Ne méprisons pas les réparations partielles et provisoires : elles font partie de la création

Il n’est pas complètement évident de construire son action en référence au Dieu créateur. Il y a un côté intimidant, et ce que l’on peut faire semble un peu dérisoire en comparaison de son œuvre majestueuse. Dieu va-t-il s’occuper de tout, ou bien, au contraire, va-t-il laisser faire, jusqu’à la destruction et la re-création finale ? Sommes-nous dans une parenthèse, dans un sabbat transitoire, en attendant les nouveaux cieux et la nouvelle terre ? Et puis, cela a-t-il du sens de bricoler, de réparer des petits fragments de la création, sans modifier radicalement les logiques à l’œuvre, autour de nous et en nous ? Il est difficile d’échapper à ces questions.

Mais, en fait, elles résultent d’une compréhension limitée de la création divine qui, pour sa part, continue à réparer et à bricoler sans forcément reprendre tout à zéro. Dieu continue à créer, parfois d’une manière modeste, parfois d’une manière plus ample et plus radicale, mais il n’a nullement suspendu son travail de création après l’impulsion initiale.

Mettre le holà aux forces de destruction fait partie de la création

Comme le psaume 102 l’évoque : « Autrefois tu as fondé la terre, et les cieux sont l’œuvre de tes mains. Ils périront, toi tu resteras. Ils s’useront tous comme un vêtement, tu les rénoveras comme un habit et ils seront rénovés » (Ps 102.26-27). J’aime ces formules : la terre et le ciel s’usent, plus qu’ils ne se fracassent soudainement, et Dieu les rénove. On peut hésiter sur la traduction du verbe hébreux qui parle d’un changement plus ou moins profond, suivant les cas. Changer du tout au tout, ou rénover (comme nous l’avons dit) : on peut laisser la question en suspens. La traduction Chouraqui parle de métamorphose, je pense que c’est plus ou moins l’idée : en général il ne s’agit pas, avec ce verbe, d’une création ex-nihilo.

Ensuite, on retrouve, à l’occasion, dans l’Ancien Testament, une figure de la création qui était plus fréquente dans le reste du Moyen Orient ancien : la victoire sur des forces monstrueuses, qui produit de la vie et de la libération, là où les logiques de mort sévissaient. On peut en comprendre quelque chose, aujourd’hui encore : l’univers créé par Dieu est un tout, et le mal l’atteint de manière structurelle. Ainsi, au moment où le livre d’Esaïe parle de la fin de l’Exil à Babylone et du retour des juifs en Judée, il convoque, à sa manière, le souvenir du passage de la Mer Rouge, au début de l’Exode : « Surgis, surgis, revêts-toi de puissance, bras du Seigneur, surgis, comme aux jours du temps passé, des générations d’autrefois. N’est-ce pas toi qui as taillé en pièces le Tempétueux, transpercé le Dragon ? N’est-ce pas toi qui as dévasté la Mer, les eaux de l’Abîme gigantesque, qui as fait du fond de la mer un chemin, pour que passent les rachetés ? » (Es 51.9-10). La TOB met, avec raison, une majuscule au Tempétueux, au Dragon, à la Mer et à l’Abîme, car il s’agit, en quelque sorte, de termes techniques qui symbolisent des forces du mal qui traversent le monde. On connaît encore, en français, le nom du Léviathan qui faisait partie de cette collection. Le Dragon (tanin), ici évoqué, en est un cousin.

La libération du peuple est, donc, une répétition et une actualisation du geste créateur de Dieu. La libération, la halte mise à l’injustice et à l’oppression participe de la création. C’est d’ailleurs, dans cette partie du livre d’Esaïe que l’on trouve le plus d’emplois du verbe bara ; « créer » (réservé à l’action créatrice de Dieu), dans tout l’Ancien Testament. Dieu crée, recrée, en libérant, en délivrant du mal, en cantonnant l’extension des forces de destruction. Il ne crée pas, ni l’humanité, ni le monde, à nouveau. Il construit une fenêtre par laquelle une vie nouvelle peut voir le jour.

Pourquoi Jésus guérissait-il le jour du sabbat ?

Et qu’en est-il de la reprise de ce thème dans le Nouveau Testament ?

Il y a une chose qui me frappe et qui concerne aussi bien les dégradations de la vie sociale que les dégradations de la santé (et donc de la vie naturelle en l’homme) : on a l’impression que Jésus guérissait souvent le jour du sabbat. Bien sûr, ce détail est souligné, quand cela se produit, parce que cela crée la polémique, mais j’ai fini par me demander s’il ne fallait pas y voir autre chose.

C’est peut-être l’évangile de Jean qui nous fournit une clé d’interprétation majeure. Suite à la guérison d’un paralytique, « certains Juifs s’en prirent à Jésus qui avait fait cela un jour de sabbat. Mais Jésus leur répondit : Mon Père, jusqu’à aujourd’hui, est à l’œuvre et moi aussi je suis à l’œuvre » (Jn 5.16-17). C’est-à-dire ? C’est-à-dire que, bien que l’on soit le jour du sabbat, ni le Père, ni le Fils, ne sont en repos, parce qu’il y a des personnes qui souffrent dans leur chair. Et le jour du sabbat est même le jour par excellence pour rendre le repos à ces personnes en les délivrant de leur maladie.

Un autre épisode, dans l’évangile de Luc, nous parle d’une femme « possédée d’un esprit qui la rendait infirme depuis dix-huit ans ; elle était toute courbée et ne pouvait pas se redresser complètement » (Lc 13.11). De nombreux ethnologues ont rapporté des récits semblables : des sujets qui intériorisent tellement une domination qu’ils se sentent possédés par l’esprit des dominants. La femme se tient, ici, courbée. Le grec dit littéralement, qu’elle se courbe avec, et qu’elle ne parvient pas à se contre-courber. Et, là aussi, Jésus, devant la polémique qu’il suscite en la « libérant de son infirmité » dit que le jour du sabbat est le jour de la libération, pour les animaux comme pour les hommes : « est-ce que le jour du sabbat chacun de vous ne détache pas de la mangeoire son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Et cette femme, fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix-huit ans, n’est-ce pas le jour du sabbat qu’il fallait la détacher de ce lien ? » (Lc 13.15-16).

On retrouve, ainsi, la figure du geste créateur qui s’oppose aux forces du mal. Cette femme est libérée en ce jour. Elle est restaurée dans sa dignité de fille d’Abraham et peut se redresser. C’est ainsi qu’elle peut accéder au repos sabbatique.

Il s’est chargé de nos maladies

On peut s’interroger sur le pourquoi du comment, mais Jésus, créateur au même titre que le Père (comme le diront l’évangile de Jean et l’épître aux Colossiens), met en œuvre son pouvoir créateur en réparant, en guérissant, en libérant, mais non pas en bouleversant totalement cet univers abîmé par le mal. L’évangile de Matthieu nous livre un commentaire suggestif : « Le soir venu, on lui amena de nombreux démoniaques. Il chassa les esprits d’un mot et il guérit tous les malades, pour que s’accomplisse ce qui avait été dit par le prophète Ésaïe : C’est lui qui a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 8.16-17).

Jésus nous rejoint là où les logiques du mal nous atteignent. Le dieu créateur est touché, au même titre que nous, par les dégâts que subit la création. C’est ce que dira (je suis obligé de sauter d’exemple en exemple) l’apôtre Paul aux Romains, en parlant, cette fois-ci du Saint-Esprit : « Nous le savons en effet : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. Elle n’est pas la seule : nous aussi, qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption, la délivrance pour notre corps. […] Et l’Esprit vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut, mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en gémissements inexprimables » (Rm 8.22, 23, 26). La création tout entière gémit, nous gémissons et l’Esprit gémit lui-même.

Quelle est notre mission ?

Voilà pour l’œuvre du Dieu créateur, ici et maintenant. Elle concerne, comme le dit Paul, la création tout entière : l’homme et tout ce qui l’entoure, tout ce qu’il atteint et tout ce qui l’atteint ; et, au-delà, l’univers créé dans toute sa diversité. Et si Dieu répare et libère sans tout bouleverser à chaque fois qu’en est-il pour nous ?

Pour nous il en est de même, toutes proportions gardées. Notre mission est calquée sur celle du Fils : « comme le Père m’a envoyé, explicite-t-il, à mon tour je vous envoie » (Jn 20.21). Et lorsque Jésus envoie ses disciples en mission, il leur confie le même ministère de réparation que le sien : « ayant fait venir ses douze disciples, Jésus leur donna autorité sur les esprits impurs, pour qu’ils les chassent et qu’ils guérissent toute maladie et toute infirmité » (Mt 10.11).

