Expertise distribuée ou règne des « fake news » ?

Les transformations de l’expertise dans le monde 2.0

La crise de l’expertise n’est pas entièrement nouvelle. J’ai, moi-même, fait des stages dans les directions départementales de l’équipement à la toute fin des années 1970 et, dès cette époque, les « vieux » ingénieurs disaient que l’âge d’or où on s’inclinait devant leurs avis était terminé. Sur ce plan, en France, la fin du gaullisme (donc 1969) marque la fin d’une époque. La présidence de Giscard d’Estaing verra encore la modernisation foudroyante du téléphone (domaine où la France était en retard) et le lancement du TGV. Mais, à cette époque, le vers est dans le fruit. Les populations locales sont de plus en plus résistantes à des avis adossés à un savoir technique.

Cela dit, il s’agit là d’oppositions à un pouvoir d’état et à ses prétentions à régir les existences au nom d’une technocratie publique. Or la crise de l’expertise que nous vivons aujourd’hui a atteint, progressivement, des métiers du privé et elle semble n’avoir guère de limite. Toutes les professions qui tiraient leur prestige d’un savoir particulier sont descendues de leur piédestal et elles se confrontent à des clients ou à des usagers qui vont puiser leurs renseignements à d’autres sources.

Les experts ont leurs propres préjugés

Tout cela n’est pas entièrement négatif. Les « sages et les intelligents », pour reprendre l’expression des évangiles, ont leurs propres œillères (Mt 11.25-26, Lc 10.21-22). Il est peu de domaines où l’assurance des experts n’ait été battue en brèche, quelques années plus tard, par de nouveaux experts. On a d’abord construit des grands ensembles, puis on a détruit une partie d’entre eux. Certains architectes urbanistes imaginaient, à l’époque de l’automobile triomphante, de transformer le cœur de Paris en nœud autoroutier ! Les experts militaires de divers pays ont encouragé leurs gouvernements à mener des conflits dont les pays en question se sont mordus les doigts, ensuite. Au nom de la productivité agricole on a recommandé l’usage de pesticides, aujourd’hui interdits du fait de leur toxicité avérée, mais qui sont extrêmement stables et ne se dégradent que très lentement une fois qu’ils ont été disséminés dans la nature. On a recommandé de coucher des bébés sur le ventre, avant de se rendre compte, des années plus tard, que cela provoquait des apnées du nourrisson.

Les « sages et les intelligents » avaient beaucoup d’idées sur ce que devaient faire les autres et ils ne cessaient, j’en ai eu de multiples témoignages, de se lamenter sur le faible degré d’obéissance de leurs interlocuteurs. En fait, les années ont prouvé qu’ils ont souvent négligé, dans leurs projets, des aspects qui leurs semblaient secondaires, voire qu’ils n’avaient même pas perçus, et qui se sont révélés essentiels par la suite.

Du coup, c’est évident, tout cela a provoqué un scepticisme assez généralisé par rapport à la parole des experts. Et puis, de l’autre côté de la barrière, on a fini par prendre en compte ce que les usagers savent, à partir de leur propre pratique. On parle, aujourd’hui, d’expertise d’usage, dans les projets d’aménagement. La prise en charge des maladies chroniques prend en compte le point de vue des associations de malade et, même dans le suivi individuel, le vécu du patient, son rapport aux traitements, sa manière d’organiser sa vie quotidienne avec la maladie, sont devenus des paramètres importants.

Mais les prétendus experts n’ont pas disparu, ils se sont simplement multipliés

Mais tout n’est pas aussi idyllique. Le nombre de personnes qui donnent des conseils aux autres au nom d’un supposé savoir n’a nullement diminué, il a même considérablement augmenté.

Aujourd’hui, si quelqu’un va chez le médecin, il aura souvent consulté un site Internet (sérieux ou non, comment le savoir ?) sur « ce qui ne va pas chez lui » auparavant. Les hebdomadaires donnaient de multiples conseils de santé ou de beauté, autrefois. Ils font figure, désormais, de petits joueurs. On peut trouver, désormais, en quelques minutes, des conseils sur à peu près tout. Les guides gastronomiques sont concurrencés, eux aussi. On va consulter les avis sur les restaurants du coin si on envisage une sortie et même si on est en vacances. Tout est commenté et évalué.

Naturellement, si on lit quelque chose dans le journal, plus besoin d’aller au « café du commerce » pour entendre quelqu’un qui mettra cela en doute. On trouve, en ligne, autant d’opinions qu’on le souhaite !

On parle parfois « d’expertise distribuée » pour évoquer une telle situation : l’expertise n’est plus concentrée entre quelques mains, elle est distribuée entre un grand nombre d’acteurs qui peuvent tirer parti les uns des autres. Et ce que j’ai dit sur l’expertise d’usage montre qu’il y a une pertinence à parler ainsi. Chacun possède une bribe de savoir, liée à sa position dans la société, à sa pratique, à ses centres d’intérêt. Mais est-il juste de parler d’expertise à propos des multiples avis que l’on trouve sur la toile ? Souvent, ce sont plus des traits d’humeur, des coups de gueule, des impressions fugitives érigées en savoir avéré.

Et le citoyen lambda, ou l’homme de la rue, n’essaye pas, la plupart du temps, de se forger une opinion en exerçant son discernement. Il se laisse plutôt entraîner par ses sympathies, par ce qu’il a envie de croire, par ses impressions. Il gobe les avis qui lui plaisent avec aussi peu de recul que les individus de naguère gobaient ce que disaient les experts. Le doute généralisé et la croyance aveugle se sont répandus, mais pas le sens critique.

Apprenons ou réapprenons à exercer notre discernement

Or, si je reviens vers les évangiles j’y trouve un constant appel à se faire une idée, à se déterminer, à s’engager en connaissance de cause. L’évangile de Jean, tout particulièrement, contient de multiples appels de Jésus à ses interlocuteurs, pour qu’ils se ressaisissent et voient les choses par le bon bout. Il use, à ce propos, d’un critère simple, mais décisif : « si vous ne croyez pas ce que je dis, voyez au moins ce que je fais » (Jn 10.38). Oui, c’est un bon point de départ, un critère assez radical et souvent détonnant. Quand on regarde le comportement de quelqu’un qui prétend savoir quelque chose, on discerne quels sont ses centres d’intérêts, au-delà de son discours, et c’est souvent très éclairant.

Les intérêts orientent la perception et créent des aveuglements, même chez quelqu’un qui est de bonne foi. Croiser les points de vue, c’est aussi prendre la mesure d’intérêts divergents. Et si on utilise cette grille de lecture, le méli-mélo des expertises multiples devient beaucoup plus facile à démêler. La plupart des « fakes news » ne sont pas des erreurs, ce sont des mensonges répétés complaisamment par ceux que cela arrange. Mais Jésus était déjà en butte à ceux qui ne voulaient pas le prendre au sérieux. Ces constructions de biais ne sont donc pas nouvelles. Elles ont simplement pris une extension inédite, aujourd’hui.

L’accord avec le Mercosur et les limites de la régulation par l’économie

Le projet d’accord avec le Mercosur fait beaucoup réagir, comme cela a été le cas avec le CETA. On craint, notamment, les distorsions de concurrence et la prime donnée, ainsi, à des modes de production non respectueux de l’environnement. Officiellement, l’accord avec le Mercosur contient des engagements de chaque partie à développer des modes de production soutenables. A court terme, la perspective de cette signature a convaincu le président brésilien Bolsonaro de ne pas sortir de l’accord de Paris. Mais on voit bien les limites de tels engagements généraux et dépourvus de critères concrets de suivi.

Concernant le CETA (projet d’accord avec le Canada), Nicolas Hulot a raison de souligner que le Canada autorise l’utilisation en agriculture de 46 molécules proscrites en Europe et l’emploi, dans les élevages, d’antibiotiques avec activateurs de croissance. Il souligne aussi le recours canadien au gaz de schiste pour la production d’hydrocarbures. Pour ce qui est du Mercosur, il est raisonnable de penser que l’accord va accroître la déforestation amazonienne si aucune régulation explicite n’y met fin.

Et en dehors même de ces projets d’accord multilatéraux, le quotidien européen montre les difficultés énormes engendrées par l’ouverture des frontières économiques. C’est une prime au moins disant social, fiscal et environnemental, contre laquelle il est très difficile de lutter.

L’économie est la politique des paresseux

Or la conviction des promoteurs de l’Europe, après guerre, était que l’intégration économique provoquerait une convergence des sociétés. Jusqu’à un certain point cela s’est révélé exact, mais aujourd’hui il est clair que l’on bute sur les limites de ce que peut produire la seule régulation économique.

