Une société qui s’éloigne des mathématiques

Ainsi donc, le niveau des élèves français en mathématiques chute, d’enquête PISA en enquête PISA. Tout le monde pousse des cris et le ministère promet des mesures pour tenter d’enrayer cette chute.

Des mathématiques réduites à l’addition dans la vie quotidienne

Mais personne ne s’interroge sur le niveau en mathématiques du français moyen. Or, pourquoi les élèves s’investiraient-ils dans quelque chose dont la société, autour d’eux, se détourne ? Dans la pratique, le seul outil mathématique que la plupart des français utilisent est l’addition. Peu de gens sauraient faire une soustraction sans erreur de retenue. Pour rendre la monnaie, les commerçants préfèrent, d’ailleurs, additionner le prix du bien et l’argent qu’ils rendent jusqu’à arriver à ce que le client leur a donné. C’est plus sûr. Si vous donnez 10 euros pour quelque chose qui vaut 3,50 euros, le commerçant vous dira : 4 (en vous montrant une pièce de 50 cents), puis 5 (en vous montrant une pièce d’un euro), puis 10 (en vous montrant un billet de 5 euros).

De fait, nous avons de moins en moins de choses à calculer : le GPS nous indique directement l’heure d’arrivée prévisionnelle de notre périple, sans que nous ayons besoin de calculer une moyenne, ou d’additionner des heures et des minutes. Les balances de cuisine calculent les tares des récipients, automatiquement. Nous payons beaucoup de petites sommes en carte bancaire et c’est le serveur de la banque qui fait les additions. Et, même mesurer un objet pour savoir s’il rentrera quelque part n’est pas la solution la plus souvent retenue : un grand nombre de personnes préfèrent « essayer pour voir ».

Et ne parlons pas de ce qui, dans les mathématiques, est autre chose que du calcul : j’ai, une fois, soulevé l’hilarité en mentionnant la médiatrice d’un segment de droite. J’ai aggravé mon cas, en disant que rester sur cette médiatrice était le moyen de rester à égale distance des deux extrémités du segment. Surfaces, volumes, intégrales, dérivées, fonctions continues, nombres imaginaires : toutes notions que beaucoup de bacheliers manient lorsqu’ils ont 18 ans, sont retombées dans la brume quelques années plus tard.

Rendre les mathématiques concrètes ? Mais comment faire ?

Plusieurs spécialistes de l’apprentissage des mathématiques disent que la direction à suivre est de rendre les questions mathématiques concrètes ou, du moins, de montrer comment elles éclairent des situations concrètes.

Mais, vu ce que nous venons de dire, on perçoit la difficulté : il y a de moins en moins de situations concrètes où le détour par les mathématiques est intéressant. Le journal Libération a interviewé Charles Torossian directeur de l’Institut des hautes études de l’éducation et de la formation et auteur d’un rapport sur l’apprentissage des mathématiques (journal du 6 décembre). Il donne des exemples sur la manière de rendre (d’après lui) les mathématiques concrètes : « Les mathématiques servent à comprendre le monde. (…) Aujourd’hui, si vous voulez prendre le train, les mathématiques permettent de saisir la notion de durée, les prix. Le théorème de Pythagore est le premier théorème sérieux qu’on peut démontrer (mais on ne le démontre qu’en 4e !), c’est un argument imparable. Avec lui, on peut estimer à l’œil le rayon terrestre, sans instrument, juste par un calcul (à condition d’avoir une idée précise de la distance où se trouve la ligne d’horizon, ce qui n’est presque jamais le cas). On démontre ce théorème pour que l’élève ne gobe pas n’importe quoi. (…) Si vous prenez une feuille et la pliez en trois dans le sens de la longueur, après en trois dans le sens de la largeur, les rectangles n’ont pas la même forme. Ils ont quand même la même surface. C’est ça les mathématiques. C’est la capacité à raisonner à partir d’une expérience ».

Mais beaucoup des gens qui prennent le train ont la durée du trajet directement inscrite sur leur téléphone et il se préoccupent, d’ailleurs, plus de leur heure d’arrivée que de la durée. Quant aux deux exemples qu’il donne, ensuite, je pense que, précisément, ils n’intéressent que des personnes qui aiment, comme disait un des meilleurs enseignants que j’ai eus, « jouer avec les mathématiques ». Ces histoires de calcul du rayon de la terre et de pliage de feuille laisseront de marbre la plupart des élèves, j’en ai peur.

Et il y a plus grave que cela encore : pendant tout un temps on considérait que les modèles mathématiques constituaient une sorte de matrice du monde créé. Même dans le domaine artistique, au début du XXe siècle, une partie des peintres qui ont initié le domaine de l’art abstrait, ont cherché à représenter des structures sous-jacentes, qui rejoignaient des formes géométriques. En comparant musique et peinture ils ont cherché des rapports de proportion qui évoquaient les harmonies (mathématiques) des vibrations sonores. Même les sciences sociales et la linguistique ont été marquées par le structuralisme. Bien sûr, l’homme de la rue, dont nous parlons, n’évoquait rien de tel. Mais l’idée d’un univers structuré (éventuellement par la lutte des classes) était bien plus commune qu’aujourd’hui.

Dans l’Antiquité, Plutarque avait attribué à Platon la formule : toujours, Dieu fait de la géométrie. Je pense que la plupart des personnes qui croient en Dieu, aujourd’hui, ne l’imaginent pas comme un géomètre.

Aujourd’hui, on est beaucoup plus frappé par les théories du chaos, l’imprévisible, les ruptures et (en fait, ce n’est pas l’objet de ce papier) on a même démontré depuis plus d’un siècle, qu’un système obéissant à des règles constantes pouvait parfaitement avoir un comportement imprévisible.

Les mauvais comptes de l’économie et de la politique

Qui calcule, qui pense aux rapports entre les êtres et les choses, aujourd’hui ? Les décideurs politiques n’en donnent guère l’exemple. Les personnes ou les organismes qui rapportent des calculs qui contreviennent à tel ou tel projet politique sont rarement félicitées !

Le président du Conseil d’Orientation des Retraites, Pierre-Louis Bras, a eu le malheur de dire, dans un exposé prudent et équilibré, à l’automne 2022, que le système des retraites ne dérapait pas financièrement. C’était le résultat de plusieurs calculs qui incluaient une diversité d’hypothèses qui étaient, chacune, clairement précisée. Mais c’était une mauvaise nouvelle pour un pouvoir qui voulait imposer une réforme des retraites. Il a été remplacé, un an plus tard, par un personnage plus à l’écoute dudit pouvoir.

Près de chez moi, c’est le projet de plusieurs mégabassines qui fait débat. L’agence de l’eau a commandité une étude à Suez consulting (une officine peu soupçonnable de parti pris écologiste) qui a conclu que, compte tenu des mesures hydrologiques, il n’y avait pas assez de réserves d’eau pour remplir les 30 mégabassines prévues par la préfecture. C’est une étude mesurée, qui ne s’oppose pas aux mégabassines sur le principe, mais qui montre que certaines d’entre elles, au moins, ne peuvent pas être mises en oeuvre. Comme l’a rapporté le site Médiapart, la préfecture n’a pas goûté cette étude, a refusé de la prendre en compte et a freiné sa diffusion. La démarche, hélas, n’est ni nouvelle, ni si rare que cela.

Alors, quand les citoyens se rendent compte que les jeux de pouvoir conduisent à tourner le dos aux calculs précis, pourquoi s’intéresseraient-ils aux modèles mathématiques qui les soutiennent ?

