La justice au rabais n’est pas la justice

J’ai lu, comme beaucoup d’autres, la tribune publiée dans le journal Le Monde par plus de 3000 magistrats et 100 greffiers, le 23 novembre dernier, et j’avoue que j’ai été terrifié. Entendons-nous : qu’une profession publique se plaigne de son manque de moyens peut sembler quelque chose de plutôt habituel. Mais ce qui est effrayant ce sont les exemples très concrets de la conséquence de ce manque de moyens qui sont exposés dans le texte.
J’en cite quelques extraits :

« Nous, juges aux affaires familiales, sommes trop souvent contraints de traiter chaque dossier de divorce ou de séparation en quinze minutes et de ne pas donner la parole au couple lorsque chacune des parties est assistée par un avocat, pour ne pas perdre de temps.
Nous, juges civils de proximité, devons présider des audiences de 9 heures à 15 heures, sans pause, pour juger 50 dossiers ; après avoir fait attendre des heures des personnes qui ne parviennent plus à payer leur loyer ou qui sont surendettées, nous n’avons que sept minutes pour écouter et apprécier leur situation dramatique.
Nous, juges des enfants, en sommes réduits à renouveler des mesures de suivi éducatif sans voir les familles, parce que le nombre de dossiers à gérer ne nous permet pas de les recevoir toutes.
Nous, juges correctionnels, du fait de la surcharge des audiences, devons choisir entre juger à minuit des personnes qui encourent des peines d’emprisonnement, ou décider de renvoyer des dossiers aussi complexes que des violences intrafamiliales à une audience qui aura lieu dans un an. A cette date, la décision aura perdu son sens et laissé la vie des justiciables et de leur entourage en suspens.
Nous, substituts du procureur, devons fréquemment nous résoudre à poursuivre devant les tribunaux ou à classer sans suite des procédures sur la base d’un compte rendu téléphonique ou électronique succinct, sans avoir le temps de les lire intégralement avant. »

Il me suffit de m’imaginer dans une des circonstances évoquées pour avoir les cheveux qui se dressent sur la tête.

Les auteurs du texte parlent de « justice maltraitante » et ajoutent ce commentaire : « Nous comprenons que les personnes n’aient plus confiance aujourd’hui en la justice que nous rendons, car nous sommes finalement confrontés à un dilemme intenable : juger vite mais mal, ou juger bien mais dans des délais inacceptables. » Oui, nous comprenons fort bien !

Ce n’est pas le tout d’invoquer la loi et l’ordre, encore faut-il être prêt à en payer le prix

Pendant ce temps-là, l’opinion publique, en France, prête une oreille de plus en plus complaisante à l’égard de ceux qui revendiquent la loi et l’ordre. La campagne présidentielle, qui a débuté, a déjà commencé à livrer son lot de surenchères dans ce domaine.

Il y a, de toute façon, une dérive globale des rapports sociaux, en France comme dans d’autres pays, vers une utilisation de plus en plus fréquente de la plainte judiciaire.

Mais qui est prêt à payer le prix d’une telle dérive ? Pas grand monde, apparemment. D’ailleurs tel ou tel candidat pense toujours s’attirer des voix en promettant de diminuer le nombre de fonctionnaires. Diminuer le nombre de fonctionnaires vraiment ? Dans quel domaine ? De partout, des plaintes analogues à ce qui se dit dans le champ de la justice se font entendre.

Mais restons dans le domaine de la justice. On pourrait imaginer un mode de vie sociale moins conflictuel qui mobilise moins la justice. On se souvient, à ce propos, de l’exhortation du Sermon sur la Montagne : « Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire, tant que tu es encore en chemin avec lui, de peur que cet adversaire ne te livre au juge, le juge au gendarme, et que tu ne sois jeté en prison » (Mt 5.25). On pourrait l’imaginer et, honnêtement, je l’appelle de mes vœux. Mais, depuis des années, nous suivons, collectivement, le chemin inverse : attiser les conflits et les oppositions, dramatiser les différences, faire appel à la force publique à tout propos. Tout cela a un coût. Et, vraiment, on ne peut pas se satisfaire de la justice expéditive que cela engendre.

On peut se boucher les yeux. Les justiciables qui ont des moyens donnent l’exemple, peu enthousiasmant, d’utiliser des cabinets d’avocats pour ralentir encore le cours de la justice en multipliant les recours procéduriers. Il n’y aurait donc que la misère ordinaire qui serait traitée par-dessous la jambe par des magistrats pris dans l’étau d’une contradiction qui les étouffe eux-mêmes. Oui, on pourrait faire ce calcul cynique et il me semble que certains le font.

Mais tous ceux qui n’ont que la loi et l’ordre à la bouche oublient une chose : il y a plus efficace que de quadriller le terrain par des forces de l’ordre toujours plus nombreuses, c’est de produire une justice qui donne confiance. Or, pour l’instant, on est face à un déni de justice qui touche des couches de plus en plus vastes de la population française et le sentiment de révolte et d’abandon qui en résulte est lourd de conséquences.

On connaît les exhortations du Lévitique :  » Ne commettez pas d’injustice dans les jugements : n’avantage pas le faible et ne favorise pas le grand » (Lv 19.15). Or les conditions dans lesquelles est rendue la justice, pénalise, aujourd’hui, structurellement, le faible, même si le juge s’efforce de rester impartial. Et c’est cela qui met les magistrats hors d’eux. Ce passage du Lévitique est loin d’être anodin. Il se conclut, en effet, après une série d’exhortations, par une formule promise à un grand avenir : « c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19.18). Oui, aimer son prochain est aussi affaire de moyens administratifs et financiers.

Pourquoi nous laissons-nous envahir par les messages multiples qui nous sont adressés ?

J’ai reçu, la semaine dernière, un mail provenant d’une salariée d’une association dans laquelle je suis actif. En dessous de la signature de l’auteure de ce mail, il y avait cette mention : « cette adresse mail suit mes principes d’hygiène de connexion  Elle est relevée 2 fois par jour du lundi au vendredi. Dernière réponse quotidienne à 17H. » J’ai trouvé la démarche intéressante et cela m’a rappelé un souvenir. En 2013, alors que j’étais encore en activité, je suis allé marcher trois mois sur le chemin de Saint-Jacques. Quand je suis revenu, j’ai reprogrammé ma boîte mail pour ne recevoir les notifications qu’une fois par heure. Je suis allé moins loin, dans la radicalité, que l’auteure du mail que j’ai reçu. Mais j’en ai retiré énormément de bénéfices. Je me suis rendu compte, rétrospectivement, que j’étais colonisé par les mails qui tombaient, par moment, comme des fruits mûrs, dans ma boîte mail. J’ai également évité, sauf situation plutôt rare (lorsqu’un problème nécessitait une mobilisation particulière et urgente), de regarder mes mails professionnels chez moi. J’ai mieux dissocié mon adresse personnelle et mon adresse professionnelle. Toutes ces démarches ont considérablement amélioré ma santé mentale et, indirectement, mon efficacité.

Je pense que j’ai été particulièrement sensible à cette modification, car elle correspond à un trait de ma psychologie : j’ai besoin, à intervalles réguliers, de prendre du recul et de me ressourcer de manière plutôt solitaire. Quand j’ai passé une journée en réunion(s) j’ai juste envie de me retrouver seul pour reprendre mon souffle. Ce trait de personnalité est assez répandu, je l’ai appris par la suite, mais il ne concerne pas tout le monde non plus. Mais puisqu’il s’agit de quelque chose qui est en moi, je me suis rendu compte que ce que je pouvais offrir de meilleur aux autres provenait de ces allers et retours entre moments sociaux et moments d’isolement. J’ai fait carrière (je dis cela avec un brin d’humour) dans la prise de recul et le regard décalé.