De fait, la régulation économique a été vue, par ses promoteurs eux-mêmes, comme une forme commode de réguler la vie sociale sans avoir à faire le travail d’une régulation politique, toujours complexe à mettre en œuvre. D’un manière brutale on pourrait dire que l’économie est la politique des paresseux.

Il est plus simple, pour un état, de subventionner les travaux de rénovation énergétique, que de se préoccuper de l’organisation d’une filière qui est, aujourd’hui, en déficit criant de compétences. Il est plus simple, également, de faire payer le stationnement en centre-ville que d’interdire la circulation. On préfère, aussi, subventionner les transports en commun, plutôt que de lutter directement contre l’étalement périurbain. Les politiques économiques sont censées avoir des effets graduels et mieux « passer » que des interdictions frontales. Elles permettent d’éviter la production de consensus sociaux longs à obtenir.

Mais à force de paresse et de facilité on a fini par se priver de ressorts d’action qui seraient aujourd’hui décisifs.

Quand on met entre parenthèse les rapports sociaux ils reviennent par la fenêtre

Dans l’évangile de Luc, Jésus fait un bref commentaire après une parabole : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Cette formule pointe le cœur du problème : les rapports monétaires sont un moyen d’éviter les contraintes des relations sociales. Donner la priorité à ces relations est la seule manière d’éviter les pièges que nous tendent les rapports économiques. Même dans notre vie quotidienne, il est plus simple et plus rapide d’acheter un bien ou un service que de coopérer avec quelqu’un d’autre pour parvenir au même résultat. Mais on finit par se dessécher si on use sans cesse de tels raccourcis.

Et à force de tirer tout le temps la ficelle de la facilité, dans nos rapports quotidiens, dans les politiques publiques et dans les relations internationales, les rapports sociaux se délitent, il devient de plus en plus difficile de construire des lieux de débat et d’élaboration de consensus et les relations instrumentales ou instrumentalisées prolifèrent.

On dit que les accords de libre-échange développent les emplois de part et d’autre. C’est une affirmation fragile. Cela peut être vrai quand l’élargissement du marché permet de faire des économies d’échelle importantes et donc de proposer à plus de gens un bien donné, pour un tarif plus bas. Mais quand on a déjà le marché européen comme base, on voit que les économies d’échelles potentielles ne sont pas majeures. Cela peut être vrai, également, quand les territoires ont des savoir-faire nettement différents et que, du fait de l’ouverture des frontières, chacun se consacre à ce qu’il fait le mieux. Mais les différences essentielles sur lesquelles les entreprises jouent, aujourd’hui, sont les différences entre les législations nationales plus que les différences de savoir-faire. Du coup ces accords n’ont pas le même intérêt pour tout le monde. Ils ouvrent des possibilités à des entrepreneurs qui veulent contourner les contraintes locales du marché du travail, ils mettent les salariés locaux en position de faiblesse dans les négociations et ils font perdre des moyens d’action aux états. Ils ne créent pas, en tout cas, de communauté de destin entre les pays ainsi rapprochés. Et ils développent, pour couronner le tout, les transports de marchandises dont l’impact environnemental est loin d’être négligeable, pour un bénéfice de plus en plus contestable.

L’intérêt de la construction européenne a plutôt été, précisément, le lent, long et laborieux travail d’élaboration de règles communes. Ce n’est pas forcément ce qui plait le plus dans la construction européenne, mais c’est pourtant ce qui me semble le plus utile.

L’Europe politique est à la traîne, on le dit souvent. Mais que penser des rapports entre pays qui n’ont aucune instance de discussion en dehors de règles de libre-échange ?

L’aspiration à retrouver de la vie en commun

Les sociétés locales de naguère n’ont pas toujours brillé par leur ouverture d’esprit ! Et, là aussi, l’ouverture culturelle est un acquis positif de l’Europe.

Mais à l’inverse, aujourd’hui, on se retrouve avec des sociétés locales vidées de leur substance, en panne de lieux de vie commune et où la prime à l’individualisme, soutenu par la force énorme des logiques économiques, est majeure.

« Faites-vous des amis » est devenu un slogan radical porté par des associations locales, souvent autant concernées par l’avenir de la planète que par l’avenir de la vie collective. Cela n’a de sens qu’au niveau local. Mais à un niveau plus vaste cela signale aussi qu’il est temps, qu’il est grand temps, de plus miser sur les liens et les solidarités entre les personnes et de ne plus construire toutes les politiques publiques sur la base de relations d’achat et de vente.

Notre déficit d’incarnation

De passage chez une de mes filles, je tombe sur un livre paru il y a une dizaine d’années : Éloge du carburateur. Le livre a été traduit en français, en 2010, aux éditions La Découverte. Il est paru une année auparavant aux États-Unis. L’auteur, Matthew Crawford, possède la double activité d’enseignant en philosophie et de réparateur de vieilles motos. Sa thèse, pour la résumer en quelques mots, est que tout a été fait, dans les pays riches, pour nous détourner des activités manuelles aux profits d’activités réputées intellectuelles ou conceptuelles, mais qui mobilisent, en fait, peu notre réflexion.

Ayant moi-même, à l’occasion, interviewé des personnes qui avaient travaillé comme consultants, j’avais été frappé du caractère répétitif et peu réflexif de leur travail : ils appliquaient des procédures rigides, plaquaient sur les situations des grilles préétablies, suivaient des protocoles établis par d’autres. Matthew Crawford a lui-même exercé des emplois divers : dans un think tank qui s’est révélé être à la solde d’un lobby, et dans une entreprise qui lui demandait de rédiger des résumés d’articles scientifiques sans en pénétrer le sens. Il a donc une expérience de première main de ces emplois dépourvus de sens, alors même qu’ils demandent un niveau de diplôme minimum pour pouvoir être exercés.

En dehors même du travail, souligne-t-il, le fait que nous achetions de plus en plus de biens sans nous préoccuper de leur fonctionnement, nous coupe de tout ancrage dans la matérialité.

Le paradoxe est, qu’à l’inverse, une activité comme la réparation de vieilles motos lance des défis permanents à la réflexion. On bute sur des obstacles, on doit aller à la recherche de pannes difficiles à identifier, faire des hypothèses, bref mobiliser sa jugeote et son imagination. Matthew Crawford ajoute un commentaire qui me touche particulièrement, en soulignant, qu’à l’inverse, « l’intellectuel qui poursuit une carrière universitaire tend à se professionnaliser à l’excès et parfois à cesser de penser ». J’ai, hélas, constaté, à de nombreuses reprises, cette évolution chez des collègues enfermés dans des logiques de carrière qui supposent de se rattacher à une école, d’employer les bons concepts, de s’assurer de la reconnaissance par un petit milieu et d’aller de colloque en colloque en répétant les mêmes idées. Si rien, dans l’activité de chercheur, ne ressemble à une moto récalcitrante, il est clair que la stérilisation menace.

En cherchant à éliminer, progressivement, les contraintes liées à la dimension matérielle de notre existence, nous nous enfermons dans des vies hors sol qui nous abrutissent.

La révélation divine comme incarnation

Tout cela m’a fait réfléchir à l’incarnation. Il est intéressant de voir, d’ailleurs, que, dans l’histoire de la théologie, la coexistence de l’humanité et de la divinité a souvent posé problème. Certains ont du mal à imaginer un Dieu qui vient se mêler aux contraintes de la vie incarnée. Ils préfèreraient un Dieu qui, du haut du ciel, délivrerait des messages à destination d’une humanité pataugeant dans le boue.

Mais Jésus est précisément venu se confronter à des situations concrètes. Il a rencontré des interlocuteurs rétifs. Il a affronté la fatigue et la faim. Il a rencontré des malades. Il a accompagné, pendant plusieurs années, un groupe de disciples qui avait du mal à comprendre où il voulait en venir. Il s’est déplacé à pied, d’un lieu à l’autre, prenant le temps de parcourir des contrées parfois inhospitalières. Et, pour finir, il ne s’est pas dérobé devant la mort.

C’est justement cette incarnation qui nous fait souvent défaut aujourd’hui. Or cette incarnation n’est pas une dimension gênante de notre existence. Elle est une grâce qui permet de donner sens et valeur à notre activité.