Une difficulté à admettre autre chose que la perception directe, de la part du citoyen

Il est d’ailleurs devenu très difficile d’employer un argument chiffré dans le débat public. Encore plus près de chez moi, les habitants d’une rue voisine, trouvant qu’elle était traversée par trop de véhicules, ont demandé à ce qu’elle soit mise en sens unique. Il était évident que les rues proches allaient récupérer une partie du trafic ainsi dévié et un modèle de transport très simple pouvait prédire presque parfaitement ce qui se passerait. Mais la municipalité a renoncé à employer un tel argument. Elle a simplement proposé de faire l’essai. Naturellement, peu de temps après, c’est la rue adjacente qui a demandé à bénéficier, elle aussi du sens unique. L’essai s’est poursuivi jusqu’à ce que la troisième rue, devenue rapidement très chargée demande à rejoindre, à son tour, la cohorte des rues en sens unique. Alors, et tout d’un coup, les habitants de la 4e rue, qui allait récupérer tout le flux ainsi détourné, ont, eux, anticipé ce qui allait arriver et c’est à ce moment qu’une réunion publique a été possible et que les services techniques de la mairie ont pu mentionner quelques chiffres. Mais il fallait l’expérience du détournement des flux pour que suffisamment d’habitants « croient » les chiffres. On est aujourd’hui revenu à la situation initiale, modulo quelques ralentisseurs supplémentaires dans les rues concernées.

Le détour par l’abstraction que représentent les mathématiques fait de moins en moins sens. Un tel détour n’a, en fait, jamais été adopté que par une minorité, mais cette minorité, me semble-t-il, avait plus de moyens de se faire entendre hier qu’aujourd’hui et, pour revenir au point de départ : qu’est-ce qui peut, aujourd’hui, motiver un élève pour investir dans une discipline à ce point laissée de côté dans la vie sociale ?

Bien sûr les mathématiques sont utilisées dans l’ingénierie. Mais, même là, pour un ingénieur moyen, son travail consiste plus souvent à utiliser un logiciel qu’à concevoir un modèle théorique ou à calculer. L’informatique est, certes, une discipline formelle qui suppose de manier des raisonnements logiques. Mais faire tourner un logiciel, le « dé-buguer », l’utiliser pour concevoir un ensemble industriel, est autre chose que de mener un raisonnement mathématique. Et on jugera, là aussi, un logiciel, plus à l’aune de son efficacité ou de sa « transparence », c’est à dire sa capacité à rejoindre les perceptions intuitives de l’usager, qu’à la simplicité de son architecture logique.

Faut-il déplorer une telle évolution ? En tout cas, avant de pousser des cris sur le niveau des élèves, il faut prendre la mesure de cette tendance lourde.

Dieu est-il géomètre ?

Et par ailleurs, on n’est pas obligé de voir Dieu comme un géomètre. Dans le premier récit de la création, dans le livre de la Genèse, certains commentateurs ont voulu voir la patte de prêtres avec leur ritualisme. De fait, c’est un univers ordonné et rythmé qui nous est décrit. Mais pas seulement. Il y a aussi une force de vie qui se déploie et qui provoque du grouillement, du mouvement et des créatures inquiétantes : « Dieu dit : Que les eaux grouillent de bestioles vivantes et que l’oiseau vole au-dessus de la terre face au firmament du ciel. Dieu créa les grands monstres marins, tous les êtres vivants et remuants selon leur espèce, dont grouillèrent les eaux, et tout oiseau ailé selon son espèce. Dieu vit que cela était bon » (Gn 1.20-21).

Mais il y a assurément un lien entre la sécularisation et la diminution de l’usage des modèles abstraits : on sacrifie tout à l’impression directe, sans s’interroger sur des motifs de fond qui pourraient changer ladite impression, lui donner une autre perspective, un autre sens.

Prendre l’épée … un choix lourd de conséquences

Les anabaptistes non-violents, au XVI° siècle, citaient volontiers le déclaration-proverbe de Jésus : « celui qui prend l’épée périra par l’épée » (Mt 26.52). Il est vrai qu’ils avaient payé pour le savoir. L’option non-violente a, en effet, pris le dessus en leurs rangs après les massacres de la guerre des paysans de 1525, où on estime le nombre de victimes à environ 100.000 ! C’était Thomas Muntzer et ses partisans qui avaient pris l’épée et étaient, finalement, restés sur le carreau.

Ces anabaptistes soulignaient, par là, que prendre l’épée vous faisait entrer dans un certain type de rapport de force qui n’était pas sans conséquences. Naturellement, on connaît beaucoup de gens qui ont pris l’épée et sont morts dans leur lit. A l’inverse, Jésus qui demande, au travers de cette formule, à Pierre de remettre son épée au fourreau, au moment de son arrestation, périra peu après sur la croix. Le rapport n’est donc pas aussi direct.

Mais il n’en reste pas moins qu’utiliser une arme n’est pas anodin et est porteur de conséquences à long terme. Et ce que l’on voit aujourd’hui, c’est qu’à partir du moment où on cherche à régler un problème par « l’épée » ou par toute arme plus moderne, on rentre dans une histoire sans fin où l’on n’a jamais assez et où l’escalade survient très facilement si on n’y prend pas garde.

La répression appelle la répression

Depuis une bonne cinquantaine d’années (au moins) on cherche, en France, à régler des enjeux par la répression. Or cette répression n’apparaît jamais, aux yeux de ses partisans, comme suffisante : il en faut toujours plus. On ne parvient jamais au but recherché et on imagine, en conséquence, qu’il faudrait aller plus loin dans la répression et ainsi de suite, à l’infini.

Pour certains il y a toujours trop de délinquance, toujours trop d’insécurité, toujours trop d’incivilité. Je ne nie pas que de tels problèmes existent. Ils appellent forcément un minimum de répression. Mais ils n’appellent certainement pas un maximum de répression. Et, en tout cas, on ne réglera pas du tout de tels problèmes par une fuite en avant, par un suréquipement technique des forces de l’ordre et surtout en considérant que l’usage de ces forces de l’ordre est l’alpha et l’oméga de l’action publique.

Il est certainement plus complexe de chercher à inclure une grande variété de groupes sociaux dans le jeu économique et social, ou d’entendre les revendications de ceux qui sont victimes d’injustice, mais c’est quelque chose d’indispensable si l’on veut sortir de la violence ordinaire qui gangrène la société française. Et puis, il ne faut pas imaginer non plus que l’on va trouver une « solution » complète à de tels problèmes. On est obligé de tolérer une certaine dose de dangers, de désagréments, d’actes délictueux, si on ne veut pas se retrouver dans un monde quadrillé par des gardes armés et des sociétés de gardiennages.

Quand on commence à régler un problème par la force plutôt que d’en chercher les racines on s’engage, ainsi, dans un processus dont on ne voit pas la fin. C’est collectivement que nous pourrions bien périr par l’épée si nous n’y prenons pas garde.

Le mirage d’une immigration qui se plie à nos désirs

Les discussions qui entourent le projet de loi actuel sur l’immigration donnent un nouvel exemple de cette spirale sans fin. Pour certains il y aura toujours trop d’émigrés en France. Et ils imaginent donc de nouvelles dispositions plus répressives pour tarir un flux qui sera toujours trop élevé pour eux.