On n’est pas forcément à l’aise, aujourd’hui, avec les mots « d’esprit impur ». Mais les différents exemples que j’ai cités montrent qu’ils rejoignent quelque chose qui nous est plus familier : les dominations et leurs intériorisations, les forces d’oppression, de destruction, de mise en coupe réglée de la création tout entière, tout ce qui nous fait gémir.
Et pour ce qui est des maladies qui nous atteignent, il est clair qu’elles nous lient de manière de plus en plus forte, aux autres êtres (animés ou inanimés) qui nous entourent. Les zoonoses, les dégâts de la pollution atmosphérique, la malnutrition liée au changement climatique, à l’épuisement des sols ou à la chute de la biodiversité, nous associent, que nous le voulions ou non, à l’ensemble de la nature.

Est-il donc pertinent de travailler à recoudre, à réparer, à restaurer, à libérer ? Oui, quelle que soit la portée de notre travail, c’est ainsi que nous rejoignons le Dieu créateur qui, comme l’écrit l’évangile de Jean, est à l’œuvre jusqu’à aujourd’hui.

Une nature généreuse, qui a sa propre dynamique et qui échappe à notre emprise : les évocations marquantes du Christ

On a beaucoup critiqué, et spécialement dans le protestantisme, les tentatives de se faire une représentation de Dieu en observant la nature. Il est vrai que l’exercice est aléatoire. Dieu ne se laisse pas enfermer dans les limites de notre perception de l’univers qui nous environne. Il nous adresse sa parole et nous prend parfois à contre-pied. Il nous révèle des points de vue auxquels nous étions aveugles.

Mais si on va trop loin dans cette direction, la nature perd toute consistance, et comment construire une éthique chrétienne de l’usage du monde, si on suppose que la logique de Dieu est radicalement autre que la logique de la nature ?

La Bible, dans son ensemble, n’est certainement pas un ouvrage de botanique. Mais il lui arrive de mentionner des phénomènes naturels pour faire comprendre, à l’homme, quelque chose de l’action de Dieu et, par ricochet, cela nous interroge sur notre manière de vivre et de nous comporter à l’égard, notamment, de la nature.

La nature, aléatoire et foisonnante, dans les paraboles du Royaume

Les paraboles dites « du Royaume » rassemblées dans le chapitre 13 de l’évangile de Matthieu sont tout particulièrement étonnantes de ce point de vue. Pour parler de la manière dont la parole de Dieu porte du fruit, Jésus prend l’exemple d’un semeur soumis à de multiples aléas. Alors qu’il sème, des oiseaux surgissent et mangent les graines. Une autre partie pousse, mais est étouffée par des buissons. Le soleil grille une autre partie des plantes avant qu’elles aient mûri. Bref, Jésus ne nous donne pas l’exemple d’une nature qui obéit au doigt et à l’œil au semeur. Or ce semeur, dans la parabole, est censé nous décrire la dynamique du Royaume de Dieu. Dieu donc supporte de multiples échecs et puis, finalement, l’une ou l’autre graine atteint son but et, là, c’est la profusion : l’une produit trente, l’autre soixante, l’autre cent.

Donc Dieu, dans sa manière de faire, ne cherche pas à agir de manière rigide et parcimonieuse : il sème généreusement, il vit avec les aléas et il produit, finalement, à profusion. Jésus nous donne l’image d’une nature quelque peu brouillonne, mais foisonnante. Et cela, semble-t-il, nous donne une bonne vision de ce qu’est le Royaume de Dieu.

A plusieurs reprises, dans ces paraboles, Jésus nous rend attentifs à la force germinative à l’œuvre autour de nous. Parfois ce sont les mauvaises herbes qui poussent au milieu des plantes (dans la parabole de l’ivraie). Mais c’est aussi le levain qui fait lever la pâte, une fois qu’une femme l’a enfoui dans la farine et le laisse faire son œuvre. L’évangile de Marc insère une parabole qui lui est propre, dans cette série : « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui jette la semence en terre : qu’il dorme ou qu’il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi » (Mc 4.26-28).

Jésus ne valorise, ici, ni l’ignorance, ni l’obscurantisme, mais la décision de l’homme de s’effacer et de laisser faire. Il n’y a pas de forçage, mais une marge de manœuvre laissée aux éléments naturels, qui font échouer certaines actions, mais qui font aussi leur travail tranquillement et avec patience, à l’abri de la main de l’homme. Or, répétons-le, Jésus nous parle ici de la manière dont Dieu agit dans le monde, avec les hommes. C’est cela qui lui convient et nous serions bien inspirés de porter attention à cette attitude très particulière qui n’exige pas, mais qui attend le fruit, là où il surgira.

Les oiseaux du ciel et les lys des champs

Plus tôt, dans l’évangile de Matthieu, Jésus construit un pont encore plus direct entre les dynamiques naturelles et notre attitude face à la vie. Je cite le passage en entier : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent point dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Et qui d’entre vous peut, par son inquiétude, prolonger tant soit peu son existence ? Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne peinent ni ne filent, et je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux ! Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ! Ne vous inquiétez donc pas, en disant : Qu’allons-nous manger ? qu’allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vêtir ? – tout cela, les païens le recherchent sans répit –, il sait bien, votre Père céleste, que vous avez besoin de toutes ces choses. Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6.25-33).

Nous sommes encouragés, explicitement, dans ce passage, à prendre exemple sur la dynamique naturelle et à « lâcher prise », comme on dit aujourd’hui. Il nous faut accepter l’imprévisibilité de la vie. Or ce qui nous pousse à vouloir construire, à toute force, du prévisible, est l’inquiétude matérielle. On notera au passage que le fait que nous « valions plus » que les oiseaux n’est nullement une excuse pour les enrégimenter dans nos tentatives de maîtrise des événements, mais, au contraire, un appel à prendre exemple sur eux qui ne se compliquent pas la vie comme nous. Jésus ne méprise ni la vie, ni le corps, au contraire, il nous dit que la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement.

Le lien entre inquiétude matérielle, volonté de maîtrise et, indirectement, injustice est un point très fort de ce passage. Le Royaume de Dieu et sa justice relèvent du même abandon que celui des fleurs et des oiseaux qui comptent sur la générosité de Dieu au travers de la nature.

Le rêve d’une maîtrise de la nature et l’obsession du machinisme

Laisser un espace de respiration à la nature, accepter ses caprices, accueillir sa générosité, sont des expressions qui s’opposent à plusieurs siècles de tentative de mise en coupe réglée des phénomènes naturels. Le texte, souvent cité, de Descartes, dessine d’une manière frappante, un programme qui a été quasiment suivi à la lettre après la vie de l’auteur. Là aussi, une citation un peu longue vaut la peine : « Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, […] j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes : car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie » (Discours de la méthode, tome I, sixième partie, publié en1637).

Assurément, en suivant cette méthode pratique, on a produit des biens en abondance et, dans de nombreux domaines, la santé des hommes s’est améliorée. Or la fascination de Descartes pour les lois physiques, avec leur régularité, l’a conduit à imaginer les animaux comme des machines tout aussi prévisibles, des sortes d’automates sophistiqués, comme il commençait à en exister à l’époque. Et puis, après Descartes, on a conçu le machinisme comme l’alpha et l’oméga des idées « utiles à la vie » et comme une manière commode de se rendre « maîtres et possesseurs de la nature ». Descartes n’a fait, en fait, qu’exprimer une idée qui émergeait à son époque et qui a connu, par la suite, une fortune considérable. La nature a été embrigadée dans des machines, puis les animaux et, tant qu’à faire, les hommes, dont le travail a été simplifié jusqu’à se couler dans des procédés les plus réguliers et prévisibles possibles.

Les critiques du machinisme et la redécouverte du caractère foisonnant de la vie

Or ce ne sont pas les amateurs de « philosophie spéculative », raillés par Descartes, qui ont été les premiers critiques de cette obsession du machinisme, mais des personnes, elles aussi préoccupées par des « connaissances utiles à la vie ». J’ai parlé, à plusieurs reprises, dans ce blog, de Georges Canguilhem, et de sa critique répétée et continue de la thèse de l’animal machine de Descartes. Cette critique a culminé dans son article « machine et organisme » où il montre, exemples empiriques à l’appui, tout ce qui différencie un organisme, même très simple, et une machine. Or il souligne deux points qui m’ont, forcément, marqué : d’une part un organisme est moins parcimonieux qu’une machine, il est toujours en train d’en faire trop, de multiplier les options et les solutions, d’autre part la vie est faite de tentatives continuelles et elle est marquée par une créativité incoercible. On n’est pas loin des images de la nature mises en valeur dans les évangiles.