Or, pour ce qui concerne la manière dont je me suis laissé happer par le flux des mails, j’étais parti dans la direction inverse : réagir à plat et de manière instantanée aux stimulations que je recevais, sans faire d’effort, à intervalles réguliers, par le biais de ma boîte mail. Pour ce qui concerne les autres réseaux sociaux, ils étaient peu utilisés, dans mon travail, en 2013. Et, du coup, je n’ai jamais embrayé sur Tweeter ou sur Facebook ou sur les autres plateformes qui se sont créées ensuite.

Mais cela m’a interrogé : pourquoi me suis-je laissé embarquer dans une situation pareille ?

Être sollicité c’est flatteur

La réponse, finalement, est assez simple : j’étais flatté d’être sollicité. Cela me donnait l’impression d’avoir de l’importance, d’être « dans le coup », d’avoir mon mot à dire. Et, au bout d’un moment, je suis devenu dépendant de ces petits signes qui me montraient que les autres comptaient sur moi et, donc, que je comptais aux yeux des autres.

Lorsque j’ai coupé ce robinet à « petits signes » en 2013, je me suis rendu compte du nombre d’échanges dans lequel il est possible d’être pris, pratiquement en temps réel et je me suis également rendu compte, par ricochet, de l’importance que prend, dans la vie sociale, l’opinion, la présence et les réactions de nos réseaux sociaux avec toutes leurs ramifications. Être considéré, regardé, ou consulté peut devenir quasiment un travail à plein temps. Mais cela nous fait perdre le fil des projets auxquels nous nous consacrons et nous stérilise plutôt qu’autre chose.

Du regard des autres au regard de Dieu

Je pense que tout un chacun, croyant ou non, peut se rendre compte de cette dérive et s’en prémunir.
Pour ma part, cela m’a fait réfléchir à l’importance du regard de Dieu. Il est frappant de voir, dans pratiquement tous les épisodes des différents récits bibliques, que Dieu cherche à entrer en contact avec les hommes et qu’il les regarde, qu’ils le veuillent ou non. Adam et Eve se cachent, après la chute, et Dieu va à leur recherche. Lorsque le peuple d’Israël est réduit à l’esclavage, en Égypte, Dieu s’adresse à Moïse en disant : « j’ai vu la misère de mon peuple » (Ex 3.7). Alors qu’Israël est en train d’être déporté à Babylone, Ezéchiel raconte l’histoire du peuple d’une manière figurée. Il imagine le peuple comme un enfant, une fille, qui a été abandonnée. Et Dieu passe sur la route : « Passant près de toi, je t’ai vue te débattre dans ton sang ; je t’ai dit, alors que tu étais dans ton sang : Vis ! » (Ez 16.6). Au début de l’évangile de Jean, Jésus rencontre Nathanaël qui se méfie de lui. Il lui déclare : « alors que tu étais sous le figuier, je t’ai vu » (Jn 1.48). Et cela vaut également pour des personnes moins favorables au Christ. Celui qu’on appelle « le jeune homme riche » vient questionner Jésus. Et, nous dit-on, « Jésus l’ayant regardé, l’aima » (Mc 10.21). J’arrête-là mon florilège : Dieu voit, Dieu entend, Dieu considère le juste comme l’injuste et « fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons » (Mt 5.45) .

Il y a quelque chose d’inconditionnel dans ce regard de Dieu et je me rends compte que cela me fournit un socle et une assurance qui me rendent moins dépendant du regard des autres. Je retranscris ici ce que j’ai écrit, précisément, en 2013, après être revenu de ma longue marche sur le chemin de Saint-Jacques où j’ai pris conscience, d’une manière particulière, du regard et de l’attention de Dieu à mon égard, comme à l’égard de tout homme : « Tout cela fait de moi quelqu’un de plus libre. Je ne dirais pas que je suis devenu plus facile à vivre. Ce n’est sans doute pas vrai. Les autres n’apprécient pas toujours notre liberté et le fait que je me sente moins dépendant d’eux, moins en attente de la nourriture illusoire qu’ils peuvent nous donner à manger, me rend certainement moins maniable. [… Mais] à trop céder à la pression des autres, je cours le risque de ne pas leur donner ce qu’ils ne demandent certes pas, à court terme, mais dont ils ont besoin, en fait. »

Et je repense souvent à cette transition que j’ai vécue, cette année-là, et à la manière dont elle a transformé ma manière d’utiliser les outils modernes de communication.

J’ai, par la suite, rencontré plusieurs personnes qui étaient complètement happées par la quête sans fin du regard et de l’approbation des autres : des personnes, on l’imagine, fragilisées et souvent en souffrance. Ce que l’on fait avec nos mails, nos SMS, nos messages WhatsApp et nos réseaux sociaux en général, peut nous entraîner loin, très loin, du centre de nous-mêmes et nous aliéner gravement.
Parler « d’hygiène » comme le faisait l’auteure du mail que j’ai reçu, ne me semble pas être un mot trop fort.

Le péché : une faute morale ou un tort fait à quelqu’un, une injustice ?

Le rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, dit rapport CIASE, est remarquable à plus d’un titre. Il a la mérite, notamment, de restituer la parole des victimes, d’un côté, et de mettre en évidence, d’un autre côté, les ressorts plus généraux de cette véritable plaie qui a sévi dans l’Église catholique. Je précise d’emblée que je sais parfaitement que ces abus existent dans les Églises protestantes également. Les ressorts les plus évidents ont trait à la position d’autorité (pas seulement morale, également institutionnelle) des coupables qui abusent de leur pouvoir. C’est une situation presque toujours évoquée dans les affaires qui ont émergé avec le hashtag #metoo. En l’occurrence, le pouvoir du délinquant a été redoublé par le pouvoir de l’institution qui souhaitait éviter que sa réputation collective soit entachée.

C’est là ce qui a été beaucoup commenté, et à juste titre, dans la presse.
Ensuite, au milieu des analyses diverses que contient ce rapport, il y a un thème qui a retenu mon attention. Il faut aller jusqu’à la page 297 du rapport pour le trouver (mais la table des matières le mentionne) : « un droit canonique centré sur le pécheur et l’Église, occultant le sort des personnes victimes ». Je cite un paragraphe qui développe cette idée : « Comme le rappellent Olivier Bobineau, Constance Lalo et Joseph Merlet dans Le sacré incestueux. Les prêtres pédophiles, le traitement des abus sexuels est centré sur la personne de l’agresseur, sa culpabilité, sa condamnation et sa rédemption, au regard de critères uniquement ecclésiaux ».

C’est là une remarque très forte dont la portée va au-delà des affaires sexuelles.

L’accompagnement de la victime, large impensé de l’institution judiciaire

Je parlerai plus bas de la portée théologique et ecclésiologique de cette remarque. Dans un premier temps, elle m’a rappelé les remarques d’Howard Zehr, un des pionniers de la justice restaurative. Dans ses ouvrages (et notamment celui qui a été traduit en français: Howard Zehr, La justice restaurative. Pour sortir des impasses de la logique punitive, Labor et Fides, 2012) il souligne, à plusieurs reprises, que son propos n’est pas seulement de travailler à la réinsertion du coupable, mais également de permettre une restauration de la victime. Le droit punitif, dit-il, est focalisé sur l’idée de tarifer une peine. Une fois que la peine est prononcée, la victime est censée avoir reçu, mécaniquement, réparation, même si personne ne s’est occupée d’elle, ni n’a cherché les moyens d’accompagner une éventuelle résilience. Des dommages et intérêts financiers sont éventuellement accordés et on s’en tient là.

Pour l’état, représenté par le ministère public, il importe de qualifier la faute et de sanctionner le contrevenant. Pour l’opinion publique, également, le fait de punir le coupable et de le mettre à l’ombre est l’essentiel.

