Crises locales ou effondrement global ? Chrétiens dans un monde lézardé

J’ai écrit, à la demande des éditions mennonites, un petit livret sur la question des risques environnementaux que nous courons tous sans en mesurer la portée.

Les lecteurs réguliers de ce blog reconnaîtront, s’ils parcourent ce petit livre, des thèmes que j’aborde régulièrement, ici. Je peux en citer trois :

  • Il y a d’abord le contraste entre des faits assez longuement recoupés et vérifiés par d’innombrables équipes de recherche et la faible croyance que cela entraîne dans l’opinion, parce que, si on les prenait au sérieux, cela entraînerait trop de remises en question
  • La similitude de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui et celle des prophètes de l’Ancien Testament qui ne prédisaient pas le futur en détail, mais avertissaient sur les désastres inévitables qui attendaient le peuple d’Israël s’il continuait dans la direction où il était parti
  • La convergence entre les questionnements de l’évangile sur l’attrait des richesses et la question lancinante que nous posent les crises environnementales sur notre attachement à une croissance qui, pourtant, nous empoisonne

Je n’en dis pas plus ici aujourd’hui.

Mais si vous voulez m’entendre répondre à des questions sur ce petit livre, je vous donne rendez-vous à un webinaire organisé par les éditions mennonites ce jeudi à 20h30 :

Jeudi 7 avril 2022 à 20 h 30, par visioconférence, à l’occasion de la parution du livre écrit par Frédéric de Coninck, sociologue, Crises locales ou effondrement global ? Chrétiens dans un monde lézardé, publié par les Éditions Mennonites.

Avec la participation de Jean-François Mouhot, directeur d’A Rocha France. Vos questions sont bienvenues !

Modalités d’accès :  https://urlz.fr/hzhA

ID de réunion : 864 5116 6137

Code secret : 202078

A jeudi, en visio, pour ceux qui pourront se connecter !

L’action publique est-elle soluble dans la sous-traitance ?

Le Sénat a publié, la semaine dernière, un rapport d’enquête au titre sans concession : Un phénomène tentaculaire : l’influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques. Le titre d’un des chapitres situe le problème : « Les dépenses de conseil de l’État dépassent le milliard d’euros en 2021 et ont plus que doublé pendant le quinquennat ». Un milliard d’euros, en tant que tel, cela n’est pas forcément énorme, cela représente à peu près l’équivalent de 1% des rémunérations des agents de l’état (le pourcentage exact peut varier suivant le périmètre des charges salariales que l’on prend en compte). Mais le chiffre reste impressionnant, surtout si l’on considère que ces cabinets contribuent de manière majeure à l’élaboration de décisions stratégiques qui sont portées, en temps normal, par un nombre assez restreint de fonctionnaires. Rapporté à ces effectifs bien plus limités, leur poids est très supérieur à 1%. Par ailleurs, le doublement en cinq ans témoigne d’une accélération qui pose problème.

Pourquoi préfère-t-on s’appuyer sur des ressources externes plutôt que sur des ressources internes ?

La lente, mais inexorable, dynamique de sous-traitance de l’action publique

En fait, ce contournement des structures administratives classiques est la poursuite d’une dynamique plutôt ancienne que l’on peut dater au moins des années 1960 (il y a des exemples plus anciens encore) et qui vise à multiplier les structures telles que les agences, qui n’emploient pas forcément des agents publics, qui ont parfois des ressources en partie privées et qui ne sont pas astreintes à toutes les règles de la gestion publique. On espère d’elles souplesse et efficacité et parfois, d’une manière moins avouable, la possibilité d’afficher une diminution du nombre de fonctionnaires tout en employant, indirectement, un nombre croissant de personnes. Je cite deux exemples anciens : l’Office National des Forêts, créé en 1964, pratiquement en substitution des missions antérieures de l’administration des eaux et forêts, et l’Agence Nationale pour l’Emploi, créée en 1967, au moment où le nombre de chômeurs devient significatif et où on ne souhaite pas que le Ministère du Travail ou de l’Industrie prenne en charge directement la gestion des personnes sans emploi.

Le terme d’agence étant assez flou, on peut avoir des comptages assez différents de leur nombre. Mais quel que soit le mode de comptage retenu, on observe une multiplication, année après année, de leur nombre. Un rapport du Conseil d’Etat de 2012, avait retenu une définition assez restrictive. Il dénombrait 10 agences en 1960, 25 en 1980, 50 en 2000 et 100 en 2010 (une multiplication par deux, en l’espace de 10 ans seulement). Parmi les plus connues sont les Agences Régionales de Santé (créées en 2009-2010) qui amplifient le périmètre antérieur des Agences Régionales Hospitalières (créées en 1996-1997). Mais le rapport du Conseil d’Etat liste une série de domaines où les agences se sont multipliées : les affaires étrangères ; les affaires sociales et la santé ; l’agriculture; l’économie, la finance et le budget ; l’éducation nationale, la jeunesse et le sport ; l’enseignement supérieur et la recherche ; le logement ; les transports ; le travail et l’emploi ; la ville ; et même l’intérieur et la justice. Bref, aucun domaine de l’action publique n’a été épargné par la création d’agences qui, dans certains cas, prennent en charge des missions nouvelles, dans d’autres cas, se substituent aux administrations préexistantes.

La raison avouée ou inavouée de ces créations est que les décideurs politiques pensent qu’il sera plus facile de faire agir une agence que les administrations dont ils ont la tutelle. Or, les rapports qui ont tenté d’évaluer, après coup, la validité d’une telle hypothèse sont plutôt circonspects. Disons qu’ils sont partagés : effectivement dans le cadre de missions nouvelles, la réactivité de structures plus souples est un avantage. Mais les agences deviennent, ensuite, rapidement aussi incontrôlables et conservatrices que les administrations antérieures et elles engendrent, à l’occasion, une dérive des coûts, et notamment des coûts de personnel, liée au fait qu’elles ne sont pas contraintes par les statuts de la fonction publique et que, même si leur nombre de postes est suivi de près, il leur est, souvent, plus facile de négocier ce nombre à la hausse qu’à des administrations classiques. Bref, les missions s’ajoutent aux missions et les effectifs aux effectifs et la question cruciale de savoir si les agences sont des meilleures courroies de transmission de l’action publique est loin d’être tranchée.