Logiquement, Georges Canguilhem a été, également, un critique acéré de l’embrigadement des hommes dans des procédures machiniques où on essaye de rendre leur intervention la plus prévisible possible. Quand Canguilhem écrivait, c’était l’âge d’or du taylorisme. Cette organisation du travail s’est estompée, par la suite. Mais le formatage du travail s’est poursuivi par d’autres voies et il a atteint, de proche en proche, toutes les activités et pas seulement les activités industrielles. On parle, parfois, de McDonaldisation du monde, pour évoquer la standardisation des produits et des services. L’offre est mécanisée et le travail, déporté au maximum vers des systèmes informatiques, est routinisé. On crève aujourd’hui de ce formatage qui vide de nombreuses situations de travail de leur sens et de leur sel.

Mais ce forçage de la nature, des animaux, des hommes, continue à être légitimé parce qu’il répond encore largement aux questions : « Qu’allons-nous manger ? qu’allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vêtir ? » Enfin : il y répondait jusqu’à récemment. Et la crise que nous affrontons vient du fait qu’il y répond de moins en moins.

Prédation environnementale et prédation sociale : deux attitudes liées l’une à l’autre

Lorsque l’on parle des enjeux écologiques énormes auxquels nous faisons face (qu’on les admette ou qu’on les dénie) on bute régulièrement sur la question de la pauvreté. Les plus pauvres craignent de se retrouver en difficulté si on renchérit le coût de certains produits, du fait des normes environnementales. Et les pays pauvres ne voient pas pourquoi ils devraient porter les conséquences des choix faits, ces dernières décennies, par les pays riches. Comment relier injustice et crise écologique ? Comment agir de concert pour prendre en compte ces deux enjeux ? Et quels rapports ont-ils entre eux ? La réponse à ces questions n’a rien d’évident.

Tout cela est vrai et la difficulté est redoublée quand on cherche à s’ancrer dans le message biblique. On y trouve, en effet, beaucoup de mises en garde concernant la richesse, beaucoup de critiques de l’injustice économique, de nombreuses exhortations à porter attention (au minimum) à ceux qui ont faim. On y trouve beaucoup moins de considérations sur le rapport au monde naturel.

J’inaugure, ici, une série de posts, destinés à renouveler notre compréhension de la création. L’actualité charrie, en ce moment, des problèmes et des tensions récurrents. Elle tourne pas mal en rond. C’est l’occasion de reprendre des sujets plus à fond et de creuser tranquillement les textes bibliques pour voir comment ils peuvent nous inspirer et nous interpeller.

Concernant la création, pour y revenir, on se concentre, à mon avis, beaucoup trop sur les deux premiers chapitres de la Genèse. Or il y a bien d’autres passages, dans la Bible, qui nous parlent de ce sujet. Et je vais commencer, aujourd’hui, par lire les passages qui lient injustice sociale et crise du monde naturel (je parle de nature par commodité de langage, je ne vais pas, ici, faire écho aux débats que ce mot suscite).

Un lien affirmé, mais mystérieux, entre injustice, idolâtrie et rapport compliqué avec la nature

La Bible, pour des raisons évidentes, ne parle pas beaucoup des dégâts que l’homme occasionne, dans la nature. Ce n’est, en effet, que récemment que l’humanité, dans son ensemble, est devenue capable d’infliger des dommages profonds et irréversibles aux espèces animales (dont l’être humain) et végétales, ainsi qu’au climat.

Pourtant il y a un thème surprenant, qui court à travers l’Ancien Testament : lorsque l’homme cède à l’injustice ou à l’idolâtrie, Dieu intervient pour rendre l’agriculture plus difficile, en provoquant sécheresses et invasions de nuisibles.

La chute, par exemple, rend immédiatement le travail de la terre pénible. « Dieu dit à Adam : « Parce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais formellement prescrit de ne pas manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage tu mangeras du pain » (Gn 3.17-19). Et un message du même style est adressé à Caïn une fois qu’il a tué son frère Abel : « Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force » (Gn 4.11-12).

On retrouve des considérations semblables, par exemple dans le livre du Deutéronome. « Que dira la génération suivante, vos fils qui se lèveront après vous, et l’étranger qui viendra d’un pays lointain, quand ils verront les blessures de ce pays, et les maladies dont l’aura frappé le Seigneur ? « Tout son pays n’est que soufre, sel et feu : pas de semailles, pas de végétation, aucune plante ne pousse, comme à Sodome et à Gomorrhe, à Adma et à Cevoïm, que le Seigneur a bouleversées dans sa colère et sa fureur. » Et toutes les nations s’écrieront : « Pourquoi le Seigneur a-t-il ainsi traité ce pays ? Pourquoi cette grande colère s’est-elle enflammée ? » Et on répondra : « C’est parce qu’ils ont abandonné l’alliance du Seigneur, le Dieu de leurs pères, qu’il avait conclue avec eux en les faisant sortir du pays d’Egypte » (Dt 30.21-24).

La péripétie la plus connue (dernier exemple) est celle d’Elie face aux prophètes de Baal. Dieu provoque une sécheresse de plusieurs années jusqu’à ce que le peuple se détourne du culte de Baal.

J’en reste là pour les exemples de cette logique. Elle semble relier, précisément, injustice sociale et/ou idolâtrie, d’un côté, et crise agricole, de l’autre. Mais le lien entre les deux n’est pas tellement compréhensible. On affirme l’existence d’un processus mystérieux, rapporté à Dieu lui-même, mais dont les rouages nous échappent. Quel est le rapport entre idolâtrie, injustice sociale et difficultés agricoles ?

L’être humain aborde l’autre d’une manière homogène, que ce soit l’autre humain, le non-humain, ou le divin

En fait en creusant, je me suis rendu compte que le rapport en question est intérieur à l’homme lui-même : il se comporte d’une manière analogue à l’égard de Dieu, à l’égard des autres et à l’égard de la nature.

Déjà, dans les textes prophétiques, on remarque que la critique sociale et la critique religieuse se fondent l’une dans l’autre, comme si elles renvoyaient à une pratique homogène : celui qui brutalise l’autre et veut le faire marcher à la baguette, essaye aussi de mettre la main sur Dieu, en en faisant un dieu à se mesure et qui obéit à ses ordres.

Cette continuité est particulièrement évidente dans les tentations que le diable adresse au Christ, au début de l’évangile : Si tu es le fils de Dieu ordonne à ses pierres de se changer en pain / Si tu es le fils de Dieu qu’il donne des ordres à ses anges à ton profit / Je te donnerai tous les royaumes du monde avec leur gloire si tu te prosternes et m’adores (Mt 4.1-11). On retrouve la volonté de donner des ordres et de maîtriser la nature, puis de donner des ordres à Dieu et, enfin, de dominer les autres. La deuxième tentation est d’ailleurs commentée par Jésus en faisant référence (via une citation du Deutéronome) à l’épisode de Massa et de Meriba où le peuple a voulu faire plier Dieu avec cette formule : « Le Seigneur est-il au milieu de nous oui ou non ? » (Ex 17.7).

Celui qui veut faire plier Dieu, veut faire plier les autres et la nature aussi bien. La famille des dieux Baals était, de ce point de vue, idéale : divinités agricoles ils étaient adaptés à la demande des cultivateurs qui se forgeaient, ainsi, un dieu à leur mesure.

Le phénomène dont je parle a des échos dans les sciences sociales contemporaines où l’on sait que les différentes logiques de domination font écho l’une à l’autre. Les personnes en situation de pouvoir utilisent plus facilement que les autres les passe-droits. Les personnes en situation d’autorité sont tentées d’abuser sexuellement des autres. Et les religions se moulent trop facilement dans le désir des puissants : légitimant les dictatures ou valorisant l’enrichissement abusif.

Et, donc, ce que nous disent les textes prophétiques, c’est que la nature, conduite par Dieu qui est son créateur, résiste à l’emprise et à la domination qu’on veut lui imposer en devenant moins productive. Dieu est le créateur de tous les hommes (et y compris du pauvre), des végétaux et des animaux et il échappe à notre emprise.

La technologie moderne : une tentative répétée et monstrueuse pour contourner les résistances diverses

Je ne vais pas statuer, en quelques lignes, sur l’ensemble de ce qu’ont produit les sciences et les techniques depuis 250 ans. Il est inutile de n’y voir que du mal ou que du bien. La réalité est contrastée. Je vais me limiter à un versant de l’aventure technologique moderne : user des techniques pour contourner les résistances diverses qui auraient pu nous rappeler à l’ordre collectivement ou rappeler à l’ordre certains groupes sociaux.

Les technologies militaires ont servi à tenir en respect des pays entiers et, par exemple, à assurer un approvisionnement en combustibles ou en minerais, sans dépendre des projets de tel ou tel gouvernement. Les résultats sur le terrain ont été hasardeux, mais l’avance technologique sur des armes de pointe continue à être recherchée. De nombreux mouvements de protestation, dans le monde, ont été, eux aussi, réprimés par les armes, ou par la mise en œuvre de technologies de surveillance avancées.

Dans le rapport à la nature on a largement pratiqué le forçage et on en est, aujourd’hui, à tenter de lutter contre les dégâts de certains intrants en répandant d’autres intrants.