J’ai, une fois, interrogé un ouvrier de l’administration de l’équipement, qui faisait la peinture sur les routes. Il m’a raconté sa satisfaction, une fois sa journée de travail terminée, de faire demi-tour et de parcourir au fil des kilomètres, le résultat de son activité du jour (une activité, soit dit en passant, non dépourvue d’obstacles et d’aléas divers).

Les leçons de la cuisine et de la marche

Je perçois, en fait, le plus fortement, la pertinence des remarques de Matthew Crawford au travers de deux activités que j’ai investies : la cuisine et la marche.

J’aime bien cuisiner et un des charmes de la cuisine est qu’elle ne marche jamais tout à fait comme on s’y attend. Il y a toujours des incidents à régler. Elle me met sans arrêt sur le qui-vive. Je dois corriger des gestes, adapter une recette, modifier des proportions parce que les ingrédients évoluent au fil de la saison (une tomate de début juin n’est pas équivalente à une tomate de fin août, par exemple). Bien sûr, j’ai investi ma subjectivité de chercheur dans cette activité et j’explore régulièrement de nouvelles possibilités. A chaque fois c’est une expérience qui nécessite une mobilisation conjointe de mes mains et de ma tête. C’est, assurément, aussi stimulant que d’essayer de démêler une situation sociale difficile à interpréter.

Du côté de la marche c’est autre chose. Je parcours, régulièrement, des chemins pendant plusieurs jours de suite, avec mon sac sur le dos. Il faut limiter son chargement, se concentrer sur l’essentiel, affronter un temps variable, écouter les signaux qu’envoie mon corps pour ne pas en faire trop. Perdu au fond de la nature, je retrouve, à chaque fois, une modestie fondamentale. Et les incidents se multiplient : on compte se ravitailler dans un village dont l’épicerie vient de fermer ; ou alors les horaires d’ouverture ont changé ; on se trompe de route et il faut faire demi-tour ; on calcule mal les provisions d’eau ; on arrive dans un hébergement inconfortable ; etc. Tout cela, une fois encore, convoque autant des réactions corporelles que l’imagination nécessaire pour trouver une parade à ce qui survient.

Dans les deux cas c’est, en effet, l’incarnation qui me constitue comme un être non divisé et qui me restitue à ma vraie place.

La parole a été faite chair

Pour revenir à l’incarnation de Jésus, on connaît les mots de l’évangile de Jean : « la parole a été faite chair et elle a habité parmi nous » (Jn 1.14).

L’incarnation va avec la cohabitation et cela situe le problème : la désincarnation de nos existences provient aussi du désir de ne pas habiter avec des êtres ou des réalités qui nous remettent trop en question. Nous sous-traitons la production de pans entiers de nos existences dans des usines, dans des centres d’appel, dans des fermes informatiques, situés à l’autre bout du monde. Les règles de gestion qui président à beaucoup de décisions lourdes de conséquences, sont une manière de rendre abstraites des réalités bien plus gênantes dans leur dimension concrète.

C’est aussi l’autre, notre prochain, que nous ignorons en nous détournant de la dimension matérielle de l’existence. Retourner vers l’incarnation, c’est retourner vers l’autre, avec ses limites, mais aussi toute la grâce de ce que sa présence peut nous apporter.

Après la guerre : le chemin, semé d’embûches, de la libération intérieure

On ne sort pas d’un conflit armé du jour au lendemain. Les rapports de force qui ont prévalu pendant une guerre se perpétuent, s’atténuent peut-être progressivement, mais subsistent au moins pendant un temps. Et beaucoup de ceux qui n’ont, pourtant, pas été blessés physiquement sont atteints au fond d’eux-mêmes. Certains sont hantés par le souvenir de scènes qu’ils ont vécues. Mais, pour tout le monde, sortir de la guerre dans sa tête n’a rien d’évident.

Dans le livre de l’Exode, souvenons-nous en, lorsque les juifs sont sortis d’Égypte, ils ne sont pas pour autant libres. La domination qu’ils ont subie pendant des années ne s’efface pas instantanément. A la première difficulté qu’ils rencontrent, ils sont démunis. Ils se tournent vers Moïse et Aaron et se plaignent : « Ah ! si nous étions morts de la main du Seigneur, au pays d’Égypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour laisser mourir de faim toute cette assemblée ! » (Ex 16.3).

Beaucoup de personnes sont en difficulté, suite à un conflit : difficultés matérielles pour ceux qui ont été chassés de chez eux ; difficultés psychologiques (on ose, désormais, en parler de plus en plus) ; difficultés physiques pour ceux qui ont été blessés. Et tout cela se réfracte, également, dans le champ religieux.

Possession et pouvoir

Voici une histoire qui m’a été rapportée, que je trouve exemplaire par bien des côtés. Suite à la fin de la guerre civile, dans certaines régions de Colombie, des organisations travaillent au déminage de zones truffées de mines anti-personnel. Or, arrivant dans une zone, une des femmes travaillant à ce déminage se trouve soudain possédée par l’esprit d’un guérillero. Elle se met à parler avec une voix grave et enjoint au groupe d’interrompre cette opération. On imagine l’impression profonde que cet événement produit sur le groupe qui fait demi-tour et renonce au déminage dans cette région. La femme, elle-même, ne se remet pas si facilement et elle doit être prise en charge, à plusieurs reprises, par un prêtre exorciste. En attendant, la question se pose de savoir comment reprendre cette opération de déminage.

Vue d’Europe, une telle histoire peut sembler venir d’un autre monde. En réalité, elle n’est pas si difficile à comprendre. Les religions traditionnelles d’Amérique du Sud étaient structurées autour du chamanisme. Et il y a une équivalence, dans le chamanisme, entre « esprit » et pouvoir. Tout esprit accueilli par un chaman lui confère un pouvoir (Mircea Eliade le souligne dans son ouvrage, devenu un classique : Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase). Et toute la hiérarchie sociale de ces pays était explicitée et légitimée par une cosmologie construite autour du chamanisme (le Musée de l’or, à Bogotá, par exemple, donne des détails sur cette forme, en fait assez classique de légitimation). Il est donc logique, avec un tel fond religieux, qu’un rapport de pouvoir se manifeste par un esprit dominateur.

A vrai dire, ce type d’observation a été fait à plusieurs reprises par des ethnologues, dans des aires culturelles diverses. Souvent, des personnes sont possédées par l’esprit des groupes dominants. En situation coloniale, certains autochtones se mettent à parler, à leur corps défendant, la langue des colons. Dans des sociétés marquées par des rapports de classe très inégalitaires, des gens du peuple parlent d’un coup comme l’aristocratie, en usant d’un niveau de langage qui leur est étranger, en temps normal. En clair, il y a un rapport entre « être sous la coupe de quelqu’un » et « être possédé par son esprit ». Dans les évangiles, où le peuple Juif est colonisé par les Romains, plusieurs scènes de possession (pas toutes) évoquent très directement une telle situation. Une femme est courbée par un esprit et ne parvient pas à se redresser (Lc 13.10-17). Une fois libérée elle se tient droite. On pense également au forcené de la Décapole qui est possédé par « légion » (Mt 8, Mc 5, Lc 8). On remarquera, également, que les trois tentations que le Diable adresse à Jésus visent toutes à lui conférer un pouvoir.

Et le phénomène existe toujours chez nous, même si nous ne l’appelons pas du même nom. Bourdieu parlait, pour sa part, « d’intériorisation de la domination » : le dominé endosse les habits de la soumission et se convainc qu’il a une moins grande valeur que le dominant. La dynamique est tout à fait semblable.

Déminage matériel et déminage symbolique

On comprend alors que ces opérations de déminages ne sont pas anodines. La position des mines représentait une forteresse, au moment où la guerre faisait rage. On ne renonce pas si facilement à quelque chose qu’on a élaboré longuement, qui était à la fois un risque pour ceux qui tentaient une intrusion et une protection pour ceux qui cherchaient à les éviter. Il ne suffit pas de signer un accord sur un bout de papier pour que la méfiance et, surtout, les divergences d’intérêt s’envolent d’un seul coup.

De fait, les équipes qui viennent déminer passent de longs moments à discuter avec les populations autochtones, d’une part parce que c’est elles, en général, qui ont la meilleure connaissance des zones minées et d’autre part pour prendre le temps de convaincre que ce déminage n’est pas un coup tordu. Souvent, d’ailleurs, ce sont les femmes à qui on accorde le plus de confiance : elles ne sont pas soupçonnées d’intentions malveillantes en demandant où se situent les mines.

