre au milieu des décombres. C’est la présence fraternelle de Jésus-Christ qui m’accompagne jour après jour.
En ce moment, au début du carême, je relis, forcément les passages des évangiles où Jésus se dirige vers la confrontation finale. Le tragique est là, sans aucun doute. Mais, dans l’évangile de Marc que je lis en ce moment, on voit qu’il y a une différence entre le raisonnement des disciples et celui de Jésus. Les disciples ne veulent accorder de sens qu’à ce qui est grand (Mc 9.34). Et forcément, si on prend garde à l’échelle du monde qui nous dépasse, il est clair que nous ne serons jamais à la hauteur. Mais Jésus revient sur terre, dans des gestes quotidiens à qui il donne tout leur sens : accueillir un enfant, offrir un verre d’eau à celui qui a soif (Mc 9.37 et 41).

Et, donc, je reviens aux petites figurines. C’est à ce niveau que le Christ vient me rejoindre et il travaille à mes côtés. Et l’espérance qui m’habite trouve sa source dans sa présence, au milieu des mille gestes, joies et peines du quotidien.
Je peux le dire autrement. Jésus parle à ses disciples de sa mort prochaine, mais, perdus dans leurs rêves de grandeur, ils ne comprennent rien à ces paroles. Or ce que dit Jésus est que les gestes d’attention à l’autre, qui sont à la portée de chacun, sont de même nature que le don de lui-même qu’il fera sur la croix. Bien sûr, ce geste du Christ a quelque chose d’unique et de cosmique. Mais il donne sens à ce qui tisse nos journées. Et la résurrection, qui est notre espérance, ne survient que sur l’horizon de la générosité que tout un chacun peut mettre en action, même dans un contexte défavorable.
Mon ami agnostique me cite, également, la première épître de Jean : « Dieu, nul ne l’a jamais vu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous » (1Jean4.12). C’est bien là mon expérience, autant que mon espérance.


Le mouvement des gilets jaunes, symptôme d’une crise profonde

Quand des inégalités construites par et autour de la mobilité se révèlent au grand jour

Il m’a longtemps été difficile de tirer des fils d’analyse clairs d’un mouvement aussi divers que celui des gilets jaunes. Je n’ai, d’ailleurs, pas la prétention d’en proposer un tableau complet. Des mouvements opportunistes se greffent, par exemple, toujours, sur des mouvements de ce type. Certains veulent en découdre, d’autres en profitent pour ressasser leur haine et leurs préjugés. Mais ce qui m’intéresse est d’un autre ordre. Cela a à voir avec que l’Ancien Testament nomme le « cri du pauvre ». Il est correct je pense d’évoquer un « cri ». Au bout d’une somme de frustrations, de souffrances et d’humiliations, il serait assez outrecuidant de demander, pour couronner le tout, à celui qui « gueule » d’avoir un langage plus châtié et plus facile à comprendre !

C’est, de fait, le caractère désordonné, partant dans plusieurs directions différentes, associant des revendications hétérogènes, du mouvement qui m’a, à la fois, intrigué et longtemps laissé perplexe. Il est assez difficile de savoir qui exactement descend dans la rue. Mais l’IFOP a usé d’une démarche indirecte assez astucieuse pour y voir clair. Il a cherché à savoir, non pas qui manifeste ici ou là (ce qui serait impossible à capter avec un sondage), mais quelles catégories de personnes se sentent proches de, voire tout à fait en ligne avec les manifestants. Et finalement cela confirme une impression intuitive: on voit ressortir les catégories d’ouvrier et d’employé et, d’un point de vue géographique, les zones périurbaines. Naturellement il s’agit de tendances générales qui ne disent rien sur la particularité de telle ou telle configuration locale.

Or si je rapproche ces catégories de la question essentielle qui a lancé le mouvement, à savoir l’usage de l’automobile, cela m’évoque plusieurs éléments qui ressortaient d’enquêtes auxquelles j’avais participé, il y a quelques années, dans le Laboratoire Ville, Mobilité, Transport.