La sédentarité provoquée par l’équipement de la vie moderne en moyens de transports a engendré, pour sa part, de vastes problèmes de santé publique. Il en va de même de l’alimentation industrielle transformée qui ne nourrit qu’en partie et rend malade si on en abuse. On répond à ces difficultés par des technologies médicales en partie efficaces, mais en partie seulement. La pollution atmosphérique provoque, elle aussi, des centaines de milliers de décès anticipés, que l’on essaye d’éviter, là aussi, par une prise en charge médicale des malades chroniques.

Mais finalement on butte sur le climat et la chute de la biodiversité et, nonobstant l’optimisme aveugle de certains technolâtres, on doit bien admettre que notre pouvoir de destruction nous revient en pleine face. Les rapports de prédation à l’égard de pays satellisés, de groupes sociaux maintenus par force dans l’obéissance et de la nature, débouchent sur une impasse.

Y a-t-il donc des liens entre les problèmes sociaux et les problèmes environnementaux ? Oui, pas forcément de la manière dont on s’y attend : mais au fond ce sont les mêmes attitudes qui génèrent des crises parallèles qui, sans qu’on l’aperçoive forcément, obéissent à des causes tout à fait analogues.

Tout cela rend, finalement, très concrets, les ponts tracés, naguère, dans un contexte bien différent, par les prophètes de l’Ancien Testament : il y a des moments où la violence butte sur des limites qu’elle a contribué à construire. Et même si les groupes dominants tentent d’échapper une fois de plus à des remises en question par trop radicales, à leurs yeux, l’histoire est en marche.

Noël, Jésus vient dans un monde où tant d’êtres essayent de se protéger du monde

Une méditation sur Noël qui commence par une histoire de dépendance aux opiacées… c’est un peu inhabituel. Pourtant le contraste m’a frappé.

J’ai lu, ces derniers jours, l’ouvrage de Patrick Radden Keefe : L’Empire de la douleur, traduit chez Belfond, qui retrace les origines de la crise des opiacés (ou opioïdes) aux Etats-Unis. Rappelons quelques faits : l’usage des dérivés de l’opium y a connu, ces dernières années, une forte augmentation avec, entre autres, un nombre de morts par overdose qui atteint des sommets. Les dernier recensement du CDC (Center for Disease Control) fait état de 107.000 morts par overdose en 2021. A population égale, c’est comme s’il y avait 22.000 morts par an en France (on navigue, aujourd’hui, autour de 200).

Cette crise est multifactorielle, mais elle a été incontestablement amplifiée par la mise sur le marché de médicaments antidouleur (dérivés de l’opium), et par un marketing agressif tentant de persuader les divers prescripteurs que ces médicaments n’engendraient pas de dépendance. Le livre de Patrick Radden Keefe s’intéresse à l’entreprise familiale qui a mis sur le marché l’OxyContin, sans doute le déclencheur majeur de cette crise. De nombreux procès ont émaillé cette histoire et l’aventure judiciaire n’est pas terminée.

L’entreprise en question a argué que les personnes qui devenaient dépendantes avaient déjà des penchants pour la toxicomanie. Des études précises ont montré que c’était largement faux. Certains états des Etats-Unis ont été préservés du marketing le plus agressif par une législation un peu plus restrictive de la prescription de ces médicaments. Les chiffres de personnes devenues dépendantes dans ces états sont très, très en-dessous de la moyenne nationale.

Se protéger du monde

Les ressorts qui ont rendu tant de personnes dépendantes sont avant tout chimiques : cela relève de phénomènes de manque assez classiques. On se sent mal quand les médicaments terminent leur action ; on reprend donc la pilule en question. Puis, au fil du temps, il faut augmenter les doses pour parvenir au même effet (y compris pour les effets antalgiques) et on rentre dans un engrenage.

La célèbre photographe, Nan Goldin est devenue dépendante à l’OxyContin suite à une douleur au poignet qui a justifié, au départ, la prescription. Elle a dû, au bout de trois ans, suivre une cure de désintoxication pour retrouver une vie normale. Or elle analyse très bien une autre forme de dépendance, qui accompagne la dépendance chimique : c’est l’ensemble des douleurs (et pas seulement physiques) dont le médicament vous débarrasse. « L’OxyContin ne soulageait pas seulement sa douleur au poignet ; il semblait aussi servir d’isolant chimique contre l’angoisse et la détresse. C’était comme une couche de protection entre le monde de vous » (p. 468).

Je vois très bien l’expérience dont elle parle. Il y a plusieurs années, on m’a fait avaler une prémédication en vue d’une opération chirurgicale. Au bout de quelques minutes, je me suis rendu compte que j’étais devenu totalement indifférent à ce qui m’entourait. J’entendais un petit enfant pleurer, dans la chambre d’à côté. En temps normal cela aurait suscité chez moi compassion ou irritation. Rien de tel n’est survenu. Cela glissait sur moi.

Les opiacés (légaux et illégaux) sont ainsi devenus une manière de supporter les aléas de la vie. La crise du COVID a, par exemple, donné un coup d’accélérateur magistral à leur consommation. La pauvreté endémique qui sévit dans des zones entières des Etats-Unis a, par ailleurs, été un terreau de premier plan pour cet usage.

Mais le côté grinçant du livre est que l’on découvre que les propriétaires richissimes de l’entreprise qui a commercialisé l’OxyContin avaient leur propre manière de se protéger du monde. Leur fortune colossale leur servait de matelas pour dépenser des frais d’avocats vertigineux, pour se mettre à l’abri des poursuites personnelles, pour fuir leurs responsabilité et pour, semble-t-il, garder une bonne conscience intacte.

Patrick Radden Keefe fait, au passage, une remarque qui complète ce tableau. La famille en question a expédié une grande partie de ses ressources dans des paradis fiscaux, alors même qu’en parallèle elle avait une activité de mécénat considérable. « Ils avaient évité de payer des centaines de millions de dollars d’impôts. Ce n’était pas illégal, et on ne pouvait pas accuser le clan d’avoir manqué de générosité envers les pays où ses membres résidaient. Simplement, ils préféraient distribuer leurs immenses dons à leur guise plutôt que de laisser l’Etat s’en charger » (p. 435). Voilà une autre manière de se prémunir contre les projets d’autres que soi.

La vulnérabilité de l’incarnation

Tout cela nous raconte des événements absolument typiques de notre société où les appareillages techniques et les moyens financiers sont censés nous mettre à l’abri des côtés désagréables de l’existence.

Or, en méditant sur les Béatitudes, cet été et cet automne, je me suis rendu compte qu’elles nous appelaient à l’attitude exactement inverse : aller à la rencontre des autres en courant le risque de la vulnérabilité.

Jésus venant, homme parmi les hommes, dépouillé de sa gloire céleste, a endossé jusqu’à l’extrême cette vulnérabilité. Les évangiles de la naissance nous attendrissent, sans doute, mais ils marquent, également, le début des risques énormes que le Christ a accepté de courir. Il s’est confronté à la misère humaine et il a subi le rejet, la condamnation et la mort. Est-ce là une destinée enviable ? Oui si l’on en croit la description du bonheur par les Béatitudes. Et oui, Jésus a vécu libre, il a multiplié les rencontres bouleversantes, il a vécu des moments intenses, il ne s’est jamais résigné.

Ou se protéger des autres, ou s’ouvrir aux autres ; ou se protéger du monde, ou affronter les contradictions du monde : voilà l’alternative que Noël place devant nous. On peut choisir d’être Hérode, retranché dans son palais. On peut aussi se mettre en route, comme les mages, parce que l’on a vu l’étoile qui donne sens à notre vie.

Conflits d’intérêt et difficultés des politiques environnementales

La mise en cause d’Agnès Pannier-Runacher, ministre de la transition énergétique, la semaine dernière, est tout à fait significative des difficultés sur lesquelles butent les politiques environnementales ces dernières années. Rappelons brièvement l’affaire. Un site d’enquête a révélé que le père et les enfants d’Agnès Pannier-Runacher avaient des intérêts dans une importante entreprise pétrolière. Je passe sur la discussion juridique qui s’en est suivie : stricto sensu, la ministre n’était pas tenue de signaler ces intérêts à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, vu que cela ne la concernait pas elle en tant que personne. La HATVP s’est quand même saisie du dossier en mentionnant que la limite légale n’excluait pas la prise en compte d’intérêts proches.

Il est quand même inquiétant d’apprendre que la famille de la ministre de la transition énergétique a des intérêts dans le pétrole. Mais le pire est qu’elle n’est sans doute pas la seule, dans les hautes sphères de l’état, à posséder des placements dans les énergies fossiles. Les masses financières générées par les entreprises pétrolières sont telles que quiconque a des placements financiers diversifiés, a toute les chance d’avoir des titre de l’une au moins de ces entreprises dans son portefeuille.

