Le travail soigne-t-il ou rend-il malade ?

On ne s’en rend pas forcément compte, mais la santé mentale des Français se dégrade. Elle engendre 14% des dépenses de santé : plus de 23 milliards d’euros par an, ce qui, quand on y réfléchit, est un chiffre énorme. Les confinements liés au COVID ont provoqué un pic, mais déjà, au cours des années 2010, les épisodes dépressifs ou anxieux, mineurs ou majeurs, avaient beaucoup augmenté (ils ont doublé entre 2014 et 2019 pour les hommes et augmenté de 50% pour les femmes qui partaient de chiffres plus élevés). Ils sont revenus, aujourd’hui, au niveau de 2019 et c’est, donc, une évolution sociale, antérieure au COVID lui-même, qui est en cause.

Les causes de cette dégradation sont multiples : perte de sens, isolement croissant, écoanxiété. Elles peuvent aussi résulter de situations pratiques qui mettent en tension ou qui sont objectivement anxiogènes. De ce point de vue, le travail peut aussi bien soigner que rendre malade : soit conférer un rôle et une activité dans le jeu social, soit, au contraire, enfermer dans un jeu de contraintes qui écrase. La conjonction, par exemple, d’une faible autonomie dans le travail et d’un fort niveau de contraintes, rend malade.

La pression croissante dans le travail rend malade

Aimer son prochain, c’est aussi se préoccuper des conditions de vie qui lui sont offertes ou imposées. Or ce qui se noue dans le travail dit beaucoup sur les rapports de domination, ou, au contraire, de coopération et d’ouverture qui se nouent dans la société : c’est une matrice de base qui conditionne souvent ce qui se joue dans les autres rapports sociaux.

Dans un document de synthèse publié, cet été, par le Ministère du Travail [1], on lit que les personnes qui déclarent avoir une bonne autonomie dans le travail avec pas trop d’intensité, font trois fois moins d’épisodes dépressifs ou anxieux que ceux qui déclarent une faible autonomie et une grande intensité ! Les auteurs vérifient (avec un luxe de précautions méthodologiques et d’outils mathématiques qui les honore, mais dont je vous fais grâce) que cela ne se résume pas à des caractéristiques de la personne qui préexisteraient à la situation de travail : quelqu’un qui va mal décrochera sans doute un travail moins motivant que la moyenne, mais la situation de travail actuelle joue, bel et bien, un rôle avéré.

On devine les inégalités sociales que cela provoque. Les femmes font deux fois plus d’épisodes dépressifs ou anxieux que les hommes. Elles expriment, sans doute, plus directement leur malaise. Mais elles sont, également, beaucoup plus sous tension : devant assurer une plus large part du travail domestique en sus de leur profession, se trouvant plus souvent seules avec des enfants et donc, avec une intensité du travail global plus élevée et moins de marge de manœuvre. Une autre inégalité se voit en suivant le niveau de diplôme : avoir un niveau de diplôme supérieur au bac protège. C’est, en effet, souvent le moyen d’avoir des métiers avec plus d’autonomie.

L’intensité du travail, aujourd’hui, doit beaucoup à des prescriptions qui s’ajoutent de manière désordonnée et contradictoire. Elle est le signe, en elle-même, d’une position subalterne où on n’a pas la possibilité de discuter ce qui est demandé. Dans les enquêtes citées par le document, on la mesure au travers de la réponses positive à diverses questions comme : « travailler sous pression » ; « on me demande une quantité de travail excessive » ; « devoir toujours ou souvent se dépêcher pour faire son travail » ; « penser à trop de choses à la fois » ; « faire trop vite une opération qui demanderait du soin » ; « changements imprévisibles ou mal préparés » ; etc. La liste des items rappellera sans doute des contextes de travail familiers à beaucoup de salariés. Mais ce n’est pas parce que ce genre de pression désordonnée devient la norme que cela n’a pas de conséquences néfastes sur la santé. On ne peut pas demander sans cesse tout et son contraire à des salariés sans les mettre subjectivement en difficulté.

Le risque d’un travail en voie d’automatisation ou automatisable

Les auteurs de l’étude ont, par ailleurs, porté attention aux tâches qui paraissaient les plus faciles à automatiser (les plus standardisées et les plus normalisées). Elles provoquent une fragilité psychologique particulière chez les personnes qui les accomplissent. En utilisant des modèles qui permettent de raisonner « toutes choses égales par ailleurs » (ici aussi, je vous fais grâce des détails passablement techniques qui rendent une telle approche possible), on voit que cette fragilité est liée au risque perçu de perdre son emploi, ou bien de devoir changer de type ou de lieu de travail.

En clair, on peut discuter des effets macro-économiques des processus d’automatisation en cours, en disant, par exemple, qu’ils élèvent le niveau global de qualification des salariés. Mais ils engendrent des victimes collatérales qui sont loin d’être certaines de retrouver une place dans les postes de travail reconfigurés.

De fait, au fil du temps, ce sont les catégories d’ouvriers et d’employés dont les effectifs décroissent et elles sont prises en ciseau entre des professions intermédiaires qu’elles ne peuvent pas toutes intégrer et un fort volant de personnels de service (en position totalement subalterne), qui se maintient et qu’elles ont peur de devoir rejoindre. Et cette mise en tension a des conséquences sociales et électorales non négligeables : c’est là que l’on trouve les principaux réservoirs des votes populistes. D’ailleurs, et comme je l’ai écrit ici-même, le fait d’aller mal, physiquement ou mentalement, est corrélé au vote populiste.

On ne peut pas, en tant que chrétiens, se contenter d’une politique qui soutient l’économie, mais maltraite les travailleurs

La conclusion est brutale, même si elle est peu originale : les mutations économiques conduisent à maltraiter les travailleurs, salariés ou non, et cette maltraitance a des conséquences personnelles, intersubjectives et sociales fortes.

L’hostilité qui structure de plus en plus les rapports sociaux et dont on retrouve le résultat dans les urnes est une source de préoccupation majeure, pour moi. Et ce que l’on voit, ici, c’est qu’il ne suffit pas de quelques mots d’ordre d’appel au calme et à la bonne volonté, encore moins la recherche d’une autorité policière plus affirmée, pour faire face à ce problème. Les politiques menées ces dernières années, qui stimulent l’économie, créent des emplois, mais maltraitent les travailleurs sont en cause.