De la mobilité choisie à la mobilité subie

Disons-le en une formule : il y a quelque chose de pourri dans l’usage de la mobilité. L’après-guerre a été marqué par l’accès progressif de toutes les couches de la société à l’automobile. Et on a beaucoup glosé sur l’inégalité d’accès des uns et des autres à la mobilité. On a aussi beaucoup scruté la structuration des lignes de transport en commun qui, à densité de population égale, désavantageaient parfois les quartiers pauvres.
Mais il y a quelque chose de moins visible et de pourtant critique : le fait que tout le monde puisse, finalement, bouger assez facilement a été utilisé par les riches (ou ceux qui sont en situation de pouvoir) pour que les pauvres (ou ceux qui dépendent d’eux) se déplacent à leur place.
La mobilité n’est donc pas toujours l’équivalent de liberté ou de découverte. Elle peut aussi être le signe d’une dépendance : un pis aller, une contrainte que l’on subit.

Une fois que l’on a pris conscience de ce phénomène, toute une série de constats surgissent.
La région Ile-de-France, par exemple, mène une fois tous les dix ans (à peu près) une grande enquête pour connaître les déplacements quotidiens des franciliens. Il s’agit d’une enquête énorme (plus de 40.000 personnes sont interrogées) ce qui permet de regarder les choses très en détail. Lors de la dernière enquête (en 2010), un constat qui heurte les représentations spontanées ressortait nettement : parmi les salariés, les cadres étaient les plus gros utilisateurs des transports en commun (et ceux qui utilisaient le moins leur voiture) et les ouvriers ceux qui utilisaient le moins les transports en commun (et le plus leur voiture).

Source : Observatoire de la Mobilité en Ile-de-France, EGT 2010

La raison essentielle de cet écart est que le lieu de travail des ouvriers est souvent situé dans des zones périphériques, mal desservies par les transports en commun et qu’un nombre significatif d’ouvriers travaillent en horaires décalés, à l’heure où les transports publics sont sporadiques, voire inexistants. Et il en va de même, jusqu’à un certain point, pour le lieu de résidence : beaucoup de cadres habitent dans des centres urbains, bien reliés au métro ou au réseau de trains de banlieue, là où le coût du foncier est dissuasif pour les ouvriers.
Ce que de telles considérations révèlent est que l’usage de l’automobile n’est plus guère un plaisir en elle-même (son usage n’augmente plus que faiblement depuis une quinzaine d’années). Sitôt qu’il est possible de faire le même déplacement, de manière assez rapide et confortable avec les transports en commun, les gens basculent. Et c’est ce que l’on observe dans cette enquête de 2010.
Et cela met en évidence des inégalités d’un nouveau genre : les personnes qui ont les moyens habitent des quartiers bien équipés, bien desservis par les réseaux de transport public et elles ont tout à portée de la main ; les autres sont rejetées dans des quartiers périphériques où l’usage de la voiture est une nécessité (et pas forcément un plaisir).

Et cette inégalité se renforce, du fait que l’approvisionnement des centres-villes est assuré par des réseaux logistiques nombreux et complexes … au sein desquels les ouvriers travaillent comme chauffeurs et/ou livreurs, ou comme manutentionnaires dans des entrepôts. C’est ce que je disais : les pauvres se déplacent pour les riches tandis qu’ils ne profitent pas, pour leur part, des aménités qu’ils produisent.

De fait, beaucoup de métiers d’exécution (ouvriers ou employés) supposent aujourd’hui de se déplacer. Les ouvriers travaillent de moins en moins en usine et de plus en plus, soit dans des entrepôts périphériques, soit sur des lieux variables, au cœur des villes. Une évolution moindre, mais semblable, touche aussi les employés. Les chiffres du ministère du travail sur les tendances actuelles de l’évolution du marché du travail montrent, globalement, un tassement des métiers d’ouvriers et d’employés qualifiés. Cela, déjà, met ces groupes sociaux en situation de faiblesse, car ce n’est justement pas de l’autre côté de la rue qu’ils peuvent trouver du travail. Ils doivent, souvent, se résoudre à aller loin de leur domicile pour en trouver. Par ailleurs, un grand nombre des sous-catégories d’ouvriers ou d’employés qui tirent leur épingle du jeu, dans ce contexte globalement défavorable, ont trait à la logistique ou supposent des déplacements sur site : aides à domicile, gardiens et agents de sécurité, ouvriers du bâtiment, agents d’entretien, employés de maison, conducteurs de véhicule, ouvriers de la manutention, agent d’exploitation des transports. Même des tâches comme la maintenance relèvent de plus en plus de contrats de sous-traitance où des équipes mobiles interviennent à droite et à gauche.