A vrai dire, le fonctionnement économique et social des sociétés industrielles a été tellement structuré autour de la production d’énergies fossiles, depuis plus d’un siècle, qu’il est extrêmement difficile de détricoter les multiples dépendances croisées qui se sont construites au fil des ans.

Et tout cela explique que les politiques publiques, en matière de transition énergétique, sont d’une prudence exagérée et d’une lenteur qui crée le danger. C’est tout le milieu des décideurs qui craint pour ses intérêts ou dont les proches craignent pour leurs intérêts et qui veulent se donner le temps de faire évoluer leurs placements … étant entendu que, pour le moment, le pétrole reste une bonne affaire !

Le fonctionnement en réseau des catégories sociales dominantes, crée de l’aveuglement et de l’impuissance politique

Le milieu politique fonctionne beaucoup à partir de relations, de carnets d’adresse, de réseaux informels construits au fil des ans, d’amis d’amis, etc. A vrai dire, il est indispensable pour toute personne exerçant des responsabilités, de pouvoir s’appuyer sur des relations qui lui faciliteront la tâche, qui le renseigneront, ou qui feront l’intermédiaire dans des situations délicates. Je n’ai pas fait différemment quand j’ai exercé, moi-même, des responsabilités, même s’il elles étaient d’un niveau tout à fait modeste.

Les choses se compliquent lorsque ces divers réseaux appartiennent tous au même milieu, partagent les mêmes préjugés, ou relèvent d’intérêts apparentés les uns aux autres. Ils vont, alors tout faire, pour limiter la portée de politiques qui remettront en cause leur fonctionnement habituel.

Et alors, seules des personnes extérieures à ces cercles peuvent se rendre compte de la paralysie de réseaux qui se contrôlent les uns les autres.

Aujourd’hui, où des changements d’orientation économiques, politiques et sociaux radicaux sont nécessaires, la solidité de ces réseaux d’interconnaissance est clairement une nuisance pour tout le reste de la société.

« Les sages et les intelligents »

Les évangiles autant que les épîtres ont souligné, en leur temps, le fossé qui existait entre « les sages et les intelligents » et les autres couches sociales. La critique récurrente qu’ils leur ont adressée est que cette « sagesse » et cette « intelligence » supposées, s’évaporaient du fait de la fermeture de ces élites à tout ce qui pouvait menacer leur pouvoir.

De fait, on peut s’interroger, aujourd’hui, sur « l’intelligence » des politiques énergétiques. Certes elles évoluent, certes elles entament des transitions. Mais elle seraient certainement plus intelligentes, plus efficaces et plus pertinentes, si elles n’étaient pas entravées par les amitiés, les familiarités et les renvois d’ascenseur d’un milieu social qui, depuis des décennies, a eu le regard rivé sur les actifs pétroliers.

Les choses et nous

J’ai eu l’occasion d’aller, au Louvre, voir l’exposition temporaire intitulée : « Les choses », qui retrace le parcours, à travers l’histoire, de ce que l’on appelle, improprement, en français, des natures mortes. L’ensemble mérite d’être vu, même si je vais me focaliser, ici, sur une petite partie, seulement, de l’exposition.
Un des propos de la commissaire Laurence Bertrand Dorléac est, comme elle l’écrit, de raconter notre relation aux biens matériels, à la faveur de l’attachement que nous leur portons, ce dont les tableaux des différentes époques témoignent.

Comme dans beaucoup de domaines, le 16e siècle marque un tournant : les choses « quittent peu à peu le domaine du sacré pour renouer avec une tradition décorative inspirée en partie du monde antique. La chose devient alors sujet à une représentation privée partiellement symbolique : elle montre la renaissance d’un intérêt pour le monde du matériel et du quotidien. » Puis « à partir du milieu du 16 e siècle, les artistes s’intéressent à la multiplication et à l’accumulation des choses. Symboles de diversité et de richesse, elles deviennent le sujet principal de compositions parfois monumentales. »

Les commentaires, au fil des salles, sont mesurés. On lit néanmoins, de manière assez transparente, un questionnement et une critique de notre rapport actuel aux biens matériels : un rapport addictif, dépourvu de distance, que la crise écologique vient percuter.

Joachim Bueckelaer et ses tableaux qui mettent en scène la tension entre le religieux et le rapport aux choses

Le basculement s’opère donc au milieu du 16e et est souligné par deux tableaux d’un artiste que j’espérais retrouver, car il me porte toujours à méditer : Joachim Bueckelaer (ou Beuckelaer). C’est un artiste considéré comme mineur, ce qui fait qu’on ne voit que de manière épisodique et anecdotique ses tableaux dans l’un ou l’autre musée. Il a peint une série de tableaux qui relèvent tous du même procédé : au premier plan se tient une scène de la vie ordinaire, pendant que très loin, à l’arrière plan, une scène de l’évangile, qui lui fait écho, se déroule, dans l’indifférence des acteurs du premier plan. Je donne l’exemple que j’ai pris en photo avec mon téléphone. Au premier plan se tient un marché aux poissons :

Joachim Bueckelaer, 1570

Et à l’arrière-fond on devine une représentation de la pêche miraculeuse :

Détail

Bueckelaer cherchait-il à dénoncer ce nouveau matérialisme ? C’est peu probable, vu qu’il avait des difficultés à vendre ses tableaux. Il essayait sans doute plutôt de flatter ses commanditaires. La citation lointaine de la scène de l’évangile est sans doute une manière, pour la classe montante des marchands, de mettre à distance le pouvoir du clergé. On peut comprendre que ce marché aux poissons témoigne du fait que la région d’Anvers est devenue un pays de cocagne où l’on vit la pêche miraculeuse au quotidien.

Il n’y a pas de dénonciation des symboles religieux, plutôt une réutilisation de certains de leur signifiants pour magnifier la vie de cette époque.

Cela dit, le cartel qui commente le tableau, dans l’exposition, souligne que les vendeurs, placés au deuxième plan, sont comme immergés dans leur marchandise (qui occupe le premier plan), avec des costumes qui jouent sur les mêmes couleurs, et qu’ils ne sont pas loin de se fondre dans l’étal et de devenir marchandises eux-mêmes.

C’est peut-être une relecture contemporaine du tableau qui rejoint les questions qui agitent notre société, aujourd’hui : faute de recul, nous nous trouvons immergés dans un monde dont nous ne parvenons plus à nous extraire, même si nous nous rendons compte qu’il nous entraîne sur une pente fatale.

Comment comprendre la pêche miraculeuse ?

Une fois tout cela dit, il n’en reste pas moins que la pêche miraculeuse pourrait, effectivement, servir de commentaire à cette scène et d’une manière moins univoque qu’on ne l’imagine.

Il y a quelque chose de débordant, de surabondant, dans ce miracle. Il n’est, en rien, un appel à l’ascétisme. A vrai dire, la version de Luc, par exemple, comporte un paradoxe : alors même que Jésus vient de s’insérer dans les préoccupations professionnelles de ces pêcheurs, ceux-là « ramenant leurs barques à terre et laissant tout, le suivirent » (Lc 5.11).

En fait ils ont compris qu’au travers de la présence de Jésus, une présence presque effrayante venait de traverser leur quotidien. Et, du coup, ils reconsidèrent toutes leurs priorités et décident de marcher à sa suite. Du point de vue alimentaire, la suite de l’évangile est plutôt joyeuse. Jésus et ses disciples sont souvent invités à de grands repas. On a l’impression qu’ils ne manquent de rien. Mais les disciples apprennent peu à peu à voir la vie avec d’autres yeux, à donner moins d’importance à la richesse et à porter plus d’attention aux relations entre les personnes. L’amour de Dieu ne conduit pas à se serrer la ceinture, mais à sortir de l’obsession de se remplir en se protégeant des autres.

Et c’est ce changement de regard qui nous fait défaut aujourd’hui.

Sortie de cette exposition

On sort de cette exposition très nettement décalé par rapport à la consommation ambiante et, à vrai dire, une sorte d’écœurement m’a saisi en traversant les espaces commerciaux qui servent de sortie au musée. L’impression d’avoir traversé de longues galeries d’aéroport dédiées au duty free m’a poursuivi pendant de longues minutes alors même que j’étais dans le métro. Ces alignements sans vergogne de bibelots à l’utilité douteuse, présentés dans des vitrines richement éclairées, ne peut que créer un malaise au moment où l’on émerge de cette exposition qui nous conduit, précisément, à interroger frontalement notre manie de l’achat pour l’achat.

L’intelligence des machines et les acteurs humains

Un documentaire très pédagogique diffusé par Arte : Autopsie d’une intelligence artificielle (que l’on peut regarder en replay jusqu’au 13 décembre) montre assez bien où en est arrivée, et où n’en est pas arrivée, aujourd’hui, l’intelligence artificielle, et les questions que son usage soulève dans les interfaces avec les acteurs humains.

