La vie simple … et ses complications

Le philologue italien Carlo Ossola a publié, au mois d’avril (en version française), un petit livre fort réjouissant : La vie simple, Les vertus minimes et communes. La parution aux éditions « Les Belles Lettres », plutôt réputées pour leur élitisme, met tout de suite en garde quant à la simplicité dont il s’agit. L’auteur, professeur au Collège de France, nous promène, avec une érudition époustouflante, dans l’ensemble de la littérature européenne et mentionne, par ailleurs, assez régulièrement, les évangiles dans sa réflexion. Tout cela, il faut le reconnaître, sans ostentation et, pour le coup, avec une simplicité de ton qui fait passer d’une œuvre à l’autre presque naturellement et sans effort.

Est-il nécessaire de faire de tels détours pour arriver à parler d’attitudes ordinaires que bien des personnes endossent, autour de nous, sans faire de vagues ? Je trouve, pour ma part, que l’exercice n’est pas gratuit, car la simplicité est, en fait, surtout de nos jours, plus une conquête qu’un point de départ.

Nous sommes tiraillés de bien des côtés par l’appel à être des héros, des compétiteurs performants, des personnalités hors du commun, à affirmer notre singularité et notre originalité, bref à nous distinguer de la masse. Qui ? Les professions intellectuelles auxquelles appartient Carlo Ossola, assurément, mais pas seulement. Les leaders populistes, par exemple, appuient sans retenue sur le désir « d’être quelqu’un », de sortir de l’ombre, d’exister sur la scène nationale ou internationale et cela, au prix de violences, de guerres, d’exactions diverses et de mensonges qui coulent à jet continu. La perspective d’être héroïque (fût-ce collectivement), de gagner, de s’identifier à des leaders prestigieux, donne des frissons.

Nous inventons, ainsi, beaucoup de complications pour échapper à une simplicité qui, pourtant, n’est pas dépourvue d’attraits. Et je partage assez bien l’itinéraire de lecture que nous propose Carlo Ossola, qui ressemble à un voyage en quête d’une simplicité qui, finalement, est à notre porte. Mais il faut parfois aller loin pour se pénétrer des paroles de l’évangile : « si ton œil est simple, alors ton corps tout entier sera dans la lumière » (Mt 6.22).

Favoriser une économie de la sobriété, mais comment ?

Et j’ai repensé à ces questions en lisant le rapport du Conseil Économique Social et Environnemental qui s’intitule : « Consommation durable : favoriser une économie de la sobriété ; pour passer de la prise de conscience aux actes », publié au mois de juillet. Là on parle de la simplicité dans le domaine de la consommation (ce qui n’est qu’une des facettes du livre de Carlo Ossola). Les auteurs du rapport mettent particulièrement en avant, à ce propos, le poids de la publicité, dans la tendance irrépressible à penser que nous avons quelque chose qui nous manque et qu’il sera bienvenu de nous encombrer de quelque bien supplémentaire plutôt que de jouir de la sobriété (pour peu que nous ne vivions pas dans la misère, évidemment).

L’intérêt de ce rapport est, on le voit, de souligner que la quête de la simplicité n’est pas seulement une démarche individuelle ou intersubjective, mais qu’elle appelle également des mobilisations collectives.

Quelques remarques glanées ici et là, dans le rapport, m’interpellent. Ainsi : « La communication commerciale est un vecteur significatif pour inciter à consommer. Secteur économique important, les dépenses qu’elle engendre (32,7 Mds€/an), représente l’équivalent des dépenses de recherche et développement de l’ensemble des entreprises françaises ». En d’autres termes les entreprises dépensent autant d’énergie, à l’heure actuelle, pour trouver de nouvelles solutions, qu’à, ensuite, les faire connaître et les faire désirer. Cela laisse songeur ! Le rapport est mesuré, c’est la règle du genre, mais il écrit quand même : « la publicité permet de faire connaître des produits et de valoriser l’innovation. Il n’en reste pas moins que ses incitations permanentes à consommer tendent également à assimiler consommation et bonheur ». Ces incitations permanentes à consommer participent de ce qui, précisément, nous écarte de la simplicité.

Or il serait possible d’orienter la publicité pour qu’elle fasse mieux connaître l’intérêt environnemental (ou pas) d’un produit. Mais il ne faut pas se leurrer : « selon la Commission européenne, en 2020, plus de la moitié des allégations environnementales seraient vagues ou infondées ». Si on veut tendre la perche au consommateur pour qu’il oriente différemment sa consommation, on n’échappe pas à un contrôle public plus resserré et à des affichages plus normés. De même le secteur du recyclage et de la réparation fait face à une pénurie de main d’œuvre qualifiée. « Ces filières apparaissent déjà en tension vis-à-vis des besoins de recrutement (techniciens, réparateurs, logisticiens, etc.) ». Cela interroge les politiques de formation et d’insertion, alors même que les métiers d’ouvriers qualifiés sont en diminution dans l’ensemble de l’emploi. Et, bien sûr, il serait possible d’orienter différemment les choix des consommateurs en jouant sur les prix avec une fiscalité incitative.

Tout cela est possible, mais, on le voit, bien compliqué à mettre en œuvre. La simplicité apparaît, ici aussi, comme le résultat éventuel d’un processus long et compliqué.

La passion d’être ailleurs

Carlo Ossola nous parle de simplicité, parce qu’il observe un monde rempli de cris, de gestes pseudo-héroïques, de passions destructrices ou, au mieux, inutiles. Et certes, notre tendance à croire que tout irait mieux si nous étions un peu plus loin, ou si nous avions un peu plus, est un poison lent et résistant.

J’ai pensé, aussi, en parcourant ce livre, à « la sainteté des gens ordinaires » dont parlait Madeleine Delbrêl et à deux formules d’elle que l’on cite volontiers : « nous autres, gens de la rue, croyons de toutes nos forces que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis est pour nous le lieu de notre sainteté » ; et sa contraposée : « mon Dieu si vous êtes partout, comment se fait-il que je sois si souvent ailleurs ? ».

Oui, c’est là la grande question.

Ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas

Les paroles de Jésus, dans l’évangile de Jean, à la fin de l’épisode dit de « l’aveugle né » ne cessent de me frapper : « C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles » (Jn 9.39). Je reconnais là un des thèmes chers à Jean : ce que nous voyons, ce que nous acceptons de voir, ce que nous refusons de voir, dépend de notre attitude à l’égard des autres et de Dieu. En l’occurrence Jésus s’oppose aux notables religieux de l’époque qui étaient persuadés d’avoir le bon regard sur les autres, mais, ajoute Jésus : »vous dites nous voyons, de sorte que votre péché demeure » (Jn 9.41).

A propos de l’exposition Corps à corps à Beaubourg

J’ai repensé à ces paroles en visitant l’exposition de photographies, ouverte depuis début septembre, à Beaubourg, et qui propose un parcours à travers différentes représentations du corps humain au fil de l’histoire de la photographie.

Les cartels qui accompagnent les œuvres n’échappent pas à des tics que l’on retrouve dans nombre d’expositions d’art contemporains et qui finissent pas énerver : les œuvres « questionnent », « interrogent » un parti pris existant, « subvertissent » des représentations admises. C’est un peu court comme rhétorique, et, pour le coup, une telle manie tourne au stéréotype que l’on a envie « d’interroger » !

Car les œuvres ne font pas que poser des questions, elles révèlent aussi un regard particulier, qui nous enrichit et nous ouvre au monde de l’artiste. Il est assez facile de faire jouer son esprit de contradiction, il est moins facile de proposer un regard qui, en effet, nous fait voir des êtres, des situations, des états intérieurs, inaperçus.