Cela veut-il dire que la mobilité dans l’entreprise est devenue plus un signe de domination qu’un signe de pouvoir ? Il ne faut pas trop simplifier et il convient, évidemment, de distinguer entre mobilité choisie et mobilité subie. Mais, déjà, dans les années 80 on avait noté un tassement de la mobilité, pour motifs professionnels, des cadres et une forte croissance de la même mobilité des ouvriers. Et, au sein même de la population des cadres, nous avons rencontré, à l’occasion d’une enquête dans une grande entreprise industrielle, au début des années 2000, des cadres las des déplacements de longue portée qu’ils devaient effectuer et qui, dès qu’ils le pouvaient, envoyaient un collaborateur à leur place. Ces mêmes cadres soulignaient que les plus mobiles étaient devenus les techniciens qui se déplaçaient, de site en site, pour régler les machines, au gré des changements de stratégie de la direction générale, qui faisait migrer régulièrement les lignes de production d’une usine à une autre.

Donc si on parle d’empreinte carbone liée aux transports, il faut dire que l’empreinte carbone des populations privilégiées qui habitent dans les centres-villes est largement une empreinte induite par tous les déplacements qu’ils font faire à d’autres. Les rapports de domination ont, donc, pénétré cette ressource qu’est la mobilité pour se l’approprier très largement.

Les habitants des zones périurbaines sont rarement des utilisateurs enthousiastes de la voiture

Ce caractère subordonné de beaucoup de mobilités dans le cadre du travail, se double d’une dépendance à l’automobile pour la vie quotidienne, dans les zones périurbaines. Dans l’imaginaire social on associe plutôt les zones de pauvreté aux grands ensembles et aux cités. Mais si vous scrutez les photos diverses qui ont été prises du mouvement des gilets jaunes (parfois par les manifestants eux-mêmes) vous y verrez peu de visages évoquant une origine africaine. Ces populations-là restent, dans leur majorité, en périphérie immédiate des grandes agglomérations. Les personnes menacées dans les zones périurbaines sont justement celles (ouvriers ou employés qualifiés) qui ont cherché à accéder à un logement indépendant, là où elles pouvaient. Elles ne sont pas les plus pauvres parmi les plus pauvres, mais elles sont, répétons-le, dans un segment d’emploi actuellement en contraction.

Et une fois encore, la mobilité réputée facile a été utilisée pour régler un conflit social. Plutôt que de concevoir des modes de coexistence dans les zones agglomérées, on a trouvé facile de proposer des logements éloignés, là où le foncier était peu cher. Au final, il arrive que les habitants du périurbain aient des budgets de transport (en comptant le coût d’achat de l’automobile) supérieurs aux budgets de leurs logements.

Lorsque nous avions collaboré à des enquêtes, dans le périurbain, nous n’avions entendu personne nous parler de l’usage de la voiture comme d’une joie. Personne ne s’imaginait en chevalier des temps modernes en train de sillonner la campagne pour son plaisir. Au contraire, presque tout le monde faisait des calculs pour regrouper ses déplacements et les économiser. La mobilité des adolescents passait souvent par le covoiturage. Avant même que l’essence soit chère, c’est le temps passé sur les routes qui était le fardeau à alléger. Les courses, par exemple, étaient optimisées. Souvent les personnes interrogées disaient qu’elles n’avaient pas envie de faire du lèche-vitrine dans les grands centres commerciaux. Elles avaient leur propre manière de construire une forme de sobriété en ressortant moins de chez elles une fois qu’elles y étaient rentrées.

Dans un tel contexte, où le temps coûte cher, on voit bien comment la limitation de vitesse à 80 km/h a pu être perçue. Et on voit bien aussi ce qu’a pu provoquer l’augmentation du prix d’usage de la voiture.