On retrouve, au passage, des questions très anciennes que la sociologie du travail a posé pratiquement dès ses débuts.

Des performances supérieures à l’intelligence humaine dans beaucoup de domaines

Le propos n’est pas de dire que les machines sont inefficaces. Depuis longtemps on sait que, dans beaucoup de domaines, les algorithmes sont plus performants que les humains. Il nous paraît naturel, par exemple, d’utiliser une calculette ou de laisser une machine faire l’addition dans les magasins, car nous savons que tout un chacun commet de nombreuses erreurs de calcul, en faisant une simple addition (ne parlons pas de la soustraction et, pire encore, de la multiplication ou, le pire du pire, la division).

On laisse des algorithmes gérer les ascenseurs depuis très longtemps. On utilise les GPS avec circonspection, mais ils trouvent des itinéraires auxquels nous n’avons pas pensé et, dans des zones que nous ne connaissons pas, ils sont beaucoup efficaces que la plupart des personnes essayant de se repérer sur une carte routière. Dans tout ce qui est calcul et combinatoire nous sommes complètement dépassés par les machines.

Les progrès récents en reconnaissance des formes

Les avancées récentes de ce qu’on appelle l’intelligence artificielle concernent la reconnaissance des formes. En laissant les ordinateurs faire une sorte d’auto-apprentissage (on a appelé cela de l’apprentissage profond) on est parvenu à mettre au point des machines qui savent assez bien identifier des objets. Mais il faut bien comprendre que cet apprentissage repose sur le rassemblement préalable d’un énorme corpus d’images qui indiquent, à l’ordinateur en train d’apprendre, si sa réponse est juste ou fausse. Pour cet apprentissage on s’est en partie inspiré des processus cérébraux d’apprentissage neuronal. Mais il est clair que, pour des raisons qui nous échappent encore, le cerveau humain identifie beaucoup plus vite des ensembles structurés, tandis que l’ordinateur en est encore à coder, sur une image, les pixels un par un. Dès qu’un enfant sait parler, il identifie sans erreur des catégories assez complexes : il sait ce qu’est un chien, une vache, une chaise, etc., quel que soit l’angle sous lequel il les voit, et alors même que ces catégories présentent une forte variabilité interne.

Pour autant, on peut imaginer, qu’à l’issue d’un entraînement ad hoc, un ordinateur communique, à un utilisateur non-expert, un savoir où seuls des experts le dépassent. C’est le cas, par exemple, avec les logiciels de traduction, qui ont compilé des tonnes de textes traduits dans des organisations internationales, pour parvenir à des traductions certes imparfaites, mais en général suffisantes lorsque l’on a juste besoin de comprendre un texte écrit en langue étrangère. Vous pouvez faire l’exercice de prendre un texte et de le faire traduire, de proche en proche, d’une langue dans l’autre avant de revenir au français. Le résultat n’est pas si mauvais.

Il faut bien comprendre la démarche : l’ordinateur n’est pas vraiment intelligent. Il se contente d’imiter ce que des opérateurs humains ont fait. Et si on le nourrit avec suffisamment d’exemples, il devient capable de réutiliser ces exemples pour parvenir à des résultats honorables.

Cela fonctionne plus ou moins bien suivant les domaines. Les tentatives pour assister les stratégies de soin dans le domaine de la cancérologie ont été, par exemple, un échec : l’ordinateur était bien capable de restituer les stratégies standard, mais les médecins n’auraient eu l’utilité que d’un outil qui les assistait dans des cas inhabituels.

Quand les systèmes informatiques copient l’opinion moyenne qui est saturée de préjugés

Et puis il y a des cas plus graves. On a tenté de faire catégoriser des personnes pour savoir si elles conviendraient pour un emploi, en analysant leur expression faciale. Et des tribunaux américains ont utilisé, dans des procédures judiciaires, un logiciel qui prétendait analyser en direct le risque de récidive.

Vu que l’on a fait, a priori, travailler les algorithmes sur la base de l’opinion de personnes moyennes (même si elles pouvaient être compétentes dans le domaine considéré), l’algorithme a, sans surprise, incorporé les préjugés qu’elles véhiculaient. Le « délit de sale gueule » a connu une vaste expansion sous couvert de neutralité informatique. Des chercheurs ont, ex-post, analysé les récidives effectives des personnes qui avaient été soumises au logiciel judiciaire. Ils se sont rendu compte que les algorithmes sur-estimaient les risques de récidives pour les noirs et les sous-estimaient pour les blancs. En clair, l’algorithme était raciste.

On reste face à des machines excellentes pour reproduire, mais très mauvaises pour innover

Ce que montre le documentaire est que, dans beaucoup de cas, les systèmes automatiques, financés à grands coups de démonstrations clinquantes, sont très loin d’être capables de ce que leurs promoteurs prétendent. Il cite un dicton qui a, semble-t-il, cours dans la Silicon Valley : « fake it, until you make it ». C’est à dire : fait semblant d’y arriver jusqu’à ce que tu y arrives pour de bon. Si l’on veut convaincre des investisseurs, il faut faire semblant et être animé d’un optimisme inébranlable quant au fait qu’on va bientôt y arriver.

Les machines se limitent, encore, dans les faits, au champ de compétence où elles excellent : elles sont capables de répéter, très vite et à l’infini, ce qu’on leur a demandé de faire. Il est vrai que, dans nombre de domaines de la vie sociale, les situations se répètent avec très peu de variations. Et d’ailleurs, c’est quelque fois la conséquence du fait que l’on a voulu industrialiser une pratique. Une personne rentrant dans un fast food, s’attend à manger un hamburger absolument standard, absolument prévisible et semblable à tous ceux qu’elle a déjà mangés. La routine administrative se prête, elle aussi, assez bien à son transfert vers des interfaces informatiques : s’il s’agit d’enregistrer un formulaire rempli, une machine sera pratiquement toujours plus performante pour repérer les erreurs de saisie et alerter immédiatement celui qui remplit le formulaire.

Mais l’innovation, la capacité à reconsidérer une situation et à proposer une autre approche, la créativité ordinaire qui préside à nos relations quotidiennes (pour peu que nos conversations ne soient pas purement banales), sont, pour l’instant, hors de portée des machines. On a, bien sûr, tenté de faire écrire de la poésie à des programmes d’intelligence artificielle. On a tenté, également, de leur faire composer des œuvres d’art. Jusqu’à un certain point c’est possible. La production musicale, par exemple, est tellement formatée qu’il me paraît envisageable qu’une machine compose un tube. Faire un dessin ou une peinture jugés « jolis » par un grand nombre de personnes n’est sans doute pas non plus hors de portée. Mais l’art c’est autre chose. Cela correspond à un questionnement existentiel et, d’ailleurs, il est rare que les œuvres considérées comme les plus fortes soient agréables à regarder. De même une poésie qui ne serait qu’une manière de jongler avec les mots, plus ou moins au hasard, n’aurait guère d’intérêt, sauf si le lecteur s’avisait de lui attribuer un sens. Mais dans ce cas c’est le lecteur qui ferait l’œuvre.

On en reste, finalement, à l’opposition fondamentale soulignée, autrefois par Georges Canguilhem, entre le fonctionnement d’une machine et les processus du vivant. Canguilhem n’a cessé de lutter, dans son œuvre, contre la vision, proposée par Descartes, de l’animal comme une machine. C’est l’objet, notamment, dans son essai « machine et organisme » que je lis et relis toujours avec le même intérêt.  « La vie, écrit-il par exemple, est expérience, c’est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences ; elle est tentative dans tous les sens. » Ce qui fait, pour nous, le sel de l’existence est le point même où nous sommes infiniment plus compétents que des machines.

Et Canguilhem, qui a écrit ses travaux à l’époque du taylorisme triomphant dans l’industrie, se posait la question non pas de savoir jusqu’à quel point une machine serait capable d’aller, mais jusqu’à quel point on la laisserait nous asservir.

Est-ce nous qui allons rendre les machines intelligentes ou bien est-ce que ce sont les machines qui vont nous rendre idiots ?

C’est la question que pose le documentaire, vers sa fin. En fait, de par leurs limites mêmes, les machines nous rendent idiots si nous sommes obligés d’en passer par elles pour agir.

D’abord les situations de travail où les algorithmes dictent leur loi se multiplient. Dans les call-centers les téléphonistes doivent s’en tenir à des scripts et suivre les consignes de l’interface informatique, au fil de l’entretien. Chacun de nous a eu l’occasion de mesurer à quel point l’interaction que l’on peut avoir avec une personne ainsi contrainte s’éloigne de ce qu’on attend d’une conversation !

L’automatisation reste, encore souvent, une stratégie rentable, même si, ce faisant, on dégrade le service rendu.