Mais l’externalisation de l’action publique ne passe pas seulement par les agences. C’est tout le secteur du social et du médico-social qui est sous-traité à des associations, souvent financées, quasi intégralement, par des fonds publics. La persistance et l’amplification de la précarité a contraint, entre autres, l’état à créer des structures pour accompagner les populations en difficulté. La gestion déléguée à des associations est peut-être plus adaptée. Elle est aussi un moyen, pour l’état, de ne pas voir de trop près ces laissés pour compte de l’évolution économique. En résumant schématiquement, on pourrait dire que l’état se garde la gestion des citoyens dans la norme, et externalise la gestion de tous ceux qui ne sont pas « dans les clous ». La conséquence est une perte de remontées des problèmes des populations en difficulté. Les associations ne manquent pas de construire des plaidoyers pour tirer des sonnettes d’alarme, mais elles ne sont pas écoutées d’aussi près que si les services de l’état eux-mêmes faisaient remonter les tensions et les impasses de l’évolution de la société.

Et donc, désormais, c’est la construction des décisions publiques qui est elle-même sous-traitée à des bureaux de conseil. Une partie de cette sous-traitance (environ la moitié) est absurde : elle concerne des prestations informatiques. Vu que l’état ne rémunère pas suffisamment ses propres informaticiens, il n’a pas d’effectifs suffisants, et doit faire appel à des sociétés extérieures qui lui coûtent beaucoup plus cher que s’il effectuait le travail en interne. Une autre partie concerne, à proprement parler, des changements d’organisation ou du pilotage stratégique et là on peut vraiment s’interroger. Certes les administrations sont souvent conservatrices et font barrage à des changements d’orientation politique. Mais les bureaux de conseil ont leur propre conservatisme et ils placent souvent des recettes passe-partout qui ne sont pas forcément adaptées à la question en jeu. Ils connaissent beaucoup moins bien que les administrations le détail de ce qui se passe sur le terrain. Leurs « solutions » ont donc beaucoup plus de chances d’être mal mises en œuvre. Et puis, une partie de leur fond de commerce n’est pas loin du conflit d’intérêt : ils proposent souvent de diminuer les effectifs des administrations … ce qui les rend, ensuite, plus dépendantes de ressources externes.

A l’inverse, le rapport du Sénat cite en exemple certaines structures qui ont préféré créer en interne leur propre service de conseil afin d’accumuler de la compétence et une juste appréciation de ce qui se passe sur le terrain.

L’échange marchand ou l’approche contractuelle sont-ils de meilleures voies d’action que la négociation ?

Toutes ces évolutions relèvent de la même croyance : il est plus efficace de contractualiser avec une structure ou d’acheter une prestation, que de négocier, en interne, avec les acteurs de terrain. Cette croyance n’est pas dépourvue de fondement. J’ai côtoyé de suffisamment près l’administration pour mesurer les obstacles parfois épuisants auxquelles les négociations se heurtent.

Mais si on désespère totalement de la négociation, on suit la pente, actuellement très dangereuse, de tous les rapports sociaux qui préfèrent le passage en force au dialogue. On a dit et redit que, sur les réseaux sociaux, l’invective avait remplacé le dialogue. Dans toute une série de pratiques sociales, l’achat s’est substitué à l’échange de personne à personne. Et désormais, ce serait l’action publique elle-même qui s’affranchirait des contraintes du dialogue ? Qui ne voit le risque politique énorme que l’état court en amplifiant cette dynamique ? On parle sans cesse du fossé grandissant entre les citoyens et les élus. Or si les élus eux-mêmes se coupent de leurs administrations ils élargissent encore un peu ce gouffre.

Si la vie sociale devient hermétique à l’échange interpersonnel on va au devant de conflits sociaux brutaux et majeurs. Et ce n’est pas seulement une prophétie d’avenir : c’est quelque chose que l’on observe d’ores et déjà.

Je ne parle même pas d’amour du prochain, mais simplement d’écoute et de négociation. C’est quand même le minimum pour qu’une société puisse exister.

C’est parti pour durer …

Je n’imagine pas Vladimir Poutine faire marche arrière, désormais. Il est allé trop loin pour se déjuger. Il ira jusqu’au bout, même si, pendant ce temps-là, la diplomatie fait ce qu’elle peut. Et jusqu’au bout, cela peut être long. Pensons à un exemple récent. Il a fallu 9 ans avant que l’armée rouge se retire d’Afghanistan. Un empire ne concède jamais une défaite qu’au terme de longues déconvenues. Les sanctions économiques font de l’effet, mais l’exemple de l’Iran montre qu’un pays peut survivre à des sanctions économiques sur la longue durée. Et, pour l’instant, l’intimidation et le recours à la force suffisent à tenir les opposants russes en respect. Donc, hélas, il faut envisager une guerre durable.

Et tout cela ne nous dit pas seulement quelque chose sur l’homme Poutine. Cela nous invite à nous interroger sur les raisons pour lesquelles un tel personnage a pu émerger. Car s’il se maintient, aujourd’hui, par la violence et la peur, il n’est pas arrivé là par hasard.

La fin de l’homme rouge

J’avais été impressionné, il y a quelques années, en lisant La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, de l’écrivaine biélorusse Svetlana Aleksievitch (je l’ai lu après qu’elle ait obtenu le prix Nobel de littérature, en 2015). Ce livre restitue des entretiens auprès de personnes diverses qui parlent avec nostalgie de la grandeur perdue de l’URSS. Les entretiens sont réécrits. Il ne s’agit pas d’un travail scientifique d’enquête. L’auteure ne se cache pas d’avoir sélectionné les propos pour construire une œuvre qui fasse sens. Il n’empêche que c’est le travail le plus éclairant que j’ai pu lire sur ce qui se passe en Russie ces dernières années.

Ce qui ressort de ces pages est que ce qui, vu de l’ouest, a été perçu, entre 1989 et 1991, comme la fin de la tutelle sur toute une série de pays satellites, a été perçu, par nombre de russes, comme une humiliation. Et, en contrepartie, les bénéfices de la démocratie ne sont pas apparus comme évidents pour beaucoup de personnes. Mikhaïl Gorbatchev est, aujourd’hui, une des personnes les plus impopulaires de Russie. Pendant qu’il était aux commandes, l’économie russe s’est effondrée et les inégalités économiques n’ont pas tardé à exploser, tandis que le marché foncier évoluait avec brutalité, jetant de nombreuses personnes hors de leur logement.