Il faut au moins, si on se prétend artisan de paix, ou si on tente de l’être, tirer la sonnette d’alarme.


[1] Sylvie Blasco, Julie Rochut, Bénédicte Rouland, Impact de l’intensification et de l’autonomie au travail sur la santé mentale, Valorisation de la recherche, 2024, n° 4.

A quoi servent les richesses ?

Les richesses sont-elles désirables ? Assurément ! La plupart des personnes souhaitent avoir, au moins, un minimum d’aisance. Pour ma part, j’estime que j’ai assez d’argent. Je provoque souvent l’étonnement en proférant ce genre de phrase. Mais il faut dire que j’ai un niveau de vie tout à fait confortable. J’accepterais d’avoir un peu moins, mais il me serait plus difficile d’avoir beaucoup moins.

Or la question de l’utilité des richesses, individuelles et collectives, n’est pas seulement un sujet de dissertation pour lycéens. Dans la plupart des pays du monde, il semble tout naturel de chercher à augmenter son niveau de richesse. Mais cela en vaut-il la peine ? On se pose d’autant plus la question aujourd’hui, alors que les effets négatifs de cette recherche perpétuelle du « plus » deviennent de plus en plus visibles.

Le paradoxe d’Easterlin

Richard Easterlin a soutenu, dans un article paru en 1974, qu’au-delà d’un certain niveau moyen d’aisance, dans un pays donné, le bonheur déclaré dans les enquêtes n’augmentait plus. Ce point de vue est suffisamment iconoclaste pour avoir été scruté et critiqué abondamment. Bien sûr, on peut s’interroger sur le niveau d’aisance qui provoque la bascule et aussi sur la manière dont les personnes déclarent leur bonheur.

En tout cas, le graphique ci-dessous, qui concerne les années qui ont suivi, aux États-Unis, la publication de l’article d’Easterlin, semble confirmer son hypothèse.

Pourtant, et c’est cela qui intéressait Easterlin, dans un pays donné, à un moment donné, les personnes les plus riches se déclarent en moyenne plus heureuses que les autres, quelle que soit la manière dont on mesure le bonheur en question. Alors ? L’hypothèse d’Easterlin est qu’il y a une dimension comparative dans la perception de son bonheur : on s’estime mieux loti ou moins bien loti que la moyenne et c’est là le facteur décisif. Dans ces conditions, on voit qu’il est tout à fait vain d’augmenter la richesse moyenne d’un pays si cela ne change rien aux inégalités.

Un travail statistique récent, publié par l’INSEE

Il se trouve que l’INSEE a publié en juin un travail statistique, comprenant des comparaisons internationales, et qui fait le point sur cette question avec divers types d’hypothèses1. La première hypothèse est qu’il y aurait un seuil de satiété plus ou moins objectif, au-delà duquel l’accroissement du bonheur ressenti serait faible. L’hypothèse est vérifiée en France (chiffres de 2019) : au-delà d’un revenu de 30.000 euros par an2, la satisfaction, exprimée dans l’enquête sur les ressources et les conditions de vie, n’augmente quasiment plus, comme le montre le graphique ci-dessous, extrait du document de l’INSEE.

Source : Statistiques sur les Ressources et les Conditions de Vie (SRCV)

Dans l’enquête, les personnes donnent plusieurs estimations : sur leur logement, leur travail, leur environnement, les relations avec leur famille et leurs amis. Ces évaluations sont assez homogènes et sont bien résumées par leur satisfaction concernant leur « vie en général ». Alors, 30.000 euros par an, ce n’est pas considérable, cela représente un revenu net mensuel de 2.500 euros. Il faut quand même savoir que le revenu médian en France (en 2019) était seulement de 1830 euros par mois. Donc on ne peut pas exclure le sentiment d’être « plutôt bien loti par rapport aux autres » quand on gagne 2.500 euros net par mois.
En tout cas l’existence de ce seuil inspire divers commentaires à l’auteur :

  • On s’habitue beaucoup plus aux aspects positifs de la vie, qu’à ses aspects négatifs, qui restent source de frustration et de souffrance. « On ne s’adapte ni au chômage ni à la pauvreté ; on s’habitue peu à une dégradation de sa santé. En revanche, les effets positifs du mariage ou de facteurs impactant [normalement] à la hausse la satisfaction dans l’emploi s’estompent », au fil du temps. Donc le bonheur diminue rapidement vers le bas de l’échelle des revenus, mais n’augmente pas vers le haut.
  • Au passage on voit qu’il y a des dimensions non monétaires comme la solitude, l’exclusion ou la maladie qui sont en jeu. Mais il ne faut pas oublier que ces éléments sont corrélés au revenu. On vit moins seul et en meilleure santé quand on est riche.
  • La dimension de comparaison reste, malgré tout, importante. Ou, disons, que l’on juge de sa situation par rapport à un certain état du pays dans lequel on vit. Par exemple, le seuil de satiété est de 40.000 euros en Allemagne. Et dans des pays où la réussite économique est une valeur en elle-même, il est beaucoup plus haut : 50.000 euros au Royaume-Uni et 80.000 euros aux États-Unis. Dans ce dernier pays, le bonheur ressenti continue d’ailleurs à s’accroître au-delà de ce seuil, même si cette croissance s’atténue.

Des politiques publiques qui marchent sur la tête

La conclusion de ce bref survol est presque évidente : les acteurs politiques qui sont particulièrement sensibles aux électeurs plutôt nantis, mieux introduits, qui ont plus de pouvoir et d’entregent, continuent à mener des politiques peu « rentables » sur le plan du bonheur.

Car on peut accroître beaucoup le bonheur des plus pauvres et peu le bonheur des plus riches. Cela me rappelle, évidemment, les mises en garde des évangiles, comme la parabole du riche insensé (Lc 12.13-21) : au bout d’un moment, gagner plus ne sert à rien ; au contraire, c’est une obsession qui nous perd. Et cela vaut à titre individuel autant qu’à titre collectif.