Les inégalités sociales, la difficulté d’accéder aux terres pour les paysans, sont toujours présentes. Certains ne sont donc prêts à déposer les armes que jusqu’à un certain point. Et les rapports sociaux restent minés. Par ailleurs, les chefs de guerre, qui ont subjugué des groupes locaux ou des bandes armées, gardent une partie de leur aura.

Et voilà comment tout ceci refait surface dans le champ religieux. Les déminages à opérer ne sont pas seulement matériels. Il faut aussi construire des accords. Il faut, aussi, sortir des rapports de dépendance personnelle qui fleurissent quand les bandes armées sillonnent un territoire. Qui possède qui ? Qui subjugue qui ? Qui dépend de qui ? Ce sont de grandes questions.

Pour revenir au contexte des évangiles, il est en tout cas frappant de voir que pratiquement toutes les personnes libérées d’une possession commencent une nouvelle vie sociale. Elles prennent ou reprennent leur place dans le cercle des échanges ordinaires. Des portes s’ouvrent à nouveau. Je vois plus qu’un parallélisme entre une lecture religieuse qui parle de possession et une lecture empirique qui trace les rapports de domination et leur intériorisation. Pour moi ce sont des équivalents : deux manières différentes de parler de la manière dont les rapports de pouvoir peuvent devenir chair de notre chair, nous obséder et restreindre nos possibilités de vie au-delà de toute mesure.

Le jeu pipé de l’économie, vu au travers de la Ligue 1 de football

La compétition économique est-elle un système juste, ou bien favorise-t-elle celui qui est le plus riche au départ ? La question n’est pas nouvelle. Celui qui s’est enrichi a tendance, systématiquement, à considérer que c’est là le fruit de son travail. On trouve, déjà, dans le livre d’Osée, ce genre d’affirmation. « Ephraïm (le Royaume du Nord) dit : « Je n’ai fait que m’enrichir, j’ai acquis une fortune ; dans tout mon travail, on ne me trouvera pas un motif de péché » (Os 12.9). C’est là une prétention que le prophète trouve fort contestable. Voilà son point de vue sur la société de son temps : « On prononce des paroles, on fait de faux serments, on conclut des alliances, et le droit pousse comme une plante vénéneuse sur les sillons des champs » (Os 10.4). Lui voit l’injustice, là où rien d’immoral ne choque les autres.

Aujourd’hui, c’est souvent l’existence d’une compétition réglée qui fait perdre de vue les injustices sous-jacentes à cette compétition. Et, pour prendre un exemple, j’ai décidé de tester ce qu’il en est de ladite « glorieuse incertitude du sport ». J’ai comparé, à l’aide d’un graphique, le classement des clubs de la Ligue 1 de football, suivant leur budget et suivant le résultat final du championnat (il est plus difficile de faire des comparaisons d’un pays à l’autre, car les modes de calcul diffèrent). On peut voir le résultat ci-dessous (chaque point représente un club ; j’ai indiqué le nom du club quand le résultat est hors norme) :

Au premier regard, on se dit que oui, tout n’est pas absolument prédit par le budget de départ. Il y a des échecs retentissants. Monaco, qui a le 3e budget, a végété toute l’année pour terminer à la 17e place. Bordeaux qui avait le 7e budget a terminé à une peu glorieuse 14e place. A l’inverse, Nîmes qui a le plus petit budget a fait un beau parcours en terminant 9e. Angers et Montpellier ont fait, également, mieux que leur budget ne le promettait. On peut même voir qu’en dehors du premier (le Paris-Saint-Germain), personne ne termine exactement à la place correspondant à son budget. Et cela donne l’impression d’une compétition assez ouverte.

Mais la deuxième impression qui frappe est la forte concentration des points autour de la diagonale. Le budget ne prédit pas exactement le résultat, mais il l’influence fortement. Pour ceux à qui se chiffre dit quelque chose, le coefficient de corrélation entre les deux classements est de 64 %, ce qui est proprement énorme !

Le contraste entre les exceptions qui frappent le regard, et la logique sous-jacente qui, en fait, pèse lourdement sur les résultats, me semble tout à fait significatif des fausses espérances que fait régner la compétition économique. Bien sûr on trouve toujours des success story de personnes qui sont sorties de la pauvreté pour devenir riches. On raconte aussi des histoires de chutes et de déclins de familles riches. Mais cela masque une logique de fond qui veut que le succès va à celui qui, au départ, est déjà le plus riche En l’occurrence, les clubs les plus riches touchent plus de droits de télévision et concluent des contrats de sponsoring plus juteux. Ils vendent plus de produits dérivés. Bref, ils se donnent les moyens de rester les plus riches au travers d’une compétition en principe ouverte.

L’injustice d’un monde qui voit tout au travers de la compétition

Il serait peut-être exagéré de dire, en citant Osée, que, chez nous, le droit pousse comme une plante vénéneuse. Mais la tendance à considérer la compétition comme l’alpha et l’oméga de la vie sociale, ou le sportif de haut niveau comme le paradigme de la juste attitude devant la vie, accentue certainement les inégalités.

On sait, depuis longtemps, que le capital scolaire des parents influence le résultat des enfants à l’école. On sait aussi que quelqu’un qui monte une entreprise a plus de chance de succès si sa famille possède des biens, des relations, une expérience des affaires. La compétition reproduit, ainsi, les hiérarchies sociales aussi sûrement que le championnat de football : il y a des exceptions qui masquent le côté hautement prédictif de ces compétitions.

Il est donc injuste de faire croire que l’ordre social obéit à une simple méritocratie. Les « mérites » en question doivent beaucoup aux atouts de départ. Et on légitime des inégalités persistantes avec des processus qui ont l’air équitables, mais qui ne le sont pas.

La vraie manière de sortir de cet étau est, bien sûr, de comprendre que nous avons autre chose à faire ensemble que de nous mesurer sans cesse les uns aux autres. La coopération a ses charmes et ses trésors. C’est à la redécouverte de ces trésors qu’Osée appelait ses contemporains. De ce point de vue il est notre contemporain.

L’écologie politique reste largement à construire

Dans un contexte de recomposition profonde de l’offre politique, l’émergence d’un vote écologiste qui sort de la marginalité est un signe encourageant. Il faut, évidemment, se garder des hyperboles. Les élus verts ne représenteront que 10% des sièges dans le nouveau parlement. Mais cela témoigne, quand même, d’une prise de conscience des enjeux écologiques qui finit par se traduire dans les urnes.

En France et en Allemagne, au moins, cette émergence du vote vert se fait sur les décombres d’une social-démocratie qui n’a plus de projet mobilisateur à proposer. Cette dernière s’est cantonnée, ces dernières années, à proposer des clefs de redistribution un peu plus égalitaires que la droite libérale, mais sans parvenir à donner sens à un projet de société affirmé. La perspective écologique fournit, par contraste, un objectif clair et, de la sorte, vient remplir un vide.

Cela dit, les défis écologiques ne conduisent pas simplement à se définir d’autres objectifs, ils demandent également de renouveler les instruments de la politique, la manière de faire de la politique, sinon ils rencontreront de nombreuses oppositions. Il est déjà arrivé que les élections européennes soient favorables aux verts (au moins en France), mais l’essai n’a pas été transformé. Les élus verts se sont perdus dans des travaux législatifs pointus, incontestablement utiles, mais qui n’ont pas convaincus les électeurs de leur renouveler leur confiance.

Faire plus que réglementer et subventionner

L’alpha et l’oméga de l’action publique, aujourd’hui, est de réglementer, d’un côté (d’interdire certains produits ou certaines pratiques, d’en rendre d’autres obligatoires, etc.), et de taxer et de subventionner de l’autre. Si les politiques écologistes en restent à ces instruments macroéconomiques et « macro-juridiques » elles sont vouées à l’échec. La crise des gilets jaunes, par exemple, a manifesté l’incompréhension que ces politiques purement techniques engendrent.

Si on veut susciter l’adhésion et élargir la base sociale des groupes qui soutiennent les projets respectueux de la planète, il faudra démontrer bien plus concrètement ce que ces projets peuvent apporter à tout un chacun, dans sa vie quotidienne. J’ai dit, la semaine dernière, que l’électorat populiste s’enracinait dans les catégories socio-professionnelles d’ouvriers et d’employés qualifiés que l’évolution de l’économie actuelle menace. On a retrouvé ces mêmes catégories surreprésentées parmi les gilets jaunes et leurs sympathisants. Une économie verte pourrait leur redonner une place. Encore faudrait-il en faire la démonstration. Pour l’heure, l’opposition entre « gilets jaunes » et « gilets verts » est massive.