Très vite, dans l’histoire, par exemple, certains photographes se sont intéressés à des personnes réprouvées, ou simplement peu médiatiques, que le penchant spontané du marché de images laissaient de côté. Et, souvent, ces photos sont pleines de chaleur et d’empathie. On sent que les photographes se sont sentis proches de ces sujets qu’ils n’ont pas fait que photographier.
Certaines classes sociales sont plus visibles que d’autres, que l’on préfère ne pas voir, parce que leurs conditions d’existence mêmes constituent un reproche vivant. C’est une manière de comprendre les paroles de Jésus dans l’évangile de Jean : celui qui dit qu’il voit, passe sous silence tous ceux qu’il préfère ne pas voir.

Le travail évocateur de Barbara Probst

Cette exposition, en forme de rétrospective, est l’occasion, pour chacun, de revoir, avec plaisir, des œuvres qu’il connaît et d’en découvrir d’autres qu’il ne connaissait pas.

J’ai, pour ma part, découvert le travail, fort suggestif, de l’artiste Allemande Barbara Probst qui, à partir de l’an 2000 (environ), a commencé à photographier des scènes (souvent construites) en déclenchant simultanément plusieurs appareils photos situés en des points différents, avec des angles de vue différents de sorte que la même scène produit des images apparentées, par certains côtés, mais radicalement différentes, de l’autre.

J’en donne un exemple ci-dessous et je vous encourage à cliquer sur l’image pour la voir en plein écran sur le site de l’artiste elle-même.

Exposure #9: N.Y.C., Grand Central Station, 12.18.01, 1:21 p.m.
2001
Source : site de l’artiste : https://barbaraprobst.net/works/

La scène se situe à la sortie de la Gare Centrale de New York. On reconnaît la même femme sur cinq des six images. Le simple fait qu’elle soit en noir et blanc sur le cliché en haut à droite, change le regard. Et d’un cliché à l’autre, on la voit de plus ou moins près. On la reconnaît plutôt à son imperméable vert quand elle se même à la foule. Et l’interprétation de la foule varie aussi d’un point de vue à l’autre et suivant l’angle retenu. La situation paraît vaguement inquiétante sur certaines vignettes et plus paisible sur d’autres.

Ce que nous montre surtout cette proposition, c’est que le regard total n’existe pas. Et, en fait, elle est bien plus proche du regard ordinaire que ne l’est, en général, une photo unique. Car nous ne voyons, à chaque instant, que de petits fragments de la réalité, tandis que notre cerveau « bouche les trous ». Nous sautons d’un détail à l’autre, au gré de notre fantaisie et de ce qui nous frappe. Et la représentation mentale de ce à quoi nous assistons doit beaucoup plus à une sorte de « fiction cérébrale » qu’à une observation précise. C’est ce qui rend, d’ailleurs, une photo parfois si surprenante : nous pensons fixer une scène que nous voyons et, en regardant la photo, nous apercevons tout autre chose.

Donc, en sortant de la gare de New York, à ce moment-là, nous pourrions tout à fait, porter attention à cette femme et nous interroger sur ce à quoi elle pense (car elle a l’air absorbée par quelque pensée mystérieuse), ou bien songer à la foule qui nous entoure, ou encore, comme le personnage qui « s’échappe » du cliché en bas à droite, simplement vaquer à nos affaires en nous hâtant de rentrer chez nous.

Ces six photos rassemblées en une image nous disent que nous voyons ce qui nous touche et que nous ignorons largement le reste. Ou, comme l’avait écrit le sociologue Max Weber, à propos (pourtant) de l’observation scientifique : « Une infime partie de la réalité singulière que l’on examine à chaque fois se laisse colorer par notre intérêt ».

Qui nous touche ?

Et cela nous renvoie à l’épisode de l’aveugle né qui n’est, précisément pas, une histoire de regard total. Au départ, c’est Jésus qui, « en passant, voit cet homme aveugle de naissance » (Jn 9.1). Du coup cela entraîne la question des disciples sur l’origine du mal. C’est la thématique qui va orienter toute la lecture de l’épisode : où est le mal ? Puis la guérison crée l’événement et, tout d’un coup, tout le monde voit cet homme et débat à son sujet. Et une fois que les chefs religieux l’ont exclu, Jésus « l’apprenant » (v 35), part à se recherche et va le trouver à nouveau.

En effet, plusieurs regards différents se croisent, dans cet épisode. Et ce n’est pas un regard total qui s’opposerait à des regards partiels. Jésus est concerné par la souffrance de cet homme et il l’isole au milieu des autres personnes qui le côtoient, à ce moment-là. La foule, pour sa part, est surtout intéressée par un événement qui fait le buzz. Les chefs religieux sont empêchés de voir ce qui s’est passé, parce qu’ils se sentent menacés par un événement qui remet leur pouvoir en cause. Et, finalement, c’est Jésus qui va, à nouveau chercher cet homme, celui-là en particulier, parce qu’il a été exclu socialement, comme il avait déjà été exclu, auparavant, par son statut de mendiant (v 8).

Le regard qui importe n’est donc pas celui qui embrasse l’ensemble d’une situation, mais celui qui nous fera voir quelqu’un qui nous touche et qui a quelque chose à nous faire entendre.

La ville à 30 km/h

La ville de Poitiers, où je réside, vient d’instaurer, à partir du 1er septembre, la vitesse limite de 30 km/h sur l’ensemble de son territoire (à l’exception de voies à l’écart de toute habitation : pénétrantes ou rocades, où la vitesse peut quand même, cela dit, être limitée à 50 km /h). Cette démarche qui, en 2015 encore, aurait relevé de l’utopie, fait désormais partie de la routine. Grenoble (en 2016) et Angers (en 2017) ont ouvert la voie. Et, désormais, beaucoup de grandes villes ont adopté une telle mesure. Parmi les villes de plus de 200.000 habitants : Nantes (en 2019), Strasbourg (2019), Lille (2019), Bordeaux (2020), Rennes (2020), Montpellier (2021), Paris (2021), Lyon (2022), Toulouse (2022). En fait, cela irait plus vite, désormais, de faire la liste des communes de plus de 200.000 habitants qui n’ont pas pris une telle mesure : il n’y a plus que Marseille et Nice (qui a, d’ailleurs, engagé un processus dans ce sens) à ne pas l’avoir fait! Et, dans les grandes agglomérations, les villes de la proche banlieue ont emboîté le pas aux villes centres, sans problème.

Un autre rapport à la mobilité s’instaure peu à peu

La commune de Poitiers est plus petite (90.000 hab) et je la sillonne le plus souvent en vélo (électrique, à cause de son relief prononcé !). Cela dit, prenant l’autre jour ma voiture, le fait de devoir rouler à 30 km/h dans des voies assez larges où je roulais auparavant à 50 km/h m’a fait un drôle d’effet. Je me suis rendu compte que l’on entrait dans un rapport à la mobilité différent.

Déjà, en vélo, j’ai appris, au fil du temps, à utiliser cet outil non pas comme l’occasion de faire du sport (et, donc, de me dépenser), mais comme un moyen de me déplacer tranquillement et sans forcer. Si vous allez au Pays-Bas, vous verrez un spectacle étonnant : des hordes de cyclistes qui sillonnent les rues sans appuyer tant que cela sur les pédales.

Il ne s’agit donc pas (plus) d’aller le plus vite possible d’un point à un autre (ni en vélo, ni en voiture), mais de se déplacer de manière confortable et sans chercher à économiser la moindre minute. La ville de Poitiers a, pour l’occasion, produit un dépliant où elle explique que les temps de déplacement en ville sont, de toute manière, peu liés à la vitesse de pointe et beaucoup plus dépendants du nombre d’arrêts que l’on effectue. C’est vrai. Mais le mettre en pratique de manière aussi radicale produit un effet très concret lorsque l’on est au volant. On rentre dans un autre monde.

Il n’y a pas si longtemps, jusqu’à la fin du XXe siècle, c’est au nom de la vitesse que l’on a multiplié les voies rapides urbaines. Désormais, la vie en ville tourne le dos à la vitesse de déplacement et rentre dans une autre logique. Et, d’ailleurs, l’usage de la voiture diminue dans les agglomérations de plus de 100.000 habitants.