Certains rêvent d’émigrés qui leur obéiraient au doigt et à l’œil : qui viendraient quand on a besoin d’eux et qui repartiraient quand on n’en a plus besoin. Mais c’est ignorer que beaucoup d’émigrés ne viennent pas de gaîté de cœur en Europe et que c’est bien souvent poussés par le danger et le désespoir qu’ils tentent des manœuvres périlleuses pour pénétrer dans l’espace Schengen.

D’ailleurs une partie de ces migrants quittent leur terre parce que, précisément, ils sont chassés par des conflits militaires (éventuellement des guerres civiles) qui appellent d’autres conflits militaires et ainsi de suite.

Il n’y a pas de solution simple à de tels enchaînements, mais la stratégie : guerres + maintien des inégalités économiques entre pays (guerre économique si l’on veut) + accueil de plus en plus répressif des migrants est promise à l’échec.

Et au plan international ?

Il est clair, au plan international, que l’on doit faire face à des puissances qui ne reculent devant aucune menace et sont prêtes à déclencher des guerres à droite et à gauche. A vrai dire on se demande, en ce moment, qui va être le prochain à sortir son revolver.

Mais, une fois que l’on a dit cela, est-ce qu’il n’est pas un peu inquiétant que l’on recense un peu complaisamment, jour après jour, l’arsenal croissant que les pays de l’OTAN mettent à disposition de l’armée Ukrainienne ? Est-ce que c’est là notre seul espoir ? Est-ce que nous ne sommes pas, à notre insu, entraînés dans un engrenage dont nous aurons toutes les peines du monde à sortir ?

La formule du Christ s’adressait à ses disciples et non pas à un gouvernement. Je peux entendre que, pour un gouvernement, un moment donné, le recours à la force soit la moins mauvaise solution qui lui semble possible. Mais après, une fois que l’on a eu recours à la force, que fait-on ? Le risque est de répondre aux problèmes laissés en suspens à cette occasion par un surcroît de force. L’usage de l’épée n’est nullement anodin. Il secrète sa propre logique et finit par rendre dépendant.

Celui qui prendra l’épée deviendra vite captif de l’épée.

Se convertir … c’est-à-dire ?

On ne peut pas dire que le modèle de la conversion religieuse fasse envie, en ce moment. Il semblerait que, de toutes parts, le zèle religieux ressemble dangereusement à une incitation à la haine de l’ennemi.

Bon nombre des récits de conversion obéissent à une rhétorique assez standard : cela commence par un désespoir, une vie vide ou insatisfaisante, des comportements délinquants, une errance et puis, soudain, la lumière. Mais cette lumière a, parfois, tous les contours d’une nouvelle dépendance : dépendance à l’égard d’un gourou, d’une idéologie, d’une envie de meurtre, ou que sais-je ? Je suis frappé de lire, par exemple, depuis plusieurs années, des récits de conversion au jihad qui ressemblent à une sorte d’ultime espoir pour des personnes qui se sentent dévalorisées (y compris à leurs propres yeux). Mais est-ce tellement mieux dans d’autres univers religieux ?

Il y a des variantes mais, souvent, rejoindre une religion c’est rejoindre un milieu social avec ses limites et ses aveuglements. Aux États-Unis la conversion conduit souvent (pas toujours) à adopter le point de vue d’une classe sociale plutôt aisée qui se satisfait des inégalités sociales ou de la libre circulation des armes. Et les conflits armés qui se disséminent dangereusement, en ce moment, sur la planète, sont régulièrement soutenus par les plus convaincus des leaders religieux, qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans.

Le plus et l’autre

Il y a, de fait, une collusion inquiétante entre conversion et extrémisme. Or le vocabulaire de l’extrême (qui est, remarquons-le, utilisé dans d’autres domaines que le champ religieux) relève du quantitatif : il faut faire plus et, tant qu’à faire, le plus possible. Et on voit comment, et paradoxalement, le domaine religieux est envahi par l’insubmersible passion de la société de consommation pour les critères quantitatifs.

Or, pour moi, la conversion ne relève pas du « plus » mais de « l’autre ». On cite souvent la formule que Paul Watzlawick avait employé, à propos du changement individuel et de la psychothérapie : spontanément, face à un problème, un individu va tenter de faire « plus de la même chose ». Il va chercher le « plus » avant de penser à tenter quelque chose de différent.

Et la conversion, telle que je l’entends, ne fait pas forcément de nous des extrémistes, elle nous fait nous intéresser à d’autres choses. A quelles choses ? Là, pour le coup, cela dépend à quoi ou pour qui on se convertit.

Il est clair, dans les récits du Nouveau Testament, que les disciples qui ont suivi Jésus ont été frappés par sa personne et qu’ils ont cherché à s’identifier à lui. Mais Jésus n’a eu de cesse de les déstabiliser et de les insécuriser en parlant, précisément, de sa propre mort : il ne leur a pas promis une aventure qui leur donnerait un surcroît de pouvoir ou de valorisation sociale.

Et il y a un moment où Jésus récuse, précisément, une demande quantitative de ses disciples qui lui demandent « d’augmenter » leur foi (Lc 17.5). On peut comprendre diversement la réponse de Jésus qui parle d’un arbre qui s’arrache et qui se jette dans la mer. Je porte attention, pour ma part, aux symboles de l’arbre (souvent employé, dans l’Ancien Testament, comme représentation d’un pouvoir ou d’un souverain qui trône en majesté) et de la mer (règne des forces du mal et de destruction). L’enjeu serait d’arracher justement le désir de pouvoir qui est en nous et de le renvoyer vers ce qu’il recouvre : la destruction et l’oppression. Et pour cela il suffit d’une foi minimum (et non pas maximum).

On observe nombre de conversions qui sont des moyens d’acquérir du pouvoir, de la force et donc de la violence. Mais Jésus propose une voie autre (et qui n’a pas été toujours suivie fidèlement ou respectée, d’ailleurs).

Et Paul, après le chemin de Damas, reste incontestablement un « agité », mais il ne respire plus « la menace et le meurtre » (Ac 9.1). En lisant la deuxième épître aux Corinthiens, on se rend compte, d’ailleurs, que sa conversion a libéré en lui une sensibilité à fleur de peau qui, sans doute, pouvait trouver un exutoire dans des attitudes agressives, mais a trouvé une autre voie d’expression.

La tentation du plus

Face aux tensions diverses qui agitent la société la tentation du « plus » est omniprésente : il faudrait être plus répressif avec les délinquants, expulser plus rapidement les personnes suspectes de radicalisation, augmenter l’arsenal répressif. Et cela vaut aussi pour ce qui concerne les enjeux environnementaux : avant de penser à s’engager dans une autre manière de faire les choses on pense d’abord à trouver plus de solutions techniques, à accélérer l’innovation, à ajouter d’autres molécules sensées corriger les effets néfastes des molécules actuellement répandues dans l’atmosphère. Dans tous les domaines on s’arc-boute avant de consentir à tester une autre voie.

Tout n’est pas simple et les états doivent agir dans des jeux de contraintes complexes et majeures. Mais les Églises, pour le moins, ont vocation a tester d’autres voies et à montrer qu’elles sont possibles et fécondes. Dans le contexte difficile qui est le nôtre, écoutons les voix qui nous suggèrent d’explorer d’autres voies et pas de devenir des extrémistes des voies les plus absurdes, qu’elles soient militaires, autoritaires ou techniques.