Bref, on a tendance à se focaliser sur la faute, plus que sur le tort subi par la victime et les moyens par lesquels on pourrait lui venir en aide.

Soyons clair : si l’Eglise n’avait, ne serait-ce que désigné officiellement des prêtres comme coupables, dès qu’elle avait eu connaissance des faits, on n’en serait pas là.

Mais ce que pointe le rapport m’a conduit à aller plus loin dans mes réflexions. Howard Zehr souligne qu’il existe, au fond, deux conceptions du mal (et chacun peut défendre des nuances de l’une ou de l’autre) : ou bien le mal est de transgresser des règles ; ou bien le mal est de faire violence à des personnes, à des relations sociales.

Le péché : une vision trop centrée sur le seul rapport homme-Dieu

On devine qu’Howard Zehr, par ailleurs protestant (mennonite), a en vue un débat théologique sous-jacent, qui concerne le péché. Dans un cas, on considère surtout que le péché est une affaire entre l’homme et Dieu et alors, comme le souligne le rapport CIASE, on se préoccupe d’abord de la rédemption du pécheur. Dans l’autre cas, on a une vision très concrète du péché : c’est un tort fait à quelqu’un, qui engendre des souffrances. Et Dieu, au travers des prophètes, dénonce le péché parce qu’il défend les victimes, et qu’il veut abréger leurs souffrances. C’est ainsi que commence l’Exode : « Le Seigneur dit : J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens » (Ex 3.7-8).

Je ne vais pas faire une compétition de versets. On peut trouver, également, dans le texte biblique, des passages qui indiquent que Dieu lui-même est offensé. En fait, dans ma vision des choses, il y a une équivalence entre « tu aimeras le Seigneur ton Dieu » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même » : Dieu est offensé à la mesure des souffrances que nous infligeons aux autres. Paul le dit d’une autre manière dans ses épîtres : « toute la loi est accomplie dans une seule parole, celle-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Gal 5.14).

Or il n’est pas faux de dire que la foi chrétienne peut porter au scrupule (et vu le sujet dont nous parlons, il n’y a certes pas lieu de recommander que les chrétiens soient sans scrupules !) à l’examen de conscience individuel, plus qu’à l’écoute de la parole des personnes que nous avons blessées. Les liturgies de confession des péchés classiques portent à ce regard introverti.

A l’inverse, certains chrétiens qui n’en peuvent plus de la culpabilisation qu’entraîne la mot péché, pensent que la confession des péchés est un acte morbide. Mais il leur paraît normal, malgré tout, de dénoncer les injustices qu’ils voient autour d’eux. Ils ne font pas le pont, non plus, entre injustice, souffrance sociale et péché. C’est comme s’ils avaient intériorisé que le mot « péché » se limitait à une méditation individuelle.

De la confession des péchés à la responsabilité sociale

Et donc, qu’est-ce que je veux dire ?

Premièrement : nous prenons conscience de nos péchés autant en nous plaçant devant Dieu, qu’en portant attention à la parole des personnes que nous fréquentons et que nous avons blessées.

Deuxièmement : reconnaître notre péché nous oblige. Si nous admettons que nous avons commis un tort, cela nous conduit à nous interroger sur la manière de discuter avec la personne blessée et de reconstruire ce qui a été détruit. C’est la parole du Sermon sur la Montagne : « Quand tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande » (Mt 5.23-24).

Troisièmement : il y a une continuité entre la prise de conscience de nos manquements et la recherche de relations sociales plus justes, dans notre cercle d’abord, puis dans la société en général, ensuite.

Quatrièmement : la vocation du chrétien est, entre autres, de soutenir la parole des victimes et de la faire retentir là où elle est étouffée.

De ce point de vue, la commande, par la conférence des évêques, d’un rapport indépendant sur les abus sexuels commis au sein de l’Église catholique a été une initiative qu’il faut saluer, même si, tout le monde en conviendra, il s’agit d’une initiative très tardive. Cela été un moyen d’avancer d’une manière concrète et de proposer, au moins, un espace de parole aux victimes.

Quelle est la valeur de ce que nous achetons ?

Les évangiles comportent de nombreuses mises en garde quant aux erreurs de perspective que produit la valeur monétaire. L’évangile de Luc, en particulier, ne cesse de le répéter : « Attention ! Gardez vous de toute avidité. Ce n’est pas du fait qu’un homme est riche qu’il a sa vie garantie par ses biens » (Lc 12.15). Quand Jésus parle de la vie, il ne pense pas seulement à la vie physique, il pense, plus largement, à la vie morale, à la qualité de vie, à une vie qui « vaut » la peine.

Ce sont des mises en garde que l’on commente, année après année, lorsque les textes du dimanche les mentionnent. Je ne sais pas si les auditeurs en tirent vraiment toutes les conséquences. Lorsque j’étais jeune, j’entendais cela comme une injonction morale dont je ne percevais pas forcément la profondeur. Année après année, j’en suis venu à considérer qu’il s’agit, bien plus largement, d’une question de vie ou de mort pour l’ensemble de nos sociétés et cela devient de plus en plus évident au fur et à mesure que les menaces écologiques s’accroissent.

En fait, dans une économie qui a perdu toute boussole, on ne sait plus très bien ce que l’on achète, pourquoi on l’achète, et à quoi tout cela sert. L’économie prétend régler la question de la valeur en la résumant à un prix, mais, si on fait un pas de côté, on se rend compte rapidement que d’autres choix ont bien plus de valeur. Si on fait un pas de côté, on se rend compte, en fait, que les choix induits par les modes de production et par nos modes de vie sont totalement absurdes et qu’ils nous mènent tout droit dans le mur pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine.

Quelques exemples de dynamiques économiques absurdes

A titre de pas de côté, je vous recommande la lecture de l’ouvrage de Pierre Veltz, L’Économie désirable : Sortir du monde thermo-fossile, paru au Seuil en début d’année. Il ne s’agit nullement d’un pamphlet écologiste, c’est là l’intérêt du livre. L’auteur cherche plutôt une voie raisonnable pour sortir de l’ornière dans laquelle nous sommes coincés. En gros, sa thèse est qu’il faut réorienter les domaines dans lesquels nous investissons et, pour ce faire, il rend compte d’un certain nombre de dérives qui, à vrai dire, laissent pantois.

Premier exemple : nous consommons des quantités astronomiques d’énergie pour un bénéfice qui n’a rien d’évident. La quantité d’énergie dépensée par chaque personne, en moyenne, dans le monde, a été « multipliée par 7 depuis les années 1950« . Multipliée par 7 vraiment ? Mais pour quel bénéfice ? Pouvons-nous dire que nous vivons 7 fois mieux qu’il y a 70 ans ? On ne peut pas mesurer une chose pareille. Mais il n’empêche. Notre vie est devenue plus confortable, assurément. Mais pas 7 fois plus confortable, pour ne pas parler d’autres critères de qualité. Cela signifie que nous empruntons un chemin délirant, en maniant des solutions finalement peu efficaces qui coûtent beaucoup de ressources pour des résultats maigres.

La dérive ne date de 1950. Si on veut remonter un peu plus dans le temps, Pierre Veltz cite les calculs faits par Jean-Marc Jancovici (qui n’ont rien de mystérieux, il est possible de les refaire soi-même). Si on considère l’effort que peut produire une personne humaine faisant un effort intense pendant une journée de travail (par exemple, un esclave) on se rend compte qu’en moyenne, un terrien utilise, aujourd’hui, l’équivalent de 600 esclaves ! En moyenne … en France on approche de trois fois ce chiffre !