Cela ne nous rend pas forcément idiots, mais cela génère chez nous beaucoup d’inconfort et d’insatisfaction. Et, comme l’écrivait Georges Canguilhem, à propos du travail contraint par une machine : « Les réactions ouvrières à l’extension progressive de la rationalisation taylorienne, en révélant la résistance du travailleur aux mesures qui lui sont imposées du dehors, doivent être comprises autant comme des réactions de défense biologique que comme des réactions de défense sociale et dans les deux cas comme des réactions de santé. »

Et le fin mot de l’affaire (que le documentaire évoque, d’ailleurs) c’est que nous ne sommes pas simplement intelligents. Nous sommes des personnes de chair et de sang, qui ressentent, qui aiment et qui souffrent et qui, entre autres choses, sont plus ou moins intelligentes. Dans le Sermon sur la Montagne Jésus disait : « la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement » (Mt 6.25). Assurément, la vie est plus que l’intelligence et spécialement plus qu’une intelligence dont le but essentiel est d’être rentable économiquement.

Pourquoi les sondages se trompent-ils aussi souvent ?

Le premier tour des élections présidentielles, au Brésil, nous a donné un nouvel exemple d’erreur majeure des sondages pré-électoraux. Jair Bolsonaro, annoncé avec 35 % d’intentions de vote, a obtenu 43 % des suffrages. L’écart est substantiel ! Lors des dernières élections présidentielles, en France, c’est le score de Valérie Pécresse qui avait été largement surestimé par les instituts de sondage (pas loin du double : elle était annoncée entre 8 et 9 %, elle s’est retrouvée entre 4 et 5 %).

On peut s’étonner d’erreurs aussi récurrentes, mais le fond du problème est que la pratique des sondages ne s’appuie sur aucun modèle mathématique précis et qu’ils ressemblent plus à des intuitions mises en forme qu’à des enquêtes sérieuses.

Le modèle du tirage aléatoire : très éloigné de la pratique des sondages

Le modèle mathématique qui sert de justification à cette pratique, est le tirage, « au hasard », de boules de couleurs différentes dans un grand ensemble de boules dont la distribution des couleurs est inconnue. On montre que plus on tire de boules, plus la probabilité que l’échantillon s’écarte de la distribution réelle est faible. Et, au bout d’un moment, quel que soit le nombre de boules totales, la précision ne s’améliore plus beaucoup. On est donc fondé à se limiter à un échantillon, pourvu qu’il soit d’une taille suffisante.

Mais ce modèle mathématique contient plusieurs hypothèses implicites qui ne sont pas respectées lorsque l’on fait un sondage. D’abord il faut supposer que le mélange des boules est homogène : si on a mis toutes les boules noires dans un coin et que l’on tire dans ce coin, il est évident que le résultat sera faux. Or l’espace social n’est pas du tout homogène : les votes pour tel ou tel candidat varient en fonction de l’âge, de la catégorie sociale, du lieu d’habitat, du sexe, du niveau de revenu, etc. Les sondeurs tentent de palier cette difficulté en s’imposant des quotas et en essayant d’avoir un échantillon qui reflète, plus ou moins, les proportions de chaque facteur de variation dans l’ensemble de la population. L’idée est raisonnable, mais ce que l’on fait n’a plus rien à voir avec le modèle mathématique.

Du coup, c’est là que je parle d’intuition mise en forme, on construit des cotes mal taillées, en espérant qu’on parvient à reconstituer un matériau pseudo-homogène. Et cette contrainte montre d’où viennent les erreurs : les facteurs d’hétérogénéité des votes ne sont pas très bien connus et ils évoluent d’une élection à l’autre. On sait, également, que le fait de ne pas vouloir répondre à un sondage est lié avec certains types de vote, mais on ne sait pas jusqu’à quel point. Par ailleurs, les répondants mentent lorsqu’ils répondent. Ils mentent plus par oral que par Internet. Mais on ne sait pas non plus jusqu’à quel point ils mentent. Là aussi ce sont des choses qui varient d’une élection à l’autre.

En fait, plus la société est émiettée, plus il y a de risques d’erreur. Et plus les univers sociaux s’éloignent les uns des autres, plus les discours communs s’évaporent, plus les réponses aux sondages seront erronées, sauf, en ligne, où les discours hors-norme ont droit de cité. Les errances des sondages, finalement, reproduisent les errances de la représentation politique. Les sondages, dans leur formulation et dans leur mode de passation doivent moins aux mathématiques et plus à la construction d’un discours, qu’on ne l’imagine. Et là où les registres de discours communs sont défaillants, les sondages sont défaillants.

Pourquoi, malgré tout, continue-t-on à faire des sondages ?

Pendant ce temps les instituts de sondage ne manquent pas de clients. Cela reste des entreprises florissantes. Il est vrai que l’essentiel de leur activité est en dehors du champ politique. Mais les gouvernements continuent à sonder l’opinion de manière régulière. A la base tout un chacun (politique ou non) est prêt à lire un sondage car l’incertitude est désagréable : on préfère savoir, même si on sait quelque chose de faux !

Les sondages remplissent une autre fonction : ils se substituent aux débats défaillants. On n’essaye plus de convaincre, on veut juste connaître l’état de l’opinion, quitte à utiliser des panels pour rôder les arguments qui feront évoluer cette opinion. Une photographie, même floue, remplace les lieux où l’on pourrait se voir face à face.

Cela dit quelque chose de notre époque, où l’on préfère mettre en chiffres et en courbes des résultats même hasardeux, plutôt que de mobiliser les relations sociales. Les politiques tournent le dos aux instances (syndicales ou autres) qui rassemblent des personnes aux opinions proches. Il leur paraît plus simple de commander un sondage. Cela contribue à leur isolement et à leur éloignement des ressorts réels de ce qui fait l’adhésion, ou non, à un projet politique.

Les vertus de l’incarnation restent majeures, même à l’heure où l’on essaye de tout transformer en interfaces.

Où réside l’intelligence ?

On réédite, ces jours-ci, le livre : Printemps silencieux, publié il y a 60 ans, par Rachel Carson. Il s’agit du premier ouvrage qui a exposé ouvertement les risques que les pesticides faisaient courir pour la santé humaine. Il y avait déjà eu des travaux qui soulevaient le problème. Mais cet ouvrage de synthèse, accessible au grand public, lança véritablement le débat.

Un bref extrait, paru dans la presse, m’a interpellé : « Les futurs historiens seront peut-être confondus par notre folie ; comment, diront-ils, des gens intelligents ont-ils osé employer, pour détruire une poignée d’espèces indésirables, une méthode qui contaminait leur monde, et mettait leur existence même en danger ? » Il y eut quand même des réactions politiques, suite au vacarme provoqué par le livre. C’est à cette époque que les agences pour l’environnement ont été créées aux Etats-Unis et, dix ans après la parution du livre, en 1972, on finit par interdire l’usage du DDT.

Mais, pour le reste, la question que posait, en 1962, Rachel Carson, n’a rien perdu de son actualité. Comment nous sommes-nous débrouillés, collectivement, pour faire, de manière récurrente, des choix qui mettent notre existence en péril ?

L’intelligence est une réalité plus complexe qu’on ne l’imagine

En principe, comme le dit Rachel Carson, nous sommes intelligents. Mais l’affirmation n’est pas aussi évidente qu’il y paraît. Intelligents … c’est-à dire ? Beaucoup d’entre nous, j’imagine, ont eu l’occasion de côtoyer des personnes très brillantes dans leur domaine de spécialité, et parfaitement obtuses par ailleurs. L’intelligence qui conduit à faire des arbitrages raisonnés entre plusieurs options est difficile à acquérir. Il est plus facile de faire un calcul d’optimum dans un domaine donné que de se lancer dans des évaluations multi-critères qui mettent en jeu des réalités complexes et contradictoires.

A la base, si on restitue les formes « d’intelligence » qui ont conduit, et conduisent encore, à mettre notre santé en danger, on dira que l’on a utilisé les pesticides parce qu’ils simplifiaient le travail de ceux qui les mettaient en œuvre et qu’ils faisaient, de la sorte, baisser les coûts de production. Et tout le monde a emboîté le pas à cette logique : les consommateurs ont donné la priorité à une alimentation meilleur marché, les subventions publiques ont encouragé ces méthodes de production qui élevaient le niveau de vie collectif, et qui va refuser une innovation qui lui simplifie le travail ?

On voit que, si intelligence, au sens de Rachel Carson, il devait y avoir, elle prendrait à rebours la plupart des hypothèses sur lesquelles notre vie sociale est construite. Il est donc simple de faire des calculs dans un champ d’hypothèses donné, mais il est beaucoup plus complexe de remettre en question ces hypothèses.