Pour en revenir au populisme, les sondages sortie des urnes (beaucoup plus fiables que les sondages avant élection, car ils portent, d’une part, sur des effectifs plus nombreux, et il est possible, d’autre part, de les caler sur les votes observés) confirment que les catégories qui ont voté pour la liste EELV (Europe Ecologie Les Verts) en France sont bien distinctes de celles qui ont voté pour la liste RN (Rassemblement National). Le tableau ci-dessous provient des chiffres donnés par l’IFOP.

EELV RN
Hommes40%62%
Femmes60%38%
   
Moins de 35 ans21%13%
   
Diplôme  
BEP ou moins16%46%
Bac ou Bac + 249%43%
Diplôme supérieur35%11%
   
Lieu de résidence  
Commune rurale23%30%
Ville isolée8%9%
Banlieue34%31%
Ville centre35%30%
   
Se « sentent gilets jaunes »8%25%

Le vote écologiste est un vote féminin, jeune, très diplômé (c’est en partie lié à la jeunesse) et plutôt urbain. Le vote RN est un vote masculin, peu diplômé et plus implanté dans les zones isolées. Et on y retrouve un grand nombre de ceux qui se sont identifiés au mouvement des gilets jaunes.

Les ressources de la proximité

J’ai eu l’occasion d’enquêter sur les associations qui tentent de mettre en œuvre la transition écologique. A chaque fois j’ai rencontré l’enjeu de la proximité.

Il y a, d’abord, l’idée de cycle court qui consiste à repenser les circuits d’approvisionnement, de gestion des déchets et de recyclage sur une échelle géographique aussi petite que possible. Cela conduit à réduire l’empreinte carbone induite par les transports et cela rend concrètes les possibilités d’une offre locale. Là, sans doute, des subventions seraient utiles, à condition qu’elles correspondent à des projets visibles, pour chacun, autour de chez lui.

Le deuxième atout de la proximité est qu’il permet de renouer des liens et de travailler de concert à élaborer de nouvelles pratiques qu’il est difficile de mettre en œuvre seul. Il permet aussi de produire à moindre coût des biens qui sont relativement chers sur le marché.

De fait, le mouvement des gilets jaunes a démontré l’isolement de personnes qui doivent faire face à des conditions de vie difficiles et qui, au moins, ont trouvé sur les ronds-points des lieux de rencontre, de soutien, et de partage d’expériences.

Par ailleurs plusieurs idées avancées par les associations travaillant sur la transition redonneraient du travail à des catégories d’employés et d’ouvrier : le recyclage et la réparation, le fonctionnement d’épiceries coopératives, l’isolation des logements anciens, les transports en commun, etc. Là aussi, un coup de pouce financier aurait du sens s’il débouche sur des réalisations concrètes. L’agriculture biologique utilise, également, plus de main d’œuvre que l’agriculture industrielle. Des actions de formation pourraient, par ailleurs, ouvrir des emplois : le marché de l’isolation dans les logements anciens souffre, à l’heure actuelle, d’un grave déficit de compétences au sein de la branche du bâtiment. Une fois encore : des politiques de formation ciblées.

A l’inverse, on voit que des politiques nationales macroéconomiques et des règlementations générales, rejoignent très difficilement la demande de proximité.

Je suis sensible aux perspectives ouvertes par la proximité, car elles rejoignent des dynamiques que l’on peut observer dans des églises locales. On sait que lorsque des personnes se sentent entourées, quand elles ont l’impression de compter aux yeux de leurs prochains (proches, précisément), elles sont capables d’accomplissements étonnants et elles retrouvent du sens à ce qu’elles font.

Pour l’heure ces dynamiques sont à l’œuvre dans des associations (souvent à peu près de la taille d’une église locale). Le défi, le grand défi, est d’articuler ces actions locales avec une action nationale et européenne. Passer de l’échelon local à un échelon plus large provoque souvent des « crises de croissance » sévères. Par ailleurs, on le voit bien avec l’implantation périphérique des catégories populaires en risque de descente sociale, les logiques de proximité laissent de larges pans du territoire à découvert. Mais c’est à l’aune de ce double défi que l’on jugera si l’écologie politique perce ou non. Si on parvient à implanter localement une série d’actions qui montrent que l’écologie est une promesse et non pas une entrave, si cela aide des catégories aujourd’hui délaissées à « voir le bout de leurs actes », le pari sera gagné. Sinon les enjeux écologiques continueront à n’être portés que par une minorité et les fractures sociales aujourd’hui visibles resteront béantes.

Un populisme structurel

Les votes populistes ou nationalistes sont, désormais, plus qu’une péripétie. A chaque élection on accuse volontiers X ou Y « d’avoir fait le jeu » de ces partis. Et il est vrai que des tactiques à court terme peuvent utiliser ces votes qui font peur, comme autrefois on instrumentalisait le vote communiste. Mais il faut se rendre à l’évidence : en dehors de la personnalité de tel ou tel dirigeant européen, le populisme et le nationalisme prospèrent dans la plupart des pays d’Europe.

Un petit tour d’horizon montre d’abord que les « grandes gueules » ont du succès. En Italie, Matteo Salvini fait un triomphe. Au Royaume-Uni (dans un contexte, il est vrai, très particulier) Nigel Farage dépasse, lui aussi, les 30 % des voix. En Hongrie Viktor Orban dépasse, pour sa part, les 50 % ! En Pologne, Jaroslaw Kaczynski fait à peine moins bien.

Dans nombre de pays, l’extrême droite s’installe. En France, on parle d’une victoire de Marine le Pen, mais, en fait, elle se maintient. Elle perd même un peu, en pourcentage, par rapport aux élections de 2014. Mais elle dispose d’un socle très solide. En Autriche l’extrême droite a à peine pâti du scandale récent qui a mis en évidence ses liens avec les intérêts Russes. Elle perd 2 % par rapport au scrutin précédent. En Belgique, l’extrême droite réapparaît en Flandres, après avoir plongé. En Allemagne, l’AFD poursuit sa progression. En Espagne, Vox aura des sièges pour la première fois.

En Suède, en Finlande, en Estonie, en Lettonie, en République Tchèque, en Slovaquie, des sièges iront à l’extrême droite. Il n’y a qu’au Danemark et en Grèce que les partis d’extrême droite reculent nettement.

Au total, si on additionne l’extrême droite et la droite nationaliste et/ou souverainiste, l’ensemble représentera 23 % des sièges dans le nouveau parlement, contre 20 % dans le parlement précédent. La progression est nette et continue. Et on voit que la France, finalement, n’est pas loin de la moyenne européenne.

On n’est donc pas face à un épiphénomène lié au jeu politique d’un pays, mais face à une lame de fond qui obéit à des causes structurelles.

Les élections sont le lieu d’expression des intérêts et pas de l’altruisme

A la recherche de ces causes on fait fausse route si on imagine que ces votes sont émotionnels et irrationnels. Il faut plutôt partir du postulat que, de toute manière, très peu d’électeurs votent par altruisme ; la plupart votent en fonction de leurs intérêts. Au reste, la démocratie n’est pas une ligue de vertu, c’est simplement un système conçu pour que des intérêts divergents s’expriment, sans que cela tourne à la guerre civile. Il convient donc de ne pas se tromper d’analyse : si on veut comprendre le ressort des votes, il faut chercher quel intérêt poursuivent les électeurs.

A ce propos, je pense à un bref texte de Blaise Pascal, « trois discours sur la condition des grands », qui ont été retranscrits après sa mort. On peut les trouver légèrement cyniques, mais je pense que tout manager, toute personne en situation d’autorité et tout homme politique feraient bien de les lire et de les méditer régulièrement. Ces discours sont adressés à un jeune noble (et non pas, naturellement, vu l’époque considérée, à une personnalité élue). Je cite un extrait du troisième discours : « Qu’est-ce, à votre avis, d’être grand seigneur ? C’est être maître de plusieurs objets de la concupiscence des hommes, et ainsi pouvoir satisfaire aux besoins et aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous, et qui font qu’ils se soumettent à vous : sans cela ils ne vous regarderaient même pas ; mais ils espèrent, par ces services et ces déférences qu’ils vous rendent, obtenir de vous quelque part de ces biens qu’ils désirent et dont ils voient que vous disposez« . Bien entendu, dit Pascal, la charité existe. Les hommes peuvent se tourner vers Dieu et en vivre. Et, à vrai dire, ce « royaume de concupiscence » comme il l’appelle, est « méprisable » (c’est le mot qu’il emploie) au regard du « royaume de charité », mais il convient de ne pas tout mélanger et d’être lucide sur les ressorts du fonctionnement civil.