  1. Jean-Marc Germain, « Bien-être ressenti et revenu : l’argent fait-il le bonheur ? », INSEE, Documents de travail, n° 2024-009, Juin 2024. ↩︎
  2. En fait on mesure le revenu par unité de consommation, en considérant que des personnes qui vivent ensemble font, de ce fait, des économies (un seul logement pour tout le monde, par exemple, etc.). On observe, en général, qu’une personne supplémentaire, dans un ménage, consomme la moitié de ce que consomme une personne seule. Pour un couple sans enfant on va donc additionner les deux revenus et les diviser par 1,5 pour obtenir le revenu par unité de consommation. ↩︎

Le poison du nationalisme

Je ne suis toujours pas remis de la séquence folle qui a suivi la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron et de la tension dans laquelle j’ai vécu (et je n’étais pas le seul, loin de là), ensuite, pendant un mois, en envisageant l’arrivée au pouvoir du Rassemblement National. Cela m’a considérablement secoué et, ce, d’autant plus que les réactions des Églises ont, pour certaines d’entre elles, été plutôt discrètes. J’ai inévitablement repensé à la passivité des Églises lors de la montée des gouvernements autoritaires pendant l’entre-deux-guerres. Et je me suis interrogé sur les racines de ce qui a été, dans nombre de cas, une véritable collusion entre les Églises et les mouvements autoritaires, notamment en Espagne, au Portugal, en Serbie, en Pologne, en Roumanie, en Hongrie, en Autriche et, comble du comble, en Allemagne.

La « morale chrétienne » a bon dos

En parcourant des ouvrages d’histoire, j’ai vu qu’un premier lieu de rapprochement était la revendication d’un retour à l’ordre, d’une restauration de ce qui était interprété comme la « morale chrétienne », face à une évolution sociétale qui échappait à l’emprise des Églises. Et puisque le peuple, de lui-même, ne marche pas droit, il faut le faire rentrer dans l’ordre par la force.

Je peux, à la limite, comprendre ce positionnement et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles certains chrétiens votent pour les partis d’extrême droite aujourd’hui : ils veulent un retour à l’ordre, moins de liberté des mœurs et moins de confusion dans les diverses convictions. Cela dit, pendant l’entre-deux-guerres, ces gouvernements musclés ont surtout servi au maintien des privilèges des propriétaires terriens contre les paysans, des industriels contre les ouvriers, des hommes contre les femmes, des riches contre les pauvres, etc. On masque un maintien des inégalités, une répression des contestataires sous couvert d’ordre et de morale. Et on appelle « morale chrétienne », par exemple, une morale familialiste, alors même que Jésus, dans les évangiles, met en garde contre la trop grande importance des liens familiaux.

Mais pourquoi le nationalisme a-t-il eu (et a-t-il encore) tant de succès parmi les chrétiens ?

Mais le deuxième motif de rapprochement (toujours très actif aujourd’hui) est, pour moi, pratiquement incompréhensible : tous ces gouvernements autoritaires étaient massivement nationalistes. Le découpage des frontières, suite à la guerre de 14-18, générait de nombreuses revendications territoriales, chaque état considérant que ses voisins avaient une partie de leur sanctuaire national. Et, sans aucun recul, chaque pays s’imaginait, et s’imagine encore souvent, qu’il a un génie particulier, une place dans le destin providentiel : il faut sauvegarder l’identité nationale contre toutes les diversités qui pourraient la menacer. Que certains pensent cela, je le sais. Mais que l’on puisse mêler Dieu à de telles simagrées criminelles dépasse mon entendement.

S’il y a bien un message qui traverse le Nouveau Testament tout entier, c’est celui d’un dépassement des appartenances nationales dans l’Église. Et même à l’époque prophétique quand les liens entre la terre promise et la foi sont plus étroits, les prophètes mettent en garde contre une valorisation excessive du territoire au détriment du cœur de la foi.

Lisons Jérémie, par exemple : « Ne vous confiez pas en des paroles trompeuses, en disant : C’est ici le temple de l’Éternel, Le temple de l’Éternel, Le temple de l’Éternel ! Si vraiment vous réformez vos voies et vos agissements, Si vraiment vous faites droit aux uns et aux autres, Si vous n’opprimez pas l’immigrant, l’orphelin et la veuve, Si vous ne répandez pas en ce lieu le sang innocent, Et si vous ne vous ralliez pas à d’autres dieux pour votre malheur, Alors je vous laisserai demeurer en ce lieu, Dans le pays que j’ai donné à vos pères, D’éternité en éternité » (Jr 7.4-7).

Il est difficile d’être plus clair : commençons par être attentifs aux faibles, plus qu’aux puissants et c’est cela qui donne le sens d’une vie collective riche, plus que la revendication d’un territoire.

Les Églises contre le nationalisme

Donc, au moins sur la question du nationalisme, les Églises doivent donner l’exemple et montrer que l’enfermement dans une prétendue identité nationale est une impasse.

Parmi les organisations chrétiennes qui ont été les plus en pointe pour s’opposer fermement à l’extrême droite, au mois de juin, on a retrouvé beaucoup plus d’associations diaconales que d’Églises (à l’exception de l’EPUDF). Elles voyaient bien ce qui leur arriverait si le Rassemblement National l’emportait. Ainsi, il semblerait bien que porter secours à l’immigrant, à l’orphelin et à la veuve, soit la meilleure voie d’entrée pour s’opposer aux rêves populistes d’un monde fermé et autoritariste.

Une nouvelle dynamique parlementaire ? Ce n’est pas gagné !

Il faut apprendre à faire des additions !

Le refus du Nouveau Front Populaire de discuter avec d’autres que lui-même est assez sidérant. Il est vrai que ses différentes composantes ont déjà du mal à discuter entre elles ! Mais à quoi sert-il de répéter « nous avons gagné, nous avons gagné », alors que le NFP est loin d’avoir obtenu la majorité absolue et que, s’il entend gouverner, il devra élargir sa base ou alors être censuré à la première occasion.

Cela me rappelle les discussions surréalistes au moment du référendum sur le traité européen en 2005, où une partie de la gauche ne cessait de dire que le traité pourrait être renégocié, mais avec qui et sur quelle base ? Le « non » l’a emporté grâce à l’appoint de voix d’extrême droite et, une fois encore, une majorité relative ne fait pas une majorité absolue : il aurait été bien difficile de réunir une majorité prête à porter un autre projet. Et, qui plus est, au lendemain de la victoire du « non », il a fallu se rendre compte qu’à l’étranger personne n’avait envie de renégocier le traité. A écouter en boucle son propre discours, on finit par oublier que d’autres existent.