On reste loin des objectifs souhaitables de diminution des émission de CO2, mais on vit quand même une révolution tranquille qui n’a pas soulevé tant de vagues que cela. Depuis les toutes premières années du XXIe siècle, l’usage de la voiture cesse d’augmenter de manière exponentielle, année après année, comme il le faisait jusque là. Et, peu à peu, à partir du moment où l’on a des offres suffisantes à proximité, on envisage d’autres modes de vie qui sont plutôt appréciés. Les habitants des zones péri-urbaines et rurales restent fortement dépendants de la voiture (même s’ils ont leur propre manière d’en limiter l’usage, en regroupant leurs déplacements). Mais, partout, l’automobile est désormais plus vue comme une source d’encombrement que comme une promesse de liberté. Même dans le péri-urbain, où mon laboratoire de l’époque avait fait des enquêtes, aucune des personnes interrogées ne décrivait l’usage de la voiture comme une joie.

Ce qui a provoqué cette évolution sont, entre autres, des raisons économiques : les nouvelles voies urbaines coûtent de plus en plus cher ; les parkings en silo, ou les parkings souterrains coûtent cher, eux aussi. Donc, on investit de moins en moins dans ce genre d’équipement et, mécaniquement, cela rend l’usage de la voiture moins intéressant. Or ce qui est frappant c’est qu’une modification dans les investissements a rapidement fait prendre conscience qu’une autre manière d’organiser son quotidien était possible et qu’elle était même plutôt intéressante.

Les données que j’ai citées au début montrent, qu’en l’espace de 5-6 ans, on est passé (pour ce qui est de la vitesse limite autorisée) d’expériences pionnières à une sorte de nouvelle norme. Cette nouvelle norme rend, d’ailleurs, l’usage du vélo plus aisé, sans que l’on ajoute des pistes cyclables. Le différentiel de vitesse avec les voitures devient faible et les chocs beaucoup moins dangereux.

Quels sont les ressorts d’un changement massif de comportement ?

On peut s’interroger sur les ressorts d’un tel changement de pratiques au moment où, de toutes parts, on observe la rigidité des mêmes pratiques face aux enjeux climatiques. En fait, on l’a dit, au départ il y a une contrainte et même plusieurs : investissements trop chers, encombrements décourageants, pollution atmosphérique, etc. Face à de telles contraintes, les décisions politiques et les usages se sont adaptés, non sans cris ni sans larmes, mais, progressivement, la mutation s’est produite et continue à se produire.

Et maintenant que les épisodes de canicule se multiplient et que les ressources en eau s’épuisent, on commence à voir des comportements qui évoluent : au risque que la prise de conscience soit trop tardive. Mais il est très difficile de défendre un changement social au nom d’un risque qui n’est pas encore directement visible.

C’est là une tragédie collective, sans doute, car plus on tarde, plus les cris et les larmes seront profonds. C’est la tragédie à laquelle se sont heurtés les prophètes de l’Ancien Testament : n’être crus que lorsque les événements finissaient par mal tourner.

Et qu’arrive-t-il lors des prises de conscience tardives ? Les gens se ressaisissent oui. Mais parfois l’irréversible s’est produit. L’histoire du peuple juif dans l’Ancien Testament n’est pas celle d’un retour à la normale régulier et de happy ends répétées. L’exil, par exemple, relève, pour partie, de l’irréversible. Il y a certes un retour, mais partiel (pas tout le monde) et une vie politique qui restera, jusqu’à l’avènement du Christ, subordonnée à d’autres puissances.

Pour revenir aux enjeux d’aujourd’hui, le ralentissement de la vitesse est un exemple plutôt positif et, par certains côtés, il souligne le caractère tragique de la situation actuelle : beaucoup de personnes s’accrochent à des pratiques qui leur semblent non-négociables, alors qu’une autre manière de faire pourrait être plus appréciée, finalement.

La sécurité dangereuse (II)

Beaucoup de commentateurs ont souligné, à l’occasion des émeutes de fin juin – début juillet, le rôle joué par la loi du 28 février 2017 « relative à la sécurité publique » et qui a étendu les situations où les forces de police peuvent faire usage de leurs armes. Au nombre des effets de cette loi, il faut relever de nombreuses bavures et plusieurs morts. Mais, plus généralement, on sent qu’il y a là un tournant. Je suis donc retourné au contexte dans lequel cette loi a été proposée, puis votée et aux arguments qui ont été employés pour la défendre.

Une extension des logiques de guerre dans l’approche du maintien de l’ordre

Je cite un extrait qui se trouve au début du rapport, du 1er février 2017, du député Yves Goasdoué, au nom de la commission des lois, au moment des navettes entre l’Assemblée Nationale et le Sénat :

« La protection de nos concitoyens exige une sécurisation juridique et institutionnelle des interventions des policiers et gendarmes.
Ces derniers ont été soumis à une pression considérable dans le contexte des attentats perpétrés sur le sol français et des impératifs de l’état d’urgence instauré en novembre 2015. L’effroi provoqué par l’assassinat d’un couple de policiers à leur domicile, à Magnanville, le 14 juin 2016, s’est mué en manifestations de colère à la suite de la tentative d’assassinat de policiers à Viry–Chatillon le 8 octobre dernier. Cette mobilisation a jeté une lumière crue sur le malaise profond de la police, confrontée à des risques accrus depuis plusieurs années ».

Le contexte des attentats de 2015 est lourd. Et on se souvient du style de Manuel Valls (qui a lancé le projet de loi, mais qui n’était plus premier ministre au moment où la loi a été adoptée définitivement) fait de fermeté, voire de rigidité, et réputé pour son attitude intransigeante face à la délinquance dans sa banlieue d’Evry.

Ce qui me frappe, pour ma part, est que, dans l’exposé des motifs, on exporte une situation de guerre (les attentats terroristes) dans une question relative à la sécurité ordinaire, comme si, même sur un mode mineur, la vie civile était peu à peu gagnée par des affrontements armés. Or, le maintien de l’ordre repose sur la notion de « violence légitime » avec une tension entre violence et légitimité. Et, en important une logique de guerre, on fait plus de place à la violence et moins à la légitimité de l’état. C’est comme si tout ce que l’état perdait en légitimité, se trouvait compensé par une violence croissante.

Le rapport glisse sans cesse d’une situation à l’autre, en rapprochant, par exemple, dans la même phrase : des « menaces, physiques et verbales, proférées à l’encontre [des forces de l’ordre] par des délinquants de droit commun ou des personnes radicalisées dans le contexte d’une menace terroriste très élevée » (p. 11).

Et, en poursuivant sa logique, il souligne l’armement de ceux qui s’attaquent aux policiers et gendarmes, et relève : « une véritable volonté de blesser gravement, voire de tuer, des représentants des forces de sécurité dans le cadre d’opérations de maintien de l’ordre, en employant des armes artisanales particulièrement dangereuses (boules de pétanque avec lames de rasoirs insérées, cocktails Molotov …) et de véritables stratégies d’attaque et de combat lors de manifestations » (p. 12).

Le rapport souligne également que la justice se montre particulièrement sévère pour les auteurs de ces gestes et même, d’une « sévérité accrue ». Mais malgré les données qui témoignent de cette sévérité « votre rapporteur constate un malaise profond et préoccupant parmi les policiers et gendarmes. La réponse judiciaire aux attaques dont ils font l’objet, bien que relativement adaptée, ne paraît pas de nature à compenser l’aggravation de la menace qu’ils subissent et l’évolution de sa nature » (p. 15). Il faut souligner ce raisonnement : la justice fait son travail, mais la réponse ne peut être que dans un armement plus important des forces de l’ordre. La légitimité perd du terrain et la logique armée en gagne.