Poutine s’est donc fait élire avec la promesse de rendre à la Russie sa grandeur (le slogan « Great again », a, par la suite, été utilisé avec succès dans d’autres pays). Il a donc massivement investi dans les armements. Et pour le reste, d’un point de vue économique, son bilan est mauvais. Comme le rappelle Sophie Kaufmann dans un article du Monde, tandis qu’il investissait dans les dépenses militaires, l’économie globale stagnait. Le pouvoir d’achat des ménages est aujourd’hui, inférieur à son niveau de 2014. Et le niveau d’inégalité, d’un bout à l’autre de l’espace social, est supérieur à celui d’un pays émergent comme la Chine.

Les sanctions économiques vont, sans aucun doute, aggraver la situation des ménages, mais de quel secteur de la société russe pourra venir la volonté de mettre fin à un tel conflit, ce qui résonnerait comme une humiliation de plus ? Il est frappant, dans le livre de Svetlana Aleksievitch, de voir évoquer Staline avec nostalgie, non pas certes, pour le régime de terreur qu’il avait instauré, mais pour la victoire de Stalingrad contre les allemands.

Le mirage mortifère de la grandeur

Ainsi donc, il faudrait être grand. Nous sommes mal venus, en France, pour critiquer un tel rêve. L’arrogance française fait sourire (jaune) dans le monde entier. Mais notre prétention ressemble plus à la volonté comique de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Nous n’avons pas les moyens de réaliser notre rêve. La Russie en revanche, peut, hélas, tenter d’accroître sa grandeur. On en voit les ravages aujourd’hui. Et tout cela sert à quoi ?

On connaît la formule de Martin Luther King : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. » Mais il semblerait que la perspective de mourir tous ensemble comme des idiots en fascine plus un. C’est une course à l’abîme qui procure une sorte d’ivresse.

Et comment tout cela prend-il fin ? Aujourd’hui je ne vais pas me lancer dans des prédictions. Mais il y a longtemps que l’humanité a réfléchi à cette question. Toute la littérature apocalyptique, deux siècles avant Jésus-Christ et plus tard, a évoqué la fin longue, inexorable et pénible des empires dominants. A la fin c’est la chute, mais celui qui tombe entraîne avec lui de nombreuses victimes.

Tel que le conflit est parti, aujourd’hui, je n’imagine pas d’autre fin que la chute des instances dirigeantes actuelles de la Russie. Mais de quelles souffrances ce chemin déchiré sera-t-il parsemé ? Je l’ignore. Il n’est pas interdit d’espérer. Cela n’empêche pas d’être lucide.

Propagande et rapports de force

La propagande, les mensonges grossiers destinés à asseoir un pouvoir brutal et unilatéral, ne sont pas quelque chose de très nouveau. J’ai grandi à l’âge de la guerre froide et, à cette époque, la propagande était habillée d’idéologie : les deux camps, l’Est et l’Ouest, se renvoyaient la balle et s’accusaient mutuellement de tous les maux. Dans les faits, les États-Unis ont maintenu, par la force, des régimes dictatoriaux en place, en Amérique du Sud et ils ont mené des guerres en Asie du Sud-Est ; pendant ce temps l’URSS et la Chine avançaient leurs pions dans la même Asie du Sud-Est et elles soutenaient les guérillas un peu partout dans le monde ; la France n’était pas en reste dans son ancien empire colonial d’Afrique, où elle continuait à tirer les ficelles. Il y avait une différence avec la période actuelle : les mensonges n’étaient pas tout, chacun défendait une vision du monde et justifiait son intervention au nom d’une vision de ce qu’était une bonne société. Intervenir dans un pays tiers, au nom d’une société idéale, s’est souvent révélé hypocrite et désastreux, comme l’intervention américaine en Irak l’a rappelé récemment.

Mais aujourd’hui plus besoin d’idéologie, c’est le pouvoir à l’état brut qui sert de ressort à la propagande. Un peu partout dans le monde, on voit des leaders défendre l’idée que leur pays n’a pas assez de pouvoir sur la scène mondiale et qu’il devrait en avoir plus. Il y a une sorte de retour à la guerre classique où les impérialismes divers se heurtaient les uns aux autres. Les leaders populistes jouent sur cette fibre de l’appel aux rapports sociaux brutaux et ils rencontrent du succès dans bon nombre de pays, dont la France.

Et finalement, aboutissement de cette logique de l’escalade : c’est la guerre en Ukraine, avec un président Russe qui réécrit l’histoire, invente des épisodes, et livre sa mentalité d’assiégé au monde entier, en assiégeant lui-même un pays tiers.

La « faiblesse » des démocraties : une planche de salut

Dans un tel contexte, certains déplorent la faiblesse des démocraties ou la longueur des négociations entre pays européens. Mais si on supprime cette supposée faiblesse, il ne nous reste plus qu’à devenir des pays autoritaires comme les autres et à nous lancer dans la guerre de tous contre tous.

Car le pouvoir est une réalité dangereuse et d’autant plus dangereuse qu’elle est concentrée entre peu de mains. Il faut rappeler, à ce propos, la longue controverse, dans l’Ancien Testament, contre le pouvoir royal. Dieu n’accueille que du bout des lèvres la demande du peuple d’Israël d’avoir un roi, puis il ne cesse de rogner le pouvoir royal en envoyant des prophètes qui critiquent les décisions royales. Même le roi David, plutôt cité en exemple, doit à deux reprises, écouter les remontrances des prophètes Natan, puis Gad : lorsqu’il abuse de son pouvoir personnel pour voler la femme d’un autre (2 S 12) et lorsqu’il se lance dans une politique de puissance en recensant les hommes en arme sur son territoire (2 S 24).

Les dénonciations des exactions et des abus de pouvoir parsèment les livres prophétiques en un tissu serré. Et le Nouveau Testament poursuit cette tradition de grande réserve à l’égard des puissants et des puissances.

En Europe, puis dans le reste du monde, on a, depuis le XVIIIe, instauré des régimes démocratiques (ou qui tentent de l’être) afin de diminuer les abus de pouvoir et d’équilibrer tout pouvoir par un contre-pouvoir. Cela n’empêche pas les démocraties d’être gangrenées par le poids de lobbies, par des passe-droits, des tentatives plus ou moins abouties de corruption et des formes persistantes de propagande. Tout cela paraît bien fragile, mais on voit qu’il n’y a pas d’autre option que cette fragilité. Dès que les coups de menton et les politiques autoritaires refont surface, la guerre économique, la violence, les discriminations, puis la guerre pure et simple, refont surface.