Mais que faisons-nous de tous ces équivalents esclaves ? Déjà « à la fin des années 1950, Bertrand de Jouvenel, un des pionniers oubliés de la pensée écologique, en faisait la remarque : n’importe quelle mesure du progrès dans le niveau de vie de l’individu donne un coefficient de progrès incomparablement plus faible que le progrès dans la quantité d’énergie dépensée par habitant. » Betrand de Jouvenel pouvait dire cela car il avait sa propre vision du niveau de vie qui ne se résumait pas à une mesure monétaire. « Il avait perçu l’essentiel, parce qu’il avait l’œil fixé sur la demande et la qualité de la vie, et pas seulement, comme la majorité des économistes d’hier et d’aujourd’hui, sur l’offre. »

Or dans cette offre il y a de tout : de l’utile et du superfétatoire. Nous restons encore formatés par l’économie, que Pierre Veltz appelle « garage-salon-cuisine » : centrée sur la possession d’objets, et que l’on n’interroge pas suffisamment. Dans cette économie, « un des grands moteurs de croissance était la comparaison, ou, pour le dire crûment, la jalousie entre voisins. » Cette jalousie, par définition, n’a pas de fin. On pense aux paroles anciennes de l’Ecclésiaste : « Je vois, moi, que tout le travail, tout le succès d’une œuvre, c’est jalousie des uns envers les autres : cela est aussi vanité et poursuite de vent » (Ec 4.4). Poursuite du vent : c’est l’expression qui convient.

Cette fuite en avant dans la quête sans fin de la différenciation a pris un nouveau tour, ces dernières années, avec la complexification des objets (ce que Pierre Veltz appelle la profondeur technique), qui conduit à consommer des métaux et à les incorporer dans des ensembles où il est difficile de les recycler et à consommer une énergie considérable juste pour fabriquer les objets. Lesdits objets sont difficiles à réparer du fait même de leur complexité et, pour l’utilisateur final, le progrès est mince.

L’absurdité même du tableau conduit à penser qu’il y a forcément des marges de manœuvre importantes et qu’une sobriété modérée est à portée de main. « Vivre avec 300 ou même 200 esclaves (au sens de Janovici) au lieu de 600 ne devrait pas nous faire régresser à l’âge de pierre. L’énormité de notre dépense énergétique et de sa croissance récente rend optimiste, car elle montre qu’on devrait pouvoir la réduire sans nous condamner à une frugalité ascétique dont certains rêvent, mais qui a peu de chances de déclencher un enthousiasme de masse. »

Je citerai un dernier exemple des pas de côté que nous invite à faire Pierre Veltz en parlant de notre consommation de viande. Il cite le blog de Bill Gates : « si le bétail était un pays, il serait le troisième émetteur de gaz à effet de serre du monde, juste derrière les Etats-Unis » ! Là aussi, on se dit qu’entre la consommation effrénée et un véganisme strict il y a une large plage de choix possibles qui sont porteurs de conséquences significatives.

A quoi attribuons-nous de la valeur ?

Tout cela nous renvoie à mes interrogations du début sur ce à quoi nous attribuons de la valeur. Est-ce que cela vaut la peine d’acheter des objets aussi complexes ? Est-ce que nous avons vraiment besoin de tous ces objets, vu la dépense énergétique qu’ils entraînent ? Et puis les conventions économiques provoquent des erreurs de perspective. Pierre Veltz cite l’exemple de la santé qui, du fait qu’elle est financée par l’assurance maladie, apparaît comme un coût ou une charge. Donc une voiture représente une valeur économique et la santé une amputation de cette valeur !

Comme le répète à plusieurs reprises Pierre Veltz, ce qui manque est une boussole, pour que nous nous entendions collectivement sur ce qui a de la valeur. Beaucoup de gens, aujourd’hui, perçoivent la perte de sens du travail auquel ils se consacrent. Et les initiatives pour retrouver une activité qui construit du lien, qui se réancre dans le concret de réseaux de solidarité, pour construire ensemble des modes d’action plus sobres se multiplient. Mais ces initiatives sont encore loin de rassembler des majorités politiques et, pour l’heure, les états sont tétanisés.

Nous avons pris, collectivement, en partie sans nous en rendre compte, un chemin qui nous mène dans le mur. Ce chemin a produit des bénéfices qui ont pu nous éblouir. Mais on voit aujourd’hui les facilités, les raccourcis et les gaspillages colossaux qui ont accompagné ces bénéfices.

On ne parle pas, je le répète, de se contraindre à un ascétisme monacal, mais de reprendre le fil des interrogations des évangiles : qu’est-ce qui a de la valeur ? La question, après tout, n’est pas si compliquée. Si on la prend au sérieux elle peut nous engager dans des choix déstabilisants. Mais c’est là qu’est la vie.

Ce qu’on fait faire aux algorithmes

Une ancienne salariée de Facebook, Frances Haugen, qui a quitté l’entreprise du fait de son désaccord avec sa politique de hiérarchisation et de mise en valeur des contenus, a fait grand bruit, la semaine dernière, en témoignant devant le congrès américain contre son ancien employeur. Mais ce qu’elle révèle est, somme toute, banal : Facebook met en valeur les messages qui suscitent les réactions émotionnelles les plus fortes.

Les journaux, qui relaient avec gourmandise les ennuis de Facebook, devraient un peu réfléchir qu’ils pratiquent des stratégies relativement analogues. Cela date même de bien avant l’apparition d’Internet : les titres à sensation sur la une des journaux sont un classique de la profession. Aujourd’hui, tout organe de presse qui surveille le nombre de clics engendrés par un article donné aura, inévitablement, tendance à multiplier les sujets qui génèrent les débats enfiévrés. Il me suffit, pour mon compte, de regarder le trafic que je génère avec mon blog : dès que j’aborde un sujet qui échauffe les esprits, le nombre de lecteurs est multiplié par deux.

Les faux mystères des algorithmes

Frances Haugen documente précisément le rôle des algorithmes de Facebook. Ils analysent les réactions à une publication donnée et toute expression de colère (par exemple) fait remonter la publication dans le classement. Avant 2018, les fils d’actualité étaient surtout chronologiques. Depuis cette date, les contenus suivent un indicateur appelé « engagement based ranking ». L’engagement en question n’a rien de militant, il se limite à une réaction émotionnelle marquée (et éventuellement éphémère). Le réseau social favorise donc la circulation de contenus, non pas sur la base de leur documentation plus ou moins poussée, mais, simplement, sur la base de l’intensité des échanges qu’ils provoquent. En fait d’algorithme c’est simplissime !

En revanche, ce que dit Frances Haugen et qui est plus grave, c’est que les tentatives pour analyser de plus près les contenus haineux, ont donné lieu à des investissements de faible envergure. Elle même avait, au départ, rejoint l’entreprise pour travailler sur ce sujet, et elle l’a quittée, découragée par l’importance réellement donnée à ce défi. Il est, certes, plus difficile de repérer ces contenus en utilisant l’intelligence artificielle. Mais entre des algorithmes qui ne font que mesurer le buzz et un investissement sur le repérage des contenus haineux insuffisant, le résultat est prévisible.

Mark Zuckerberg se défend mollement, avec son discours technocratique coulé dans le marbre : « L’argument selon lequel nous mettons délibérément en avant du contenu qui rend les gens en colère, pour des profits, est complètement illogique. Nous faisons de l’argent avec les publicités, et les annonceurs nous disent sans arrêt qu’ils ne veulent pas leurs publicités au côté de contenus nuisibles ou véhéments. Et je ne connais aucune compagnie technologique qui se fixe de développer des produits rendant les gens en colère ou déprimés. » Mais tout est dans le « délibérément ». Facebook vend ses chiffres de trafic et l’effet indirect d’une politique axée sur le trafic est de chauffer les émotions à blanc.