La planification écologique ou les difficultés à changer de logiciel politique

Les annonces faites par Emmanuel Macron, au début de la semaine dernière, ont le grand mérite d’exister. Mais, de nombreux observateurs l’ont dit (et pas seulement des écologistes radicaux) : dans l’hypothèse même ou ce plan se réaliserait, on resterait en retrait par rapport aux objectifs nécessaires de diminution de notre empreinte carbone.

Je ne suis pas surpris par la voie suivie par Emmanuel Macron, qui correspond à sa vision du monde : incitations économiques et investissements publics, point final. C’est, à vrai dire, à quoi s’est résumé l’essentiel de la politique depuis 1945. S’il fallait imaginer autre chose, il faudrait quitter des habitudes vieilles de 80 ans. Or ces habitudes ont fait la preuve de leurs potentialités indéniables, mais aussi de leurs limites, tout aussi indéniables.

Les différents think tanks qui essayent de trouver une voie pour sortir de l’étau dans lequel nous nous trouvons sont en gros d’accord. Il faut jouer sur trois ressorts :

  • l’innovation technique pour faire la même chose en consommant moins d’énergie ; cela le plan devrait y contribuer, même s’il ne suffit pas d’injecter de l’argent pour que, par exemple, le secteur du bâtiment génère les compétences nécessaires et en nombre suffisant pour isoler les bâtiments.
  • Utiliser davantage d’énergies renouvelables : cela aussi, le plan devrait y contribuer
  • Et la question qui fâche : la sobriété ; là le plan est muet.

Le plan est muet aussi sur des secteurs qui devraient engager des mues structurelles très fortes et qui ne peuvent pas se résumer à des questions financières, comme l’agriculture.
En résumé, il n’est question de négociation nulle part.

Or le bilan que l’on peut faire des politiques qui ne jouent que sur les incitations est que, pour ce qui concerne les enjeux climatiques, elles produisent un changement beaucoup trop lent. Même si on accentue la démarche (ce que ce plan se propose de faire) on restera loin des objectifs nécessaires.

Une commercialisation de la politique qui la rend impuissante

Emmanuel Macron s’est, certes, heurté au mouvement des gilets jaunes, ce qui lui ôte l’envie de proposer des mesures contraignantes. Mais on a vu aussi, à l’occasion de la réforme des retraites, à quel point cette équipe était incapable de mener une négociation et d’obtenir des concessions mutuelles entre des personnes ayant des intérêts divergents.

Le ver dans le fruit est que les politiques relèvent de plus en plus du registre de la séduction et de moins en moins de la négociation. Il faut susciter le désir, donner envie et faire rêver. Les services de communication ont pris le pouvoir non seulement pendant les campagnes électorales, mais également par la suite et, en fait de communication, cela s’appuie de plus en plus sur le savoir-faire du secteur de la publicité.

La rhétorique du « en même temps », qui a ponctué la campagne électorale d’Emmanuel Macron en 2017, montrait, à l’évidence, un homme qui avait peur de déplaire. Il n’est pas le seul dans ce cas !

Mais là nous buttons collectivement sur quelque chose de plus fort : il va falloir limiter nos désirs. Et les premiers qui devraient limiter leurs désirs sont les plus riches (j’en fait partie) qui ont pris l’habitude de demander aux autres des sacrifices.

Et de toute façon il faudra bien renoncer …

Or, peu importe l’opinion que chacun peut avoir aujourd’hui, il faudra renoncer, et peut-être même à beaucoup de choses. Et si cela ne se fait pas par la négociation, cela se fera de la manière habituelle : par un renchérissement des biens les plus rares qui se concentreront entre quelques mains, et par une accentuation des conflits armés pour s’octroyer les mêmes biens.

Le rêve technico-économique porté par la classe sociale actuellement au pouvoir, dans la plupart des pays d’Europe, est une fuite en avant dangereuse.

Encore une fois, je préfère le plan Macron aux délires climato-sceptiques portés par d’autres forces politiques. Mais on voit à quel point le logiciel politique actuellement dominant nous paralyse tous.

Difficile de ne pas penser aux sombres déclarations de l’Apocalypse (qui, en l’occurrence, s’adressent à des collectifs et pas à des individus) : « Le fruit que désirait ton âme s’en est allé loin de toi » (Ap 18.14). Il faut se souvenir, à ce propos, que le récit du chapitre 18 de l’Apocalypse est, largement, une reprise de la prophétie d’Ézéchiel 27 contre la cité état de Tyr. A l’époque, les lecteurs ont pensé à la gloire fragile de Rome. L’histoire bégaye.

La vie simple … et ses complications

Le philologue italien Carlo Ossola a publié, au mois d’avril (en version française), un petit livre fort réjouissant : La vie simple, Les vertus minimes et communes. La parution aux éditions « Les Belles Lettres », plutôt réputées pour leur élitisme, met tout de suite en garde quant à la simplicité dont il s’agit. L’auteur, professeur au Collège de France, nous promène, avec une érudition époustouflante, dans l’ensemble de la littérature européenne et mentionne, par ailleurs, assez régulièrement, les évangiles dans sa réflexion. Tout cela, il faut le reconnaître, sans ostentation et, pour le coup, avec une simplicité de ton qui fait passer d’une œuvre à l’autre presque naturellement et sans effort.

Est-il nécessaire de faire de tels détours pour arriver à parler d’attitudes ordinaires que bien des personnes endossent, autour de nous, sans faire de vagues ? Je trouve, pour ma part, que l’exercice n’est pas gratuit, car la simplicité est, en fait, surtout de nos jours, plus une conquête qu’un point de départ.

Nous sommes tiraillés de bien des côtés par l’appel à être des héros, des compétiteurs performants, des personnalités hors du commun, à affirmer notre singularité et notre originalité, bref à nous distinguer de la masse. Qui ? Les professions intellectuelles auxquelles appartient Carlo Ossola, assurément, mais pas seulement. Les leaders populistes, par exemple, appuient sans retenue sur le désir « d’être quelqu’un », de sortir de l’ombre, d’exister sur la scène nationale ou internationale et cela, au prix de violences, de guerres, d’exactions diverses et de mensonges qui coulent à jet continu. La perspective d’être héroïque (fût-ce collectivement), de gagner, de s’identifier à des leaders prestigieux, donne des frissons.

Nous inventons, ainsi, beaucoup de complications pour échapper à une simplicité qui, pourtant, n’est pas dépourvue d’attraits. Et je partage assez bien l’itinéraire de lecture que nous propose Carlo Ossola, qui ressemble à un voyage en quête d’une simplicité qui, finalement, est à notre porte. Mais il faut parfois aller loin pour se pénétrer des paroles de l’évangile : « si ton œil est simple, alors ton corps tout entier sera dans la lumière » (Mt 6.22).

Favoriser une économie de la sobriété, mais comment ?

Et j’ai repensé à ces questions en lisant le rapport du Conseil Économique Social et Environnemental qui s’intitule : « Consommation durable : favoriser une économie de la sobriété ; pour passer de la prise de conscience aux actes », publié au mois de juillet. Là on parle de la simplicité dans le domaine de la consommation (ce qui n’est qu’une des facettes du livre de Carlo Ossola). Les auteurs du rapport mettent particulièrement en avant, à ce propos, le poids de la publicité, dans la tendance irrépressible à penser que nous avons quelque chose qui nous manque et qu’il sera bienvenu de nous encombrer de quelque bien supplémentaire plutôt que de jouir de la sobriété (pour peu que nous ne vivions pas dans la misère, évidemment).