On rentre dans la sécurité dangereuse. Je ne sous-estime pas du tout les risques vitaux que courent, sur le terrain, les policiers et gendarmes. Mais le fait que l’on désespère, a priori, de la réponse judiciaire et que l’on n’espère une avancée qu’au travers d’un armement croissant des forces de l’ordre, conduit à franchir, collectivement, une ligne rouge.

Dans une logique de guerre, on cherche la victoire au travers d’un armement croissant. Dans une logique civile, on cherche la sécurité au travers d’une justice qui se positionne comme un tiers entre les parties en conflit. Et si on désespère de la justice, on se prépare à un affrontement arme contre arme.

Et quelle sécurité avons-nous obtenue au bout du compte ?

Pourtant le rapport pointe deux dimensions du malaise des policiers et gendarmes qui orientent dans une direction différente :

  • « la fatigue des personnels consécutive à l’alourdissement de leurs missions ;
  • l’appréhension dans l’usage des armes à feu, amplifiée par l’insuffisance de la formation continue » (p. 15)

L’alourdissement de leurs missions est, assurément, au cœur du problème. Il faudrait commencer par là et, en effet, ne pas sous-estimer le besoin en formation et accompagnement.

Mais on a préféré multiplier l’équipement technique des policiers et gendarmes, à coups de flashballs, de caméras de surveillance, de drones, de quads, de grenades de désencerclement, sans parler des armes à feu.

Et quelle sécurité avons-nous obtenue, finalement ? Si on raisonne en terme de guerre, il ne faut jamais oublier que ce que l’on appelle la guerre dissymétrique est toujours possible : celui qui est moins armé peut quand même infliger de lourdes blessures à celui qui est sur-armé. A coups d’escarmouches, d’attaques surprises, de meilleure connaissance du terrain, il est possible de pratiquer le harcèlement en évitant la bataille rangée. Et, dans une certaine mesure, c’est ce qui se produit.

Les forces de l’ordre ont-elles moins de blessés ? Les policiers et gendarmes ont-ils surmonté leur malaise ? L’intimidation a-t-elle fonctionné, dissuadant les plus violents de passer à l’acte ? Il me semble que rien de tel ne s’est produit. Depuis la loi de 2017 les affrontements n’ont pas baissé en intensité. Les actes terroristes sont devenus plus rares. Mais la violence ordinaire prospère.

Nous nous sommes embarqués, hélas, dans le chemin de la sécurité dangereuse !

La sécurité dangereuse (I)

J’ai eu l’occasion de réfléchir et d’échanger, pendant les vacances, à propos des bavures policières qui ont occupé l’actualité au mois de juillet. Les policiers directement mis en cause ont leur part de responsabilité, assurément, et la justice l’appréciera, mais ce que j’ai appris, lorsque je faisais de la sociologie du travail, à propos des accidents de travail, c’est qu’une faute est rarement une affaire purement individuelle. Lorsqu’un accident survient, on construit ce qu’on appelle un « arbre des causes » qui permet de remonter d’une défaillance à une autre, à un contexte problématique, à une situation dangereuse, à un manque d’équipement ou de formation, à des tensions systémiques, etc.

Bref, ce qui s’est produit n’est pas seulement le fait d’individus qui se sont fourvoyés, c’est aussi le résultat d’une politique, de ses limites et de ses points aveugles dont, en bout de course, des personnes sont victimes.

Or une dérive progressive, mais régulière, des politiques, ces dernières années, est de refuser d’envisager des questions fondamentales et de rajouter des mesures sur d’autres mesures, sans trop chercher à accompagner les personnes chargées de les mettre en œuvre.

La sécurité résulte d’autre chose que de l’outillage technique envahissant dont on l’affuble

Je dis d’emblée le fond de ma pensée : je suis très frappé par les nombreuses mises en garde, dans l’Ancien Testament, sur la confiance fallacieuse que donne une armée et son équipement. J’en donne un exemple : « Il n’est pas de roi que sauve une grande armée, ni de brave qu’une grande vigueur délivre. Pour vaincre, le cheval n’est qu’illusion, toute sa force ne permet pas d’échapper » (Ps 33.16-17). On comprend le sens des images employées.

On parle, dans ce psaume, de guerre et non pas de forces de police. Le propos est théologique plus que professionnel. Si on en reste là c’est, par rapport à la situation actuelle, une affirmation gratuite. Mais je veux me laisser inspirer par cette orientation et montrer en quoi elle est pertinente, concrètement, et empiriquement, dans la situation française actuelle : en quoi elle nous rend attentifs aux nombreux points aveugles des politiques de ces dernières années.

Notre manière de tenter de produire la sécurité, aujourd’hui, est dangereuse et elle nous entraîne dans des engrenages difficilement réversibles : voilà mon propos.

Des forces de police peu accompagnées

Je le dis également d’emblée : je respecte le travail difficile et tendu que mènent sur le terrain, et au jour le jour, les forces de police. Je sais, entre autres, que la manière de réagir à un refus d’obtempérer ne se décide pas suite à de longs débats, mais dans une fraction de seconde, au maximum quelques secondes, où l’équipe qui intervient n’a aucun recul pour peser le pour et le contre.

On l’a dit, à l’occasion, il est criminel (autant pour les policiers que pour ceux sur lesquels ils tirent) de mettre ces agents dans de telles situation, avec si peu de travail en temps différé. Par contraste, les pompiers qui doivent, eux aussi, agir dans l’urgence, répètent, au préalable, leurs modes d’intervention et reviennent, suite à un incendie majeur, sur ce qu’ils ont fait, et les moments où ils ont été contraints d’improviser sans contrôle. Au plus on travaille dans l’urgence, au plus il faut prendre le temps de mettre en scène collectivement les situations, pour improviser le moins possible en temps réel.

Mais, en l’occurrence, on a fourni des armes aux policiers, sans leur donner le temps nécessaire pour travailler collectivement sur les situations où ils se retrouvent en danger, ou considèrent qu’ils sont en danger. Ce temps de travail aurait l’inconvénient de coûter beaucoup plus cher à l’état que l’investissement matériel.

Des réflexions du même ordre valent pour les policiers qui se retrouvent face à des opposants agressifs et nombreux et dont la tension nerveuse s’accroît de jour en jour, jusqu’à provoquer des passages à tabac en bonne et due forme comme c’est arrivé cet été.

Chacun est responsable de ses actes. Mais l’état employeur est responsable de la manière dont il se défausse sur les forces de police de questions qu’il ne devrait pas ignorer.

La police, bonne à tout faire des questions sociales ?

Je parlerai, la semaine prochaine, de la question de l’usage des armes. Je veux d’abord pointer une dérive (qui n’est pas uniquement française) : on expédie la police à tout propos, pour répondre à des tensions sociales qui mériteraient une plus grande attention. L’épisode des gilets jaunes est emblématique. Il a fallu plusieurs mois d’affrontements de plus en plus violents pour que l’état se décide à porter attention aux revendications de ce mouvement. Pendant ce temps, de nombreux blessés sont restés sur le carreau, du côté des manifestants comme des forces de l’ordre. Des observateurs extérieurs (comme les Nations Unies ou le Conseil de l’Europe) ont parlé d’usage excessif de la force.

Certes, une partie des manifestants sont déterminés à en découdre, mais on voit le même schéma se reproduire. Il y a eu les gilets jaunes fin 2018 et début 2019, le premier mouvement de protestation contre la réforme des retraites, fin 2019 et début 2020, puis le deuxième fin 2022 et début 2023. Il y a eu les affrontements autour de la question de l’eau dans les Deux-Sèvres. Puis les émeutes dans les banlieues, suite, précisément, au tir mortel d’un policier le 27 juin 2023.

A chaque fois, le pouvoir politique répond au défi par la force et expédie les forces de police pour régler la question. C’est peut-être une réponse à très court terme. Ce n’est nullement une réponse valable : les tensions et les problèmes restent entiers. On ne peut pas palier une absence de dialogue et d’écoute par une réponse policière.