Nous nous sentons faibles et fragiles par rapport à ce qui se passe ces jours-ci en Ukraine. Pensons-y : c’est peut-être une bonne nouvelle.

La France s’ennuie

Je reprends le fil de ce blog, après une période chargée en sollicitations où je n’ai guère eu le loisir de me poser pour écrire. Mais il faut dire, également, que la campagne électorale que nous vivons actuellement est morose. Parmi la droite, toutes tendances confondues, l’obsession sécuritaire a pris une telle place que le discours s’est rétréci, pour se résumer quasiment à un mot d’ordre : non pas, « aimez-vous les uns les autres », mais « méfiez-vous les uns des autres ». Quant aux gros bataillons des électeurs d’extrême-droite, ils semblent penser que tout irait mieux si nous étions « entre-nous ». Mais les Français, livrés à eux-mêmes, s’ennuient ferme.

Le COVID y a sa part, évidemment. Après deux ans d’épidémie, de restrictions diverses, de port du masque régulier, la lassitude domine et ce qui pourrait être de grands projets de société a du mal à percer. Le « monde d’après », dont on parlait en 2020, est, pour l’instant, un monde découragé et fatigué.

Mais, COVID mis à part, j’ai repensé à l’éditorial, resté fameux, que Pierre Viansson-Ponté avait publié dans le journal Le Monde, en mars 1968, peu de jours avant l’explosion des événements de mai, et qui s’intitulait : « Quand la France s’ennuie ».
J’en cite quelques extraits : « Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde. […]
Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter. […]
Cet état de mélancolie devrait normalement servir l’opposition. Les Français ont souvent montré qu’ils aimaient le changement pour le changement, quoi qu’il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l’actuel régime ? […]
On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes. Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion« .

Il n’y aurait pas beaucoup de mots à changer si on voulait publier, aujourd’hui, un tel papier. De fait, pour ce qui est d’administrer le moins mal possible le bien commun, il y a quelques idées et quelques débats, notamment sur la redistribution des très hauts revenus. Mais pour ce qui est d’ouvrir des horizons et de susciter des élans il y a nettement moins de propositions, et ce qui domine le champ médiatique sont des échos de la nostalgie, de la déploration et du ressentiment.

Pourtant il y a beaucoup de choses qu’il vaudrait la peine de faire ensemble

Pourtant il y a des enjeux politiques, aujourd’hui, qui passeraient mieux si, au lieu de dresser les personnes les unes contre les autres, on cherchait à élargir le socle non pas seulement d’un consensus, mais d’un projet partagé dans lequel chacun aurait sa part.

Les défis climatiques, et écologiques en général, par exemple, sont laissés facilement de côté par des candidats (et le communiste Fabien Roussel vient de rajouter son nom à la liste) qui veulent n’y voir que de la culpabilisation. Mais ils sont aussi un formidable enjeu qu’il serait très motivant d’affronter collectivement, en inventant des manières de faire, en imaginant de nouvelles voies, plutôt que de s’enfermer dans un conservatisme inquiet et voué à l’échec.

Et beaucoup d’autres enjeux, comme l’accompagnement du grand âge, l’accès au travail pour le plus grand nombre, la santé publique, la répartition des bénéfices du travail, le financement des retraites, appellent autre chose que des calculs de coin de table et des mesures techniques. Ils nécessitent des débats de fond, au-delà de ce que l’un gagne et de ce que l’autre perd, pour savoir ce que nous avons à gagner, collectivement, en suivant telle ou telle direction.

Et pourquoi de telles questions sont-elles si peu audibles ? Pourquoi rencontrent-elles un si faible écho dans les médias divers, y compris les réseaux sociaux ? Il semble aujourd’hui tellement plus facile de se comporter en grincheux ou en provocateur, que, pour reprendre les mots de Viansson-Ponté, d’ouvrir des horizons et de susciter des élans.

L’épidémie et l’enfermement dans la passivité

Les deux ans de COVID nous ont ancrés, contraints et forcés, dans la passivité. Ce qui manque aujourd’hui (et pas seulement à cause du COVID) ce sont des enjeux face auxquels tout un chacun pourrait agir, faire quelque chose, avoir la satisfaction de franchir des étapes et de remporter des succès.

Or même si la mondialisation limite la marge d’action du citoyen de base, il reste beaucoup d’enjeux (et j’en ai cité quelques uns) où les acteurs politiques et leurs électeurs pourraient agir de concert.

Tout cela m’évoque (on m’excusera du raccourci) le paralytique porté par ses amis jusqu’à Jésus. Et, s’il faut parler de culpabilité, ou de culpabilisation, on remarquera que les premiers mots de Jésus sont : « tes péchés te sont pardonnés » (Luc 5.20). Dans l’évangile, ces mots dérangent. Mais la suite est forte. C’est l’appel : « lève-toi et marche » (v 23-24). Et si quelqu’un nous assurait, aujourd’hui, que tous nos ressassements, tous nos égoïsmes, toutes nos frontières mal placées étaient pardonnés, comment réagirions-nous ? Est-ce que nous serions prêts, dans la foulée, à nous lever et à nous mettre en mouvement ?

Beaucoup de français, aujourd’hui, iraient mieux s’ils entrevoyaient la possibilité de vivre et d’expérimenter de nouvelles voies et s’ils s’en saisissaient. Pour l’heure, beaucoup d’entre eux s’ennuient.

Les divisions de « la » gauche ; des fractures bien plus profondes que des querelles d’égos

La gauche partira aux élections présidentielles en ordre dispersé. Certains (assez nombreux) semblent croire que c’est là affaire d’appareils, d’égos mal placés, de mauvaise stratégie, etc. Mon diagnostic est tout autre : c’est l’électorat de la gauche qui est profondément divisé et qui s’imagine un peu trop facilement pouvoir être uni derrière un candidat … qui mécontenterait, quel qu’il soit, la majorité dudit électorat.