L’intérêt de ce rapport est, on le voit, de souligner que la quête de la simplicité n’est pas seulement une démarche individuelle ou intersubjective, mais qu’elle appelle également des mobilisations collectives.

Quelques remarques glanées ici et là, dans le rapport, m’interpellent. Ainsi : « La communication commerciale est un vecteur significatif pour inciter à consommer. Secteur économique important, les dépenses qu’elle engendre (32,7 Mds€/an), représente l’équivalent des dépenses de recherche et développement de l’ensemble des entreprises françaises ». En d’autres termes les entreprises dépensent autant d’énergie, à l’heure actuelle, pour trouver de nouvelles solutions, qu’à, ensuite, les faire connaître et les faire désirer. Cela laisse songeur ! Le rapport est mesuré, c’est la règle du genre, mais il écrit quand même : « la publicité permet de faire connaître des produits et de valoriser l’innovation. Il n’en reste pas moins que ses incitations permanentes à consommer tendent également à assimiler consommation et bonheur ». Ces incitations permanentes à consommer participent de ce qui, précisément, nous écarte de la simplicité.

Or il serait possible d’orienter la publicité pour qu’elle fasse mieux connaître l’intérêt environnemental (ou pas) d’un produit. Mais il ne faut pas se leurrer : « selon la Commission européenne, en 2020, plus de la moitié des allégations environnementales seraient vagues ou infondées ». Si on veut tendre la perche au consommateur pour qu’il oriente différemment sa consommation, on n’échappe pas à un contrôle public plus resserré et à des affichages plus normés. De même le secteur du recyclage et de la réparation fait face à une pénurie de main d’œuvre qualifiée. « Ces filières apparaissent déjà en tension vis-à-vis des besoins de recrutement (techniciens, réparateurs, logisticiens, etc.) ». Cela interroge les politiques de formation et d’insertion, alors même que les métiers d’ouvriers qualifiés sont en diminution dans l’ensemble de l’emploi. Et, bien sûr, il serait possible d’orienter différemment les choix des consommateurs en jouant sur les prix avec une fiscalité incitative.

Tout cela est possible, mais, on le voit, bien compliqué à mettre en œuvre. La simplicité apparaît, ici aussi, comme le résultat éventuel d’un processus long et compliqué.

La passion d’être ailleurs

Carlo Ossola nous parle de simplicité, parce qu’il observe un monde rempli de cris, de gestes pseudo-héroïques, de passions destructrices ou, au mieux, inutiles. Et certes, notre tendance à croire que tout irait mieux si nous étions un peu plus loin, ou si nous avions un peu plus, est un poison lent et résistant.

J’ai pensé, aussi, en parcourant ce livre, à « la sainteté des gens ordinaires » dont parlait Madeleine Delbrêl et à deux formules d’elle que l’on cite volontiers : « nous autres, gens de la rue, croyons de toutes nos forces que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis est pour nous le lieu de notre sainteté » ; et sa contraposée : « mon Dieu si vous êtes partout, comment se fait-il que je sois si souvent ailleurs ? ».

Oui, c’est là la grande question.

Ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas

Les paroles de Jésus, dans l’évangile de Jean, à la fin de l’épisode dit de « l’aveugle né » ne cessent de me frapper : « C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles » (Jn 9.39). Je reconnais là un des thèmes chers à Jean : ce que nous voyons, ce que nous acceptons de voir, ce que nous refusons de voir, dépend de notre attitude à l’égard des autres et de Dieu. En l’occurrence Jésus s’oppose aux notables religieux de l’époque qui étaient persuadés d’avoir le bon regard sur les autres, mais, ajoute Jésus : »vous dites nous voyons, de sorte que votre péché demeure » (Jn 9.41).

A propos de l’exposition Corps à corps à Beaubourg

J’ai repensé à ces paroles en visitant l’exposition de photographies, ouverte depuis début septembre, à Beaubourg, et qui propose un parcours à travers différentes représentations du corps humain au fil de l’histoire de la photographie.

Les cartels qui accompagnent les œuvres n’échappent pas à des tics que l’on retrouve dans nombre d’expositions d’art contemporains et qui finissent pas énerver : les œuvres « questionnent », « interrogent » un parti pris existant, « subvertissent » des représentations admises. C’est un peu court comme rhétorique, et, pour le coup, une telle manie tourne au stéréotype que l’on a envie « d’interroger » !

Car les œuvres ne font pas que poser des questions, elles révèlent aussi un regard particulier, qui nous enrichit et nous ouvre au monde de l’artiste. Il est assez facile de faire jouer son esprit de contradiction, il est moins facile de proposer un regard qui, en effet, nous fait voir des êtres, des situations, des états intérieurs, inaperçus.

Très vite, dans l’histoire, par exemple, certains photographes se sont intéressés à des personnes réprouvées, ou simplement peu médiatiques, que le penchant spontané du marché de images laissaient de côté. Et, souvent, ces photos sont pleines de chaleur et d’empathie. On sent que les photographes se sont sentis proches de ces sujets qu’ils n’ont pas fait que photographier.
Certaines classes sociales sont plus visibles que d’autres, que l’on préfère ne pas voir, parce que leurs conditions d’existence mêmes constituent un reproche vivant. C’est une manière de comprendre les paroles de Jésus dans l’évangile de Jean : celui qui dit qu’il voit, passe sous silence tous ceux qu’il préfère ne pas voir.

Le travail évocateur de Barbara Probst

Cette exposition, en forme de rétrospective, est l’occasion, pour chacun, de revoir, avec plaisir, des œuvres qu’il connaît et d’en découvrir d’autres qu’il ne connaissait pas.

J’ai, pour ma part, découvert le travail, fort suggestif, de l’artiste Allemande Barbara Probst qui, à partir de l’an 2000 (environ), a commencé à photographier des scènes (souvent construites) en déclenchant simultanément plusieurs appareils photos situés en des points différents, avec des angles de vue différents de sorte que la même scène produit des images apparentées, par certains côtés, mais radicalement différentes, de l’autre.

J’en donne un exemple ci-dessous et je vous encourage à cliquer sur l’image pour la voir en plein écran sur le site de l’artiste elle-même.

Exposure #9: N.Y.C., Grand Central Station, 12.18.01, 1:21 p.m.
2001
Source : site de l’artiste : https://barbaraprobst.net/works/

La scène se situe à la sortie de la Gare Centrale de New York. On reconnaît la même femme sur cinq des six images. Le simple fait qu’elle soit en noir et blanc sur le cliché en haut à droite, change le regard. Et d’un cliché à l’autre, on la voit de plus ou moins près. On la reconnaît plutôt à son imperméable vert quand elle se même à la foule. Et l’interprétation de la foule varie aussi d’un point de vue à l’autre et suivant l’angle retenu. La situation paraît vaguement inquiétante sur certaines vignettes et plus paisible sur d’autres.

Ce que nous montre surtout cette proposition, c’est que le regard total n’existe pas. Et, en fait, elle est bien plus proche du regard ordinaire que ne l’est, en général, une photo unique. Car nous ne voyons, à chaque instant, que de petits fragments de la réalité, tandis que notre cerveau « bouche les trous ». Nous sautons d’un détail à l’autre, au gré de notre fantaisie et de ce qui nous frappe. Et la représentation mentale de ce à quoi nous assistons doit beaucoup plus à une sorte de « fiction cérébrale » qu’à une observation précise. C’est ce qui rend, d’ailleurs, une photo parfois si surprenante : nous pensons fixer une scène que nous voyons et, en regardant la photo, nous apercevons tout autre chose.