Une telle stratégie est dangereuse et elle ne construit aucune sécurité durable. Et du côté de la police, elle la met sous pression en lui faisant remplir un rôle qui ne devrait être le sien qu’exceptionnellement. Il y a, en effet, une différence entre lutter contre crimes et délits et aller au casse pipe pour la sauvegarde du pouvoir.

Au nom de le sécurité, nous sommes pris dans un engrenage dangereux.

Et, donc, la semaine prochaine, je reviendrai sur l’armement croissant des forces de l’ordre et la manière dont, entre autres, Manuel Valls, alors premier ministre socialiste, a œuvré pour que la loi du 28 février 2017, élargissant la possibilité de faire feu, voie le jour.

Pour ceux qui ont suivi mes articles sur les Béatitudes, l’été dernier

J’ai retravaillé ces textes qui étaient des ébauches, j’ai ajouté des mises en perspective, et cela a donné un livre qui est paru, début juillet, aux éditions Excelsis.

Je reproduis le texte de la 4e de couverture :

Par ailleurs, le site Regards Protestants a enregistré de petites vidéos sur ce projet. C’est plus succinct que ce que j’ai écrit, mais cela donne une première idée de mon approche :

Je reprends le fil de mes articles ce lundi.

Nous avons perdu de vue l’essentiel

Jean-Luc Porquet a publié, dans le Canard Enchaîné du 31 mai, un article bref, mais décisif, sur les impasses dans lesquelles notre société se débat actuellement. On n’attend pas forcément des réflexions de fond dans un tel journal, mais la prise de recul est, ici, tout à fait bienvenue. Le point de départ est un commentaire sur l’invitation à l’Elysée de quatre « sociologues » (aucun n’a une activité actuelle de recherche dans ce domaine) pour tenter de renouer le lien avec un corps social qui échappe de plus en plus à la prise du politique. L’article reproduit le conseil critique formulé, à cette occasion, à l’adresse d’Emmanuel Macron, par Jean Viard : « Le problème, c’est que vous n’avez pas de récit face à la transition climatique. Vous nous racontez le piston, le moteur, le turbo… Mais l’enjeu, c’est le but, pas le capot de la voiture ! ».

Là dessus Jean-Luc Porquet ajoute un commentaire : « mais pourquoi attendre du Président qu’il nous fournisse un « récit » ? En est-il seulement capable ? Son « récit » ne peut que s’inscrire dans sa vision du monde, laquelle est dominée par un seul mot : « compétitivité ». Face à la « rupture de civilisation » qui s’annonce, tout ce que propose Macron, c’est que la France devienne « leader des industries vertes ».

Être le meilleur a-t-il un sens ?

Cette remarque est fulgurante dans sa banalité : nous nous sommes tellement habitués aux environnements compétitifs que questionner le sens même de la compétition est devenu étrange. Les compétitions sportives, par exemple, sont devenues des activités économiques majeures, alors qu’elles ne produisent aucun bien, sinon la compétition elle-même.

Mais cela vaut-il la peine d’être le meilleur ? Sans doute c’est un ressort puissant et je suis toujours frappé de voir l’excitation que provoque n’importe quel jeu de société ou n’importe quelle situation compétitive dans un groupe donné, à partir du moment où il s’agit de gagner ou de perdre. Mais, mis à part un bénéfice narcissique, qu’est-ce que l’on gagne au bout du compte ?

D’un point de vue sociétal, on gagne une société fracturée, dans laquelle, par définition, il y a beaucoup plus de perdants que de gagnants. N’est-il pas plus satisfaisant de mener tous ensemble une vie bonne et qui en vaut la peine ?

Le manque d’une vue d’ensemble

Certes le pouvoir politique essaye de faire écho aux enjeux climatiques. Mais Jean-Luc Porquet, décidément en verve, note qu’une série de mesures ne dessine pas un projet de société. Il relève le commentaire ironique et un rien désabusé du duo Menthon-Domenach dans la tribune « Double Je », du magazine Challenge du 25 mai, à propos des mesures annoncées par Elisabeth Borne : « on dira que le CNTE, nourri par le SGPE, permet de créer une SNBC en coordination avec la PPE et la SNB » !

Pour les ignares, comme moi, je vous traduis la phrase : on dira que le Conseil National de la Transition Énergétique, nourri par le Secrétariat Général de la Planification Écologique, permet de créer une Stratégie Nationale Bas-Carbone, en coordination avec la Planification Pluriannuelle de l’Énergie et la Stratégie Nationale Biodiversité !

Cette série de dispositifs, plutôt opaques, produit, en bout de course, une série de mesures sectorielles isolées les unes des autres, que les secteurs concernés n’ont pas vraiment envie de mettre en œuvre, dans la mesure où ils ont l’impression d’être les seuls à devoir faire des efforts. Or il faudrait arriver à dessiner un tableau d’ensemble où on verrait ce que chacun va devoir faire différemment et ce que tout le monde a à y gagner, alors que, pour l’instant, tout un chacun a l’impression de perdre quelque chose.

Faute d’une vue d’ensemble, la peur de perdre occupe tout l’horizon et provoque (comme le relève, une fois encore Jean-Luc Porquet) une forme de sidération qui coupe court à tout discours possible. On parle d’insécurité, de risque de descente sociale, d’écoanxiété, qu’avons-nous à gagner là-dedans ?

Et je retrouve la remarque pertinente faite par la CFDT à propos de la réforme des retraites : « fondamentalement, une bonne mesure, c’est un paquet de mesures qui répartit les efforts entre les employeurs et les employeuses, les travailleurs et les travailleuses et les retraité·es, sans oublier l’État ». Il faut, en effet, lier les mesures les unes aux autres, afin de convaincre tout un chacun que tout le monde est à l’œuvre.

Et puis il reste à proposer un horizon qui fait sens.

Une vie bonne est plus importante qu’une vie meilleure

Et, là encore, la compétition ou la recherche de la croissance pour la croissance ne sont pas de bons ressorts. Chacun rêve d’être plus riche ou d’avoir une vie « meilleure », mais qui se préoccupe de l’essentiel, à savoir, avoir une vie bonne ?

On a beaucoup rêvé, depuis deux siècles, que le sens de la vie se définissait par son avenir : un avenir radieux si possible. Et si on retournait vers le présent qui, sans doute, nous renvoie des questions gênantes, mais fondamentales : qu’est-ce que je fais aujourd’hui de ma vie ? quelles relations ai-je avec les autres ? est-ce que, plutôt que d’avoir plus, je pourrais envisager d’avoir une vie autre ?

Ce n’est pas seulement la présidence de la république qui est sidérée, aujourd’hui, face à ces questions. Le candidat à la dernière élection présidentielle qui s’approchait le plus de ces questions (Yannick Jadot) n’a pas plu. Beaucoup d’électeurs lui ont préféré un discours accusatoire et protestataire. Le corps électoral, à gauche, reste encore marqué par la conviction que l’essentiel est la répartition. Certes, mais la répartition de quoi ?

On devine la manière dont mes convictions chrétiennes me conduisent à répondre à ces questions. Mais je pense que d’autres peuvent se les poser et y trouver, aujourd’hui, des réponses. Après tout, vivre autrement, mais vivre bien ensemble, c’est quelque chose de concret et de compréhensible par tout un chacun, à partir du moment où l’on prend conscience qu’aujourd’hui nous vivons mal.

Au-delà du flux hyptonisant des images …

J’ai eu l’occasion de voir, récemment, à Lisbonne, une exposition du photographe italien Lugi Ghirri (qui était, d’ailleurs, passée par Paris en 2019). Je me retrouve souvent en sympathie avec ce que nous fait voir cet artiste. Cette fois-ci, un extrait de texte, en anglais, figurant dans un cartel, m’a beaucoup intéressé et je suis, on s’en doute, retourné vers la version française, publiée, à l’époque, par le musée du Jeu de Paume.