Le NFP doit donc apprendre l’arithmétique et l’élection de la présidente de l’assemblée nationale lui a rappelé : il a suffit d’un simple deal entre deux écuries pour dépasser le NFP.

Mais, pendant ce temps là, le bloc Ensemble et les Républicains qui se sont rassemblés pour faire barrage au NFP semble ignorer qu’il ne pourrait pas gouverner non plus dans cette configuration-là : il est lui-même loin de la majorité absolue.

Bref tout le monde reste dans son petit couloir et entend tirer la couverture à lui, mais personne ne semble sérieusement prêt à, même pas un compromis, mais, disons, un marchandage sur ce que l’on concède à l’un ou à l’autre.

Pour le NFP c’est tout sauf Macron. Pour les Républicains et Ensemble c’est tout sauf le NFP. Et pour les deux c’est tout sauf le RN. Quant au RN, il regarde, goguenard, ces beaux esprits s’écharper.

Les postures ont la vie dure

Il est possible, en fait, que le NFP n’ait, contrairement à ce qu’il prétend, pas envie de gouverner dans la configuration actuelle. Quand Olivier Faure qualifie une éventuelle ouverture vers d’autres groupes parlementaires de « coalition des contraires », il dit, à sa manière, que raboter son programme ne l’intéresse pas. Donc il restera dans l’opposition. Et cela peut être un calcul de long terme rentable. A vrai dire, le NFP n’a rassemblé que 28 % d’électeurs au premier tour des législatives, ce qui situe ses limites. Et s’il veut entamer une politique de rupture il n’aura pas les moyens de la faire voter.

On peut imaginer, d’ailleurs, que ceux qui étaient prêts à des concessions sont déjà partis chez Ensemble (il ne faut pas oublier qu’Emmanuel Macron a émergé dans le cadre d’une scission de fait du PS avec des frondeurs qui se sont désolidarisés de la politique de François Hollande).

Mais, de tout bord, on n’entend que des déclarations la main sur le cœur, sur le mode : pas question de gouverner avec un tel ou avec tel autre. La manie des postures a la vie dure.

Il faudra pourtant discuter à un moment ou à un autre, ou alors sombrer dans une pétaudière perpétuelle à l’Assemblée Nationale. Mais, à court terme, il faudra quand même voter le budget.

Toujours autant de mal à dialoguer

Je m’arrête là dans mes considérations politiciennes. Ce blog n’est pas le lieu pour étudier cette question plus à fond.

Je relève plutôt la difficulté énorme que des groupes, certes aux intérêts opposés, ont à se parler. La campagne électorale des européennes et des législatives a joué sur les nerfs plus que sur les arguments et il semblerait qu’il soit devenu impossible même pour des personnes rompues à l’art de la négociation, de se mettre à table et d’échanger avec ceux qui ne pensent pas comme eux.

Certes la situation est inédite en France mais, comme plusieurs connaisseurs l’ont fait remarquer, elle est la règle en Europe : les partis qui ont la majorité absolue sont l’exception (le système électoral britannique produit une de ces exceptions). Alors ? A-t-on autre chose que des noms d’oiseau à échanger ? Il serait temps de se poser la question. Certains ont peur des étrangers, mais je crains que nous devenions étrangers les uns aux autres au sein d’un même pays.

Je repense aux derniers mouvements sociaux : les gilets jaunes, les deux réformes des retraites (la première avortée du fait du COVID), les mouvements anti-vax. Ils ont été l’occasion de fractures profondes et d’un affaiblissement des capacités de dialogue au sein des familles, des églises ou de groupes pourtant soudés a priori.

Je ne peux pas me résoudre à cette agressivité croissante qui gagne les échanges de point de vue. Les commandements de Jésus sur l’amour de l’ennemi deviennent chaque année plus actuels : si nous les prenons au sérieux cela nous engage à aller à contre-courant de cette tendance lourde qui nous emportera peut-être tous, mais contre laquelle je continue à lutter, dans la limite de mes moyens. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu politique et social ; il s’agit également d’un enjeu spirituel.

Et, donc, je me suis trompé !

Chose promise, chose due : j’écris l’article prévu. Les résultats du deuxième tour des législatives ont débouché sur un score du Rassemblement National bien plus bas que je ne l’avais redouté. J’avais parié avec un ami plus optimiste que moi, au moment de la dissolution, une bière, en fonction du résultat : il est venu chez moi et nous avons trinqué avec une joie non dissimulée.

Il est difficile pour l’heure d’interpréter précisément les résultats. En tout cas, le front républicain a suffisamment fonctionné pour les rendre possibles. Il faut, ici, remercier Gabriel Attal qui a clairement mouillé sa chemise pour convaincre un par un les députés de son groupe arrivés en troisième position, de se désister. Mais le plus significatif est que les électeurs ont suivi. Beaucoup se sont fait violence pour voter pour un candidat qui ne les inspirait pas vraiment. Et c’est là que j’imaginais qu’il y aurait davantage de fuites. Les électeurs de gauche dans leur majorité ont voté deux fois pour Emmanuel Macron au deuxième tour. Ils n’avaient pas forcément envie de réitérer l’exercice. Et les électeurs de droite ont sans doute balancé entre l’abstention, le vote pour l’extrême droite et un candidat de gauche. Mais, au total, il y a eu un rejet net du projet dangereux du Rassemblement National. Et je n’exclus même pas que le RN ait aussi perdu des voix entre les deux tours : les boulettes se sont accumulées, des militaires russes ont affiché leur soutien et plusieurs candidats ont fui les débats.

Cette séquence laissera des traces.

A court terme c’est un sursis, mais cette campagne électorale, où les nerfs ont été à vif pendant quatre semaines, laissera des traces profondes dans la société française. Il a fallu une mobilisation maximum pour faire barrage à un basculement, rendu possible par le scrutin majoritaire à deux tours. Cette mobilisation se reproduira-t-elle à l’avenir? On verra.