Et l’écologie dans tout ça ? Les limites des solutions simplement fiscales

Une fois que l’on a dit tout cela, il n’en demeure pas moins que l’usage actuel que notre société fait de la mobilité n’est pas soutenable. Et quand on dit « l’usage de la mobilité » il faut entendre non seulement le nombre de déplacements, mais aussi la manière d’user et d’abuser de la mobilité pour régler les rapports sociaux.

La plupart des politiques d’état jouant, aujourd’hui, sur des clefs de financement, on comprend bien l’idée de taxer les mobilités les plus énergivores (quoique l’avion fasse bizarrement exception à cette règle) : en renchérissant le coût du transport, on suppose que vont émerger des pratiques qui tablent plus sur la proximité. Mais on voit que l’outil, manié sans discernement, est trop grossier et qu’il transforme ceux dont la mobilité n’est pas vraiment un choix en véritables dindons de la farce du développement durable.
En fait, toutes les politiques qui ont été menées pour limiter l’usage de la voiture n’ont eu de succès qu’à partir du moment où elles ont aussi ouvert la voie à des solutions alternatives. Les premières rues piétonnes, ouvertes en France, dans les années 1970, ont dû, ainsi, faire la preuve que l’accès aux commerces et aux habitations restait possible, modulo une autre manière d’organiser les circulations et le stationnement dans le centre-ville. Et l’histoire s’est poursuivie sur le même mode : il n’y a jamais eu de transition facile du tout automobile à une autre manière de fonctionner.
Y a-t-il des alternatives dans les zones périurbaines ? Elles ne sont pas si faciles à trouver. Et on a vu que le problème n’est pas simplement celui du lieu de résidence, mais aussi celui du lieu de travail. C’est plutôt globalement, au moins dans un premier temps, qu’il faut prendre conscience que l’urbanisation dans les zones périurbaines est à bout de souffle. Quelqu’un qui, comme moi, sillonne à l’occasion les routes de la Seine-et-Marne, sait qu’aux heures de pointe le réseau routier secondaire est saturé. Les automobilistes sortent, le soir, des autoroutes bouchées pour faire la queue, ensuite, de rond-point en rond-point. Et le matin ils font la queue pour sortir de chez eux. Il faut trouver des solutions pour le périurbain, mais il faut aussi arrêter de penser que le périurbain est une solution.

Alors ?
Dans le domaine des transports, l’argent public est, aujourd’hui, massivement employé pour investir dans des infrastructures. Cela peut être utile quand on laisse de côté les investissements routiers pour investir dans des pistes cyclables ou des réseaux de transport en commun. Une solution passe, effectivement, par la substitution d’un type de transport à un autre. Mais on n’échappe pas toujours à la tentation irrépressible d’élargir les tuyaux, pour permettre « toujours plus de mobilité », en se donnant bonne conscience parce qu’il s’agit d’une mobilité « verte ». Or on a vu que la mobilité n’est pas toujours la solution et qu’elle peut même être le problème.

Il y a une voie d’action qui n’est pas directement entre les mains de l’état, mais que l’état peut néanmoins soutenir, c’est de travailler sur l’aménagement des périphéries immédiates des zones agglomérées. C’est sans doute là que la marge d’action est la plus grande aujourd’hui. On a beaucoup fait pour l’aménagement des centres-villes et cela a contribué au prestige de certaines grandes agglomérations. Il est parfaitement possible de profiter des avantages de la densification dans des zones moins prestigieuses, mais cruciales pour l’avenir des mobilités. C’est là plus un travail de fourmi, qui est d’ores et déjà à l’œuvre. Beaucoup de communes déjà relativement denses travaillent, actuellement, à « boucher les trous », à construire des tissus urbains mieux structurés, à réfléchir à une ville utilisable à pied.

Pour tout ce qui échappe à la mobilité pédestre ou cycliste, la stratégie de base, dans les zones agglomérées, est de massifier les flux. La Seine-Saint-Denis est en train, par exemple, de développer un réseau de tramways sur l’ensemble de son territoire. La massification des flux passe également par l’usage de la livraison ou la délivrance des services à domicile (et cela fonctionne aussi dans les zones périurbaines). Mais c’est là qu’il faut être vigilant : est-ce qu’au total on diminue les mobilités ou est-ce qu’on les augmente ? La chose est à considérer au cas par cas. Et, par ailleurs, que penser des conditions de travail de ceux qui se déplacent ? C’est un autre point de vigilance.