Une fois encore, on peut trouver cela cynique. Naturellement, les hommes, chrétiens ou non, sont capables d’altruisme, à l’occasion. Mais quand il s’agit d’analyser les motifs d’un vote, l’explication par les intérêts en jeu est tout à fait robuste.

Et donc, si des pans entiers des populations européennes se détournent des partis traditionnels c’est parce qu’ils n’en attendent rien. Ils ne voient pas en quoi ces partis serviront leurs intérêts. En cela ils rejoignent le parti qui reste le premier parti d’Europe, même si la participation a connu un net rebond, cette fois-ci : le parti des abstentionnistes qui ne voient pas ce qu’ils auraient à gagner à voter pour X plutôt que pour Z.

Chaque soirée d’élection, on entend, répété en boucle, qu’il faudrait « mieux expliquer » être « plus proches des gens ». Mais « les gens » sont las qu’on leur explique. Ils n’ont pas envie de retourner à l’école et d’être pris pour des demeurés qu’il faudrait prendre par la main pour leur éviter de faire des bêtises. Ils ont juste envie que l’on serve leurs intérêts. Les leaders populistes ne serviront pas leurs intérêts économiques, sans doute. Ceux-ci s’enferrent souvent dans des affaires de corruption, tout autant que les autres, quand ils sont au pouvoir. Pour autant, on ne peut pas dire qu’ils déçoivent massivement leurs électeurs. La liste des résultats ci-dessus en fait foi. Ils répondent donc, bel et bien, à certaines attentes de leurs électeurs : des attentes plus politiques qu’économiques.

Des groupes sociaux menacés par l’évolution de l’économie

La vérité est que les groupes sociaux qui votent pour les partis populistes (naturellement, il s’agit de moyennes et il y a donc, par définition, de nombreux contre-exemples) n’ont rien à attendre de l’évolution actuelle de l’économie.

Le graphique ci-dessous a été élaboré par le Ministère du Travail français. Il prolonge les tendances actuelles dans l’évolution du marché du travail.

Source, DARES Analyses, 2012, n°22

En-dessous de la diagonale sont les professions en recul et c’est parmi ces groupes sociaux que se recrutent les gros bataillons des votes populistes. Dans l’ensemble, on observe ce qu’on appelle le « qualification gap » : ce sont les emplois très qualifiés qui augmentent, ainsi que les postes d’employés réputés peu qualifiés (aides à domicile, gardiens, etc.) et, au milieu, le marché du travail s’effondre. J’ai illustré le cas français, mais on a mesuré la même évolution dans toute l’Europe et en Amérique du Nord.

Toutes les tentatives pour doper l’innovation, et ce qu’on appelle l’économie de la connaissance, jouent contre ces groupes. Car c’est l’innovation technologique qui vient, actuellement, siphonner leurs effectifs. On leur parle de ruissellement, mais, au contraire, ils voient que plus l’économie spontanée suit son cours, plus ils en sont exclus. Le risque de descente sociale, au chômage ou dans les postes d’employés non qualifiés, est fort. Que leur reste-t-il à attendre ?

Ils n’ont rien à attendre de l’économie, il leur reste à attendre quelqu’un qui, politiquement, leur rendra leur dignité, poussera des coups de gueule et montrera ses muscles. Ils veulent retrouver de la grandeur, au moins par procuration.

Les politiques techniques menées par des élites diplômées n’intéressent que les gagnants de l’évolution actuelle qui sont proches de ces élites. Et tant qu’on n’aura pas trouvé le moyen de raccrocher (autrement que par le discours) les groupes sociaux en recul en leur proposant un projet qui leur convient, les votes populistes continueront à prospérer.

Une économie orientée par l’écologie (puisque c’est la deuxième tendance forte de cette élection) pourrait-elle répondre à un tel défi ? Oui, sans doute, mais pas si simplement que cela. On en parlera dans un autre post.

A pied ou en voiture : deux rapports différents à l’espace public

La règle d’or : « ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux », que l’on trouve dans les évangiles (Mat 7.12 et Lc 6.31), semble relever du bon sens. D’ailleurs on en a retrouvé des équivalents dans beaucoup de cultures. Dans la pratique, on se rend compte que ce jeu de symétrie entre « les hommes » et soi fonctionne de manière très irrégulière. Il y a des situations où cela nous paraît évident que les autres pourraient être à notre place et d’autres où cette perception disparaît quasiment de l’horizon.

Dans la rue, le piéton est au milieu des autres. L’automobiliste est ailleurs

Mon propos commence par une anecdote. Me voici dans le bourg (2.000 habitants) où je vais à l’église le dimanche, en train de participer à une journée citoyenne de nettoyage des espaces publics et des entrées de ville. Dans la partie agglomérée, il n’y a pas beaucoup de travail sauf (premier indice) dans les plates bandes des chicanes qui servent de ralentisseurs et qui sont encombrées d’objets, manifestement jetés par des automobilistes. Puis, sitôt les dernières maisons franchies, c’est une incroyable accumulation de canettes, de bouteilles, d’objets hétéroclites qui encombre les fossés.

Cela signifierait-il que les piétons sont particulièrement civiques ? Les élus municipaux, avec qui j’évoque la question, sont sceptiques. Mais ils sont néanmoins d’accord que les automobilistes se permettent des gestes que les piétons n’osent pas faire. L’un me signale que les feux rouges peuvent devenir, à l’occasion, de véritables décharges où des automobilistes, à l’arrêt, en profitent pour vider leur habitacle. J’interroge un ami qui travaille aux services techniques d’une commune. Il me confirme que l’essentiel des nettoyages qu’ils doivent opérer provient des déjections des automobilistes avec, finalement, une seule exception : lorsque des groupes importants de piétons stationnent et font la fête ensemble dans la rue.

De tout cela il ressort une impression très forte : pour l’essentiel, les piétons se sentent au milieu de leurs semblables ; ils se contrôlent en partie les uns les autres et considèrent la rue comme un espace partagé où tout ne leur est pas permis. D’un autre côté, les automobilistes sont dans leur voiture, et traversent, plus ou moins par hasard, des zones qu’ils n’habitent pas et où ils n’ont pas l’impression d’avoir en face d’eux des semblables.

Ce que marcher transforme en nous

Tout cela me rappelle des souvenirs divers. Quand j’ai commencé à marcher de manière un peu longue, dans des endroits divers (aussi bien en ville qu’en rase campagne), je me suis rendu compte que je n’adhérais vraiment à l’espace qu’en marchant. Il m’est arrivé de passer par des endroits que j’avais parcourus en voiture en les reconnaissant à peine. La voiture ne nous fait pas seulement aller plus vite : elle nous coupe de l’environnement ; elle le rend abstrait. Et ce qui ressort de mon anecdote du jour est qu’elle nous coupe également des autres.

La marche me ramène toujours à mes limites et à ma dépendance des autres et de la nature. Je ne suis qu’un parmi d’autres, qu’un au milieu d’un monde qui me dépasse. Et c’est une perception à laquelle je n’accède pas lorsque je suis au volant.

La voiture : plus qu’un objet ; un rapport au monde

Tout cela m’éclaire sur les réactions violentes et passionnées qu’engendrent inévitablement les règlementations et les limitations quant à l’usage de la voiture. L’usage régulier de la voiture construit en nous un certain rapport au monde et devoir l’utiliser moins, ou différemment, est bien plus qu’une question instrumentale.

On sait que les objets techniques nous dotent d’une plus grande autonomie et, par là-même, nous isolent des autres. Et je suis moi-même impressionné par le monde oublié qui resurgit devant mes yeux quand je me prive, ne serait-ce que provisoirement, de tel ou tel de ces objets. Il y a un lien, beaucoup plus fort que je ne l’anticipe, à chaque fois, entre connexion aux autres et immersion dans des situations où ce rapport aux autres (re)devient concret.

En marchant je me retrouve face aux autres, à égalité avec eux, en prise avec leur présence directe et, pour revenir à l’introduction, il m’est beaucoup plus facile de formuler ce que j’attends d’eux, et donc, ce que je suis prêt à faire pour eux.

On voit notamment, par ce biais, que les enjeux écologiques mettent en branle des questions lourdes et bousculent plus que des habitudes : des manières d’être. Ils engendrent, de ce fait, de nombreuses résistances, mais ils pourraient, également, être sources de nombreuses libérations et de fortes redécouvertes de la dimension commune de notre vie sociale.