Il reste, en tout cas, à gouverner et on ne voit pas bien comment des projets d’envergure vont pouvoir voir le jour. Une partie du problème est de l’arithmétique. Il est trop tôt pour faire des comptes exacts. Mais, surtout, je n’imagine pas bien, pour prendre un exemple, Horizon et les écologistes coopérer autour d’un projet partagé.

Il y aura, sans doute, de longues semaines de tractations pour un résultat qui, au jour d’aujourd’hui, est difficile à définir.

Bilan de quatre semaines de tensions et d’incertitude

C’est un autre ami, non chrétien, qui me donne les mots pour mettre en perspective l’enjeu spirituel de ce moment. Il a répondu à une personne protestante, sans doute décidée à voter pour le RN, qui avait réagi à mon article « le fascisme va passer ». Je cite sa réponse : « Je ne suis pas chrétien mais je suis un compagnon de route des chrétiens humanistes. Je me représente la chrétienté comme une force d’apaisement des esprits pour construire un monde commun. Cette assimilation entre immigration et désordre et la confusion entre ordre et autorité ne va pas en ce sens. L’ordre dans les esprits ne peut relever de la contrainte extérieure ».

Une force d’apaisement des esprits pour construire un monde commun : oui, je l’appelle de mes vœux. Le christianisme est minoritaire et, dans une société laïque, il n’a aucun leadership à revendiquer. C’est une situation qui me convient parfaitement. Mais ce qu’il peut apporter c’est justement l’exemple d’un dépassement des tensions, des frustrations, des égoïsmes, qui nous sollicitent au jour le jour. Il ne l’apporte, hélas, pas forcément.

J’ai repensé, ces derniers jours, à ce que j’ai écrit, l’été 2022, sur les Béatitudes, dans ce blog, et au livre qui s’en est suivi. Oui, le Christ nous propose une vie heureuse qui commence par l’esprit de pauvreté, la douceur, la recherche de la justice, la fabrique de la paix. Ces béatitudes sont au pluriel. Elles évoquent tous les groupes qui décident de prendre ces directions au sérieux. Et si nous nous en détournons, collectivement, il n’y a que le malheur qui nous attend.

Le tissu associatif au risque des élections législatives

Les évêques de France dans une déclaration très prudente ont commenté la situation politique actuelle en parlant du « symptôme d’une société inquiète, douloureuse, divisée », puis en ajoutant que « le malaise social que nous constatons a certes partie liée à des décisions politiques, mais qu’il est plus profond. Il tient aussi à l’individualisme et à l’égoïsme dans lesquels nos sociétés se laissent entraîner depuis des décennies, à la dissolution des liens sociaux, à la fragilisation des familles, à la pression de la consommation, à l’affaiblissement de notre sens du respect de la vie humaine, à l’effacement de Dieu dans la conscience commune ».

Malaise social donc, tensions sur les divers liens sociaux, individualisme : entendu.

La Fédération Protestante de France (à ma connaissance, le CNEF n’a publié aucune prise de position), prudente elle aussi, a été un cran plus loin en appelant de ses vœux « une société équitable et solidaire qui exige un esprit de concorde et le devoir de fraternité de chaque citoyen ».

Les deux instances appellent au discernement dans les choix électoraux, mais elles ne disent rien des associations catholiques ou protestantes (pour ne pas parler de toutes les autres) qui essayent, précisément, de construire des pratiques solidaires, de faire vivre des liens sociaux et fraternels et de sortir de l’individualisme.

Or plusieurs de ces associations n’en sont pas restées à une position aussi prudente et ont élaboré une tribune des chrétiens contre l’extrême-droite et organisé un rassemblement sur ce thème, ce dimanche, à Paris.

Logos des associations organisatrices du rassemblement

Je comprends la motivation particulière des ces associations car, outre leur opposition politique au programme du Rassemblement National, c’est leur activité même qui sera mise en danger en cas d’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, soit par la diminution ou la suppression de certaines subventions, soit par la criminalisation de leur activité.

Le rôle joué par le tissu associatif en France, aujourd’hui

On peut, en effet, déplorer la fragilité du lien social (et je la déplore, moi aussi), mais il faut prendre la mesure de l’importance des missions que les pouvoirs publics ont, de fait, délégué à des associations dans tout ce qui est solidarité de proximité, aide alimentaire, aide au logement, etc. Aujourd’hui ce sont largement les associations (religieuses aussi bien que laïques) qui sont porteuses de ce qui reste de lien social (en dehors du champ du travail qui obéit à d’autres logiques). Et même ceux qui n’ont pas de mots assez durs à l’égard de « l’écologie punitive » se trouveraient bien d’observer ce qui se passe dans les associations qui tentent de mettre en œuvre la transition écologique de manière active et collective plutôt que défensive et individualiste.

Et dans ce domaine on ne peut pas confondre extrême droite et extrême gauche comme le veut une rhétorique un peu facile. Même la FPF parle, à mon avis, un peu rapidement « des extrêmes ». Sur le terrain je vois très bien la différence entre ce que font les associations inspirées par les idées de gauche (modérée ou radicale) et ce que font d’autres groupuscules inspirés par d’autres idées, ou ce que ne font pas des personnes qui comptent surtout sur les forces de police pour faire tenir la société.

Extrêmement quoi ?

La rhétorique des « extrêmes » finit, en effet, par anesthésier la réflexion. Au moment de la réforme des retraites, j’ai trouvé l’attitude de LFI à l’assemblée nationale extrêmement stupide et l’attitude du pouvoir extrêmement arrogante et têtue. Oui, il y a un extrême centre qui a ses propres problèmes !

L’extrême droite, donc, représente un danger pour le lien social, non pas parce qu’elle est extrême, mais parce qu’elle entravera la solidarité de proximité et qu’elle exclura au maximum certaines personnes du jeu social.

Est-ce à dire que ce qui se vit dans les réseaux militants de gauche est dépourvu de danger ? Assurément non : il y a souvent, dans les milieux associatifs, une importante conflictualité. Des questions dérisoires peuvent devenir des enjeux de pouvoir démesurés. Par ailleurs, les relais politiques de ces militants ne sont pas exempts de tentations autoritaires. Et, comme dans tous les appareils politiques (de gauche comme de droite), plus on monte dans la hiérarchie interne, plus les rapports interpersonnels sont brutaux.