Ce qui est clair c’est que l’on n’a pas encore tiré parti de toutes les ressources de la proximité. On a tellement pris l’habitude d’utiliser, à peu de frais, des solutions lointaines qu’il faut faire un effort pour reconsidérer l’intérêt de ressources ou de personnes proches. Tout ce qui concerne ce qu’on appelle « les cycles courts » d’approvisionnement et de recyclage est encore à l’état d’ébauche. On pourrait aller beaucoup plus loin. Et les solutions que l’on peut trouver, y compris dans les tissus périurbains, pour déplacer les contraintes, passent par la mobilisation de collectifs locaux qui peuvent imaginer ensemble de nouvelles voies d’action. Il peut y avoir de la conflictualité dans ces rencontres locales. Les questions sociales escamotées par l’usage de la mobilité peuvent faire retour brutalement. Mais est-ce qu’après tout, ce n’est pas une chance de devoir, à nouveau, faire face à des personnes en chair et en os, avec qui nous partageons une communauté de destin ?
Il me semble que les chrétiens, au moins, devraient en être convaincus. La mobilité a certes des vertus, mais elle a produit, aussi, une atomisation sociale et des inégalités largement masquées dont on voit les effets délétères aujourd’hui.

La pression au travail racontée par Top Chef

Oui, c’est la vérité : je suis gourmand ! Et une émission comme Top Chef, qui passe de nouveau sur M6, en ce moment, me fait saliver. A distance, on doit se contenter du visuel de l’assiette et des commentaires de ceux qui goûtent, mais c’est assez suggestif !
Pendant ce temps, mon passé de sociologue du travail reste aux aguets et, de fait, je suis frappé par la manière fortement biaisée dont on parle, ici, des ressorts de la performance. C’est même une sorte de cas d’école des pratiques managériales qui conduisent à mettre, aujourd’hui, la pression sur les salariés et sur les organisations, alors même que les ressorts de la qualité du travail sont souvent ailleurs.

« Se donner à fond « , « ne rien lâcher »

Les candidats sont tous des cuisiniers confirmés et il est clair qu’ils possèdent une forte technicité et de nombreux savoir-faire. Or ces compétences techniques ne sont pas censées les différencier les uns des autres. On leur lance, certes, des défis qui les font sortir de leur zone de confort, mais il n’en reste pas moins, en les voyant travailler, que l’on voit parfaitement que certains sont plus à l’aise, dominent mieux le sujet, ont plus de « bouteille » que les autres. Au lieu de cela, on ne cesse de commenter et de les faire commenter leur « motivation ». Tous sont supposés « se donner à fond », ne « rien lâcher » et autres expressions destinées à souligner leur investissement.

Des comptes à rebours anxiogènes

Les assiettes et les recettes imaginées par les candidats sont jugées sur leur cohérence et sur leur originalité. Or, une fois que le thème du jour est lancé, le montage les montre tous se précipiter au garde-manger pour « faire leurs courses ». Mais il est difficile d’imaginer que les bonnes idées leur viennent en une fraction de seconde et qu’ils ne prennent aucun moment de recul et de réflexion pour monter leur projet. En tout cas, les études de psychologie sont unanimes pour dire que la créativité procède d’une capacité de recul par rapport à la situation présente. On ne voit rien de cette prise de recul (il est vrai assez peu « vendable » d’un point de vue visuel). Au contraire, on voit des personnes qui ne cessent de s’agiter, collées à ce qu’elles sont en train de faire et le nez dans le guidon. La pression sur le temps est, d’ailleurs, théâtralisée régulièrement par des comptes à rebours anxiogènes.