J’ai tendance à penser (et c’était sans doute, également, le point de vue de Rachel Carson) que l’intelligence véritable concerne le questionnement sur ces fameuses hypothèses, qui construisent nos choix de société sur le long terme. Mais, dans ce domaine, j’en ai peur, nous n’avons absolument pas progressé depuis les débuts de la révolution industrielle. Nous avons progressé dans notre savoir et notre efficacité locale, mais nous avons failli dans notre évaluation globale.

Le monologue de Job, toujours d’actualité

Et cela fait écho à un texte un peu à part, dans l’Ancien Testament, une sorte de monologue que l’on trouve dans le livre de Job (au chapitre 28) et qui rompt avec le dialogue entre Job et ses amis. Ce poème commence par décrire le savoir technique de l’époque : « Certes, des lieux d’où extraire l’argent et où affiner l’or, il n’en manque pas. Le fer, c’est du sol qu’on l’extrait, et le roc se coule en cuivre. On a mis fin aux ténèbres et l’on fouille jusqu’au tréfonds la pierre obscure dans l’ombre de mort. On a percé des galeries loin des lieux habités,  là, inaccessible aux passants, on oscille, suspendu loin des humains, » etc. De verset en verset, le texte nous donne quelques idées des procédés mis en œuvre dans l’activité minière. Et puis, tout d’un coup, il y a une rupture : « mais la sagesse, où la trouver ? Où réside l’intelligence » ? Et là on rentre dans une recherche beaucoup plus complexe. La sagesse « se cache aux yeux de tout vivant. »

La conclusion de ce chapitre insiste sur l’entrelacement des considérations éthiques et l’intelligence qu’il a en vue : « la crainte du Seigneur, voilà la sagesse. S’écarter du mal, c’est l’intelligence ! »

Est-ce à dire que parvenir à un point de vue de synthèse appelle un certain engagement éthique ? Oui, dans la mesure où il faut considérer non pas seulement le bénéfice immédiat de son choix, mais également des conséquences qui, éventuellement, concernent d’autres personnes, ou relèvent de domaines qui sont un peu éloignés de nos intérêts les plus directs. Et on voit d’autant plus facilement les retentissements indirects de ce que l’on fait, que l’on est moins capté par des calculs individualistes.

Des perceptions difficiles à transmettre

Le pluriel dans la phrase de Rachel Carson présente, par ailleurs, une difficulté : « des gens intelligents » dit-elle, mais comment construit-on une intelligence collective ? En fait l’intelligence est difficile à transmettre, quand elle concerne des évaluations multi-critères. On peut toujours contester, ou ne pas apercevoir, l’importance d’un critère parmi d’autres.

De fait, depuis 1962 et la parution de ce livre, nos sociétés ont butté régulièrement sur cette difficulté. A long terme, et rétrospectivement, il est assez facile de voir sur quel point les sociétés ont déraillé. Mais dans le feu de l’action, les alertes passent difficilement la rampe.

Dit autrement : en dépit de tout les savoirs accumulés depuis des siècles, il n’est pas du tout évident que, collectivement, nous soyons vraiment intelligents.

Refonder ?

Parmi les diverses déclarations d’Emmanuel Macron, autant que parmi les commentaires qui ont accompagné le lancement du Conseil National de la Refondation, je n’ai rien lu, ni entendu, sur le mot « Refondation » lui-même.
Que faudrait-il refonder ? Si j’ai bien compris, la nouveauté serait la méthode de discussion.

C’est certainement une bonne idée d’instaurer des lieux de débat, dont notre société manque cruellement. Cela dit, si je retourne aux fondements (je reviens au mot) de la démocratie, ils ne consistent pas seulement à discuter ensemble, mais aussi à argumenter et à trancher, non pas, cette fois-ci, ensemble, mais en construisant une majorité. C’est, finalement, ce que l’on a trouvé de plus proche du respect que l’on doit à toute personne, à tout groupe social, dans la société. Et le projet du CNR me semble même être en retrait par rapport à ces fondements.

De la difficulté à admettre les contradictions dans notre société

Plusieurs commentateurs l’ont souligné : les expériences précédentes de forums organisés (le grand débat, après la crise des gilets jaunes, et la convention citoyenne pour le climat, par exemple) ne rendent pas très optimistes. Ce sont, assurément, des lieux où des personnes se sont parlé. Mais, quand il s’est agi d’en venir à la décision, ce ne sont même pas les députés qui ont tranché, mais, avant ceux-ci, les cabinets ministériels et, donc, des lobbies divers qui ont fait prévaloir leur point de vue.

Si refondation il devait y avoir (parlons plutôt d’une remise à jour, d’une redécouverte du fonctionnement démocratique), elle devrait permettre de trancher, en toute transparence, entre des points de vue contradictoires.

On touche là aux limites de la vision du monde d’Emmanuel Macron et des groupes sociaux qui le soutiennent. Le fameux « en même temps » est, en fait, le signe d’une horreur du déchirement. Cela rejoint l’imaginaire technique (que ce soit des techniques matérielles, économiques ou juridiques) qui considère qu’il y a toujours un optimum qui produit la « meilleure » solution, une fois que l’on a posé sur la table les différentes options. Ce qui, finalement, dispense de débattre.

Or les décisions qui sont devant nous sont déchirantes. Les urgences climatiques poussent à des décisions qui contreviennent à l’intérêt de beaucoup de personnes. On peut, certes, essayer de trouver les voies les moins pénibles, mais il faudra heurter de front les pratiques économiques et professionnelles de pans entiers de la société. Les intérêts des différents groupes sociaux sont, par ailleurs, incompatibles les uns avec les autres. On parle beaucoup des super-profits, mais beaucoup de choses opposent, également, les classes moyennes urbaines et les ouvriers ou employés résidant en périurbain.

Le CNR est prévu pour produire du consensus. Partout où ce sera possible c’est assurément ce qu’il y a de mieux. Mais il faudra également envisager des situations moins iréniques où seuls des compromis seront possibles, voire des échanges donnant-donnant. Et comment fera-t-on dans ces cas-là ?

Dans la pratique, ces dernières années, les arbitrages économiques ont été les outils les plus souvent mobilisés pour couper court aux débats. On espère, en les utilisant, que si l’économie globale du pays s’améliore, tout le monde en profitera. Mais, d’abord, c’est loin d’être le cas et, ensuite, la mesure économique donne, mécaniquement, un pouvoir de décision supérieur aux personnes qui ont le plus d’argent. On n’est pas dans un système « un homme-une voix », mais « un euro-une voix ». Si vous maniez dix fois plus d’argent que quelqu’un d’autre, ce qui vous arrange, arrangera l’économie française dix fois plus, que ce qui arrange le plus pauvre.

Que faire des contradictions et des déchirements ?

Et si les déchirements et les contradictions étaient une bonne nouvelle ? A plusieurs reprises, dans les évangiles et dans les épîtres de Paul, on mentionne ce qui est caché « aux sages et aux intelligents » et ce qui est révélé « aux tout petits ». Paul use d’un autre vocabulaire, mais l’idée est la même. En fait, ceux qui sont au bas de l’échelle sociale voient des réalités que ceux qui gèrent les affaires ne voient pas. Leur point de vue est, de la sorte, complémentaire et fort utile pour comprendre les enjeux d’une conjoncture donnée. Et si le Nouveau Testament valorise le regard de ceux qui sont en bas de l’échelle sociale, c’est parce qu’il considère que l’on ne donne pas assez de poids à leur parole.

Cette parole est donc complémentaire, mais elle n’a pas vocation à se fondre (en tout cas pas toujours) dans un consensus qui l’engloberait. Il est quelque fois plus utile de mettre les désaccords et les divergences d’intérêt sur la table pour voir comment on peut négocier des compromis.

En l’occurrence, que l’on parle des tensions sociales, des enjeux climatiques ou de l’insécurité, il est clair que les divergences de point de vue seront plus fortes que les convergences. Et s’il faut refonder quelque chose, ce serait de se persuader que l’on peut vivre avec quelqu’un qui n’est en aucune manière de notre avis.

Dans l’église primitive, les croyants avaient une bonne raison de se rassembler. Pourtant, leur histoire personnelle leur donnait des regards bien différents, suivant qu’ils étaient d’origine juive ou païenne. Or il est frappant de voir que Paul n’a nullement cherché à construire un discours qui mêlerait ces deux points de vue : il les a simplement posés l’un à côté de l’autre, en considérant que c’était deux chemins possibles pour aller vers Dieu.

Quand on ne partage pas des convictions aussi fortes (qui peuvent permettre de relativiser d’autres différences d’appréciation), une telle coexistence est peut-être un peu plus difficile à mettre en œuvre. Mais c’est là, j’y reviens, un des fondements de la démocratie : admettre que celui qui ne pense pas comme moi est un citoyen au même titre que moi et qu’il nous faut, par conséquent, trouver un moyen de vivre ensemble.