Quand les algorithmes font le sale boulot

Quelques jours auparavant, un rapport sénatorial sur le développement des plateformes informatiques de service (chauffeurs uber, livraisons de repas, etc.) a lui aussi pointé le rôle que l’on fait jouer aux algorithmes. L’exemple le plus parlant est celui de la livraison de repas. Les livreurs, en fait, sont payés à la course et ils n’ont aucune garantie, quand ils se déclarent disponibles (pour beaucoup c’est une activité à temps partiel), d’avoir des livraisons à effectuer. Leur temps d’attente entre deux courses n’est pas rémunéré. Quand un client passe une commande, un algorithme affecte cette commande à un livreur (qui peut la refuser, auquel cas l’algorithme la propose à un autre livreur). Le temps est un paramètre décisif (et les plateformes en font un argument commercial). Il y a donc des paramètres aisément compréhensibles : le logiciel optimise la distance entre le domicile du client, le restaurant qui produit le repas et la localisation du livreur. Il peut même prendre en compte l’état de la circulation. Mais il y a d’autres critères plus obscurs. Les livraisons et les livreurs sont notés par les clients. Le logiciel va donc favoriser un livreur bien noté. Un livreur qui prendra tous les risques, sur son deux roues, pour aller,le plus vite possible, au restaurant et, ensuite, au point de livraison, sera, a priori, avantagé et ce, d’autant plus que son déplacement est suivi, en temps réel, par le système informatique (le rapport du Sénat, pointe, d’ailleurs, l’accidentologie élevée de ces situations de travail). Et qui sait ce qu’évalue le client ? On ne peut exclure des critères discriminatoires dans l’évaluation d’au moins une partie d’entre eux. En bref, l’algorithme rempli les fonctions d’un garde-chiourme et d’un contremaître d’autant plus brutal qu’il laisse planer le doute sur les ressorts de sa décision.

Alors même que, dans la plupart des cas, les livreurs ne sont pas salariés, ils sont soumis à un contrôle de leur travail que peu de salariés accepteraient. Mais tout cela est noyé dans les mystères d’un calcul algorithmique que peu d’entreprises consentent à dévoiler.

Les algorithmes ont bon dos

Dans les deux cas, il est évident que ceux qui manient, à leur profit, les algorithmes n’ignorent pas grand chose des conséquences de leur usage. On retrouve, à cette occasion, une configuration qui a été souvent mise en évidence par la sociologie du travail : l’outil technique sert à faire passer un mode d’action qui, s’il était mis en œuvre directement, soulèverait des résistances bien plus fortes.

Mais ne nous lavons pas les mains trop vite, car qui sont les consommateurs des fils d’actualité de Facebook, des sites Internet des journaux et des livraisons à domicile ? Faisons attention à la manière dont nous cliquons. Nous pouvons faire pression. Le rapport sénatorial n’a pas voulu prendre parti sur la requalification comme salariés des travailleurs des plateformes (ce qui a été fait dans d’autres pays). Ce que les élus de gauche regrettent. Et ils ajoutent un commentaire suggestif : « nous aurions souhaité qu’un certain nombre de plateformes qui développent des modèles alternatifs et/ou qui agissent dans d’autres secteurs soient entendues. Par exemple Just Eat, ou encore la plateforme Gorillas qui n’a pas recours à des autoentrepreneurs mais bien à des salariés, pour la plupart en CDI à temps plein, dans ses magasins et prend l’ubérisation comme contre-modèle convaincu de l’enjeu éthique et de la pression des consommateurs, du moins d’une partie grandissante d’entre eux » (p. 151 du rapport).

Et pour ce qui est de notre influence sur les contenus d’information, nous pouvons commencer par ne pas cliquer sur les articles aux titres les plus anxiogènes ou les plus racoleurs.

Attention, en tout cas, aux médiations techniques qui nous font perdre de vue ce que nous faisons faire à d’autres personnes. Pour les uns l’appareillage technique simplifie la vie, pour les autres, il la leur rend plus compliquée et plus douloureuse.

Dire et faire (dans la vie chrétienne et dans la vie publique)

La théologie chrétienne disserte, pratiquement dès l’origine, sur les tensions entre le dire et le faire. Dès le début du ministère de Jésus, dans la synagogue de Nazareth (dans le chapitre 4 de l’évangile de Luc), celui-ci lit le rouleau d’Esaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur« . Puis il dit : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. » Voilà pour le dire. Mais, aussitôt, Jésus soulève lui-même l’objection :  « Sûrement vous allez me citer ce dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm, fais-en donc autant ici dans ta patrie. » Et voilà pour le faire. Plus tard, Jésus polémiquera avec les Pharisiens en déclarant : « ils disent et non font pas » (Mt 23.3). Les épîtres reviendront, ensuite, souvent, sur cette tension.

Puis la balance a penché d’un côté : au fil des premiers siècles de l’église, l’opposition entre contemplation et action a progressivement conduit à imaginer « la vie de perfection », comme une vie de prière libérée des soucis du monde. Les moines, pourtant, travaillaient, mais plus comme une sorte d’hygiène nécessaire à leur vie spirituelle. Au moment de la Réforme, c’est le débat entre foi et œuvres qui a, à nouveau, semé le doute sur la consistance et l’importance de l’action. Lorsque j’ai écrit Agir, travailler, militer, Une théologie de l’action (publié en 2006), mon propos était de montrer que l’action était bien plus intriquée dans toutes les facettes de la théologie biblique qu’on ne le pensait en général. J’arrête ici pour ce très bref survol.

Deux stratégies politiques

Il se trouve que j’ai retrouvé cette tension dans le débat du deuxième tour de la primaire des écologistes. On a parlé du « pragmatisme » de Yannick Jadot et de la « radicalité » de Sandrine Rousseau, mais, au fil de leurs échanges, sur la chaîne LCI, j’ai entendu un peu autre chose. A plusieurs reprises, Sandrine Rousseau a répété : « il faut dire les choses ». Elle a exposé également, combien lui importait de glisser dans la campagne des mots comme la « démobilité » ou la notion « d’homme (masculin) déconstruit ». De son côté Yannick Jadot essayait d’expliquer comment il pourrait agir. Il ne cherchait pas à rassembler pour le plaisir de rassembler, mais pour construire un accord minimal qui lui permettrait d’agir.

A chaud, la position de Sandrine Rousseau m’a pas mal irrité. J’y ai retrouvé les travers des universitaires, que j’ai côtoyés tout au long de ma carrière, et qui se persuadent que l’on change le monde en changeant les mots. Son passage sur l’homme déconstruit, par exemple, ressemblait plus à ce qu’on peut dire dans un colloque de sciences sociales, qu’à un discours audible et compréhensible par tout un chacun. Elle reprochait à Yannick Jadot et à son écologie de gouvernement de « ne pas aller au bout du chemin ». Ce dernier a à peine caricaturé sa pensée quand il lui a répliqué : « si gouverner, c’est renoncer, alors il ne faut plus faire de politique ».

Tout cela m’a d’autant plus irrité que j’ai souvent exhorté des chrétiens, prompts à critiquer la marche du monde, à plus de modestie. J’ai, à chaque fois, affirmé qu’il n’est correct de critiquer que si on est capable de mettre en œuvre une autre manière de vivre. Et c’était, là aussi, le propos de mon livre sur l’action.

La libération de la parole

Avec le recul, je me suis quand même avisé d’une chose, c’est que Sandrine Rousseau a construit son parcours autour de la libération de la parole des femmes et de la dénonciation des abus sexuels et du harcèlement y compris dans la rue. Dans ce cadre, certainement, la prise de parole est décisive.

Et, assurément, donner de la voix aux victimes qui sont sans voix fait partie de l’héritage biblique. Dieu parle autant qu’il agit : il dénonce, il interpelle, il propose un chemin de libération.

J’ai, par ailleurs, à plusieurs reprises, critiqué les politiques publiques qui peinaient à donner des perspectives, à proposer un sens pour l’action collective, en se repliant vers des mesures techniques avares de mots.