Tout cela ressemble beaucoup à ce que l’on peut observer dans nombre de situations professionnelles. Les salariés y sont mis sous pression, doivent faire face à l’événement en permanence, réagir rapidement et, surtout, « se donner à fond ». On juge de leur investissement personnel. Autour de l’émission Top Chef, les réseaux sociaux s’agitent. On y commente sans fin, la crise de nerf de X, le mot de travers de Y, le comportement de Z. Bref on porte des jugements moraux sur le respect dont fait preuve l’un, ou le dilettantisme de l’autre. Là aussi, cela renvoie à ce que les enquêtes en entreprise montrent : la réussite d’un salarié est vite ramenée à sa responsabilité morale. S’il échoue ou s’il se retrouve au chômage il doit s’en prendre à lui-même, en premier lieu.

Le principe de l’émission Top Chef est celui d’un concours par élimination. Il n’est donc pas surprenant que la hiérarchie des candidats soit remise en jeu à chaque fois. Mais ce n’est pas étranger, non plus, à la remise en question perpétuelle des individus dans les organisations, qui doivent faire leurs preuves en permanence et quêter sans fin le regard de l’autre pour se réassurer quant à leur valeur.

Tout ce que nous relevons renvoie, en fait, à la manière dont l’économie libérale d’aujourd’hui construit une concurrence directe entre les personnes et tente de mobiliser les individus dans leurs ressorts émotionnels les plus profonds. Il n’est pas certain que cette stratégie soit efficace, même si elle est à la mode. Il est certain, en revanche, qu’elle met les individus en danger et qu’elle provoque des crises subjectives graves (épuisement professionnel, épisodes anxieux, etc.).

Regard théologique sur la valorisation du travail.

Or un lieu commun voudrait qu’une telle manière de faire, inspirée du libéralisme Nord Americain, soit « protestante ». C’est un étiquetage spontané assez fréquent. Et on cite de manière hâtive des travaux, comme ceux de Max Weber, qui ont relié protestantisme et capitalisme. Mais faisons un bref retour en arrière historique. Il est vrai que Luther a inclus le travail comme faisant partie intégrante de la vocation du chrétien. Il le faisait en réaction à la théologie médiévale qui dévalorisait les laïcs au profit des clercs. Il voulait donc montrer la valeur éminente de l’activité de chacun aux yeux de Dieu. Par la suite, dans le puritanisme, un glissement problématique s’est opéré. On est passé de : le travail fait partie de ma vocation ; à : ma vocation se résume à mon travail. La réussite dans le travail s’est, alors, plus ou moins, substituée au regard de Dieu. Et le lien entre pauvreté et paresse a pris de l’ampleur. L’idée que chacun doive sa réussite à ses seuls mérites s’est donc répandue.

Or ce n’était pas là l’idée de Luther et ce n’est pas non plus de cette manière que je lis la vocation de tout un chacun dans le corpus biblique.
Quand Dieu appelle des prophètes, il les met, précisément, en garde contre le regard des autres qui, en général,  n’apprécieront pas leur message. Mais il appelle aussi des personnes ordinaires, pour des projets moins héroïques. Ces personnes répondent « dans la foi », à un appel qui relève de « la grâce ». Ce sont là des catégories théologiques centrales du protestantisme. Et elles ont des contreparties dans les pratiques concrètes. Dieu appelle les croyants à nouer avec lui des relations de confiance (ce qu’on nomme la foi) et de long terme et il n’est pas sans cesse en train de semer le doute sur la valeur qu’il accorde à chacun (cette valeur relevant de sa grâce).
Et les rapports Dieu-hommes servent de modèle aux rapports hommes-hommes. Si protestantisme il y a, il faut dire que la mise sur le grill continue des salariés, les raisonnements à court terme, les décisions impitoyables, sont étrangères à cet univers. Et il y a un écart important entre travailler pour rendre service aux autres et travailler en étant suspendu à l’évaluation des autres.

Il n’est pas étonnant, pour revenir à Top Chef, qu’une émission de télévision épouse les manières de penser dominantes du moment. Et on voit bien ce qu’elles peuvent avoir de grisant. Les décharges d’adrénaline, le trop plein d’émotions, les états d’âme de tel ou tel captent facilement l’attention. Mais ils mettent les acteurs sur le fil du rasoir.
L’univers réel de la cuisine est lui-même un univers dur et stressant. Mais, précisément, c’est un secteur où les dégâts collatéraux sont importants et les blessures personnelles profondes. Or il n’est pas inévitable qu’il en soit ainsi.