Il ne faut donc pas être naïf. Mais ce que je veux souligner, c’est que notre vote n’engage pas que des questions idéologiques. Il met en jeu, également, ce qui se vit sur le terrain, au jour le jour. Et, dans ce domaine, le tissu associatif ne réussit pas toujours à construire des relations solidaires et fraternelles, mais, au moins, il essaye.

Et ces tentatives, pour inabouties qu’elles soient, doivent être soutenues.

Nous sommes tous des étrangers

Hasard du calendrier, je reviens (en train !) de Venise, où j’ai été voir la Biennale d’Art Contemporain dont le thème, cette année, était : « Étrangers partout ». Le titre a été inspiré par une œuvre, d’ailleurs exposée en extérieur, d’un collectif d’artistes européens, qui a écrit cette formule en une multiplicité de langues avec des tubes fluorescents.

Le commissaire Brésilien de la biennale Adriano Pedrosa précise qu’il faut entendre la formule dans un double sens : « d’abord, où que vous alliez et où que vous soyez, vous rencontrerez toujours des étrangers. Eux et nous sommes partout. Ensuite, quelque soit l’endroit où vous vous trouvez, vous êtes, en vous, authentiquement et profondément, un étranger ».

L’exposition a donc privilégié des œuvres venant d’artistes résidant hors d’Europe ou d’Amérique du Nord ou faisant partie des peuples autochtones ou, encore, donnant la parole à des migrants. Comme souvent, dans ces grandes expositions internationales, les propositions sont d’inégale valeur et, comme l’ont écrit Harry Bellet et Philippe Dagen pour le journal Le Monde, « le critère de la nationalité ou de l’origine, pas plus que celui du genre, ne garantit la qualité artistique ».

La valeur d’un point de vue venu d’ailleurs

Cela dit, au milieu de dizaines de propositions, il y a des œuvres fortes (en tout cas à mes yeux), et j’en retiens deux leçons.

La première est que l’on a tout à gagner à rencontrer des points de vue inhabituels et à dialoguer avec eux. C’est déstabilisant parfois et enrichissant presque toujours. Et ce qui vaut dans le domaine artistique vaut pour l’ensemble de la culture. A l’heure où, semble-t-il, beaucoup de nos concitoyens ont peur de perdre leur identité, il faut rappeler que notre identité se rétrécit et s’appauvrit considérablement si elle en reste à un perpétuel « identique ». Un collectif danois a osé une provocation qui, je dois le dire, m’a réjoui, en imprimant des affiches portant le slogan : « étrangers, s’il vous plaît, ne nous laissez pas seuls avec les Danois » !

La deuxième leçon est que les conséquences de l’action de pays riches, vue d’ailleurs, nous amène à beaucoup, beaucoup de modestie. On ne trouve pas de dénonciations de principe, mais plutôt des évocations précises de ce que les peuples dominés endurent du fait des logiques économiques et politiques qui les enserrent. Les Pays-Bas, par exemple, ont mis leur pavillon à disposition d’un collectif de la République Démocratique du Congo qui retrace l’exploitation proche de l’esclavage que subissent les populations dans la forêt congolaise pour produire de l’huile de palme. La traduction de la protestation sous forme de sculptures fortement expressives est bouleversante.

Et là aussi je ne peux m’empêcher de penser aux tendances politiques actuelles où des individus sont tellement fiers de ce que leur nation a produit. On ne peut que s’interroger : qu’est-ce que les Anglais avaient fait de tellement extraordinaire pour qu’ils aient besoin de se couper du reste de l’Europe ? La Hongrie aux Hongrois, l’Italie aux Italiens, les Pays-Bas aux Hollandais, la Flandre aux Flamands et, maintenant, la France aux Français, et après ? Qu’avons-nous de tellement précieux à préserver ? En écoutant ce que disent ceux qui nous regardent d’ailleurs on ne peut que s’interroger. Il ne s’agit pas de se flageller, mais simplement de se rendre compte qu’on a fait aussi mal et aussi bien que tous ceux qui avaient du pouvoir : dès que l’on a pu on en a abusé.

L’héritage chrétien

Alors oui, il y a l’héritage chrétien que certains font mine de vouloir défendre bec et ongles. Mais leur christianisme me semble tout à fait hérétique. L’attention à l’égard de l’étranger traverse toute la Bible, l’Ancien comme le Nouveau Testament. Et l’amour de ceux qui nous semblent hostiles (à tort ou à raison) est un appel clair qui résonne dans les évangiles.

Quant aux chrétiens, ils sont censés être, précisément, « étrangers et voyageurs sur la terre ». A ce propos, le catalogue de l’installation du pavillon Serbe cite un extrait d’un théologien médiéval, Hugues de Saint Victor : « l’homme qui trouve que sa patrie est douce est encore un tendre novice, celui à qui chaque terre semble natale est déjà fort, mais c’est celui pour qui le monde entier est une contrée étrangère qui est parfait ».

Nous sommes tous des étrangers et c’est une bonne nouvelle. C’est cette bonne nouvelle que je veux préserver au milieu des nationalismes multiples qui nous menacent et nous appauvrissent.

Le fascisme va passer

Mon âge (même si je suis trop jeune pour avoir vraiment participé aux manifestations étudiantes des années 60) m’a donné l’occasion d’entendre le slogan, répété à tout propos : « le fascisme ne passera pas ». Il y avait souvent, là dedans, beaucoup d’inflation verbale et certains voyaient, à tort, le fascisme à tous les coins de rue.

Mais cette fois-ci, je sors du registre habituel de ce blog et je me risque à une prévision : « le fascisme va passer ». Bon, tout n’est pas comparable entre les mouvements d’extrême droite européens (et français en particulier) et le fascisme italien de naguère. Mais il y a quand même beaucoup de similitudes.

Le coup désespéré d’Emmanuel Macron

D’un certain côté je comprends la décision d’Emmanuel Macron, qui voyait son action paralysée par son manque de majorité parlementaire. Il ne s’imaginait pas terminer son mandat à coups de 49.3 répétés. Il me fait penser à un joueur d’échecs qui, acculé, tente un coup désespéré en comptant sur la surprise de son adversaire pour le déstabiliser.