Donc oui, dire, énoncer et dénoncer, fait partie de l’action politique. Mais l’incantation facile, le double discours et les promesses extravagantes en font partie aussi. Et puis il y a une difficulté, c’est que la nature, mutilée par nos modes de vie et nos choix techniques, est sans voix et qu’elle ne manifeste pas plus dans les rues que les générations à venir qui souffriront de nos choix présents.

L’efficacité du compromis

Pour le reste, le point de clivage entre, non pas seulement les deux candidats, mais plus largement les deux électorats qu’ils représentaient, porte sur le sens du compromis. Les uns pensent que tout compromis est un reniement. Les autres, plus préoccupés par l’idée de faire tout ce qui est possible dans une situation donnée, acceptent de faire des compromis afin de rassembler des majorités de projet qui leur permettent d’agir. Cette deuxième manière de raisonner ressemble plus à ce qui se passe dans un système parlementaire.

Le paradoxe est que tous les candidats écologistes ont réclamé un système moins présidentiel. Or l’idée d’ignorer le compromis et de dérouler son programme sans coup férir, une fois que l’on est élu, relève beaucoup plus d’une présidence régalienne que d’un système parlementaire proportionnel où l’on passe son temps à négocier.

Mais, en l’occurrence, si on veut avancer sur les sujets aussi lourds de l’écologie, il faudra réunir des majorités transitoires. Et pour constituer des majorités transitoires il ne suffit pas de dire en espérant convaincre, il faut aussi écouter et tenir compte du point de vue de l’autre. On doit donc élargir son usage de la parole, afin d’être en mesure d’agir.

Et ce n’est pas être insuffisamment radical que d’accepter d’entendre un point de vue différent du sien. Là aussi, quand je dis cela, je pense à la circulation des convictions religieuses. Les croyants ont souvent confondu radicalité et prosélytisme agressif. Voilà pourquoi, sans doute, je suis spécialement sensible au rapport à la pluralité des opinions dans le champ politique. Et, je le répète, ce n’est pas parce que l’on a des opinions différentes que l’on ne peut rien faire ensemble.

Dialogues : chrétiens, biologie, écologie

Cette semaine je vous propose une forme inhabituelle.

Mon ancien collègue, Nicolas Bouleau, m’a proposé une série de trois dialogues autour de la manière dont j’investissais ma foi dans les questions d’écologie. Lui même est l’auteur d’un ouvrage : Ce que nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers (PUF, 2021). Notre deuxième entretien porte plus particulièrement sur son livre.

J’ai aimé ces moments de dialogue où mon collègue, ouvert à la foi sans partager ce que je crois, m’a poussé à expliciter mon point de vue.

Vous trouverez donc, ci-dessous, ces trois dialogues.

Le corps vacciné (ou non) et la politique

Donc, le grand débat de l’été, le sujet à éviter dans les repas de famille, ce fut : être vacciné ou ne pas être vacciné. Aujourd’hui, plus de 85 % des adultes ont reçu au moins une dose et plus des deux-tiers des 12-17 ans (et, dans cette tranche d’âge, la vaccination continue à croître de manière significative). On peut donc dire qu’une immense majorité de français, avec ou sans enthousiasme, s’est fait vacciner. Mais il reste semble-t-il, environ 10 % de réfractaires qui ont su se rendre visibles en manifestant, et chacun de nous connaît, autour de lui, l’un ou l’autre d’entre eux (manifestant ou non).

On a souligné que, pour les manifestants, la vaccination était un sujet d’opposition au pouvoir, parmi d’autres, et que leur mauvaise humeur ne se limitait pas à cette question. Cela dit, que le débat politique se replie sur une question aussi limitée, montre l’affaiblissement considérable du champ démocratique. Est-ce vraiment tout ce qu’il nous reste à débattre ?

Cela m’a fait penser à une remarque qui a été faite par les sociologues du travail et les ergonomes : quand il devient impossible de protester verbalement contre des conditions de travail trop pénibles, les salariés tombent malades. C’est la seule résistance qui leur reste. On sent, d’ailleurs, que, de la part de bon nombre de manifestants, leur corps est le dernier ilot de résistance qu’ils peuvent encore opposer à des dynamiques sociales sur lesquelles ils n’ont plus de prise.

Mais il n’en reste pas moins que le corps est un sujet politique plus important qu’on ne le pense et que la mise en retrait tant du débat (en récusant tous les arguments construits, au motif qu’ils seraient mensongers) que de l’intervention publique sur les corps, est une stratégie vouée à l’échec. Vouée à l’échec, parce que l’action publique, dans le domaine des maladies contagieuses, est une sorte d’incontournable, depuis l’Antiquité.

Le corps malade : un des plus vieux sujets politiques

Dans l’Antiquité, en effet, l’intervention publique est, pour l’essentiel, réduite aux fonctions régaliennes : faire la guerre et réprimer les délinquants. Mais il y a, à cela, une exception: la protection contre les maladies contagieuses.
Dans la loi de Moïse, par exemple, il existe des règles d’isolement strictes pour les lépreux et pour tous ceux qui souffrent d’un écoulement dont on soupçonne qu’il pourrait transmettre une maladie.
Et puis, la légitimité d’un roi est largement entamée quand une épidémie ravage un territoire ou quand la végétation est malade et que la famine s’installe.

Michel Foucault avait noté que, de l’isolement des lépreux, à la mise en quarantaine de villes entières, à partir du Moyen-Age, en cas de peste, le « biopouvoir » s’était étendu ; et qu’il s’était encore étendu par la suite. Mais la logique de fond reste la même, s’agissant des maladies contagieuses : ce sont, par définition, des maladies sociales, du fait qu’elles se transmettent d’une personne à l’autre et cela légitime l’intervention de l’état. En l’occurrence, mon corps peut être un danger pour autrui et, à ce titre, l’état me contraint. Dans ce domaine, la rhétorique n’est pas celle du juste et de l’injuste, mais plutôt celle du sain et du contagieux. Dans l’Antiquité on glissait de là vers l’opposition du pur et de l’impur.

Or, le paradoxe est que cette opposition du pur et de l’impur a refait surface, ces dernières années. Nombre de personnes craignent d’être « envahies » par d’autres groupes sociaux, ou « contaminées » par d’autres référents culturels, ou encore de voir leur identité « minée » par l’ouverture de la mondialisation. Et on sait, en lisant l’Évangile, que ce raisonnement en pur/impur, génère toutes sortes de préventions. Dans le Nouveau Testament, cela vaut aussi bien pour des substances que l’on se garde d’ingérer, que pour des groupes sociaux que l’on évite de fréquenter. Pour le dire d’une manière générale : on a peur de tout ce qui peut entrer chez soi et on n’accepte ce qui vient de l’extérieur que modulo toute une série de rites de purification. Et, pour revenir à aujourd’hui, dans certains cas, logiquement, on ne veut pas se faire « injecter » un produit étranger.

Mais cette opposition entre le pur et l’impur, entre le valorisé et le dévalorisé a bien d’autres ramifications. Cela vaut aussi, par exemple, pour l’exclusion, qui génère un sentiment d’indignité. Ne plus être « dans le coup », dans le monde du travail, perdre pied face à l’évolution de la société, se retrouver démuni sans avoir commis aucune faute, renvoie à une forme, pas vraiment d’impureté, mais en tout cas de dévalorisation. La société se divise entre les gagnants et les perdants, entre ceux qui sont en vue et ceux qui disparaissent des radars, et des barrières symboliques séparent les deux mondes.

Les théories dites du complot, les esprit qui s’échauffent sur les réseaux sociaux, sont la marque de frontières qui se ferment (depuis le « haut » de l’espace social, autant que depuis le « bas ») et le vaccin, en l’occurrence, est un objet qui essaye de franchir ces frontières.
A titre personnel, concernant le vaccin, j’ai beaucoup de mal à comprendre que l’on puisse se détourner, à ce point, d’affirmations qui sont fortement étayées et qui ont été longuement discutées et vérifiées. J’ai d’ailleurs cosigné un texte demandant aux chrétiens de se faire vacciner et de ne pas, au moins pour leur part, se laisser aller aux rhétoriques antivax.
Mais je peux comprendre ce qui donne naissance à une telle attitude, même si je ne l’approuve pas.