Marchez pour lutter contre l’atomisation sociale ! Dis comme cela c’est simpliste. Mais c’est quand même plus qu’une boutade.

Grandeurs et misères des privatisations

L’initiative des parlementaires demandant un Referendum d’Initiative Partagée sur la privatisation d’Aéroport de Paris a été validée, jeudi dernier, par le Conseil Constitutionnel. L’histoire suit donc son cours. Il reste, désormais, à rassembler plus de 4 millions de signatures pour aller au bout de ce projet.
L’originalité de cette initiative est qu’elle a été portée, pour partie, par des parlementaires appartenant à « les Républicains » dont on pouvait supposer qu’ils étaient, par principe, en faveur de la privatisation. Il faut, évidemment, mesurer la part de stratégie politicienne dans un tel ralliement. Tout ce qui affaiblit le gouvernement en place est, pour un parti d’opposition, bon à prendre. Mais il me semble qu’il y a des motifs plus sérieux à cette réserve et qu’elle tire, notamment, les leçons de certaines des privatisations passées qui ont donné des résultats décevants, voire inquiétants.

En tout cas, 103 parlementaires appartenant à « les Républicains » avaient signé, dans le Journal du Dimanche du 24 février, une tribune où ils expliquaient les raisons de leur opposition et ces raisons méritent la réflexion. Elles permettent, en effet, de sortir des arguments a priori « pour » ou « contre » les privatisations en général et d’examiner de plus près, au cas par cas, les ressources et les dangers de telles opérations.

Ne pas encourager les monopoles en privatisant

Cette tribune mettait en avant, en l’occurrence, trois arguments. Le premier tient à l’exercice des fonctions régaliennes de l’Etat et me semble plutôt faible. On ne voit pas en quoi la privatisation d’un aéroport nuirait aux contrôles aux frontières, par exemple. En tout cas je vais me centrer sur les deux autres arguments qui concernent, de fait, les opérations de privatisation en général.

Je cite :
« L’intelligence économique devrait nous alerter. Un aéroport est par essence un monopole naturel : lorsqu’un Francilien voyage en avion, il n’a pas le choix entre Paris ou Berlin. Il prend celui qui est le plus proche de chez lui. Sans réelle concurrence, l’actionnaire détient alors une clientèle captive. Privatiser un monopole naturel conduit toujours à une situation de rente qu’il faut éviter plutôt qu’encourager ».
Voilà, c’est dit.
Ce qu’on appelle un monopole naturel est une activité qui repose sur des investissements tellement lourds qu’il serait contreproductif ne serait-ce que de les dédoubler, si on avait le projet d’instaurer une concurrence. Dans le cadre de la privatisation de la fourniture d’électricité, on a considéré, par exemple, que le réseau de transport à haute-tension était un monopole naturel. Personne ne se voyait en train de multiplier par deux les pylônes et les lignes à haute-tension. Le transport de l’électricité est donc entre le main d’un établissement public, RTE, dont une agence surveille les coûts de facturation pour vérifier qu’il n’abuse pas de sa situation de monopole pour surfacturer. Or, si on décide de privatiser une telle activité, il est évident que l’entreprise touchera ce qu’on appelle une rente de monopole et qu’il sera très difficile de faire pression sur elle. Et les parlementaires, manifestement échaudés par la privatisation des autoroutes, évoquent, au début de leur tribune, des cas proches : des cartels qui se partagent le marché et s’entendent.

Ils parlent également d’échecs et pensent, sans doute, à la privatisation des lignes de chemin de fer au Royaume-Uni où, pour des raisons qui tiennent, là aussi, à la lourdeur des investissements à effectuer, les gestionnaires des lignes ont laissé le réseau se dégrader, jusqu’à la survenue d’accidents dramatiques.
On ne peut donc, pas, et c’est ce qu’ils écrivent, privatiser n’importe quoi.

Comment faire agir au mieux un acteur : en le gérant directement, ou bien en passant un contrat marchand avec lui ?

Ensuite, il y a un troisième argument qui se situe, pour moi, au cœur du problème.
Je cite, une fois encore :
« Privatiser plutôt que réformer : voici le choix caché de la majorité à l’Assemblée ».
Oui, finalement, qu’attend-on de la privatisation ? Une rentrée d’argent ? En l’occurrence il s’agirait de 10 milliards d’euros, ce qui, en comparaison du budget de l’état, n’est pas grand chose.
Il pourrait donc y avoir une justification plus pérenne : en privatisant, l’Etat se donnerait les moyens de réformer le fonctionnement d’ADP, ce qu’il ne parvient pas à faire en étant son actionnaire. Dit de cette manière, l’argument semble absurde. Pourtant il a présidé à nombre de sous-traitances dans le privé, comme dans les entreprises publiques.

Il peut, en effet, arriver qu’un service d’une entreprise soit à ce point réfractaire à toute réforme qu’il est finalement plus simple de fermer ce service, de sous-traiter l’activité et d’obtenir ce que l’on veut par un contrat marchand. Et un argument du même style justifie certaines privatisations.
Quand les parlementaires écrivent « privatiser plutôt que réformer » ils sous-entendent que le gouvernement manque de courage ou ne se donne pas les leviers d’action pertinents pour agir comme il le faudrait et qu’il préfère se défausser du problème en privatisant.

Mais est-il si facile de « faire faire » ce que l’on veut à un acteur privé ? C’est toute la question posée par la « théorie de l’agence » en économie : peut-on écrire un contrat qui, avec des clauses économiques bien conçues, conduira l’acteur, à qui on délègue une mission, à produire le résultat escompté, avec plus d’efficacité qu’on ne l’aurait fait soi-même ? Même les économistes les plus optimistes ont admis qu’il existait, ce qu’on appelle un « aléa moral » : en gros, le délégataire ne communiquera pas vraiment sur ce qu’il fait, il cachera une partie de la réalité et, pour une large part, échappera au contrôle du commanditaire.

En tout cas, à propos du « faire faire », on est incontestablement sorti de l’âge d’or des Partenariats Publics Privés (PPP), où, précisément, la puissance publique pensait pouvoir atteindre ses buts en les faisant mettre en œuvre par des entreprises privées. Dans les chantiers de PPP complexes (comme des hôpitaux) l’état a montré qu’il était incapable de faire le poids face à des entreprises mobilisant des batteries d’avocat et qui montent au contentieux en permanence. Il s’est, finalement, révélé beaucoup plus difficile, pour l’état, de faire face aux malfaçons et aux aléas de chantier quand il avait délégué la maîtrise d’ouvrage à un opérateur privé.

En résumé, l’état n’est pas toujours un si mauvais gestionnaire que cela. En revanche il n’est pas armé pour peser sur de grands groupes privés qui ont des leviers d’action énormes.
Nul doute et c’est l’argument (au moins implicite) de la tribune des parlementaires que cela se reproduirait dans le cas d’ADP.

Une question de philosophie politique : comment produire une société juste avec des acteurs égoïstes ?

Les idéologues qui ont défendu, en France, en Angleterre ou en Écosse, au XVIIe et au XVIIIe, l’économie de marché, contre l’économie dirigée par la monarchie, avaient, en général, une anthropologie pessimiste, souvent liée à des convictions religieuses. Ils étaient persuadés que l’homme était un être pécheur, paresseux et tricheur. Il fallait donc trouver un moyen de lui faire faire des efforts et de produire des biens de qualité, même sans altruisme.

Ils auraient été, oh combien convaincus du risque d’aléa moral, si on leur avait expliqué la notion. Pour eux, faire faire quelque chose à quelqu’un d’autre (que ce soit via un règlement, ou via un contrat) était une entreprise risquée. Ils ne voyaient le salut que dans la concurrence d’un nombre significatif d’agents économiques qui, en quelque sorte, se contrôlaient les uns et les autres par leur concurrence et s’obligeaient mutuellement à améliorer leur offre.

Cette méthode a fait ses preuves, tant qu’un nombre substantiel de vendeurs sont en concurrence les uns avec les autres. En revanche elle devient très vite inefficace dès que des oligopoles émergent. L’anthropologie pessimiste, si on y tient, implique que dès que les producteurs seront suffisamment peu nombreux, ils feront tout pour s’entendre sur le dos des clients.

La question de fond demeure donc : quel résultat veut-on obtenir ? et quel est le meilleur moyen de l’obtenir ? On n’a pas la réponse à la première question. Dans la loi PACTE on lit simplement cette phrase plutôt passe partout : « le transfert au secteur privé de la participation au capital détenue par l’Etat permettra à la société Aéroports de Paris d’entamer une nouvelle phase de son développement, grâce à l’entrée de nouveaux investisseurs à son capital ». S’agissant d’une entreprise publique bénéficiaire, on s’étonne que l’Etat n’ait pas les moyens d’investir, si c’est nécessaire.