Oui, Emmanuel Macron était acculé. Mais une fois que j’ai dit cela, j’ajoute qu’il se berce d’illusions s’il pense provoquer un électrochoc et réveiller son électorat endormi. Il compte, apparemment, sur les divisons de ses adversaires, à gauche et à droite, mais il ne voit pas que son propre électorat est parti en lambeaux. Une partie sans doute, ont rejoint les abstentionnistes pour les élections européennes et se mobiliseront pour les législatives. Mais une autre partie voguent maintenant vers d’autres lieux et ne le rejoindront pas.

Le seul bloc significatif est le Rassemblement National et, contrairement à d’habitude, il est à prévoir qu’il remportera la plupart des éventuelles triangulaires du second tour. Et dans les situations où il aura un seul candidat en face de lui, il le battra la plupart du temps. Je pense donc que si le RN n’obtient pas la majorité absolue à l’Assemblée Nationale, ce sera en tout cas la force politique la plus nombreuse.

Donc Emmanuel Macron use de la corde éculée de « moi ou le chaos ». Et ce sera le chaos.

Près de trois ans de cohabitation et puis ?

En cas de majorité simplement relative du RN au parlement, je ne vois, de toute manière, pas tous les autres partis faire bloc pour rejoindre la macronie qui est devenue un bateau ivre. Il y aura donc une cohabitation avec un premier ministre issu du Rassemblement National.

Et au bout de deux ans et demi, quand la campagne des présidentielles commencera, je doute qu’il y ait un nombre significatif de déçus du Rassemblement National. Ce que l’on voit dans les autres pays d’Europe qui ont porté à leur tête des leaders nationalistes et autoritaires est que la déception vient, mais lentement.

Donc là, pour revenir sur la métaphore du jeu d’échecs, Emmanuel Macron n’avait peut-être pas d’autres coups à jouer, mais il a joué, en tout cas, un coup perdant. Quant à ses conseillers qui comparent cette initiative surprise au débarquement en Normandie, ils seraient ridicules s’ils n’étaient pas pathétiques.

Donc le fascisme va passer

Je précise que je suis tout à fait prêt à faire un article, le 8 juillet, qui s’intitulerait « je me suis trompé », au cas où ce serait le cas.

Pour l’instant, il faut se préparer à un long, un très long hiver, peuplé de décisions absurdes et dangereuses (concernant les enjeux climatiques), injustes et cruelles (concernant les migrants), hasardeuses (pour la politique étrangère) et, pour couronner le tout, catastrophiques pour les finances publiques.

Quant au réveil collectif, s’il arrive, il sera lent et douloureux et même si, de tous côtés, des voix s’élèveront pour tenter de lutter contre d’inévitables dérives, elles seront peu entendues.

« Il y avait un autre chemin », a affirmé sur France 2 la présidente de l’Assemblée Nationale Yaël Braun-Pivet. « Il y avait un autre chemin qui était le chemin d’une coalition, d’un pacte de gouvernement ». Mais il y a longtemps qu’Emmanuel Macron a tourné le dos à un tel chemin et faute de négociations, en temps et en heure, il n’aura que l’affrontement.

Quelle est notre espérance ?

Quand je termine un article pour ce blog qui s’appelle « Tendances, Espérance », il m’arrive de me demander où est l’espérance dans ce que j’écris ! Les événements que je commente sont souvent sombres et les « tendances » que je décris n’ont, la plupart du temps, rien de réjouissant.
On m’a demandé, récemment, d’intervenir, précisément, sur le thème de l’espérance et cela a ravivé cette question.

Jacques Ellul, en son temps, avait abordé la question (dans L’Espérance oubliée) en opposant espoir et espérance. L’espérance relèverait d’un désespoir surmonté suivant la formule : « espérant contre toute espérance Abraham crut » (Rm 4.18). On peut jouer avec ces deux mots si l’on veut. Mais il faut savoir que la plupart des langues (dont le grec) n’ont qu’un seul mot et, qu’en français, l’histoire des deux mots est assez mélangée. Le dictionnaire Robert historique de la langue française nous dit qu’ « espérance » est apparu en premier (c’est le dérivé le plus naturel du verbe espérer), puis « espoir », un peu après. Au XVIIe siècle « espoir » était un mot recherché employé plutôt en poésie et « espérance » était le mot de base. Aujourd’hui c’est plutôt « espoir » qui est le mot de base. Bref, pourquoi ne pas souligner ce qu’il peut y avoir de paradoxal dans l’espérance chrétienne, mais la distinction entre espoir et espérance n’est opérante que dans le français moderne.
Par ailleurs, j’ai toujours été mal à l’aise avec la manière dont Jacques Ellul maniait le paradoxe, avec le « non » de Dieu qui devenait un « oui », etc., et ce n’est pas vraiment de cette manière-là que j’envisage l’espérance chrétienne, même si, et concrètement, je peux rejoindre Ellul sur certains points.

Une particularité de l’eschatologie du Nouveau Testament

Quand on lit les petites apocalypses qui sont dans les évangiles synoptiques, on est frappé d’un contraste : d’une part, Jésus raconte une série d’événements dramatiques qui vont survenir, au fil de l’histoire, et d’autre part, et immédiatement à la suite, il demande aux disciples de tenir bon et de garder le cap. La conclusion des discours sur la fin des temps dans l’évangile de Marc dit l’essentiel, à propos de ce qui va se passer quand Jésus sera parti : « C’est comme un homme qui part en voyage : il a laissé sa maison, confié à ses serviteurs l’autorité, à chacun sa tâche » (Mc 13.34).
Ce n’est donc ni un discours visant à dire que « ça va bien se passer » et qu’il n’y a plus qu’à appliquer le mode opératoire pour que les choses se déroulent suivant le plan prévu; ni un discours encourageant une attente passive du fait que tout va de travers.
L’espérance, en l’occurrence, est de garder le cap au milieu d’événements contraires, avec la confiance que l’attitude que l’on adopte est celle qui a de la valeur (qui vaut la peine) et que cette attitude prévaudra à la fin des temps.