Autrefois, ce sont les maladies qui généraient une perception distordue du pur et de l’impur. Aujourd’hui, ce sont les oppositions sociales et les dévalorisations qui les accompagnent, qui génèrent une perception distordue des maladies.

A propos du pur et de l’impur : un retour nécessaire vers le fond des oppositions sociales

La médecine a parfois erré et, au fil de l’évolution de la pandémie, on a vu que son savoir se construisait au fil de l’eau. Mais pour ce qui est de l’efficacité de la vaccination et des effets secondaires identifiés, il y a peu d’incertitudes. Ce n’est pas là, pour moi, le cœur du débat. Ce qui m’intéresse davantage est la force de cette réaction de défense contre l’immixtion d’une substance dans son corps, et cela rejoint la manière dont Jésus parle du pur et de l’impur, dans l’évangile de Matthieu.

J’en cite des extraits : « Écoutez et comprenez ! (dit Jésus) : Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15.10-11). En fait, ce point de vue est tellement inhabituel que même les disciples de Jésus ne comprennent pas où il veut en venir (v 15). Il développe donc sa pensée : « Ne savez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre, puis est rejeté dans la fosse ? Mais ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Du cœur en effet proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages, injures. C’est là ce qui rend l’homme impur ; mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur » (Mt 15.17-20).

J’entends cela dans un double sens.
La première leçon est que nous sommes forts attentifs à tout ce qui pourrait nous souiller, mais que nous portons moins d’attention à ce que nous déversons sur les autres. Et, de fait, si on change le centre de notre attention vers la violence qui est en nous, les autres nous inquiètent moins.
La deuxième leçon est moins évidente à première lecture. On se rend compte, en fait, que Jésus n’incite pas seulement à un changement de direction (du dedans vers le dehors, plutôt que du dehors vers le dedans), mais qu’il change de sujet : il ne s’occupe plus d’alimentation ou de substances diverses, il se focalise sur les intentions mauvaises, les meurtres, les adultères, les inconduites, les vols, les faux témoignages et les injures. Bref, il s’intéresse à la violence des rapports entre les hommes, plutôt qu’à la propreté. Ce qui sort de la bouche, ce sont des paroles, puis des actes, qui provoquent des blessures majeures.

Et c’est cette deuxième leçon qui m’importe aujourd’hui : sortir des débats sur la pureté, ou non, du vaccin, pour remettre sur le devant de la scène les multiples violences, dominations et dévalorisations, dont notre société est le théâtre.

L’écologie est-elle soluble dans la technocratie ?

J’ai regardé des extraits des débats entre les candidats à la primaire des écologistes, et j’ai été frappé par un décalage.
Parmi les journalistes qui questionnent les candidats, il y a de tout. Les uns semblent tout à fait obtus : ils n’essayent pas du tout de comprendre ce dont parlent les candidats et ils les considèrent, manifestement, comme des hurluberlus. Mais d’autres sont allés plus loin et ils ont questionné, d’une manière plus ouverte, les candidats, sur les mesures politiques qu’ils mettraient en œuvre s’ils étaient élus. C’est là que le décalage m’a semblé le plus visible. Souvent les journalistes demandent comment on pourrait limiter les effets désagréables des mesures mises en œuvre. De même le journal Le Monde a titré : « Transition verte, qui paiera la facture sociale ? » Les candidats se plient de bonne grâce à l’exercice, mais on sent que, pour eux, l’essentiel est ailleurs. En fait, ils ont un autre regard sur les choses et ils voient le monde social avec des yeux différents.

Un autre regard sur ce qui est possible

D’abord (ils essayent de le faire entendre, à l’occasion) il est pour eux évident que la passivité écologique a des effets bien plus désagréables que les mesures qu’ils entendent prendre. On imagine d’autres titres de journaux : « Changement climatique, qui paye (déjà) et qui payera la facture sociale ? » « Pollution atmosphérique, qui paye la facture sociale ? » « Ubérisation de l’économie, qui paye la facture sociale ? » « Risques chimiques sur la santé publique, qui paye et qui payera la facture sociale ? » En clair, la marche spontanée de l’économie est porteuse de souffrances et de coûts multiples et on ne peut pas considérer que les écologistes proposent des mesures coûteuses, tandis que les autres proposent des non-mesures qui ne coûtent rien.

Mais il y a un décalage plus profond, c’est qu’ils n’ont, au fond, pas le même imaginaire technique que ceux qui les interrogent. Ces derniers restent, en réalité, convaincus, qu’à tout problème on peut apporter une solution technique. Donc : parlez-nous de l’innovation, faites-nous rêver, mais n’expliquez pas que l’on doit se restreindre. Le point de vue écologiste repose, à l’inverse sur l’idée qu’il faut, en quelque sorte, dialoguer avec la nature, plutôt que d’essayer de la contraindre. Dialoguer, c’est une image : la nature n’est pas une personne. Mais les processus naturels, dans toute leur complexité, obéissent à des règles qui ont leur rigidité et que l’on ne peut pas tenter de contourner sans dommage. Donc on peut innover, mais en restant dans l’épure de certaines limites. Et reconnaître ces limites change la manière de considérer, les modes de vie, les transports, l’usage de l’énergie, le recours aux intrants chimiques, etc.

L’imaginaire technique de la plupart des journalistes que j’ai écoutés veut, je le répète, que l’on puisse trouver des solutions techniques aux problèmes causés par d’autres techniques. Mais ce n’est pas toujours possible. Certaines substances chimiques provoquent, par exemple, des maladies incurables. Les candidats écologistes, de leur côté, sont persuadés que, dans toute une série de domaines, on bute sur des limites importantes et graves, et qu’il faut en revenir à une attitude plus respectueuse des processus naturels.

Et ce hiatus donne ces échanges bancals, où les écologistes sont prêts à détailler des mesures … qu’ils ont du mal à justifier avec un langage marqué par le présupposé : à problème technique trouvons une solution technique.

Une laïcité écologique ?

Cela soulève la question de savoir comment on en vient à changer de rapport avec la nature, car on voit bien qu’un discours politique habituel est impuissant à produire ce type de changement. Ce changement est en fait le fruit d’une expérience, d’un contexte où on a pu expérimenter un rapport moins impérialiste à la nature. A titre personnel, d’avoir marché, des jours entiers, sur divers chemins de Compostelle, m’a donné l’occasion d’éprouver très concrètement, mes propres limites et ma dépendance à l’égard de certains processus naturels. Je ne me suis nullement privé d’un appareillage technique, mais j’ai laissé de côté certaines prothèses et cela m’a ouvert à une vie dont j’ai découvert la richesse. Pour nombre de personnes, l’expérience du scoutisme, où l’on doit vivre collectivement en étant moins protégé que d’habitude, est décisive. D’autres racontent que c’est quand ils ont eu un enfant qu’ils ont commencé à considérer la vie avec un autre regard.

Une pluralité d’expériences peuvent faire sauter le pas. Mais, dans tout les cas, on saute le pas, parce qu’on se rend compte qu’une attitude où, sans se priver d’innover, on se coule, à la base, dans la logique naturelle en restant à l’écoute de l’effet de nos actions, est quelque chose de libérateur. Cela ressemble à une conversion : on regarde notre vie, les autres, le monde, avec un regard différent.