Et parler du développement en général est le signe d’un manque de vision politique. C’est ce que pointent aussi les parlementaires en écrivant « privatiser plutôt que réformer ». La régulation du trafic aérien est (et sera encore plus, dans les années à venir) un enjeu des politiques publiques. Or l’état sera forcément soumis à la pression d’un opérateur privé qui cherchera à étendre les créneaux de survol (limités pendant la nuit). Et les politiques environnementales qui voudront limiter l’usage de l’avion auront en face d’elle un opérateur qui, au contraire, voudra le développer.

L’aléa moral est un concept qui a, malheureusement, fait ses preuves. On a de nombreux exemples, aujourd’hui, d’entreprises privées qui jouent l’opacité, font pression sur les chercheurs ou sur les journalistes et ne cherchent nullement à se comporter en acteurs responsables. En clair, en déléguant un levier des politiques publiques de demain à un acteur privé on se complique singulièrement la tâche.

Au-delà du photojournalisme ; le travail de symbolisation

On le perçoit confusément : nous sommes abreuvés d’images de pratiquement tout ce qui se passe autour de la Terre, mais, finalement, cela ne nous conduit pas à nous interroger tant que cela. Les photos, les vidéos défilent, en temps réel, et, la plupart du temps, elles nous glissent dessus.
Même à titre privé, nous n’arrêtons pas de prendre des clichés que nous partageons avec nos proches. Or ils nous font beaucoup moins d’effet que, par exemple, une photo vieille de dix ans qui, tout de suite, enclenche des souvenirs, une interrogation sur le temps qui passe, de la nostalgie ou que sais-je ?

L’instantané a, disons-le, manifestement ses limites.
Cela dit, mon propos n’est pas de dénigrer le photojournalisme qui a, au moins, une valeur d’alerte. Il est plutôt de relever qu’un autre travail social reste souvent en friche : c’est le travail d’après-coup, le retour sur, et la digestion des événements, avec du recul. Et là, les images les plus directes ne sont pas celles qui nous questionnent le plus. Il faut plutôt en passer par des évocations, des figurations indirectes, un travail de symbolisation pour que ce travail d’après-coup déplace quelque chose en nous.

Ces deux temps du travail à partir de l’image sont, qu’on s’en rende compte ou non, toujours nécessaires. Je vais les évoquer ici à propos des guerres civiles colombiennes, puisque je reviens de ce pays. Mais mon propos pourrait parfaitement s’appliquer à d’autres terrains et même à des conflits moins violents comme les tensions sociales qui traversent nos quartiers. On ne peut digérer et aller au-delà d’un événement traumatique (même peu spectaculaire), qu’au moyen d’une symbolisation qui lui donne du sens et qui nous conduit ailleurs.

Une première mise à distance possible : revenir sur des clichés d’actualité après-coup

Que faire, donc, après une guerre civile ?
On ne peut pas dire, à ce propos, que la France brille par son travail de mémoire, suite aux guerres coloniales dans lesquelles elle a été engagée. L’époque était autre, bien sûr, et la couverture des événements bien moins poussée. Mais j’ai rarement vu des expositions qui retracent les guerres d’Indochine ou d’Algérie. Or, nombre de tensions sociales renvoient, aujourd’hui encore, à ces guerres perdues (autant sur le plan militaire qu’idéologique). Le silence gêné est-il la seule issue ?

A Bogotá, en tout cas, à proximité immédiate du palais présidentiel, une exposition se tient depuis fin octobre (jusqu’à fin août) et retrace, photos à l’appui, la myriade de combats qui ont opposé les différentes factions combattantes jusqu’à récemment. Des statistiques macabres relèvent le nombre de morts et d’enlèvements et la masse des populations déplacées à cause des conflits armés. Il s’agit d’un travail, soigné et complet, fait par l’Université. Les gens viennent, nombreux et en famille, parcourir les salles.

Il est perceptible, comme je le disais, que la simple distance temporelle, crée quelque chose. Elle rend la parole possible, alors que l’événement brutal sidère. Les processus de justification par lesquels chaque camp défend son action sont, aux aussi, largement entravés par cette mise à distance. L’objet de certaines luttes apparaît, certes, toujours comme légitime (par exemple : la défense de la propriété de la terre pour les agriculteurs). Mais le basculement dans la lutte armée pose forcément question ne serait-ce que dix ans plus tard.

La simple possibilité de regarder en arrière permet une première élaboration sur les événements du passé.
Prenons un exemple qui nous concerne : le début de la crise des subprimes date de 2007. Nul doute qu’un retour sur les misères, les appauvrissements et les enrichissements qu’elle a engendrés et, pourquoi pas, photos à l’appui, serait fort utile à tous les pays qui en ont subi les conséquences.

La force du regard indirect

Cela dit, il est possible d’aller plus loin.
En comparant ce travail de miroir rétrospectif à d’autres travaux photographiques, il est évident qu’un travail photographique plus élaboré, entièrement construit après-coup, reposant sur des indices indirects et appelant un travail du spectateur pour « boucher les trous » et les nourrir de ses émotions, a plus de force.
J’avais déjà vu des travaux sur la guerre de Bosnie qui prenaient ce parti de la métonymie : utiliser un détail qui, au milieu d’un environnement apaisé, évoquait de manière poignante le passé récent de la guerre.
En Colombie, le photographe Juan Manuel Echavarría a entamé un travail de ce style depuis la fin des années 90. Ce travail se nourrit, évidemment, de contacts longuement entretenus avec les populations qui ont connu de près les combats.

Il photographie, dans la série Silencios, des écoles qui ont été réquisitionnées, pendant un temps, par la guérilla et qui se sont, de ce fait, vidées de leurs élèves. Il ne reste, aujourd’hui, que le silence d’une absence, et une vie qui reprend le dessus, envers et contre tout, mais qui ne revient pas à l’identique si facilement. Ces territoires sont, désormais, largement privés de lieu d’instruction

Juan Manuel Echavarría, un des clichés de la série Silencios

Ailleurs, il fréquente un cimetière qui recueille des combattants morts non-identifiés qui dérivaient au gré d’une rivière et qu’un groupe de villageois a décidé de prendre en charge. Dans une autre série, il s’arrête sur des objets qu’ont travaillés des personnes enlevées, pendant le temps de leur détention : des tentatives de survie dans un environnement hostile. Ou bien il retrouve, au fond des bois, des objets (tasse, carnet, veste) laissés à l’abandon par d’anciens occupants, qui tenaient là des campements.

L’impression d’ensemble est saisissante. L’ellipse, qui évoque les combats passés avec leur cruauté, tout en projetant la dynamique persistante de la vie (au moins végétale ou animale), et la reprise balbutiante de la vie sociale, a quelque chose de bouleversant. Elle en dit plus, c’est là le paradoxe, sur les souffrances concrètes infligées par les combats de naguère, que des reportages. Et elle situe exactement notre responsabilité dans le pénible travail de reconstruction. Elle sollicite la mémoire, mais elle ne la fait pas tourner en boucle dans un ressassement morbide. Il ne s’agit pas de recuire, une fois de plus, sa haine, mais de considérer un passé comme nous appelant à vivre un autre avenir.

« Souviens-toi … »

Le constat s’impose : nous sommes, dans nos pays surinformés et saturés d’image, des sur-développés du présent, mais des sous-développés du souvenir.
Cela dit, le retour en arrière n’a, semble-t-il, jamais été un exercice si facile. L’Ancien Testament résonne de l’appel incessant, adressé au peuple, de faire retour sur le passé pour en tirer une inspiration au présent. Les prophètes lient souvent l’oubli de Dieu et l’oubli du passé.
Bien sûr, on peut utiliser le passé comme une excuse pour s’installer dans la haine et le ressentiment. Et nous en avons de nombreux exemples autour de nous. Mais on peut aussi l’utiliser pour méditer sur nos propres errances, prendre conscience des souffrances des autres et viser un autre avenir.

Après tout, nous sommes au bénéfice d’une histoire écrite des dizaines d’années après les faits, où ceux qui ont pris la plume n’ont pas cherché à fuir leurs responsabilités ni à masquer leurs insuffisances ; une histoire de violences, d’hostilités et d’incompréhensions, où la vie finit pourtant par reprendre le dessus sur la mort. On appelle cela les évangiles !