En attendant la fin des temps

Mais, quand on s’interroge et quand on m’interroge sur l’espérance, on ne se contente pas de l’horizon de la fin des temps. Sur ce point, c’est plutôt la construction d’ensemble de l’Apocalypse de Jean qui m’inspire : il y a des réalisations partielles, au fil du temps, de cette espérance. Il y a des moments où l’histoire s’éclaire et où ce que l’on a porté est reçu et mis en œuvre jusqu’à un certain point. Mais cela se déroule par cycles successifs, par des avancées et des reculs répétitifs, qui se dirigent, peu à peu vers la fin ultime. Il y a des préfigurations successives, des ruptures, de longues attentes, des avancées soudaines. Bref l’espérance a du sens, y compris ici et maintenant, même si les événements tournent mal, un moment donné.

Concrètement : aujourd’hui

Et donc, mois après mois, nous voyons que peu de gens prennent vraiment au sérieux les enjeux du changement climatique, que les gouvernements européens reculent sans cesse devant la moindre fronde populaire, à ce sujet. Nous voyons les logiques de guerre et d’affrontement prendre le dessus un peu partout dans le monde, et jusque dans les sociétés, officiellement en état de paix. Nous observons la popularité croissante des partis d’extrême droite qui ont fait de la peur et de la méfiance leur fonds de commerce.

Si nous sommes déterminés à aller à contre-courant, notre espérance est que les choix que nous faisons ont du sens, nous ouvrent à la vraie vie, sont une ressource et une inspiration possible pour d’autres et rejoignent le projet de Dieu pour l’humanité : amour, partage et respect de l’autre et de la création. Cela débouchera-t-il sur quelque chose de concret, sur un revirement observable ? Qui le sait ? Mais notre espérance est là.

Le mouvement vers la droite de l’électorat (en France et ailleurs)

Les commentateurs se gargarisent volontiers, au vu des sondages successifs, du glissement d’une partie de l’électorat de centre gauche, qui délaisserait la liste soutenue par Emmanuel Macron, pour rejoindre la liste portée par Raphaël Glucksmann. Ils invoquent des mesures mal perçues à gauche (sur l’immigration, le chômage ou les retraites) pour justifier ce glissement.

Mais la réalité me semble autre. Si je rapproche, en effet, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 des sondages actuels pour les élections européennes, j’obtiens le tableau suivant :

GaucheMacron/HayerDroiteExtrême-droite
202232 %28%5%32 %
202432 %17%7,5%38,5%

En clair, on observe sans doute, d’une part, une évolution des voix au sein de l’électorat de gauche (entre autres lié au fait que le vote utile sur un nom n’est pas de mise aux Européennes), mais on n’observe nullement une réalimentation des voix de gauche par des déçus du macronisme. La gauche reste à 32 % et, si elle devait s’unir en vue des présidentielles, elle ferait face à un deuxième tour contre l’extrême droite qu’elle perdrait sans doute.

Globalement, ce que l’on observe c’est un glissement de l’électorat vers la droite et l’extrême droite. Cela fait plusieurs années que ce glissement a commencé, et il n’est pas perceptible en France seulement. Donald Trump, par exemple, ne sera peut-être pas élu, mais le fait même qu’il soit possiblement élu à l’automne prochain, montre le soutien que sa politique brutale a reçu de la part d’une large frange de l’électorat. En Italie, de même, il y a des recompositions au sein de l’extrême droite, mais l’extrême droite, dans son ensemble, ne faiblit pas tellement du fait de son exercice du pouvoir.

Le jeu à somme nulle (voire négative) lié aux tensions environnementales, et ses conséquences politiques

Ce mouvement est trop massif pour qu’on l’attribue uniquement au défaut de telle ou telle stratégie politique. Il est sans doute plurifactoriel, et j’en ai déjà livré, dans ces lignes, des interprétations. Aujourd’hui, je ne voudrais pas essayer de comprendre pourquoi telle ou telle personne vote plus ou moins à gauche ou à droite, mais pourquoi on observe ce glissement d’ensemble de tout l’électorat.

Ma perception est que, surtout depuis l’épidémie de COVID, le citoyen moyen est convaincu que nous sommes dans un jeu à somme nulle et que l’on ne tirera pas grand chose de plus de la planète. En d’autres termes : ce que les uns gagnent, les autres le perdent.

Les élus locaux remarquent que, depuis l’épidémie, les personnes sont plus agressives à leur égard. C’est peut être le fruit d’un isolement croissant. Mais je pense que c’est aussi le sentiment d’une vulnérabilité générale qui a diffusé dans l’ensemble de la population, les microbes s’ajoutant aux risques environnementaux.

Et je garde en mémoire les quasi-émeutes qui ont marqué les jours juste avant le premier confinement, alors même qu’aucune pénurie alimentaire ne s’est produite. Quand on craint pour sa peau, les réflexes de survie prennent le relais.

Naturellement, une attitude possible (et même, à mes yeux, la meilleure attitude) serait de se serrer les coudes, de retrousser nos manches et de partager les chances et les risques. Mais ce n’est pas ce que l’on observe. Beaucoup de gens craignent de perdre et ils préfèrent perdre moins que les autres.

Dès lors, la demande adressée à l’état est de les protéger contre tous ceux qui pourraient entamer une partie de leur magot. Il n’y a plus tellement d’attente d’une prospérité collective, mais plutôt une demande de conserver ce qui est acquis.

La peur de perdre, peur fatale

La peur de perdre ne concerne pas tellement les plus favorisés qui pensent qu’il trouveront toujours une solution pour s’en sortir, ni, en fait, les plus pauvres qui n’ont rien a perdre. Elle concerne (d’un point de vue économique) le milieu de l’espace social.

Je ne vais pas faire de leçon de morale, alors que je fais partie des plus favorisés. Ce que j’entends de l’évangile n’est d’ailleurs pas tellement une leçon de morale, qu’une mise en garde : la peur de perdre est mauvaise conseillère et elle engendre des comportements fatals. Oui, sur terre il y a, suivant la formule des évangiles, « des voleurs qui percent et dérobent » et les trésors qu’ils convoitent peuvent nous obséder. Mais la vraie vie est ailleurs et, par rapport au sujet du jour, je ne le comprends pas seulement d’une manière individuelle. Si des couches de plus en plus importantes de la société sont gagnées par la peur de perdre, nous sommes partis pour une course à l’abîme.