Il y a eu, de toute manière, des fractures historiques anciennes et répétitives. Je pourrais remonter au congrès de Tours, en 1920 et à la fracture entre la gauche révolutionnaire et la gauche réformiste, qui a couru, pour le moins, jusqu’aux années 1970. Je me limiterai à des événements plus récents. Si je me souviens du gouvernement Jospin (entre 1997 et 2002) je pense que, de tous ceux étiquetés à gauche, depuis 1981, c’est celui qui a mené la politique la plus à gauche. Pourtant une majorité de l’électorat de gauche, probablement prête à voter pour lui au deuxième tour, s’est détournée de Lionel Jospin, au premier tour, en 2002, au motif que cette majorité était insatisfaite de la politique qu’il avait menée. Trois ans plus tard, en 2005, c’est le parti socialiste lui-même qui a éclaté en deux, entre partisans et adversaires du traité européen. Une fois encore, cette fracture s’est vue dans les urnes, elle ne s’est nullement réduite à des stratégies d’appareil. Et ce sont encore les électeurs socialistes qui ont voté pour Benoît Hamon, à la primaire de 2017, faisant écho à tous ceux qui, durant le quinquennat de François Hollande, avaient réclamé une « vraie politique de gauche ». Ces frondeurs représentaient un mouvement, assurément, mais certainement pas de quoi réunir une majorité derrière eux.

La sémantique gauche / droite, qui semble opposer deux blocs homogènes, cache donc un profond éclatement de ce que chacun investit dans le terme de « gauche ». Ce terme est parfois invoqué comme un signifiant religieux : on serait, ou non, de gauche ; il y aurait une vraie et une fausse gauche. Il y a là une erreur de perspective majeure.

La sociologie des électeurs qui votent à gauche ne correspond plus du tout à l’image classique que l’on en a.

Une des raisons qui expliquent cet éclatement est la composition sociologique de l’électorat prêt à voter à gauche. J’ai rendu compte, ici-même, d’une analyse internationale sur les transformations de la sociologie électorale, dans le monde entier. Le livre, paru au Seuil : Clivages politiques et inégalités sociales, Une étude de 50 démocraties (1948-2020) (sous la direction d’Amory Gethin, Clara Martinez-Toledano et Thomas Piketty) montre une lente, mais irrésistible, mutation des caractéristiques des électeurs de gauche dans la plupart des pays riches. Dans ces pays, comme je l’écrivais, « on est passé progressivement, depuis 1948, d’une situation où les personnes les plus riches et les personnes les plus diplômées votaient à droite, tandis que celles qui cumulaient les handicaps sociaux votaient à gauche, à une situation où les plus riches continuent à voter à droite, tandis que les plus diplômés votent nettement à gauche. Dans le même temps, les catégories les moins diplômées et les moins riches se sont également séparées : les unes votant pour des partis populistes marqués à droite, les autres continuant à voter à gauche ».

Les catégories diplômées, vivant souvent en ville, n’ont, on s’en doute, pas les mêmes priorités que les employés et ouvriers vivant en périphérie ou dans le péri-urbain. Celles-là sont probablement disposées à voter à nouveau pour Emmanuel Macron ; les ouvriers et employés beaucoup moins. En tout cas, les diplômés ont plus une approche culturelle de l’idée de gauche et sont moins intéressés par la redistribution. Le clivage est majeur et, dès qu’un candidat proche du centre perce, il le met en évidence. L’adhésion au projet européen est un autre point d’achoppement qui sépare ces deux catégories.

Et cela explique que, même en cumulant tous les candidats relevant plus ou moins de la gauche, on n’arrive pas, aujourd’hui, à des intentions de vote au-delà de 25%, au premier tour des prochaines élections présidentielles. Une partie des ex-électeurs socialistes qui ont voté pour Emmanuel Macron en 2017, sont disposés à le refaire en 2022.

La crise écologique perturbe le logiciel historique des partis de gauche

Je comprends bien, d’ailleurs, que de nombreux électeurs qui ont, par le passé, prêté leur voix à des candidats du centre gauche, n’ont plus envie de jouer les forces d’appoint, déçus qu’ils ont été par la timidité des politiques menées par les candidats qu’ils avaient soutenu.

Les candidats socio-démocrates, de leur côté, arguent qu’ils vont aux limites du possible. Il serait certainement envisageable d’aller plus loin dans la taxation des hauts revenus. Mais l’idée de redistribution prend un tour radicalement nouveau avec la crise écologique : peut-on espérer partager les fruits de la croissance, quand ce que produit ladite croissante nous interroge de plus en plus ? Jean-Luc Mélenchon, continue à croire à une énergie aisément accessible grâce à l’utilisation de l’énergie des vents marins et du mouvement des mers. Il caresse encore des rêves technologiques (et pas seulement dans le domaine de l’énergie) qui laissent d’autres beaucoup plus circonspects.

En fait, les menaces écologiques ne conduisent pas seulement à isoler un électorat écologiste des autres, elles interrogent la manière dont les différents candidats pensent financer leur politique redistributive. Ce qui semble juste, possible et durable, se diffracte en une poussière de points de vue non convergents.

Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ?

Donc la gauche, cette année, en France, est divisée et restera divisée. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle ? Mauvaise nouvelle si la conséquence (et c’est ce qui se profile, pour le moment) est de proposer des politiques plus inégalitaires, alors même que toutes les associations protestantes (pour ne parler que d’elles) qui s’activent sur le terrain, témoignent de la précarité croissante de pans, eux aussi croissants, de la population vivant en France.

Bonne nouvelle si les clivages qui apparaissent (et qui concernent aussi, pour partie, la droite) résonnent comme autant de questions pour l’instant sans réponse, mais auxquelles il importe de trouver une solution. Le mouvement des gilets jaunes, pour ne prendre qu’un exemple, a certainement accéléré la prise de conscience que les politiques environnementales ne pourraient pas être menées sans aider financièrement les groupes sociaux les plus en difficulté. Toutes les contradictions qui apparaissent peuvent ou bien amplifier l’éclatement du corps électoral (toutes tendances confondues), ou bien résonner comme un défi qui appelle autre chose que les recettes plutôt éculées que l’on voit défiler dans bon nombre des propositions politiques que l’on entend ces jours-ci.

L’électorat, dans son ensemble, est profondément déboussolé, et l’épidémie de COVID a accentué cette perte de repères. Mauvais nouvelle si cela provoque des replis identitaires et des politiques inspirées par la méfiance. Bonne nouvelle si c’est l’occasion de prendre conscience que la situation dans laquelle nous vivons a profondément changé et qu’il faut imaginer de nouvelles voies d’action collective.