Donc, en sortant de la gare de New York, à ce moment-là, nous pourrions tout à fait, porter attention à cette femme et nous interroger sur ce à quoi elle pense (car elle a l’air absorbée par quelque pensée mystérieuse), ou bien songer à la foule qui nous entoure, ou encore, comme le personnage qui « s’échappe » du cliché en bas à droite, simplement vaquer à nos affaires en nous hâtant de rentrer chez nous.

Ces six photos rassemblées en une image nous disent que nous voyons ce qui nous touche et que nous ignorons largement le reste. Ou, comme l’avait écrit le sociologue Max Weber, à propos (pourtant) de l’observation scientifique : « Une infime partie de la réalité singulière que l’on examine à chaque fois se laisse colorer par notre intérêt ».

Qui nous touche ?

Et cela nous renvoie à l’épisode de l’aveugle né qui n’est, précisément pas, une histoire de regard total. Au départ, c’est Jésus qui, « en passant, voit cet homme aveugle de naissance » (Jn 9.1). Du coup cela entraîne la question des disciples sur l’origine du mal. C’est la thématique qui va orienter toute la lecture de l’épisode : où est le mal ? Puis la guérison crée l’événement et, tout d’un coup, tout le monde voit cet homme et débat à son sujet. Et une fois que les chefs religieux l’ont exclu, Jésus « l’apprenant » (v 35), part à se recherche et va le trouver à nouveau.

En effet, plusieurs regards différents se croisent, dans cet épisode. Et ce n’est pas un regard total qui s’opposerait à des regards partiels. Jésus est concerné par la souffrance de cet homme et il l’isole au milieu des autres personnes qui le côtoient, à ce moment-là. La foule, pour sa part, est surtout intéressée par un événement qui fait le buzz. Les chefs religieux sont empêchés de voir ce qui s’est passé, parce qu’ils se sentent menacés par un événement qui remet leur pouvoir en cause. Et, finalement, c’est Jésus qui va, à nouveau chercher cet homme, celui-là en particulier, parce qu’il a été exclu socialement, comme il avait déjà été exclu, auparavant, par son statut de mendiant (v 8).

Le regard qui importe n’est donc pas celui qui embrasse l’ensemble d’une situation, mais celui qui nous fera voir quelqu’un qui nous touche et qui a quelque chose à nous faire entendre.

La ville à 30 km/h

La ville de Poitiers, où je réside, vient d’instaurer, à partir du 1er septembre, la vitesse limite de 30 km/h sur l’ensemble de son territoire (à l’exception de voies à l’écart de toute habitation : pénétrantes ou rocades, où la vitesse peut quand même, cela dit, être limitée à 50 km /h). Cette démarche qui, en 2015 encore, aurait relevé de l’utopie, fait désormais partie de la routine. Grenoble (en 2016) et Angers (en 2017) ont ouvert la voie. Et, désormais, beaucoup de grandes villes ont adopté une telle mesure. Parmi les villes de plus de 200.000 habitants : Nantes (en 2019), Strasbourg (2019), Lille (2019), Bordeaux (2020), Rennes (2020), Montpellier (2021), Paris (2021), Lyon (2022), Toulouse (2022). En fait, cela irait plus vite, désormais, de faire la liste des communes de plus de 200.000 habitants qui n’ont pas pris une telle mesure : il n’y a plus que Marseille et Nice (qui a, d’ailleurs, engagé un processus dans ce sens) à ne pas l’avoir fait! Et, dans les grandes agglomérations, les villes de la proche banlieue ont emboîté le pas aux villes centres, sans problème.

Un autre rapport à la mobilité s’instaure peu à peu

La commune de Poitiers est plus petite (90.000 hab) et je la sillonne le plus souvent en vélo (électrique, à cause de son relief prononcé !). Cela dit, prenant l’autre jour ma voiture, le fait de devoir rouler à 30 km/h dans des voies assez larges où je roulais auparavant à 50 km/h m’a fait un drôle d’effet. Je me suis rendu compte que l’on entrait dans un rapport à la mobilité différent.

Déjà, en vélo, j’ai appris, au fil du temps, à utiliser cet outil non pas comme l’occasion de faire du sport (et, donc, de me dépenser), mais comme un moyen de me déplacer tranquillement et sans forcer. Si vous allez au Pays-Bas, vous verrez un spectacle étonnant : des hordes de cyclistes qui sillonnent les rues sans appuyer tant que cela sur les pédales.

Il ne s’agit donc pas (plus) d’aller le plus vite possible d’un point à un autre (ni en vélo, ni en voiture), mais de se déplacer de manière confortable et sans chercher à économiser la moindre minute. La ville de Poitiers a, pour l’occasion, produit un dépliant où elle explique que les temps de déplacement en ville sont, de toute manière, peu liés à la vitesse de pointe et beaucoup plus dépendants du nombre d’arrêts que l’on effectue. C’est vrai. Mais le mettre en pratique de manière aussi radicale produit un effet très concret lorsque l’on est au volant. On rentre dans un autre monde.

Il n’y a pas si longtemps, jusqu’à la fin du XXe siècle, c’est au nom de la vitesse que l’on a multiplié les voies rapides urbaines. Désormais, la vie en ville tourne le dos à la vitesse de déplacement et rentre dans une autre logique. Et, d’ailleurs, l’usage de la voiture diminue dans les agglomérations de plus de 100.000 habitants.

On reste loin des objectifs souhaitables de diminution des émission de CO2, mais on vit quand même une révolution tranquille qui n’a pas soulevé tant de vagues que cela. Depuis les toutes premières années du XXIe siècle, l’usage de la voiture cesse d’augmenter de manière exponentielle, année après année, comme il le faisait jusque là. Et, peu à peu, à partir du moment où l’on a des offres suffisantes à proximité, on envisage d’autres modes de vie qui sont plutôt appréciés. Les habitants des zones péri-urbaines et rurales restent fortement dépendants de la voiture (même s’ils ont leur propre manière d’en limiter l’usage, en regroupant leurs déplacements). Mais, partout, l’automobile est désormais plus vue comme une source d’encombrement que comme une promesse de liberté. Même dans le péri-urbain, où mon laboratoire de l’époque avait fait des enquêtes, aucune des personnes interrogées ne décrivait l’usage de la voiture comme une joie.

Ce qui a provoqué cette évolution sont, entre autres, des raisons économiques : les nouvelles voies urbaines coûtent de plus en plus cher ; les parkings en silo, ou les parkings souterrains coûtent cher, eux aussi. Donc, on investit de moins en moins dans ce genre d’équipement et, mécaniquement, cela rend l’usage de la voiture moins intéressant. Or ce qui est frappant c’est qu’une modification dans les investissements a rapidement fait prendre conscience qu’une autre manière d’organiser son quotidien était possible et qu’elle était même plutôt intéressante.

Les données que j’ai citées au début montrent, qu’en l’espace de 5-6 ans, on est passé (pour ce qui est de la vitesse limite autorisée) d’expériences pionnières à une sorte de nouvelle norme. Cette nouvelle norme rend, d’ailleurs, l’usage du vélo plus aisé, sans que l’on ajoute des pistes cyclables. Le différentiel de vitesse avec les voitures devient faible et les chocs beaucoup moins dangereux.

Quels sont les ressorts d’un changement massif de comportement ?