Ce texte de 1984 (!) nous parle, déjà, du flux incessant des images, de la rapidité de leur reproduction et de la manière dont tout cela modifie notre regard. Je cite l’extrait qui m’a frappé :
« Les techniques visuelles récentes ont provoqué une transformation de la qualité du regard, les images électroniques, les techniques vidéo semblent reléguer la photographie au grenier des antiquités ; mais, malgré tout, je crois qu’elle a encore un vaste espace devant elle. Les lieux, l’extérieur, l’intérieur, tout semble traversé par des stimuli visuels de plus en plus rapides et fréquents, mais tout cela nous empêche de voir clairement. Au milieu de cette mer hétérogène, dans ces lieux qui sont de plus en plus soumis à la domination totale [de la répétition du même, de lieu en lieu] et où la multiplication suit un rythme de plus en plus vertigineux, nous pouvons considérer la photographie comme un moment important de pause et de réflexion. La photographie, donc, comme moment de réactivation des circuits de l’attention, que la vitesse de l’extérieur avait fait sauter ».
On peut y réagir ne revendiquant une photographie de recherche avec des protocoles précis, mais ce n’est pas le point de vue de Luigi Ghiri. « Nous devons passer, écrit-il, de la photographie de recherche à la recherche de la photographie.
Rechercher une photographie qui indique de nouvelles méthodes pour voir, de nouveaux alphabets visuels […] Rechercher une photographie qui instaure de nouveaux rapports […] entre l’auteur et l’extérieur, de nouvelles voies, de nouveaux concepts, de nouvelles idées, pour entrer en relation avec le monde, chercher des moyens appropriés de le représenter, pour restituer des images, des figures, pour que photographier le monde soit aussi une manière de le comprendre ».

Chercher des moyens de représenter le monde, plutôt que de recevoir passivement les images qui finissent par en masquer tout sens : il y a là un chantier plus actuel que jamais !

Les échanges rapides de photos et de vidéo : une vision, à plat, du monde

Du point de vue de la circulation des images, notre monde n’a pas grand chose à voir avec celui de 1984. Nous recevons, via les réseaux sociaux, des images par dizaines. Elles sont surtout là pour nous montrer que tel ou tel « était là » à tel moment. Dans les expositions c’est devenu une manie de prendre un tableau en photo plutôt que de le regarder. On photographie ce qu’on mange, les lieux que l’on traverse. On se met en scène avec d’autres ou seul dans un décor. Mais l’ensemble est plutôt plat et ne nous dit pas grand chose. D’Instagram à Tiktok, on cherche à communiquer une expérience, pas beaucoup à s’interroger sur le monde.

Est-il encore possible de « réactiver les circuits de l’attention que la vitesse a fait sauter » pour parler comme Luigi Ghirri ? Sans doute, si on le veut ; et ses photos, même avec 40 ans d’écart, en témoignent (on les trouve facilement sur Internet, mais elles ne sont pas libres de droit). Et le défi n’est pas si récent : il a existé, sur le mode mineur, autrefois. Au XVIIe siècle alors que les bourgeois hollandais se font peindre dans leurs intérieurs, le choix de Vermeer est de toujours les montrer en train de penser à ailleurs, de ne pas être tout à fait là.

Dans la même scène, le tableau de droite montre, par exemple, une femme avec plus de recul sur son activité et (on ne le voit pas avec la mauvaise qualité de ma reproduction) dans sa balance il n’y a rien. Que fait-elle ? A quoi pense-t-elle ?

La pesée par De Hooch et Vermeer

On peut soit coller au présent et chercher à en avoir une image la plus ressemblante possible, soit « essayer de comprendre le monde », comme le dit encore Ghirri, en proposant un angle qui met les êtres et les objets en perspective.

Voir ou ne pas voir, dans l’évangile de Jean

Et ce n’est, finalement, pas si différent des considérations sur la vue qui traversent l’évangile de Jean. Lors de la guérison de l’aveugle-né, Jésus y dit : « C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles » (Jn 9.39). C’est une des nombreuses occurrences où Jean raconte combien il était difficile à une partie des personnes qui croisaient Jésus, de percevoir et de rejoindre son point de vue. Beaucoup avaient du mal à sortir de leur routine et des contraintes de leurs activités ordinaires.

Et nous butons, aujourd’hui, sur la même difficulté : nous avons du mal à donner du sens à ce que nous faisons, parce que nous ne prenons pas le temps de considérer notre vie avec distance et recul critique. Or ce n’est pas tellement difficile. Mais il faut sortir de la sorte d’apathie où nos sens s’engourdissent à force de voir défiler des images sans profondeur.

Quand la science dérange

Je ne cite pas souvent Nietzsche, dans ce blog. Il existe, pourtant, un très court texte (le § 251 du tome II de Humain, trop humain) intitulé : « L’avenir de la science » qui, en quelques lignes, me semble dire l’essentiel. Cela commence ainsi : « La science donne à celui qui y consacre son travail et ses recherches beaucoup de satisfaction, à celui qui en apprend les résultats, fort peu ». C’est déjà un constat lucide : il est beaucoup plus passionnant de chercher, que d’accepter ce que les autres ont trouvé. J’ai dirigé plusieurs thésards, au cours de ma carrière, auxquels j’aurai pu (dû) adresser ces mots : citer les travaux antérieurs aux leurs les motivait, en effet, beaucoup moins que de retranscrire les idées profondes qui leur passaient par la tête ! Et c’est encore plus vrai pour quelqu’un dont le travail est en dehors du champ de la science. Les avancées scientifiques ne le passionnent, en général, pas beaucoup.

Et puis, ajoute Nietzsche (et c’est encore plus marqué à notre époque qu’à la sienne), nous avons emmagasiné à peu près toutes les découvertes scientifiques majeures qui, de la sorte, ne nous surprennent plus. Le plaisir qu’elles pourraient procurer s’en trouve, par conséquent, pratiquement réduit à néant. Et il envisage, de la sorte, un avenir qui ressemble beaucoup à notre présent : « l’intérêt pris à la vérité cessera à mesure qu’elle garantira moins de plaisir ; l’illusion, l’erreur, la fantaisie, reconquerront pas à pas, parce qu’il s’y attache du plaisir, leur ancien territoire ».

Ici, Nietzsche parle de la science plus que de la technique. Il ne parle pas du plaisir qu’un nouvel appareil peut procurer (en mettant en œuvre des découvertes scientifiques parfois anciennes). La distinction mérite d’être relevée, car nous vivons, actuellement, une époque où l’innovation technique continue à être chauffée à blanc, tandis que la science, loin de nous procurer du plaisir, produit des énoncés parfois désagréables. L’intérêt pris à la vérité devient, dès lors, bien mince et, en effet, l’erreur, la fantaisie et les affirmations gratuites, intéressent beaucoup plus de personnes.

La science tâtonne, mais recoupe ses affirmations et, de la sorte, elle se trompe beaucoup moins que les discours ordinaires

Il ne faut pas confondre, purement et simplement, science et vérité : il arrive que la collectivité des scientifiques révise des affirmations antérieures. Il arrive, également, que l’un ou l’autre scientifique surinterprète des énoncés admis, pour leur en faire dire plus qu’ils ne disent. Un bon chercheur, d’ailleurs, doute plus que la moyenne : il s’interroge, en permanence, sur ce qui a pu passer inaperçu jusqu’à aujourd’hui.

La critique interne à la démarche scientifique et sa dimension collective font, cela dit, que la science se trompe moins que quiconque qui livre ses impressions et dit ce qui lui passe par la tête. Cela dit, il arrive que la science, comme le disait Nietzsche, délivre des affirmations qui procurent peu de plaisir, voire qui procurent du déplaisir si on les prend au sérieux.