Et une campagne électorale ne construit certainement pas un un contexte où tout un chacun peut avoir l’occasion de vivre une expérience décisive de ce type. Alors ? Alors faut-il en rester à un catalogue de mesures, techniquement bien présentées, qui rassurent les auditeurs sur le sérieux de telle ou telle tête d’affiche ? L’exercice a ses limites. Car il y a autre chose à faire entendre.

Je reste convaincu, pour ma part, que l’adhésion à un point de vue écologiste, est une transformation qui ressemble à une conversion religieuse. Et cela me fait prendre conscience que les mouvements écologistes doivent relever un défi semblable au défi que les croyants doivent relever dans une société laïque : comment faire comprendre quelque chose de la force de vie et des ressources d’une vision du monde et d’un choix de vie, sans pour autant demander aux personnes d’adhérer pleinement à une telle conviction ?

Il me semble qu’il y a là un espace de parole qui est autre chose qu’une liste de mesures plus ou moins rébarbatives. Je poursuis la métaphore religieuse, en disant que, spontanément, l’espace politique cantonne les écologistes dans l’annonce des mauvaises nouvelles. Mais (re)construire un rapport moins tendu avec la nature est une bonne nouvelle. La société de consommation nous sature de faux besoins qui, pour une large part, augmentent notre frustration. Or une autre vie est possible. Faire entrevoir cette autre vie à des personnes qui n’ont pas eu l’occasion d’en faire l’expérience, c’est là tout l’enjeu auxquels les mouvements écologistes doivent s’atteler.

Et si l’on veut bien admettre que la foi chrétienne est autre chose qu’une confession de foi, qu’elle est, elle aussi, la promesse d’un mode de vie libérateur, on voit l’enjeu qui est, également, devant les chrétiens. En l’espèce, d’ailleurs, il existe de nombreuses zones de recouvrement entre ces deux combats.

Quand un film nous parle de nos lectures

Je suis allé voir Drive my car, le film du japonais Ryūsuke Hamaguchi, un film long (3 heures) et méditatif qui m’a, à vrai dire, totalement transporté.
Le film a été remarqué au dernier festival de Cannes, puisqu’il a obtenu le prix du scénario et le prix du jury œcuménique. Il est inspiré d’une nouvelle (qui porte le même titre) du romancier Haruki Murakami, ce qui m’a un peu étonné, car je suis assez hermétique, en général, à l’univers de Murakami (alors que j’apprécie énormément la littérature japonaise). J’ai donc, par curiosité, lu la nouvelle et j’ai découvert (finalement sans surprise) que l’essentiel de ce qui m’a retenu dans le film a été ajouté par Hamaguchi quand il a écrit (ou plutôt co-écrit) le scénario. Hamaguchi et son compère Takamasa Oé ont, d’une part, ajouté certains éléments d’autres nouvelles du même recueil (« Shéhérazade » et « Le bar de Kino ») et, d’autre part, inscrit le film dans le cadre d’une répétition de la pièce de Tchekhov Oncle Vania, thème qui est à peine effleuré dans la nouvelle d’origine. Or c’est précisément l’articulation entre le texte de Tchekhov et les péripéties de la vie des personnages contemporains qui fait tout le sel et la valeur du film.

« Répondre au texte »

De quoi s’agit-il ? Le personnage principal de Drive my car est un acteur qui, progressivement, devient incapable de jouer Oncle Vania, car cela rejoint de trop près sa vie : elle est comme exposée et disséquée par le texte de Tchekhov. Cette pièce sombre et désespérée met à vif sa tristesse et les impasses de son existence. Il se range donc du côté de la mise en scène et confie le rôle titre à un jeune acteur, plutôt superficiel et impulsif (dont il sait, par ailleurs, qu’il a été l’amant de sa femme, désormais décédée ; ce thème-là vient de Murakami).

Il fait répéter une troupe hétéroclite, de Japonais, de Chinois, de Coréens, chacun lisant le texte de Tchekhov dans sa langue. Une des actrices s’exprime en langue des signes. Mais il leur impose des séances interminables de lecture avant de les autoriser à jouer. Les acteurs s’impatientent. Il insiste. Il veut qu’ils se pénètrent du texte lui-même. A un moment, il fait un petit essai de jeu, notamment avec le jeune acteur qui doit incarner Oncle Vania, mais il lui fait remarquer que son jeu n’est pas convaincant, car il ne s’appuie pas assez sur le texte : il interagit bien avec l’actrice qui partage la scène avec lui, mais il n’interagit pas avec le texte. Il devrait, c’est ce qu’il dit, « répondre au texte », accepter que Tchekhov l’interroge au travers du texte.

Pendant ce temps, entre les répétitions, le metteur en scène se fait véhiculer (on lui a imposé), par une jeune femme taciturne et peu avenante. Pendant la route, il fait tourner une cassette où le texte de la pièce est enregistré. A l’occasion il dit les répliques d’Oncle Vania, parfois il se tait. Et la magie opère : la jeune femme s’empare du texte, accepte ses questions et se met à interpeller le metteur en scène lui-même. En répondant au texte, chacun pour sa part, ils se mettent à dialoguer l’un avec l’autre.

Voilà, en gros, le ressort du film, que je vous recommande d’aller voir, de toute manière, car j’ai laissé de côté toute une série de thèmes qui nourrissent cet axe central.

J’ai adhéré à son propos, car il explicite ce qui, pour moi, est l’essentiel dans une grande œuvre : elle porte la parole de quelqu’un avec qui nous essayons d’entrer en dialogue. Dans les hebdomadaires ou à la télévision, on demande, parfois, à qui veut, de parler d’un livre qui a « changé sa vie ». Mais cette formulation me semble en partie erronée (et souvent exagérée). Ce qui arrive c’est que, au travers d’un texte, on entend une voix qui nous questionne, qui cherche à entrer en dialogue avec nous et qui nous conduit à apporter une réponse. Cette réponse change peut-être notre vie, mais c’est cette esquisse de dialogue qui est, pour moi, l’essentiel.

Répondre au texte biblique

On devine la suite de mes réflexions : que dire de la Bible ? Évidemment elle n’est pas, pour moi, un livre comme les autres. Mais, elle est aussi un livre comme les autres et ce que je viens de dire sur les grandes œuvres s’y applique parfaitement. Qui veut bien la lire avec attention entend la voix de témoins qui nous questionnent. Or on peut parfaitement faire fausse route en la lisant : les uns y cherchent un répertoire de choses vraies, les autres y voient une suite de leçons de morale ou de recettes pour faire face aux difficultés de la vie, d’autres n’y voient que les ratiocinations d’hommes qui se sont égarés. Or si l’on s’approche de ce texte avec la disponibilité dont parle Drive my car à propos de Tchekhov, on devine la voix de personnes qui ont été saisies par des événements forts et particuliers et qui nous en font état. Ces voix nous parlent et attendent notre réponse, que nous soyons croyants ou non.

Oui, même les croyants font parfois fausse route en lisant la Bible. L’évangile de Jean rapporte, par exemple, une controverse entre Jésus et les Pharisiens où Jésus déclare : « Vous scrutez les Écritures parce que vous pensez acquérir par elles la vie éternelle ; or ce sont elles qui rendent témoignage à mon sujet » (Jn 5.39). « Acquérir » est une bonne traduction (il s’agit du verbe avoir, en grec). On se trompe, en effet, si on pense pouvoir mettre la main sur un texte et en tirer un bénéfice. La portée et le sens d’un texte est de nous mettre en relation (certes, d’une manière particulière) avec quelqu’un qui nous parle.

Alors, bien sûr, derrière l’ensemble de ces témoignages, je discerne, pour ma part, la voix de Dieu. Mais je pense que tout un chacun, même s’il ne va pas jusque là, peut, à tout le moins, entendre la force de la parole de cette nuée de témoins qui ont pris parti, qui ont pris des risques personnels, dans des situations tendues, et qui nous racontent ce qui a fait sens pour eux, dans ces circonstances.