On peut s’interroger sur les ressorts d’un tel changement de pratiques au moment où, de toutes parts, on observe la rigidité des mêmes pratiques face aux enjeux climatiques. En fait, on l’a dit, au départ il y a une contrainte et même plusieurs : investissements trop chers, encombrements décourageants, pollution atmosphérique, etc. Face à de telles contraintes, les décisions politiques et les usages se sont adaptés, non sans cris ni sans larmes, mais, progressivement, la mutation s’est produite et continue à se produire.

Et maintenant que les épisodes de canicule se multiplient et que les ressources en eau s’épuisent, on commence à voir des comportements qui évoluent : au risque que la prise de conscience soit trop tardive. Mais il est très difficile de défendre un changement social au nom d’un risque qui n’est pas encore directement visible.

C’est là une tragédie collective, sans doute, car plus on tarde, plus les cris et les larmes seront profonds. C’est la tragédie à laquelle se sont heurtés les prophètes de l’Ancien Testament : n’être crus que lorsque les événements finissaient par mal tourner.

Et qu’arrive-t-il lors des prises de conscience tardives ? Les gens se ressaisissent oui. Mais parfois l’irréversible s’est produit. L’histoire du peuple juif dans l’Ancien Testament n’est pas celle d’un retour à la normale régulier et de happy ends répétées. L’exil, par exemple, relève, pour partie, de l’irréversible. Il y a certes un retour, mais partiel (pas tout le monde) et une vie politique qui restera, jusqu’à l’avènement du Christ, subordonnée à d’autres puissances.

Pour revenir aux enjeux d’aujourd’hui, le ralentissement de la vitesse est un exemple plutôt positif et, par certains côtés, il souligne le caractère tragique de la situation actuelle : beaucoup de personnes s’accrochent à des pratiques qui leur semblent non-négociables, alors qu’une autre manière de faire pourrait être plus appréciée, finalement.

La sécurité dangereuse (II)

Beaucoup de commentateurs ont souligné, à l’occasion des émeutes de fin juin – début juillet, le rôle joué par la loi du 28 février 2017 « relative à la sécurité publique » et qui a étendu les situations où les forces de police peuvent faire usage de leurs armes. Au nombre des effets de cette loi, il faut relever de nombreuses bavures et plusieurs morts. Mais, plus généralement, on sent qu’il y a là un tournant. Je suis donc retourné au contexte dans lequel cette loi a été proposée, puis votée et aux arguments qui ont été employés pour la défendre.

Une extension des logiques de guerre dans l’approche du maintien de l’ordre

Je cite un extrait qui se trouve au début du rapport, du 1er février 2017, du député Yves Goasdoué, au nom de la commission des lois, au moment des navettes entre l’Assemblée Nationale et le Sénat :

« La protection de nos concitoyens exige une sécurisation juridique et institutionnelle des interventions des policiers et gendarmes.
Ces derniers ont été soumis à une pression considérable dans le contexte des attentats perpétrés sur le sol français et des impératifs de l’état d’urgence instauré en novembre 2015. L’effroi provoqué par l’assassinat d’un couple de policiers à leur domicile, à Magnanville, le 14 juin 2016, s’est mué en manifestations de colère à la suite de la tentative d’assassinat de policiers à Viry–Chatillon le 8 octobre dernier. Cette mobilisation a jeté une lumière crue sur le malaise profond de la police, confrontée à des risques accrus depuis plusieurs années ».

Le contexte des attentats de 2015 est lourd. Et on se souvient du style de Manuel Valls (qui a lancé le projet de loi, mais qui n’était plus premier ministre au moment où la loi a été adoptée définitivement) fait de fermeté, voire de rigidité, et réputé pour son attitude intransigeante face à la délinquance dans sa banlieue d’Evry.

Ce qui me frappe, pour ma part, est que, dans l’exposé des motifs, on exporte une situation de guerre (les attentats terroristes) dans une question relative à la sécurité ordinaire, comme si, même sur un mode mineur, la vie civile était peu à peu gagnée par des affrontements armés. Or, le maintien de l’ordre repose sur la notion de « violence légitime » avec une tension entre violence et légitimité. Et, en important une logique de guerre, on fait plus de place à la violence et moins à la légitimité de l’état. C’est comme si tout ce que l’état perdait en légitimité, se trouvait compensé par une violence croissante.

Le rapport glisse sans cesse d’une situation à l’autre, en rapprochant, par exemple, dans la même phrase : des « menaces, physiques et verbales, proférées à l’encontre [des forces de l’ordre] par des délinquants de droit commun ou des personnes radicalisées dans le contexte d’une menace terroriste très élevée » (p. 11).

Et, en poursuivant sa logique, il souligne l’armement de ceux qui s’attaquent aux policiers et gendarmes, et relève : « une véritable volonté de blesser gravement, voire de tuer, des représentants des forces de sécurité dans le cadre d’opérations de maintien de l’ordre, en employant des armes artisanales particulièrement dangereuses (boules de pétanque avec lames de rasoirs insérées, cocktails Molotov …) et de véritables stratégies d’attaque et de combat lors de manifestations » (p. 12).

Le rapport souligne également que la justice se montre particulièrement sévère pour les auteurs de ces gestes et même, d’une « sévérité accrue ». Mais malgré les données qui témoignent de cette sévérité « votre rapporteur constate un malaise profond et préoccupant parmi les policiers et gendarmes. La réponse judiciaire aux attaques dont ils font l’objet, bien que relativement adaptée, ne paraît pas de nature à compenser l’aggravation de la menace qu’ils subissent et l’évolution de sa nature » (p. 15). Il faut souligner ce raisonnement : la justice fait son travail, mais la réponse ne peut être que dans un armement plus important des forces de l’ordre. La légitimité perd du terrain et la logique armée en gagne.

On rentre dans la sécurité dangereuse. Je ne sous-estime pas du tout les risques vitaux que courent, sur le terrain, les policiers et gendarmes. Mais le fait que l’on désespère, a priori, de la réponse judiciaire et que l’on n’espère une avancée qu’au travers d’un armement croissant des forces de l’ordre, conduit à franchir, collectivement, une ligne rouge.

Dans une logique de guerre, on cherche la victoire au travers d’un armement croissant. Dans une logique civile, on cherche la sécurité au travers d’une justice qui se positionne comme un tiers entre les parties en conflit. Et si on désespère de la justice, on se prépare à un affrontement arme contre arme.

Et quelle sécurité avons-nous obtenue au bout du compte ?

Pourtant le rapport pointe deux dimensions du malaise des policiers et gendarmes qui orientent dans une direction différente :

  • « la fatigue des personnels consécutive à l’alourdissement de leurs missions ;
  • l’appréhension dans l’usage des armes à feu, amplifiée par l’insuffisance de la formation continue » (p. 15)

L’alourdissement de leurs missions est, assurément, au cœur du problème. Il faudrait commencer par là et, en effet, ne pas sous-estimer le besoin en formation et accompagnement.

Mais on a préféré multiplier l’équipement technique des policiers et gendarmes, à coups de flashballs, de caméras de surveillance, de drones, de quads, de grenades de désencerclement, sans parler des armes à feu.

Et quelle sécurité avons-nous obtenue, finalement ? Si on raisonne en terme de guerre, il ne faut jamais oublier que ce que l’on appelle la guerre dissymétrique est toujours possible : celui qui est moins armé peut quand même infliger de lourdes blessures à celui qui est sur-armé. A coups d’escarmouches, d’attaques surprises, de meilleure connaissance du terrain, il est possible de pratiquer le harcèlement en évitant la bataille rangée. Et, dans une certaine mesure, c’est ce qui se produit.