La longue lutte pour faire reconnaître la toxicité de nombreux produits

Le ministre de l’agriculture a, ainsi, soulevé un tollé, récemment, en annonçant tranquillement, alors qu’il assistait au congrès de la FNSEA, qu’il allait demander à l’ANSES de « réévaluer » l’interdiction d’un herbicide : le S-métolachlore. Et cela, au motif que la France aurait quelques mois d’avance sur la décision européenne. Mais ces quelques mois de décalage ne font pas du S-métolachlore un produit moins dangereux, et ce, d’autant plus qu’il pollue les nappes phréatiques.

Il y a heureusement un député européen du groupe Renaissance qui a sauvé l’honneur de son parti en déclarant : « Après la décision de l’Agence européenne des produits chimiques et de l’EFSA, le sort du S-métolachlore devrait être scellé par la Commission européenne dans quelques semaines. La science est maintenant très claire concernant cet herbicide. La priorité est de travailler aux alternatives pour les agriculteurs, pas de mener des combats du passé » (Pascal Canfin, cité par le journal Le Monde).

Le ministre de l’agriculture a, en fait, exposé au grand jour ce qui, en temps normal, se passe en coulisse : les pressions, fausses études et manœuvres diverses, qui viennent se mettre en travers des travaux lents et sérieux qui cherchent à évaluer la toxicité de certains produits. En l’occurrence, l’ANSES n’a pas agi à la légère. Elle a commencé par tenter de modifier les règles d’usage de l’herbicide pour voir s’il pouvait contaminer moins les nappes. Et c’est devant l’échec de cette ultime tentative que, dix-huit mois plus tard, elle a prononcé l’interdiction du produit.

A vrai dire, le geste du ministre est tellement maladroit que l’on peut se demander s’il n’a pas évoqué volontairement cette manœuvre en public, afin de témoigner de sa bonne volonté à la FNSEA, tout en rendant impossible une telle révision.

Cela dit, pratiquement aucune interdiction d’un produit phytosanitaire ne se passe sans cris, sans tentatives de repousser son interdiction et sans contestation de la validité des expérimentations qui ont mené à son interdiction. Ce sont des affirmations scientifiques qui ne procurent aucun plaisir.

Quand la science dit ce qu’elle ne sait pas

Il arrive, également, que la science en dise moins qu’on le voudrait et qu’elle suscite l’inconfort parce qu’elle révèle tout ce que nous ne savons pas.

Ayant un peu plus de disponibilité d’esprit, ces derniers jours, j’ai voulu jeter un coup d’œil au rapport (de septembre 2022) du Conseil d’Orientation des Retraites. Il s’agit d’un document passablement technique et même la synthèse proposée est d’un abord difficile. En revanche, le COR a mis une ligne une vidéo où, pendant une heure, le président du COR (Pierre-Louis Bras) présente les principaux points du rapport en question. La présentation reste technique, mais est lumineuse : elle montre que la macro-économie et la démographie peuvent être autre chose que de l’idéologie. Pierre-Louis Bras détaille ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas et, à plusieurs reprises, il dit que les énoncés scientifiques qu’il manipule ne tranchent pas la question, mais qu’ils ouvrent le débat.

Le premier constat est que, à cause du nombre croissant d’annuités nécessaires pour toucher une retraite sans décote, l’âge moyen de départ à la retraite est en train de croître. Compte-tenu du comportement observé des générations concernées par les durées les plus longues, il va converger, dans les dix ans qui viennent, vers 64 ans. Naturellement, si on fixe à 64 ans l’âge minimum, cette moyenne va s’élever. Mais on voit, immédiatement, que cette mesure va toucher en tout premier lieu ceux qui ont commencé à travailler jeunes. Pour les autres, rien ne changera.

Cela c’est assez clair. En revanche, la question de l’équilibre du système des retraites, dans l’avenir, est fortement dépendante de l’avenir en question. Suivant la manière dont les gains de productivité et le taux de chômage évoluent, on peut avoir des scénarios variables. Cela ouvre la grande question de l’avenir de l’économie et on peut se demander, d’ailleurs, si ce n’est pas là un ressort majeur du blocage qui s’est produit : comment l’état peut-il justifier une mesure de long terme, alors qu’aucun avenir précis ne se dessine et que les menaces sont plus nombreuses que les promesses ? En tout cas, les auteurs du rapport n’ont pas dissimulé leur ignorance. Ils se sont contentés de faire des scénarios divers, en se limitant aux cas où les économies européennes ne rencontreraient pas de crises plus importantes que celles que nous avons connues ces dernières années.

Il en ressort que, même avec des hypothèses de gains de productivité modestes, le système n’est pas en train de diverger et qu’il pourrait même redevenir excédentaire. Cela supposerait, le rapport le dit, que les retraites soient revalorisées simplement en suivant le coût de la vie et que les salaires, en revanche, épousent les gains de productivité (donc soient revalorisés davantage).

Mais, comme le souligne Pierre-Louis Bras, cela ne tranche pas la question pour autant : on peut considérer que, d’ores et déjà, les retraites coûtent trop cher et on peut vouloir diminuer ce coût. « En revanche, les résultats de ce rapport ne valident pas le bien-fondé des discours qui mettent en avant l’idée d’une dynamique non contrôlée des dépenses de retraite » (p. 3 de la synthèse).

Les hypothèses sur le taux de chômage créent une petite complication. Au total, l’hypothèse la plus probable est quand même qu’il y aura, dans les années à venir, un (petit) besoin de financement. Mais, une fois encore, cela ne clôt pas complètement le débat. L’État, en effet, aujourd’hui, contribue (indirectement) aux caisses de retraite du privé. Du fait, par exemple, de la transformation de la Poste et de France Télécom en entreprises où les salariés ont des contrats de droit privé, l’État paye les retraites des anciens fonctionnaires de ces structures, sans l’apport des cotisations des salariés qui les ont remplacés. Peu à peu cet état de fait va se résorber, de sorte que l’effort de l’État va diminuer. La question est de savoir ce que l’État va faire avec cette marge de manœuvre. Il peut (ou non) consacrer ces ressources à l’équilibre global du système.

Donc, l’expertise scientifique ouvre ici le débat, elle ne le tranche pas. Et pourquoi a-t-il été impossible de mettre ces questions ouvertement sur la table, au lieu de se murer, de part et d’autre, dans des postures rigides ?

Quand les jeux d’intérêt obscurcissent le débat

Au fil des épisodes qui ont émaillé la confrontation sur la question des retraites, aucun parti politique n’a été sincère. Du côté de la NUPES les cris, les invectives et les obstructions diverses, ont tenu lieu d’argumentaire. Du côté des Républicains, qui n’avaient aucune raison de ne pas voter cette réforme, les calculs sur l’avenir politique de X ou de Y, ont engendré le blocage. Et du côté du gouvernement, la succession d’arguments vite démentis et remplacés par d’autres, a montré que les vraies raisons étaient sans doute ailleurs.

Or il aurait été possible de mettre sur la table ouvertement les enjeux. Et, le pire, c’est que j’ai trouvé les bases d’une telle option dans un document de la CFDT de janvier 2023. Ce document procède d’une lecture attentive du rapport du COR. Vous pouvez vous y reporter. C’est un document qui a été peu commenté dans la presse, alors qu’il s’agit, je pense, du document qui présente le plus clairement les enjeux. Je ne vais pas reprendre les points techniques qu’il aborde (qui font largement écho à ce que j’ai écrit ci-dessus). Je vais citer un seul paragraphe qui explicite ce que demandait ce syndicat et ce qui aurait rendu possible une autre discussion : « fondamentalement, une bonne mesure, c’est un paquet de mesures qui répartit les efforts entre les employeurs et les employeuses, les travailleurs et les travailleuses et les retraité·es, sans oublier l’État » (p.6 du document). Or les mesures proposées par l’Etat font porter l’essentiel de l’effort sur les salariés et sur les salariés qui ont commencé à travailler le plus tôt. Est-ce qu’un tel argument ne peut pas s’entendre ? Est-ce que, sur la base de ce que l’on sait et de ce que l’on ne sait pas, une négociation ne pouvait pas s’engager ?