Les chrétiens devraient être des spécialistes de la bonne nouvelle. En fait, être chrétien, aujourd’hui, en France, recouvre une diversité de points de vue au moins aussi importante que de se positionner comme « à gauche ». Actualiser l’appel du Christ dans le contexte bouleversé que nous connaissons aujourd’hui ne va pas de soi. Et les chrétiens sont profondément divisés, même au sein d’une église donnée, sur leur manière d’investir leur foi dans leur vie pratique. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle? Je ne vais pas répéter mes réponses : elles valent aussi pour l’actualité et la pertinence de la foi, ici et maintenant.

L’écologie parlons-en !

A propos d’un livret pour l’étude en groupe, dans les Églises

La commission d’éthique protestante évangélique et l’association A Rocha, viennent de publier (chez Excelsis) un petit livret destiné à encourager l’étude en groupe des questions écologiques dans les Églises.

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J’ai contribué, parmi d’autres, à ce projet, mais j’en parle d’autant plus librement que sa mise en forme doit peu de chose à mes contributions.

Et je dois dire que ce support est intéressant et stimulant tant sur la forme que sur le fond.

Il est possible (et nécessaire) de discuter de l’écologie dans l’Église

Le constat qui a donné naissance à ce projet est que l’écologie fait partie des questions controversées dont on hésite à parler ouvertement dans beaucoup d’Églises, parce que l’on craint qu’elles suscitent la division. Le pari de ce livret est justement de montrer que ce débat est possible et de proposer une voie pour le rendre possible. En introduction (pages 9 et 10) des conseils généraux pour la discussion de sujets controversés sont, d’ailleurs, proposés.

Débat accessible, donc (je dirai ensuite comment les auteurs proposent de le rendre attrayant, stimulant et transformant), mais aussi plus nécessaire qu’on ne l’imagine souvent. C’est le deuxième point qui est affiché d’entrée : les enjeux écologiques ne concernent pas seulement la doctrine de la création. En fait, en parcourant l’ensemble du livret, on voit que c’est notre conception du prophétisme, de l’action de Dieu dans l’histoire, de l’œuvre du Christ, de l’éthique de vie des chrétiens, du rôle de l’Église, de la fin des temps, etc. qui sont interrogés par les enjeux écologiques d’aujourd’hui. Chaque génération (comme c’est dit page 7) doit relever le défi de vivre, et d’actualiser l’évangile dans le contexte qui est le sien. Et la crise écologique remplit une grande part de notre contexte contemporain.

6 propositions de travail en groupe, associant audio, vidéo et lecture de la Bible

Le livret se tient à distance de deux écueils : soit dire que toutes les opinions se valent, soit dire que rien ne se discute. Il crée la possibilité d’un débat, au travers d’une séquence en six étapes, tout en affichant ouvertement sa préoccupation pour la crise que nous sommes en train de vivre. Et pour nourrir ce débat il use de moyens aujourd’hui à disposition : des QR codes qui donnent accès à des vidéos ou des podcasts. Pour ceux qui craignent les débats académiques et livresques, il y a là des ouvertures qui donnent un tour vivant aux questions évoquées. Et par ailleurs, de nombreux exemples et des situations très pratiques sont proposés.

Au total le pari de rendre possible à la fois une étude de la Bible et une étude du contexte me semble réussi. Reste à voir si des groupes d’étude s’en empareront dans les Églises. Ce serait à eux de dire si on a là un langage, une proposition qui parlent à la génération d’aujourd’hui.

En tout cas je souhaite que beaucoup de groupes l’utilisent. Car il y a dans ce livret autre chose que des prises de positions ou de grandes déclarations. Il y a un outil qui peut permettre à des groupes de se mettre en marche, à leur mesure, mais surtout collectivement, d’arriver à des accords qui soient aussi des accords pratiques. Que devons-nous, que pouvons-nous, que voulons-nous, faire ensemble ? Ce sont là les grandes questions qui, même si elles suscitent tensions et débats, concernent tout un chacun et les Églises en particulier.

Le soupçon et le doute

J’ai entendu, lors d’une émission sur Arte, le philosophe Dorian Astor, qualifier les discours complotistes en disant qu’ils relevaient du « soupçon sans le doute ». J’ai trouvé la formule intéressante. En l’occurrence il ne faut pas prendre le « soupçon » et le « doute » comme des concepts philosophiques par eux-mêmes. Dorian Astor est un spécialiste de Nietzsche que l’on range, volontiers, parmi les « maîtres du soupçon ». Ce qui me semble, en revanche, fécond, est d’opposer ces deux termes et de voir ce que cette opposition révèle.

Le doute : une attitude qui pousse à de plus amples investigations

Le doute, dans cette formule, renvoie plutôt à ce qu’on appelle le doute scientifique. Ce doute fait agir, ce qui n’est pas si facile à comprendre de l’extérieur. D’ailleurs, une des choses qui est le plus difficile à faire entendre, au fil du développement de l’épidémie de COVID, c’est que la science doute, tâtonne, et avance de cette manière-là. Chaque fois qu’un énoncé est posé, il est questionné, jusqu’à ce que l’on parvienne à un faisceau suffisant d’indices pour considérer que ledit énoncé est très vraisemblable ou, à l’inverse, très peu vraisemblable. Le doute en question est donc, je le répète, un doute actif : on se donne les moyens de pousser plus loin l’enquête pour y voir plus clair.

Le discours de l’expert qui assène son point de vue est aux antipodes de ce doute. Et, de fait, beaucoup de médecins ont pris la parole en ignorant le doute qui pesait, au moins provisoirement, sur leurs affirmations.

La science, il faut le dire, et pas seulement la médecine, découvre régulièrement des points aveugles dans ses raisonnements et le doute est un de ses moteurs les plus puissants.

Cette attitude d’ensemble repose sur une confiance dans les règles partagées par une communauté de chercheurs et sur l’hypothèse que, collectivement, on améliore progressivement notre compréhension des phénomènes étudiés.

Le soupçon : une attitude de défiance systématique

Le soupçon, à l’inverse, relève d’une défiance systématique. On suppose, a priori, que quelqu’un qui n’est pas de même milieu que soi, ment, fait erreur, ou présente les choses de manière incomplète et tendancieuse. On suppose « qu’il ne nous comprends pas » et on ne cherche pas à pousser l’enquête plus loin.