Les forces de l’ordre ont-elles moins de blessés ? Les policiers et gendarmes ont-ils surmonté leur malaise ? L’intimidation a-t-elle fonctionné, dissuadant les plus violents de passer à l’acte ? Il me semble que rien de tel ne s’est produit. Depuis la loi de 2017 les affrontements n’ont pas baissé en intensité. Les actes terroristes sont devenus plus rares. Mais la violence ordinaire prospère.

Nous nous sommes embarqués, hélas, dans le chemin de la sécurité dangereuse !

La sécurité dangereuse (I)

J’ai eu l’occasion de réfléchir et d’échanger, pendant les vacances, à propos des bavures policières qui ont occupé l’actualité au mois de juillet. Les policiers directement mis en cause ont leur part de responsabilité, assurément, et la justice l’appréciera, mais ce que j’ai appris, lorsque je faisais de la sociologie du travail, à propos des accidents de travail, c’est qu’une faute est rarement une affaire purement individuelle. Lorsqu’un accident survient, on construit ce qu’on appelle un « arbre des causes » qui permet de remonter d’une défaillance à une autre, à un contexte problématique, à une situation dangereuse, à un manque d’équipement ou de formation, à des tensions systémiques, etc.

Bref, ce qui s’est produit n’est pas seulement le fait d’individus qui se sont fourvoyés, c’est aussi le résultat d’une politique, de ses limites et de ses points aveugles dont, en bout de course, des personnes sont victimes.

Or une dérive progressive, mais régulière, des politiques, ces dernières années, est de refuser d’envisager des questions fondamentales et de rajouter des mesures sur d’autres mesures, sans trop chercher à accompagner les personnes chargées de les mettre en œuvre.

La sécurité résulte d’autre chose que de l’outillage technique envahissant dont on l’affuble

Je dis d’emblée le fond de ma pensée : je suis très frappé par les nombreuses mises en garde, dans l’Ancien Testament, sur la confiance fallacieuse que donne une armée et son équipement. J’en donne un exemple : « Il n’est pas de roi que sauve une grande armée, ni de brave qu’une grande vigueur délivre. Pour vaincre, le cheval n’est qu’illusion, toute sa force ne permet pas d’échapper » (Ps 33.16-17). On comprend le sens des images employées.

On parle, dans ce psaume, de guerre et non pas de forces de police. Le propos est théologique plus que professionnel. Si on en reste là c’est, par rapport à la situation actuelle, une affirmation gratuite. Mais je veux me laisser inspirer par cette orientation et montrer en quoi elle est pertinente, concrètement, et empiriquement, dans la situation française actuelle : en quoi elle nous rend attentifs aux nombreux points aveugles des politiques de ces dernières années.

Notre manière de tenter de produire la sécurité, aujourd’hui, est dangereuse et elle nous entraîne dans des engrenages difficilement réversibles : voilà mon propos.

Des forces de police peu accompagnées

Je le dis également d’emblée : je respecte le travail difficile et tendu que mènent sur le terrain, et au jour le jour, les forces de police. Je sais, entre autres, que la manière de réagir à un refus d’obtempérer ne se décide pas suite à de longs débats, mais dans une fraction de seconde, au maximum quelques secondes, où l’équipe qui intervient n’a aucun recul pour peser le pour et le contre.

On l’a dit, à l’occasion, il est criminel (autant pour les policiers que pour ceux sur lesquels ils tirent) de mettre ces agents dans de telles situation, avec si peu de travail en temps différé. Par contraste, les pompiers qui doivent, eux aussi, agir dans l’urgence, répètent, au préalable, leurs modes d’intervention et reviennent, suite à un incendie majeur, sur ce qu’ils ont fait, et les moments où ils ont été contraints d’improviser sans contrôle. Au plus on travaille dans l’urgence, au plus il faut prendre le temps de mettre en scène collectivement les situations, pour improviser le moins possible en temps réel.

Mais, en l’occurrence, on a fourni des armes aux policiers, sans leur donner le temps nécessaire pour travailler collectivement sur les situations où ils se retrouvent en danger, ou considèrent qu’ils sont en danger. Ce temps de travail aurait l’inconvénient de coûter beaucoup plus cher à l’état que l’investissement matériel.

Des réflexions du même ordre valent pour les policiers qui se retrouvent face à des opposants agressifs et nombreux et dont la tension nerveuse s’accroît de jour en jour, jusqu’à provoquer des passages à tabac en bonne et due forme comme c’est arrivé cet été.

Chacun est responsable de ses actes. Mais l’état employeur est responsable de la manière dont il se défausse sur les forces de police de questions qu’il ne devrait pas ignorer.

La police, bonne à tout faire des questions sociales ?

Je parlerai, la semaine prochaine, de la question de l’usage des armes. Je veux d’abord pointer une dérive (qui n’est pas uniquement française) : on expédie la police à tout propos, pour répondre à des tensions sociales qui mériteraient une plus grande attention. L’épisode des gilets jaunes est emblématique. Il a fallu plusieurs mois d’affrontements de plus en plus violents pour que l’état se décide à porter attention aux revendications de ce mouvement. Pendant ce temps, de nombreux blessés sont restés sur le carreau, du côté des manifestants comme des forces de l’ordre. Des observateurs extérieurs (comme les Nations Unies ou le Conseil de l’Europe) ont parlé d’usage excessif de la force.

Certes, une partie des manifestants sont déterminés à en découdre, mais on voit le même schéma se reproduire. Il y a eu les gilets jaunes fin 2018 et début 2019, le premier mouvement de protestation contre la réforme des retraites, fin 2019 et début 2020, puis le deuxième fin 2022 et début 2023. Il y a eu les affrontements autour de la question de l’eau dans les Deux-Sèvres. Puis les émeutes dans les banlieues, suite, précisément, au tir mortel d’un policier le 27 juin 2023.

A chaque fois, le pouvoir politique répond au défi par la force et expédie les forces de police pour régler la question. C’est peut-être une réponse à très court terme. Ce n’est nullement une réponse valable : les tensions et les problèmes restent entiers. On ne peut pas palier une absence de dialogue et d’écoute par une réponse policière.

Une telle stratégie est dangereuse et elle ne construit aucune sécurité durable. Et du côté de la police, elle la met sous pression en lui faisant remplir un rôle qui ne devrait être le sien qu’exceptionnellement. Il y a, en effet, une différence entre lutter contre crimes et délits et aller au casse pipe pour la sauvegarde du pouvoir.

Au nom de le sécurité, nous sommes pris dans un engrenage dangereux.

Et, donc, la semaine prochaine, je reviendrai sur l’armement croissant des forces de l’ordre et la manière dont, entre autres, Manuel Valls, alors premier ministre socialiste, a œuvré pour que la loi du 28 février 2017, élargissant la possibilité de faire feu, voie le jour.

Pour ceux qui ont suivi mes articles sur les Béatitudes, l’été dernier

J’ai retravaillé ces textes qui étaient des ébauches, j’ai ajouté des mises en perspective, et cela a donné un livre qui est paru, début juillet, aux éditions Excelsis.

Je reproduis le texte de la 4e de couverture :

Par ailleurs, le site Regards Protestants a enregistré de petites vidéos sur ce projet. C’est plus succinct que ce que j’ai écrit, mais cela donne une première idée de mon approche :

Je reprends le fil de mes articles ce lundi.