En tout cas, là n’ont pas été les termes d’une discussion qui a vite tourné court, au nom d’une orthodoxie économique qui, comparée aux énoncés précis et documentés du COR, ressemblait beaucoup à de l’idéologie.

La science ne dit pas forcément le vrai. Mais ceux qui contestent ses acquis ont souvent des raisons éthiquement douteuses de le faire.

L’usage de l’eau : des tensions qui en préfigurent d’autres

L’usage de l’eau fait l’actualité, ces jours-ci : entre les annonces du plan eau par Emmanuel Macron et les conflits autour des mégabassines du Poitou, beaucoup de gens se sentent concernés. J’ai pu mesurer, d’ailleurs, vu que je participe à une instance citoyenne, au niveau de l’intercommunalité à laquelle j’appartiens, que la question, à présent, déborde le cadre de la seule agriculture. Le citoyen de base s’interroge, désormais, sur son accès à l’eau potable (même s’il achète de l’eau en bouteilles). La perspective d’ouvrir le robinet, chez soi, et de ne rencontrer que le vide, génère une vive inquiétude.

Or les usages agricoles de l’eau sont parmi les plus importants ce qui, indirectement, accentue la pression mise sur le monde agricole. Encore faut-il se repérer dans le maquis des chiffres qui circulent et qui peuvent sembler dire tout et son contraire.

D’abord il faut distinguer entre prélèvement (provisoire) des ressources en eau et consommation (nette) de l’eau. Une centrale nucléaire, par exemple, utilise de l’eau pour son refroidissement, mais elle la remet pratiquement immédiatement dans le circuit : elle réchauffe l’eau (ce qui n’est pas dénué d’impact), mais sa consommation nette est très faible. Si le niveau d’eau baisse cela mettra la centrale en difficulté, mais elle ne contribuera pas à une pénurie d’eau.

Il en va autrement dans l’agriculture : une partie de l’eau qui est déversée (naturellement, ou via l’arrosage) sur les cultures, retourne immédiatement dans le sol, mais l’essentiel est capté par la plante elle-même, une partie s’évapore (y compris ce que la plante a capté, car la plante transpire) et devient, de la sorte, inutilisable à court terme. C’est dans le domaine de l’agriculture que la part d’eau consommée définitivement, dans l’eau prélevée est la plus importante.

On scrute, dès lors, de très près, les quantités d’eau consommées par type de culture ou d’élevage et c’est ainsi que la culture du maïs est pointée du doigt. Mais, là aussi, il faut se méfier des raccourcis.

Le maïs et sa dépendance à l’irrigation

Les producteurs de maïs ne manquent pas de rappeler que le maïs ne consomme pas plus d’eau que les autres céréales (voire un peu moins suivant les types de maïs considérés). Mais le maïs a un défaut majeur : la maturation de la plante est tardive (comparée au blé, par exemple) ce qui oblige à l’arroser pendant les mois d’été, quand il pleut peu et que la ressource en eau devient rare. Le blé s’arrose moins, voire pas du tout s’il pleut suffisamment au printemps, et il nécessite de l’eau à une période moins critique.

On a donc, au départ, spécialisé la culture du maïs, soit sur la façade atlantique où la pluviométrie était abondante, soit dans des bassins fluviaux où le prélèvement ne posait pas de problème.

La carte ci-dessous montre les régions de culture du maïs en France.

Le problème est que la pluviométrie diminue régulièrement, sur la façade atlantique, depuis plusieurs années. Donc l’eau qui semblait être une ressource inépuisable est devenue, progressivement, une ressource contingentée. Et la carte ci-dessous, qui recense la fréquence des restrictions d’usage de l’eau, montre que la situation, paradoxalement, est plus critique dans l’ouest que dans l’est ou dans le sud de la France.

Et cela vient du fait que l’on a trop tiré sur la ficelle : on voit dans le graphique ci-dessous que la consommation agricole d’eau est plus importante dans le bassin de l’Adour-Garonne que dans le bassin Rhône-Méditerranée, et qu’elle atteint en Loire–Bretagne, quasiment le niveau de Rhône-Méditerranéee.

(Source : SDES, Ministère de la Transition Écologique)

Il y a donc, spécialement dans l’ouest de la France, un conflit d’usage en été, entre l’accès à l’eau pour tout un chacun et l’arrosage du maïs. Et voilà comment est née l’idée de construire de grands stockages d’eau qui permettraient de ne pas peser, en été, sur les réserves d’eau, pour pouvoir arroser (surtout) le maïs.

Mais le hic est que, la pluviométrie moyenne déclinante et les épisodes de plus en plus fréquents de grosse chaleur, font baisser le niveau moyen des nappes, de sorte que l’idée de pomper dans les nappes en hiver est devenue tout sauf indolore.

Sortir de la culture du maïs n’est pas facile

L’idée presque évidente, face à de telles difficultés, est d’arrêter de cultiver du maïs dans ces régions. Quand le ministre de l’agriculture défend les mégabassines en disant que ses utilisateurs devront s’engager à mettre en œuvre plus d’agroécologie, il fait de l’humour involontaire, car le point 1 de l’agroécologie est de prendre en compte le contexte climatique pour adapter les cultures à ce contexte.

Au reste, tous les agriculteurs qui ont pris le virage d’une agriculture plus respectueuse des phénomènes naturels s’opposent à ces projets de retenue.

Mais pour les autres (qui représentent la majorité des agriculteurs) qu’en est-il ? Il n’est pas si simple de changer l’affectation des sols, car les exploitants sont pris dans un engrenage où tout se tient.

Le maïs sert avant tout à l’alimentation animale. Une première voie d’évolution serait de consommer moins de viande, mais là on voit que l’enjeu dépasse complètement l’agriculture. C’est nos modes d’alimentation qu’il faut remettre en question.

Pour ce qui est de la nourriture animale, le maïs est une solution très productive et sa culture est bien maîtrisée. En clair c’est une culture assez prévisible et de bon rapport. Les cultures alternatives sont plus aléatoires parce qu’elles n’ont pas été mises en œuvre sur une aussi longue durée. Et les éleveurs de bovins (dont certains cultivent eux-mêmes le maïs) poussés à la fuite en avant dans des exploitations de taille de plus en plus grande, font face à des équations économiques tendues, de sorte qu’ils ne sont pas prêts à prendre des risques sur le fourrage.

Donc on voit qu’un déséquilibre sur l’approvisionnement en eau met en péril toute une chaîne de production. Et on ne peut pas changer un des maillons de la chaîne sans, par ricochet, provoquer des mutations profondes sur le reste de la chaîne.

Il faudra en venir, tôt ou tard, à des révisions déchirantes

Pourtant il faudra en venir à des options que, pour l’instant, la majorité des acteurs refusent. La timidité des politiques publiques aujourd’hui affichées fait que ce basculement se fera probablement dans les larmes et la violence. L’état en est, d’ores et déjà, à expédier 20 escadrons de gendarmes mobiles, neuf hélicoptères, quatre véhicules blindés, quatre canons à eau pour défendre le chantier d’une des retenues. Le niveau de conflictualité atteint montre l’importance des intérêts contradictoires en jeu. Et plus la situation sera critique, plus la tension montera.

Le drame est que l’intérêt à long terme des agriculteurs s’oppose à l’intérêt à court terme de la plupart d’entre eux. Et aucun gouvernement n’ose pour l’instant dessiner les contours d’un avenir commun (bien au-delà de la seule agriculture) qui permettrait d’aborder ces questions critiques avec un minimum de sérénité.

Il nous faudra donc, contraints et forcés, en venir à des pratiques que nous aurions pu endosser, collectivement, avec fierté et optimisme. C’est sans doute là la tragédie qui a déchiré autrefois les prophètes puis ceux qui ont écrit les textes apocalyptiques du Nouveau Testament. Pourquoi les hommes tournent-ils aussi régulièrement le dos à ce qui pourrait leur permettre de vivre de manière digne et paisible ?