Ce soupçon n’est pas seulement une attitude récente. Dans les conflits du travail, j’ai souvent entendu des propositions potentiellement intéressantes, émanant d’une partie ou de l’autre, passées à la moulinette rhétorique de « ne nous y trompons pas ».
En clair : ce qui paraît une ouverture est, en fait, un piège et une fermeture. Les enquêtes de terrain sur les électeurs du front national ont également souligné leur fermeture complète à ce qui figure dans les journaux, sur le mode : « au contraire, c’est le contraire ». Si quelqu’un qui n’est pas comme nous dit quelque chose, il faut renverser son discours et partir du principe que c’est le contraire qui est vrai.

Le soupçon sans le doute : la fermeture ultime

Le soupçon dépourvu de tout doute est l’aboutissement logique du soupçon systématique : on ne met plus du tout en question ce que l’on croit, on se ferme à tous les arguments. Les témoignages discordants sont considérés comme bidonnés, les reportages filmés sont pris pour des montages fallacieux. La boucle est bouclée et le discours tourne sur lui-même.

La foi et le doute

Si l’on manie cette opposition, on s’aperçoit que la foi s’oppose beaucoup plus au soupçon qu’au doute. Il semble normal de s’interroger sur ce que l’on croit, de rester attentif à nos œillères, d’écouter ce que des personnes qui ne partagent pas notre foi ont à nous dire. Même l’apôtre Paul, qui semblait, au départ, très résolu dans son opposition au christianisme naissant, dira, suite à sa conversion : « il m’a été fait miséricorde, parce que j’agissais par ignorance, lorsque je n’avais pas la foi » (1 Tim 1.13). Voilà : des tas de réalités échappent à notre regard et notre foi se construit, de proche en proche, au fur et à mesure que nous ouvrons les yeux.

Mais la confiance que suppose la foi, s’oppose radicalement à la défiance qui mène au soupçon. Si nous supposons qu’un génie pervers s’ingénie à nous maintenir dans l’erreur, nous nous fermerons toujours à la foi. Je me souviens d’une personne qui s’étonnait de ma foi et qui m’a dit que, pour sa part, « elle ne faisait confiance à personne ». D’ailleurs Jésus s’est confronté une fois (au moins) dans son ministère à « ne nous y trompons pas » ou à « au contraire c’est le contraire » : alors qu’il guérit des malades, ses adversaires, acculés, disent qu’il fait le bien, mais guidé par le prince des ténèbres. Il aurait l’air de guérir, mais ce serait, en fait, un envoyé du diable. C’est à ce moment que Jésus parle du fameux « péché contre le Saint Esprit » : en effet, si on en est là, la lumière, jamais ne percera nos ténèbres (Mt 11.22-32).

Une année 2022 solidaire … que nous le voulions ou non

On utilise, la plupart du temps, l’adjectif « solidaire » ou le substantif « solidarité » pour parler d’un acte volontaire. Mais il existe d’autres usages, en français. On parle, dans un ensemble mécanique, de pièces solidaires les unes des autres, pour signifier qu’un mouvement imprimé à n’importe laquelle d’entre elles, entraîne toutes les autres. Le mot est dérivé de « solide » et, dans ce sens, il signifie une communauté de destin : nous sommes liés par les choix des autres, sans que nous le voulions.

Solidaires face aux épidémies

Depuis l’année 2020 nous nous redécouvrons solidaires devant les épidémies. Ceux qui réclament plus de liberté de choix, ignorent, souvent, que leur choix a des conséquences sur les autres et que les autres n’ont pas envie de subir les conséquences de leur liberté. De fait, pro et anti-vaccin sont solidaires les uns des autres, même s’ils se critiquent les uns les autres.

Et, dans ce domaine, nous sommes solidaires au niveau international, car, là où le virus circule, il mute. On ne peut donc pas se laver les mains de ce qui se passe ailleurs (où que ce soit) sur la planète.

Solidaires face aux menaces environnementales

Nous subissons, de même, les conséquences de la pollution émise par les autres et les autres subissent les conséquences de notre pollution.
Le climat est un tout, et même ceux qui s’imaginent à l’abri de résidences climatisées, surveillées par des gardes armés, finiront par en subir les conséquences.

Le climat est résistant aux opinions : quel que soit ce qu’on en pense, il suit son cours. Les multiples substances chimiques, que nous répandons à droite et à gauche, agissent, elles aussi, de la même manière sur ceux qui dénient leur influence et sur ceux qui l’admettent.

Solidaires face aux choix politiques de nos concitoyens

En cette année électorale, nous savons que nous devrons faire avec le président, puis les députés, qui sortiront des urnes. Nous devrons vivre, ensuite, pendant 5 ans, avec les conséquences des choix du corps électoral, que ce soit notre choix ou non.

Il est de bon ton de critiquer les mesures gouvernementales, ou les décisions des élus locaux. Mais, en France tout du moins, ils ont été élus. Nous n’avons pas forcément voté pour eux, mais d’autres l’ont fait.

Les prophètes : solidaires, eux aussi

Dans bien d’autres domaines nous sommes dépendants des choix et des pratiques d’autres acteurs. Mais je me suis limité, ici, à des domaines où nos propres choix pèsent sur la vie d’autres que nous.

Tout cela appelle, en conséquence, les chrétiens à un sursaut prophétique. Et, tandis que nombre d’entre eux sombrent dans la facilité et la passivité, il faut souligner que d’autres parlent et agissent avec courage.

Mais il faut noter, à ce propos, que la plupart des prophètes de l’Ancien Testament, ont partagé le sort d’un peuple qui ne les écoutait pas. Dans les grands moments de naufrage, les prophètes sont entraînés avec leurs contemporains, même s’ils leur avaient donné les moyens d’échapper à la catastrophe. Ézéchiel est exilé avec une partie du peuple, à Babylone. Jérémie est entraîné contre son gré, en Egypte (Jr 43.6), alors qu’il avait adjuré le roi de ne pas s’y replier. Dieu calme Baruch, le secrétaire du même Jérémie, qui formait de grands projets, en lui disant qu’il ne peut pas échapper à la débâcle (il lui laisse, simplement, la vie sauve) (Jr 45). Et dans les apocalypses diverses du Nouveau Testament, il n’est dit nulle part que les chrétiens échapperont aux malheurs provoqués par l’injustice et l’aveuglement des hommes. Jésus, pour sa part, pleure sur Jérusalem, et sa destruction future, parce que ses habitants ont refusé le salut qu’il leur apportait. Mais c’est lui qui meurt le premier, quelques jours plus tard, sur la croix (Lc 19.41-43).

Voilà peut-être des considérations bien sombres, pour débuter cette année 2022. Mais, sombre ou lumineux, notre avenir s’écrit au pluriel, et il est temps, pour chacun, d’arrêter de se rêver comme des personnes qui peuvent se livrer sans limite, ni dommage pour les autres, aux aléas de leur fantaisie.

Donnez-nous du temps ! Donnez-nous de la distance ! L’exemple troublant de la convention citoyenne sur le climat

J’ai regardé, sur la chaîne parlementaire, un documentaire tout à fait troublant sur les 150 personnes, tirées au sort, qui ont participé à la convention citoyenne sur le climat. Ce documentaire de 52 minutes peut être regardé encore un certain temps.

Une soudaine prise de conscience de la gravité des enjeux

On avait déjà souligné, au moment de la fin de la convention, qu’il était assez étonnant que le groupe de citoyens arrive à un tel consensus, sur un sujet à priori très controversé. Ce que racontent les personnes, dans le reportage, l’explique. Toutes disent qu’elles ont soudain pris conscience de l’importance et de la réalité du problème, face à des experts qui les ont bouleversées. C’est bien là ce qui m’a estomaqué.

Il faut bien voir que ces experts ne vivent pas dans le secret, qu’ils s’expriment au travers des rapports du GIEC ou au travers d’autres rapports, que ces travaux sont relayés par la presse, qu’il arrive qu’on en voie l’un ou l’autre à la télévision. Donc, d’un certain point de vue, ces personnes n’ont fait que réentendre ce qu’elles avaient déjà entendu. Elles ne disent d’ailleurs pas le contraire. Elles disent simplement que, tout d’un coup, elles ont pris ces messages au sérieux.

Plusieurs ont changé de vie après la convention citoyenne. Certains se sont engagés politiquement, d’autres ont décidé de militer dans les réseaux associatifs, plusieurs ont quitté leur travail, l’un a décidé d’aller travailler tous les jours en vélo et a arrêté de manger de la viande. Quand ils parlent du choc qu’ils ont reçu, ce ne sont donc pas des mots en l’air.

Que s’est-il passé ?

J’avoue que, dans un premier temps, j’ai été plutôt désespéré de me rendre compte que, pour la plupart des personnes, le problème n’était pas qu’elles étaient auparavant dérangées dans leur confort, mais simplement qu’elles ne prêtaient pas vraiment attention aux mises en garde des experts, qu’elles les écoutaient d’une oreille distraite.

Ensuite je me suis interrogé sur ce qui s’était passé. Ce qui m’est, finalement, apparu comme évident, c’est que le message n’est pas tout et que le cadre dans lequel il est délivré change complètement la donne. D’abord, se retrouver en chair et en os devant un spécialiste dont on perçoit l’engagement, en tant que personne, dans le problème considéré, fait un autre effet que de juste récupérer son discours. Ensuite, et ce fut là, à mon avis, le ressort essentiel : on a laissé aux scientifiques le temps de parler, de s’expliquer, de répondre à des questions tranquillement, chose qu’ils n’ont jamais la possibilité de faire dans les médias.

Et les auditeurs ont pris le temps d’écouter le message, d’essayer de se faire un opinion, de discuter, de demander des éclaircissements, de soulever des objections. C’est un autre positionnement que de se trouver face au flux déstructuré de la succession d’informations d’un journal télévisé, qu’on laisse glisser sur soi. Du coup, plutôt que de chercher la petite phrase ou la petite formule qui fait mouche, tous ont cherché à approfondir un peu (un peu a suffi) les enjeux.

Il y a d’autres points forts qui ressortent du documentaire. L’un raconte le débat contradictoire qui s’est déroulé à propos de la semaine de travail de quatre jours et l’expérience incroyable de voir l’intelligence des arguments qui s’échangeaient. L’autre dit qu’il a pris conscience qu’il avait quelque chose à dire, alors qu’il se dévalorisait auparavant.

Et puis …

Et puis à la fin, le documentaire y insiste aussi, tous ont la conviction d’avoir participé à un moment incroyable, mais non reproductible. Quand ils doivent trancher entre soumettre leurs propositions par référendum ou les transmettre aux parlementaires, la majorité d’entre eux sont persuadés qu’il sera impossible de mener un débat public de grande ampleur sur ces questions et qu’il vaut mieux s’en remettre aux députés et sénateurs.

Pourquoi sont-ils intimement persuadés que la majorité des français « ne pourra pas comprendre » ce qu’ils ont compris ? A mon avis ils sont assez lucides : ils voient que l’arène où ces questions pourraient prendre de la consistance n’existe pas.

D’un autre côté, ils sous-estiment, sans doute, les pesanteurs multiples qui feront, en définitive, de la loi climat, une pâle évocation de leurs travaux.

Rendez-nous Jean-Baptiste !

Et, alors que je tentais de comprendre ce qui s’était passé, j’ai été ramené aux textes bibliques qu’on lit, au moment de l’avent, et qui nous parlent du ministère de Jean-Baptiste. Il est « la voix qui crie dans le désert » et les gens sortent de la ville pour aller à sa rencontre, au bord du Jourdain. Cette mise en scène peut questionner, mais je me rends compte que, là aussi, le lieu change tout. Prendre le temps de sortir de son quotidien et aller dans un lieu où il y a peu de distractions, rend disponible pour entendre un message qui, sinon, serait brouillé et inaudible.

Et voilà notre problème : nous manquons de déserts, nous manquons de lieux et d’occasions pour sortir de notre quotidien saturé de messages éphémères. Ce n’est pas tellement une défaite de la pensée que nous vivons, qu’une disparition de lieux pour penser. Tous ceux qui ont été filmés dans le documentaire sont reconnaissants d’avoir pu faire un pas de côté et ils ont apprécié d’avoir à se poser des questions.

Et, on le voit, le fonctionnement des organes d’information ne construit pas du tout, aujourd’hui, un lieu pour prendre de la distance, regarder les choses en face tranquillement, et s’interroger sur les grands enjeux de notre existence.

Rendez-nous Jean-Baptiste !